On y parvient au milieu d’un intense transit de voitures et de camions par le pont de Créteil qui joint Créteil et Saint-Maur-des-Fossés. Je croyais que Créteil, c’était la banlieue moche, les barres d’immeubles bon marché, vieux avant d’être achevés. Or, comme le promet le joli petit guide de Parigramme (Autour de Paris, l’Aventure, de J.-C. Napias), les îles sont une petite portion de presque campagne en pleine ville.
Berge De l’île Brise-Pain
Un escalier descend du pont de Créteil et permet d’entrer dans l’espace des quatre îles (quatre, ou une, car si on ne fait pas attention, on ne sait pas si on est encore sur l’île Brise-Pain ou déjà sur Sainte Catherine et peut-être dans l’île de la Guyère).
Bien sûr, il y a une file de maisons des deux côtés de l’eau, mais elles sont enchâssées dans les arbres, d’énormes platanes, des châtaigniers, encore nus en février, mais qui doivent former une ombre dense en été. Du côté de la levée de terre, on voit des maisons bourgeoises,
Ile des Ravageurs. Villa des Otats
Au bord du canal, ce sont parfois des cabanons, des hangars aux toits couverts de mousse, des pontons abimés par l’humidité ; parfois des bâtiments contemporains :
Ile Brise-Main. Maison contemporaine
Les haies de bambous font leur apparition et on se retrouve en Asie :
Bambous en Val-de-Marne
Au bout du chemin, un club de voile et kayaks, à vrai dire tristement solitaire en cette période de Covid.
Nous voici sur la passerelle de la Guyère, je crois, à observer les ragondins. Si au lieu de les appeler ragondins, on disait rats de rivière, ils me feraient un peu peur. Ils sont énormes et assez familiers.
Ile de Créteil. Un ragondin
Celui d’en face au pelage couleur d’hiver brun, gris, roux fouille tranquillement dans les racines et notre présence ne l’inquiète pas du tout.
Dans la famille Ragondin, je demande le fils
Juste avant la passerelle, un cercle d’hommes d’une soixantaine d’années est rassemblé autour d’un pêcheur. J’ai demandé ce qu’on pouvait attraper :
– Des ablettes, des goujons.
– Alors le cormoran vous fait concurrence ? » (Un cormoran venait de sortir du canal, un poisson dans le bec et de retourner se percher sur les branches hautes d’un arbre. De là, il observait le canal).
– Il y a en a pour tous.
Le pêcheur doit avoir raison car ragondins, cygnes, canards, poules d’eau et cormorans cohabitent sans bagarre dans cet endroit nommé l’Abreuvoir, où l’eau s’élargit en petit étang. Et j’ai l’impression que la communauté des pêcheurs passe plus de temps à converser et à regarder le canal qu’à prendre des poissons.
– De toute façon, on les relâche !
– La rivière se porte bien, grâce à nous les pêcheurs. On l’entretient vous savez. On nettoie les berges.
– Ça se voit.
– On vient même la repeupler en alevins quand il n’y en a plus assez.
– Et cet endroit merveilleux, il est classé ?
– Je ne crois pas, mais on a un bon maire. Laurent Cathala, on peut dire ce qu’on veut, mais c’est un bon maire. D’ailleurs, il en est à son huitième mandat. Les tours, c’est pas joli, joli, mais il fallait bien loger les gens et il a préservé le vieux Créteil. Et les îles aussi. Rien n’a changé ici depuis des dizaines d’années, croyez-moi, je suis d’ici.
………
Un des charmes de la saison, c’est le ciel. Il était nuageux. Trois gouttes de pluie et soudain il est devenu clair. L’eau s’est mise à briller, les moustaches des ragondins à resplendir au soleil, les passereaux à pépier dans les arbres et même les affreuses perruches vertes qui chassent les oiseaux locaux – plus petits – criaient de plaisir.
Bibliographie
J.-C. Napias, 2017, Autour de Paris, l’Aventure, Paris, Parigramme.
… Et bien sûr, le poème de Hugo que j’ai mis en ligne dans mon article sur l’île Fanac a été écrit dans ces îles, plus précisément à l’auberge du Cochon de Lait située près d’un bateau-lavoir. Je dois ma science toute neuve à un blog : https://www.salutbyebye.com/chemin-halage-creteil-iles-marne/
Et merci à Miriam Panigel qui a replacé la villa rose sur son île !
(Rue des Bordes, Chènevières sur Marne. Transport en commun : ligne A jusqu’à Sucy Bonneuil, puis bus 308 Site internet : francilianes.fr).
L’Asinerie
Sur le plateau qui domine la Marne, c’est un terrain enclos, pauvre, à la fois caillouteux et très boueux. On est presque en ville, au bout d’une zone industrielle et non loin de pavillons et de tours. L’Asinerie Francilianes installée aux frontières de la capitale à côté d’agriculteurs bio qui cultivent et vendent leurs légumes, a pourtant l’air en pleine campagne.
Personne ne va plus à dos d’âne ; on ne confie plus de charge aux ânes, on ne leur fait plus tirer les roulottes. Que font ces bêtes dans le pré ? Le panneau explicatif nous fait rire qui évoque les bains de lait de Cléopâtre. Un peu de légende permet de vendre des produits de beauté qui nourrissent, hydratent, raffermissent la peau. Et puis, les ânes attirent les enfants et Francilianes a su nouer des partenariats avec les écoles.
Un couple s’est approché avec du pain ou des carottes (ce qui est pourtant interdit) : les ânes se pressent contre la barrière. Ils nous laissent caresser leur tête velue, toucher leurs longues oreilles. Je croyais que leur poil serait rêche, mais il est très doux.
Herbes brillantes de l’autre côté de la vitre
Ce jour-là, il faisait froid. Au bout du champ des ânes, l’étang était gelé. L’eau, montée avec les dernières pluies, emprisonnait sous une croûte de glace les herbes vertes d’un hiver clément. Je me suis approchée, fascinée : les herbes immobilisées derrière la vitre de glace qui les protégeait du vent avaient conservé leurs couleurs brillantes. Elles semblaient flotter comme la chevelure verte d’une Ondine symbolisant les sortilèges d’un amour inaccessible.
Celui qui rêve d’une rencontre avec la beauté naturelle peut se perdre pour la première des ondines venue, une petite fée aux yeux clairs qui attend qu’un jeune homme la délivre de la solitude : « Viens, viens à moi ! Brise ma prison de verre, cet écran qui nous sépare ».
Et déjà le pêcheur a mis le pied dans l’onde Pour suivre le fantôme au regard fascinant : L’eau murmure, bouillonne et dévie
« De ma bouche bleuâtre, Viens, je veux t’embrasser, Et de mes bras d’albâtre T’enlacer, Te bercer, Te presser !
« Sous les eaux, de sa flamme L’amour sait m’embraser. Je veux, buvant ton âme, D’un baiser M’apaiser, T’épuiser !… »
Théophile Gautier, « L’Ondine et le Pêcheur » in Poésies diverses, 1838 – 1845.
Heureusement, la fée de la mare de Chènevières ne peut guère avoir plus que la taille d’une main et l’ensorcelé qui ne résisterait pas à son appel ne risque pas la noyade dans dix centimètres d’eau. Tristement revenu de son illusion, les pieds mouillés, une touffe d’herbe terne entre les mains, il attrapera peut-être un rhume…
Et du même coup, l’ histoire de la touffe d’herbe, qui voulait prendre vie, se racornit et disparaît sans avoir eu le temps d’exister.
Si conte il y a, c’est celui, écologique, d’un talus couvert de végétation qui anime un peu l’extrémité du pauvre champ des Bordes. Ce talus, expliquent nos amis, est en fait une décharge sauvage d’entrepreneurs peu soucieux de payer des taxes à la déchetterie. Quelques années ont passé et les gravas sont recouverts d’herbe et de buissons. Puissance de la nature
Je suis revenue avec un appareil photo pour photographier ânes et petite mare, mais l’Asinerie Franciianes était fermée et il avait tant plu que les chemins qui font le tour de l’enclos étaient impraticables sans bottes. Je me contenterai de deux photos de broussailles en attendant le printemps.
Premières feuilles
La fin du mois de janvier n’est pas encore là et déjà apparaissent quelques feuilles au bout des branches de buissons. Nous reviendrons au printemps rendre visite aux fermières qui dirigent l’exploitation.
En flânant sur les bords de la Marne entre Joinville et Champigny, on remonte les années jusqu’à l’époque des canotiers, des villas à la normande et des guinguettes.
La lavandière de Créteil
Avant, le milieu du siècle, la Marne était moins fréquentée bien que Victor Hugo raconte une aventure galante avec une lavandière… dissimulant fort peu sous la grâce du rythme du battoir et des rappels mythologiques ce qu’on soupçonnerait aujourd’hui d’être de la drague répréhensible
Sachez qu’hier, de ma lucarne, J’ai vu, j’ai couvert de clins d’ yeux Une fille qui dans la Marne Lavait des torchons radieux.
Près d’un vieux pont, dans les saulées, Elle lavait, allait, venait ; L’aube et la brise étaient mêlées À la grâce de son bonnet.
[…] Elle accrochait des loques blanches, Je ne sais quels haillons charmants Qui me jetaient, parmi les branches, De profonds éblouissements.
Ces nippes, dans l’aube dorée, Semblaient, sous l’aulne et le bouleau, Les blancs cygnes de Cythérée Battant de l’aile au bord de l’eau.
Des cupidons, fraîche couvée, Me montraient son pied fait au tour ; Sa jupe semblait relevée Par le petit doigt de l’amour.
On voyait, je vous le déclare, Un peu plus haut que le genou. Sous un pampre un vieux faune hilare Murmurait tout bas : casse-cou !
Je quittai ma chambre d’ auberge, En souriant comme un bandit ; Et je descendis sur la berge Qu’une herbe, glissante, verdit.
Je pris un air incendiaire, Je m’ adossai contre un pilier, Et je lui dis : – « Ô lavandière ! (Blanchisseuse étant familier)
« L’oiseau gazouille, l’agneau bêle, Gloire à ce rivage écarté ! Lavandière, vous êtes belle. Votre rire est de la clarté.
«Je suis capable de faiblesses. Ô lavandière, quel beau jour ! Les fauvettes sont des drôlesses Qui chantent des chansons d’amour.
«Voilà six mille ans que les roses Conseillent, en se prodiguant, L’amour aux cœurs les plus moroses. Avril est un vieil intrigant.
« Les rois sont ceux qu’adorent celles Qui sont charmantes comme vous ; La Marne est pleine d’ étincelles ; Femme, le ciel immense est doux. « Ô laveuse à la taille mince,
Qui vous aime est dans un palais. Si vous vouliez, je serais prince ; Je serais dieu, si tu voulais. » – La blanchisseuse, gaie et tendre,
Sourit, et, dans le hameau noir, Sa mère au loin cessa d’ entendre Le bruit vertueux du battoir.
Les vieillards grondent et reprochent, Mais, ô jeunesse ! Il faut oser. Deux sourires qui se rapprochent Finissent par faire un baiser.
Je m’ arrête. L’ idylle est douce, Mais ne veut pas, je vous le dis, Qu’ au-delà du baiser on pousse La peinture du paradis.(1865, Choses écrites à Créteil)
L’ïle Fanac à Joinville-le-Pont
La Marne devient accessible aux Parisiens en 1858 avec l’inauguration du chemin de fer qui partait de la Bastille via l’actuel Viaduc des Arts et desservait Nogent-sur-Marne, Joinville-le-Pont et Saint-Maur-des Fossés avant de rejoindre la ligne de l’Est à Verneuil.
Des familles modestes débarquaient le dimanche pour venir flâner au bord de la Marne. Maupassant, Zola… ont décrit ces moments où se côtoyaient employés et canotiers. Voici la Denise d’Au Bonheur des dames qui accompagne une amie et son amoureux sur l’île de Fanac où nous allons aujourd’hui :
Ils s’intéressaient à la vie de la rivière, aux escadres d’yoles et de norvégiennes, aux équipes de canotiers qui la peuplaient. Le soleil baissait. Ils retournaient vers Joinville, lorsque deux yoles, descendant le courant et luttant de vitesse échangèrent des bordées d’injures, où dominaient les cris répétés de « caboulots » et de « calicots ».
– Tiens ! dit Pauline, c’est monsieur Hutin
– Oui, reprit Baugé, qui étendait la main devant le soleil, je reconnais l’yole d’acajou… L’autre yole doit être montée par une équipe d’étudiants. Et il expliqua la vieille haine qui mettait souvent aux prises la jeunesse des écoles et les employés de commerce.
Aujourd’hui, l’île est un espace sans voitures, On voit de loin l’Ecole municipale des Arts, une belle demeure de la fin du XIXe construite à l’imitation du Moyen Age avec de jolies tourelles ornementales. Le bâtiment abritait autrefois le restaurant Julien où Denise et ses amis sont allés dîner.
Vue sur l’Ecole de musique et d’art de JoinvilleEcole de musique et d’art de Joinville
Les canotiers ne se battent plus, et chacun peut s’inscrire dans les clubs de sport présents un peu partout.
Voici l’écusson de Nogent-sur-Marne, mais l’île Fanac abrite elle aussi une société nautique de la Marne pour apprendre l’aviron et un club de kayak « Joinville Eaux Vives » car le kayak a remplacé les yoles.
On accède à l’ile par un petit pont et on en fait le tour en suivant un chemin boueux. Comme il fait trop froid pour les pêcheurs et pour les piqueniqueurs, les visiteurs ne viennent pas. L’endroit est merveilleusement tranquille. Rien n’en trouble la quiétude.
Certaines maisons sont minuscules ; d’autres plus cossues.
Ile Fanac. Joinville.
Trois marches de pierre descendent au bord de l’eau. Concession à la modernité les canots sont en plastic.
Ile Fanac.
Au bout de Fanac, la vue sur le pont de l’autoroute A4 avec son trafic incessant rappelle que ce coin est un miracle anachronique, une « réserve » qui a subsisté on ne sait trop comment.
Bout de l’île Fanac du côté de l’autoroute A4
Canal de Polangis
De l’autre côté du grand pont, nous longeons le quai de Polangis jusqu’au restaurant du Petit Pont.
Restaurant du Petit Pont, près du canal
Les bords du canal de Polangis sont plus ordinaires que les rives de Fanac, bien que subtilement harmonieux. Il paraît que ce canal trop étroit pour les péniches a été percé en 1886 pour permettre aux Parisiens d’amarrer leurs canots. A nouveau, le calme est total. De rares passants tous accompagnés d’un chien remontent la rue. Entre les deux rives pavillonnaires, l’eau est immobile. Il y a un canot à l’attache. Les branches des saules ont été sévèrement rabattues et les broussailles des jardinets ont les couleurs ternes de janvier.
Canal de Joinville
Fragment de passé enchâssé dans la ville avec le silence de janvier, l’eau vert bronze, le canot, les jardinets, la tache verte d’une fausse pelouse.
Canal de Polangis. Passerelle de la Belle Epoque
Un arbre décoré de boules de gui et l’unique cormoran qui se balance sur la plus haute branche. Rien d’autre.
En 1906, Pathé avait installé à Joinville une grande usine de produits photographiques. Les studios Joinville furent ouverts en 1910 sur l’actuelle avenue du Général Gallieni. Les films de l’entre-deux guerre y ont souvent été tournés. Et c’est en souvenir de ce cinéma populaire que la passerelle qui traverse le canal s’appelle La Belle Equipe de Julien Duvivier (1936), film emblématique des guinguettes et du Front Populaire : cinq copains gagnent au loto et décident de placer ensemble l’argent pour construire une guinguette. Une femme cependant aura raison de leur amitié.
Il semble malheureusement qu’il n’y ait pas de suite aux studios Joinville.
Les établissements Pathé frères. collection Jean-Claude Baquiast
Nous revoici sur le quai de Polangis qui nous ramène vers la voiture. Une péniche passe.
Quai de Polangis. Joinville-le-Pont
L’air est glacé. On poursuivra une autre fois vers les restaurants et les bals qui sont fermés en raison du Covid, mais j’ai aimé voir ces enclaves enfoncées dans le territoire du Grand Paris, comme des espaces réservés pour les derniers des Mohicans et les imaginer plus secrets qu’ils ne le sont sans doute quand l’été est là.
Le lieu que nous appelons « la maison » –quand nous disons « Allez ! Il se fait tard. On rentre à la maison » – est un appartement. Qu’en raconter ? Il est rempli de la vie que nous y menons, des heures tranquilles passées à lire au chaud pendant l’hiver, au frais pendant l’été, de la lumière qui entre par les grandes portes fenêtres, des pauses passées ensemble à parler de tout et de rien. Tout ceci donne à cet endroit son caractère protecteur et studieux. « La maison, c’est là où tu es », dit-il ou dit-elle. Chacun a la sagesse de sortir, d’aller voir une amie, de déjeuner avec un ancien collègue pendant quelques heures parce que nous savons qu’un nid, c’est très bien pour s’y retrouver à condition de s’en envoler.
J’ai eu d’autres maisons dont la plus importante parce que c’est celle de ma petite enfance était à Chatou, un pavillon de banlieue où j’ai habité quelques années, immense dans mon souvenir, sans doute modeste en réalité.
Si je pense « la maison », vient d’abord l’image de l’arbre de Noël installé dans un coin du salon. En ce temps-là on illuminait les sapins avec de vraies bougies et je sens encore l’odeur de cire mêlée au parfum des aiguilles chaudes. Les dizaines de petites flammes dansantes des bougies se reflétaient dans les boules rouges, vacillaient au moindre déplacement d’air
Je revois aussi ma chambre avec son papier peint turquoise clair parsemé de bouquets blancs, peut-être des œillets, plus sûrement des fleurs de fantaisie. Une fois la lumière éteinte, les ombres des feuilles de peupliers, éclairées par le réverbère de la rue, s’agitaient sur le verre dépoli de la fenêtre. De ce mélange d’obscurité et de lumière surgissaient des monstres qui m’effrayaient jusqu’au moment où le sommeil effaçait tout.
La maison était surtout inséparable du jardin, du vieux figuier où le chat faisait la sieste, des iris violets du printemps, des énormes bouquets de rhubarbe, si gros que je pouvais m’y dissimuler quand on jouait à cache-cache. Je n’avais d’autre but dans la vie que d’observer ce que contenait cet enclos depuis la file des peupliers de la grille, jusqu’à la plate-bande du milieu avec son odeur de terre remuée où maman allait bientôt semer les gaillardes, les pieds d’alouette et les cosmos. Au-delà commençait le pré sauvage, lieu de mes plus grandes explorations. Cette maison mi-réelle, mi rêvée n’était pas un nid douillet, mais un monde en miniature où je pouvais marcher dans l’herbe mouillée, courir après le chat, me balancer dans les branches du figuier, regarder passer les nuages.
Que deviennent nos maisons en temps de confinement ? Elles sont bizarrement contaminées par les mots que nous utilisons pour parler des prisons. « Rien à voir », direz-vous à raison, entre le confort de nos logements et les lieux sordides où sont enfermés les condamnés, mais la première citation du Trésor de la Langue Française associe prison et ennui :
J’espère, lui dit-il, que vous ne vous êtes pas trop ennuyé en prison ARLAND, Ordre, 1929, p.440.
(En fait, la suite de la citation s’arrange un peu grâce aux dures et bénéfiques leçons du châtiment, du moins si l’on aime les visions punitives de la vie : « J’ai toujours pensé que ce qu’un homme peut rencontrer de plus utile vers la vingtième année, c’est une longue maladie ou un séjour en prison… »)
De même, les messages qu’envoient les amis enfermés chez eux par le couvre-feu, rapprochent confinement et ennui : « le plus difficile, c’est l’ennui », « jours d’ennui maximum », etc… Et la maison refermée est coupée de l’espace : « Pour avoir un espace et des contacts à soi, le télé-travail est terrible ; je ne peux plus sortir pour aller au travail. »
Dans une prison, écrit encore le dictionnaire, on « est gardé pendant un temps plus ou moins long… » Le temps qu’il faut « tirer » obsède les prisonniers. Certains des confinés du Covid finissent par les envier. « Au moins, m’écrit un ami, quand on a purgé sa peine, on sort de prison. Là, personne ne croit plus à une date où le confinement s’arrêtera. »
Le temps suspendu, les jours qui se ressemblent, l’espace restreint, l’absence de rapport avec le monde extérieur (ce monde existe-t-il encore ?) sont communs à notre expérience du confinement et au statut de prisonnier.
Il faut être Stendhal ou Giono pour voir au-delà des murs :
« J’ai passé dans cette prison quelques-unes des plus belles heures de ma vie » « Avec ma demi-boule de pain et ma cruche d’eau tous les quatre jours, que voulaient-ils que je fasse, sinon rêver ? Et, rêver, ils étaient bien petits garçons pour reclure mes rêves » (Noé, éd 1973, p.168)
Le Corps et l’âme. De Donatello à Michel Ange, 1460-1520
Quelques heures avant la fermeture du Louvre nous étions passés à l’exposition Le Corps et l’Ame. De Donatello à Michel Ange, 1460-1520 car nous aimons revoir les œuvres que nous connaissons, et de nouveaux rapprochements enrichissent souvent l’image que nous en gardons. Il était déjà tard et nous l’avons aperçue plutôt que visitée. Nos souvenirs d’histoire de l’art créditaient Michel Ange d’avoir ajouté à la beauté des nus antiques les sentiments qui les habitent. Et tel est bien l’axe de cette exposition sur la sculpture du Quattrocento à travers l’Italie qui tantôt évoquait la grâce des corps nus,
Marie-Madeleine tenant la couronne d’épines et les clous de la Crucifixion (vers 1500) par Michel-Ange – Musée du Louvre« Bacchus et Ariane » (vers 1505-1510) par Tullio Lombardo – Kunsthistorisches Museum (Vienne)
…tantôt la désolation et la fureur. Chez les petits maîtres, l’émotion était un signe codifié : les bouches entr’ouvertes de Giovanni Angelo del Maino se retrouvent dans toutes les représentations de l’âge classique :
Giovanni Angelo del Maino vers 1515. Florence DépositionGuido Mazzoni. Marie-Madeleine vers 1485-1489. Musée d’art médiéval de Padoue
… Les bras levés et les yeux renversés suggèrent l’intensité des passions sublimes C’est au 15e semble-t-il que s’invente ce code gestuel appliqué pendant l’âge classique.
Marie-Madeleine et saint Jean l’Evangéliste.Giovanni Angelo del Maino – avant 1515 – Côme, Cathédrale
Avec Michel Ange, on n’a plus affaire à un grand théâtre décoratif ; ce qu’il fait vivre ce sont les énigmes de nos vies, le mélange de bien et de mal, de courage et de faiblesse qui les hante.
Mais quel rapport avec ton couplet mélancolique sur les maisons/prisons me dit mon lecteur imaginaire… ? Aucun, si ce n’est que je suis privée de la ville pleine de vie et que je comble ce manque avec mes souvenirs d’exposition. Il me semble appartenir au peuple des « sans », dont la description avait scandalisé sous la présidence de Hollande. Bien sûr, je devrais avoir honte de comparer les « sans dents » et les petits bourgeois privés de leurs musées, de leurs théâtres, de leurs cafés, de leurs restos où diner avec des copains, et pourtant je vois bien que le sentiment de manque est général.
En attendant la délivrance de 2021, il ne me reste qu’à partager mes dernières images du monde d’avant avec vous.
Je ne remarquais pas la plupart des sculptures dans les espaces publics. Il a fallu que des partisans de la cancel culture (culture de l’annulation) demandent l’enlèvement du monument de Colbert installé devant l’Assemblée Nationale pour que je réalise que ces effigies ne sont pas que décoratives, qu’elles ont une signification. Colbert a certainement préparé le Code noir qui a donné un cadre juridique à l’esclavage dans les Antilles, même si celui-ci a été promulgué en 1685 après sa mort. La demande d’annulation se comprend du point de vue de ceux qui vivent dans la mémoire douloureuse de l’esclavage (on n’imaginerait pas de statues de Pétain sur nos places publiques, quand bien même il a été célébré pour son rôle en 14-18, et les rues Pétain ont été rebaptisées). Mais cette demande heurte la majorité des Français qui adhèrent à la vision positive de ce qu’a apporté l’Etat et qui resituent le Code Noir dans un contexte où l’esclavage était répandu bien au-delà de l’Europe.. En obtenant qu’on enlève la statue de Colbert, les militants effaceraient aussi la mémoire du grand homme d’Etat qui a unifié l’ensemble des lois du royaume. En mai 2020, des statues de Schoelcher l’abolitionniste de la IIe République ont été détruites par des militants martiniquais, furieux qu’on célèbre un blanc et non les luttes des esclaves martiniquais qui s’étaient à plusieurs reprises révoltés contre leur servitude. Posant des mémoires irréconciliables, ils veulent oublier le rôle que des blancs ont joué dans la fin de leur martyre… Là, mon incompréhension est totale. Il faut penser seulement en termes de race, d’origine et de sang. pour parler ainsi. Dans ma jeunesse, on attribuait ces réactions à l’extrême droite.
En tout cas, ces luttes mémorielles font que je regarde mieux ce que célèbrent les monuments qui peuplent les jardins publics.
En décembre, maintenant que les arbres commencent à perdre leurs feuilles, qu’il n’y a presque personne dans les allées, le parc des Tuileries est un jardin de statues. Il fait froid, nous irons voir les cavaliers de la Concorde et les Maillol du Carrousel une autre fois. Notre promenade nous mène seulement du bassin de l’Octogone au bassin rond à hauteur de la station de métro des Tuileries.
Je n’avais pas pris la mesure de la diversité des sculptures qui sont regroupées. Il y a celles qu’on attend dans un jardin à la française, des dieux et des nymphes… On trouve aussi les héros tourmentés de sculpteurs du 19e, les monuments aux hommes politiques, tous les courants de l’art du 20e siècle néoclassique, abstrait, ludique…
Diane à la biche
Cette Diane élégante est l’œuvre de Guillaume 1er Coustou (1677- 1746), frère cadet de Nicolas et père de Guillaume Coustou (fils), eux aussi sculpteurs de renom. Après un séjour (assez agité) à Rome où il finit par déserter l’Académie de France, Guillaume revient à Paris, est admis à l’Académie royale de peinture et de sculpture, et, comme son frère en deviendra par la suite directeur. Il travaille alors pour les commandes officielles de Louis XIV.
Dans les allées latérales, on trouve (malheureusement engrillagées pour des travaux d’hiver) de jolis moulages d’Apollon et de Daphné des deux frères (Guillaume1er pour Daphné et Nicolas pour Apollon). Je m’étonne que les jeunes féministes qui se réclament de me too ne demandent pas le déboulonnage de cette représentation d’une tentative de viol : Apollon touché par une flèche d’Eros tombe amoureux de Daphné. Celle-ci, touchée par une flèche de plomb n’a que dégoût pour lui. Elle se sauve :
« La fuite rehausse encore sa beauté. Mais le jeune dieu, renonce à lui adresser en vain de tendres propos et, poussé par l’Amour lui-même, d’un pas vif, il suit la nymphe à la trace en redoublant de vitesse. Quand un chien des Gaules a aperçu un lièvre dans une plaine découverte, les deux courent, l’un pour saisir sa proie, l’autre pour sauver sa vie ; le premier, sur le point de happer le fuyard, il espère déjà le tenir, et le museau tendu, il serre de près ses traces ; l’autre, ne sachant s’il va être pris, se dérobe aux morsures et esquive la gueule qui le frôle. Ainsi le dieu et la vierge, sont poussés, l’un par l’espoir, l’autre par la crainte. Lui cependant, porté par les ailes de l’amour, est le plus prompt et n’a pas besoin de repos, déjà il penche sur le dos de la fugitive, et de son haleine effleure les cheveux épars sur son cou. Elle est à bout de forces, livide, et, dans sa fuite éperdue, vaincue par la fatigue, elle dit en regardant les eaux du Pénée : « Viens mon père, viens à mon secours, si vous les fleuves, avez un pouvoir divin. Délivre-moi en me transformant, détruis la beauté qui m’a faite trop séduisante. » une mince écorce entoure son sein délicat, ses cheveux se changent en feuillage, ses bras en rameaux ; ses pieds tout à l’heure si agiles, adhèrent au sol par des racines incapables de se mouvoir ; la cime d’un arbre lui sert de tête ; de ses charmes il ne reste que l’éclat (Ovide- 1- 522-577) »
Daphné et Apollon
Les artistes ont rendu la course folle des protagonistes en penchant leurs corps selon de grandes lignes obliques, Apollon tendant le bras vers sa proie, Daphné jetant en avant deux bras implorants. L’ensemble est un petit miracle d’équilibre aidé par deux troncs d’arbre. Cependant la grâce sensuelle de ces très jeunes gens est telle qu’on n’imagine pas qu’Apollon soit un violeur en puissance, ni Daphné une proie terrifiée.
C’est encore Guillaume Costou qui représente l’été sous les traits de Cérès, une des saisons qui ornent le bassin octogonal.
Cérès ou l’Eté
En face voici L’Hiver encapuchonné et tout renfrogné, qui se chauffe les mains à un brasero. Jean Raon, (1631 -1707) qui a travaillé principalement à Versailles en est l’auteur. Le marronnier lui fait une belle couronne dorée
Au reste la hauteur des piédestaux et leurs yeux sans prunelles les isole.
Tuileries. L’Hiver de Jean Raon
Finies l’élégance, le caractère modéré ! Voici une mode naturaliste, impressionnante quand il s’agit à nouveau d’une de ces scènes de rapt si fréquentes dans l’art occidental. Laurent Honoré Marqueste (1848-1920) a rendu la force sauvage du centaure Nessus, à la fois par la torsion du cheval et par la main qui se crispe sur la Déjanire éperdue que l’homme cheval est en train d’enlever (1892).
L’Enlèvement de Déjanire par L. H. Marqueste (1848-1920). Détail
Les rôles sexuels de l’homme et de la femme sont plus explicites que pour la légende de Daphné. Animalité et emploi de la force pour l’homme ; passivité pour sa vicime.
L’Enlèvement de Déjanire par L. H. Marqueste (1848-1920)
Hélas ! La statue est bien abimée. La patte gauche du pauvre centaure n’est plus qu’un moignon et laisse passer un bâton qui fait plutôt mauvais effet.
Voici dans un bosquet un monument à Perrault charmant, grâce à la joyeuse ronde des petites filles qui entourent le piédestal et à l’humour du chat. Gabriel Edouard Baptiste Pech l’a sculpté entre 1903 et 1908.
Gabriel Edouard Baptiste Pech 1903. Monument à PerraultLe Chat botté, son collier de souris et son gros rat à la ceinture. Monument à Perrault
L’Etat honorait le conteur aimé des enfants, mais aussi celui qui avait plaidé pour que le jardin de Nôtre reste accessible au public. Colbert, contrôleur général des Finances, s’inquiétait des dégâts que le « peuple » pouvait causer au jardin (décidément Colbert joue à nouveau le rôle du grand seigneur dur aux petites gens). Perrault comme il le rapporte dans ses mémoires s’est opposé à lui en lui assurant que les visiteurs respectaient le jardin :
La résolution me parut bien rude et fâcheuse pour tout Paris. Quand il fut dans la grande allée, je lui dis : « Vous ne croiriez pas, Monsieur, le respect que tout le monde jusqu’au plus petit bourgeois, a pour ce jardin. Non seulement les femmes et les petits enfants ne s’avisent jamais de cueillir aucune fleur, mais même d’y toucher ; ils s’y promènent tous comme des personnes raisonnables. Les jardiniers peuvent, Monsieur, vous en rendre témoignage : ce sera une affliction publique de ne pouvoir plus venir ici se promener, surtout à présent que l’on n’entre plus au Luxembourg [1] ni à l’hôtel de Guise. »
Ce que confirment les jardiniers
« Il y vient, lui répondis-je, des personnes qui relèvent de maladie, pour y prendre l’air ; on y vient parler d’affaires, de mariages et de toutes choses qui se traitent plus convenablement dans un jardin que dans une église, où il faudra à l’avenir se donner rendez-vous. Je suis persuadé, continuai-je, que les jardins des Rois ne sont si grands et si spacieux, qu’afin que tous leurs enfants puissent s’y promener. »
Et le jardin reste accessible à tous.
Déjà 1909. Le monument en marbre à Waldeck-Rousseau, du même Laurent-Honoré Marqueste (1848-1920) auteur du Centaure, comprend un buste et un groupe d’ouvriers accompagnés de la République
Monument à Waldeck-Rousseau. Marqueste
Pierre Waldeck Rousseau est à l’origine de la loi relative à la liberté des associations professionnelles ouvrières et patronales votée le 21 mars 1884, dite loi Waldeck-Rousseau. Il soutient aussi des lois sociales : le 30 mars 1900 est promulguée une loi qui rréduit le temps de travail des femmes et des enfants. Le 30 septembre, il soutient une nouvelle loi Millerand-Colliard qui abaisse à onze heures la durée du travail journalier pour les hommes et à 60 heures la semaine de travail. C’est pourquoi, des ouvriers sont représentés au pied du monument. Les codes de la représentation sont assez drôles. Des nus antiques pour les ouvriers et une toge à la romaine pour P. Waldeck-Rousseau.
La sculpture moderne est moins militante à première vue. L’acteur Jean-Paul Belmondo a offert deux statues néo-classiques de son père, Paul Belmondo : Apollon et Jeannette aux formes épurées, aux corps luisants dans le jour qui décline.
Apollon et Jeannette de Paul Belmondo
On va plus vite car le froid s’accentue. Le temps de s’arrêter dans cette partie couverte du bois pour trois personnages en bronze du sculpteur Etienne Martin (1913-1995) créés en 1967 qui ont été installés en 2000. Ils sont non figuratifs et pourtant étrangement vivants, massifs et très présents.
Trois personnages. Etienne Martin 1967
En cherchant bien dans les racines de L’arbre aux voyelles de Penone, on doit pouvoir reconnaître la forme de lettres. Le O est le facile à trouver. Après ça se complique.
L’Arbre aux voyelles. Penone
En tout cas, ce tronc qui traîne est un beau pied de nez à l’esthétique des jardins à la française. Un arbre déraciné, ça fait plutôt désordre… et puis contrairement aux êtres éphémères qui peuplent les jardins, l’arbre métallique, même abattu, ne disparaîtra pas.
Provisoirement, malgré le temps agréable, je ne peux plus aller et venir comme je veux. Heureusement, l’espace rétréci est compensé par l’immensité de temps enfoui dans chaque quartier de Paris.
Cela fait un moment que je voulais achever mon tour de l’enceinte des Fermiers généraux bâtie entre 1786 à 1789 pour faciliter le contrôle des marchandises rentrant dans Paris et mieux récupérer l’argent des taxes. Le mur murant Paris rend Paris murmurant, résumait Beaumarchais, pour décrire l’hostilité que cette pression fiscale supplémentaire suscitait chez les Parisiens. D’ailleurs, des fraudeurs appuyés par le peuple de Paris s’y étaient attaqués un peu avant la prise de la Bastille : entre le 9 et le 13 juillet 1789, ils avaient incendié des barrières, marquant au fond le vrai début de la Révolution.
Il subsiste seulement quatre des pavillons d’octroi que Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806) avait été chargé d’édifier ; j’y ai consacré quelques billets :
Pour achever mon tour de Paris, je dois retourner à la Rotonde du parc Monceau qui faisait partie de la Barrière de Chartres. Ce pavillon est situé à l’entrée du parc.
La folie de Chartres
En 1778, Louis-Philippe, duc de Chartres, achète un grand terrain qui deviendra une fois aménagé par le peintre Carmontelle et l’architecte Colignon « la Folie de Chartres ».
Je me perds avec tous ces Louis-Philippe : les princes changent de titres au long de leur vie et se plaisent à transmettre leur prénom à leurs enfants. Il y eut d’abord Louis-Philippe dit « le Gros », (1725-1785), duc de Chartres, puis duc d’Orléans à la mort de son père. (Je l’appellerai Louis-Philippe I). Il a pour fils Louis-Philippe (1747-1793) (Louis-Philippe II, pour ne pas mélanger, dit Philippe-Egalité pendant la révolution). Né duc de Montpensier, Louis-Philippe II devient à son tour duc de Chartres à la mort de son grand-père, et duc d’Orléans à la mort de son père. Réformateur, franc-maçon, il est le premier en France à se faire vacciner, lui et sa famille, contre la variole, donnant ainsi l’exemple. Il est élu député de la Convention, vote la mort du roi, mais sera guillotiné à son tour en 1793. Son fils, Louis-Philippe III deviendra roi des Français de 1830 à 1848.
En 1769, alors qu’il n’est encore que duc de Chartres, Louis Philippe II épouse Marie Adélaïde de Bourbon, la famille ayant préféré à la « pureté du sang », la grande fortune de cette héritière, descendante d’un des « bâtards légitimés » de Louis XIV. (L’aristocratie du 18e siècle se dispensait facilement de fidélité. Le duc a des maîtresses dont la plus connue est la célèbre éducatrice Madame de Genlis… Lui-même, malgré sa ressemblance avec Louis-Philippe I, a prétendu pendant la Révolution, qu’il était le fils du cocher de sa mère qui avait multiplié elle aussi les aventures !)
Le nouveau ménage achète un domaine de 26 hectares dans la plaine Monceau aux portes de Paris. L’architecte Colignon leur construit la dite Folie de Chartres. En 1773, le duc s’adresse au peintre Carmontelle pour aménager le jardin. Louis Carrogis de Carmontelle est un merveilleux touche-à-tout, dessinateur loué pour la ressemblance de ses portraits de profil, auteur de petites comédies qu’il fait jouer dans les fêtes du vieux duc (Louis-Philippe I), inventeur de « panoramas », des rouleaux de papier de Chine (de vélin), parfois de plusieurs dizaines de mètres, présentant une succession de scènes dans des paysages bucoliques que l’on déroule pour les spectateurs plongés dans le noir, comme s’ils assistaient à un long plan-séquence. Un de ces panoramas est conservé au musée de Sceaux et le musée Paul Getty a mis en ligne un autre rouleau de 37 m de long (http://www.getty.edu/art/collection/objects/102382/louis-carrogisde-carmontelle-figures-walking-in-a-parkland-french-1783-1800/).
En 1778, Carmontel achève ce jardin extravagant, une sorte de microcosme fouillis des curiosités du monde entier. Dans son livre, Le Jardin de Monceau, il écrivait : « Si l’on peut faire d’un Jardin pittoresque un pays d’illusions, pourquoi s’y refuser » (p.4).
L’aménagement suppose un art hydraulique poussé. Carmontel a prévu une cascade (qui est) « le point haut d’où les eaux se distribuent quand elles y ont été amenées par la pompe à feu qui est proche de la serre chaude, & par le moulin que le vent fait agir » (p.6). De là, tout un circuit permet d’aller de fausses ruines en ponts, rivière, jusqu’au point bas, le bassin nautique. L’eau était remontée à l’aide de pompes.
Les édifices presque juxtaposés évoquent des bâtiments exotiques comme la tente tartare, environnée de Peupliers d’Italie, de Sycomores et de Sureaux (p.10), le minaret ou le pavillon de Jeu de Bagues d’une Chine de fantaisie,
planche XVI : le jeu de bague chinois. Planche gravée du livre de Carmontel (1777)
Trois pagodes chinoises portent un grand parasol qui couvre ce jeu. Ces pagodes, appuyées sur une barre horizontale, meuvent avec le plancher qui est sous leurs pieds. La mécanique, qui les fait tourner, est mise en mouvement par des hommes dans un souterrain pratiqué au-dessous. Des bords du plancher partent quatre branches de fer, dont deux soutiennent des dragons sur lesquels les Messieurs montent à cheval ; sur les deux autres branches sont couchés des Chinois soutenant d’un bras un coussin sur lequel s’assoient les Dames ; ils tiennent d’une main un parasol garni de grelots, & de l’autre un second coussin servant à poser les pieds. Au bord du grand parasol sont suspendus des œufs d’autruche & des sonnettes. A droite & à gauche de ce jeu de bague, du côté du pavillon, sont des bancs ottomanes placés dans des enfoncements de verdure. Ces bancs sont en pierre & imitent des carreaux de Perse, au-dessus sont des draperies rayées de violet, d’aurore et de blanc soutenues par des bâtons. C’est où se tient la compagnie pour voir courir la bague. De droite et de gauche de ces ottomanes, sont des vases ou cassolettes imitant le bronze rouge : leurs guirlandes & ornements sont dorés.
Le passé est lui aussi évoqué à travers une pyramide, de petits temples antiques, des ruines féodales. Enfin des fabriques de jardin (ferme, moulin hollandais…) représentent la campagne.
Dans l’Isle des moutons
Le guide de Luc-Vincent Thiéry donne idée de l’entassement des « surprises » qui attendaient le visiteur :
Après avoir admiré les reflets de la colonnade corinthienne dans l’eau dont elle décore les bords, & fuivant ce baffin fur la droite vous rencontrerez un pont de bois peint en gris & noir de-deffus, lequel vous appercevrez la tente tartare, le, petit temple de marbre & le jeu de bague chinois. En tournant à gauche au fortir de ce pont, vous entrerez dans le jardin botanique compofé d’arbres arbufles & plantes tant indigènes qu’exotiques https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k119125s/f124.item.texteImage
De cet ensemble, il ne subsiste presque que la naumachie (inspirée de l’Antiquité qui y faisait représenter des batailles navales). Carmontelle pour l’aménager avait fait récupérer des colonnes d’un monument funéraire détruit, imaginé par Catherine de Médicis pour le tombeau de son mari à Saint-Denis).
Colonnade de la Naumachie
Demeure aussi une pyramide qui rappelle que le duc était Grand Maître du Grand Orient de France. La salle aménagée à sa base contenait à l’époque une statue de la déesse Isis et servait de lieu de réunion pour sa loge.
La pyramide maçonnique et sa petite porte menant à un sous-ysol aménagé pour les rites d’initiation
Du jardin anglais au parc Monceau
Fatigué peut-être de cet amas fantasque, le duc fait réaménager le jardin des illusions par l’Ecossais William Blaikie. Le parc devient un jardin anglais avec du gazon et des arbres. L’architecte Claude-Nicolas Ledoux ajoute en 1784, une Rotonde, pavillon d’octroi entouré d’un péristyle de 16 colonnes. La partie inférieure est occupée par les bureaux de l’octroi ; le duc qui a offert le terrain et payé 12 000 livres a l’usage de la partie supérieure afin de jouir de la vue de son jardin.
Rotonde du parc Monceau. Une des grilles de Davioud
En 1793, le parc est confisqué et accueille des foules nombreuses. Après la Révolution, il est récupéré par les Orléans qui décident de détruire la Folie de Chartres et de construire un autre pavillon. Louis-Philippe III qui préférait sa propriété de Neuilly fait déménager le temple de marbre blanc, transformé en temple de l’Amour, au bout de l’île de la Jatte. Le pavillon de 1802 est détruit à son tour dans les années 1860. Même avant cette date, il ne restait presque rien de la Folie de Chartres
En 1852, racheté par les frères Pereire, des banquiers, le parc a fait l’objet d’une opération immobilière. Des hôtels particuliers sont aménagés le long d’avenues fermées par quatre portes monumentales. L’opulence des hôtels particuliers, le luxe étalé par les grandes fortunes qui les faisaient construire transformait sans doute les jardinets des hôtels en jardins de paradis (le peuple ne pouvait y entrer le soir puisque le parc est fermé par des grilles) Le parc amputé est attribué à l’Etat qui vend son domaine à la Ville de Paris. Le parc Monceau redessiné par Alphand est un parc tranquille avec des pelouses, de beaux arbres et des statues que, je le crains, personne ne regarde vraiment.
Le petit pont sur la rivière date du 19e siècle. Il a été dessiné par Davioud (sûrement d’après le souvenir des ponts vénitiens).
Il y a de très beaux arbres, tulipier, érable, platane d’Orient vieux de 170 ans…
Je pense au passé agité de ce parc, à Philippe-Egalité, à Ledoux, symbole des contradictions de la période des Lumières, aux banquiers Pereire et à l’argent qui ruisselait dans les beaux quartiers sous le Second Empire. Au lieu du jeu des bagues qui amusait l’aristocratie, tourne un manège d’enfants, mais en tendant l’oreille on devrait pouvoir entendre quelque chose du fracas de la grande histoire.
Markovic, Momcilo, 2013, « La Révolution aux barrières : l’incendie des barrières de l’octroi à Paris en juillet 1789 », Révolution française,372avril-juin, p. 27-48,https://journals.openedition.org/ahrf/12765
– Où est le temps où je courais dans la rue, poussée par le vent, pour aller plus vite retrouver mon amoureux ? Où est le temps, privé d’espace ?
– Étant un mammifère à sang chaud, le contact avec les autres me manque ! Je suis malade d’éloignement.
– Il me reste des mondes de papier ; des héros de télé. Sans la conversation autour d’une tasse de café, c’est un peu vain.
– Je ne veux pas opposer le plaisir de marcher dans la ville et le plaisir de lire, mais quand même je me sens condamnée à la station assise, coincée dans mon bureau, devant le livre ouvert que je n’ai aucun plaisir à lire.
– Ta voix au téléphone, elle me fait encore davantage sentir ton absence.
– En fait de promenade, c’est dans mon passé que je me promène…
– Le deuxième confinement est plus triste parce que j’ai l’impression qu’il sera suivi d’un troisième, une fois les fêtes passées. Est-ce que cette vie dont on a retiré les plaisirs cessera un jour ?
Quand le téléphone se tait, je regarde par la fenêtre, les toits gris. Rien que les toits gris d’en face (la couleur de rien serait-elle grise ?)
Il faut sortir sur le balcon ; les arbres que j’ai vu s’épanouir au printemps sont toujours là, mais à présent, ils perdent leurs feuilles.
Pour me consoler je me dis qu’il vaut mieux observer intensément un petit bout de la ville que de courir partout sans voir ce que l’on voit. Il suffit d’attendre. Il suffit de ces nuages très noirs au-dessus de nos têtes et d’un ciel qui s’embrase avant la nuit pour que la beauté s’invite chez moi.
Le confinement paraît peu de choses à la privilégiée que je suis (un compagnon, une retraite, un appartement qui nous appartient…) à côté des évènements récents. Le pauvre Samuel Paty vient de mourir d’une mort atroce parce qu’il avait montré des caricatures sur Mahomet lors d’un cours sur la laïcité. Quelques jours plus tard, trois personnes étaient poignardées parce qu’elles étaient dans une église.
Le 24 octobre on pouvait lire sur le JDD une tribune signée Malka, Badinter,Kintzler en l’honneur du professeur : « On a tué un homme. De la manière la plus barbare et la plus expressive qui soit, dans le rituel codifié d’exécution religieuse de l’islam radical. On a assassiné un homme pour avoir accompli sa tâche avec modestie et sans frémir. On a exécuté un professeur qui remplissait la mission la plus noble, celle de contribuer à l’émancipation et à la construction de la conscience des jeunes élèves dont il avait la charge pédagogique et morale. On s’est attaqué au creuset de la République, son école. »
Rares sont les textes qui comme celui-ci me paraissent à la hauteur de mon émotion. La plupart me suffoquent.
La peur de ce qui nous attend demain, l’humiliation devant notre incapacité à empêcher les attentats, le sentiment qu’une fraction non négligeable de la population semble approuver cette mise à mort, suscitent des torrents de polémiques furieuses. On traite d’abjects fascistes ceux qui s’alarment de l’efficacité de la propagande islamiste… La frontière entre le refus d’un islam fasciste et le respect des croyances de tous semble impossible à poser. Le dégoût m’envahit, me donne envie de ne plus lire ces diatribes furieuses, ces concentrations de haine. Pour pouvoir continuer à vivre dans un pays protégé par la loi, il faudrait sans doute davantage honnêteté intellectuelle, et un peu de courage.
Au Mont-Saint-Michel ont lieu les plus grandes marées de l’Europe continentale, jusqu’à 15 mètres de différence entre basse et haute mer. Lors des grandes marées, la mer se retire à 15 kilomètres des côtes et remonte très rapidement. Les marées les plus fortes ont lieu 36 à 48 heures après les pleines et nouvelles lunes, mais les offices de tourisme indiquent les horaires, en précisant qu’il vaut mieux être présent 2 heures avant les horaires indiqués.
Une baie immense et un triangle noir posé sur le ciel
Le soleil luit sur le GR qui permet d’aller à la pointe du Grouin du Sud. Le ciel est blanchâtre, mais le vert des prés rayonne, remplit les yeux de lumière.
Seul le fond du paysage reste vaporeux.
Nous voici arrivés à la pointe, située près de Saint-Léonard. L’impression est d’autant plus grandiose que la baie est vide à perte de vue ; il n’y a presque rien pour arrêter le regard. Un petit promontoire au bord de l’eau où nous sommes et les deux saillies sur l’horizon : la plus petite, l’îlot de Tombelaine, et l’autre, le puissant rocher de Saint-Michel, un triangle noir où l’on ne distingue plus la roche et le monument à la flèche élancée. Théophile Gautier évoque les deux îles.
L’isolement de cette masse préoccupe l’œil, qui du rivage s’y reporte toujours comme malgré lui. Un peu plus loin, et de cette place cachée à demi par la découpure colossale du mont, s’ébauche Tombelaine, une roche rase et formant îlot, d’où les habitations ont depuis longtemps disparu. Tombelaine à côté du mont Saint Michel, c’est le nain près du géant, la borne près de la pyramide. (Quand on voyage, cité par Wikipédia)
Saint-Michel et Tombelaine (17h 13)
Les chenaux des rivières dessinent de grandes courbes.
Le mascaret
Des automobiles sont déjà sur le parking et un groupe s’est installé à l’extrême de la pointe pour attendre le moment où la mer va se soulever et avancer (Victor Hugo écrivait qu’elle avance à la vitesse d’un cheval au galop et depuis tous les guides répètent la formule). Arrivent un homme et une femme portant un kayak.
Portage du kayak
– Où allez-vous ?
– Nous allons chercher la barre.
– La barre ?
– Le mascaret si vous aimez mieux : la première vague de la marée montante qui peut atteindre des dizaines de centimètres à l’embouchure de la Sée et de la Sélune. Elle permet de remonter à contre-courant en surfant sur la vague.
– Oui, oui ! Je sais ; j’ai d’ailleurs vu la marée il y a longtemps depuis le Mont Saint Michel. Ce qui m’a impressionnée, c’est le grondement de l’eau qui accompagnait la vague.
– Je viens depuis que je suis petit. En fait, ça me vient de mon père. C’est lui qui m’a emmené la première fois. Je n’imagine pas une année sans venir. C’est pas tout ça. Il faut qu’on y aille. Nos copains sont déjà loin. Profitez bien !
A présent, je vois dans le courant principal quelques embarcations qui descendent vers l’embouchure du lit principal. Tout est calme. L’eau est grise. Les bancs de sable, gris. La silhouette de l’embarcation, noire ; celle du goëland, noire aussi.
Une troupe d’oiseaux vaque à ses occupations d’oiseaux
Les oiseaux
Les couleurs changent de minute en minute. Tendres, puis violentes. Vraiment le couchant est un artiste de mauvais goût ! Il répand l’or et la pourpre, accroche ce gros soleil et le contraste est trop frappant avec la masse noire du Mont.
La lumière du couchant emplit tout le ciel, cisèle la forme de l’abbaye :
Les couleurs commencent à disparaître. Restent encore des violines et des roses qui se reflètent dans l’eau.
Les gens se tiennent sur le bord de la crête de schiste : à force d’attendre, ils font connaissance, se racontent leurs mascarets mémorables, ou simples touristes demandent à être rassurés. Elle viendra vraiment, la vague ?
La vague est arrivée un peu avant la nuit. Elle faisait un petit bruit de moteur. Il fallait tendre l’oreille pour l’entendre. De loin, on a vu kayaks, paddles et canots emportés par le flot. Cela a duré une minute.
Près de la côte, « la barre » n’a pas grondé. L’eau est montée sans bruit et tout à coup, on a constaté qu’elle était là et qu’elle recouvrait presque les sables obscurcis par l’ombre.
Nous revenons dans la nuit. Tu m’as dit : « C’est comme au palio de Sienne. Des heures d’attente pour une minute de course. Bon ! je sais bien que l’attente, c’est ce qui donne au temps sa saveur.
– Pendant que tu attendais le retour de l’eau, est-ce que tu n’as pas regardé le départ du jour, la splendeur de la fin du jour sur la baie ? C’était ça aussi notre rendez-vous avec la grande marée.
Nous venons de visiter l’exposition consacrée par le Louvre à Albrecht Altdorfer, un des maîtres de la Renaissance allemande.
Albrecht Altdorfer. Exposition au musée du Louvre
Dans le même temps, je lis le livre de Nicolas Bancel, Le Postcolonialisme, et je tombe sur la page 53 qui évoque, d’après des auteurs postcoloniaux d’Amérique latine, les processus de racialisation qui ont fait des corps africains des corps « Autres ». Ces auteurs lient les conceptions qui visaient surtout à exclure ceux qui n’étaient pas catholiques avec des récits et une iconographie sur les Africains qui « élaborent de nombreux jeux morphologiques utilisant la monstruosité et l’hybridation ». Nicolas Bancel renvoie à G. Boëtsch et J. Thomas dont on peut lire un article sur internet, plus nuancé. Évidemment, le format restreint d’un Que Sais-Je oblige à faire des choix, mais il est dommage que l’auteur n’ait pas trouvé la place d’évoquer la tradition du mage noir, bien établie à partir du 15e siècle. Comme souvent, l’histoire est complexe et les représentations des Africains n’ont pas été constamment dégradantes.
L’Évangile de Matthieu rapporte, sans préciser leur nombre, que des mages, prévenus par l’apparition d’une étoile nouvelle, sont venus d’Orient adorer l’enfant Jésus dans sa crèche. Ces sages incarnent le renversement des valeurs propre à la nouvelle religion : des puissants rendent hommage à un petit enfant misérable dans lequel ils reconnaissent Dieu. Le symbole est d’autant plus puissant que la révélation divine a touché des non-Juifs, et leur origine lointaine renvoie à la vocation universelle du christianisme. Peu à peu la tradition se précise. Les noms de Melchior, Gaspard et Balthazar apparaissent pour la première fois dans un manuscrit du 6e siècle intitulé Excerpta Latina Barbari, sous les formes « Bithisarea, Melichior, Gathaspa ». (J. Poucet 2015). A partir de la fin du 6e siècle, le thème de l’Adoration des Mages devient populaire dans toute l’Europe peut-être grâce à un écrit (dont l’attribution est cependant douteuse) du moine anglais, Bède le Vénérable.
« Mystiquement, les trois Mages symbolisent les trois parties du monde, l’Asie, l’Afrique, l’Europe, c’est-à-dire l’ensemble du genre humain, qui descend des trois fils de Noé » (Pseudo-Bède, In Matthaei Evangelium Expositio, P.L., t. 92, 1862, col. 13).
Les sages reçoivent alors des caractéristiques physiques :
« Le premier des Mages s’appelait Melchior, c’était un vieillard à cheveux blancs, à la longue barbe. Il offrit l’or au Seigneur comme à son roi, l’or signifiant la Royauté du Christ.
Le second, nommé Gaspard, jeune, sans barbe, rouge de couleur, offrit à Jésus, dans l’encens, l’hommage à sa Divinité.
Le troisième, au visage noir, portant toute sa barbe, s’appelait Balthazar ; la myrrhe qui était entre ses mains rappelait que le Fils devait mourir ». (En effet, la myrrhe servait à l’embaumement des corps.)
Par la suite, on a hésité un peu sur les prénoms. Au 20e siècle, Daniel Arasse et Michel Tournier ont considéré que c’était Gaspard qui était le mage noir… Qu’importe. Un roi à peau noire participe au récit divin.
Les Rois mages représentés sur les fresques et les tableaux, ont cependant conservé une carnation blanche à peu près jusqu’en 1416, quand, dans les Très riches heures du duc de Ber, un cortège noir fait son apparition (encore faut-il noter que le roi est toujours blanc) .
La figure du mage noir se répand chez les peintres, d’abord dans les Flandres puis en Italie, régulièrement associée à la jeunesse, à la beauté et au luxe. Le premier peintre à avoir représenté un Balthazar de type africain semble être le Gandois Hugo van der Goes, dans son retable dit de Monforte, daté de 1468-70.
Panneau central de l’Adoration des Mages.The_Adoration_of_the_Magi_triptych_by_Hugo_van_der_Goes,_Hermitage (1468-1470)
Quelques années plus tard, le roi de Memling est un adolescent au port de tête élégant, qui entre dans l’étable vêtu d’un bel habit vert et blanc rehaussé d’or.
Memling. 1479. Balthazar. Détail
La tradition semble s’installer de peindre Balthazar comme le plus jeune des rois, qui se tient un peu à l’écart.
Vers la même période, les Italiens eux aussi représentent des Balthazar africains. C’est le cas du triptyque de Mantegna (1460-1470?) conservé aux Offices de Florence.
Mantegna. Triptyque des Offices. Détail (1460-1470)
Mantegna reprendra ce thème en resserrant le cadrage autour des visages
Mantegna (1495-1500)
Ces représentations restent populaires pendant tout le 16e siècle :
En 1504, le tableau de Dürer présente une disposition qui contraste le bâtiment ruiné (l’ancien monde juif, voué à disparaître) et le luxe des habits de cour. Le roi noir vient, comme souvent, en dernier, la beauté de sa jeunesse s’opposant au caractère décrépit du mage agenouillé.
Dürer. L’Adoration des mages. Offices de Florence. 1504
Dürer a directement inspiré Altdorfer (vers 1530) qui lui emprunte le motif des ruines sur fond desquelles se détachent les figures de la nouvelle foi.
Au 16e siècle, des ateliers multiplient ces représentations. Le Flamand Pieter Coecke van Aelst (1502-1550) (qui par ailleurs a la bougeotte et qui a longtemps séjourné en Turquie) a peint des adorations qui se retrouvent dans toute l’Europe, à Bruxelles, en Espagne, en France… Un tableau conservé à Troyes montre un Africain en armure ce qui me semble assez inhabituel.
Pieter Coecke Van Aelst (1502-1550) Adoration des Mages, Troyes
A cette époque, les Portugais ont entamé des relations commerciales avec l’Afrique et achètent des esclaves noirs comme ils achèteraient d’autres marchandises. Cette chosification coexiste avec cependant les représentations de superbes rois noirs. Mireille Perche a récemment permis d’attribuer au peintre portugais Gregorio Lopez une Adoration des mages retrouvée dans une église d’Ardèche avec un roi au visage éthiopien.
Je mentionnerai aussi le roi noir du tableau de Bruegel (1564), conservé à la National Gallery de Londres parce que Daniel Arasse a fait une description réjouissante (et érudite) de ce tableau. Il s’est intéressé à l’antithèse entre les vieux mages caricaturaux et Balthazar, à la haute et noble silhouette, celui explique-t-il, qui nous aide à comprendre le thème du tableau : le mystère de l’incarnation.
Je ne détaille pas son interprétation, mais note, qu’incidemment, Daniel Arasse rapproche la popularité du motif du roi noir et la situation géopolitique de la chrétienté :
« En prenant Constantinople en 1456, les Turcs ont coupé la route de Jérusalem par le nord, et, pour espérer accéder au centre (spirituel et, alors, géographique) du monde, il faut contourner l’obstacle et passer par le sud. On voit alors se réactiver le mythe ancien de ce royaume chrétien situé en Afrique, au sud de l’Egypte, d’une richesse immense, habité par des noirs et gouverné par un mystérieux Prêtre Jean. »
Le thème des rois noir serait donc inséparable du choc causé par les triomphes géopolitiques des musulmans. Face à Soliman 2 le Magnifique qui règne sur la moitié de l’Europe et l’ensemble du Proche-Orient à l’exception du Maroc, il est consolant de rêver d’une Afrique noire chrétienne.
Quoi qu’il en soit, la série des mages noir continue au 17e siècle avec par exemple Rubens qui peint au moins dix versions de l’adoration au cours de sa vie.
Rubens, Adoration des mages. WGA20248.jpgRubens (et atelier). Adoration des Mages de Bruxelles
Ses beaux portraits préparatoires montrent montrent qu’on n’a pas attendu la fin du système esclavagiste pour s’intéresser de façon réaliste au visage individualisé d’un modèle africain :
Musée Royaux des Beaux-Arts de Bruxelles
Au 18ème siècle, alors que le système esclavagiste triomphe, la thématique est moins exploitée. Elle persiste cependant dans certains tableaux. Voici une adoration espagnole :
Ou bien au musée de Tours, l’interprétation de Pierre Subleyras :
Pierre Subleyras. Musée de Tours vers 1716-1718
et voici celle de Joseph ou Jacques Christophe en 1720 que l’on peut voir à Dôle :
Et au musée des Beaux-Arts de Caen, celle de Nicolas Vleughels (1735)
Nicolas Vleughels. Adoration des Mages, 1735.
Bref ! Avant et pendant le développement de la traite européenne, a existé ce genre pictural auquel ont participé les peintres les plus connus de leur temps (sans doute à la demande de riches commanditaires, églises, couvents ou particuliers). Des Noirs ont été montrés comme des personnages puissants, beaux et d’allure très digne.
Cette tradition qui affirme l’appartenance des noirs à l’humanité commune a longtemps persisté, y compris pendant la période sombre où de nombreuses représentations de serviteurs et d’esclaves mettaient en scène la domination des blancs sur les noirs.
L’histoire des représentations est moins compacte ou linéaire qu’on semble le croire de nos jours.
Brève bibliographie
Daniel Arasse, « Un œil noir », On n’y voit rien. Descriptions, Essais folio. Paris, Denoël.
G. Boëtsch et J. Thomas, « « Le corps de l’’Autre’. Les représentations des Africains et Amérindiens », p.31- 43, chac.com/sexe-et-colonies/open_source/article-1-le-corps-de-l-autre-les-representations-des-africains-et-amerindiens-issu-de-la-partie-1-discours-fantasmes-et-imaginaires-de-louvrage-sex/).
Madeleine Félix, Le Livre des Rois Mages, Paris, Desclée de Brouwer, 2000.
Paul H. D. Kaplan, 1985, The Rise of the Black Magus in Western Art . Series: Studies in the Fine Arts; Iconography, number 9 Ann Arbor, Mich.: UMI Research.
Jacques Poucet 2015, « L’Évangile selon Jean d’Outremeuse (XIVe s.) Autour de la Naissance du Christ (Myreur, I, p. 307-347 passim). Commentaire. Chapitre VIII : Les Rois Mages, http://bcs.fltr.ucl.ac.be/FE/30/NAISS2/04.Mages.htm#2Nom (consulté en octobre 2020)
Richard C. Trexler, 2009, Le voyage des mages à travers l’histoire, Paris (1re éd., Princeton, 1997)
Qu’on vienne de la gare de Lyon, ou du jardin des Plantes, on le repère de loin, à sa courbe élégante et aux couleurs irisées de ses murs. C’est le nouveau siège du groupe de presse réuni autour du Monde (le Monde, Télérama, le Nouvel Obs, le Courrier International,La Vie, le Huffington Post).
La cité de la Mode et l’immeuble du Monde vus du pont Charles de Gaulle
En 2014, la Société éditrice du Monde a acquis une parcelle composée de trois dalles situées au-dessus d’une partie des voies de la gare d’Austerlitz. La dalle centrale n’étant pas constructible, les architectes devaient rassembler les titres du groupe Le Monde sur un site unique tout en respectant cette contrainte. Kjetil Thorsen, de l’agence norvégienne Snohetta, qui a gagné le concours a proposé un immeuble pont, reposant sur deux piles, connectées entre elles à partir du deuxième étage.
Le pont entre les deux immeubles
Je ne suis pas capable d’apprécier la nouveauté du dessin et des solutions techniques. Mais j’aime ces façades courbes qui glissent dans le ciel et font immédiatement apparaître comme lourdes celles qui se construisent sur un rectangle.
Les façades, écrit l’agence d’architecture, sont habillées d’environ 20 000 panneaux de verre de différents niveaux de transparence. Ils sont supposés évoquer les pixels informatiques. Pour le profane, ces briques de verre permettent de jouer avec la lumière sans jamais paraître aveuglantes contrairement aux façades en verre d’il y a cinquante ans avec leurs reflets crus. De loin, elles créent une impression vibrante ; de près, elles séduisent par leurs couleurs changeantes et leur brillance un peu estompée.
Elles sont mauves et grises, pâles sous les nuages
Façade du Monde. Une deuxième peau en briques de verre, pâle sous le ciel gris
Les blocs les plus épais bleuissent à l’ombre :
… bleues à l’ombre
Et quand un rayon de soleil vient illuminer le ciel, du vert clair se propage au galop sur les briques de verre.
Le Monde. façade est. Nuages
Je me demande à quoi ressemble l’intérieur. Les architectes se sont-ils entêtés à imposer l’open space (les bureaux ouverts qui m’auraient fait souffrir si j’avais dû subir ces aménagements). Ont-ils réintroduit des bureaux fermés permettant de s’isoler ? Je vais essayer de demander à visiter les locaux.
L’inauguration du site était prévue pour novembre 2019, mais je n’ai pas vu d’articles, y compris dans le Monde pour célébrer la fin des travaux. Au-delà du retard habituel pour de tels chantiers, j’ai lu qu’à la fin février des travailleurs ont occupé les locaux, avec leur syndicat CNT-Solidarité ouvrière. La société de nettoyage Golden Clean, sous-traitante d’Eiffage qui participait à la construction du bâtiment, les employait sans papiers pour des salaires de misère. Le 11 mars l’occupation se poursuivait alors que le journal avait titré le 28 : « Les sans-papiers sur le chantier du futur siège du « Monde » obtiennent gain de cause ». Le 17mars le confinement a eu raison du maintien sur place des occupants. Cela pose une fois de plus le problème du besoin de contrôle et de la responsabilité du maître d’ouvrage quand un sous-traitant fonctionne dans l’illégalité.
… ce qui n’empêche pas l’immeuble d’être un très bel exemple de cette architecture moderne qui remodèle le 13e arrondissement. Après l’immeuble-phare et rien que dans la rue Mendès France, on a une vue sur la tour qui était jadis un squat géant de street-Art. C’est à présent un immeuble dont les balcons se dorent en fonction de la lumière, (ce ne sont pas les harmonies « distinguées du Monde, mais un éclat doré qui la ramène un peu).
L’ancienne tour 13 – tour de street art – et ses balcons dorés
Au-delà commence l’avenue de France. J’aime ce quartier Paris Rive Gauche qui comporte aussi la bibliothèque François-Mitterrand, la Halle Freyssinet les nouvelles universités et le beau travail d’urbaniste qui a su fabriquer un quartier avec ces monuments et ces bâtiments.
Nous traversons le pont de Simone de Beauvoir pour Bercy. A peine parvenus au café Starbucks une bourrasque accompagnée de pluie vient clore la balade. « Un dernier café avant le renfermement annoncé pour cause de Covid et le retour à la vie figée. »
L’expérience de la vie avec précaution nous atteint quoi qu’on en dise
Vie figée ? Il ne faut pas exagérer : nous pouvons sortir ; le va-et-vient quotidien est intact, descendre au supermarché où nous avons oublié d’acheter le sel, aller au marché, bavarder avec les voisins ? Nous poursuivons nos journées ordinaires, lire, écrire un peu, préparer à manger, marcher dans la ville. Il y a seulement cette impression de vie plus étriquée, sans que je distingue clairement ce qui vient de l’âge et ce qui est dû aux précautions qu’on nous demande de prendre. Nous invitons nos amis par deux. Nous nous saluons du coude, du pied, à l’orientale. Nous évitons les apéritifs avec des ramequins collectifs où les doigts peuvent contaminer la nourriture. Nous nous déplaçons sans insouciance, en surveillant du coin de l’œil les joggeurs dispensés de masque.
L’atmosphère politique est lourde. Toute initiative du gouvernement pour ralentir la progression de l’épidémie est aussitôt dénoncée. Les patrons de bar ne veulent pas fermer, ce qu’on comprend. Leurs clients sont en colère « Pourquoi faudrait-il prendre des précautions dans les cafés et continuer à prendre le métro et à se rendre au travail ? » Les chômeurs et les jeunes gens excédés nous donnent vaguement mauvaise conscience. « Allez les vieux. Il est temps de s’enfermer ».