Occi (1) Haute-Corse : histoire de Fra Felice

Au Moyen Age, Occi, village de Balagne aujourd’hui abandonné, avait été implanté sur la crête d’une colline pour que les habitants puissent se protéger des razzias. Les ruines d’une tour de guet témoignent de cette fonction défensive. Au 19e siècle, elle avait perdu sa nécessité et les paysans étaient descendus vers la plaine.

Occi. Une tour de guet ?
Occi. Ruine aux chardons

Une fois escaladé le chemin qui monte au  village, on tombe sur un écriteau qui retrace l’histoire de son dernier habitant, mort vers 1918 et ce panonceau ajoute la rêverie à la promenade.

Félix Giudicelli était né à 1830 à Lumio et il appartenait à la plus riche famille d’Occi, propriétaire de la quasi-totalité des maisons et de plus d’un tiers du territoire de la commune. Comme il avait fait des études en Italie et qu’il pouvait écrire des vers latins, il était la gloire de la maison et j’imagine que ses vieilles tantes pensaient qu’elles vivaient avec Virgile ressuscité.

L’époque étant héroïque, Félix s’était aussi affilié aux Carbonari qui luttaient en Italie contre les Autrichiens. On se réunissait dans des salles obscures pour échanger à voix basse de beaux arguments, sur les gouvernements constitutionnels et l’unité italienne. C’est là peut-être qu’il croisa le futur Napoléon III. Il évoquait souvent le sauf-conduit qu’il tenait de sa main.  

De retour au village, il se fit appeler Monsieur le Comte. Il s’habillait toujours en redingote et chapeau haut de forme. Et il remerciait en italien quand la boulangère lui rendait la monnaie du pain « Grazie Signorina ». « Du grand théâtre pour un public de bergers et de cultivateurs. – Vous croyez  que c’est excentrique et décalé ? Il n’y a que les imbéciles de Paris qui pensent que c’est en pure perte, car les Corses ont le goût du grand ! Et ne croyez pas qu’il soit contradictoire d’être Monsieur le Comte dix-neuvième du nom, d’aimer porter de jolies redingotes de drap fin, et d’être patriote ».

Cependant le village d’Occi perdait peu à peu ses habitants au profit de Lumio, moins âpre, où on avait élargi la route pour permettre le passage des charrettes. Il resta. Sa maison était peut-être la grande maison avec son mur soutenu par un contrefort.

Occi. Ruine au contrefort

Sur le panonceau, l’intrigue paraît ensuite discontinue. Le comte au chapeau haut de forme est devenu Fra Felice, un ermite. Bien sûr, on peut changer vers la fin de sa vie et trouver autant de plaisir dans la sainteté qu’on en avait à jouer l’aristocrate.

Il avait laissé derrière lui le théâtre du monde. En bas, c’était Lumio, avec cet art des bourgs corses de s’arrondir au flanc d’une colline,

Lumio. Vue générale

avec l’ église et son charmant buffet d’orgue, décoré de guirlandes et d’instruments…

Lumio. Le buffet d’orgue

et ces  petits cafés où les hommes restent tranquillement assis tout un après-midi devant une bouteille fraîche et deux verres de pastis à critiquer le gouvernement et à réinventer la société. En devenant Fra Felice, Félix Giudicelli voulait s’éloigner du monde où on est capable de s’entretuer pour un verger de pêchers ou pour les yeux noirs d’une Juliette de village. Il était loin à présent des passions villageoises pour la terre, les biens, les familles.

C’est seulement quand le vent venait de la mer, qu’il entendait sonner les cloches de Lumio.

Dans ces hauteurs, on peut s’enorgueillir de solitude et de pauvreté. Mais en fait, peut-on parler de pauvreté pour de longues journées gonflées de soleil à regarder les milans tourner calmement dans le ciel, et pour la volupté qu’il trouvait à ramasser des mûres presque sèches le long des chemins et à cueillir des figues pas plus grosses que le pouce ? Avec un quignon de pain, c’était royal. Devant ses yeux, la baie de Calvi. Le jour, quand la colline brûle sous le soleil, la lumière qui ruisselle de partout efface toutes les couleurs, mais le soir on mesure l’étendue de la vue.

Baie de Calvi (depuis la colline d’Occi)

Avec la voie lactée au-dessus de sa tête, il se disait que le royaume était proche.

II me plaît de l’imaginer aussi sec et maigre que sa colline de rocs et de maquis.  Même si Fra Felice était tout autre dans le monde réel, ce que j’ai retenu – ou rêvassé – de sa vie s’accorde parfaitement avec les ruines et avec la vue extraordinaire. Une fiction vraie en quelque sorte qui ajoute du sens à ce lieu

.voir Occi 2 : https://passagedutemps.wordpress.com/2019/09/28/histoire-docci-2-la-rebati-plus-beau-quavant/

Corse du Sud. Par les grèves et par les forêts

Il y a cinquante ans, la beauté de la Corse du Sud était encore une beauté de pays pauvre, faite de lumière, de mer, de vent et d’arbres.   (voir aussi https://passagedutemps.wordpress.com/2018/09/09/corse-du-sud-ete-2018/ )

Les îles Lavezzi

Rochers granitiques. Intérieur de l’île Lavezzu

On visite d’abord les îles Lavezzi pour voir des poissons. Apparemment, ceux-ci résistent aux vedettes qui accostent toutes les demi-heures, aux bateaux à moteur italiens venus de la Sardaigne toute proche. On peut effectivement nager au milieu de centaines de poissons qui vous frôlent avec l’impression d’être plongé dans un aquarium. Occupés à brouter, ceux-ci ne prêtent aucune attention aux visiteurs. Si les plages de sable sont bondées, il y a moins de gens qui se hasardent au-delà des dix mètres dans les anses rocheuses.

Je n’ai pas vu le mérou, star des brochures sur la découverte des îles, mais iI suffit d’étendre la main pour frôler dorades, sars, oblades, girelles et mulets.

Pourtant, c’est près de Bastia que j’ai croisé de près la route d’un dauphin qui pourchassait un banc de mulets. La rencontre fut trop brève : le temps de voir l’aileron, de ressentir l’élégance de la poussée qui l’a arraché un instant à l’eau et il avait disparu.

Les îlots des Lavezzi, ce sont aussi des pistes qui serpentent entre des milliers de blocs granitiques polis par l’eau et le vent et tout à coup de grandes herbes et des asphodèles qui se balancent sous la brise.

Les asphodèles

Dans un coin de l’île, deux cimetières où reposent les corps de de marins et de soldats. Ils étaient près de 700 en route pour la Crimée. Renonçant à doubler la Sardaigne par le sud pour cause de mauvais temps, le capitaine voulut passer par les bouches de Bonifacio, un des endroits les plus dangereux de la Méditerranée, des récifs, un goulet étroit (la Sardaigne est à moins de 10 kilomètres), balayé par des vents plus de 300 jours par an. Le trois-mâts se fracassa sur les récifs de l’archipel. Pas un marin, pas un soldat n’en réchappa. 560 cadavres sans visage et sans nom, à l’exception du capitaine et de l’aumônier identifiés grâce à son uniforme pour le premier et à son étole pour le second. Une centaine d’autres marins furent, eux, à jamais engloutis. « Qu’il était triste le cimetière de la Sémillante !, écrivit Daudet.  Je le vois encore avec sa petite muraille basse, sa porte de fer, rouillée, dure à ouvrir, sa chapelle silencieuse, et des centaines de croix noires cachées par l’herbe… Pas une couronne d’immortelles, pas un souvenir ! rien… Ah ! les pauvres morts abandonnés, comme ils doivent avoir froid dans leur tombe de hasard !  »  ( «  L’agonie de la Sémillante  » Les Lettres de mon moulin)

Cimetière de la Sémillante

Sur la pointe de l’Achiarino, une pyramide a été élevée à l’endroit même du naufrage.

Monument en mémoire du naufrage de la Sémillante

Au retour, le pilote nous a emmenés près de Cavallo, l’île principale de l’archipel. Sûr de son effet, le guide a grincé : « Après la réserve naturelle, on vous montre la réserve de milliardaires ». Il a cité la maison de Victor Emmanuel de Savoie, celle de Caroline de Monaco, célébrités qui datent un peu. J’ai oublié les noms des autres, mais l’essentiel est là : eau turquoise transparente, plage privée, tranquillité garantie. « Vous pouvez, dit le guide, vous offrir une semaine au paradis pour 30 000 euros ».
Nous avons ensuite navigué jusqu’à la côte et le long des falaises jusqu’à Bonifacio, longeant les incroyables falaises de calcaire, étincelantes sous le soleil. La mer bouillonnait au passage du bateau. Sur une des crêtes, on voyait l’oratoire qui marque la pointe sud de la Corse.

Plus loin, la ville aux maisons suspendues :

Bonifacio

Avant de traverser l’étroite embouchure de la rade vers le phare de la Madonette et le gouffre du Sdragonetto :

Bonifacio. Phare de la Madonetta

Plus tard sur le plateau, on reverra toute cette splendeur, escalier vertigineux, rade,  phare :

Bonifacio. La rade depuis les remparts
Bonifacio. Coucher de soleil depuis le cimetière marin

Pins laricios et pins maritimes : en forêt à l’Ospedale avec Stéphane Rogliano

Serres De Ferruccio – 20137 – PORTO-VECCHIO,  06 19 89 65 36

En Corse, des gens se battent pour développer l’île en valorisant ses ressources endémiques. Stéphane Rogliano est l’un d’eux.

Stéphane Rogliano

Les meilleurs commentaires sur son métier, c’est lui qui les fait sur son site :   « Découvrez les plantes aromatiques du maquis Corse ! Vous êtes ici chez un producteur qui cultive et multiplie des plantes aromatiques corses, en agriculture biologique. Mais vous côtoyez également un animateur passionné capable de vous faire partager ses connaissances au cours de passionnantes « balades botaniques et aromatiques avec un nez ». »

Nous l’avons suivi dans la forêt de l’Ospédale, à 900 mètres d’altitude. Nous connaissions parfois le nom des plantes, mais Stéphane Rogliano est aussi un conteur capable de ressusciter des temps plus antiques que le temps humain. Avec lui, l’histoire du pin laricio devient épique. L’arbre vient d’Autriche. Quand la dernière grande glaciation a recouvert la majeure partie de l’Europe, chassant les oiseaux des contrées gelées, ceux-ci sont partis loin des terres froides emportant des graines de pin dans leur grande migration. Ils se sont arrêtés à la limite des glaciers, qui passait justement au niveau de la Corse, de la Sicile et de la Calabre. Le pin laricio, qu’on reconnaît à ses écailles gris-argenté et à son tronc droit, est encore un arbre qui aime la fraîcheur et pousse en altitude. Dans les forêts de la montagne corse, on marche au milieu des colonnes grises des laricios comme dans la nef immense d’une cathédrale ou dans une mosquée.

Forêt de laricios

Ses aiguilles, sont longues et vertes. (« Ah ! intervient Jean-Claude, quand j’étais petit, c’est avec ces aiguilles qu’on « cousait » les grandes feuilles des hellébores pour tresser des couronnes. On arrivait aussi à tisser des petits paniers pour ramener des fraises. Et Stéphane Rogliano de reprendre « Pour les fraises, je ne le ferais pas. Les hellébores sont toxiques. Elles contiennent, entre autres, des saponosides, de l’hellébroside. Jusqu’au 17e siècle on pensait qu’elles pouvaient guérir la folie et le lièvre de La Fontaine conseillait à la tortue de se purger « avec quatre grains d’ellèbore… ». À l’heure actuelle, on utilise encore les racines pour les troubles cardiaques et circulatoires. Mais ne jouez pas avec les hellébores. »

Le laricio était le roi des forêts corses d’altitude. Non seulement les troncs peuvent monter très haut, mais son bois est dur et très durable. On l’utilisait pour le mât des bateaux et les bardages même si l’absence de routes limitait l’exploitation. Aujourd’hui, il sert à fabriquer des charpentes et des meubles.  A l’Ospedale une scierie a longtemps fonctionné. Elle a fermé aujourd’hui.

Au retour, j’ai consulté le site de l’ONF qui va jusqu’en 2018. Depuis cinq ans, le nombre de scieries corses a fortement diminué et seules deux sont encore actives, pour un volume total scié de l’ordre de 1 000 m3 annuel. Même constat pour les ventes de bois : de 45 000 m3 annuel sur la période 2005/2013, elles sont passées à près de 10 000 m3 sur la période 2014/2017. C’est triste et difficile à comprendre  pour qui est comme moi étrangère aux réalités économiques, mais ça ressemble à ce qui se passe dans toute la France en voie de désindustrialisation. Pour relancer la filière forêt-bois, les professionnels du secteur se mobilisent dit l’ONF, qui cite des programmes de construction-bois  initiés par des élus de Corse-du-Sud (construction de trois logements sociaux à Cristinacce, installation d’un préau à l’école communale d’Evisa). La création d’une marque « Lignum Corsica » est aussi mise en œuvre pour soutenir le laricio.

La forêt, pour le moment, est surtout un bonheur pour les touristes.

A cette altitude, le pin maritime est un envahisseur car son habitat normal est sur la côte. Le réchauffement climatique explique peut-être son expansion, mais il profite aussi des incendies car ses graines germent directement, alors que les graines du laricio peuvent mettre de cinq à dix ans pour pousser.

Le pin maritime est facile à distinguer du pin laricio. Son écorce rougeâtre se crevasse progressivement. Ses aiguilles marron couvrent le sol d’un tapis épais.

Toute la fin de la balade, Stéphane Rogliano nous apprend à humer les parfums du maquis, myrtes, arbousiers, lentisques, chênes verts, chênes liège, genévriers rampants et thyms de montagne… Il devient lyrique quand il s’agit des menthes, la menthe aquatique épicée tout près du barrage ; la menthe pouliot aux notes citronnées, les tapis de Mentha requienii, une menthe corse au parfum mentholé et poivré aux toutes petites feuilles vert pomme parsemée de minuscules fleurs lavande rosée et, bien sûr  la Népita (prononcer « nébida »). Les spécialistes disent qu’il ne s’agit pas d’une menthe, parce que ses feuilles sont moins ordonnées. Mais elle en a l’odeur et dans l’île, elle sert à parfumer les légumes.

La baie du Stagnolu à 20h30

Pendant toute la journée, la chaleur a été intense, la mer étincelante, le sable brûlant. A présent, la lumière tombe derrière les collines.

Porto Vecchio. Baie du Stagnolu. L’étang

Avant que l’ombre ne gagne tout, ce moment émouvant de la fin du jour avec les vagues sombres des montagnes et deux silhouettes noires de pêcheurs. L’alliance du proche et du lointain.

Baie du Stagnolu Les pêcheurs

Crétins, idiots, incapables

Jusqu’à il y a peu l’argent était rare. A présent, il coule à flots, mais pas pour tous. Ça se passe près de Bastia, dans un minuscule lotissement pour vacanciers. Les propriétaires en ont fait un nid de verdure au bord d’une longue plage de sable. Ils sont furieux car la préfète vient de leur refuser le droit d’étendre de 30% la surface bâtie… « Alors que des autorisations sont accordées pour de grands ensembles à Porto-Vecchio ou à Calvi. Et d’ailleurs les lois votées à Paris sont absurdes : on applique aux villages de Corse des règles faites pour le littoral, alors que nos communes sont des bandes parallèles qui comportent un bout de plage, un bout de colline, un bout de montagne. Il faudrait rendre le pouvoir aux communes, leur permettre de moduler les lois, etc ».

Bon ! Certes, Mais ne faut-il pas préférer quelques verrues de fixation autour de Calvi et de Porto-Vecchio et préserver au maximum le restant de l’île ? C’est toujours le même mélange d’indignation et de défense des intérêts personnels car il est légitime de vouloir faire fructifier son bien. Où l’on voit qu’il n’est pas facile de conduire une politique d’urbanisation raisonnable.

« Dans Macron, il y a con, dit le jeune homme qui travaille au musée d’Archéologie d’Aleria ». De quoi s’agit-il qui vaut tant d’animosité au président ? « Vous voyez les ruines. Il reste 80%  de la surface à fouiller et l’Etat nous refuse les crédits ». Sous cette forme raccourcie et péremptoire, quelle argumentation  étrange ! Le Président est responsable de tout et on attend tout de lui (alors même d’ailleurs qu’on entend partout que ce président est un monarque qui se mêle de trop de choses. Jamais le  chef de la France n’a paru aussi fragile puisqu’un fonctionnaire pense sans problème pouvoir l’insulter devant des inconnus, pas pour provoquer, mais comme ça, en passant, parce que c’est normal. 

Nous voici à table avec un petit groupe de Corses, modestes, mais bien insérés dans la vie locale. L’un est conseiller municipal d’une des villes qui comptent dans l’île.  « Les hommes politiques sont tous des crétins et des pourris ». – «  C’est comme Cahuzac, au lieu de le flanquer en prison on lui permet d’exercer la médecine à Bonifacio. Moi, si j’avais pris cent euros, on m’aurait radié à vie ». On néglige quand même de dire que pendant quatre ans, il n’a pu exercer son métier, qu’il est interdit de toute vie publique et qu’il ne présente aucun danger pour la société. J’essaie de glisser qu’il y a beaucoup de fraudeurs en France, entre les plombiers qui proposent de payer de la main à la main et les chirurgiens qui demandent de l’argent liquide avant d’opérer. Est-ce que les gouvernants fraudeurs sont si différents de leurs administrés ? « Ce n’est pas la même chose. Ceux-là se logent, voyagent, mangent des homards avec nos impôts ! Et pour quel résultat »

Un été en Corse (2) En-deça des monts

Une autre fois, avec d’autres amis, nous nous arrachons au village pour aller dans le Nord.  Après la plage, nous partons vers les collines de la Castagniccia visiter Porta aux toits de lauze et au campanile singulier, le couvent d’Orezza et l’église de Piedicroce.

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l’église de Porta

Les ruines du couvent Saint-François d’Orezza

Le couvent Saint-François d’Orezza se trouve près du village de Piedicrocce. Désaffecté à la Révolution, il a été très endommagé pendant la seconde guerre mondiale.

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Couvent Saint-François d’Orezza. Castagniccia. Corse.

Orezza 20180817_164944Pour y monter depuis la côte orientale, on traverse les forêts de châtaigniers qui ont donné son nom à la région. Elles sont l’ombre de ce qu’elles furent. Partout, les arbres dépérissent ; partout, ils sont malades, sans qu’on sache si la maladie est arrivée faute d’entretien ou si un parasite suffit à sécher les cimes, là où devraient naître les bourgeons nouveaux.

Les Frères de l’Observance avaient fondé le couvent en 1485, puis les Franciscains en ont fait au 17ème siècle le plus grand couvent de Corse, remarquable par la haute tour de son église et par les six chapelles qui l’ornaient. C’est un lieu lié à un évènement important de l’histoire de la Corse: le 20 avril 1731 l’assemblée qui déclara légitime la révolte contre Gênes se tint dans ce couvent…

Les  Corses ont toujours entretenu des rapports compliqués avec leurs tutelles extérieures. Il leur fallait des protecteurs capables de les aider à se défendre contre les raids des Maures. Ce furent les Etats pontificaux, puis Pise et enfin Gênes, une des villes qui dominaient la Méditerranée vers la fin du 12ème siècle. Gênes la banquière avec sa Confrérie de Saint Georges avait construit Bonifacio, introduit le châtaignier et permis d’éradiquer les abus des seigneurs corses les plus rapaces. Cependant, les siècles passant, la tutelle s’était faite plus pesante…. D’où la révolte soutenue par le clergé local et menée entre autres par le père de Pascal Paoli. Gênes, plus ou moins désargentée, sollicita l’aide de Louis XV et lui céda en 1768 l’exercice provisoire de la suzeraineté. La restitution de l’île était envisagée une fois la paix rétablie.

Après la défaite des paolistes à Ponte Novo en 1769, la France, mieux inspirée que Gênes, rallia les notables en leur offrant des postes dans l’armée, la marine, la justice, c’est pourquoi à l’aube de la Révolution, Louis André Pozzo di Borgo, rédacteur du Cahier de doléances de la noblesse demandait à ce que la Corse soit déclarée partie intégrante de la France. En 1790, une autre consulte eut lieu à Orezza ; les 6 députés corses à l’Assemblée Législative (dont Pozzo di Borgo) décidèrent du rattachement définitif de la Corse à la France qui leur semblait préférable à la tutelle de Gênes. N’en déplaise aux héritiers de Pascal Paoli, l’histoire est parfois plus complexe que dans le légendaire nationaliste, et la Corse du 18ème siècle a été plutôt francophile jusqu’à la Terreur selon Michel Vergé-Franceschi (Une histoire de l’identité corse des origines à nos jours, Paris, Payot et Rivages),

Le texte placardé devant le monument explique que les Italiens y installèrent un dépôt de munitions penant la Seconde guerre mondiale et qu’ils décidèrent de le faire sauter pour que les Allemands ne s’en emparent pas.

Malgré ses voutes effondrées, l’édifice n’est pas sans grandeur : son clocher tient debout, qui lors de notre visite, se découpait, noir sur le fond du ciel. Il est interdit de s’y aventurer, mais comme le terrain n’est pas barricadé, je n’ai pu m’empêcher d’aller voir des arches, des  motifs décoratifs où demeurent encore des restes de peinture et les rideaux de lierre épais qui recouvrent les murs d’une végétation plus résistante encore que les pierres.

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Orezza 20180817_165841On ne peut pas en vouloir à la région de ne pas reconstruire le couvent d’Orezza. A quoi servirait-il dans cette région délaissée ? Sa ruine n’est qu’un signe supplémentaire de la disparition du monde de l’intérieur.

A quelques kilomètres, Piedicroce somnole malgré son église baroque. Le café où  les habitués blaguent avec le patron a l’air du seul endroit vivant sur la place.

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Nous venons surtout pour l’orgue génois du 17ème siècle qui a été transféré de Bastia à l’église Saint Pierre et Paul de Piedicroce. Deux volets de bois peints sont ouverts de part et d’autre du buffet surmonté par un fronton orné de grandes lettres dorées A, M pour Ave Maria et d’une couronne.

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L’orgue de l’église Pierre et Paul à Piedicroce

Un coup d’œil au décor baroque d’or et de stucs…

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Piedicroce. L’église baroque Pierre et Paul. Détail de l’autel

… à l’autel, où des anges roses, potelés et agités, lèvent les bras et lancent un air de trompette pour un saint Paul vigoureux, affublé d’une grande épée.

Co-officialité et situation incertaine de la langue corse

Les nationalistes cherchent à construire un peuple sur une langue qui deviendrait co-officielle avec le français. Ces quelques notes racontent l’ambivalence sceptique d’anciens avec qui j’ai parlé de ce projet. Des conversations ne constituent pas une enquête et le militantisme suffira peut-être à changer le destin de parlers en déclin. De fait, qui peut affirmer qu’une langue va disparaître ? Les optimistes citent toujours l’exemple de l’hébreu, en oubliant cependant que la résurrection en est intervenue dans un contexte multilingue où des exilés venus de toute l’Europe n’avaient pas d’autre langue en partage. En Corse, la situation n’a rien à voir puisque le français est présent partout.

Une enquête réalisée en 2013 pour la collectivité territoriale (https://www.corse.fr/attachment/409961/) estime à moins de 2% les familles qui assurent une transmission du corse comme première langue familiale. Par ailleurs, seuls 4% des moins de 24 ans ont voulu ou ont pu répondre en corse au questionnaire écrit sur leur pratique du corse. La survie du corse dépend de la capacité des nationalistes à construire un corse national qui puisse servir de drapeau à un peuple. Il n’est pas certain que les gens ordinaires s’y retrouvent.

Tel s’interroge sur la disparité des parlers de l’île qui lui semble irréductible et qui l’empêche de se reconnaître dans le corse « officiel » : « Mes parents ne m’ont pas appris le corse et entre eux, ils parlaient seulement le français. Il faut dire que ma mère parlait le corse du Nord et mon père le corse du Sud. Par exemple, elle disait cane en parlant du chien et nous disons ghjàcaru dans le sud. Bref ! La légende familiale dit que ma mère était venue jeune fiancée pour rencontrer son beau-père et elle a vu un chien dans la cuisine qui s’apprêtait à voler le rôti. Bien sûr, elle a crié pour l’effrayer : « u cane !, u cane ! ». Un éclat de rire du beau-père a salué son corse d’étrangère. Il paraît qu’elle est alors passée au français et n’a plus jamais essayé de se servir du corse.

Il y a le lexique, mais il y a surtout les différences de prononciation très marquées, et en particulier la prononciation des consonnes entre voyelles. En tout cas, quand nous avons déménagé à Bastia, notre père nous a prévenus : « N’essayez pas de parler le corse. Ils se moqueraient de vous ». Ce que je veux dire, c’est que nos parlers changeaient d’une région à l’autre, je ne comprenais pas les Bonifaciens, je ne comprenais pas le gallurien, et même les gens du nord, souvent, je ne les comprenais pas. Le corse, c’est pas une langue, c’est une mosaïque de patois… »

Cette femme âgée est corsophone de naissance et continue à parler le corse du Sud avec ses cousines. Elle souligne un double obstacle à la construction d’un corse national. On n’a aucune raison d’user de moyens de communication qu’on maîtrise mal quand on a à sa disposition le français dans lequel on a été baigné dès l’enfance. D’autre part, selon elle, le corse normé, qui tourne le dos au parler populaire des anciens, n’a pas d’avenir qui justifierait son élaboration. Le nombre des locuteurs qui pourraient en faire un usage scientifique ou littéraire est trop faible : « Ce que vous appelez le corse est un contrecoup du français. En tout cas, ce n’est pas le corse que je parle, c’est le corse de l’université. Ce n’est pas la langue vivante de mon enfance, celle dont je me servais pour communiquer. Aujourd’hui, c’est en français que je parle avec mes petites filles parce que c’est ça qui est naturel. Je ne vais pas utiliser une langue qu’elles maîtrisent encore plus mal que l’anglais. ‶Le″  corse, c’est la langue des profs de Corte dont ils veulent faire une langue nationale. Ce n’est pas ‶mon″ corse.

En plus, c’est une langue qui ne sert à rien. Les jeunes, ils pratiquent des langues qui valent le coup. Ce n’est pas une population de 300 000 personnes qui va développer une langue utile. La science, elle se fera pas en corse. Et combien de gens pour lire de la littérature en corse ? Même Marc Biancarelli qui enseigne le corse à Porto-Vecchio est passé au français pour son dernier roman. »

Je ne connais pas l’écrivain, mais j’imagine que ce choix ne l’empêche pas de poursuivre son travail personnel sur le monde d’avant et sur sa langue menacée en leur offrant une forme littéraire, comme d’autres écrivent en latin ou en yiddish parce qu’ils préfèrent les langues du passé, mais son travail ne pourra pas modifier les rapports de force entre le français devenu la langue vernaculaire des jeunes gens de l’île et le corse qui était en usage dans des communautés villageoises en voie d’extinction.

Changement climatique

Il a fait très chaud cette année. Les voisins nous disaient « Vous n’avez pas encore de clim ? » On répondait : « mais vous savez que ça consiste à rejeter de la chaleur dans l’atmosphère et que ça ne fait qu’aggraver le problème ? ». La réponse ne traînait pas « En attendant je ne peux pas vivre dans une étuve… »

Un moment après, les mêmes se lamentaient sur l’agriculture qui se meurt. « Aujourd’hui, on ne peut pas vivre d’agriculture à Porto-Vecchio. Il faut construire et louer… et louer avec piscine. Quand un Parisien cherche une villa, il demande « Et la clim ? Et la piscine ? Vous n’avez pas de piscine ? »

Tout l’été, nous avons guetté les signes avant-coureurs de la catastrophe biologique et de la fin de la Corse rurale que nous avons connue. Elle est si fragile, si menacée, qu’elle paraît déjà ancienne.

La Corse produisait des miels parfumés. Aujourd’hui, il n’y a pas de problème pour écouler la production locale dans les rayons « produits corses » des supermarchés, mais l’apicultrice que j’ai rencontrée dans une cabane où l’on vend des produits bio, se lamente. Ses abeilles ne souffrent pas de l’agriculture chimique comme sur le continent (celle-ci étant inexistante dans les collines de la Casinca) et pourtant elles dépérissent. Elles ont faim. Il fait trop chaud et elles ne produisent pas de miel. « Vous vous rendez compte. Nous allons vers une température comme au Maghreb ». Et puis les châtaigniers sont attaqués par ce parasite qui pond dans les bourgeons des arbres. La chute de la production est spectaculaire au lieu de 4 tonnes, elle a 500 kilos et elle vient vendre des légumes à « La Cabane » pour joindre les deux bouts.

A Porto-Vecchio, on ne sait plus ce que c’est qu’un après-midi tout bourdonnant d’insectes : est-ce la faute des produits contre les moustiques ? Est-ce que ce sont les poudres anti-fourmis qui les ont tués ? Il y a quelques années une nouvelle race de fourmis a débarqué à Calvi d’un navire en provenance d’Argentine. Elle s’est très vite adaptée, jusqu’à faire reculer « nos » braves fourmis locales qui menaient leur vie de fourmi en respectant la nôtre. Les Argentines mesurent moins de trois millimètres, mais elles sont agressives, et s’organisent en une sorte d’immense réseau à quelques centimètres sous la surface du sol, comme si tout le terrain formait une unique fourmilière en tapis. Les Noires ont disparu quelques années avant d’apprendre à coexister avec les Argentines. Tout aliment tombé à terre et oublié se paie par un envahissement en règle dans l’heure qui suit.

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Un voisin nous dit : « Le seul produit efficace contre les fourmis est interdit. Heureusement, que j’ai un beau-frère portugais ! Là-bas, c’est en vente libre ? – Et la bio-diversité… ? – J’ai mon potager. Je ne peux pas aller travailler avec des bestioles virulentes qui me grimpent sur les jambes et qui m’attaquent dès que je ne bouge pas. ­ ­‑ ­­Ton potager est joli, mais je cherche en vain un scarabée à montrer à un neveu et le petit duc ne vient plus chasser dans le lotissement trop traité. »­

Comme une mauvaise nouvelle n’arrive jamais seule, le ministre de l’écologie, Nicolas Hulot, a démissionné le 28 août, prenant acte de l’incapacité du monde à changer.

Les étoiles filantes ont continué à tomber dans le ciel du mois d’août. Les changements dans la vie des hommes importent peu aux étoiles, mais nous, nous sommes inquiets pour notre planète bleue égarée dans l’imensité de l’univers, pour cette île verte et pour ses arbres menacés par le bétonnage,  les incendies et la sècheresse.

PALOMBAGGIA

Palombaggia

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Forêt de l’Ospédale

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Forêt de l’Ospédale

Sarah Branca. Les eucalyptus

Photo Sarah Branca. Eucalyptus au soleil couchant. Vers Querciolo

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Un été en Corse (1) La Terre des Seigneurs, 2018

Même lorsque nous rêvons de grands voyages, l’été nous ramène au dernier moment près de Porto- Vecchio. Nous nous installons avec nos livres, nous descendons à la plage, parfois nous montons vers les forêts.

C’est l’été

L’énorme couronne du chêne rayonne au soleil de 7 heures qui l’inonde de lumière. Il est temps d’ouvrir la porte et de poser sur le seuil la gamelle du chat qui sort de nulle part pour venir manger.

Le matin, je nage au milieu de la baie dans la houle. Une vague gonfle. Juste derrière, un vide se creuse et m’aspire, et déjà la vague suivante se lève pour un nouveau cycle. A cinquante mètres du rivage, je suis lancée sur une balançoire qui me projette vers le haut, puis m’abaisse, avant que la vague suivante ne m’emporte encore plus haut, et que le battement régulier des palmes ne m’aide à glisser sur la pente. Je me laisse remuer dans mon berceau marin. Au bord, le doux mouvement de balancelle se fait plus rude. Sur les rochers gris, une écume blanche asperge la pierre avant de ruisseler, l’eau s’enroule puis se retire. Un immense filet de lumière dessine des mailles d’argent qui se décomposent et se recomposent inlassablement.

Vers 14 heures, on descend parfois partager un café avec ceux d’en bas. « Vous m’aimez bien parce que je suis le plus drôle, mais j’ai surtout de l’expérience, dit l’aîné. Du haut de ma sagesse, je vous invite à ralentir. A quoi ça sert de courir à la mer comme vous faites. Un Corse, ça n’aime pas la mer. Je l’interromps, « La montagne, alors ? Nous revenons de Cucuruzzu. Ça n’était pas encore dégagé dans ta jeunesse, à présent, regarde c’est impressionnant. Regarde mes photos  pour voir de quoi étaient capables les hommes préhistoriques : ils ont trouvé une énorme boule de granit éclatée qui a servi de point d’appui aux pierres de l’enceinte. En plus, c’est un point de vue superbe sur les aiguilles de Bavella­ – « Vous avez l’air de petits cons à courir partout sous un soleil de plomb. Regardez plutôt autour de vous; les murs de pierre de ce champ, c’est mon grand-père qui les a montés. Ça vaut bien vos murs ‶cyclopéens″. En tout cas, ça me suffit ».

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Le soir, c’est lui qui monte le raidillon. Il s’installe sur une chaise de la terrasse. Il dit. « J’aime rester un moment assis en face du golfe. Le mur du voisin cache un peu le paysage et surtout le pin, qui a poussé. Mais quand même, je vois un morceau de mer comme quand j’étais enfant. » Le soleil baisse lentement. Depuis la terrasse, nous regardons le phare qui commence à clignoter. Du golfe immense, on ne voit qu’un triangle bleu pâle où vient s’inscrire le gros ferry qui fait la liaison Porto-Vecchio Marseille. Les tourterelles du voisin roucoulent dans le pré avant de s’envoler pour se poser sur le chêne. Nous laissons le temps passer, comme si rien ne devait jamais arriver.

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Sur la terrasse, la nuit est tombée à présent. Le dîner est fini : on joue à regarder les silhouettes qui apparaissent dans le feuillage des arbres : un rat et un chien fou allongent leurs profils ; un masque dogon grimace. Je ne comprends pas leurs histoires d’arbre, mais je laisse paresseusement sans solution l’énigme de leur présence.

C’est l’été !

Mémoire des parfums

Je cherche partout du parfum d’immortelle. Introuvable. On vend sous ce nom des eaux dont l’odeur s’évapore avant même d’avoir touché la peau. Tant pis, c’est peut-être mieux de plonger son nez dans les fleurs et de sentir cette odeur forte qui rappelle un peu le curry. Dans la coulée du vent en arrivant à Bavella, leur parfum vous saute au visage.

Sur la route de Cala Rossa dans certains tournants, myrtes, lentisques et arbousiers. Si on écrase leurs feuilles sur la paume de la main, on retrouve le rêve d’une nature sauvage.

Il y a aussi le figuier du jardin, ou la brusque odeur des résineux. Tout est simple.

 Bonifacio

« Heureusement que vous m’avez ! Là vous pouvez dire : ‘Y a Marianne, on va devoir ouvrir une bonne bouteille. Je suis votre alibi favori’ ». Marianne est arrivée apportant son plaisir du vin partagé, son énergie, son désir de tout visiter en quelques jours. Il faut qu’elle voie Bonifacio, l’inoubliable promontoire sur lequel se serre la ville et qui va jusqu’aux maisons qui tombent à pic sur la mer.

Nous montons au sommet de la falaise crayeuse, vers la citadelle ceinte de remparts.

Le cimetière marin est le plus beau que je connaisse. Des chapelles blanches ou ocres, comme des maisonnettes dépourvues de décor et dissimulant les tombeaux, s’alignent strictement au long des ruelles.

Bonifaccio cimetière 2Nous débouchons sur une placette dégagée, dédiée aux légionnaires, longtemps cantonnés à Bonifacio. Il n’y a là que chaleur, lumière dure et abandon. Oui, d’abord, une impression de solitude car nous sommes les premiers à avoir pénétré dans la cité funéraire et nous errons dans des rues géométriquement ordonnées comme dans un tableau de Chirico.

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Le cimetière serait austère s’il n’y avait toujours, au débouché des allées, la mer immense sous un soleil éblouissant.

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Le chemin qui mène du cimetière à la ville domine le fjord et permet de se faire une idée du miracle géologique qui explique Bonifacio : le calcaire, accumulé au fond de la mer il y a 18 millions d’années, recouvre le granite magmatique qui domine en Corse du sud et  donne leur couleur rose aux montagnes.

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Les couches de calcaire sont empilées comme des assiettes, brisées de temps à autre par des lignes de faille. Erodée par le vent et le ruissellement, la côte est profondément entaillée et sur l’autre versant de la ville, des blocs sont déjà détachés du plateau…

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Un jour, les maisons suspendues dans le vide s’écrouleront à leur tour.

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Nous voici dans la haute ville, maisons serrées aux escaliers vertigineux, chapelles de confréries avec leurs statues que les pénitents sortent les jours de procession et leurs bouquets de bougies dans des bougeoirs rouges.

Bonifaccio rue

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Bonifacio chapelle St Jean BAptiste20180819_163607

Bonifacio 20180819 chapelle saint-jean Baptiste_163828.jpg

On ne peut qu’écrire « splendide, magnifique, époustouflant, touchant ». Malheureusement, nous ne sommes pas seuls à le savoir et la foule est arrivée entre temps. Les commerçants font ce qu’ils peuvent pour ranimer les impulsions d’achat de touristes, fatigués de trouver du made in Corsica venu d’Asie ou du Maghreb.

Vers la porte de Gênes, la foule se presse pour voir le point de vue sur « le Grain de Sable », énorme rocher tombé dans la mer et le phare de Pertusato qui surveille le détroit depuis le naufrage de la Sémillante (702 morts en 1855).

Il y avait trop de vent pour l’ilot des Lavezzi, réserve de pêche à 40 minutes du port, mais nous y sommes allés par un jour sans soleil. On se serait cru en Bretagne, au milieu  des blocs de granite gris. Pas de paillotes, pas de pubs. Il y a beaucoup (trop) de monde, mais tellement de criques que c’était supportable et comme partout, il y a davantage de gens sur le rivage que dans les eaux.

Lavezzi 20180822_153736

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Lévie, Cucuruzzu et Capula

A Lévie, un petit musée de la préhistoire, remarquablement organisé abrite la « dame de Bonifacio » qui était enterrée depuis près de 9000 ans dans les abris sous roche de la falaise de craie. Son squelette est étendu sur le dos. Les archéologues racontent son histoire rousseauiste : celle d’une femme handicapée, incapable de se suffire à elle-même, qui a survécu grâce à la solidarité de sa tribu.

D’autres vitrines montrent les animaux qui occupaient le territoire. J’aime beaucoup le prolagus (lapin-rat), mélange de rat et de lapin, qui, dit-on, subsistait encore au temps de Mérimée.

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Beaucoup d’objets de l’âge du bronze. Certains, taillés dans  l’obsidienne, rappellent l’importance du commerce à l’époque préhistorique, puisque cette pierre ne se trouve pas en Corse.

A quelques kilomètres se trouve le casteddu de Cucuruzzu édifié vers 1800 ans avant J.C. C’est un site sans doute religieux et défensif, mais aussi un endroit où l’on conservait des vivres et où se tenaient des ‶ateliers″ de taille de pierre et d’autres activités abritées dans des cavités. Le chemin qui y mène traverse une forêt tranquille de chênes verts au milieu d’un chaos de granite : feuillages, murs de pierre, mousses entre ombre et lumière.

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Dans la citadelleJMG_6099Au bord de la rivière proche, des hêtres aux troncs noués, creusés de trous noirâtres, arbres sortis d’un rêve fantastique. Dans le silence, le bois, qui mène à l’enceinte médiévale de Capula, a l’air de la forêt perdue des contes de fées.

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On tombe en arrêt devant cette grande fente noire au flanc d’un hêtre qui s’entrebaille, comme s’il s’agissait d’un passage secret vers un monde mystérieux.

Cucuruzzu20180821_142206Mais voici déjà la clairière de Capula. La famille des Biancolacci, au départ envoyée par le pape pour reconquérir l’île sur les Sarrazins, occupa cette forteresse jusqu’au milieu du 13ème siècle lorsqu’une nouvelle famille imposa son pouvoir à l’Alta Rocca et fit démanteler Capula. Les pierres de l’enceinte sont plus régulières qu’à Cucuruzzu et elles sont jointes à la chaux, attestant des progrès des techniques de construction.

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Le Trou de la Bombe,  nous n’irons plus à Piscia di Ghjaddu

Dans l’Alta Rocca, des balades menant à des sites spectaculaires sont des incontournables comme le proclament Facebook et autres Trip advisor.

Ainsi le site de Bavella et son  «Trou de la bombe», (qui n’a rien à voir avec le souvenir laissé par un boulet de canon) mais qui est une échancrure de huit mètres de diamètre sur une arête, surplombant un à-pic de cinq cents mètres.  Il faut y venir au petit matin, en traversant une belle pinède et pouvoir le regarder seul au milieu des roches escarpées.

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Bavella trou de la bombe 20180727_124109Bavella trou de la bombe20180727_123614bavella view 1Ainsi la trop fameuse Piscia du Ghjaddu, son parking et sa file de touristes.

la cascadeDSC_0047Heureusement, les touristes ne s’écartent pas du chemin. Ils vont droit au but, immortalisent le but de la promenade et repartent pour ‶faire″ un nouveau site avant la tombée du jour, négligeant les chemins buissonniers…. ceux que nous prenons.

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Dernier billet depuis le lac Hoan Kiem d’Hanoï (Vietnam 9)

Le train de Sapa était arrivé à 5h30. L’hôtel voulait bien garder nos valises mais nous attendait vers 10 heures. Heureusement, qu’on se lève tôt au Vietnam et qu’il y avait déjà des cafés ouverts : nous avons opté pour un établissement avec terrasse, situé au bord du lac Hoan Kiem au centre de la vieille ville.

La légende explique que le nom Hoan Kiem évoque la lutte pour l’indépendance : un pêcheur avait pris dans ses filets une épée magique et l’avait remise à Lê Loi. Grâce au pouvoir de l’épée, le pays s’était libéré de l’emprise des Mings. Lê Loi se promenait tranquillement au bord du lac lorsqu’une tortue géante s’adressa à lui : « Puisque la paix et l’ordre règnent désormais dans le pays, tu n’as plus besoin de ce présent de l’Empereur Lac Long Quân. Rends-lui l’épée » Lê Loi comprit que celui qui l’avait aidé était le souverain du Royaume des Eaux. Il remit l’épée à la tortue qui l’emporta dans les profondeurs. Depuis lors, le lac s’appelle Lac de l’épée restituée.

Hanoï. Lac de l'épée restituée d'Hanoï

Le lac est le cœur de Hanoi. Dès le matin, on y croise des Vietnamiens occupés à faire de la gymnastique sous les flamboyants.

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Le soir, les bords du lac s’embrasent : le petit pont vermillon rutile, le temple jaune a des couleurs fluo et on voit partout des arbres de lumière… C’est joyeusement bariolé et la foule a l’air ravi.

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On vend des ballons, des jeux, des boissons, des ballons

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Et puis il y a toujours des bancs dans l’ombre pour les amoureux.

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Le dimanche est le jour des familles : la circulation est interdite et les piétons ont enfin un vaste espace à eux.

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Ils  écoutent des orchestres de rue, grignotent, s’amusent à qui fera la plus grosse bulle de savon, essaient des skates ; les  petits s’exercent à conduire des mini-motos ou des chars de guerre miniatures  (l’éducation patriotique n’est jamais loin).

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Ainsi va le Vietnam dont l’économie a progressé de telle sorte qu’il peut offrir un peu de consommation et de temps libre au peuple des villes. Ce n’est pas la prospérité, mais ça permet de goûter la vie.

 

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Pendant le voyage, je me suis souvent étonnée de l’absence d’allusions à l’agression coloniale, que ce soit les humiliations d’un régime qui spoliait les habitants ou les atrocités de la guerre. Peut-être est-ce que l’hospitalité confucéenne explique cette discrétion, peut-être la solidité des structures familiales qui organisent une société solidaire et persévérante, plutôt optimiste, peut-être la volonté du gouvernement de regarder résolument vers l’avenir. Les succès de l’armée de libération ont dû aider car les Vietnamiens ont des raisons d’être fiers de leur victoire, ce qui aide à ne pas ressasser les traumatismes du passé.

Cet accueil généreux n’empêchait pas un sentiment profond de mon étrangeté. Bien sûr, la raison principale est que je ne comprends pas la langue. Aller au Vietnam sans parler le vietnamien, c’était savoir que je serai exclue et tant pis pour moi (j’aurais pu raconter deux, trois anecdotes où le manque de compréhension a entraîné des malentendus, ou bien, comme dans les taxis, a permis la multiplication par dix du prix local d’une course). Je veux évoquer un sentiment plus profond : je suis immédiatement repérable dans ce pays. Je ne peux être qu’une touriste de passage ou une expatriée employée par une compagnie internationale qui rentrera un jour chez elle. On me dévisage ; on me photographie parfois (juste retour des choses, puisque je suis moi-même venue photographier l’étranger !!). Je crois que cette distance raciale ne peut disparaitre dans un  pays dont les habitants, quelle que soit leur hétérogénéité, sont tous des Asiatiques.

A l’arrivée à Roissy-Charles de Gaulle, j’ai dû prendre le RER. Toutes les couleurs, de peau, de cheveux et d’yeux se mêlaient dans le wagon et j’aurais été bien incapable (c’est très bien ainsi) de distinguer immigrés, touristes et compatriotes. Quoi qu’en disent les Noirs et les derniers arrivés, qui trouvent que les Français tardent à leur faire une place, les peuples sont tellement mélangés à Paris depuis 50 ans qu’on ne « voit » plus qui est étranger. Cela ne veut pas dire qu’on ne voit pas de différences sociales, mais que les catégories de « l’indigène » et de « l’étranger » ne fonctionnent plus.

Pour autant, je ne me sens pas seulement une habitante du monde global quand je reviens à Paris. J’y retrouve le français, ses accents, la musique des échanges oraux. Combien m’est nécessaire cette langue pour que je me sente appartenir à une société, pour que je sois d’ici et non de n’importe où !

Des musées au Vietnam (8)

Le musée de la sculpture cham

L’Empire Cham a son musée à Danang au centre du Vietnam. Ce musée construit de 1915 à 1919 par l’école française d’Extrême Orient a été voulu et conçu par Henri Parmentier, un archéologue français, quand personne ne s’intéressait à l’empire disparu et aux traces qu’il avait laissées derrière lui.

Malgré les notices (la traduction en français est très maladroite, ce qui montre l’état pitoyable de la connaissance de notre langue à Danang), il me manque des clés essentielles pour pouvoir apprécier le savoir que cet art cherchait à délivrer. Je ne sais pas si les sculptures en grès qui vont du 5e au 15e siècle, sont une simple copie de l’art hindouiste et bouddhique venu de l’Inde ou une réinterprétation originale. Mon ignorance me permet seulement des « j’aime », « je n’aime pas » et je vais courir au musée Guimet de Paris pour mettre si possible cette visite en perspective.

J’ai aimé la raideur d’un guerrier de pierre à l’entrée du musée.

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et j’ai admiré la façon dont les sculpteurs montraient le mouvement.

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Puis, ces créatures mythologiques mi-hommes, mi-bêtes, comme l’ aigle Garuda en train de dévorer un serpent :

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Ces sculptures sont souvent pleines d’humour. Elles font sourire. En tout cas, elles m’ont fait sourire.

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Et puis, il y a eu une Apsara. Les Apsara sont des danseuses célestes sorties des flots comme Aphrodite. Elles dansent au fronton des temples khmers, offrent le spectacle d’une quasi nudité, taille fine et seins bombés. Celle-ci, yeux mi-clos, sourire offert, arrondi du bras et de la main retournée, avait une grâce à part. L’âme dansait avec le temps.

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Le musée des Beaux-Arts d’Hanoi

Au musée des Beaux-Arts d’Hanoi, on peut s’intéresser à bien des œuvres (et les guides en dressent une grande liste). Dans ce billet, j’évoque seulement les souvenirs qui persistent une fois le voyage achevé. J’ai sans doute admiré autre chose, mais les limites de ma mémoire font que j’ai retenu seulement deux ou trois sculptures.

Je me souviens de la  déesse de la Compassion en bois laqué, datée du 18e siècle, avec sa grande roue d’yeux attentifs et tous ses bras secourables. Bien qu’elle soit très belle, elle évoquait d’autres images traditionnelles rencontrées au musée Guimet à Paris. Cette figure était le chef d’œuvre d’un artisan pour qui refaire infiniment un remède symbolique au désespoir du monde suffisait.

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Et je me souviens de la figure mélancolique d’un patriarche en méditation, presque délié de tout attachement terrestre. Il figurait dans un ensemble de copies de sculptures du 17e et du 18e siècles, dont les originaux se trouvent à la pagode de Tai Phuong non loin de Hanoi. Après les innombrables sculptures qui représentaient des symboles codifiés, j’ai été fascinée par cette salle où apparaissait tout à coup des personnes irréductibles les unes aux autres. Si on y trouvait l’évocation de la spiritualité bouddhique, c’était à partir de l’expérience de personnes individuées.

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Qu’importe si ce sont des oeuvres copiées que l’artiste a peut-être modernisées en amplifiant les effets recherchés par les maîtres de Tai Phuong.

Nous avons regardé trop vite les peintures contemporaines, sans savoir quoi que ce soit des artistes et de leurs recherches. La source d’eau de Nguyen Trong Kiem, (1933-1991),  pleine de bons sentiments communistes, évite au moins le « réalisme » soviétique et fait penser à un imagier populaire.

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D’autres tableaux marient peinture et technique ancienne de la laque et produisent des peintures assez décoratives, mais je préfère celles qui cherchent autre chose. Un tableau m’arrête: il montre une jeune femme et une vieille femme par une fin d’après-midi. Il n’est pas désagréable que le sens en reste incertain.

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Un musée où l’on a rencontré ne serait-ce qu’une œuvre nous est devenu exceptionnel. Nous aimons le lieu où nous pourrons la revoir. Le musée des Beaux-Arts d’Hanoi restera d’abord pour moi celui des patriarches.

Le musée d’ethnologie d’Hanoï

Nous avons passé des heures dans l’admirable musée d’ethnologie de Hanoi. L’intérieur est passionnant avec ses collections d’objets venus des 54 ethnies du pays, ses scènes de vie quotidiennes reconstituées, et ses nombreux petits films.

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Les visiteurs sont encore plus attirés par l’extérieur où sont exposées les formes d’habitats inventées par les différentes ethnies. Des maisons traditionnelles et des tombeaux ont été démontés, transportés et remontés par des artisans de leur région d’origine.

Nous retrouvons la pauvre demeure de Hmongs aux plantes disjointes malgré le rude climat de la montagne. A Sapa, nous avions vu surtout des toits de tôle :Sapa_DSC0407 tandis qu’au musée, le toit est un toit de bardeaux.

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Photo Rolanf Ley. Hanoï. Musée d’ethnologie. Habitat Hmong

La plus spectaculaire est la Maison commune des Bahnar, qui vivent dans les hauts plateaux du centre. La maison est construite sur de hauts pilotis à 3 m du sol et atteint 19 mètres de haut pour une surface de 90 m2.

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Hanoi. Musée ethno. _DSC0576Le tombeau des Jörai, qui vivent essentiellement au Sud, célèbre bien tranquillement la fécondité pour consoler les morts: femmes enceintes, hommes en érection.

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Seuls les gardiens solitaires, postés aux quatre coins, paraissent pensifs (ou angoissés).

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A heures régulières, on peut voir le théâtre de marionnettes sur l’eau :

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PS : loin du bruit de la rue, le restaurant du musée permet de se poser au calme. On y mange très bien.

A Hanoï, nous avons aussi visité le lourd mausolée destiné à honorer Ho Chi Minh. Il avait bien recommandé qu’on l’incinère et que ses cendres soient dispersées à travers le pays. Ses successeurs n’en ont rien fait et lui ont bâti un tombeau dont la taille rappelle les extravagantes sépultures des empereurs de Hué. Tout autour, la police veille à ce que les règles de décence soient respectées. Habits convenables, démarche et conduites respectueuses.

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Hanoï. Mausolée d’Ho Chi Minh. Photo Marie Ley

Enfin, nous avons fait un tour au musée de la Révolution destiné à célébrer l’héroïsme de la nation. On y trouve des photos, des armes, des instuments de torture (c’était la première fois que je j’approchais une guillotine), des chars, des avions qui témoignent de la férocité des Français puis des Américains. Dans les rencontres quotidiennes pourtant les guerres paraissent loin. On nous a parlé de tout ce que les Français ont laissé, chemin de fer, bâtiments, hopitaux, musées…, mais pas de l’injustice coloniale. Par ailleurs, les Vietnamiens apprennent l’anglais sans état d’âme. Les touristes américains sont les bienvenus… comme les anciens boat people.

Beaucoup d’écritures pour un seul pays

Les systèmes d’écriture voyagent avec les religions : il n’y a qu’à voir l’alphabet latin et le Nouveau testament, l’écriture arabe et le Coran… Au Vietnam, tout est compliqué à cause du caractère composite du pays. Le Nord a connu mille ans d’occupation chinoise et a été sinisé en profondeur. Le Champa, au Centre, a vécu des siècles sous influence indienne en adoptant le sanscrit et les Occidentaux sont venus bouleverser la région à partir du 17ème siècle.

De 1000 avant J.C env. à 938 après J.C. env.

Pendant 1 000 ans le Nord a vécu sous occupation chinoise. Après l’indépendance conquise en 938, sous la dynastie des Ly (1009-1225) puis sous celles des Trân (1226-1400), l’étude de la langue chinoise n’a fait que se développer comme le montre la construction du Temple de La Littérature à Hanoi à partir de 1070. Les rois organisèrent alors des concours fondés essentiellement sur l’acquisition de la culture confucéenne.  Sur la photo trop pâle d’une des stèles conservées au temple de la Littérature à Hanoi, on devine les caractères chinois des stèles des lauréats.

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Photo Jean-Marie Branca. Hanoï. Temple de la Littérature. Une des 82 stèles en caractères chinois dressées sur le dos d’une tortue

Du 10ème siècle après J.C. au début 20ème siècle après J.C.

Parallèlement se développe une écriture appelée nôm ou quôc âm, qui ajoute aux sinogrammes, des caractères pour exprimer les six tons de la langue vietnamienne.
Au 18e siècle, les documents administratifs et la plupart des œuvres littéraires et ouvrages historiques étaient écrits dans cette écriture.

Le pays Cham

Cependant, dans les territoires indianisés du Champa, on utilise un alphabet originaire de l’Inde (dès le Ile ou le Ille siècle de notre ère). Là aussi, l’alphabet est adapté pour exprimer les voyelles complexes de la langue cham. Des Chams du Vietnam connaissent encore cette écriture et peuvent lire les textes de leur littérature.

Du 17ème siècle à maintenant : le quôc ngu

Au 17e siècle des missionnaires européens viennent évangéliser la Cochinchine et le Tonkin. Le père Alexandre de Rhodes, jésuite polyglotte, apprend le vietnamien, et met au point la première transcription de la langue en caractères latins. Il est l’auteur d’un  dictionnaire trilingue vietnamien-portugais-latin édité à Rome en 1651. Au 20ème siècle, ce système, appelé « Quốc ngữ » prend un essor considérable et devient finalement en 1954, l’écriture officielle au Vietnam.

Les caractères latins de l’alphabet sont complétés par des signes diacritiques indiquant le ton sur lequel elles doivent être prononcées. Il y a 6 tons possibles, exemple :

la (sans accent) : la note la, crier

là (accent grave) : être

lá (accent aigu) : feuille

lả (crochet) : fatigué

lã (tilde) : eau non bouillie

lạ (point) : inconnu, bizarre

https://www.normalesup.org/~pham/divers/ecriture.html

De Lang Co, à Sapa et à la baie d’Halong. Le pays des images (Vietnam 7)

Notre avidité d’images est insatiable. Armés de nos appareils numériques, nous arpentons le monde. Nous attendons des images qu’elles nous accompagnent et qu’elles renforcent l’expérience du voyage, voire s’y substituent. « Oui ! J’étais là. » Souvent, nos photos ne font que répéter d’autres images qui ont justifié notre envie de voyages, et qui s’étaient imprimées dans nos mémoires bien avant le départ.

Parfois, elles les infléchissent. Les rizières de Sapa n’étaient pas vertes comme sur les affiches des agences. Elles avaient la couleur bronze de la terre au tout début du printemps et cette différence m’a rendu l’endroit plus précieux. Voici le paysage de Sapa dans l’expérience particulière que j’en ai eu.

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Dans ce billet, la logique des images fait cependant que je rapproche Lang Co, Sapa et Halong parce que ce sont les lieux les plus photogéniques du Vietnam, ceux que le touriste attend, ceux que nous voulions voir.

Du col des nuages à Lang Co

D’ailleurs le chauffeur du gros taxi qui faisait la route de Hué à Hoi An s’était arrêté sans même qu’on le lui demande au col des nuages  (Hai Van) où il trouvait qu’il fallait prendre des photos, à l’entrée du village de pêcheurs de Lang Co là où on voit les vagues blanches se déverser dans la baie, puis devant les parcs à huitres.

Col des Nuages (2)

LAng CoDSC0085Vingt minutes de pause devant des barques noires dans le contrejour ; la ligne d’horizon sépare une mer d’argent et un ciel d’orage.

Lang Co 6_DSC0090

Vingt minutes pour nous rendre compte que les appuis où s’accrochent les jeunes huitres sont ici fabriqués à partir de  vieux pneus. Eau saumâtre et caoutchouc n’ont pas donné envie d’essayer les huitres.

Lang Co 8_DSC0092.JPGDépart dans un léger malaise. Quelques photos et les gens ne profiteront en rien de notre arrêt.

 La montagne de marbre et la grotte du Bouddha

Tout près de Danang au centre du Vietnam, il y avait cinq collines d’où l’on extrayait le marbre nécessaire à la confection des palais. Aujourd’hui, l’exploitation est interdite et le marbre des fabriques vietnamiennes vient du nord du Vietnam. Restent les pagodes et les temples disséminés dans la forêt.

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Pour visiter la colline Hui, la seule accessible, il faut dépasser les ateliers d’où sortent en série lions, bouddhas, vierge Marie et monter 135 marches (ou prendre un ascenseur).

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Même dans les lieux habités par les dieux, on rencontre des coqs. Coqs de combat ou roi de la basse-cour du gardien, je ne sais. Celui-ci posait sur le dos d’une biche de marbre.

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Avant le tourisme de masse, le pèlerin errait dans les sentiers. Aujourd’hui, qu’il suit un circuit fléché, il longe les toits verts d’une première pagode…

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… et parvient à une petite grotte d’où émerge, à peine détachée de la montagne,  la statue du Bouddha féminin, la  déesse de la miséricorde. Les frontières entre monde minéral, monde végétal et dieu s’estompent car les plis fluides de la robe, taillée à même la roche, ont l’apparence d’une grande tige ligneuse et les mains semblent se détacher sous la poussée d’une éclosion. Ainsi la statue inverse le sens des métamorphoses d’Ovide où le minéral se saisit du vivant pour l’anéantir : ici, la vie surgit de la pierre, déjà apparentée à la déesse, par ses plissés.

Nulle angoisse de mort ne vient serrer la gorge, mais la promesse rêveuse d’une traversée possible des frontières qui vont du règne minéral au dieu secourable.

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Grotte de Hoa Nghiêm. Statue du Bouddha femme, ou « Déesse de la Miséricorde » sculptée dans la montagne

C’est pourtant dans une autre grotte  que pour le temps d’une visite, nous nous sommes laissé envahir par l’atmosphère mystique du lieu.

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Grotte de Huyên Không

Dans l’obscurité nous n’avons vu tout d’abord qu’un faisceau de lumière qui traversait l’ombre. Il provenait d’un grand trou, fruit de la dernière guerre : la grotte qui servait d’hôpital au Viêt-Cong a été bombardée par les Américains et un cratère laissé par une bombe permet aujourd’hui à la lumière naturelle d’entrer à flots.

Nos yeux se sont habitués et nous avons discerné une silhouette d’or luisant dans l’ombre : un Bouddha, en extase.

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Grotte de Huyên Không. Bouddha assis

C’était une joie inattendue d’être dans le temple de pierre face à cette énorme statue qui invitait à la sérénité. Un moment nous avons arrêté le rythme de la journée touristique (il n’y a hélas, rien de plus agité qu’un touriste qui parcourt un pays en quinze jours).

Montagne de marbre Bouddha

La galopade a repris et nous avons fini par rejoindre Sapa, la ville du Nord-Ouest qui surplombe les célèbres rizières en terrasse.

Sapa

A Sapa, heureusement les images se sont mêlées aux paroles échangées avec les uns et les autres, et ce, malgré la frustration d’avoir seulement accès à ceux qui vivent du tourisme.

Nous étions montés dans les ténèbres par une route encombrée de camions que le chauffeur n’hésitait pas à doubler dans les tournants, comptant sur les phares pour savoir que la voie était libre. Cette conduite répréhensible nous a épargnés des heures de route mais nous avons eu plus d’une fois la sensation d’avoir échappé à un accident. L’arrivée à Sapa dans une rue défoncée un soir de weekend a été épouvantable. Une foule festive immobilisait le véhicule et nous avons mis ¾ d’heure pour traverser la ville. A l’hôtel, Ha la responsable, nous avait attendus jusqu’à 22 heures, bien au-delà de l’heure convenue. C’était une jeune femme souriante d’une trentaine d’années qui s’exprimait dans un anglais fluide. « Vous avez de la chance. La pluie a cessé. Demain, vous verrez les montagnes de vos fenêtres. Bon je vous montre les chambres et puis je file car mes trois enfants attendent que je revienne. » Hôtel sur trois étages. Escalier raide. « C’est pour ça que je suis mince », dit Ha en riant. Les chambres sont modestes, mais très propres et on n’entend pas de bruit.

Ha nous envoie dans un restaurant de la rue principale que nous ne trouvons pas. L’excitation générale est pénible après les heures de bus. Rues bondées de monde, vendeuses ambulantes en costume, accompagnées d’enfants sûrement morts de fatigue qui harcèlent les passants en proposant de petits objets brodés, karaokés des bars. Nous longeons les boutiques où des rangées de clients exposés au regard se font frictionner les jambes et tripoter les pieds par des masseuses mélancoliques. Nous nous arrêtons au hasard dans un restaurant. Deux familles entrent pour manger des glaces. En général, les enfants vietnamiens sont sages comme des images. Ceux-ci sont insupportables. Chaque gamin a son portable plein de jeux ou de chansons qu’il écoute le plus fort possible. Un d’entre eux, 6,7 ans à peu près, grassouillet, aux cheveux légèrement permanentés, se plante devant nous avec son portable. Le bruit est tel qu’on ne s’entend plus parler, Les parents n’interviennent pas (Ce sont peut-être des Chinois qui sont venus passer un weekend).

Au matin, le ciel est bleu. Les touristes sont moins visibles. La ville est chaotique, c’est vrai, mais entourée de belles montagnes et le petit déjeuner du Heart of Sapa est délicieux. On peut tout demander à Ha qui court au premier étage où a été installé une cuisine, préparer crêpes, omelettes ou un pho très parfumé.

Chinh, un guide francophone : sapahmongtreks@gmail.com

Nous avions décidé de prendre un guide local pour que l’argent n’aille pas à des intermédiaires.  Chinh a répondu en premier qu’il était originaire d’un village près de Sapa, qu’il était francophone et pouvait nous emmener à l’écart des grands circuits touristiques, par exemple à Ban Khoang au Nord de Sapa, habité par les Dzao rouges (Hmond Dzao), et à Ta Giang Phing chez les Hmong Noirs. Nous avons rendez-vous à 14 heures. Toute la matinée est à nous.

Nous partons à Ham Rong (le parc de la montagne). Bien qu’il soit « artificiel », il est très joli. Seuls les Vietnamiens l’escaladent. Les autres touristes courent les marchés et les villages des minorités. Dans le parc, l’étrangeté par excellence, c’est la taille, et Roland, est si grand en comparaison des Vietnamiens qu’il est sans cesse arrêté par des jeunes femmes qui veulent se faire photographier avec lui. Elles lui arrivent au menton. De temps à autres, par politesse, elles nous demandent aussi de poser. Souvent, elles ont loué des costumes Hmongs qu’elles revêtent le temps d’une photo.

Les Vietnamiens adorent les photos. Ils les prennent un peu autrement que nous en cherchant des gestes décoratifs, alors que nous voulons avoir l’air « naturel ». Sur la montagne de Ham Rong, une petite fille déguisée posait avec une telle grâce que tout le monde souriait.

Fillette dans le parc de la montagne

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Chinh est arrivé à l’heure, souriant. Il est anglophone et francophone et la qualité de son français est remarquable. Il n’a pas trente ans. On lui a redit qu’on voulait éviter  de croiser trop de monde. Il a répondu qu’il avait compris et qu’on partait à une heure de route où des Hmongs rouges et des Hmongs bleus nous accueilleraient.

En chemin, il expliquait les cultures, montrait les champs d’indigo, la cardamome. Après quarante minutes de jeep, nous suivons à pied un sentier de terre battue jusqu’à une maison de planches disjointes, couverte de tôle. Le dénuement à l’intérieur fait honte à notre voyeurisme : pièce unique chauffée par un foyer  sans cheminée (ce qui permet de fumer les saucisses qui pendent au plafond, mais n’est sûrement pas recommandé pour les yeux).

Sapa_foyerDSC0401Sapa. 19. Maïs.JPG

  Sapa. Femme Hmong noire_DSC0403.JPG

Dans la courette, les  gorets exultants, impatients, gloutons se gorgent de pâtée.

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Autre village, autre maison. Les Hmongs rouges nous attendent. Ces belles femmes rieuses et bonnes commerçantes essaient de vendre leurs broderies. Et nous les repus de l’Occident, nous discutons les prix. Ça n’empêche pas de rire. Elles ont des visages doux, ronds et cuivrés et ne montrent pas leur déception d’avoir eu affaire à des touristes radins. Dans cette maison,  l’électricité a fait son apparition et on voit une télévision sur une des photos.

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Au retour, Chinh raconte ses rêves : acheter son 4/ 4 pour développer son activité de guide, au lieu de devoir louer les services d’un chauffeur. (Nous secouons la tête : Est-ce bien prudent d’acheter un véhicule. Combien de temps pourrait-il résister aux fondrières de la route ?)

Le soir s’est assombri. Les monts Fansipan près des portes du ciel sont des ombres bleues. Un reste de soleil vient frôler une touffe d’herbes.

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 « Quels cadeaux puis-je apporter demain, ai-je demandé ? Je n’ai pensé à rien. On dit qu’il faut des crayons. » « – Apportez plutôt des brosses à dents et du dentifrice. Ils n’en ont pas à la campagne. Quelques années après les bonbons, les enfants ont des carries partout. C’est mon cas. J’ai vraiment mal et il faut descendre à Lao Coï pour trouver un dentiste ». De fait, j’ai vu des papiers jetés sur le chemin avec l’étiquette  « Haribo ».

Le matin, rendez-vous à 9 heures pour une balade un peu plus longue dans les rizières, avec arrêt dans un gite pour le déjeuner.

Un chemin descend doucement. Quelques touffes de bambous et le scintillement de rizières bien irriguées.

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Les collines sont sculptées par des milliers de gradins séparés de quelques mètres les uns des autres. L’eau circule du niveau supérieur jusqu’aux niveaux inférieurs.

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Le riz n’a pas encore été repiqué. Il faudrait être là en mai pour que les collines soient vertes et en septembre – octobre, pour qu’il vire au jaune. Nous ne voyons pas le paysage le plus pittoresque, mais  les collines arrondies couvertes de rizières fauves sont une œuvre d’art géante.

Sur le chemin défoncé, une noria de motos avec leur surcharge habituelle. En attendant la mousson, les hommes réparent les canaux d’irrigation, transportent des matériaux ou construisent des maisons. La communauté des hommes a cependant des loisirs. En Chine, les Hmongs étaient d’abord des chasseurs. Les hommes continuent à aller dans  la forêt pour tuer des écureuils volants, des singes, des cerfs et même des ours noirs.

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Nous passons près de la maternelle : les élèves accourent pour nous saluer. On leur a appris la politesse disciplinée. A Hanoi dans le temple dédié à Confucius, on explique que la première tâche est d’enseigner le respect et l’obéissance. Elle a l’air de s’appliquer à Sapa.

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Conversations : avec Chinh, nous découvrons que l’éducation coûte cher. Pour avoir un diplôme, il faut un père qui se saigne aux quatre veines  « Le mien s’en fichait, dit-il. Je n’ai pas fait d’études ». Quel contraste avec  les écoliers des écoles privées que nous avons croisés à Ha Noi dans leurs beaux vêtements, accompagnés de jolies professeures qui leur parlaient anglais. Aujourd’hui encore, dit-il, les familles des minorités ne sont pas obligées d’envoyer les enfants à l’école. Cependant Chinh est certainement très doué pour les langues. Il a appris le français grâce à l’Office de Tourisme de Sapa et cet apprentissage a été remarquable. Avec ou sans diplôme, c’est un guide intelligent et charmant.

Il a organisé pour nous des visites où chacun trouve son compte. Personne ne manipule d’argent devant nous, mais il nous a dit que les villageois sont rétribués pour leur accueil. Tout au long du parcours, il a raconté les modes de vie des villages, expliqué les techniques de culture et d’artisanat, évoqué son amour des montagnes…

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Chinh. Guide francophone de Sapa

Il fait très chaud dans les rizières ; ce n’est pas la chaleur moite de Saïgon, mais le soleil de onze heures est brûlant. Chinh semble danser sur les sentiers un peu en avant. cependant, il est toujours là pour nous tendre la main quand le sentier devient escarpé.

Déjeuner, la propriétaire du gite s’affaire dans sa cuisine, son bébé sur le dos. Elle coupe hache, tourne, mélange les épices. Elle disparaît ensuite nous laissant savourer le repas le plus délicieux du voyage.

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Cette jeune femme (comme les hommes) est vêtue à l’occidentale, même si le harnais du bébé est orné des précieuses broderies traditionnelles. La cuisine n’est plus du tout rudimentaire. La maison, outre les pièces du gîte, dispose de chambres séparées pour les membres de la famille.

Retour vers la vallée et les dalles de pierre de la rivière. Pêcheurs, lavandières. Le linge sèche sur les clôtures, ou sur des perches devant les maisons. Au fond, le barrage qui apporte l’électricité. En route, nous croisons les bassins où on élève des poissons de rivière. Peu à peu, la vie devient moins dure.

Le tourisme gagne. Sapa déborde le long des routes. De nouveaux hôtels de luxe dominent à présent les rizières.

Ha à l’hôtel Heart of Sapa

Comme dans beaucoup d’endroits, on a d’abord envie de dire le personnel de l’hôtel Heart of Sapa, est gentil et efficace. La gérante, Ha, nous a aidés à réserver un mini bus pour faire les 300 kilomètres de l’aéroport de Danang à Sapa. C’est elle qui a réservé le train de nuit Lao-Cai Hanoi car nous étions incapables de trouver quelqu’un qui répondait à nos mails en anglais. Au dernier moment, elle a déniché le taxi qui pouvait nous descendre à la gare de Lao Cai. Lorsque nous sommes revenus des rizières, nos chambres étaient déjà rendues, elle a ouvert une pièce pour que nous puissions nous doucher avant de repartir. Des jus de fruit nous attendaient que nous n’avons jamais pu payer.

Elle a quelque chose de plus qui fait qu’on aime son hôtel, une spontanéité, une envie d’échange qui n’est qu’à elle. Nous ne sommes pas restés longtemps, mais j’aurais aimé être son amie.

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Je ne sais plus comment nous en sommes venues à parler de la condition féminine au Vietnam.

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Je lui ai dit :

–  J’ai vu partout des femmes qui travaillaient comme des folles. dans les marchés, elles étaient vendeuses, mais en même temps, elles tressaient du bambou, ou elles égrénaient des baies. Et je les ai vues la plupart du temps le dos courbé. Elles portaient des fagots, ou des enfants. J’ai vu des hommes assis bavarder tranquillement, mais je n’ai pas vu de femmes inoccupées.

–  Oui ! Les femmes apprennent à travailler tout le temps. Elles cumulent leur travail salarié ou le travail aux champs, les corvées ménagères, le soin des enfants… et on leur demande d’être souriantes. C’est leur vie. Nous sommes soumises plus profondément encore. Nous nous marions à quinze, seize ans. Si nous attendons un peu, on se moque de nous. A trente ans, c’est déjà trop tard.

Et on nous apprend à n’être pas jalouses, à vivre pour les enfants. De toute façon, le divorce est honteux.

Ici, une femme peut s’estimer heureuse si son mari ne boit pas, s’il ne se drogue pas (les fumeurs d’opium sont nombreux). La maison est l’affaire de la femme, même si elle travaille. La maison est comme une usine qui repose sur ses épaules. Si elle s’arrête, tout s’arrête. Alors elle continue. Elle est là, toujours disponible et puis la vie passe.

–  En Europe, tout a changé en cinquante ans. Les filles sont sorties de ces rapports de servitude. Je ne dis pas qu’elles ont la liberté, mais elles ont les mêmes contraintes que les garçons. L’espoir est vraiment permis pour les filles chez nous.

– Mon aîné a quinze ans. Il est révolté. c’est normal, mais du coup tout est compliqué. Je fais attention car avec la violence de l’adolescence, il pourrait aussi bien quitter la maison d’un coup. Pour mes filles, je peux analyser ce qui se passe, mais de là à le changer. Je me fais encore plus de souci pour elles. Qu’est-ce qu’elles vont devenir ?

Après mes amis sont revenus et nous avons parlé d’autre chose jusqu’à l’arrivée du taxi.

Qui profite de l’essor touristique de la région ? Si l’on peut croire quelques rencontres de hasard et quelques lectures sur internet, bien peu revient aux villageois.  Dans un restaurant, des clients qui ont pris le temps de parler avec nous ont dénoncé le manque de démocratie :   » Le parti communiste, disaient-ils, organisent des parodies d’élection avec des candidats qu’il désigne. Nous ne sommes pas représentés… Et puis, les responsables locaux s’enrichissent sur notre dos. Vous payez des taxes à l’entrée des villages, soi-disant pour qu’on puisse construire une route. La route, nous l’attendons toujours et les responsables locaux prennent l’argent ».

Baie d’HaLong

Au choix, deux origines pour Ha Long qui signifie « descente du dragon » en vietnamien. Un dragon, descendu dans la mer, aurait entaillé la montagne avec sa queue. Le niveau de l’eau étant monté, seuls les sommets les plus élevés émergent. Pour leur part, les géographes écrivent que le site s’est formé à la fin de l’ère primaire lorsque des rochers calcaires se sont affaissés avant de se décomposer. Seul le silex a résisté à l’érosion créant quelques 3000 îlots abrupts répartis sur une baie qui a pratiquement la surface de la Guadeloupe, soit 1550 kilomètres carrés.

Bien sûr, le yacht est fantastique ; il est flambant neuf. L’équipage est attentionné et efficace.

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Salle de bain du bâteau de l’Orchid Cruise

L’itinéraire permet d’éviter le gros de la flotille touristique parce qu’il part de Vinh Lan Ha qui est  à l’écart des circuits les plus empruntés.

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Le dîner est spectaculaire, les activités (kayaks, baignade, visite d’une grotte) très plaisantes.

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Tout ceci ne serait rien sans ces blocs sombres qui tombent dans la mer, sans le changement de l’atmosphère qui à la tombée du jour a métamorphosé le paysage en estampe. Impossible de savoir si les les formes des montagnes paraissent noyées dans le brouillard parce que la peinture d’inspiration chinoise nous a appris à les voir ainsi, ou si les représentations des artistes s’expliquent par la nature à la fois tourmentée et vaporeuse des pierres et du ciel.

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La nuit on entend des bruits de pluie contre les vitres du yacht, puis la pluie diminue. Au matin, le ciel a sa couleur café au lait habituelle et  les couleurs reviennent peu à peu.

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Une dernière visite pour comprendre que la baie recèle des gouffres et des grottes

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Reste le nom que nous faussons  en oubliant Dihn Vu trop difficile à garder en mémoire. Nous avons vu la baie d’Halong. Nous avons vu la baie d’Halong avant que tout soit détruit par le tourisme auquel nous participons. Avant que les cannettes de bière et de coca ne flottent partout.

Nous l’avons vue, la baie d’Halong.

Religions (Vietnam 6)

J’ai rencontré partout la religion : dans chaque hôtel, boutique, restaurant, sur les parebrise des taxis, au bord des routes, au milieu des champs, sous forme d’autels, d’amulettes ou d’offrandes.

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Pare-brise d’un taxi à Ho Chi Minh-Ville

Et même au pied des arbres, où parfois quelqu’un avait glissé des fleurs, piqué des bâtons d’encens dans le sol ou répandu des pétales de roses ?

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Un arbre au bord du lac Hoi Khan à Hanoi.

Que représente l’arbre ainsi honoré ?  Est-il lui-même un esprit de la nature ? Un dieu ou un génie vit-il entre ses racines ?

Les églises, les pagodes et les temples sont pleins de fidèles venus déposer des offrandes : souvent des bâtonnets d’encens ou des spirales accrochées aux plafonds (il y en a tant que les yeux nous piquent) ; de la nourriture, des fruits, des fleurs, quelquefois des morceaux de viande crue…

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Je reste extérieure à ces rites et je n’en ressens pas la puissance d’acte. Il faudrait entrer dans la croyance connaître les récits qui l’entourent pour qu’ils prennent leur sens. J’ai aussi du mal à imaginer des relations « mystiques » entre les dévots et le divin car tous ces fidèles sont occupés à des taches concrètes comme habiller des statues ou disposer de la nourriture sur des soucoupes… Une petite prière et ils repartent. Ils ressemblent à des ménagères pressées, davantage qu’à l’image abstraite que je me fais de croyants.

Tout m’étonne au Vietnam. J’ai beau savoir que les églises d’Occident étaient colorées au Moyen Age, les couleurs rutilantes des temples et des pagodes me paraissent peu « sérieuses ». J’ai du mal à me dire qu’un dieu peut avoir une tête de singe quand bien même il serait le fidèle compagnon du dieu Rama.

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Temple Tam Son Hoi Quand. Cholon. Ho chi Minh-Ville

Leurs postures et leurs tenues paraissent fort peu sacrées.

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Les corps sont imparfaits, du moins à nos yeux d’Occidentaux. Au musée des Beaux-Arts de Hanoi, voici des patriarches vénérés comme des compagnons de Bouddha : l’un n’a que la peau sur les os et presque l’apparence d’une momie. La grosse bedaine de l’autre n’a vraiment aucune dignité.

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Et pourtant,  la ferveur de la population est générale.

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Spirale d’encens au temple de Thien Hau, déesse de la mer à Cholon. Ho Chi Minh-Ville

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Un mélange de religions

Je ne connais rien au confucianisme, au taoïsme et vraiment pas grand-chose au bouddhisme chinois, mais je vois que les temples et les pagodes coexistent paisiblement, sans doute parce qu’aucune de ces doctrines ne met en avant un être suprême, un sauveur tout puissant, ni ne prétend expliquer l’origine du monde comme c’est le cas des monothéismes. Les fidèles de Lao Tseu  croient un grand tout, une sorte de principe primordial d’où toutes les créatures procèdent, et que nul Dieu n’a créé. Confucius se contente de recommander un ordre social. Bouddha invite plutôt à l’ascèse personnelle. Mais ces doctrines ne sont pas exclusives et s’influencent et s’enrichissent mutuellement. D’ailleurs Confucius, comme Bouddha sont des personnages historiques. Dans plusieurs temples d’Ho Chi Minh ville ou d’ Hoi Nan, nous avons rencontré d’autres « dieux humains ». Ainsi Quan Cong avait été un général particulièrement loyal au cours de sa vie terrestre .

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On comprend que le Vietnam ait pu ajouter le christianisme sans trop de difficultés (encore que le régime persécute les Chrétiens. J’y reviendrai).

Le temple de la Littérature d’Hanoi

A Hanoi, j’ai été ravie de trouver un temple, consacré à Confucius et aux disciples qui l’entouraient, qui porte le beau nom de Temple de la Littérature. Tout amateur de lettres occidental est plein de nostalgie en voyant la place faite ici à la littérature (la Chine est une fois de plus l’inspiratrice). Cependant, il ne faut pas imaginer un temple qui honorerait les poètes maudits et autres transgresseurs de normes. Confucius était parvenu bien au contraire à ce que soit institué un idéal de gouvernement conservateur où l’on commençait par inculquer à chaque étudiant le sens de la hiérarchie. De son côté, la future élite devait mériter son autorité en étant honnête, juste et lettrée. D’où cette école de formation pour sélectionnert des administrateurs sur la base de leurs talents. Les examens consistaient à transcrire des textes, expliquer des poèmes classiques… et à partir du 18ème siècle écrire soi-même des compositions de science politique et des poèmes. Méthode de sélection qui en vaut d’autres !

Le temple a été fondé en 1070 dans un Vietnam sous domination chinoise. Il se compose de 5 cours bordées de pavillons et reliées par des portes sculptées dont la beauté est encore rehaussée par des noms magnifiques : porte des Talents accomplis, porte de la Magnificence des Lettres…

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Bassins à carpes et arbres complètent le paysage.

On y emmène les enfants des écoles. Nous avons croisé une classe d’une école privée, bilingue car les Mandarins de demain parleront anglais… Ils sont déguisés pour l’occasion. Ils ont sagement écouté leurs institutrices américaines leur parler de Confucius, puis ils se sont envolés comme une volée d’oiseaux.

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Dans la troisième cours, 82 stèles honorent les lauréats des concours mandarinaux qui se sont déroulés pendant une dynastie entière. Elles sont posées sur des tortues de pierre, la tortue étant un symbole de longévité et un animal porteur de valeurs. On retrouve donc la tortue (en bronze cette fois-ci) dans la Maison des Cérémonies située au fond de l’ensemble.

HanoiTemple de la littérature 3Dans le dernier pavillon, entièrement refait, on montre l’armoire où sont rangés des livrets qui retracent la carrière scolaire des étudiants.

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Temple de la Littérature. Cahiers retraçant la carrière des étudiants

Les images que nous ramenons de ces visites montrent  l’importance accordée à la continuité pour que vive la société et au long travail de perfectionnement que chacun doit accomplir pour trouver sa place dans le monde. Selon ses opinions, on pourra déplorer ce conformisme ou répéter avec Alain Finkielkraut qu’une société qui renonce à la transmission se détruit inexorablement.

Culte des ancêtres et chamanisme

Ce qui saute aux yeux, c’est l’importance des aïeux. Nous n’avons pas vu de maison, de restaurant  ou de commerce sans un autel où l’on rend un culte aux trois générations précédentes, même dans les gargotes les plus modestes, comme dans ce café en bordure d’une piste à Sapa ces quelques fleurs sous le regard des hirondelles :

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ou comme l’autel qui est quasiment le seul ornement d’une maison Hmong, presque dénuée de tout :

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Les ancêtres sont associés à la vie de tous les jours. L’autel rend leur présence visible. Les faits et gestes de la famille se déroulent sous le regard de trois générations, ce qui correspond à la période où les âmes des morts habitent avec les vivants, (ce qui a bien l’air de correspondre à nos capacités de mémoire familiale. Au-delà, pour ceux qui n’appartiennent pas à la grande histoire, les récits deviennent de plus en plus fragmentaires avent de s’évanouir).

La famille assure la survie paisible de ces aïeux proches en les vénérant. Au contraire, un mort privé de culte n’est plus qu’une âme errante,  dangereuse. De leur côté, les ancêtres protègent leur lignée.

« La vertu rayonne éternellement ; elle irradie depuis les ancêtres et apporte le bonheur sur sept générations. Les hauts sommets du Nord embellissent notre pays depuis toujours. Les eaux de la grande rivière Nhué s’écoulent au loin en de multiples bras. Une bonne réputation se propage partout elle est appréciée dans le pays tout entier et honorée dans le village sur trois générations » (Inscription relevée près d’un autel des Ancêtres au Musée d’Anthropologie d’Hanoï)

La personne n’est pas esseulée au Vietnam. Les fantômes de ceux qui l’ont précédée l’accompagnent. Quand elle franchira la porte de la mort, tout ne s’arrêtera pas pour elle. La porte reste ouverte et elle reviendra protéger les siens.

Ce lien étroit des vivants et des morts, on le retrouve dans les traditions chamaniques. Ce jour-là, on se reposait au bord de la rivière de Sapa, avant de monter les pentes raides qui mènent à un village, quand le guide Tchin a évoqué les chamans de sa région. « Ce sont, disait-il, des fermiers comme les autres qui vivent au village et qui soignent gratuitement. Ils n’ont pas voulu leur pouvoir. Un jour, un esprit est entré dans leur corps. Ils ont ressenti une force qui les rend capables de soigner les membres de leur communauté et ils ont accepté leur élection. Les esprits reviendront au changement de génération pour prendre possession d’un nouveau jeune de la même famille.… Les élus voyagent pendant le temps de leur apprentissage ». Je n’ai pas compris s’il s’agissait d’un voyage mystique dans le royaume des esprits ou d’un voyage concret dans le monde d’ici-bas pour acquérir des connaissances concrètes en herboristerie, ou des deux.

Que soignent-ils, ces chamans ? La maladie, la fièvre, les verrues, les maux de ventre, le manque de sommeil, l’angoisse. La question suivante aurait été « Comment font-ils ? », mais Chinh avait déjà repris la route et nous n’aurons plus l’occasion de parler de chamanisme.

Plus tard, nous avons croisé une femme. Elle avait une marque violette (je ne sais plus si c’était sur le front ou bien au cou … mais je me souviens de Chinh qui nous a dit. « Voici, elle a été soignée pour une bronchite »). Au musée d’anthropologie de Hanoi un film montre un rituel accompli par une prêtresse. La cérémonie est très gaie. On mange, on danse. Tout le monde éclate de rire.

Les effets de la loi sur les religions « non reconnues »

Nous avons renoncé à rendre visite aux lieux saints du caodaïsme, religion pourtant bien étonnante d’après les guides touristiques. J’aurais bien aimé voir Victor Hugo et Pasteur sanctifiés et nul doute que j’aurais ressenti la même gêne devant des statues loufoques à mes yeux que dans les temples de Cholon. Le caodaïsme paraît cependant dans la continuité du syncrétisme vietnamien et je compte bien faire un jour du rattrapage au temple caodiste d’Alfortville.

Nous n’avons pas davantage visité d’édifices chrétiens. La cathédrale Notre-Dame de Saigon était fermée. Nous avons vu de l’extérieur, derrière une palissade, sa façade de briques rouges (fabriquées à Marseille !). Le christianisme est cependant ancien au Vietnam. Il a été introduit par le Français Alexandre de Rhodes qui a ouvert une première église en 1627. On doit à ce Jésuite l’alphabet latin qui a remplacé les idéogrammes chinois.

Les empereurs alternent ensuite des périodes de rapprochement et des périodes de persécution, comme quand, en 1835, l’empereur Minh Mang fait exécuter le père Marchand. La Société de missions étrangères de Paris, dont le séminaire est situé à Paris, rue du Bac, a poursuivi cependant un entreprise d’évangélisation  jusqu’au milieu du xxe siècle.

Après les accords de Genève de 1954, 600 000 catholiques fuient vers le Sud Vietnam. Les 400 000 catholiques qui restent au Nord sont persécutés et quelques centaines de prêtres sont incarcérés ou interdits de ministère. Les missionnaires étrangers sont expulsés. La conquête du Sud entraîne la fermeture des séminaires jusqu’en 1986 où le régime autorise une réouverture sous condition : l’entrée de nouveaux séminaristes est autorisée une fois tous les six ans sur accord des autorités locales. En 2015, Le Monde indiquait qu’il y avait au Vietnam 6,6 millions de catholiques sur 95 millions d’habitants, soit un pourcentage de  6,93 % de la population)
(http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2015/10/22/au-vietnam-les-catholiques-invites-a-composer-avec-l-etat_4794774_3216.html#lODcbOO1EGDqEMYE.99

Les autorités vietnamiennes se méfient des chrétiens et des lois récentes renforcent les attaques contre les libertés civiles. Les persécutions contre les blogueurs et contre les membres des religions « non reconnues » sont fréquentes. Le Comité Vietnam de la Ligue des Droits de l’Homme signalait en ce début de 2018 l’Église Bouddhique Unifiée du Vietnam (dont le Patriarche Thich Quang Do est en détention depuis plus de 35 ans sous diverses formes), les Églises protestantes des minorités Montagnards, Hmongs, les Caodaïstes et les Bouddhistes Hoa Hao (dont 10 ont été condamnés à des peines allant jusqu’à 12 ans de prison au début de cette année). (http://queme.org/fr/?v=11aedd0e4327)

Hué l’impériale (Vietnam 5)

La Cité des empereurs Nguyen

La Cité impériale de Hué a été construite assez récemment (entre 1804 et 1833) à l’initiative du fondateur de la dynastie des Nguyen, bien qu’elle emprunte le modèle de la Cité impériale de Pékin, qui, elle, date du 15ème siècle. C’est un ensemble énorme de plus de 500 hectares. Même à Pékin, la Cité couvre seulement 72 hectares (mais peut-être ne parle-t-on pas de la même chose, car la cité de Hué comprend aussi la citadelle qui est une vraie ville où vivent  plus de 70 000 personnes). La Cité impériale est constituée de trois enceintes successives, protégées par des canaux et percées par des portes qui permettent d’aller du plus extérieur jusqu’au plus secret, la cité Pourpre interdite où résidaient l’empereur et sa famille y compris une centaine de concubines. C’est un énorme complexe qui englobe des palais, des pavillons, des ponts, des lieux de culte pour célébrer les ancêtres des Nguyen, des plans d’eau…

En 1968, bombardée sans relâche, elle a été gravement endommagée. On se demande comment les Américains qui ont anéanti la plupart des édifices importants de la cité osent aujourd’hui dénoncer les atteintes des Talibans et de Daech contre le patrimoine de l’humanité. Qu’ont-ils fait d’autre ? Cependant, grâce à l’inscription sur la liste du Patrimoine Mondial de l’Humanité, de l’Unesco, des campagnes de restauration ont permis de rendre à Hué une partie de sa splendeur. N’empêche ! De nombreux bâtiments sont encore en travaux. D’autres ont subi l’usure du temps. Notre promenade dans la cité impériale a été une alternance de visites à des bâtiments pimpants, soigneusement restaurés et fleuris, et de moments où nous nous sommes égarés dans des lieux qui avaient l’air abandonnés et au bord de la ruine.

En fait, toute la cité plonge le visiteur dans une curieuse expérience temporelle : plusieurs époques y coexistent. Les bâtiments qui paraissent les contemporains des palais de Pékin en sont séparés par des siècles. De plus, le visiteur qui vient voir la cité impériale des Nguyen voit plutôt la copie rêvée de cette cité. Hué, c’est Carcassonne en Asie.

Tout est fait cependant pour donner au visiteur l’impression qu’il n’est pas entré dans une reproduction, mais dans un lieu merveilleux et sacré. D’ailleurs, le régime communiste demande à ce que le palais légendaire soit traité comme nous traitons les lieux de culte. On ne doit pas s’y promener en découvrant ses genoux et ses épaules et même le port de la casquette est prohibé. Par-delà la lutte des classes, le Vietnam communiste célèbre les artisans de l’unité du pays. Nguyen- Ho Chi Minh même combat ?

Hué Cité impériale

Sur le modèle chinois, l’empereur se voit confier un mandat sacré, maintenir l’ordre du monde. C’est pourquoi le site du palais obéit aux principes de la géomancie. Il allie la rivière des Parfums qui divise la capitale en deux et en constitue l’axe principal, la montagne Ngu Binh (appelée l’Écran royal) symétrique d’une dune supposée représenter un tigre aplati. La relation entre les points cardinaux au nombre de cinq pour les vietnamiens (centre, ouest, est, nord et sud), les cinq éléments naturels (terre, métal, bois, eau et feu) et les cinq couleurs fondamentales (jaune, blanc, bleu, noir et rouge) souligne la conception de la ville et se retrouve dans le nom d’un grand nombre de ses caractères principaux et dans ses ornements.

La porte du Midi est l’entrée principale.

Hué Cité impériale 2

Hué. Cité Impériale. La porte du Midi

Puis les allées alternent avec les portes et les palais, des bâtiments plats, terminés par des toits qui rebiquent surmontés par des dragons. Les dragons asiatiques n’ont rien à voir avec l’enfer ; ce sont des êtres révérés, des divinités des eaux, bienfaisantes et parfois facétieuses, ce que semble indiquer leurs représentations exubérantes.

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L’atmosphère est bien différente de celle qu’on observe dans la sévère cité de Pékin. Les mosaïques en faïence kitsch sont omniprésentes.

Parmi les édifices remarquables, le palais de l’Harmonie suprême et ses colonnes sculptées et laquées, le pavillon de la Splendeur et la cour aux neuf urnes funéraires.

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Hué. Deux des neuf urnes dynastiques

Mon préféré est peut-être le pavillon de lecture où l’empereur venait se délasser, aujourd’hui, un salon de thé. Un des charmes de l’architecture chinoise est de ménager des transitions entre l’intérieur et l’extérieur, entre le monde et son image. Le salon ouvre sur une terrasse abritée.

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De là, on voit une île miniature, entourée d’une eau d’un vert profond. Elle est symbole avant d’être ornement car elle offre une image d’un monde en modèle réduit, montagne à pic dans l’eau, végétation, construction humaine.

Le rêveur qui contemple le bassin est aussi le maître des reflets : qu’il  se déplace à peine et à la surface des eaux calmes apparaîtra l’image jaune de la façade, presque aussi vraie que le bâtiment. Sur le miroir de l’eau fusionnent images miroitantes et nénuphars.

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Il suffit alors d’une seule feuille posée à la surface du bassin et le temps s’arrête.

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Cependant, ce sont tous les bâtiments qui proposent des passages progressifs entre le dedans et le dehors. Il suffit d’une galerie ouverte qui longe une pièce d’eau, une cour, un jardin ou même de portes qui sont des transitions entre deux jardins.

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Dans une des galeries, il y a une exposition de photos. Les images ont vieilli et les Vietnamiens n’ont pas cherché à les restaurer. Les noirs sont tellement palis par le temps qu’on distingue à peine les yeux de l’impératrice et du garçonnet de chaque côté de la table. Un visiteur grommelle : « Quand même ! On sait rattraper les images abimées, maintenant ! Quelle inefficacité les fonctionnaires communistes ! ». J’aime au contraire ces photos qui baignent dans une atmosphère floue, comme la mémoire du Vietnam d’aujourd’hui.

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 Et parfois, une marche inégale, une peinture écaillée, des taches violacées sur les murs, des couloirs silencieux qui ne mènent nulle part évoquent mieux qu’un bâtiment refait à neuf ce monde révolu.

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Dans un de ces coins délaissés quelqu’un avait accroché une cage  où chantait un oiseau musicien. Son chant avait attiré un de ses congénères qui se lamentait et désespérait d’atteindre la prisonnière. Celle-ci n’était pas moins triste. On aurait dit qu’elle l’appelait.

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Les oiseaux amoureux (Hué. Cité impériale)

Je ne sais pas ce qu’ils deviendront, mais on peut croire que l’oiseau sera fidèle car le cœur des oiseaux est moins changeant que le cœur de l’homme… Mais qui sait, c’est peut-être une princesse prisonnière qui pleure au fond de la cage en attendant qu’un amoureux la délivre d’un méchant enchantement.

Vers le fond de la cité, à côté d’un pré retourné à l’état de friche, on découvre un court de tennis où le dernier empereur, féru de sport, aimait à venir jouer. Dans mes rêveries, le palais impérial conférait une dignité particulière au fils du ciel. Mais le court de tennis décevait mon imagination : bien oublieux de ses origines fabuleuses, le dernier empereur s’était comporté comme un colonial quelconque, de même qu’il n’avait été politiquement, qu’une marionnette aux mains des Français.

Deux tombeaux

C’est pourtant d’extravagance impériale qu’on a envie de parler en visitant la vallée des tombeaux.

Pour les empereurs Nguyen, la vie dans l’au-delà nécessitait autant d’espace et de palais résidentiels que la vie d’ici-bas.

Nous avons visité le tombeau de Khai Dinh construit entre 1920 et 1931. La modernité du matériau utilisé, le béton, ajoute au trouble. Khai Dinh est presque notre contemporain et il se comporte en pharaon, augmentant les impôts de son pays de 30% pour financer la construction de son mausolée. Dans une première cour, il a fait aligner guerriers, mandarins, chevaux.

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Un escalier très raide monte à un premier pavillon, suivi d’une terrasse encore plus élevée. A l’intérieur le monarque a voulu un décor éblouissant constitué de mosaïques. On dit que les artistes cassèrent des vases précieux pour recueillir suffisamment de ces fragments polychromes destinés à recréer décors floraux et symboles royaux.

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Tombeau de l’empereur Khai Dihn

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Branche d’abricotier. Symbole du printemps et rouleau de lettré

Le second tombeau a été édifié par son ancêtre Minh Mang, célèbre entre autres pour avoir eu 30 femmes légitimes, 300 concubines et au moins 142 enfants. N’hésitant pas à édifier des collines et à creuser des lacs artificiels pour créer la nature de ses rêves, il réalisa un parc paisible un peu mélancolique.

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Du haut d’une esplanade, on aperçoit le pont qui franchit un lac et mène au royaume des morts. Chez nous, nul n’en revient. Ici, il a l’air proche, un îlot juste en face d’un beau parc.

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Quittant les monuments étranges que l’homme  édifie parfois, nous avons repris le taxi, traversé des villages misérables pour rejoindre Hué ses vendeurs de peinture sur soie, de cartes postales en papier découpé, d’habits faits au Vietnam, ses pousse-pousse qui ne transportent que des touristes, ses cafés tonitruants.

Prochaine étape, le musée Cham de Danang et la montagne de marbre.

Hoi An entre ville-musée et Disney Land (Vietnam 4)

L’ancien port de Hoi An, débouché maritime du royaume Cham, était un comptoir commerçant utilisé par les Japonais et les  Chinois, puis par les Européens qui, à partir du 15e siècle, sont venus y acheter des épices, du thé ou de la porcelaine, avant que le port ne s’ensable. Les colons, puis les touristes ont pris le relais, attirés par les vestiges de la période prospère.

 L’Allegro Hoi An,

A l’arrivée à l’hôtel, on nous annonce que nous avons été surclassés. Un nouvel hôtel vient d’ouvrir, qui compte sur les évaluations que les utilisateurs publient dans Trip advisor et autres Booking. Com, pour lancer l’établissement. Nous voici donc à l’Allegro Hoy An, un palace 5 étoiles, soudain accessible aux touristes moyens que nous sommes, situé à moins de dix minutes du centre, dans une rue en cul de sac parfaitement calme.  Hall immense, marbre et carreaux, décor peut-être un peu trop moderne, mais la vaste chambre avec balcon et la salle de bain luxueuse, (baignoire et douche parfaites) ont eu raison de nos chimères exotiques.

 

 

Même l’air conditionné, qui agite doucement les rideaux, est pour une fois bien réglé. Peignoirs et chaussons sont  à disposition pour rejoindre la grande piscine qui est devant l’hôtel.  On pourra  dîner au bord de l’eau en regardant bouger les lanternes.

Hoi An Piscine de l'hôtel0

Le buffet du petit-déjeuner a été le plus abondant et le plus varié de tout notre voyage au Vietnam.  Tout cela ne serait rien sans la qualité de l’accueil. Le personnel s’est rendu compte en contrôlant les passeports que c’était l’anniversaire de notre ami. Au petit déjeuner, un gâteau avec roses de crème Chantilly a été apporté pendant qu’était entonné « Bon anniversaire ».  Surprise totale et émotion ! La chambre a été décorée de pétales de roses et de serviettes pliées en forme de cygne, le vin du dîner offert…

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Le soir, Giovanni Rizzi, manager et chef formé à l’école hôtelière de Lausanne, a préparé un joli repas : trois recettes différente de saumon en entrée, une soupe de courge au curry et anis étoilé, un crumble de poisson délicieux et le gâteau que nous avions mis de côté pour le dîner. De temps à autre, il est venu bavarder avec nous et juger de l’effet produit par ses plats. Il nous a raconté son existence de manager d’hôtels de luxe que son métier a entrainé d’une grande ville d’Asie à l’autre, toujours plus loin. Maintenant, il lance cet hôtel à Hoi An. Il est marié avec une jeune femme de Singapour qui est restée dans son pays pour faire fructifier un commerce en ligne. « Naturellement, ça vaut mieux que de venir ici vendre des souvenirs aux touristes », dit G. Rizzi. Il la rejoint pour les weekends parce que c’est la loi des existences mondialisées et cette instabilité n’a pas l’air de le gêner. « J’aime mon métier, dit-il. J’aime faire tout ce que je peux pour que mes clients soient heureux de leur séjour. Seul, je ne pourrai pas. L’important c’est l’équipe, la team. Je ne suis rien sans eux. Et eux, ils ont tout à apprendre de moi ».

Cet accueil s’explique en partie par les besoins commerciaux, mais la très grande gentillesse est exceptionnelle. Les employés de l’hôtel considèrent que nous aider à louer des chauffeurs, à retenir des billets de train… fait partie de leur travail. Ils ajoutent à cette efficacité une amabilité sans servilité qui console de ne pas avoir de relations avec le pays réel. Pour deux nuits, ils donnent l’impression qu’on échange un peu plus que de l’argent et des services et on espère que Giovanni Rizzi se souviendra de nous.

Une Ville-Musée

Nous  partons arpenter les trois rues qui ont valu à la ville un classement au patrimoine de l’humanité. un pont japonais du 16ème siècle, les maisons  de riches commerçants. Hoi An Maison de commerçant

On montre les piliers de bois posés sur une base de marbre pour protéger le bois de l’humidité, des meubles anciens et des autels de famille du 19ème.

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Hoi An. mobilier ancien dans une maison de commerçant_DSC0328

On montre aussi les marques des inondations qui expliquent l’organisation des demeures avec des premiers étages où on peut mettre à l’abri les biens les plus précieux.

Outre ces demeures imposantes, des rues entières ont été restaurées avec goût. Nous arpentons la rue Le Loi, la Nguyen Hue. Nous longeons la rivière par la rue Bach. Nous passons le long des boutiques. La plus jolie est la Metiseko où Marie a trouvé une blouse.

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On voit des temples comme le temple de Quan Cong, un général réputé pour sa droiture. Dans le jardin une montagne miniature et ses bonsaïs.

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Le génie qui garde les lieux roule des yeux furieux.

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Et voici une grande scène de bataille.

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Je suis de bonne volonté et je préfére voir les monuments de Hoi An, que de ne pas les voir. Seulement, il fait très chaud. Il n’y a aucun souffle d’air. La chaleur annihile ma capacité de comprendre et d’admirer et je mélange un peu les temples qui se ressemblent, … tous ces dragons extravagants, ces chiens-lions au cou orné de pompons rouges.

Ce jour là, ce qui s’est imprimé dans ma mémoire, ce sont moins les monuments que l’éclat d’un bougainvillier, les couleurs des lampions accrochés au-dessus de nos têtes…

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ou bien le bar au décor colonial qui domine la rivière et où nous avons bu des boissons très fraîches sans parvenir à étancher notre soif.

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Hoi An et les touristes

On vient à Hoi An pour faire la fête.

Des milliers de touristes, aussi bien étrangers que vietnamiens, déferlent sur la ville. Ils font vivre quelques pickpockets, des vendeurs ambulants de peinture sur soie, des vendeurs de cartes postales, des pousse-pousse, des chauffeurs qui tous harcèlent les passants. Quand on leur dit « Non, non, non ! » ils rient et recommencent un peu plus loin. C’est à peine si on peut avancer dans les rues, bien que le centre historique soist interdit à la circulation.

La densité et l’intensité sonore sont telles qu’on est heureux de retrouver notre hôtel calme, un refuge où oublier la foule.

Chaque rencontre est un mensonge. La marchande qui s’avance vers les promeneurs en portant sa palanche n’est pas là pour vendre ses fruits, mais seulement pour proposer de prendre des photos et l’imbécile qui essaie à son tour de poser sur son épaule le balancier au bout duquel pèsent de lourds plateaux remplis doit acquitter le prix de la photo souvenir.

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Le marché central nous réconcilie avec notre condition de touristes car c’est un vrai marché, magnifique, débordant de couleurs d’odeurs, avec toujours cette abondance d’herbes et de légumes qui émerveille.

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Il y a plein de gargotes où l’on peut déjeuner pour l’équivalent d’un euro de banh xeo une crêpe faite de farine de riz et de curcuma, puis remplie de petites crevettes et de germes de haricots que l’on mange en l’enveloppant comme un rouleau de printemps, en ajoutant des légumes et du papier de riz, puis en le trempant dans une sauce.

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La fête des lumières

La lumière devient très douce. Des centaines de lanternes s’allument, qui bougent dans le vent du soir.

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Elles éclairent les maisons et les ruelles.

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Au bord de la rivière, on vend des lanternes de papier qui emmènent  des bougies au milieu du fleuve.

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Soudain, des flammes douces, surgies de l’obscurité, illuminent la chemise blanche, l’ao dai brodé et les visages de cire de deux amoureux assis dans une barque. Sans doute s’agit-il d’acteurs ou de mannequins que l’on prépare à une séance de photos, et dans le meilleur des cas de fiancés qui ont choisi de conserver un album de photos original,. Qu’importe ! La flamme des bougies les environne d’une lumière si intime, qu’on hésite sur la source qui paraît venir de l’intérieur de leur corps. C’est comme si on voyait un tableau de Georges de La Tour. Et on se souvient de la légende qui est à l’origine de la coutume des lanternes de papier. On raconte qu’un marin est parti en voyage, en laissant sa fiancée. Elle l’attend toujours, et envoie ces messages sur l’eau, pour que le fleuve les emporte jusqu’à l’océan – là où se trouve son amoureux.

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Les frêles couronnes qui flottent le long du fleuve emportant les vœux des touristes ont le même  charme qui repose sur les contrastes élémentaires de la nuit obscure et des flammes.

Hoi An. Les couronnes

La féérie est plus violente sur la rive. Les Vietnamiens raffolent des lumières électriques qui parent leurs villes de toutes les couleurs ; à Hoi An, ils font briller les temples et les ponts, ajoutant çà et là un dragon brûlant, un coq resplendissant.

Hoi AN. Le coq

Des chansons remplissent la nuit. Le ruissellement des lumières fait flamber toute la ville.

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mais la fête est finie, chacun rentre chez soi. Hoi An est sans doute inhabitable (comme Venise, comme Paris qui perdent leurs habitants parce qu’il est plus rentable de louer les appartements aux touristes.