Villers-Cotterêts : cité internationale de la langue française/ des langues françaises

Pour une fois, c’est en province, dans la ville sinistrée par la crise de Villers-Cotterêts qu’un chef d’État a choisi de fonder en son nom un établissement culturel prestigieux. Emmanuel Macron a inauguré en novembre 2023 la Cité internationale dans le château qui, a-t-il dit, « menaçait de s’effondrer,  [en 2017] patrimoine en péril. Et je prenais alors le soir même, à Reims, l’engagement de pouvoir raviver ce lieu, de lui redonner sa force, sa beauté, d’y retrouver l’histoire » (Discours d’inauguration 2023).

François Ier a signé la célèbre ordonnance de 1539 à Villers-Cotterêts. L’ordonnance regardait pour l’essentiel l’unification du droit dans le royaume. Cependant deux articles concernaient la langue des textes administratifs et les décisions de justice : les actes notariés, les archives et les déclarations de baptême ne seraient plus rédigés en latin, mais en langue maternelle « françoise et non autrement ». On a beaucoup glosé pour savoir si le latin était la cible de l’édit, ou tout autant les dialectes parlés par les sujets des provinces. Le parcours s’achève en tout cas par une réflexion sur les liens du pouvoir et des parlers qui s’emploient sur un territoire.

Le parcours de visite, au premier étage, est constitué de quinze salles et d’une salle d’introduction sur le château et son territoire. Il se termine par la chapelle royale décorée par des sculptures influencées par la renaissance italienne.

La Chapelle royale. Un décor italien
Chapelle Royale. Détail

Le parcours, consacré à la langue française, a été conçu sous le commissariat scientifique de Xavier North, un haut fonctionnaire qui a été délégué à la langue française et aux langues de France (très favorable aux langues régionales), de Zeev Gourarier actuel directeur du Mucem de Marseille (Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée),  d’Hassane Kassi Kouyaté, un metteur en scène, conteur et acteur burkinabè qui dirige le Festival international de la francophonie, de Barbara Cassin, enfin. Spécialiste des philosophies grecques, elle est la directrice du Dictionnaire des intraduisibles dont l’objet est l’histoire des vocabulaires européens de la philosophie. Ce dictionnaire se penche sur des mots qui jouent un rôle dans les systèmes des philosophes européens, mais ne se correspondent pas exactement d’une langue à l’autre, ce pourquoi ils font l’objet de tentatives de traduction sans cesse recommencées : comment traduire spleen, saudade, mélancolie qui ne disent pas la même chose; mind qui n’est pas  Geist ou esprit… ? A l’exception de Barbara Cassin qui a une large compétence de lexicographie culturelle, les responsables ne sont pas des linguistes, mais des intermédiaires culturels connus pour leur ouverture aux apports de toute la francophonie.

On comprend que la Cité réserve une place notable aux rapports du français et des autres langues. A l’accueil, comme un manifeste, la verrière joliment baptisée « ciel lexical » nous invite à jouir de la diversité des mots (et à constater nos lacunes) : « wassingue » (serpillière, Picardie, Belgique), « ambianceur » (personne qui met de l’animation, Afrique), « chelou » (louche, en verlan) « carabistouille » (baliverne, bêtise, Belgique), « divulgacher » (gâcher l’effet de surprise d’un spectateur ou d’un lecteur, Québec), voisinent avec « prose », « dialogue des cultures » ou  « Alexandre Dumas » qui est un enfant du pays. La cité de la langue française n’est pas là pour dire la norme, mais pour inviter à jouir de la richesse foisonnante des vocabulaires français.

Villers-Cotterêts. Le « ciel lexical » de la verrière

Le parcours s’appuie sur des dispositifs audiovisuels dont beaucoup sont présentés sous forme de jeux permettant des interactions avec le public. La section « Une langue-monde » insiste sur le grand nombre de territoires qui se réclament de la francophonie

Carte des pays adhérents à l’Organisation Internationale de la Francophonie

Le tableau est davantage politique que linguistique : il ne met pas en avant les avancées de l’anglais comme langue étrangère, et le recul du français comme langue locale, par exemple dans le Maghreb. Du moins, il a l’intérêt de montrer aux visiteurs que l’avenir du français se joue en Afrique ! Le lien entre l’expansion du français et la colonisation est abordé à travers une dénonciation de l’oppression sous couvert de civilisation, par exemple dans une caricature de l’Assiette au beurre (1911), mais aussi dans les déclarations d’intellectuels revendiquant la langue française comme un butin. Le directeur de la cité résume : La langue française est une culture partageable. Elle appartient à ceux qui la parlent. C’est la liberté qu’on se donne de parler une langue qu’on choisit ».

L’Assiette au beurre (1911). L’hypocrisie des arguments des colonisateurs

Les salles suivantes évoquent les  capacités expressives du français, Une grande bibliothèque pour rappeler que le français est une langue d’écrivains. Plusieurs milliers d’ouvrages écrits en français, de tous les continents, de toutes les époques et de tous les genres (romans, poésie, essais, bande-dessinée, littérature jeunesse…) sont présentés et « consultables sur place ». Mais qui va se mettre à lire au milieu du brouhaha ? Il n’y a nulle part où se poser. La grande bibliothèque, c’est de la frime. 

Le jeu peu convainquant du bibliothécaire virtuel invite le visiteur à répondre à une série de questions, au bout desquelles, il propose une recommandation de lecture ! Une caricature de chatGPT à mon avis ! Il est difficile d’inventer des dispositifs « drôles » capables de parler de littérature !

Les salles suivantes présentent une image de la création qui passe par des moyens populaires : le rire de MysTic

Les mots coeurs moqueurs de Miss.Tic

La colère des humiliés.

Citations de murs

Une langue est un objet virtuel. Comment en parler ?

Les organisateurs du parcours sont assez à l’aise avec la célébration des voyages des mots d’une langue à l’autre. Le parcours montre que le français s’enrichit des langues dont il se nourrit : sous un dôme, s’affichent quelques-uns des emprunts aux langues germaniques,  à l’arabe, à l’italien, au grec, au sanskrit, à l’anglais bien sûr… des exemples développés permettent de suivre les évolutions d’abricot (à partir de l’arabe) ou de sirène, du chant des sirènes à la sirène des pompiers (à partir du grec). Evidemment quelques mots, c’est suggestif, mais cela ne permet pas de se faire une idée de la masse des emprunts ou de l’importance de la polysémie. Et le visiteur ne saura trop quelles sont les causes (conquêtes militaires, échanges commerciaux…), ni quels sont les acteurs qui ont apporté ces mots.

Comment prononçait-on les Serments de Strasbourg ?

Un dispositif sonore permet d’écouter les voix réelles ou reconstituées de personnages historiques. C’est sûrement un choc pour un élève de découvrir qu’il ne comprend pas la façon de parler de François Ier (on peut entendre la reconstitution de sa voix dans le parcours virtuel de la cité à l’adresse https://www.cite-langue-francaise.fr/decouvrir/le-parcours-de-visite

La norme orthographique

Deux youtubeurs belges, Arnaud Hoedt et Jérôme Piron posent des colles à un jeune public ravi : Comment écrit-on « parasol » : avec un s ou deux ? Pourquoi il n’y a pas de « s » à « va au lit » alors qu’il y en a un à « réponds à la question » ?

Parasol ou parassol ?
Apprend ou apprends. Les complications de l’impératif

Les commentaires des deux compères sont à la fois drôles et bien informés, mais Je ne suis pas sûre que l’outil numérique permette aux enfants de se poser, d’écouter ce qui est dit… encore moins de l’assimiler !

Les salles suivantes ont recours entre autres à des sketches pour faire réfléchir le public à la difficulté d’éliminer les anglicismes, si commodes, ou aux « micro-agressions » à l’égard de personnes issues d’une communauté dévalorisée. Par exemple à partir d’une scène des Femmes savantes où une bourgeoise se moque des fautes de grammaire de sa servante, on est conduits à réfléchir à ce que peut avoir de vexatoire la demande faite à un picard d’origine populaire qui arrive dans une soirée branchée de montrer comment on « parle ch’ti » .

Le statut d’une langue a une dimension politique, particulièrement en France qui n’a pas une définition ethnique, mais une définition politique de la nation. D’où l’importance de l’école chargée au 19e siècle de généraliser le français. Même si le français est un artefact, il a été efficacement imposé ce qui a eu pour conséquence de ravaler la multiplicité des parlers locaux au rang de parlers sans statut.

La langue n’existe pas

« La langue n’existe pas ! Il ne fallait donc pas faire cette cité » . Que veulent dire par là les opposants au projet de la cité et plus largement une bonne partie des sociolinguistes ?

1-Que le français est une construction historique et pas un objet naturel ?  C’est un thème largement évoqué dans le parcours.

2-Que les langues n’existent « pas sans les populations qui les parlent » ? La critique porte davantage car les dispositifs audio-visuels qui sont faits pour jouer et pour être utilisés rapidement ont du mal à évoquer les raisons qui font par exemple de l’arabe médiéval un pourvoyeur de mots savants comme zéro, algèbre, bien différents du bled et du toubib importés à l’époque de la colonisation.

3-Que les langues doivent être outillées et en particulier disposer d’une écriture codifiée ? Cette question n’est pas abordée et pourtant je me souviens d’une lettre envoyée pendant la Grande Guerre par un soldat occitan à sa famille : mal à l’aise dans son français scolaire, G. annonce d’abord à ses parents qu’il va écrire « en patois (c’est le terme qu’il utilise) » :
 je me trouve bien embarassé (sic) pour vous raconter quelque chose, je vais essayer si en patois ça pouvait mieux réussir. A la fin de sa lettre, il écrit qu’en l’absence d’orthographe codifiée, il renonce :
Enfin je vois que je vous ferai perdre votre temps pour déchiffrer tout ce patois (cité dans Martin 2014).
Bref, les conventions orthographiques du français sont les seules dont disposent scripteurs et lecteurs quand ils ne sont pas des lettrés qui militent pour la renaissance des langues régionales. Il y a dès lors rupture entre le patois de la quotidienneté et le français de la correspondance, ce qui limite l’usage de la langue maternelle.

4-Qu’on confond trop souvent la langue avec la langue légitime au sens de Bourdieu, la langue normée, véhiculée notamment par l’école et par les élites ? La Cité de Villers Cotterets, on le voit, s’est bornée à nous enchanter des variantes hors norme, à déconstruire la vision monolithique du français.

C’est bien cette vision tolérante qui reste en mémoire lorsqu’on quitte le château, mais Il reste beaucoup de travail à faire entre grammairiens et spécialistes des outils numériques si l’on veut aboutir à une représentation du/des français. Et surtout (comme dans un château enchanté) est mise entre parenthèses pour le temps de la visite l’enjeu de la maîtrise d’une langue commune.

Quelques références

AVANZI Mathieu, 2023 [2020], Comme on dit chez nous. Le Grand Livre du français de nos régions, Paris, Le Robert.

CALVET Louis-Jean, 2004, Essais de linguistique. La langue est-elle une invention des linguistes, Paris, Plon.

HOEDT Arnaud et PIRON Jérôme, 2020, Le français n’existe pas. Paris, Éditions le Robert

MACRON Emmanuel, 2023 Inauguration de la Cité internationale de la langue française à Villers-Cotterêts. | Élysée (elysee.fr)

MARTIN, Jean-Baptiste, 2014, Les poilus parlaient patois. Documents dialectaux de Rhône-Alpes, Lyon : EMCC.

Les mamies du quartier

Une amie a lu l’article « Vieux, vieillards, seniors, aînés, personnes âgées, papy boomers…. » . Elle m’écrit :

Une chose qui me fait réagir c’est la nomination Mamie pour les femmes âgées, qu’elles soient grand-mères ou pas. 
Sans doute un euphémisme pour éviter une vieille. Mais je lutte (comme Don Quichotte) parce qu’une mamie reste une femme. Pourquoi la catégoriser ?

Mamie n’apparaissait pas dans ma liste de 2020 parce que je m’occupais des désignants pour la vieillesse convenant aux deux sexes, ceux qu’on utilisait pendant la pandémie où il importait peu que l’individu malade soit un homme ou une femme.

En 2023, Mamie et papi (papy ?) sont les noms les plus fréquents donnés aux grands-parents. J’ai une amie que ses petits-enfants appellent cependant bonne-maman. L’amie me parle d’humour, mais n’est pas mécontente de cette marque de distinction. En tout cas, bonne-maman n’est guère pratiqué : « Tu as un nom de confitures », lui a dit un petit neveu quand il l’a rencontrée.

Grand-mère ou mère-grand, restent des appellations de contes « – Ma mère-grand, que vous avez de grandes dents », s’étonne l’imprudent petit Chaperon Rouge en s’approchant de la gueule du loup pour voir de près ce qu’il en est. On sait qu’il (ou elle, selon la façon dont on accorde ?) y laissa la vie… Est-ce ce personnage d’aïeule si peu recommandable qui ôte toute envie de se servir de ce nom d’autrefois ?

Je ne croise guère de mémés et de pépés. Trop démodé. « Mémé, ça fait mémère, dit une autre copine. J’ai horreur de ça ».  « Mamie, c’est gentil, mais ça m’a fait un choc, confie pourtant une intéressée. En une minute, j’étais devenue une vieille mamie sans prénom. » De fait, mamie indique seulement la place de la personne dans l’ordre des générations ; c’est pourquoi l’entourage adulte l’utilise volontiers.

J’ai l’impression qu’il n’y a pas de terme prévu pour les arrières-grands-mères de plus en plus nombreuses. Chaque famille bricole, mais autour de moi, la tendance est de garder l’appellatif de la génération précédente.

Fête des grands-mères : pourquoi elles refusent qu’on les appelle mémé ou mamie

Ce dimanche 6 mars, c’est la fête de celles qui occupent une place à part dans notre cœur : nos grands-mères. De plus en plus, elles choisissent elles-mêmes leur petit nom.

Beaucoup de grands-mères refusent qu’on les appelle mamie. Parmi leurs raisons : ne pas se reconnaître dans une image trop traditionnelle. (©AdobeStock / Kaspars Grinvalds)

Elles sont actives, dynamiques. Elles s’occupent d’associations, voyagent. Elles font du sport, se trouvent des amoureux… Bref ! Elles ne veulent pas être renvoyées à leur fonction de garde d’enfants et elles imposent leurs noms cools. Ce sera Mamouna, Mamita, Mamoune…  et pépé sera Dadou ou Babou…

Pourtant les stéréotypes ont la vie dure : l’appellatif Mamie est devenu nom commun en français. Les dictionnaires Robert et Larousse donnent en seconde acception : « Vieille femme », ce qui correspond bien aux représentations du discours ordinaire. Certes, le mot représentation est ambigu et les sciences sociales se plaisent à dénoncer une façon arbitraire d’imposer une vision péjorative des femmes âgées. Mais dans l’intervalle, le temps a rattrapé les retraitées alertes.

Les voici associées au quartier où elles sont désormais confinées, si chancelantes que leurs pas lents s’arriment à leur caddie :

7ème arrondissement, Denis Salem (63 ans) : Dans la mesure où c’est un des accès à la tour Eiffel hein donc automatiquement y a énormément de touristes notamment dès le printemps […] aujourd’hui donc c’est assez curieux comme contraste entre les mamies permanentées  avec leurs caddies et les touristes qui descendent des tuk-tuks ! (cfpp2000)

Ce n’est pas seulement leur espace de mobilité qui diminue. Le mot a une affinité étroite avec « petite », comme si tout dans leur corps s’était rétracté :

Bagnolet, Léa Samvarian (55 ans) : Euh… quand y a une petite mamie du quartier qui a un problème on fait passer une annonce en disant « Qui peut faire les courses pour les dames du quatre-vingt-trois ? » (cfpp2000)

Les évènements qui affectent leur vie rétrécissent aussi :

Ivry, Monique Chaslon (53 ans) : On connaît quand même du monde sur Ivry donc on… on parle avec nos voisins […] ben j’ai une mamie là à côté qui me raconte ses petits malheurs je m’occupe de son linge (cfpp2000)

Le discours jeuniste n’est pas pour grand-chose dans ces exemples glanés auprès de Parisiens, même s’il est clair qu’ils sont un peu péjoratifs. Personne n’a envie d’être « traitée de mamie », mais hélas ! Le discours ne donne pas arbitrairement forme à ces représentations. L’expérience les nourrit : le 4ème âge des démographes commence. Les yeux se ferment à demi sur les livres. Les mamies trop maigres, ou trop grosses doivent reprendre haleine au retour du Franprix. Elles se sentent dépassées par les téléphones mobiles. Elles oublient les noms. Comment s’appelaient ces fleurs que je plantais sur mon balcon ? Elles regrettent leurs morts, mais leur souvenir s’effiloche…

Références

passagedutemps.com/2020/04/24/vieux-vieillards-seniors-aines-personnes-agees-papy-boomers-coronavirus-4/

http://cfpp2000.univ-paris3.fr/search.html

Van Gogh à Auvers-sur-Oise. Une visite avec Deleuze

J’ose écrire quelques mots à propos de la remarquable exposition dédiée aux derniers mois de Van Gogh à Auvers-sur-Oise : il reste deux mois de vie au peintre avant son suicide à 37 ans, deux mois pendant lesquels il a peint 74 tableaux, dessiné et gravé 33 dessins et presque tout a été réuni à Orsay. Je n’ai pas la prétention d’ajouter quoi que ce soit aux connaissances qu’on a sur lui, mais je lis en ce moment les cours de Deleuze sur la peinture et malgré mes difficultés pour comprendre bien des pages du philosophe, je voudrais partager des formulations qui m’ont aidée à voir cette peinture en la rapportant moins à l’émotion, qu’au courage et à l’obstination qu’il faut pour se dissocier de son temps et peindre contre la majorité.

« Les peintres luttent sans fin contre les clichés qui envahissent la toile avant que la moindre touche de peinture ne soit posée, avant que la peinture ne commence. L’art n’est pas une bataille contre le blanc, mais contre le déjà-là, les lieux communs de la représentation inventés à la Renaissance » (Sur la peinture, p. 50)

Deleuze cite aussi Bacon : « Si vous ne passez pas votre toile dans une catastrophe de fournaise ou de tempête, vous ne produirez que des clichés » (Francis Bacon : Logique de la sensation p. 83-86, p. 43 dans Sur la peinture).  

Les commissaires ont  épinglé sur une carte d’Auvers-sur-Oise les photos anciennes des lieux qui inspirèrent les œuvres et ils ont localisé jusqu’aux racines d’arbres, objets de l’ultime peinture, mais pour moi, le  tableau n’est pas la reproduction, ce qui me fascine, c’est le travail de Van Gogh pour transfigurer le réel jusqu’au dernier jour de sa vie.

Animer des aplats de couleurs

Plutôt que telle vue sur la plaine, je « reconnais » les couleurs et les touches en virgules qui font vibrer le paysage. Deleuze écrit que ces virgules et ces colimaçons ont permis à Van Gogh de quitter les tons « boueux » de ses premiers tableaux et d’entrer dans la couleur.

J’approche : des traits apparemment jetés au hasard  donnent un rythme aux aplats de peinture. Grâce à eux, et grâce aux formes pointues des meules, le jaune projette sa lumière jusqu’aux collines bleues de l’arrière-plan.

Les gestes de Van Gogh remplissent la toile de lignes et font apparaître le jaune comme foyer de lumière.

Un champ vert, orienté verticalement par les rayures du blé en herbe, et c’est la représentation du mouvement du vent. (Trois coquelicots  éveillent le vert bleu de ces brins de blé). Le second plan ce sont des aplats jaunes, crème et vert. A l’horizon, la ligne des arbres en coquilles d’escargots délimite le coteau. Enfin, dans une variante du geste d’enroulement, voici des volutes d’un gris bleuté sous le bleu dur, et ce sont les nuages.

J’ai longtemps vu les reproductions du Champ aux corbeaux à travers Artaud. Je déchiffrais les calligraphies de l’angoisse dans les corbeaux noirs, dans les giclées marron, blanches qui tournoient au ciel, dans le champ convulsif. Van Gogh était l’incarnation du lien entre folie et génie ; il était le martyre de l’intolérance de la société :

Un homme qui a préféré devenir fou, dans le sens où socialement on l’entend, que de forfaire à une certaine idée supérieure de l’honneur humain […]

Il y a dans tout dément un génie incompris dont l’idée qui luisait dans sa tête fit peur, et qui n’a pu trouver que dans le délire une issue aux étranglements que lui avait préparé la vie.

Champ de blé aux corbeaux, juillet 1890 © Van Gogh Museum, Amsterdam

Deleuze voit dans sa technique le résultat d’une pensée et non l’expression frénétique d’un malade. Il invite à comprendre les tableaux comme un travail sur les couleurs  Rouge, jaune, et bleu : l’œil accompagne le chemin rouge qui traverse le jaune des blés de bas en haut, la bande du milieu un peu incurvée, a commencé bien avant le cadre du tableau, et se prolonge par le vol des corbeaux qui mène au bleu, d’autant plus bleu qu’il est assombri par les nuages clairs.

Les portraits et la couleur

Van Gogh a écrit en 1890 :

Ce qui me passionne le plus, beaucoup, beaucoup davantage que tout le reste dans mon métier, c’est le portrait, le portrait moderne. Je le cherche par la couleur et ne suis certes pas seul à chercher dans cette voie » (lettre à sa sœur Willemina citée dans Deleuze p. 340)

Suivant de près les explications du peintre, Deleuze explique qu’il utilise à cet effet les « tons rompus », un mélange de deux couleurs complémentaires avec dominance de l’une :

Un bleu rompu  c’est un mélange bleu-orange avec dominance de bleu. Vous rompez le ton. Le même ton sera pris  deux fois : comme ton vif et comme ton rompu (Deleuze p. 342)

J’essaie d’examiner le visage du docteur Gachet : il émerge d’un fond bleu intense, mais « son frac » est travaillé par les lignes serpentines orangées, et le visage rappelle la chevelure (Tiens ! Gachet est roux comme Vincent). Pas de passage progressif, de demi-teintes. Van Gogh pose des couleurs qu’il énumère :  

Je travaille à son portrait la tête avec une casquette blanche, très blonde, très claire, les mains aussi à carnation claire, un frac bleu et un fond bleu cobalt, appuyé sur une table rouge sur laquelle un livre jaune et une plante de digitale à fleurs pourpres…(Lettre de Van Gogh à son frère Théo, 4 juin 1980)

Il faudra que je revienne afin d’apprivoiser ce que veut dire exactement modulation et pourquoi c’est dans le portrait que s’invente, dit Deleuze, le nouveau régime de la couleur. Van Gogh est-il si loin du vitrail avec ses couleurs cloisonnées, juxtaposées sans transitions ? Mes souvenirs de collégienne me rappellent que l’orange des cheveux est la couleur complémentaire du bleu, que le rouge violent de la table a pour complémentaire le vert de la digitale, que les contrastes de bleus et de rouge donnent de l’intensité au beige qui aurait sinon éteint le visage.

Je n’ai pas le langage pour traduire en termes techniques le travail sur le portrait d’Adeline Ravoux dont le visage de trois-quarts se découpe sur un fond noir avec dans le coin droit un buisson de roses décoratif. Ce qui m’interpelle, c’est l’architecture du visage rendue par des juxtapositions de couleurs (plutôt que par des dégradés). J’y retrouve le jaune de la chevelure et une modulation du vert de l’habit. Je m’aperçois alors que les feuilles du rosier sont comme un écho assourdi du jaune-vert du visage. Le grand jeu du peintre est-il de nous dire que toutes les couleurs sont disponibles pour rendre la chair et qu’elles s’organisent selon leur vie propre ? Je reviendrai, armée de Deleuze

Les Racines

De cette visite, j’emporte encore le souvenir du ciel d’orage avec sa lumière d’avant la pluie :

Et puis la dernière image des racines. Les commissaires de l’exposition soulignent que ce tableau ancré dans la terre, n’a rien à voir avec la recherche de l’abstraction. 

Cependant le travail du cadrage attire le regard sur une réalité d’ordinaire peu visible.

Van Gogh, fils de pasteur qui a voulu devenir pasteur, est aussi le peintre de nouveaux « motifs » négligés: paire de vieux souliers, lit de fer dans une chambre étroite, chaise de paille dont le jaune intense remplit la toile. Ces objets de pauvres sont-ils des symboles de la simplicité christique ? On pense à cette leçon du Christ dans le Sermon sur la montagne : « Préférez l’humilité à la grandeur. Ce qui est petit est immense ».

Peut-être chaise nue et racines, devenues sujet principal et non fragments secondaires de scènes religieuses ou historiques, affirment-elles simplement leur présence entêtante de choses et rappellent que l’art de Van Gogh nous parle au-delà d’un art de la couleur fût-il éblouissant.

Gilles Deleuze, 2023, Sur la peinture, Paris, Editions de Minuit.

Lettre de Van Gogh à son frère Théo, 4 juin 1980, https://www.surlespasdevangogh.fr/638-lettre-de-vincent-van-gogh-a-theo-van-gogh-auvers-sur-oise-le-4-juin-1890.html

Louis Janmot à Orsay. Un catholique saint-sulpicien, une icône androgyne

La coïncidence entre deux expositions à Orsay et l’édition des cours de 1981 que Gilles Deleuze a consacrés à la peinture me fait rêver à ce que c’est que regarder. Peut-on apprécier à la fois Janmot, un bigot réactionnaire, en peinture comme dans ses idées, et Van Gogh, un des héros de Deleuze, qui invente l’espace et la lumière avec ses couleurs?

Le Poème de l’âme de Louis Janmot est une étrange suite de tableaux allégoriques obstinément poursuivis pendant presque 50 ans entre 1835 et 1881 et accompagnés  d’un poème de 2814 vers dont on peut entendre des extraits lus dans des cabinets attenants aux salles d’exposition. Un premier cycle de 18 tableaux, achevé en 1854, raconte les premières années, au Ciel et sur la Terre, de deux âmes, représentées sous les traits d’un jeune garçon accompagnée d’une petite fille. On suit les étapes de leur parcours depuis la naissance du garçon jusqu’à la mort prématurée de son âme sœur.

Baudelaire avait apprécié en 1845 un tableau peint dans la trentaine intitulé Fleur des champs :

Louis Janmot. Fleur des Champs (1845) Musée des BA de Lyon
  • « Nous n’avons pu trouver qu’une seule figure de M. Janmot, c’est une femme assise avec des fleurs sur les genoux. — Cette simple figure, sérieuse et mélancolique, et dont le dessin fin et la couleur un peu crue rappellent les anciens maîtres allemands, ce gracieux Albert Durer, nous avait donné une excessive curiosité de trouver le reste. Mais nous n’avons pu y réussir. C’est certainement là une belle peinture. — Outre que le modèle est très-beau et très-bien choisi, et très-bien ajusté, il y a, dans la couleur même et l’alliance de ces tons verts, roses et rouges, un peu douloureux à l’œil, une certaine mysticité qui s’accorde avec le reste. — Il y a harmonie naturelle entre cette couleur et ce dessin. Écrits sur l’art Salon de 1845.

Dans L’Art philosophique, Baudelaire a changé d’avis : « C’est un esprit religieux et élégiaque, il a dû être marqué jeune par la bigoterie lyonnaise ». De fait, malgré le soutien de Delacroix, les 18 toiles du Poème de l’âme sont mal accueillies en 1851. Les thématiques de Janmot paraissent peut-être trop loin des peintures de martyrs héroïques qui remplissaient les musées. Le cycle est cantonné à  la vie privée avec un accent particulier sur la morale sexuelle. Peut-être cette obsession catholique de la pureté choquait-elle-même le public conservateur plus habitué aux peintures d’odalisques et d’esclaves au sérail. Alors qu’il s’agit d’amour, L’Histoire d’une âme ne laisse aucune place à la sensualité. A vrai dire, je ne sais trop ce qu’on voit. Parcours d’une âme ou de l’incarnation de cette âme ? La petite fille qui accompagne le garçon est-elle sa moitié ou une partenaire ? Je n’ai pas bien compris. En tout cas, la conception se décide dans les cieux (Génération divine), l’accouchement est remplacé par le transport de l’âme sur la terre, tache réalisée par un ange gardien : « De l’Ange gardien la mission commence.
Dieu lui donne, il emporte en ses bras, endormi
Celui dont il sera le conseil et l’ami ;
Dans l’espace il s’élance»

Louis Janmot – Le Poème de l’âme Le Passage des âmes, Musée des BA de Lyon

Le peintre s’attarde sur l’innocence des enfants : promenades dans des côteaux fleuris, baignés dans une lumière dorée de fin d’après-midi, oisillons, fleurettes composent un tableau délicat qui fait voir à la fois tout ce qui rattache Louis Janmot au « vert paradis des amours enfantines » et tout ce qui l’en sépare : il manque au Printemps la nostalgie baudelairienne inséparable de l’horreur du présent et la scène touchante n’est pas loin de l’imagerie saint-sulpicienne.

Louis Janmot – Le Poème de l’âme Le Printemps Musée des B-A

La seule péripétie dans la petite vie tranquille du couple enfantin est la rencontre avec l’institution scolaire. Deux toiles, les plus étranges de la série, évoquent les forces du mal qui menacent au 19e siècle. Le contexte est celui de la victoire des catholiques contre le monopole de l’enseignement secondaire et supérieur défendu par l’Université laïque. (Ce monopole datait de 1808 : il venait d’être aboli par la loi Falloux de 1850 qui permettait au clergé de développer des établissements luttant contre la déchristianisation et contre la République). Pour Janmot la reconquête de la jeunesse grâce à l’école des prêtres est centrale.

Dans une première toile, les deux enfants gravissent un escalier. A gauche, le hibou, l’arbre mort, montrent combien ce chemin est dangereux. A droite, s’allonge l’interminable bâtiment de l’Université, une construction basse, sans décor, creusée de niches où se tiennent des hommes en noir. Ces professeurs en embuscade tentent d’attirer les enfants en leur tendant des livres. Dans la première cavité une femme voilée, la mort spirituelle, peut-être, les observe. Evidemment, cette architecture anticipe les atmosphères angoissantes de Chirico, bien qu’avec moins de force que chez le surréaliste.

L’Université

On retrouve la femme voilée dans la toile nommée Cauchemar, toile qui vaut mieux, elle aussi, que la simple illustration d’une thèse ultraréactionnaire (« A bas les livres ! Vive la sainte ignorance »). Il y a dans le visage de la mort qui emporte l’âme de la jeune fille évanouie et tente d’attraper le garçon une étrangeté ambivalente que l’on retrouve dans beaucoup d’œuvres du 19e siècle au croisement du romantisme et de la modernité.

Louis Janmot, Musée des Beaux-Arts de Lyon. Le cauchemar : « Adieu, Printemps ! Voici le froid, la nuit, la mort ! »

Je m’aperçois qu’il faut que je retourne dans l’exposition pour voir les correspondances précises que les commissaires ont établies avec les contemporains, illustrateurs de Dante ou symbolistes comme Odilon Redon.

Cependant les adolescents triomphent des forces du mal et s’envolent vers les cieux. Vêtus pareillement de tuniques vaguement Renaissance dissimulant leur corps asexué, ils ne dépassent pas le stade de la pré-puberté.

Louis Janmot Le Poème de l’âme Le Vol de l’âme Musée des B-A, Lyon

Est-ce là l’idéal de pureté poursuivi par ce père de huit enfants ?  Pas trace du langage des corps, si présent chez les préraphaelites anglais, dont il est apparemment proche. Nous avions vu la salle de ce cycle pictural au musée des Beaux-Arts de Lyon. J’étais déjà restée médusée par la guerre ouverte menée contre l’école et vaguement écœurée par la représentation mièvre du couple. Je comprenais l’effarement des maîtres assistants et des assistants de mai 68 qui occupant la salle du Conseil de l’Université, réservée jusqu’alors aux professeurs, avaient découvert l’imagerie dévote et anachronique du Poème de l’âme !

Le second cycle est constitué de 16 grands dessins au fusain jamais montrés à Lyon pour les protéger de la lumière. Le garçon, désormais seul, est confronté aux tentations et aux malheurs avant d’être pardonné par Dieu et de retrouver son âme sœur au Ciel… A présent, il est un peu plus viril, une ombre de barbe lui a poussé sur le menton ; il est attiré par les dames (encore que le dévergondage est bien timide.

Louis Janmot Le Poème de l’âme Seul Musée des B-A, Lyon
Louis Janmot Le Poème de l’âme L‘Orgie- Musée des B-A, Lyon

Janmot dessine très bien. Je lui voudrais toutefois un peu de fièvre, un peu d’ardeur. Il est trop mou. Même la chute de son héros ne parvient pas à nous émouvoir.

Louis Janmot– Le Poème de l’âme La Chute- Musée des B-A, Lyon

Au début de l’exposition figure un autoportrait. Louis Janmot nous fixe avec l’assurance presque pathologique de ceux qui percent l’obscurité du siècle où ils sont nés pour délivrer le message qui doit sauver la société. Pourtant la mise en spectacle de sa beauté (qui rappelle l’androgynie de son héros) est troublante.

Louis Janmot. Autoportrait

L’histoire de l’âme est peut-être plus complexe qu’il n’y paraît.

Charles Baudelaire, Ecrits sur l’art, Pris Louis Janmot : Le Poème de l’âme – Musée de Beaux-Arts de Lyon https://www.mba-lyon.fr/sites/mba/files/content/medias/documents/2019-12/fiche_focus_janmot_bd.pdf 

Janmot, Louis, Le Poème de l’âme.org/wiki/Le_Po%C3%A8me_de_l%27%C3%A2me

L’intelligence d’une ville Vie culturelle et intellectuelle à Lyon entre 1945 et 1975 Mai-Juin 68 à Lyon, https://www.bm-lyon.fr/mai68/expo/colloque-mai68.pdf

https://www.lemonde.fr/culture/article/2023/10/08/louis-janmot-un-fanatique-religieux-et-sa-fable-edifiante-au-musee-d-orsay_6193139_3246.html

Giverny en automne

il faut l’admettre, c’est le tourisme de masse. A 10 heures, les groupes sont déjà là et les parkings sont pleins. Des Asiatiques, surtout. Heureusement, ils sont discrets, mais on ne peut pas se mentir, ils sont très nombreux. La foule envahit la rue Claude Monet. De toute façon, en fait de rue de village, la rue Claude Monet est une enfilade de magasins de souvenirs, de cafés, de restaurants, le tout, il est vrai, très joliment restauré et fleuri.

Dans la maison de Monet, le tumulte est grand. On se presse, on se bouscule. On photographie sans trop savoir quoi pourvu qu’on figure sur la photo.

L’Atelier de Monet

C’est une maison de campagne, avec un atelier très vaste – une grange transformée sans doute-, une grande cuisine jaune, des faïences bleues, une importante collection d’estampes japonaises…

Mais le jardin est stupéfiant. Même en automne ! Et heureusement la foule est moins compacte.

Une fois passés les arbres entourés de minuscules cyclamens, l’allée centrale, couronnée d’arceaux est le miroir des tableaux de Monet. D’abord l’impression de profusion : une surabondance d’asters, de cosmos, de dahlias, de coreopsis, les dernières roses, des capucines qui débordent sur le chemin.

Sous ce soleil qui semble devoir briller toujours, on pourrait croire à une floraison sans fin. En fait, ce sont les fleurs d’automne qui sont là dans un jardin des quatre saisons savamment composé par le peintre-jardinier Mirbeau, évoque Monet. Quand il ne peint pas, le peintre jardine « en manches de chemise, les mains noires de terreau, la figure halée de soleil, heureux de semer des grains dans son jardin éblouissant de fleurs » (L’Art dans les deux mondes, C’est l’automne).

Le long des allées, le regard isole un dahlia d’un jaune lumineux sur le feuillage sombre,

Le Jardin de Monet. Le dahlia jaune

D’autres orangés incendient brusquement les buissons environnants. Et puis notre œil revient à un cadrage d’ensemble pour s’émerveiller des couleurs à foison, des fleurs hautes qui font une jungle de toutes les couleurs.

Il faudra revenir au printemps, au temps des tulipes, des myosotis et des iris. Peut-être que le jardin sera bleu et rose comme le montre un tableau du musée d’Orsay et comme le raconte Aragon dans Aurélien. « Elle vit les fleurs bleues. A leur pied, la terre fraîchement remuée. La petite allée vers la maison Le gazon clair. Et d’autres fleurs bleues. Elle s’appuya à la grille et se mit à rêver. Si l’on pouvait, en soi, quand les fleurs vont se faner, les arracher tout de suite, et en remettre d’autres ? Changer la couleur du cœur pendant la nuit… demeurer toujours à cet instant de la floraison parfaite… oublier… ne pas même oublier… ne pas avoir à oublier ».

Giverny. Le jardin bleu à Orsay

La silhouette du vieux Monet presque aveugle hante le roman d’Aragon. Dans ce jardin, on l’imagine moins comme un chef d’école que comme un sage, un maître de l’art de vieillir loin de l’agitation politique du monde.

Un petit chemin passe sous la route et permet de rejoindre l’étang des nymphéas. Une rive est doucement en train de passer au rouge.

L’autre bordée de bambous est restée verte et noire. On a installé là deux barques pour qu’on puisse imaginer des femmes en chapeau pêchant à la ligne sur la rivière.

Pour qui se penche sur l’eau, une végétation mystérieuse fait monter du fond de l’étang des couleurs qui ne fanent jamais.

Notre chef de chœur, Hugues Reiner a loué une maison-atelier rue Claude Monet. Il a invité ceux qui pouvaient à venir répéter. Dans le jardin arrière, on a dressé une table, apporté des chaises. L’herbe est tondue de frais.

Bientôt, il y a un déjeuner composé et servi par Hugues Reiner, qui affronte un déjeuner pour 30 comme s’il faisait ça depuis toujours. On rit fort. On s’interpelle. On apprivoise les prénoms des nouveaux…. Et maintenant, chut ! On se regroupe autour du piano. On répète. Je ne sais pas si nous chantons mieux, mais c’est un moment de partage émotionnellement fabuleux. On est très reconnaissants à Hugues de savoir inventer de pareilles rencontres.

De temps à autre, un touriste attiré par le chant entre dans la cour, passe la tête et nous prend en photo. Comme une attraction touristique de plus !

On est le 7 octobre. C’est le début de l’automne. Est-ce que c’est l’automne ? Il fait 27 degrés et les gens sont en T-shirts ?

– C’est la fin des saisons, a dit l’un de nous.

– C’est peut-être la fin, du monde, mais ça a des côtés plaisants. Ne boudons pas notre plaisir.

Aragon, Louis, Aurélien II, Paris, Folio II 526

Mirbeau, Octave 1891, Claude Monet et Giverny, Paris, Séguier (Carré d’art)

Y a Troyes en Champagne

Pendant que l’auto file sur la route de Troyes, une rengaine d’enfant me revient en mémoire :

« Y a Troyes en Champagne
Y a deux testaments, l’ancien et le nouveau oh oh oh oh, oh oh oh hoh !
Mais y a qu’un cheveu sur la tête à Mathieu
Et y a qu’une dent dans la mâchoire à Jean »

Cette scie (comme on disait dans ma jeunesse) est  étroitement associée à Troyes parce que j’ai oublié les paroles pour 4, 5 et la suite. 4 évangélistes ? 4 saisons, 4 éléments, 4 murs ou bien Catherine ? Il ne me reste qu’à chanter à tue-tête et encore et encore

« Y a Troyes en Champagne
Y a deux testaments, l’ancien et le nouveau »

Cependant on arrive à Troyes et tout de suite aux ravissantes maisons à pans de bois. Partout en ville, il y a des façades où les poutres dessinent des dessins géométriques, lignes verticales croisant des appuis obliques, partout de hauts pignons coiffés d’un bonnet pointu.

Troyes. Maison à pans de bois

Ces maisons ont été bâties après le grand incendie de 1524 qui a conduit à rebâtir le tiers de la ville. Un édit de Sully obligeait à recouvrir l’ossature de bois par des crépis que le temps dégrada. Il n’y a pas si longtemps, Troyes était une ville délabrée et triste. Aujourd’hui, on a ôté les enduits, repeint le plâtre entre les poutres en couleurs ocre, rose, vert tendre.

Les dernières maisons sont en cours de réhabilitation ce qui donne une unité rare à la ville.

En cours de restauration

Le pavage à l’ancienne des rues ajoute au charme de la restauration.

Dans la rue des Chats où tout le monde vous envoie, les toits se rapprochent tellement que les chats passent d’un toit à l’autre. C’est là qu’il faut dîner en profitant du jardin Juvenal-des-Ursins s’il fait assez beau.

Troyes. Rue des Chats

Troyes est une ville d’églises et de musées. En bons touristes, on a couru sans parvenir à en faire le tour.

Voici l’église saint Pantaléon et son beffroi octogonal.

Eglise saint Pantaléon. Le Beffroi octogonal
L’Arrestation de saint Crépin et saint Crépinien, patrons des cordonniers

Nous prenons à peine le temps de visiter le musée du Vauluisant qui présente de belles statues du 16e siècle. une section consacrée à l’art du vitrail permet de voir à hauteur d’œil la finesse d’exécution des maîtres verriers du 16e siècle

Troyes. Musée du Vauluisant. Figure au turban

Plusieurs vitrines sont consacrées à l’art profane. Le tableau le plus inattendu est une représentation en pied du maître boucher Jean Legas un peu avant sa mort. Tout paraît loufoque dans ce portrait, la nudité dissimulée dans une toge de héros antique, le petit chien qui sert de compagnie au lieu d’une famille de notable, la barbe de prophète ondulée qui tombe jusqu’aux genoux. La notice dit que Legas était connu dans la région pour cette barbe démesurée. Lors d’un séjour à Troyes en 1586, le Roi Henri III demanda à le rencontrer pour en juger par lui-même et constatant qu’on ne lui avait pas menti, assura à l’artisan son soutien pour que sa descendance assure le fermage des Boucheries de Troyes. Au temps où vivait Legas un roi de passage pouvait vous transformer en notable pourvu que votre barbe ne soit pas postiche.

Portrait de Jean Legas, Maître-boucher de Troyes 1586

Je regrette peu de n’avoir pas vraiment vu les salles consacrées aux machines permettant de fabriquer, tricot, mailles, bonnets.  Il faudrait se faire tout expliquer et je ne suis pas même capable de me servir d’une machine à coudre, mais j’’apprends que l’entreprise Lacoste fondée en 1833 fait toujours confectionner des habits en France. C’est suffisamment rare pour être salué.

Cour de l’hôtel particulier de Vauluisant

La cathédrale a des vitraux qui se répondent étrangement. Dans le pressoir mystique comme dans l’arbre de Jessé du maître verrier Linbard Gontier (1625) un corps est étendu à la base du vitrail où se développe un arbre, mais l’imagier a figuré un supplice atroce dans le pressoir. Le Christ est allongé et laisse presser son sang qui tombe dans un calice comme du jus de raisin. Le cep qui sort de son corps se ramifie horizontalement et verticalement, d’un apôtre à l’autre, d’une grappe violette à l’autre. Je ne suis pas certaine que cette thématique perdure de nos jours.

Troyes. Le pressoir mystique. de Linbart Ganthier 1625

 lLe vitrail de l’Ouest qui date du 19e siècle est une rosace pourpre encadrée de murs sombres.

A côté deux musées. Le Musée Saint Loup abrite une collection hétérogène, animaux empaillés, de vestiges archéologiques, de sculptures et de peintures classiques. A moins de foncer vers les œuvres-phares vantées dans les catalogues (L’homme au luth de Rubens, L’Enchanteur et L’Aventurière de Watteau, Esprit de Baculard d’Arnaud de Jean-Baptiste Greuze), le visiteur harassé s’épuise devant les douzaines de portraits de familles bourgeoises qui n’ont guère plus d’intérêt (ou autant) que la collection de photographies d’une vieille tante. Mais nous voici devant un Saint Michel transgenre qui sauve une trépassée des griffes d’un démon rabougri. La toile d Etcheverry raconte la mort avec tous les stéréotypes du temps, le cimetière, les cyprès, les tombeaux, le corps chaste et frigide de la morte. Etonnant !

Etcheverry. saint Michel protège une trépassée

Le musée d’Art moderne a été créé par  Pierre et Denise Levy, un couple d’industriels qui a fait fortune dans la bonneterie (en s’appuyant sur la grande distribution pour vendre ses produits, voir le groupe Devanlay & Recoing) et a offert sa collection de plus de 2000 œuvres à la ville de Troyes : toute l’histoire de la peinture figurative entre 1850-1860 est évoquée. Une grande section d’art africain et des verres soufflés complètent l’ensemble.

Parmi tant de merveilles voici une biche de Courbet. D’où vient la lumière ? Pas du ciel, figuré seulement par un petit triangle bleu, mais de la neige elle-même, matière légère, crémeuse, nacrée, irisée. Elle n’est pas blanche, mais composée de dix couleurs différentes, tons bleus, tons ocre des arêtes du vallon juxtaposés en touches palpitantes. Comme après lui Sisley ou Monet, Courbet ne peint pas la neige sans évoquer les ombres noires. Ici c’est un arbre qui menace d’éteindre la lumière et le chevreuil isolé dans le vallon creux dont on ne sait s’il attend les chasseurs et la mort ou s’il se croit à l’abri.

Courbet. Une biche

C’est un plaisir de chercher les mots qui montrent ce qui était caché dans le tableau et qu’on voit soudain.

Dans le même genre de paysage mi-réaliste, mi-romantique se détache une toile de Narcisse Diaz de la Peña un membre de l’école de Barbizon qui jusqu’ici m’indifférait. Baudelaire lui reprochait  ses « Papillotages de lumière tracassée à travers des ombrages énormes » (Le Trésor de la langue française, signale que le papillotage désigne le « manque de cohérence dans les rapports de lumière et de couleur »). Ch. Baudelaire, « Catalogue de la collection de M. Crabbe », dans OC II, p. 963, voir Julien Zanetta).

Pourtant la façon dont Narcisse Diaz de la Peña représente les lentilles d’or du soleil dans un petit coin de forêt m’enchante. C’est un sous-bois que rembrunissent les taillis et les fûts noirs des arbres, et que la lumière qui se mêle à l’ombre vient transformer en monde enchanté

Narcisse Diaz de la Pena. Fontainebleau

On marque un arrêt pour Maximilien Luce que je connais si mal, qui écrivait dans des revues anarchistes et qui peignait (de façon un peu raide ici) des ouvriers héroïsés, bâtisseurs d’un Paris vertical. Je rêve d’une histoire de l’art qui ferait une place plus importante à ces peintres du travail.

Maximilien Luce. Les Terrassiers

Les « fauves » sont très représentés. Je n’oublierai pas un beau Derain, ami proche de cette famille de collectionneurs.

Derain. Hyde Park

A Troyes, on peut voir ces beaux tableaux sans être entourés par la foule jacassante du Louvre ou d’Orsay. Personne ne vous bouscule pour une photo souvenir.

Il y aurait tant à regarder, mais nous partons. Nous n’aurons même pas vu la Cité du Vitrail près des berges de la Seine.

A lire :  Julien Zanetta « Du papillotage : Baudelaire, sensations et illusions » Revue italienne d’études françaises, https://doi.org/10.4000/rief.9419 

La beauté

La première salle

de l’exposition permanente Hamad Al Thani

Hôtel de la Marine
2 Place de la Concorde, 75008 Paris
Tous les jours de 10h30 à 19h
Nocturnes jusqu’à 22h le vendredi soir

La première salle de l’exposition Hamed Al Thani rassemble des trésors de toutes les époques et de toutes les cultures. Des centaines de guirlandes dorées suspendues au plafond par des fils d’or, reflétées sur le sol, enveloppent les œuvres dans un écrin spectaculaire. Ce sont des fleurs lumineuses ou des poussières d’étoiles d’où surgissent des chefs d’œuvres isolés des œuvres sœurs de leur temps. Solitaires, séparés de la civilisation dont ils faisaient partie, ils appartiennent au musée de l’humanité.

Une petite déesse offre son visage au ciel nocturne. C’est une « guetteuse d’étoile ». Elle provient d’Anatolie, ressemble aux statues des Cyclades. Pourquoi ?

Déesse à la tête basculée vers le ciel. Asie mineure (3300-2500 avant J.-C.)

Des siècles plus tard, voici une reine guerrière du Bénin qui refusa d’écouter les oracles, engagea la bataille, fut victorieuse et sauva le royaume du son fils. Celui-ci la fit nommer Liyoba, Reine-Mère. A la page 544, de mon édition des Voix du silence, Malraux montre un masque identique qui se trouve au British Museum. Les Nigériens demandent en vain sa restitution. Aujourd’hui, il semble que l’argent du cheikh soit plus légitime.

Reine mère Idia en ivoire – Bénin – XVIè siècle

Un visage égyptien de la XVIIIe dynastie. Il est entièrement rouge, taillé dans le jaspe dur.

Égypte – Nouvel Empire (1475-1292 avant J.-C.) – Collection Al Thani

Une  statuette menue a elle aussi un visage rouge que le temps n’altèrera pas.

Un petit ours Han en bronze doré se gratouille l’oreille (206 avant JC). Il a l’air si doux et gai qu’il est le clou de l’exposition.

Ourson- Dynastie des Han occidentaux (206-25 avant J.-C.)- Collection An Thani- Photo Martine Halimi

Un cavalier se livre aux plaisirs de la chasse Il est tibétain et a été gravé sur une plaque d’or entre 600 et 800 après J.C.

Plaque – Tibet – Dynastie Yarlung (600-800 après J.-C.) – Collection Al Thani

La splendeur des pierres dures, la rigidité, le schématisme sont célébrées avec un masque olmèque. Sans les récits qui les accompagnent, la tête olmèque me parle peu, mais je vois là aussi resplendir à la lumière les pierres arrachées à la terre.

Les repères s’estompent. Il n’y a qu’un message simple : toutes les civilisations produisent des chefs d’œuvre qui viennent du fond de l’histoire, surgissent et parlent immédiatement à chacun sans que des médiations soient nécessaire.  Cet hommage aux génies fait penser aux Mages de Victor Hugo :

Oh ! tous à la fois, aigles, âmes,
Esprits, oiseaux, essors, raisons,
Pour prendre en vos serres les flammes,
Pour connaître les horizons,
À travers l’ombre et les tempêtes,
Ayant au-dessus de vos têtes
Mondes et soleils, au-dessous
Inde, Égypte, Grèce et Judée,
De la montagne et de l’idée,
Envolez-vous ! Envolez-vous !

Bastia 2023

Bastia est bâtie sous une montagne à l’entrée d’une anse étroite. La mer et les pentes abruptes de la Serra di Pignu empêchent tout étalement urbain. Seule la route de la plaine orientale en direction du sud a vu se développer la zone commerciale et les lotissements qui accompagnent désormais toute ville française.

C’est pourquoi Bastia a gardé sa belle allure de cité méditerranéenne. La ville basse est serrée autour du port. La ville haute, autour de la citadelle.

Y entrer par l’Aldilonda

Pour les piétons, l’idéal est de se garer à la plage située à l’entrée de la ville et d’emprunter la passerelle de l’Aldilonda (au-dessus de l’eau), construite au pied des remparts de la citadelle, qui permet de contourner la ville haute. Les promeneurs marchent sur la mer en écoutant le clapot des vagues qui bat doucement sous leurs pieds. Ils avancent entre l’à-pic de la citadelle et les jetées du front de mer que les autorités renforcent contre les tempêtes. 

L’arrivée sur le vieux port est ravissante. Jadis, quand le ferry de Marseille accostait, nous apercevions une ville pauvre et délabrée. Aujourd’hui, les vieilles façades ont été presque toute réhabilitées et repeintes aux couleurs du soleil, roses, ocre, jaune, rouges.

Bastia. Arrivée par l’Aldilonda

S’y promener

Derrière le port, c’est un dédale  de ruelles commerçantes. Le visiteur peut dénicher des épiceries qui vendent des produits AOP à des prix raisonnables. Il entre dans les librairies, se régale de glaces. La vaste place Saint Nicolas, bien dégagée, est un endroit idéal pour prendre un verre. Les églises de confréries sont restaurées. Jeune, je ne jurais que par l’art médiéval et je détestais ce que j’appelais l’excès baroque. J’ai changé et j’ai appris à aimer la lumière  à la fois sombre et dorée des églises, les statues surmontées d’angelots entourées de guirlandes où luisent des fleurs d’or.

Très haut au-dessus des têtes, la reine des cieux flotte sur son nuage ; le bleu lumineux de son manteau illumine la voûte.

Monter à la citadelle

Les jardins et l’escalier Romieu se trouvent en contrebas du Palais des Gouverneurs et du bastion Saint Charles. Un escalier grandiose se divise en deux avant de se réunir sur un petit palier pour repartir à l’assaut de la colline.

Escalier Romieu

Il a été imaginé par l’architecte bastiais Paul-Augustin Viale entre 1871 et 1874. La rampe qui monte jusqu’à la ville haute traverse un jardin méditerranéen. Un pin déploie son panache dans le ciel⁰. Il fait bon.

Un pin au jardin Romieu

La ville haute permet de comprendre le nom de Bastia, « poste fortifié ». La bastia, tour de guet, a été édifiée en 1380, par le gouverneur génois Leonello Lomelline, puis  rapidement transformée en citadelle. Il est trop tard pour visiter le palais des gouverneurs (1480) qui est aussi un musée d’histoire de la ville et l’oratoire de la Confrérie de Sainte-Croix est fermé pour réparations.

Mais le chemin de ronde est accessible. Malheureusement, la concentration de slogans xénophobes y est impressionnante.

Inscriptions et conflits identitaires

Ils sont encore plus visibles d’être peints en noir sur l’ocre des murs tout juste repeints. Le rejet s’exprime tantôt en corse (Populu corsu svegliati, peuple corse, réveille-toi), tantôt en anglais (French go home) !  plus rarement en français. Les conflits identitaires sont symboliquement racontés par les écritures urbaines : alors même que le français domine le corse dans les conversations qu’on entend dans les rues, le corse écrit s’impose comme la promesse d’un avenir où il aura supplanté le français tout en s’accommodant de l’anglais universel.

La colère s’exerce contre les « Français » et les Arabes, des étrangers sommés de déguerpir, ce qui ne manque pas de piquant lorsqu’on sait que l’île vit largement des minima sociaux dispensés par l’Etat français et du tourisme (39 % du Produit intérieur brut, selon l’Insee avec une clientèle touristique qui vient du continent pour 66%). Il y a bien sûr un énorme problème de logement en Corse (comme à Paris ou en Bretagne), mais les propriétaires corses participent joyeusement au développement des locations à la semaine, ce qui fait exploser les prix de l’immobilier…. L’appât du fric est aussi irrésistible et général là qu’ailleurs.

Je m’inquiète moi aussi de vivre dans une France où le fléau de la drogue se répand, entraînant insécurité, violence, argent sale ; le peu d’action des pouvoirs publics me rend furieuse,… mais ce ne sont pas « les Arabes », mais « des Arabes » qui tiennent les filières : la demande d’intervention contre les dealers ne saurait justifier l’appel au lynchage de personnes non pour ce qu’elles font mais pour ce qu’elles sont.

La chrétienté dont se réclament les graffiteurs (Corsica terra cristiana) est aussi douteuse qu’inquiétante. Les églises sont vides à Bastia comme à Paris, mais on en appelle à débarrasser la ville de ceux qui ne sont pas de la bonne religion, alors qu’on sait où les identités fantasmées et le rejet des « autres » mènent les peuples.

Combien sont-ils derrière ces slogans ? Il suffit d’un individu et d’un pot de peinture pour une campagne de bombage.

– Ne fais pas attention dit l’amie. Moi je ne fais pas attention. Ce sont des petits couillons qui ne doivent même pas avoir de barbe au menton.

– Je ne m’emballe pas, mais personne ne se presse pour effacer les inscriptions…

Il est vrai que je peux opposer à ces messages haineux, la conversation avec un voisin polonais qui a beaucoup bourlingué avant d’arriver à Porto-Vecchio. Il vit là depuis dix ans, n’a jamais été regardé avec suspicion par personne, s’entend bien avec ses voisins : « En arrivant ici, je me suis dit. Ça y est, j’ai trouvé ma place ! ». Il est celui qui travaille dur et avec qui on échange volontiers. Il est de ce pays qu’il a choisi. Sa petite fille qui joue avec les gamins du quartier n’a pas de doute. Elle est corse.

La zone périphérique de Porto-Vecchio

L’Eucalyptus de Trinité

Sans lui, La Trinité serait un village quelconque, dont la quiétude est de surcroît gâchée par le passage incessant des voitures et des camions sur l’ancienne N 198 (rebaptisée route territoriale 10 par les élus indépendantistes).

Mais quand on arrive, on ne voit que lui. Au sommet, il a 34 mètres d’envergure et son parfum embaume tout ce coin du hameau.

L’Eucalyptus de Trinité de Porto-Vecchio

Le village en est fier et on emmène parfois les enfants des écoles pour leur montrer qu’il faut 14 paires de bras pour embrasser son tronc qui atteint presque 8 mètres de diamètre à la base. Pourtant, l’arbre ne peut pas être très vieux puisque les eucalyptus ont été importés d’Australie pour lutter contre les moustiques dans la 2ème partie du 19e siècle. Visiblement le climat corse leur convient.

L’eucalyptus de La Trinité est d’autant plus beau qu’il est isolé. Il a bien un frère qui essaie de pousser de l’autre côté de la route, mais il ne saurait rivaliser avec lui. Comme il n’a pas de concurrent, sa couronne s’étale de façon harmonieuse. Certes, son tronc est bosselé et son écorce part en lambeaux, mais les arbres vivent très bien ainsi.

A part l’arbre-monument, le hameau n’offre rien de remarquable, vraiment ! A moins de se lancer dans une étude de géographie urbaine.

L’image du bonheur : maison, jardinet, piscine privée

Dans la montée du haut du village, la couche la plus ancienne est celle des habitations construites en blocs de granite. De l’autre côté de la route, il y avait dès les années 70 des villas avec terrasses, mais rien qui annonçait encore l’évolution à venir :

les chênes lièges poussaient partout. Les potagers entouraient les maisons ; les ânes commençaient à braire dès le matin. Quelqu’un, quelque part frappait sur un objet métallique.  C’étaient les bruits familiers d’un village.

La Trinité est à présent un quartier de Porto-Vecchio. La ville s’étend de façon quasi ininterrompue, même si des bouts de campagne persistent entre les parcelles loties.

Mais pourquoi la Corse aurait-elle échappé au mouvement de fond qui a touché la France entière ? Pourquoi serait-elle seule demeurée figée dans un passé datant de la période où les bourgs de la Méditerranée se serraient sur les collines d’où l’on pouvait surveiller l’arrivée des pirates barbaresques ?

Lotissement. Route de Cala Rossa

Comme tous les Français, les Corses d’aujourd’hui plébiscitent le modèle de la maison individuelle, avec jardin et piscine. Le bonheur, c’est de vivre chez soi, de recevoir des amis du même milieu et de se retrouver autour d’un barbecue en surveillant les enfants qui sautent dans une eau préservée  des méduses, du danger des vagues et des mauvaises fréquentations. Et puis la mer est salée. On y flotte, certes, mais elle pique les yeux. Et le sable ! Il colle à la peau et on en met partout au retour de la plage. La villa-jardin-piscine, c’est parfait. Le jardin n’est pas trop grand, ce qui en limite l’entretien. On peut même mettre du gazon artificiel et se contenter d’une haie de lauriers roses suffisante pour se sentir à la campagne dans le parfum des fleurs. Seuls les vieux restent en ville et les immigrés dans les HLM. Dès qu’on appartient aux couches moyennes, on cède au rêve pavillonnaire.

Bien sûr, on construit aussi pour les touristes qui, dès qu’ils ont assez d’argent, ne se contentent plus d’une caravane ou d’une tente. Même les mobil-homes serrés les uns contre les autres séduisent moins.

Avec des maisons éparpillées, il est impossible de vivre sans voiture. La route territoriale 10, où la vitesse est ralentie grâce aux ronds-points, dessert des zones commerciales qui s’étalent dans la plaine. Comme il est facile de stationner, on fait ses courses au Leclerc, au Géant Casino, à Utile. L’offre commerciale des galeries marchandes est complétée par des enseignes franchisées, magasins de sports ou de vêtements comme Pimkie et Mango.

Le Grand Chariot

Les magazines, la télévision, les influenceurs ont enseigné aux Corses, comme à tout le monde, l’art d’arranger son intérieur. Quand ils sont assez riches, les consommateurs vont à Roche et Bobois, mais des chaînes dédiées à la surconsommation de masse se sont installées… La célèbre Foir’fouille est là, ainsi que Gifi pour satisfaire les personnes plus modestes. On va faire un tour en famille chez Gifi comme on va en promenade :

La zone vit des touristes et ceux-ci limitent la préparation des repas. (« On ne vient quand même pas en vacances pour faire la cuisine ! »). Vendeurs de pizzas, de sandwichs,  de poulets rôtis prospèrent le long des routes. A condition de disposer d’un emplacement où se garer, l’entreprise est immédiatement rentable !

Franky

Comme ces artisans vendent des produits chers, les burgers industriels s’installent à leur tour.

Non ! Ce n’est pas la faute des Corses si le royaume s’est restreint. Pour croire à sa beauté, il faut regarder le roi des eucalyptus, ou bien, au loin, là où la terre s’achève, la bande bleue de la mer qui s’inscrit entre les toits.

Bibliographie :

https://lestetardsarboricoles.fr/wordpress/tag/corse/

Bastia. Le chemin des glacières

San Martino di Lota, Ville-de-Pietrabugno

Quelle séduction les hauteurs de Bastia, ces collines si raides qu’aucune zone commerciale ne risque de s’y installer, et qu’elles garantissent à celui qui les gravit la splendeur préservée d’une vue plongeant sur la mer et sur la ville !

Le grand bleu (J-M Branca)

Si l’on se retourne vers les collines, on voit de minuscules villages. Je crois que celui-ci est Santa Maria di Lota.

Village près de Bastia

Dans tous les villages, il faut un marginal : un chasseur a édifié un autel à la chasse au sanglier. De loin, les trophées ont l’air de petites poupées humaines à disposition d’un adepte fou du vaudou.

Trophée de chasse au sanglier

Nous voici engagés dans la montée pavée qui va de Ville de Pietrabugno aux glacières (nivere) qui desservaient Bastia. Au XVIe siècle, les Génois ont édifié des fosses profondes où l’on entassait la neige jusqu’à ce qu’elle se transforme en glace. Au printemps, des âniers venaient chercher les pains de glace et les amenaient en ville. Le système fonctionnait encore au début du 20e siècle.

Le chemin pavé est entouré de vestiges du monde perdu des campagnards, ancienne fontaine qui montre combien la libération des femmes est liée à l’installation de l’eau potable qui les a libérées de la corvée d’eau…

Fontaine sur le chemin de la glacière de Bocca Pruna

… châtaigniers envahis de broussailles, chênes énormes

Le chemin restauré s’achève en marches : tout au fond, une trouée comme dans ces rêves où l’on s’enfonce dans un tunnel qui s’ouvre sur le pays de « là-bas ».

Mais « là-bas », c’est déjà le soir. Les collines du plateau sont grises ; la glacière au toit de lauze est fermée. Nous ne verrons pas l’architecture interne de la citerne.

En redescendant de la glacière de Ville-de-Pietrabugno. Létang de Biguglia

Le soir, chez nos amis, le petit duc a chanté (comme il le faisait jadis chez nous à Trinité).