Maquis corse

Sur une lacune du vocabulaire français : le cas du pissenlit

Porto-Vecchio. Vue du port

Le printemps orageux de Porto-Vecchio n’est guère propice à la baignade à moins d’être un descendant de viking… Mais c’est un temps idéal pour la promenade dans le maquis.

Chêne vert dans le maquis

Je me balade dans un halo de noms : lentisques, cistes blancs de Montpellier, arbousiers, aphyllanthes… Il me semble que je vois mieux ce qui m’entoure quand je pose un nom sur une plante : au nom s’attachent tout de suite des détails caractéristiques… mais voici tout à coup des boules de pissenlit ou plutôt car ce n’est pas un nom une vague description.

J’ai lu un jour dans une flore que « la » fleur du pissenlit est en fait composée d’une multitude de minuscules fleurs serrées les unes contre les autres jusqu’à constituer une grande tache jaune bien attirante pour des insectes. Cette disposition dense se nomme le capitule (petite tête). Mais ce n’est pas le nom que je cherche car ce qui attire mon regard, c’est le moment où la couronne jaune est devenue une boule légère de graines prêtes à s’envoler. Cette image du pissenlit est fixée dans la mémoire des écoliers qui ont manipulé le dictionnaire Larousse : la couverture était ornée d’une belle jeune femme qui dispersait  les graines d’un pissenlit illustrant la devise « Je sème à tout vent » (des graines de savoir).

Celui qui approche voit les centaines de petites graines surmontées d’aigrettes qui donnent une allure plumeuse au pissenlit : de près on peut s’émerveiller comme devant une armée de drones miniaturisés. Ce sont du moins des appareils d’une technologie particulièrement efficace.

En anglais, on dit blowball boule à souffler, boule pour le souffle. C’est exactement cela qui manque au français car je ne me vois pas utiliser le mot pappus des botanistes, trop spécialisé.

Cette minuscule lacune dans mon vocabulaire  me fait penser à deux textes magnifiques. L’article poignant de la médiéviste Yvonne Cazal.

le grec ancien et le latin disposaient de mots pour décrire celle dont l’enfant est mort raconte-t-elle. Le substantif grec orphaneia désigne « le fait de perdre son enfant » ; il est construit sur l’adjectif orphanè, lequel s’applique à l’enfant ayant perdu ses parents mais aussi aux parents ayant perdu leur enfant. D’autre part, existait aussi le participe passé latin orbatus  dérivé de l’adjectif orbus que Félix Gaffiot traduit par « privé d’un membre de sa famille », lequel peut être un parent mais aussi un enfant. Orbus a disparu au moment du passage aux langues romanes, en dépit de l’importance centrale du thème de la Vierge devant son fils agonisant puis mort. (Cazal 2009). Quant à orphelin, il a perdu le sens général de « privé de » qui permettait de l’employer dans différents contextes pour se spécialiser et ne plus désigner que l’enfant privé de ses parents.

L’autre référence qui me vient à l’esprit, c’est le Vocabulaire européen des philosophies : Dictionnaire des intraduisibles. Seuil [2004], 1 532 p., dirigé par Barbara Cassin. Il s’agit de tout un lexique de termes philosophiques qui font difficulté car ils sont sans équivalents d’une langue à l’autre. Ces « intraduisibles » sont sans cesse retraduits afin de les comprendre mieux en sentant les différences des langues et des cultures. Pour prendre un exemple simple, la saudade est ainsi un mélange de nostalgie, d’incomplétude et de mélancolie propre à la culture portugaise, qui de nos jours renvoie au fado et en particulier à Amalia Rodriguez. Evidemment, ce qu’apprend le Dictionnaire c’est qu’à des mots isolés manquants correspondent des phrases et qu’on peut se consoler du manque de mots .

Laissons donc tournoyer les balles de souffles du pissenlit dans la brise.

Cassin Barbara 2004,Vocabulaire européen des philosophies : Dictionnaire des intraduisibles. Seuil.

Cazal Yvonne, 2009, « Nec jam modo mater, enquête sur une dénomination disparue pour désigner « la mère qui a perdu son enfant », La madre-The mother, Micrologus, Nature, Scienze e Società medievali, XVII, Florence, Edizioni del Galluzo : 235-253.

Les robes de haute couture dans les appartements Napoléon III du Louvre

Exposition Louvre Couture – Objets d’art, objets de mode (jusqu’au 21 juillet 2025)

Aussi fastueuse qu’artificielle, la mode des grands couturiers étale la richesse de vêtements immettables dans les appartements fastueux conçus pour Achille Fould, ministre de Napoléon III et dans le département des objets d’art.

D’ordinaire, je traverse cette aile du Louvre sans regarder Lustres, boiseries dorées, lourds rideaux de velours. Trop c’est trop !

Un des mérites de l’exposition est de mettre en scène le dialogue des couturiers et du musée. La robe de John Galliano 2006 est peut-être la plus fastueuse. Elle est assortie aux velours cramoisis des sièges, et rappelle discrètement les motifs des céramiques bleues d’Iznik.

Dior. Galliano (2004). La robe cramoisie
Tulipes et œillet, inspirés de la céramique d’Iznik

Montrée de façon tout aussi théâtrale, une robe que Galliano appelle « guerrière » feint un affrontement historique avec le roi-soleil dont le portrait figure en arrière plan :

Robe guerrière de Galliano

La mini-robe de Donatella Versace semble conçue pour un thé dans un petit salon Louis XVI.

Robe de Donatella Versace (2002-2003) assortie aux fauteuils de Georges Jacob (1777)

Le vêtement spectaculaire de Demna pour Balenciaga est en référence directe avec d’antiques armures.

Robe-armure de Demna à côté d’une armure acquise pour Louis XIV. Photo Steve Appel

Ma préférée est la robe de bal de Balenciaga installée dans la grande salle à manger des appartements de style Napoléon III. 

Robe de bal. Balenciaga. Dans la grande salle à manger

Solennelle, plus qu’époustouflante (comme disent les journaux de mode).

Ainsi le Louvre s’est mis à la mode. Il n’y a pas longtemps une exposition à Galliera était intitulée : Le musée pour demain. Depuis l’exposition Dior au Musée des Arts décoratifs, l’engouement du public n’a pas faibli. Au musée des Arts décoratifs, il fallait des heures de queue pour voir les robes de Van Herpen, représentée dans l’exposition du Louvre par une robe papillon !

Robe-papillon d’Iris Ven Herpen (2018-2019)

Cet infléchissement est salué par tous les journaux « Epoustouflant, Exposition-Evènement, A ne pas manquer ! ». Cependant une petite visiteuse américaine de 13 ans se lamentait hier soir au dîner sur les salles inaccessibles. Elle est fascinée par Vermeer et elle ne verra pas La Dentellière. Elle a étudié l’art égyptien et presque toutes les salles sont interdites d’accès, le personnel étant requis par l’exposition. Le musée, soucieux de « rajeunir son offre », a renoncé à assurer sa mission traditionnelle.

Architecture de l’ailleurs : l’Orient à Herblay (Ile de France)

Je vais à Herblay au vernissage d’une exposition d’un ami d’amis. Herblay est un de ces villages des bords de Seine, près de la forêt domaniale de Saint-Germain-en-Laye qui me semblaient loin de Paris, et qui à présent avec le réseau des trains rapides de banlieue sont tout proches. Je sors de la gare dans le fracas du rapide de Normandie. Herblay, Herblay… Le nom est quelque part dans ma mémoire mais je ne sais pas pourquoi. Préoccupée de ne pouvoir reconquérir le souvenir oublié, il me faut un petit moment pour trouver le chemin de la place de la Halle qui passe sous la voie de chemin de fer et s’en va vers la ville haute.

Puis quelque chose revient. J’avais entendu parler de la villa mauresque d’Herblay par mes amis qui y étaient souvent invités pour déguster un menu où des pintades figuraient régulièrement. En ce temps-là, je m’étais imaginée invitée moi aussi, bien que je ne connaisse pas le propriétaire de la villa. J’avais rêvassé à des soirs de printemps, aux convives installés autour d’une longue table, aux portes fenêtres ouvertes sur la Seine. Sur la terrasse, on avait sans doute allumé des flambeaux. L’hôte demandait à des serveurs de présenter les plats et ceux-ci défilaient de profil comme dans les banquets égyptiens :

Musée du Louvre. Peinture égyptienne. Porteurs d’offrandes

Ils apportaient des pintades rôties (combien ?) découpées sur de grands plateaux laissant le maître de maison verser le vin. A la fin du repas, on servait des corbeilles de fruits et des gâteaux de miel. Au loin, des péniches glissaient sur la Seine. Les peupliers de l’autre rive bougeaient doucement.

J’étais trop loin pour entendre le cliquetis des couverts, ou bien  j’avais fini par m’endormir et c’est en rêve que j’avais vu cette scène.

En arrivant à l’Etrange Galerie où j’étais conviée, le mystère s’est dissipé : l’hôte de la Maison Mauresque était le graphiste et photographe dont je venais voir l’exposition. C’est chez lui que mes amis dînaient autrefois pendant la belle saison. Christian Brieu présentait des images hybrides, à mi-chemin entre la photographie, le dessin à la main pour la rapidité du trait et le recours à l’IA. Nous avions à peu près le même âge. J’ai admiré sa capacité à s’approprier les nouvelles technologies.

Christian Brieu

Quant aux défilés des pintades, ils avaient cessé depuis 2012 quand la villa avait été vendue à Philippe Druillet, le dessinateur de bandes dessinées, qui l’avait à son tour vendue en viager à la ville, au prix de 500 000 €. Le Parisien expliquait que la maison était estimée à 1 M d’€ par les domaines, mais que l’artiste souhaitait  que ce témoignage de l’Orient fantasmé reste dans le patrimoine d’Herblay.

J’ai suivi la rue qui descend vers la Seine jusqu’au 2 quai du Génie où Victor Madeleine, dessinateur industriel, photographe et peintre avait dessiné cette maison après avoir visité l’exposition universelle de 1900.

Victor Madeleine. Reproduction d’un tableau représentant un bateau-lavoir que le quai d’Herblay
Herblay. Villa mauresque conçue par Victor Madeleine

Il n’était pas le premier. A partir des années 1830, un peu après la peinture et la littérature, le style « à l’oriental » s’était répandu, associé à des lieux de plaisirs, cafés des boulevards parisiens, établissements de bains, thermes, casinos à Trouville, Hendaye ou Aix-les-Bains, (Bernard Thoulier 2006). Cet orient érotique, c’est celui qu’évoque encore Proust en 1916 errant pendant le couvre-feu dans les rues de Paris avant d’aboutir au bordel-gay tenu par Jupien : « Je me trouvai sans m’en douter, en suivant machinalement un dédale de rues obscures, arrivé sur les boulevards. …  et me perdant peu à peu dans le lacis de ces rues noires, je pensais au calife Haroun Al Raschid en quête d’aventures dans les quartiers perdus de Bagdad. »

Herblay. Une fenêtre de la villa mauresque, depuis la rue du Val.

Entre temps, les villas inspirées par l’architecture de l’Afrique du Nord avaient colonisé Hyères, Cannes, Marseille, Toulon. Des architectes s’étaient spécialisés dans ce style comme Pierre Chapoulart. Je ne trouve pas dans leurs emprunts architecturaux, la moindre condescendance, ou invitation au libertinage (interprétation de l’Orient qu’Edward Said reproche à l’orientalisme). Victor Madeleine trouvait dans ce vocabulaire architectural  (arcs en fer à cheval, boiseries rouges, balcons largement ouverts sur l’extérieur, sens de la décoration) de quoi mettre à distance la pesante uniformité du style urbain parisien ainsi que la standardisation  des maisons en meulière que l’on trouve dans les villages du pourtour de Paris, mais je ne vois pas de traces d’une volonté de pouvoir dans son travail.

L’architecture moderne des bâtiments religieux mobilisent quelques signaux forts. Ainsi les minarets des mosquées :

Mosquée de Créteil

Pour les bâtiments civils ou administratifs, c’est heureusement l’idée de ponts entre les deux cultures comme on le constate à l’Institut du monde arabe de Jean Nouvel  ou bien au pavillon Habib Bourguiba.

Cité Internationale. Pavillon de Tunisie. Décor du street-artiste Shoof
Institut du monde arabe de Jean Nouvel

Décoré par un artiste post-colonial le street-artiste Shoof, le pavillon Habib Bourguiba célèbre la beauté de la calligraphie arabe. Il n’y a pas de séparation divisant l’Est et l’Ouest. Les architectes inventent un langage qui met les deux mondes en relation. Les architectes n’enferment pas leur vision dans un affrontement. Ils montrent plutôt  une « poétique de la relation » à l’œuvre, annonçant à la façon d’Edouard Glissant la culture mondiale de demain.

Brieu, Christian https://www.brieu.com/

Declety, Lorraine, La représentation de l’architecture islamique à Paris au xixe siècle : une définition de l’orientalisme architectural §

Base Mérimée : notice IA00075055.

Toulier, Bernard, 2006, « Un parfum d’Orient au cœur des villes d’eaux », Revue des patrimoines (n° 7, 2006) https://doi.org/10.4000/insitu.3069

Le Parisien, 5 octobre 2024, https://actu.fr/ile-de-france/herblay-sur-seine_95306/de-metal-hurlant-a-star-wars-le-mythique-philippe-druillet-expose-ses-oeuvres-dans-le-val-doise_61694294.html

Proust Marcel, rééd 2000, Le Temps retrouvé, Paris, Gallimard, Folio.

Said Edward W., trad. Et éd. 2005, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Paris, Le Point

L’Eglise de Gentilly et ses anges de bronze

Le weekend est fini et ça se ressent sur les routes d’Île-de-France. Les chaînes d’info répètent qu’il y a plus de 600 kilomètres de bouchons. Bison futé a vu rouge en vain car nous n’avons pas résisté aux dernières heures de soleil, pas plus que des millions de Parisiens. Aussi, nous voilà coincés dans la voiture. On arrive enfin au dernier bout d’autoroute, avec ses hauts murs graffités, là où l’autoroute croise le périphérique tout aussi bloqué et assourdissant. Juste avant le tunnel, on a l’impression que c’est Paris qu’on a mis en cage. Avec l’air irrespirable, il est hors de question d’ouvrir une fenêtre.

Arrivée de l’autoroute du Soleil. Paris

Apparaît alors sur la gauche un mince clocher au sommet duquel se trouvent quatre anges en bronze, aux larges ailes déployées.

Gentilly. Eglise du Sacré-Cœur

Depuis cet observatoire, les anges pourraient réconforter les automobilistes, mais ils inclinent la tête et ferment les yeux (peut-être pour signifier qu’ils sont étrangers à une civilisation qui a inventé le tourisme de masse et les embouteillages). On ne saurait trouver la raison de pareil emplacement, sinon de servir de repère aux automobilistes. De fait, lorsque je vois l’église, je suis contente. « Ça y est, nous arrivons à Paris, nous serons bientôt rentrés même s’il faut encore une heure pour les derniers kilomètres! »

Je n’étais donc jamais allée dans cet improbable lieu de culte surplombant des nœuds autoroutiers.

On peut cependant le visiter facilement en passant par la Cité universitaire Internationale et la passerelle du Cambodge qui enjambe le périphérique.

Après la première guerre mondiale, des capitalistes paternalistes avaient constitué une fondation nationale sans but lucratif, afin de bâtir une Cité universitaire internationale, destinée à promouvoir la compréhension entre jeunes du monde entier. Quand on pense aux prédateurs actuels, on peut trouver que ceux d’avant avaient parfois du bon, même s’ils expiaient peut-être l’argent gagné à Verdun en vendant des canons.  L’église a été édifiée dans ce cadre entre 1933 et 1936. Elle ne pouvait pas être dans la cité que son caractère laïc empêchait de privilégier des cultes, mais le clergé parvint à lever des fonds pour la construire tout près. Ce fut l’église du Sacré-Cœur de Gentilly, construite sur un plan en croix latine et dans un style néo-roman en béton armé. 

Cependant les étudiants de la Cité universitaire, n’y sont guère allés et encore moins après 1968. Elle a fini par être attribuée aux Portugais qui l’ont restaurée et qui réunissent des centaines de paroissiens pour les messes du dimanche.

Aujourd’hui le temps est radieux. Les cerisiers de la cité universitaire sont en fleurs.

L’allée de platanes aux jeunes feuilles est encore lumineuse.

Les jeunes gens préfèrent cependant les bains de soleil sur la pelouse.

Cité Universitaire. La Pelouse

Une passerelle en bois mène à Gentilly.

Malheureusement le Sacré-Coeur ouvre seulement le dimanche pour les messes. Nous nous contenterons de tourner autour du portail, d’admirer le grand Christ en majesté de Georges Saupique, si bien accordé à la démesure de l’église.

Portail de l’Eglise du Sacré-Coeur de Gentilly sculpté par Georges Saupique

Les habitants de Gentilly qui prennent la passerelle rejoignent leurs immeubles en suivant une petite allée coincée entre l’église et l’autoroute. Ils longent le terrain de joueurs de pétanque et les coins où des chaises ont été installées sous les cerisiers, juste sous le mur anti-bruit.

Gentilly, Gentilly de ma mémoire, c’est aussi la ruelle déserte que suivent Rémi et Vitalis une nuit de tempête de neige, à la recherche d’une carrière où s’abriter. La carrière est murée ; le vieux Vitalis mourra de froid protégeant Rémi dans ses bras, ce qui sauvera l’enfant. Pendant deux ans, Vitalis, ancien chanteur d’opéra célèbre, devenu un artiste des rues ambulant, aura été le père spirituel de Rémi et lui aura transmis son idéal moral. Sans famille a été un grand roman de mon enfance. Aujourd’hui, j’aime bien lire qu’Hector Malot le créateur de Sans Famille a été à la hauteur de ses personnages, militant sa vie durant pour l’abolition du travail des enfants et le droit des femmes de quitter leur mari.

Je ne sais pas où sont les carrières de Gentilly. La prochaine balade !

Bibliographie : https://passagedutemps.com/2020/06/28/la-cite-universitaire-100-ans-darchitecture-et-dutopie-universitaire/

Rue de Rome. La musique à Paris

Répétitiondu choeur Hugues Reiner pour le Requiem de Mozart. Derniers conseils

Deux mesures pour rien

« Attention, dit le chef, je compterai deux mesures pour rien. Le temps que tout se taise avant d’attaquer le Lacrymosa ».

Non ! C’est ridicule de dire deux mesures pour rien. Ces mesures, ce n’est pas un temps vide.  C’est un temps suspendu. Votre voix s’y anticipe.  Elles sont pleines de musique.

Ecoutez l’orchestre que vous allez prolonger et respirez ensemble. Le public doit respirer avec vous…

Mozart n’a pas écrit des notes

Vous savez que Mozart est mort avant d’achever son Lacrymosa. Sa dernière note c’est ce 4e la un peu haut pour vous. Il vaut mieux le crier ce la. Vous serez toujours plus justes qu’avec une note juste. Ne cachez pas le hurlement qui guette au fond de la musique de Mozart. Ne cachez pas la souffrance ; elle doit déchirer les auditeurs »

C’est aussi pour ces commentaires qu’on vient chanter dans le choeur de Reiner.

Un chœur amateur éprouve sans doute la métamorphose de l’interprétation davantage qu’un chœur professionnel Un bon chef le mène à ce moment où les notes sont devenues une ligne, où la ligne rejoint le fond de ses sentiments. Les quatre pupitres ne sont plus juxtaposés. Ils consonent et le chef sourit enfin. La veille du concert, il rappelle le programme de la fin d’année : « Mercredi, venez avec Le Stabat Mater de Dvorak. On attaque les premiers mouvements. Le déchiffrage, c’est votre affaire… «  Bref ! Un passage par la rue de Rome s’impose.

Rue de Rome : le royaume de la musique

La portion de la rue de Rome qui va de Saint Lazare à la ligne 2 est le royaume des marchands de musique depuis l’époque où le conservatoire supérieur était encore rue de Madrid. Luthiers, facteurs d’instruments à vent et librairies musicales alternent.

Un luthier. Rue de Rome
Les Instruments à vent de chez Feeling

Mon but est la petite librairie Arioso au numéro 45. Je marque une pause sur le trottoir où des bacs sont remplis de partitions à deux sous. Il y a toujours un flâneur, un musicien à la recherche d’une opérette, une soprane qui veut élargir son répertoire.

L’Eventaire d’Arioso au 45 rue de Rome

J’entre. Au rez-de-chaussée, on circule entre des colonnes de partitions qui vont jusqu’au plafond ; je ne me suis pas encore aventurée au sous-sol, dédié, je crois, à la flûte.

Pas besoin de demander un petit prix. La vendeuse propose spontanément une occasion : « Regardez celle-ci. Elle est impeccable. A quoi vous servirait le prix du neuf ? »

Je tremble qu’Amazone à qui les éditeurs vendent sûrement leurs partitions avec un rabais ou que le projet IMSLP (International Music Score Library Project) qui offre les partitions libres de droits aient raison d’Arioso qui a survécu aux années covid (grâce à l’aide de l’Etat) …

Le plaisir de feuilleter, d’échanger quelques mots sur les mérites d’une édition, de découvrir, vaut mieux qu’un catalogue en ligne.

Approche du printemps

C’était dans la forêt Les arbres étaient réduits à leurs branches.

Les feuilles desséchées, couleur de terre, avaient l’âge de la saison. Et rien ne verdissait encore sinon la mousse qui recouvrait les troncs.

Seulement si on se penchait, on découvrait les petites lances de brins d’herbe pâles qui essayaient de pousser la croûte des feuilles mortes.

Paris dans le mélange des langues

Pendant la semaine passée à Avranches, j’ai entendu parler français. De retour à Paris, je retrouve un bain de langues, un peu déconcertant parfois. Il y a évidemment, l’anglais, les langues asiatiques, l’espagnol et l’italien des touristes qui trainent leurs valises à roulettes à la recherche de leur location de vacances. Il y a aussi les langues africaines des ouvriers et des nounous, ou l’arabe des commerçants du marché. Bien sûr, le portugais des copines de ma concierge de l’immeuble. Maria m’a pourtant raconté qu’on se moquait de son accent quand elle revient au pays pour les vacances. Paris parle étranger. Parfois cela ne va pas sans malentendu. Je n’ai pas réussi à m’entendre avec un vendeur vietnamien qui croyait que je l’interrogeais sur la quantité de nems que je désirais acheter, alors que je demandais le prix à la douzaine.

Parfois, des amis s’inquiètent des langues que les Parisiens parleront dans 30 ans !

Bien sûr, tout au long de l’histoire, Paris, ville-monde a été un creuset de langues ce que raconte fort bien le livre de Gilles Siouffi, sous le joli titre de Paris Babel.

L’italien de la cour s’est ainsi renforcé après le mariage de Catherine de Médicis avec Henri II. On ne compte plus alors les mots qui pénètrent le français, que ce soit dans le domaine de la guerre  (alarme, escarmouche, cartouche, attaquer, etc.), de la finance (banque de banca  comptoir de vente banqueroute, crédit, faillite, etc.), de la peinture (coloris, profil, miniature), de la musique (cantatrice, concerto, adagio), de l’architecture (belvédère, appartement, balcon, chapiteau, etc.).  Cette importation massive a été moquée par les grammairiens du 16e . Henri Estienne (1528-1598), un imprimeur protestant érudit, raille le jargon de la cour dans un pamphlet célèbre, Deux dialogues du nouveau français italianizé, et autrement desguizé, principalement entre les courtisans de ce temps. De plusieurs nouveautez qui ont accompagné ceste nouveauté de langage. De quelques courtisianismes modernes et de quelques singularitez courtisianesques (1578).

Aujourd’hui l’arabe joue un grand rôle comme le rappelle Jean Pruvost l’auteur du malicieux Nos ancêtres les Arabes, ce que le français doit à la langue arabe. Les gens âgés associent arabe et mots dépréciatifs du temps de la colonisation, gourbi (vieilli), mais aussi bled, kasbah, soukh, Il faudrait rendre aux élèves des banlieues l’histoire des mots d’origine savante : algèbre, zéro, algorithme, ou des termes d’astronomie comme zénith. Il faudrait rappeler les fruits et les fleurs venus de l’autre côté de la Méditerranée : abricot,  jasmin, artichaut, aubergine souvent passés par l’espagnol comme naranja, venu de l’arabe narandj.  On trouve aujourd’hui des expressions venues des cités qui paraissent encore exotiques :  avoir le seum, pour être en colère, avoir le cafard, de l’arabe semm, synonyme de venin ;  ou bien hass l’expression signifiant la honte, la prison, la galère Tellement la hass tu fais n’importe quoi, tu bosses comme un âne — (Rohff, Paroles de la chanson, La Hass, 2005)  De l’arabe hassd (volonté de nuire). Wiktionnaire. Ou le célèbre kiffer (de «kif»), aimer, raffoler.

Pour ma part, je suis surtout frappée par l’anglais… Je pourrais noter les mots de la radio. Rien que pendant une heure, j’ai entendu spoiler, les people, les smartphones, faire le buzz… En rentrant par le métro, j’ai pu voir des expressions non traduites en anglais. Le féminisme des grandes marques se dit stand up… « levez-vous ? Révoltez-vous ? Dressez-vous ? ou finalement stand up. Même si les Français commencent à savoir un peu d’anglais, beaucoup ne sont pas à l’aise, mais le féminisme des jeunes passe par l’anglais

8 mars 2025. Dans le métro

Et cette maison du rêveur, pourquoi l’anglais suscite-t-il un désir plus fort d’aller la voir ?

Bon, c’est la balade d’une observatrice grognon des petits faits. L’essentiel, on le sait se passe ailleurs… Mais je connais le triomphe de l’anglais pour les publications scientifiques. Un jeune chercheur qui rédige en français est quasiment hors course !

Dans les grandes entreprises aussi les cadres doivent manier l’anglais. ENGIE anonce la montée en compétence en anglais ?

Dans un contexte de mondialisation croissante, maîtriser l’anglais devient un atout incontournable pour toute entreprise cherchant à collaborer efficacement à l’international. C’est le défi auquel ENGIE a été confronté lorsqu’une équipe anglophone a intégré son organisation. Pour fluidifier les échanges et garantir une collaboration harmonieuse entre équipes, ENGIE a fait appel à YESNYOU. Découvrez comment les équipes d’ENGIE ont pu monter en compétence en anglais et relever ce défi avec succès, grâce à des formations adaptées.

Et je me suis laissé raconter que dans certaines entreprises, les réunions se passent en anglais même lorsqu’il n’y a que des Français. C’est encore une sorte de comédie qui se joue là : pour bien des participants, s’exprimer en anglais prévaut sur ce qu’ils ont à dire et leur souci de représentation prévaut sur l’efficacité à leur pensée. Mais c’est sans doute une période de transition.

Crèche. Paris 16e

Les bébés de demain seront de parfaits bilingues !

PRUVOST Jean, 2017, Nos ancêtres les Arabes. Ce que notre langue leur doit, Paris, JC Lattès.

SIOUFFI Gilles, 2025,Paris-Babel, Arles, Actes Sud.

Chiharu Shiota. L’âme tremble

Grand-Palais ;11 décembre 2024-19 mars 2025

L’art textile est à la mode, mais Chiharu Shiota est à part et c’est pourquoi tout le monde court voir son exposition au Grand Palais. Ce qui la rend incomparable, c’est qu’elle tourne le dos à l’art décoratif des grandes tapissières dont j’ai visité récemment les expositions. Elle est différente. Des questions primordiales sous-tendent son œuvre : où se trouve notre âme ? Où va-t-elle après la mort ? Qu’est-ce que ce fil de la vie ? Que signifient les rêves… ? Ces questions paraissent enfantines car la plupart des personnes les refoulent à l’âge adulte. Au milieu de l’exposition, Chiharu Shiota nous invite en écho à son travail à écouter des vidéos d’enfants de 10 ans interrogés sur la couleur des âmes ou sur leur lieu d’existence après la mort.  D’autres interrogations renvoient au déracinement d’une Orientale venue vivre à Berlin : que signifie une vie entre deux mondes (expérience qui fait écho aux réfugiés des guerres et aux migrations économiques de masse de notre époque, et qu’on ressent devant l’installation d’une centaine de valises :

Chiharu Shiota. Searching for destination

Délicat, intime et monumental

Chiharu Shiota utilise un matériau humble, le fil de coton, et un jeu de couleurs appauvri : de toutes les teintes ne restent que le rouge, le noir et le blanc, mais avec ce matériau modeste, elle construit un monde monumental. Il a fallu des dizaines de kilomètres de fils pour l’exposition du Grand Palais !

On est accueillis par des formes blanches suspendues au-dessus de l’escalier des Arts qui mène à l’exposition, des formes légères de coton traversées par la lumière : des bateaux ? Des ailes d’oiseaux ? Des plumes. Le catalogue explique que le blanc est une couleur dont Chiharu Shiota n’use que depuis 2017 quand elle a survécu à un cancer.

Chiharu Shiota. Des bateaux blancs

Puis, on suit tout son parcours, l’école où elle apprenait la peinture abstraite dans les années 1990, les premières installations avec d’immenses robes lavées qui dégouttent. Elle rend visible le rapport au temps qui tombe goutte à goutte du tissu ; puis c’est l’invention de la technique qui la fit connaître : des milliers de fils monocolores connectés entre eux.

Dans la pièce rouge, des barques ou pirogues en fil de fer sont entourées par une nuée enveloppante, accrochée au mur et montant jusqu’au plafond.

Chiharu Shiota. Incertain Journey 2019. Fil rouge et châssis métallique

Une femme traverse un couloir étroit ne sachant trop si les cocons qui entourent les barques sont protecteurs ou inquiétants, si les barques sont mortuaires ou si elles permettent de voyager.

Ces fils rouges sont inquiétants parfois ; ils s’apparentent à la prolifération du cancer qui traverse le corps malade :

Chiharu Shiota Réseau des veines ou prolifération de la maladie

Dans la chambre noire, quelque chose est arrivé : il y a un piano brûlé; désormais silencieux ; une ombre dense formée par des fils métalliques inextricablement embrouillés, enchevêtrés. Les chaises des spectateurs, sont restées là, vestiges d’une salle de récital abandonnée. Le noir est-il simplement un signe de mort, ou bien le fantôme de la musique est-il là, les fils noirs représentant la résonance des sons calcinés qui se prolonge après leur disparition comme si la musique était une lamentation silencieuse devant la perte qui est liée à notre condition humaine ?

Chiharu Shiota, 2022. In Silence

A côté de ces installations monumentales, une œuvre me tient à cœur : deux robes immaculées accrochées dans une caisse aux parois de verre, entourée d’une toile de fil noir (comme si une doublure du moi subsistait prisonnière, ou bien était demeurée là et s’était peu à peu couverte de poussière.) Un peu de lumière parvient à s’infiltrer

Une présence dans l’absence, dit elle (Connaissance des Arts, p. 33)

Chiharu Shiota m’a piégée dans son nouveau dispositif illusionniste, un miroir dont je n’ai pas réalisé tout de suite la présence. Grâce au miroir, je m’aperçois tout à coup dans le monde des ombres.

Connaissance des Arts, Hors série : Chiharu Shiora. The soul trembles
https://passagedutemps.com/2022/04/18/chiharu-shiota-entre-les-fils/

La Maison Dorée

Les Grands Boulevards (Madeleine, Capucines, Italiens, Montmartre, Poissonnière) ont été créés sous le règne de Louis XIV après la suppression de l’enceinte de Louis XIII, débordée depuis longtemps par des constructions informelles. La partie la plus chic de cette succession de boulevards, c’est le boulevard des Italiens, ou tout simplement le Boulevard.  Tout au long du 19e siècle, et jusqu’à la Grande Guerre, les élégants l’arpenteront – Incroyables et Merveilleuses sous le Directoire, Gandins à la Restauration, Dandys, Lions sous l’Empire.


Eugene Lami-Boulevard-des-italiens-a-paris-la-nuit.(Wahoo.Artcom)

De grands restaurants s’étaient ouverts. Au numéro 20, le café Hardy célèbre dès 1814 allait devenir le restaurant de la Maison Dorée, le café Riche repris par Bignon en 1847, Le glacier Tortoni ouvert au début de l’Empire et situé à l’angle de la rue Taitbout jouxtait la Maison Dorée. Tout près, place de l’Opéra, on trouvait le Café Anglais… La Maison Dorée a été bâtie par l’architecte Victor Lemaire ; c’est moins sa

La Maison Dorée. Aujourd’hui banque Parisbas

façade vaguement renaissance qui faisait la réputation de l’immeuble que la dorure des balcons et les  encadrements des baies. D’où le nom que lui avait donné le public.

Elle était décorée de frises qu’avaient sculptées Jean-Baptiste Lechesne, Jean-Baptiste Jules Klagman, Georges Jules Garraud et Pierre Louis Rouillard. Des branches de chêne recourbées en volutes se déployaient tout autour de l’immeuble et abritaient oiseaux, cerfs, sangliers et chiens de chasse. On venait aussi pour l’ameublement intérieur, les glaces, les médaillons, les boiseries et partout la lumière éblouissait.

Maison Dorée. Frise

La Maison Dorée attirait l’aristocratie. Les journalistes à succès et les hommes de lettres y venaient aussi. « Le gaz y flambait, les bouchons de champagne sautaient et rien qu’en s’ouvrant les pianos jouaient tout seuls (Georges Cain, Coins de Paris, 1910)… Voici un des menus des dîners offerts par Alexandre Dumas en 1844 après la parution des Trois Mousquetaires :

Menu d’un dîner de quinze personnes offert par M. Alexandre Dumas, en la Maison-dorée, le 10 novembre.

Deux potages.
Consommé de volaille.
Tortue.

Hors-d’oeuvre.
Petites timbales de nouilles au chasseur.

Deux relevés.
Saumon Chambord.
Filets de boeuf financière.
Deux entrées.
Mauviettes en caisse aux truffes.
Suprême de volaille.

Rôtis.
Cailles, perdrix, ortolans.
Haricots verts sautés.
Gelée noyaux, garnie d’abricots.

Dessert.
Fruits de saison.

Vins.
Premier service : Saint-Julien et Madère.
Deuxième service : Château-Larose, Corton, Clos-du-Roi.
Troisième service : Champagne, Cliquot, Château-Yquem.

Swann à la recherche d’Odette

Parmi les fantômes qui hantent le boulevard des Italiens, Swann est celui qui me tient le plus à cœur. Il parcourt un boulevard assombri comme on en visite dans des cauchemars

D’ailleurs on commençait à éteindre partout. Sous les arbres des boulevards, dans une obscurité mystérieuse, les passants plus rares erraient, à peine reconnaissables. Parfois l’ombre d’une femme qui s’approchait de lui, lui murmurant un mot à l’oreille, lui demandant de la ramener, fit tressaillir Swann. Il frôlait anxieusement tous ces corps obscurs comme si parmi les fantômes des morts, dans le royaume sombre, il eût cherché Eurydice.

Cette quête nocturne fait basculer Swann : le plaisir que lui donnait sa relation avec une jeune femme élégante est remplacé par le besoin anxieux de retrouver immédiatement cette femme. L’angoisse qui l’étreint est le début de l’amour qui va le torturer pendant des années.

Il poussa jusqu’à la Maison Dorée, entra deux fois chez Tortoni et, sans l’avoir vue davantage, venait de ressortir du Café anglais, marchant à grands pas, l’air hagard, pour rejoindre sa voiture qui l’attendait au coin du boulevard des Italiens, quand il heurta une personne qui venait en sens contraire : c’était Odette ; elle lui expliqua plus tard que n’ayant pas trouvé de place chez Prévost, elle était allée souper à la Maison Dorée dans un enfoncement où il ne l’avait pas découverte, et elle regagnait sa voiture.
Elle s’attendait si peu à le voir qu’elle eut un mouvement d’effroi. Quant à lui, il avait couru Paris non parce qu’il croyait possible de la rejoindre, mais parce qu’il lui était trop cruel d’y renoncer.

Il monte dans la voiture d’Odette disant son cocher de suivre. Elle a un bouquet de catleyas, dans l’échancrure de son corsage. Après un écart du cheval, qui a déplacé les fleurs, Swann lui dit : « Cela ne vous gêne pas que je remette droites les fleurs de votre corsage qui ont été déplacées par le choc. J’ai peur que vous ne les perdiez, je voudrais les enfoncer un peu. Elle, qui n’avait pas été habituée à voir les hommes faire tant de façons avec elle, dit en souriant : – Non, pas du tout, ça ne me gêne pas. C’est à compter de ce moment que faire l’amour, pour eux, se dira « faire catleya ». Plus tard, quand leur relation se disloquera, Swann interroge Odette sur cette soirée. Par bêtise, parce qu’elle n’a même pas conscience de sa cruauté, elle avoue qu’elle était avec son rival pendant qu’il la cherchait :

C’est vrai que je n’avais pas été à la Maison Dorée, que je sortais de chez Forcheville. J’avais vraiment été chez Prévost, ça c’était pas de la blague, il m’y avait rencontrée et m’avait demandé d’entrer regarder ses gravures. Mais il était venu quelqu’un pour le voir. Je t’ai dit que je venais de la Maison d’Or, parce que j’avais peur que cela ne t’ennuie. Tu vois, c’était plutôt gentil de ma part. 

Le nom de la Maison Dorée symbolise désormais la non-existence de ce que Swann croyait être le fondement solide de son amour.

Si maintenant il se détournait chaque fois que sa mémoire lui disait le nom cruel de la Maison Dorée, ce n’était plus, comme tout récemment encore à la soirée de Mme de Saint-Euverte, parce qu’il lui rappelait un bonheur qu’il avait perdu depuis longtemps, mais un malheur qu’il venait seulement d’apprendre.

Ainsi, le nom de Maison Dorée me rappelle la silhouette un peu voûtée de Swann qui se hâte dans l’ombre trouée par les dernières lueurs des restaurants. C’est  comme si je me souvenais de ce que m’avait raconté une personne réelle… En fait, il n’y a pas de différence : la fiction de Proust est bien plus vivante pour moi que les récits de mes amis.

Camille Pissarro. Le boulevard Montmartre de nuit. National Galley

Aujourd’hui, le 20, boulevard des Italiens joue mal son rôle. Il ne reste rien des émotions qui se sont accumulées dans cet endroit, la joyeuse foule des dîneurs, l’excitation des spectacles, les rencontres. Depuis 1976, la banque BNP Paribas s’est installée dans la Maison Dorée et y a placé sa division internationale. La banque a conservé la façade et a tout changé à l’intérieur à coups de faux plafonds en placo plus ou moins isolant, de pvc et de parois de verre. Ça s’appelle, paraît-il le façadisme.

La Maison Dorée n’est donc que cela. Les balcons qui ont perdu leurs dorures éblouissantes sont semblables à tous les balcons. Les vitrines sont pareilles à toutes les vitrines des banques du 21eme siècle, avec leurs grandes vitres couleur fumée, leurs Stickers vigipirate ; et un graffiti pollue la pelle Starck chargée de raconter l’histoire du lieu.

BNP Paribas ancien emplacement de la Maison Dorée

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8458101p/f1.zoom.r=maison%20dorée.langFR

Deux grandes dames de l’art textile : Olga de Amaral, Tamara Kostianovsky

Pénélope et Philomène étaient cantonnées aux ouvrages de dames, même si elles avaient appris à ruser avec la violence des hommes. La Philomèle d’Ovide utilise sa toile pour faire savoir à sa sœur les actes exécrables commis par son beau-frère, Térée, qui l’a violée et lui a coupé la langue pour l’empêcher de raconter ce qui s’était passé. Pénélope invente la ruse du linceul tissé le jour et détissé la nuit pour repousser les prétendants… Enfermées dans leurs gynécées, ces femmes tissent leur destin. Dans les années 60, le rôle des fileuses chantées par Jacques Douai est plus contraint, plus passif :

File laine, filent les jours,
Garde ta peine et mon amour…

Les hommes guerroyaient, les femmes attendaient. Leur destin était l’humilité et la patience. On avance si lentement pour faire une tapisserie ! Il faut enfiler des milliers de fils sur le métier à tisser ; il faut  des heures et des heures pour les allers-retours de la navette !

Plus tard, les hommes peignaient, sculptaient et les femmes passaient leurs jours à des ouvrages d’aiguille ou à des métiers plus artisanaux qu’artistiques (ils se poursuivent aujourd’hui, presque inchangés depuis l’aube de l’humanité et on rencontre toujours des brodeuses et des tisserandes de la Turquie à la Chine, et aux peuples autochtones d’Amérique). Les femmes font des linges  pour couvrir les corps, des cordes pour lier des ennemis, des tentures, et des tapis pour réchauffer les murs et les sols. Les hommes s’adonnent à l’Art.

Des heures et des heures de travail qui aboutissent à ces tuiles de couleur pâle (Olga de Amaral 2025)

L’art contemporain a pourtant modifié la frontière de l’art. Le manifeste du Bauhaus, affirmait qu’il n’y a pas de différence essentielle entre l’artiste et l’artisan.

Architectes, sculpteurs, peintres ; nous devons tous revenir au travail manuel, parce qu’il n’y a pas «d’art professionnel». Il n’existe aucune différence, quant à l’essence, entre l’artiste et l’artisan. L’artiste n’est qu’un artisan inspiré. C’est la grâce du ciel qui fait, dans de rares instants de lumière et par sa volonté, que l’œuvre produite de ses mains devient art, tandis que la base du savoir-faire est indispensable à tout artiste. C’est la source de l’inspiration créatrice.
Formons donc, une nouvelle corporation d’artisans, sans l’arrogance des classes séparées et par laquelle a été érigée un mur d’orgueil entre artisans et artistes. Nous voulons, concevons et créons ensemble la nouvelle construction de l’avenir, qui embrassera tout en une seule forme : architecture, plastique et peinture, qui s’élèvera par les mains de millions d’ouvriers vers le ciel du futur, comme le symbole cristallin d’une nouvelle foi. » Walter Gropius Weimar, Avril, 1919.( https://www.articule.net/2019/06/30/walter-gropius-manifeste-du-bauhaus-1919/)

Malgré ses idées progressistes, cependant, Gropius, effrayé par l’afflux des femmes supposé nuire à la réputation de l’école, durcit les critères d’admission et oriente systématiquement les jeunes filles vers l’atelier textile. Cette activité est considérée comme moins prestigieuse. Mais enfin cette rentrée, on célèbre à Paris en même temps Tamara Kostianovsli au Musée de la chasse, Olga de Amaral à la Fondation Cartier et Chiharu Shiota au Grand Palais (Nous irons revoir bientôt le travail de cette dernière à l’exposition du Grand Palais).

Olga de Amaral à la Fondation Cartier

J’aime les matières travaillées par Olga de Amaral, laine, lin, coton,  parfois plastic, variées à l’infini, tantôt austères, tantôt précieuses. Mêlant fils et matériaux divers, l’artiste imagine des tissus qui peuvent quitter les murs pour se déployer du plafond au sol.

Le ruissellement est particulièrement joli ce lundi de janvier ensoleillé où la lumière se prend dans les fils comme dans une pluie d’été. J’ai mal regardé et je ne sais pas comment ces milliers de fils sont rendus suffisamment rigides pour rester tendus.

J’apprécie l’entre-deux des œuvres entre tissu et sculpture.

J’admire les harmonies d’Olga de Amaral, tantôt pauvres et terreuses, tantôt mêlant le violet sombre et l’orange des flammes (peut-être  empruntées aux Indiens de Colombie)

Ce qui serait un élément décoratif sur un vêtement ou dans des tresses, impressionne en format de trois mètres. Parfois aussi, Olga de Amaral joue d’une seule couleur dominante dans une quête de poésie cosmique. 

Je me rends compte que la révélation de l’importance de son travail tient beaucoup à sa monumentalité. Leur dimension arrache ces œuvres à l’artisanat, les apparente aux recherches des artistes qu’on dit importants. Cependant, comme pour la peinture abstraite de cette époque, souvent, je trouve à admirer, sans être très émue par cet art d’ornement.

Tamara Kostianovsky (Musée de la Chasse : automne 2024)

Des souches qui, dès qu’on approche, se révèlent être constituées d’étoffes pliées, tordues et collées. Ce sont souvent des chemises ou des pantalons d’homme de couleur pastel.

… dont Tamara Kostianovsky a même gardé les boutons :

Ce sont aussi des fleurs et des branches de fausses tapisseries 18e, faits à partir de la récup de tissus froissés :

… des oiseaux exotiques dont les plumes sont découpées dans de vieilles étoffes :

Cet art charmant et humoristique du trompe-l’œil se transforme en quelque chose de plus inquiétant avec des carcasses d’animaux à la Rembrandt ou à la Soutine. Les innocents oiseaux du Paradis laissent place à des animaux dépecés et suspendus à des crocs de boucherie.

Le goût des beaux décors 18ème siècle cacherait-il quelque chose de pervers ?