Les confinés et le squatteur. Petite chronique du temps du coronavirus

1er avril : Mya et Thomas ; télé-travail et chômage technique

Depuis deux semaines, nous sommes confinés et je suis passée au télétravail. Au début, j’aimais la nouvelle organisation. Avant je mettais 45 minutes les bons jours pour arriver au bureau et autant pour revenir, plus le stress de la ligne 13, saturée quelle que soit l’heure. La seule chose qu’elle avait de bien, cette ligne 13, c’est que si j’oubliais de me réveiller, je pouvais toujours envoyer un SMS à mon patron : “DSL, bloquée dans le métro. Arrive quand je peux‶. Là, ce n’est plus possible. A part la perte de mon alibi favori, je ne voyais que des avantages au confinement.

Cependant, l’écran est épuisant. Les heures s’enchaînent sans les pauses conviviales devant la machine à café qu’on se permettait dans le monde d’avant. Les journées n’ont plus de raison de s’interrompre. Le soir, je continue parfois tard jusqu’à ce que mes dossiers soient achevés. Quand je me couche, les phrases tourbillonnent encore dans ma tête. Parfois, Thomas dort déjà. Il est plus raisonnable que moi et arrête à 18 heures, tâche finie ou pas. Seulement voilà, je n’arrive pas à fermer l’ordinateur.

Moi, dit Thomas, mon monde professionnel s’est écroulé. Je suis au chômage technique. Tous mes concerts sont annulés, aussi loin que je puisse voir dans l’avenir. J’essaie de ne pas m’angoisser et de réfléchir à ma vie de musicien soliste, d’un voyage à l’autre, des Emirats-Arabes-Unis à Kyoto, sans jamais me poser. A peine un concert avec le quatuor est-il terminé que j’enchaîne avec une amie harpiste ou un groupe de jazz. Ce n’est pas la vie dont j’avais rêvé, même si des amis m’envient et me disent que j’ai des soucis de riche, mais je constate un désaccord croissant entre mes convictions et mes actes, par exemple la critique des transports aériens et le fait que je sois tout le temps en avion ; mon rêve de faire connaître Bach à ceux qui en sont privés par la pauvreté et le fait de jouer pour de riches émirs qui s’achètent une culture. Quand je pense à ces dernières années, j’ai l’impression d’une parodie. La musique a déserté la vie du “grand musicien″, transformé en voyageur de commerce.

J’essaie de prendre cet arrêt comme une occasion de réfléchir. Je travaille mes partitions en silence pour ne pas gêner Mya. Derrière les notes imprimées sur le papier, j’entends quelque chose qui n’existe pas encore et que mes doigts feront vivre, cet accent sur la première note, ce phrasé qu’il faut souligner un peu plus et qui donnera au Cygne de Saint-Saëns l’ampleur et la souplesse qu’il demande.

Le confinement est aussi une cure de sincérité, l’occasion de trouver comment et pourquoi je veux encore jouer de la musique. Des petites phrases me tournent dans la tête. « La vie à préserver quoi qu’il en coûte dont on te parle dans ces temps de pandémies n’est pas un but suffisant. Que veux-tu en faire ? »

Mais je ne sais pas quoi faire du temps qui reste puisque tout est fermé, les salles de sport, les cinémas, les parcs, et qu’il est impossible d’aller se promener dans le centre de Paris. « Et puis c’est avec toi Mya que je voudrais profiter des heures confinées. Si les librairies étaient ouvertes, j’irais acheter la Pâtisserie en vingt leçons et on se lancerait. »

Je  réponds un peu sèchement qu’on n’avait pas besoin de dérivatifs à nos vies. « La mienne est assez remplie, je trouve ! Et comme je m’entends parler de façon désagréable, je m’en veux : « Oh ! Thomas, c’est seulement que je déteste cette organisation qui me transforme en droguée du travail. »

– Ce n’est pas grave, Mya ! Je cuisinerai et tu goûteras. Je crois que je suis fait pour les joies tranquilles du confinement avec toi.

De toute façon, Mya n’aime pas ce temps suspendu. Elle sait pourtant combien elle est privilégiée. Thomas et elle sont à deux pour affronter cette période. Ils sont bien installés dans un appartement suffisamment grand pour que chacun puisse s’isoler. Il n’y a pas d’enfants qui les obligent à jongler entre l’ordinateur pour le bureau, le violoncelle qu’il faut quand même pratiquer un peu, les cours des enfants à la maison, le rôle de répétiteur de flute à bec, les interminables jeux de société, la mauvaise conscience quand on n’en peut plus et qu’on les flanque devant la télé.

Le soleil entre par la fenêtre une bonne partie du jour puisqu’ils habitent au 7ème étage. Un tout petit balcon permet de s’installer pour prendre le café à l’air, mais les semaines ont perdu leur forme. Mya laisse s’écouler le temps. Les weekends ressemblent aux lundis. C’est la même organisation des jours un peu écœurante à la longue.

Quelquefois elle se lève, déjeune et fonce sur l’ordinateur en robe de chambre. Pourquoi s’habiller puisqu’elle ne va pas sortir ? Elle réalise à quel point elle dépendait d’une horloge extérieure qui rythmait ses jours, d’un agenda, d’un calendrier avec des fêtes et des vacances. Cette vie ressemble à la vie qu’elle mènera quand elle sera trop vieille pour sortir et que les jours à venir ressembleront à ceux du présent.

L’avenir pense Mya, c’est d’être surpris ! Ici, il n’y a plus que des jours semblables et l’impression que rien d’inattendu ne peut arriver.

Elle supporte mal de ne pas savoir si le confinement va durer un mois, ou davantage. « Quand sera-t-il possible de sortir ? » devient une question obsédante. Si le confinement ne s’arrête pas vite, elle va s’effondrer, perdre le contrôle. C’est comme une maladie incurable avec laquelle il faut apprendre à cohabiter. Elle sourit parce que la ‶maladie de la vie confinée″ lui paraît plus évidente que le virus qui circule dans les rues.

Thomas descend faire quelques courses. Il croise l’homme au chien qui habite dans l’immeuble d’à côté où il mène une vie recluse et solitaire, sortant tous les jours avec son chien au poil jaune, s’asseyant sur le même banc d’où il hèle les passants. « Nos amis les bêtes ! Les hommes vous trahissent toujours. » D’habitude, il y a toujours quelqu’un pour s’arrêter et échanger trois mots, forcément limités, car l’homme répète en boucle « Les chiens, eux, sont fidèles ». De temps à autre, le chien pose la tête sur les genoux de son maître, puis reprend la pose, debout à quelques pas pour montrer qu’il est solide à son poste. Dans la vieille rue, les bourgeois tolèrent ce marginal qui habite une chambre de bonne prêtée par une âme compatissante.

Dans notre immeuble aussi, quelqu’un avait acheté une minuscule chambrette située au-dessus de nos têtes et avait bricolé un branchement sauvage sur l’eau et l’électricité des parties communes pour la rendre habitable. La copropriété a laissé faire et Arnaud Véron a passé quelques années dans ce cagibi avant de repartir pour l’Ardèche.

1er avril : Thomas se transforme en concertiste de palier

 « Quand même ! Un musicien c’est fait pour jouer devant un public. Il y a de plus en plus d’artistes qui s’enregistrent dans leur salon, se filment et postent le tout sur You Tube. J’ai même entendu le Boléro de Ravel, joué par l’Orchestre National confiné : chaque musicien chez lui a joué sa partition, qui a ensuite été mixée et assemblée par les techniciens de Radio France. Pourtant, ce n’est pas ce que je veux. J’ai besoin de la rencontre avec le public, j’ai besoin qu’elle soit réelle. J’ai besoin de sentir le bouleversement émotionnel que provoquent certains sons de mon instrument ; il me faut la circulation d’énergie que je ressens quand je suis sur scène.

Est-ce que je ne peux pas essayer de jouer dans la cage d’escalier pour les résidents restés à Paris ? Seuls trois étages sont occupés dans l’immeuble. La plupart des habitants se sont enfuis dans des résidences secondaires et le rez-de-chaussée utilisé par des cabinets médicaux est désert. La concierge a posé un congé de maladie pour rejoindre son mari. A l’exception d’un Bulgare, les étudiants qui vivent au 8e sont partis se confiner chez leurs parents. Il reste 4 couples enfermés et tristes que j’ai convoqués pour 19 heures par affichettes apposées dans l’ascenseur.

Pendant quinze minutes, j’ai joué deux pièces pour violoncelle de Bach. Le prélude si célèbre de la première suite, suivi de l’allemande. Demain ce sera l’austère sarabande de la suite en ré, qui me serre encore le cœur chaque fois que je l’interprète.

Après les applaudissements, les auditeurs ne sont pas partis tout de suite. Ils me hélaient depuis le 6ème étage. Ils disaient que c’était comme un petit miracle plus fort que leur solitude, plus fort que ce temps trop mou qui se traînait ; que je faisais surgir tout un orchestre avec mes quatre cordes ; que je leur avais rendu le plaisir d’exister. Ils exagéraient, mais ils me permettaient de me dire que quelque chose était en train de recommencer.

2 avril : un squatteur s’installe

Ce nouvel équilibre de la vie confinée a été brutalement interrompu. Depuis hier, quelqu’un occupe la chambre de bonne qui est au-dessus de notre chambre à coucher. L’intrus n’a même pas pris le temps de s’installer discrètement. Il s’est mis à écouter le Coran à plein régime. Notre nuit a été un enfer. A deux heures du matin, Mya et moi n’en pouvant plus, nous sommes montés. Qu’est-ce qu’on allait trouver ? J’imaginais un baraqué barbu, écumant, qui brandissait le Coran d’une main et un grand couteau de l’autre. C’est un noir qui a ouvert (ouvert est un grand mot car la porte était défoncée). Il n’est ni grand, ni menaçant. Je lui ai dit :

 « Mon gars, je ne suis pas là pour dénoncer les gens comme toi. Tu profites du confinement pour t’introduire dans l’immeuble et te trouver un abri. Tant mieux pour toi. D’ailleurs le propriétaire vit en province, n’a pas besoin de l’endroit et ne te cherchera pas des noises… Mais tu peux t’attendre à la guerre si tu fais un pareil raffut. On travaille pendant la journée. On est fatigués. Il faut qu’on puisse dormir. On ne peut pas passer la nuit à entendre ta musique. Ton Coran, écoute-le avant 22 heures. On supportera deux heures si tu en as besoin pour être heureux ». A notre stupéfaction, son visage s’est durci et il l’a pris de haut :

– Je t’emmerde. J’écoute ce que je veux quand je veux. C’est ta faute si tu fais des boulots de merde. J’emmerde la France et les gens dans ton genre qui se  foutent de savoir si on a un logement ou si on est à la rue. Vous êtes des colonialistes comme des cons de blancs que vous êtes !

– Mya s’est interposée : « T’as pas de chance avec moi. Je viens du 93 comme toi, je suis une descendante d’esclave comme toute Martiniquaise qui se respecte ! Sauf que je me suis bougée le cul et que ce pays de merde comme tu dis m’a offert des études supérieures. Aujourd’hui, j’ai un bon job. Et toi ! Tu t’es jamais demandé si tu t’étais donné ne serait-ce qu’une petite chance de réussir ?

J’ai repris. « On n’est pas là pour régler des conflits de couleur de peau. Que tu sois blanc, noir, ou café au lait, j’en ai rien à fiche ! Mon problème c’est de pouvoir dormir la nuit. Tu te calmes ou j’appelle la police.

Il s’est mis à rire. « Tu verras bien si elle vient. »

J’ai appelé le commissariat. Le squatteur avait raison. Les flics ont refusé de se déplacer : « On ne peut rien pour vous. D’abord, vous n’êtes pas les propriétaires. Ce monsieur a peut-être leur accord pour s’installer. Vous n’avez pas le droit de porter plainte pour occupation illégale des lieux. Vous vous plaignez donc de tapage nocturne, mais ce n’est pas une urgence en temps de confinement, comprenez-le. On est deux au commissariat ; les autres sont malades ou gardent leurs enfants, et on doit régler toutes les bagarres dans des familles où les gens ne se supportent plus. Vous n’êtes pas une urgence. S’il vous agresse, rappelez. »

Le bruit a cessé vers quatre heures.

Le lendemain, on était épuisés. Nous avons essayé de joindre le syndic.  Inatteignable. Une secrétaire a dit qu’elle passait le message. Depuis rien. Le propriétaire, Arnaud  Véron, qui m’avait donné son numéro de téléphone quand il a déménagé en Ardèche, est injoignable. J’ai laissé un message pour qu’il réagisse. 

Nous voici embarqués dans une histoire absurde. La lutte contre les pauvres diables qui essaient de survivre dans l’illégalité, ce n’est pas notre affaire. Mais alors que l’appartement devrait être notre refuge, on affronte un occupant illégal agressif, sans qu’interviennent pour nous protéger ni les services de l’Etat, ni le syndic de l’immeuble. Cet abandon nous laisse abasourdis.

4 avril : une fuite d’eau

Nous avons à nouveau peu dormi. L’occupant du 8e n’a pas cessé de chanter la nuit. Le plancher des mansardes qui repose sur des traverses recouvertes de lattes doit être constitué d’une mince couche de plâtre qui laisse passer tous les sons. Soit les bonnes d’avant étaient épuisées et dormaient, soit les gens étaient habitués au bruit. Cet homme chante faux et fort. Au bout d’un moment, c’est intolérable.

Je me demande où nous trouvons le courage de nous lever le matin et de reprendre nos activités. Ce matin, l’intrus doit dormir puisque tout est calme.

Je me sens à la fois las et surexcité. Je suis sorti faire trois courses pour marcher. Masque. Autorisation de sortie. Je pousse jusqu’à une épicerie qui vend, à prix d’or, de jolies fraises et de la papaye râpée. J’évite de toucher les légumes, je m’interdis de reposer un pot de confiture. Quand je rentre, je me surprends à regarder la poignée de la porte de l’ascenseur avec méfiance. Il va falloir que je me lave les mains. Chaque objet peut dissimuler un ennemi. Ce ne sont pas des contraintes très lourdes, mais ça m’impressionne de voir tout ce qui m’entoure se transformer en source de danger, tout contact devenir impossible.

A midi, Mya a vu passer le squatteur et a essayé de négocier. En vain. Vers 13 heures l’eau a commencé à couler.

On était encore à table. Une goutte est tombée dans le bol des fraises, puis une autre. Puis un filet d’eau… Nous avons mis une bassine, pris le temps de finir les fraises.

« Je croyais, a dit Thomas, que le confinement, c’était la trêve. Bon ! Je vais descendre la poubelle et j’essaie de réfléchir à ce que je peux dire pour éviter l’affrontement. Quand je remonte, on va voir le squatteur et puis j’appelle la mandataire de ceux qui nous louent l’appartement pour qu’elle prévienne le syndic. Préviens l’assurance de ton côté. »

Dans la courette, je remarque un Vélib abandonné. Je le remets dans la rue pour que le service de ramassage puisse le retrouver. Ça ne peut être que le squatteur puisque « l’emprunt » coïncide avec son arrivée. Nous montons au 8e demander qu’il coupe l’eau. Il n’est pas là. Arnaud Véron était soigneux. Une fois seulement, il y a avait eu un problème d’eau, couvert par les assurances. Son successeur fait n’importe quoi. Aujourd’hui, la porte défoncée permet d’entrer et de fermer un robinet oublié et il est parti en laissant le ventilateur fonctionner ; les fils trainent par terre. Le moindre court-circuit et tout flambe. L’odeur est suffocante ! Des boîtes de conserve ouvertes ont tourné avec la chaleur.

Une partie du foutoir a été déménagée dans le couloir : un matelas sale, des vieux papiers détrempés où l’encre a déteint et un micro-ondes. Nous ne l’avons pas vu apporter quoi que ce soit. Est-ce que ces débris crasseux datent du précédent occupant ?

Nous avons déposé une main courante par internet. Ecrit au syndic, difficilement atteignable par téléphone, pour lui demander de déposer plainte puisque cela ne nous est pas permis. Apparemment, seul Arnaud Véron ou bien, lui, le syndic sont habilités à le faire.

4 avril : le concert du soir

J’ai tenu quand même à jouer comme je le fais depuis quatre jours. A la fin du concert, on m’a demandé quel était l’âge de mon violoncelle et comment je pouvais le savoir. C’est la table d’harmonie qui donne l’âge parce que les luthiers utilisent des épicéas et que ces arbres poussent régulièrement : le bois est de couleur claire l’été et plus foncé l’hiver. Chaque cerne vaut un an et on peut les compter. Mon instrument date de la fin du 17ème siècle.

Mya a ensuite raconté notre situation. Les copropriétaires-spectateurs ont découvert sidérés qu’il y avait un occupant illégal, que le dernier étage était insalubre, qu’un premier dégât des eaux qui aurait pu être grave si nous n’avions pas pu intervenir. Nous avons échangé des numéros de téléphone et les voisins ont décidé de nous relayer auprès du syndic. Ils auront sans doute plus de poids que nous : ce sont ses employeurs.

De la discussion, il ressort que nous pouvons essayer de faire couper l’eau qui dépend des parties communes. L’occupant se découragera peut-être. Reste à convaincre le prudent syndic, qui nous oppose l’absence d’assemblée générale et l’impossibilité d’en convoquer une en temps de confinement. La prochaine aura lieu en novembre…

5 avril : le maquis des règles de copropriété

Un voisin a écrit et téléphoné au syndic qui traîne un peu les pieds pour déposer plainte et prendre la décision de faire couper l’eau, même si le branchement est illégal. Il se plaint que construire un dossier sur de tels problèmes est nécessairement chronophage et annonce qu’il va facturer ce travail supplémentaire.

Notre assureur ne veut pas couvrir le sinistre. C’est la seconde fois qu’il y a un problème et rien n’a été fait depuis la première inondation pour installer des canalisations conformes. Or, il apparaît qu’Arnaud Véron n’est pas davantage assuré que l’occupant illégitime. Nous annonçons donc que notre assureur va se retourner logiquement vers l’assurance de l’immeuble. Mya qui a travaillé dans ce secteur signale que l’assurance de l’immeuble risque de ne rien couvrir parce que la présence d’un squatteur la décharge de ses obligations. S’il apparaît que le syndic n’a rien fait pour traiter le problème, c’est lui qui sera en première ligne. Nous espérons qu’il sera assez intelligent, pour tenir compte de cette menace voilée.

Nous appelons aussi la mandataire qui gère notre appartement en lui annonçant que s’il n’y a pas de solution rapide, nous allons déménager. Nous lui suggérons d’acheter le taudis du 8e pour éviter qu’il ne soit régulièrement occupé, rendant de facto l’appartement très mal louable. Nous lui donnons le numéro de téléphone d’Arnaud Véron. Nous discutons un peu des arguments : le réduit est trop petit pour être loué, mais en cas de squat, le propriétaire est tenu pour responsable de tous les dégâts occasionnés. Il vaut donc mieux vendre à quelqu’un qui est sur place et qui peut réagir rapidement. Quelle serait son offre ?

5 avril : Anne-Edwine Castelnagay

– Vous ne savez pas ce qui m’est arrivé Mya. On dormait tranquillement quand quelqu’un a sonné avec insistance à l’interphone. Je me suis levée pour voir qui pouvait appeler comme ça. C’était votre occupant du 8e qui demandait que je lui ouvre la porte du rez-de-chaussée. Moi, j’étais encore en mode radar et j’entendais quelqu’un qui répétait « je n’ai pas de clé. J’ai besoin qu’on m’ouvre. » Je l’ai regardé sur l’écran, je n’ai pas ouvert. Mais je voudrais comprendre comment il fait pour rentrer dans le hall. On dirait que notre système de fermeture ne sert à rien !

– Viens Mya, on descend pour essayer de comprendre comment il fait pour rentrer.  Une fois en bas, Mya a tout de suite repéré le problème :– «  Regarde, il a monté la targette qui permet de bloquer l’ouverture de la porte cochère. Nous, on ne fait pas attention, mais en fait la porte n’est pas fermée. Il est malin ce type. S’il n’était pas en train de transformer le 8eme en décharge publique, j’aurais plutôt de la sympathie pour lui. On va écrire aux voisins pour les prévenir de faire attention. »

– La seconde porte d’entrée : un grand coup de pied suffit pour l’ouvrir. Je dirai à Madame Castelnagay qu’il n’a pas eu besoin de sa pitié. Mais la porte est faussée désormais.

5 avril : Pierre et Alice

Pierre n’a plus grand-chose à voir avec la personne avec qui j’ai commencé à vivre. Il est vieux à présent et moi aussi je suis une vieille femme… Le beau visage aux traits bien lisses s’est affaissé. Il a pris du ventre (pendant que je prenais des cuisses), le cheveu se fait rare. Et moi, je suis nettement ratatinée.

Ma jeunesse a fichu le camp. Avant le confinement, quand je croisais encore les voisins, je voyais bien que j’étais une mémé pour eux. Au mieux, une « vieille dame charmante »… Je ne reste une « jeune-vieille » que dans le regard de Pierre… Oui dit-il « Le bon vin m’endort/ L’Amour me réveille encore ». Et pour lui, je pense : « Allez la vieille. Il faut tenir le coup. Il est sympa le temps qui nous reste ».

Des enfants sont nés, ont grandi, sont partis vivre ailleurs. Nos souvenirs subsistent. Dans notre appartement privé de fleurs depuis que les marchés ont fermé, tu évoques tout à coup une brassée de jonquilles ramassée dans un bois tout près de Paris…  C’était il y a deux ans. Tu t’en souviens ?  Est-ce que ce serait ça d’être un couple, ce lien du passé et du présent qui fait que je ne peux penser à ma vie sans que la mémoire me revienne de moments où tu figures. Tiens quand nous lisons les déclarations des féministes de 2020 je me revois, défilant dans la rue pour le droit à l’avortement. Juste avant le confinement, des militantes néoféministes ont chassé des “hommes cis et blancs” qui voulaient participer à une réunion parce que selon elles ils “invisibilisaient” les luttes des femmes. Dans certains slogans la haine contre les hommes me paraît paroxystique : « Le lesbianisme n’est pas un choix : c’est une bénédiction ! » Les réunions avec toi étaient plus joyeuses. On avait le droit de se plaire et plus si affinité…

Est-ce qu’être un couple, c’est sourire des expressions de l’autre qui reviennent constamment ? Le « Tu exagères » de Pierre ! mi-reproche, mi constat, chaque fois que je m’emporte sur ce que racontent les journalistes, ou bien parce qu’on part à 19h pour un rendez-vous à 20 heures à l’autre bout de Paris, chaque fois que je suis contente de croquer quelqu’un en une formule assassine. « Tu ne crois pas que tu exagères un peu ! – Bon j’admets que j’exagère un peu, mais un tout petit peu alors… »

Nos mots de clan, nos mots de passe familiaux, nos shibboleths. Pierre qui vient de l’Est a toujours dit « et si on faisait une salade de doucette ». J’ai longtemps rétabli « de mâche, tu veux dire », et à présent, je l’écoute joyeusement parler de doucette et de brimbelles.

On a usé le temps, regardé les années filer par la fenêtre en couple. Ce matin, nous sourions ensemble au retour du printemps, et nous faisons la grimace ensemble quand le thermomètre nous inflige un brusque retour de l’hiver. Voir le monde depuis une fenêtre, c’est se laisser absorber par des riens, des trois fois rien… La lumière qui glisse sur l’immeuble d’en face. 

– C’est vraiment le printemps, les pucerons sont de retour. Mais d’où sortent-ils donc ?

6 avril : Alice se déconfine un peu pendant que Pierre reste à la maison

C’est bête ce printemps radieux dont personne ne profite, les uns parce qu’ils le regardent de l’autre côté de la fenêtre ; les autres parce qu’ils travaillent à flux tendu pour nourrir et soigner les premiers. J’ai décidé de tricher et d’aller jusqu’à la Seine qu’on ne peut pas fermer. Au début du confinement, je critiquais les déserteurs, ces 15% de Parisiens sans civisme qui ont fui la ville au risque de contaminer le reste du pays. A présent, je les envie, même si je ne m’en vante pas. Si j’étais à la campagne, je serais entourée de vrais arbres. J’ai besoin de les voir déplier leurs milliers de feuilles au soleil d’avril. Dans l’appartement je me recroqueville et je supporte mal d’anticiper sur la réduction du cercle de mon existence. Pas encore. Pas encore ! Et puis, je n’en peux plus d’attendre des nouvelles de nos enfants retenus l’une à New-York, l’autre à Pékin. Tant qu’ils vont bien, je vais bien, mais c’est dur de les imaginer malades sur un lit d’hôpital, perdus dans des pays étrangers. La géographie heureuse de la mondialisation a laissé place à la menace de la solitude.

Mon Pierre s’accommode mieux que moi de la situation. Il relit tranquillement les classiques. Moi, je sors ! Si les policiers m’arrêtent je dirai que je ne pensais pas avoir marché tant que ça.

C’est en revenant 3 heures plus tard, que j’ai heurté un jeune homme presque devant ma porte. Il est vrai que j’avais le nez en l’air pour essayer d’apercevoir un merle qui s’en donnait à cœur joie. Le choc a été assez rude pour que je lâche mon sac et que tout s’éparpille sur le trottoir, trousseau de clés, papiers, téléphone et même le livre que j’emporte toujours avec moi afin de lire tranquillement si je m’arrête quelque part.

– Je suis désolé, Madame.

– C’est moi qui dois m’excuser. Il fait si beau que je suis sortie pour regarder les arbres d’un peu plus près et je n’ai peut-être pas marché droit. Mais vous comprenez, le confinement je n’en peux plus ; j’étais comme une lionne en cage. Bon, je vous ai heurté. C’est raté pour la distance de sécurité.  Mais sur le fond, je m’en fiche un peu. Entre Alzheimer, le cancer et le coronavirus, je ne sais vraiment pas choisir. Je laisse le hasard décider.

– Je ne peux pas vous laisser dire ça. Vous auriez tort de ne pas profiter de la vie. Elle vous plaît puisque vous partez pour admirer les arbres. Et puis pensez à tous ceux que vous pouvez contaminer. C’est aussi pour les autres le confinement. Moi aussi j’étais insouciant ; Je me disais « quand bien même, il y aurait 30 000 morts, ce n’est rien pour 67 millions d’habitants. Si la société s’effondre parce qu’on met la France à l’arrêt, ça n’ira pas non plus….

– C’est vous qui le dites. Je ne vois pas pourquoi on doit tout arrêter pour les morts du coronavirus, dont la moyenne d’âge est de 81 ans. Est-ce qu’on ne doit pas aussi se préoccuper des quarantenaires qui vont perdre leur travail et que le stress tuera d’une crise cardiaque ?

– Je raisonnais comme vous, mais la mort d’un proche ça change tout.  J’ai un vieil oncle qui est tombé malade et il est mort en 10 jours. Je suis content de vivre dans une société qui ne tire pas un trait sur les vieux.

– Toutes mes condoléances, Monsieur. Je ne trouve rien à vous dire sinon que vous me ramenez à la raison. Bien sûr ! Bien sûr ! Vous avez raison. Eloignons-nous, mais… profitons de l’occasion pour nous présenter. J’habite au 24. Je m’appelle Alice Lefebvre.
– Moi c’est Elie Hulot. Mes parents ne m’ont pas rendu service en choisissant ce prénom pour ce nom, mais on s’y fait.

On s’est quittés avec une drôle d’impression d’impolitesse. Plus moyen de se serrer la main, mais je n’ai pas de gestes à ma disposition. Je ne me vois pas checker à l’américaine. Pas encore en tout cas. Ni saluer à la japonaise les mains jointes. J’ai vaguement incliné la tête et le jeune homme a fait de même en ajoutant « Prenez soin de vous », devenu une formule aussi obligatoire que « Bonne journée » dans le monde d’avant.

Pierre m’a accueillie comme une rescapée d’un grand danger (et depuis mon retour il guette si une petite toux n’est pas en train de s’installer) :  « J’ai vu quelque chose ou plutôt quelqu’un pendant que tu étais partie faire la follette. Du linge séchait sur la rambarde du balcon d’en face. Le temps de me dire que c’était la première fois que quelqu’un osait étendre quelque chose sur notre belle rue bourgeoise, la fenêtre s’est ouverte et j’ai vu un noir. Déménager en temps de confinement, il faut être fort. Est-ce que tu crois que c’est le propriétaire qui l’a installé, ou bien a-t-il a appris que la chambre était vide et qu’il fallait profiter du confinement qui a sérieusement vidé l’immeuble pour s’installer ?

Je l’ai salué et ma foi il m’a répondu d’un signe de main, mais on était trop loin pour se faire la conversation. Je lui aurais dit « Vous avez donc quitté l’Afrique ? » et il m’aurait dit « Oui, maintenant j’habite Paris »… ou « Je suis aussi parisien que vous, mon vieux. J’arrive tout droit de Porte de Pantin » et je lui aurais dit « Quelle drôle d’idée, de venir s’installer dans le 12e. Il n’y a pas plus endormi. Pour un jeune homme comme vous » et il m’aurait peut-être dit, « oui, les gens ont l’air maussade, mais normalement, il y a Chez Prosper où va la jeunesse, et surtout l’Irish Coffee », mais en fait, on ne s’est rien dit du tout. Il a ramassé sa serviette de bains et il est rentré dans sa mansarde. »

7 avril : Alice s’invite à un des concerts sur le palier

Mon amie, Anne-Edwine Castelnagay, m’a invitée à écouter Thomas dans son immeuble. « Alice, tu t’installeras au second. Il joue depuis le 7e étage. Tu verras, la cage d’escalier est un bon espace de concert.

Quand j’arrive, le violoncelliste s’apprête à interpréter Songs of the birds, composé par Pablo Casals à partir d’un vieux chant populaire catalan. Il s’est enregistré au piano (il explique que cela l’oblige à suivre inexorablement l’accompagnement sans pouvoir ralentir ou accélérer et qu’il s’excuse par avance du côté raide de son exécution). Au milieu du morceau, quelqu’un appelle l’ascenseur, puis on entend une porte s’ouvrir puis se refermer, toute chose qu’on ne supporterait pas dans un concert. Pourtant le résultat est d’une mélancolie poignante qui me met les larmes aux yeux. Le violoncelle, tel un aimant, a capté nos émotions à fleur de peau.

Je pense que la beauté de ce morceau si simple tient aussi au fait qu’il évoque l’essentiel de ce qui fait fonctionner notre corps, le battement du cœur évoqué par le piano, le glissement du souffle dans les lents mouvements de l’archet. C’est ce dont nous parle la pandémie.

A la fin du concert, tout le monde échange des nouvelles du squat. Je  prends le numéro de téléphone des musiciens. Comme nous habitons en face, il nous est facile d’intervenir si nous observons des allées et venues suspectes.

10 avril : Pierre prévient Thomas des nouvelles activités du squatteur

Les choses vont très vite. Les gens d’en face nous ont prévenus par téléphone:

– On restait tard devant la fenêtre. On a vu votre « ami » du 8e qui venait ouvrir à deux personnes. Une dame en short court et hauts talons et son cavalier. Jamais vus avant, ceux-là ! Si vous voulez, on reste en faction, et si le manège recommence avec d’autres personnes, on vous appelle. Vous préviendrez la police qui les cueillera pour proxénétisme

En fait, ce soir, ils sont trois au-dessus de nos têtes. Bruit des talons de la fille, bruit de choses qui tombent. Clameurs des toasts… Puis des bruits non équivoques d’un couple qui fait bruyamment l’amour.

« Et bien, me dit Mya, c’est une distraction. On n’a pas besoin d’allumer la télé. Mais cela nous ôte tout envie de nous livrer à nos propres ébats érotiques ».

Là-haut plus de bruit. Il est quatre heures du matin. Thomas et Mya ont tellement sommeil qu’ils ne parviennent pas à s’endormir.

Quand le lendemain, Mya voit passer le squatteur, elle le hèle pour le menacer. Le gars fait face avec arrogance :

– Ne t’en prends pas à ma copine. Elle ne vous a rien fait. Elle aussi, elle veut vivre. Vivre. C’est tout.

Et puis c’est un miracle. Il n’y a pas eu de bruit cette nuit du 11 mai. L’intrus s’en est allé. Les jours éprouvants vont peut-être cesser.

12 avril : quatre dealers

Hélas ! Il a laissé place à quatre jeunes gens qui se livrent clairement à du trafic. Nous les avons vus passer devant la vitre sans tain de la cuisine. Ils s’étaient arrêtés sur le palier pour souffler un peu avant d’attaquer le dernier étage. « C’est nos petits clients du douzième qui vont être contents », a dit un roux en rigolant. « Finie la pénurie. Puis au-dessus de nos têtes, des éclats de rire, des gloussements très forts ». Puis nous avons entendu des va-et-vient. Thomas a rappelé la police.

– Je les ai entendus, criait-il. Je vous assure que je les ai vus passer. D’accord, ils squattent et vous n’y pouvez rien, mais cette fois vous pouvez venir faire un flagrant délit.

Le silence à l’autre bout du téléphone montrait éloquemment que l’agent était sceptique.

Nous avons espéré quand même une intervention pendant deux heures, puis nous avons admis que personne ne viendrait. Le lendemain, nous avons placardé dans la cage d’escalier et dans le hall une lettre menaçante pour dire que nous avons dénoncé le trafic de drogue que nous avons observé.

Profitant du départ des habitants du deuxième et du troisième, les clients des dealers ont envahi l’escalier principal et ont abandonné derrière eux  les détritus de leur consommation nocturne. Quand nous descendons nous buttons sur des cannettes vides, des cartons de pizzas, des mégots de shit.

 Le 14, les quatre ont disparu, pourtant personne ne retrouve de sérénité. Le silence enveloppe le quartier, mais ce n’est pas le calme d’une ville délivrée de la circulation, qui nous fascinait tant en mars. C’est le silence d’un immeuble sur le point d’être assailli par des ennemis au comportement imprévisible. Que vont-ils inventer ? Il n’y a par ailleurs que de mauvaises nouvelles. Arnaud Véron demande une somme extravagante de 70 000 euros pour ces 5 mètres carrés inhabitables. Autant dire qu’il refuse de vendre. Le syndic dit et redit que le poursuivre va coûter cher et prendre au minimum deux ou trois ans. A demi-mot, il a suggéré de recruter quelques gros bras et de se débarrasser des occupants par la force.

Quand même, ce que les squatteurs ne savent pas, c’est que les habitants de l’immeuble se parlent de palier à palier et qu’ils font pression sur le syndic pour qu’une solution soit trouvée ! Dans ces moments de connivence, nous nous sentons moins seuls.

En attendant, le premier occupant est revenu.

17 avril : Une chute suspecte

Comme on doit passer devant la fenêtre de notre cuisine pour accéder au dernier étage, il est impossible de ne pas entendre qui monte sur les marches de fer de l’escalier de service en temps ordinaire et là en plus, nous guettons ! Voilà que la fille de ce soir se met à crier que ce n’était pas la somme convenue et notre squatteur hurle plus fort qu’elle. « Pourquoi tu brailles si fort. Si j’avais su que tu étais une gueularde hystérique, je t’aurais pas proposé le job !  Si tu continues comme ça ils vont appeler les flics qui vont t’embarquer. T’as pas de papiers. Rappelle-toi. Maintenant, tu te tires. »

Un bruit de chute. Puis plus rien

L’étudiant du fond du couloir descend précipitamment. Il toque à notre fenêtre. « Prévenez la police. Il y a une femme inconsciente dans l’escalier. »

Elle doit être à l’hôpital maintenant. On entrevoit la fin de nos problèmes. Elle va porter plainte et il va devoir partir, peut-être direction la prison.

Le lendemain, la police est venue demander notre témoignage au début de l’après-midi. On a dit ce qu’on avait entendu, mais un policier nous apprend que la femme blessée a refusé de porter plainte. Il est pessimiste sur la suite donnée à l’enquête : « Il ne se passera rien. Sans plainte, pas de suite. ».

Vu du côté du squatteur

Evidemment, l’histoire récente ne dit rien de l’enfance du squatteur. On ignorera toujours où il est né, s’il a grandi avec son père et sa mère, ou  si, comme ça arrive, sa mère a été abandonnée avec ses gamins sur les bras. On ne saura pas dans quelle barre d’HLM il vivait, si le parc immobilier s’était dégradé ou s’il était bien entretenu. D’où lui venait sa rancœur, l’évidence que les choses sont mal réparties en France.

Il leur crachait au visage qu’il voulait liquider ce monde injuste, mais pourquoi a-t-il commencé à détester les blancs ? A cause de ses mauvaises notes à l’école qu’il imputait aux profs « racistes », ou de ce moment où il se fait vider du collège pour une bagarre parce qu’un gamin s’était moqué de lui, ou l’avait regardé de travers ? L’autre avait pris cher. Il avait fallu appeler une ambulance, et il avait été exclu.

Quand a-t-il commencé à trafiquer ?  Avec son job de guetteur pour des trafiquants de cannabis. On peut penser qu’il a grandi à la vitesse des gamins des cités, apprenant chaque immeuble à double entrée, chaque bosquet du parc, chaque passage obscur où semer les flics.

Première vente. Le cœur lui bat furieusement quand il échange l’argent contre un sachet de poudre blanche. – C’est le trac de la première fois, lui dit son compagnon. Il s’habitue et pourtant chaque transaction voit son pouls s’accélérer.

Première nuit au poste. Police fasciste. Black Power

La juge lui dit « Si tu as affaire à la police ce n’est pas parce que tu es noir, c’est parce que tu commets des actes répréhensibles, punis par le Code pénal. Faire du trafic de drogue, voler des scooters ce sont des délits interdits par la loi. Les policiers ne s’en prennent pas à toi sans raison ! Le meilleur moyen de t’éviter des confrontations avec les forces de l’ordre c’est de ne pas commettre de délit. » Cela ne fait que l’exaspérer.

A présent, le bizness démarre. Il a investi dans la location du placard, mais il peut récupérer l’argent du loyer avec des prostituées plus ou moins droguées. Et c’est un bon emplacement : dans la piaule d’à côté dont il a forcé la serrure, il  stocke du shit que les revendeurs viennent chercher la nuit pendant que les vieux bourgeois dorment. A deux pas d’une fac qui va bientôt ouvrir. Un emplacement d’avenir.

Il peut imaginer que sa petite entreprise va prospérer et qu’il va sortir enfin de la galère. Son tour est venu, il en est sûr ! Cet endroit mérite qu’on l’exploite à fond.

Et voilà que deux bourgeois montent pour l’engueuler parce que la bassine d’eau a débordé. Pas le temps de penser à tout. Tant pis pour la pouffiasse qui vit en-dessous.

Cette même nuit, Mya parvient à amadouer un commissariat à 3 heures du matin. Elle raconte sa situation impossible. Elle a prévenu quand il y avait du vacarme,  prévenu quand il y avait de la prostitution, prévenu quand il y avait du trafic de drogue et personne n’est venu. Que veut-on d’elle ? Que peut-elle faire ? Et maintenant elle pleure au téléphone.

Le commissaire a envoyé trois agents, mais le résultat ne ressemble pas du tout à un épisode réussi de Julie Lescaut :

17 avril : Les flics débarquent au 8e

Les flics débarquent au 8ème.. Thomas et Mya les entendent discuter avec le squatteur qui fanfaronne sûr de son impunité :

« Vos papiers !

– Je suis chez moi. Je n’ai pas à les montrer

Ils n’insistent pas. Redescendent. S’arrêtent chez Thomas et Mya.

– Il dit qu’il est chez lui ! On n’a pas le droit d’intervenir.

– J’ai le téléphone du propriétaire, dit Thomas. Il me l’a laissé quand il est parti en province.

Les flics appellent. Miracle ! Arnaud Véron répond.

Au bout d’un moment le flic raccroche et s’adressant au couple. « C’est compliqué votre affaire. M. Véron dit qu’il a prêté la pièce pour dépanner. L’occupant nous a dit qu’il paie un loyer pour cette chambre qui fait moins de 5 mètres carrés au sol. C’est vraisemblable. En tout cas, c’est un placard à balais qu’on n’a pas le droit de louer, de surcroît complètement insalubre. A mon avis, M. Véran est un marchand de sommeil. Vous pouvez dénoncer la situation à la commission d’insalubrité de la Ville de Paris qui est assez réactive. Demandez au syndic de porter plainte lui aussi.  C’est son rôle. En attendant l’intervention des services, ne montez pas. Ce gars, il a l’air cheloux. Il a des couteaux. On ne le sent pas ». Mon jeune ami, insiste un policier : « On voit que vous avez un caractère impétueux. N’allez pas l’assommer, on ne sait pas comment ces choses-là finissent. Lui, il n’a rien à perdre. Vous avez votre amoureuse, votre travail, votre vie devant vous. Ne le touchez pas. Soyez patient ».

18 avril : Il faut couper l’eau des parties communes communes

Le lendemain le squatteur se vante. « Tu ne peux rien contre moi. Je te l’avais dit. J’ai la loi pour moi ! Ah ! Ah ! Votre élite est foutue. Vive le Pouvoir noir !»

L’eau appartient aux parties communes. Le syndic a accepté de faire venir un plombier qui va couper l’arrivée, en espérant que le gars soit incapable de faire un nouveau branchement. Sans eau, le local est beaucoup moins intéressant. Peut-être que tout va cesser.

C’est étrange. D’un côté le pouvoir nous répète sans cesse que la meilleure façon de participer à la vie de la nation est de rester chez soi. Ne sortez plus, on s’occupe de tout est le mot d’ordre. En même temps, le même « pouvoir » (faut-il encore dire pouvoir, tant il organise son impuissance ?) nous pousse à des actes d’une grande violence dont nous ne sommes pas très fiers.

1er mai : Que va faire le propriétaire ?

Thomas appelle le propriétaire du réduit et lui annonce qu’il a déposé une main courante contre le squatteur qui a inondé trois fois leur appartement, que la police considère que le local est insalubre. « L’assurance ne couvre rien, tu risques de te retrouver avec une porte murée. Tu ne pourras plus du tout  vendre. – Merci, dit l’autre, qui ne précise pas du tout ses intentions. »

2 mai : « Est-ce que vous n’avez pas de cœur ? » 

L’eau a été coupée pendant l’absence du squatteur. A son retour, il est venu furieux frapper à la porte de la cuisine. « Je n’aurais plus d’eau, mais vous non plus. Vous allez voir ! » On s’est un peu énervés : « La dernière inondation, c’était sur notre lit. Tu crois que c’est possible de se réveiller sous une couverture trempée parce qu’un idiot part sans fermer son robinet. »

Le lendemain son voisin voit le squatteur en train de cisailler un câble avec un cutter. Il l’arrête à temps. « Malheureux tu vas t’électrocuter, c’est un câble électrique » et descend raconter à Thomas ce qui se passe.

Le soir, à minuit, le squatteur sonne à nouveau aux différents étages. Le 3 mai, Anne-Edwige prévient Mya qu’il a demandé de l’eau. J’ai fait comme la dernière fois. Je n’ai pas répondu et il a fini par partir en criant «  Vous n’avez pas de cœur ». Je suis restée mal à l’aise. Vous savez, j’ai vécu en Amérique latine, et la situation m’a rappelé une chanson d’amour, la Samaritaine :

Te pedí un vaso de agua,

Guambrita y..no me lo diste.

Me lo negaste,

Prenda querida.

Si me niegas el agua

Guambrita y…pierdo la vida

.

Je t’ai demandé un verre d’eau, ne me le refuse pas. Si tu me refuses l’eau, je perds la vie…. Et bien je me sentais un peu comme la personne qui refuse un verre d’eau à l’assoiffé de la chanson. L’homme qui me faisait peur était en même temps un mendiant qui demandait miséricorde. Je suis chrétienne. Je vais écouter des sermons où on m’explique que Jésus qui vient de demander à boire à une femme de Samarie, lui offre en échange une eau vive pour étancher sa soif, sa soif de justice. Et moi, je refuse de l’eau à quelqu’un qui a soif.

Mya répond, véhémente. « Cet homme n’est pas un pauvre diable, mal éduqué quelconque. Quand il a cru qu’il nous tenait, il jouissait de notre impuissance. Il nous a rendu la vie impossible. Il continue d’ailleurs. Jésus ne dit pas qu’on peut faire n’importe quoi. Il loue ceux qui placent au centre de leur vie le souci de la justice. Je ne peux pas sauver ma peau et m’occuper d’un vaurien. On a essayé de négocier. Il est incapable de tenir compte des autres. Et puis, vous non plus, vous n’avez pas envie que l’immeuble se transforme en lieu où on trafique des stupéfiants et où on fait travailler des prostituées. »

Grâce aux concerts, une petite société se reforme trois fois par semaine sur les marches d’escalier de l’immeuble. Le problème du squatteur aussi angoissant qu’apparemment insoluble nous réunit autant que la musique. On commence par discuter des actions à entreprendre et souvent la discussion se prolonge sans but précis, autour du sens de ce qu’on vit, le confinement, l’action de l’Etat, la démocratie, mais toujours, on en revient à l’étrange tolérance des pouvoirs publics en faveur des squatteurs.

La voisine du troisième est furieuse : ce sont des gens qui vivent de la victimisation et je remarque que chaque fois qu’il y a un noir qui commet un vol ou qui se comporte de façon illégale, un journaliste nous explique que c’est un pauvre garçon. Pendant ce temps-là les classes moyennes sont en train de tomber. Alors cette ânerie de “privilège blanc“…. Les paysans et les petits commerçants qui n’ont jamais de vacances et gagnent moins que le Smic vont se dire : “Je finis pas le mois, j’ai du mal à élever mes enfants, et en plus, il faut que je m’excuse de mon privilège blanc ! C’est vraiment n’importe quoi ! Moi, ma fille est médecin, elle a fait 10 ans d’études après le bac, elle travaille comme une folle, risque sa vie pour des écervelés qui ne prennent aucune précaution et tout ça pour moins de 2000 euros par mois. Pendant ce temps, n’importe quel gars qui ne veut pas travailler reçoit le RSA, s’installe chez les autres et au nom de cet état de fait obtient des droits… ″

Alice est la plus ambivalente. L’ordre établi lui semble difficile à défendre en bloc : « On sait bien qu’il n’y a pas assez de logements disponibles à Paris et qu’il y a beaucoup de propriétaires cupides qui préfèrent louer à des touristes de passage qu’à des gens modestes. Et puis, si j’étais à la place du squatteur, je serai exaspérée d’entendre sans cesse que la France m’entretient ; que je touche le RSA pour ne rien faire, alors que je n’arrive pas à trouver du travail et que la moindre vitrine du centre-ville étale des richesses qui me sont inaccessibles. J’en aurai marre d’entendre que mon HLM de lointaine banlieue est un progrès sur les bidonvilles d’Afrique, alors que je suis français.

– La faute à qui ? La Grande Borne de Grigny était un quartier de jolis petits immeubles construits pour des cadres avant que la ville devienne un pivot du trafic de drogue. Tous ceux qui pouvaient partir ont fui. La faute à qui si des jeunes comme lui désertent l’école avant de venir pleurer qu’on ne leur donne pas un travail de banquier ! »

– On n’a pas de chance d’être tombé sur lui, mais il pose le problème de toutes les personnes “non blanches“ qui nous en veulent parce qu’elles sont confrontées à plus d’occasions d’être discriminées. Les noirs se logent moins bien ; trouvent moins facilement du travail, vivent davantage dans des quartiers où on n’aimerait pas habiter, on le sait bien. Même si tous n’ont pas des comportements impeccables, loin de là, ils voient leurs rapports avec la police sous l’angle de la guerre des races et c’est vrai qu’on les contrôle sans cesse et que ça doit rendre fou.

– Mais on mélange un peu tout là, reprenait la voisine du troisième, on n’a pas à faire à quelqu’un de discriminé. On a affaire à quelqu’un qui pourrit la vie d’un immeuble parce qu’il y vend de la drogue et y installe des prostituées. Et puis franchement, on ne va pas supprimer le droit de propriété pour pallier les carences de l’Etat. En plus Alice, les gens que vous approuvez crient à la haine de la République et veulent tout ramener à un conflit de races. En tout cas, ils ne donnent pas envie d’embaucher ceux qui cherchent du travail, ou d’accueillir de nouveaux migrants.

– Là, on se retrouve, concluait Alice. J’ai horreur de leur façon de poser des appartenances essentialisées. Leur attitude ne risque pas d’aboutir à ce qu’une majorité soit d’accord pour améliorer la situation.

29 mai : Une porte interdit l’accès au 8e

Le squatteur s’accroche. Mya a alors l’idée de faire poser une porte blindée à l’entrée du couloir du 8e.  Comme il s’agit de parties communes, il est possible d’intervenir et, heureusement, un des membres du Conseil syndical confiné lui aussi a pris la décision avec le syndic. La porte arrivera dans le courant du mois de mai. Pour le moment, on dirait une course de vitesse. Les voisins d’en face ont entendu des pas et des coups au-dessus de leur chambre. Ils sont montés. Il n’y avait personne, mais ils sont sûrs qu’il s’agissait d’une tentative d’effraction. Dans notre aile de l’immeuble, nous avons trouvé une nouvelle chambre forcée, ouverte, un matelas sale posé sur le sol. Et le vacarme nocturne s’étend.

Le vendredi 29, l’installateur vient monter une porte blindée. Elle ressemble à une issue de cinéma. On ne peut pas la bloquer de l’intérieur, pour ne pas retarder la sortie en cas de problème, mais elle résistera aux tentatives d’effraction. Une fois de plus le squatteur était parti pour le weekend. Il n’y a donc même pas eu d’affrontement. Les affaires qui pourrissaient dans le couloir ont été descendues et ramassées par la voirie, y compris des sacs de femmes dont on peut se demander où ils avaient été volés. Au milieu du fouillis une valise noire que nous avons descendue sans l’examiner. Quand l’intrus est revenu, il a trouvé porte close. Il a essayé d’ouvrir, donné de grands coups de pieds dans la porte, mais en vain, et a fini par se décourager.

Il a dormi dans la cage de l’escalier principal où la concierge, qui a repris son travail, l’a trouvé. Elle a appelé la police qui l’a embarqué.

2 juin : « Où est ma valise noire ?

Tout est normal. L’homme au chien est assis sur son banc. Il porte son éternelle houppelande noire, bien qu’il fasse chaud à présent. Il me hèle. « Nos amis les bêtes ! Les hommes vous trahissent toujours. Les chiens, eux, sont fidèles ». Ses cheveux sont coupés de près. Il est un des premiers à être retourné chez le coiffeur.

J’ai repris le métro. Vide et propre. Dans le monde déconfiné qui recommence, je ne suis pas sûr d’avoir le temps de chercher le sens de mon existence. Il va falloir que je joue tout simplement pour la gagner et que je chasse les pensées importunes sur la vraie vie. Je suis heureux d’avoir des propositions car personne ne sait si le virus ne va pas revenir à l’automne.

Quand je regagne notre appartement, l’obscurité commence à descendre. Elle est moins épaisse qu’au début du confinement parce que l’été approche. La concierge qui a repris son travail m’annonce que l’homme est revenu, mais il n’était pas agressif. Il lui a seulement reproché de l’avoir mis dans cette situation : « Pourquoi tu m’as fait ça ? »

– Elle lui a expliqué qu’elle n’était pas là, qu’elle n’était pour rien dans la pose de la porte. Et puis elle a ajouté. « Pourquoi tu t’es comporté, comme ça ? Si tu avais respecté les gens de l’immeuble, personne ne t’aurait embêté ? ». Il s’est tu un moment. Il a encore dit : « J’avais une valise noire. Il me la faut. C’est important pour moi ». « – La voirie a tout emporté. » Il n’a rien répondu et a tourné les talons.

3 juin : Soudain un visage collé aux carreaux

La concierge appelle Mya qui s’apprête à sortir de l’immeuble.  « Il est entêté votre squatteur. Il a demandé à nouveau sa valise ».

Cet entêtement est absurde, pense Mya, mais elle est mal à l’aise. Qu’est-ce qu’il y avait d’important dans cette valise ? Des certificats de travail ? De l’herbe, dont il fait trafic ? Des objets volés ? Des adresses… ? C’est peut-être grâce à ce sac qu’il luttait contre la misère, à sa façon sordide, détestable, évidemment. Mais nous luttons tous pour survivre et c’était un pauvre diable.

Thomas s’est absenté pour le weekend. Mya est seule.

Un visage se colle aux carreaux de la cuisine. Elle sursaute. C’est le squatteur. Leurs yeux se croisent. Il tourne brusquement les talons pour redescendre l’escalier.

Elle reste seule avec la peur. Le futur lui fait peur. Il a le visage du capitalisme fou qui promet le pire. Il a le visage de la surpopulation et des millions d’émigrés qui espèrent trouver une vie meilleure en Europe. Il a le visage du squatteur mi-pitoyable, mi-menaçant.

Boulevard Voltaire

De Nation au Bataclan

Voilà un boulevard où j’allais rarement. La longue ligne droite d’une des percées haussmanniennes m’attirait moins que Saint-Antoine et ses anciennes cours et passages qui gardent quelque chose de l’atmosphère du temps où l’on fabriquait encore des meubles à Paris.

Le boulevard Voltaire, inauguré en 1862 sous le nom de boulevard du Prince-Eugène, avait été conçu pour contourner le centre par la place de la République et faciliter le passage de la troupe, trop facile à bloquer sur le boulevard Saint-Antoine. Zola évoque dans La Curée l’ampleur des destructions de ce vieux coin de Paris, les bâtisses éventrées, les pauvres logis détruits, et avec eux les existences anéanties des ouvriers que la spéculation rejetait vers les faubourgs.

Rue des Immeubles Industriels

Mais en ces temps de confinement, toute balade est propre à prendre et c’est d’abord l’occasion de repasser par la rue des Immeubles industriels dont les façades parfaitement alignées sont assez séduisantes. Un architecte, Emile Leménil, a édifié en 1877 dix-neuf immeubles identiques pour y loger des ouvriers au-dessus du rez-de-chaussée et de l’entresol, destinés aux activités artisanales et industrielles. L’ensemble est élégant avec des horizontales qui se prolongent tout le long de la rue en lignes de fuite, les verticales des colonnes de fonte et les mansardes qui rythment le dernier étage. Une machine à vapeur située au sous-sol d’un bâtiment du milieu de la rue, fournissait l’énergie, distribuée aux 230 ateliers qui occupaient jusqu’à 2 000 personnes. Les deux côtés étaient desservis grâce à un tunnel situé au niveau du 2e sous-sol. À l’époque, la plupart des artisans étaient des ébénistes ou des fabricants de meubles.(Wikipédia). Cette opération (plutôt rare à l’époque y compris par son souci du confort des logements pour des ouvriers) a reçu une médaille d’or à l’exposition universelle de 1878.

Le boulevard Voltaire est moins vide que la semaine dernière et le feuillage duveteux des platanes a fait place à une ombre vert foncé. Pendant que nous sommes enfermés, le printemps avance inexorablement. Plus qu’une semaine !

Rue Voltaire

Plus qu’une semaine avant quoi, puisqu’on nous le répète chaque jour le 11 mai n’est que la date d’une timide reprise du travail, si nous sommes sages, si nous continuons à nous éviter comme avant !

Quand il n’y a rien de spécial à regarder, on regarde les boutiques : celle du quartier juif consacrée aux arts de la table, avec des chandeliers à neuf branches, des verres à kiddouch et leurs soucoupes en métal argenté, des napperons, des plateaux…

En face, une boutique de confiseries, « Dragées d’amour », non loin de la vitrine du dératiseur qui promet de débarrasser les clients des souris, pigeons, punaises, cafards, rats et mouches. Quand on s’approche, on peut voir les dessins des insectes comme dans les planches réalistes des écoles primaires d’antan.

Le Dératiseur. 131 bl. Voltaire

De temps à autres, de belles portes de fer forgé, comme celle du 224 qui servait d’entrée à une entreprise de spiritueux, en particulier d’absinthe, créée en 1857 par Eugène Cusenier à Ornans, dans le Doubs.

Cusenier. L’Absinthe oxygénée
N° 224. Fabrique et siège de la Société Cusenier

Aujourd’hui, c’est un espace de coworking. Partout on trouve les traces d’un passé artisanal, industriel qui s’est évaporé, remplacé par des bureaux, par des boutiques dédiées au soin du corps, fitness, coiffure, optique, pharmacie, laboratoires, par des restaurants, des cafés, des pâtisseries.

Au 201, un immeuble construit en 1882 fait le coin avec la rue Alexandre-Dumas. Du côté de cette rue se trouve un médaillon de l’écrivain, et au-dessus, la liste de ses œuvres principales (comme si on avait voulu mesurer à la toise sur ce mur la croissance du génie).

Médaillon d’Alexandre Dumas et liste de ses oeuvres

Alexandre Dumas possédait un hôtel particulier (malheureusement détruit) dans cette rue.

Le boulevard est aussi le lieu de toutes les expressions. Dans un passage, on trouve ce collage signé Levalet représentant un personnage entouré de triangles mystérieux.

Pourquoi le jeune homme agite-t-il cette forme triangulaire ? Est-il un Franc maçon ? Qu’est-ce que ce cochon-tirelire, lui aussi orné d’un triangle ? Et que signifie cette coiffure en forme de fez ?

Aux balcons çà et là, des syndicalistes rappellent qu’il ne suffit pas d’applaudir les médecins à 20 heures et qu’il faut de l’argent pour l’hôpital.

Rue Frot

Sur les trottoirs, entre des slogans politiques, des petits moments de poésie sentimentale.

Dans le 11e, les animalistes prospèrent. C’est tout de même assez curieux en ces temps de pandémie qui rappellent (certes de loin) la peste, de voir des murs couverts d’affiches appelant à la mobilisation en faveur des rats. Paradoxe : on s’alarme du mélange hommes, chauves-souris, pangolins responsables du coronavirus, mais on redécouvre avec bonheur les animaux sauvages qui s’aventurent dans les rues de Paris. Cet amour s’étend plus rarement aux rats. Là, je découvre qu’il est couplé avec l’écriture inclusive, décidemment, marqueur du nouveau progressisme. Ordinairement réservée aux personnes humaines, la marque de genre est ici étendue aux rats, rates, rotons et autres ratonnes !

Affiche animaliste

Un peu plus haut les flèches de Saint-Ambroise et le jardin Truillot que la mairie a récemment ouvert. Il est évidemment fermé en ce moment.

Saint-Ambroise (et le jeune homme au masque)
Des photos et des mots. Quartiers République et Bastille

Au n° 50, à l’angle de Voltaire et de Richard Lenoir, nous arrivons à la salle de spectacle du Bataclan, aujourd’hui inséparable du souvenir d’un massacre djihadiste. La salle, construite dans le style des pagodes chinoises par l’architecte Charles Duval en 1864 s’appelait à l’origine Le Grand Café Chinois-Théâtre Ba-ta-clan. par référence à Ba-ta-clan, une opérette d’Offenbach.

Au Bataclan

Au Ba-Ta-Clan, eut lieu la première revue en 1883.  Le chanteur Paulus rachèta l’établissement en 1892. Aristide Bruant et Buffalo Bill s’y produisirent. En 1912, l’écrivaine Colette  participa à la revue Ca grise avec une pantomime La Chatte amoureuse.

Mistinguett et Maurice Chevalier s’y produiront aussi.

En 1952, une nouvelle salle de dimension plus modeste (1350 fauteuils) est inaugurée après un incendie.  Du café chinois d’antan il reste encore quelques têtes de dragon stylisées clouées sur des décors géométriques aux harmonies roses et jaunes.

Tête de dragon au Bataclan

Désaffecté un moment, le théâtre plaisait à nouveau à la jeunesse quand eut lieu un attentat terroriste massif le 13 novembre 2015.  90 personnes venues pour entendre un concert du groupe Les Eagles of death Metal sont mortes, assassinées par trois malfrats minables qui s’étaient racheté une identité en faisant la guerre à la société qui les entourait.

Depuis, le public est revenu, pour l’aura de la salle et avec le sentiment de défendre son droit à l’insouciance..

Nous avons dépassé notre kilomètre de balade depuis longtemps. Allez, il faut rentrer. Nous n’avons pourtant pas « épuisé la description du boulevard », comme aurait dit Pérec. Juste noté ce qui attirait nos regards et le banal boulevard Voltaire s’est transformé en un breuvage magique où flottent de minuscules grumeaux de temps.

Cinquante jours

Trop, disent les mails à présent…

« Je suis très déprimée »

« Ici, le moral est au plus bas »

« Il vaut mieux que je ne  parle pas de mes états d’âme, pas réjouissants »

« J’ai la certitude que tout va se dégrader. Les petits plaisirs de la vie, les restaurants, les cinémas, les diners avec les amis qui vont maintenant se méfier les uns des autres. »

Jusqu’au voisin que j’ai rencontré dans le couloir qui mène au local des poubelles. En pantoufles pour la première fois depuis que nous nous croisons, il m’a dit : « je suis triste. Le pire, c’est que je ne vois pas bien la suite ».

Au début, nous avons vanté le recul que permet l’arrêt de la vie agitée qu’on menait. On a dit que ce temps de retrait allait nous rendre créatifs.

On s’est mortifiés de ne pas vivre à 5 dans des logements insalubres et trop petits. On a eu honte d’avoir des rentrées d’argent régulières parce qu’on était des retraités. On a pensé aux personnes plus vulnérables que nous et on a trouvé qu’on avait la chance de ne pas être seuls et de nous aimer. Bien sûr, notre réclusion luxueuse n’avait rien à voir avec les souffrances d’Anne Frank se terrant dans son grenier avec sa famille, sans savoir de quoi ses lendemains seraient faits.

On aurait voulu dire. « Le virus, on s’en fiche, on préfère la vie à la santé, mais on nous répétait qu’il fallait être sages pour que les médecins puissent tenir. On nous disait que la seule grandeur dont nous étions capables à présent était de nous protéger »

Pour nous occuper, nous avons regardé et retransmis ce que nous recevions, des histoires drôles, des caricatures drôles, des vidéos drôles, des vidéos jolies et des chansons émouvantes. Deux mois après le début du confinement les histoires tournent encore en boucle… « Tu l’as celle de la femme qui part faire les courses avec son mari ? Au retour, ils enlèvent leurs masques… et Zut ! C’est pas lui. Moralité. Faites attention ! » On nous avait recommandé de relire les livres qui parlent d’épidémies, d’effondrement du monde, de prison et de solitude. Amazone a livré des milliers de La Peste, de Le Hussard sur le toit, de L’Amour au temps du choléra. Les délicats mentionnaient Voyage autour de ma chambre. On ne voulait pas utiliser Amazone et on avait attendu que la libraire puisse recommencer à travailler

On avait envoyé des poèmes de confinement, amorcé des journaux de confinement. On avait surabondamment utilisé WhatsApp, apprivoisé Zoom et communiqué avec le monde entier, tout en déplorant de confier nos données à on ne savait quelles multinationales.

Ce qui était étrange, c’est que le confinement actuel n’était pas si différent de notre vie habituelle. Lecture, écriture, cuisine… Nous avions même le droit de nous balader autour de notre immeuble.

On savait que la vie reprendrait mais on disait «  Nous resterons fragiles et apeurés longtemps ». Les amis écrivaient : « Et la vie nouvelle, tu y crois toi ? ! »

Et pourtant, on s’agaçait du pessimisme chronique des Français de leur défiance vis-à-vis d’un Etat dont ils attendaient pourtant à peu près tout. Au petit déjeuner, on discutait de la complicité de la presse qui accentuait le mélange de colère et de catastrophisme de la population, sans nous rendre compte qu’à l’abri dans notre appartement, nous aussi nous râlions et nous accusions.

Daniel Defoe avait écrit 278 ans avant : « Toutes choses reprirent leur cours peu désirable, redevenant ce qu’elles étaient auparavant ».

Le pot de menthe et la clématite (coronavirus 5)

Quelle différence entre avant où l’espace était ouvert et aujourd’hui ? Nous passons des heures à regarder le petit monde miniature qui nous entoure et nous découvrons qu’il est aussi riche en épopées que les forêts d’Amazonie : de minuscules plantes à fleurs blanches et vertes ont poussé en trois jours sur le balcon et s’apprêtent à étouffer la menthe. Pareille à un dieu de l’Olympe, je suis intervenue pour arrêter cette guerre féroce en exterminant les nouveaux arrivants.

Il y a quinze jours, nous observions les boutons de la clématite.  

D’un coup, le printemps a poussé toutes les fleurs à s’ouvrir en même temps. Elles sont somptueuses. Pour qui se déploie cette explosion bleue ?

Il y a quinze jours, les arbres de la rue étaient gonflés de bouquets d’or. Depuis, le feuillage a pris une teinte plus sombre.

et le merle chante tard dans la nuit pour sa femelle.

On ne connaît que ce qu’on prend le temps de regarder et la puissance de rêve de quelques pots de fleurs devient énorme pour peu qu’on rapproche le regard.

Pour être honnête, l’émotion que me procure mon petit royaume s’épuise au long de la journée et quand le soir tombe je n’aspire plus qu’à la délivrance

Vieux, vieillards, seniors, aînés, personnes âgées, papy boomers…. (coronavirus 4)

Le 15 avril, Jean-François Delfraissy, président du Conseil scientifique mis en place pour orienter l’exécutif pendant la crise du coronavirus, recommandait de maintenir confinés les gens de plus de 70 ans jusqu’à la mise au point d’un vaccin. Les réactions ne se sont pas fait attendre, ce que les autorités appelaient « protection », les opposants à cette mesure l’ont dénoncé comme une « stigmatisation » et le gouvernement a fait marche arrière en renvoyant chacun à sa responsabilité individuelle.

Ce moment polémique attire l’attention sur l’organisation en âges de nos sociétés et sur des dénominations comme vieux (et ses quasi synonymes, « personnes âgées, vieillards, anciens, aînés, seniors, personnes du troisième et du quatrième âge, papy boomers…). Le seul fait de dire « les vieux » fait croire à l’existence d’une telle catégorie, mais les mots ne font pas que refléter la réalité ; ils contribuent à instaurer un découpage par confrontation aux autres classes d’âge et une représentation stéréotypée des personnes qui appartiennent à ces groupes.

L’âge un système de catégorisation flou et instable

Les pratiques sociales jouent toutefois un rôle déterminant dans ces classifications. Ainsi, la catégorie des adolescents émerge parallèlement au développement de la scolarité qui a retardé l’entrée dans le monde du travail. Cependant, le seuil qui sépare les adolescents des adultes est bien flou (20, 25, 30 ans ?) et varie en fonction de la fin des études et de l’âge de la paternité. A la limite, on aurait d’éternels adolescents chez ceux qui se refusent à avoir des enfants !

La catégorie des personnes âgées que les médecins invitent à rester confinées est tout aussi incertaine. Les différents secteurs de la société n’en ont pas la même perception. Dans le monde de l’entreprise, on emploie le terme senior pour des personnes de plus de 45 ans. En sport, on passe senior à 23 ans en athlétisme et en cyclisme, à 19 ans en handball, rugby et football, à 20 ans gymnastique et en basketball, à 21 ans en natation… et à 26 ans en parachutisme (https://conseilsport.decathlon.fr/conseils/partir-de-quel-age-est-considere-comme-senior-tp_30734).

Du moins l’administration a-t-elle un critère : l’âge de la retraite et les prestations et divers droits sociaux qui lui sont associés. Vieux  finit par équivaloir à retraité. Évidemment, les concernés objectent que certains arrêtent de travailler à 55 ans (les fameux régimes spéciaux !) alors que d’autres poursuivent jusqu’à 67 ans, voire n’arrêtent jamais (quid des vieux professeurs d’université, des hommes politiques, des artistes toujours prolifiques, des petits agriculteurs qui continuent à épauler la génération suivante, etc. ?)

La catégorie des vieux a aussi bougé dans l’histoire. Au 17e, pour partir des premiers dictionnaires du français (qui donnent une idée du français commun), la vieillesse commence à 40 ans : Richelet écrit en 1680 dans l’article Vieillard: « On appelle vieillard un homme depuis 40 jusqu’à 70 ans. Aujourd’hui, l’espérance de vie a beaucoup augmenté et le chiffre de 40 ans fait sourire, d’où l’idée de distinguer un 3e âge où l’on peut assumer un rôle social et un 4e âge, âge de la dépendance.

Un regard social plutôt négatif

La valeur symbolique associée à la catégorie est toute aussi importante que l’incertitude de sa délimitation. Les dictionnaires en rendent compte en relevant, après la définition, des adjectifs fréquents ou des citations qui « chargent » le mot de significations (les connotations des linguistes). Furetière témoigne cependant des vertus positives des vieillards « Roboam se trouva mal de n’avoir pas suivi le conseil des vieillards, des gens sages et expérimentez »,  Idem pour l’Académie française qui liste  les adjectifs couramment employés avec Vieillard. « Grave, sage, honorable, vénérable vieillard. » L’iconographie religieuse représente volontiers les piliers de l’église sous les traits de vieillards ce qui associe dans une certaine mesure la vieillesse et le sacré.. Ainsi, le saint Pierre du Greco tourné vers le monde invisible (serait-ce la fonction profonde des vieux?):

Saint Pierre, pêcheur. Le Greco.

Cependant les représentations sont ambivalentes et Richelet, dont le dictionnaire s’intéresse moins au sacré qu’à la vie profane, retient des traits psychologiques bien négatifs : « Les vieillards sont d’ordinaire soupçonneux, jaloux, avares, chagrins, causeurs, se plaignent toujours ; les vieillards ne sont pas capables d’amitié. »

Au féminin pris comme substantif, l’aspect négatif domine « Une bonne, une pauvre vieille » est plutôt sympathique, mais on y perçoit une pointe de condescendance. Le terme Vieille est aussi associé à l’ignorance et à la crédulité dans « Des contes de vieilles. Une méchante vieille ». En peinture un des thèmes fréquents est le contraste d’une affreuse vieillarde et d’une belle jeune fille.

Le Caravage à Rome. Judith et Holopherne

La grande euphémisation des années 2000 et le retournement du stigmate

C’est sans doute parce que les images négatives finissent par dominer dans l’usage que vieux et vieillard sont pris dans le grand mouvement de remplacement des désignants choquants par des euphémismes supposés plus neutres. (il faut bien sûr faire un sort à part à mon vieux, mes vieux pour les relations affectueuses entre parents et enfants, comme dans la chanson de Renaud. Dans cet emploi, le déterminant possessif est essentiel). On trouve donc personnes âgées, personnes vulnérables, (personnes du 3ème, du 4ème âge, du grand âge) seniors (jeunes seniors)  et, notamment dans la publicité, papy-boomers …

Les emplois en discours dessinent des sous-catégories de vieux : une figure de consommateur ou de citoyen engagé apparaît surtout avec senior. Les seniors sont actifs, épanouis, tantôt altruistes, tantôt hédonistes ; on leur promet une jeunesse perpétuelle pour peu qu’ils répondent à l’injonction sociétale : « je fais de nouvelles activités. Je m’accomplis » (de vieux-jeunes en quelque sorte). Il ne s’agit pas seulement d’un modèle publicitaire. Des retraités politisés, retournant le stigmate, décident de conserver le mot vieux et de refuser l’amalgame de de la vieillesse et de l’inutilité sociale ou de la fragilité. Ils insistent sur leur participation à la vie publique via le bénévolat et sur leur inscription dans des luttes poliques pour faire valoir leurs droits (J. Boutet 2020).

Claire Brétécher. Agrippine et l’ancêtre

L’âge venant, les emplois reflètent la dépendance et la fragilité de personnes amoindries, tout en évitant vieux trop mal connoté avec un recours massif à personne + adjectif (âgée, vulnérable, dépendante). Personne est vraiment le mot politiquement correct, tant il est générique, passe-partout. Dans les EHPAD, et à présent plus généralement dans le discours administratif et politiques, on adopte souvent anciens (associés à nos, comme dans « Protégeons nos anciens »). Le 6 mars, Emmanuel Macron demandait ainsi d’éviter de « visiter nos anciens », et sur les réseaux sociaux, on préconisait de « maintenir le lien avec nos anciens ».

Quoi qu’il en soit, il s’agit toujours de classer des êtres humains en les assignant à une catégorie d’âge.

L’assignation à la catégorie des « personnes vulnérables »

D’ordinaire, je ne pense pas à la vieillesse. Je ne me demande pas où j’en suis du parcours de ma vie, d’autant que je connais beaucoup de gens qui sont nés dans les mêmes années et qui ne me renvoient pas une image de déclin lamentable. Il a fallu l’appel des médecins au confinement des vieux pour m’obliger à envisager mon appartenance à cette vaste catégorie (le regroupement venant justement masquer les différences auxquelles je tiens tant entre 3e âge et grand âge!!), et faire de moi une des cibles de l’art de gouverner dans un monde entièrement médicalisé. Ce mixte de savoir et de pouvoir qui s’octroie le droit de m’enfermer m’est insupportable, même si ma protestation est bien ambiguë car dans le même temps, je suis reconnaissante à ce pouvoir « bienveillant » de ne pas avoir passé par profits et perte les personnes fragiles.

Cependant, je me suis sentie assignée à une version infantilisante du vieillissement. Dès lors, le premier fléau n’était plus le virus, mais la mesure d’isolement « pour mon bien » qui, pour me protéger, m’excluait de l’espace public ainsi que 18 millions de personnes « à risques » jusqu’à la mise sur le marché d’un hypothétique vaccin.

La pétition lancée par un juriste montre le fort refus entraîné par ce projet de catégorisation de la population où l’âge équivaut à une fragilité telle qu’elle dépossède la personne de son autonomie.

Jean-Pierre Rosenczveig . La pétition : « Il est interdit d’interdire aux vieux de sortir au seul prétexte qu’ils sont vieux. »

Nous, de tous âges, nous élevons contre la préconisation du Comité des experts de retarder au-delà du 11 mai 2020 le déconfinement des plus âgés, a fortiori s’ils sont porteurs de facteurs aggravant au Covid 19 comme le surpoids, le diabète ou des problèmes cardiaques, au prétexte qu’ils seraient plus susceptibles d’être affectés par le virus.

Sauf à être identifiée comme porteuse, toute personne se présentant en bonne santé doit pouvoir circuler librement en respectant les instructions administratives. En l’état des connaissances sur le Covid-19, les personnes âgées ne sont pas plus porteuses du virus que les enfants, les jeunes, les personnes matures ; au plus y sont-elles plus sensibles et peuvent présenter des développements plus préoccupants.

Maintenir le confinement aux seules personnes âgées – qu’est-ce qu’être âgé au sens de la loi ? – serait discriminatoire comme ça le serait en fonction du sexe, de la couleur de peau ou de la religion, et de ce fait anticonstitutionnel. La santé publique ne saurait s’abstraire du droit.

L’absence de tests et de matériels permettant de protéger la population ne saurait justifier en rien des démarches discriminatoires non fondées sur des critères médicaux avérés. 

Si les pouvoirs publics peuvent recommander aux personnes à risques, spécialement aux anciens de ne pas prendre le risque de sortir de chez eux, nous nous opposons à la mise en place d’un dispositif de confinement centrée sur le seul critère de l’âge.

De même nous appelons à l’adoption de dispositifs spécifiques permettant aux personnes très âgées, en EHPAD ou non, eu égard au niveau actuel d’espérance de vie, d’entretenir des relations avec leurs proches de telle sorte que le confinement ne rajoute pas à une situation d’ores et déjà délicate qui appelle plus à entretenir du lien qu’à en être privé. 1.888 signatures

Evidemment, il y a du narcissisme blessé  dans ces protestations. On n’aime pas se découvrir vieux dans le regard de l’autre. Mais ce n’est pas tout : en faisant de la vieillesse un objet de l’action des pouvoirs publics, l’Etat joue un rôle ambivalent. Il nous protège, mais nous pousse aussi à l’inquiétude  A se comporter en vieillard on risque d’un devenir un rapidement, les représentations, énoncés performatifs, faisant bien souvent advenir ce qu’elles énoncent !

Bibliographie

Boutet Josiane, « La notion de vieillissement de la population? Une représentation négative de l’allongement de la vie », https://silogora.org/cat/silomag/la-bataille-des-mots/

Change.Org Site de pétitions

Furetière Antoine, 1690, Dictionnaire universel contenant […] La Haye

Le Dictionnaire De L’académie Françoise, 1694, Paris, J.B. Coignard.

Richelet Pierre, 1680, Dictionnaire françois contenant les mots et les choses […] Genève.

Fenêtres (coronavirus 3)

A la fenêtre

Ma fenêtre est à gauche du bureau. Quand je tourne la tête, je vois les trois derniers étages de l’immeuble d’en face, le toit, le ciel Surtout le vaste ciel.

Il faut que je me lève pour apercevoir la rue. Il faut que je sorte sur le balcon et que je me penche pour voir au loin la colline du Sacré Cœur qui barre l’horizon.

Mais la barre verticale et les traverses de ma fenêtre qui encadrent la vue, projettent aussi leur ordre géométrique jusque sur le canapé où je m’assieds pour lire.

Quand l’angle du soleil se modifie, ce sont les arabesques de la rambarde qui viennent dessiner un entrelacs de lignes sur le tapis.

Ombre de la rambarde sur le tapis

Dans notre rue, la moitié des habitants a quitté Paris. Pendant la journée, seules quelques personnes sortent sur les balcons pour profiter de la douceur de l’air, la dame en rose, bien visible grâce à son cardigan et son voisin, un peu affalé sur une chaise dont je ne saurai dire s’il fait un petit somme ou s’il prend le frais le temps d’un café.

La Dame en rose
L’Homme à la chemise bleue

Il faut attendre vingt heures, pour voir ceux qui sont restés sortir pour applaudir soignants, employés, éboueurs, camionneurs… et en profiter pour se saluer et prendre des nouvelles : « Et votre maman, ça va toujours ? »

20 Heures. Ceux qui sont restés applaudissent

L’extérieur m’est presque inaccessible. Si proche, il y a un mois encore, quand je regardais vaguement pour savoir si je pouvais sortir sans manteau et hop, j’étais dehors ! Si raréfié à présent.

Quelquefois ma fenêtre devient une surface où mon reflet se superpose à ce qu’il voit, me faisant mieux sentir pourtant que j’appartiens aux deux mondes.

Il n’y a pas beaucoup de ces espaces frontières. Dans les forêts où je me promenais dorment par endroits des étangs solitaires. Je voyais briller des pierres au fond de l’eau et ma main s’enfonçait, comme appelée. C’était peut-être un petit dieu rêveur que je frôlais ? (Je m’avise que les ondines et les Mélusines qui emprisonnent les humains qui s’aventurent sur leurs bords sortent de ces étangs). A présent, il me reste les livres. Certains enferment un ailleurs qui attend que j’y pénètre. Quand je suis absorbée par la lecture, je disparais entre les pages… et je ne sais jamais comment j’en ressortirai.

Des femmes vues de dos

Plusieurs peintres du 19e  et du 20e siècle ont évoqué les femmes qui regardent par la fenêtre. Ils les montrent de dos, seules, à distance de la frénésie de la vie, claustrées dans leurs rêves.

Friedrich peint la silhouette de sa femme enclose dans son intérieur – vert comme sa robe – en train d’observer le paysage. Juste devant la maison, il y a le mât d’un bateau qui pourrait appareiller et dont on sait qu’elle ne le prendra pas.

Friedrich. 1822. Femme à la fenêtre

Hammershoi fait voir le silence d’une vie confinée, comme si sa femme, qui se tient ainsi à distance de la rue, cherchait un bonheur doux et pâle dans une réalité réduite à l’essentiel. La pièce est quasi vide, débarrassée des objets du quotidien (il n’y a même plus les bouteilles posées sur le rebord de la fenêtre qu’on voyait encore dans le tableau de Friedrich) et la femme a renoncé au petit col de dentelle, au peigne dans les cheveux, aux couleurs de la robe.

Hammershoi. Femme à la fenêtre

Les couleurs sont revenues chez Hopper, mais elles sont criardes et hostiles, malgré les fleurs qui étrangement tiennent plus de place que le modèle. Les divisions multipliées des fenêtres emprisonnent la scène comme une grille.

Hopper 1932. A room in Brooklyn

Le dernier tableau de cette série, je l’emprunte à Bonnard. La fenêtre ouvre sur de grands arbres et les rayons du soleil se déversent sur les feuillages.  Il n’y a plus de frontière : le spectateur éprouve un sentiment d’intimité avec la nature foisonnante et lumineuse. L’or vert qui roule sur la toile. La femme, qui fait la sieste dans le coin du tableau, et qui est presque absorbée par la couleur des murs, se détourne du spectacle, mais on n’a pas besoin d’elle pour contempler tout ce que contient la fenêtre.

Bonnard. 1912. La Fenêtre ouverte (https://www.flickr.com/photos/7208148@N02/24703301617/)

Allez ! J’ajoute la célèbre jeune fille  de Dali, mais je ne crois pas qu’elle va rester longtemps dans la pièce. Accoudée, elle regarde les vaguelettes qui rident la surface de l’eau. Tout est bleu : la mer, les rayures de la robe, le chambranle de la fenêtre et les rideaux et tout est fluide : les rideaux et la robe, agités par la brise, sont aussi mobiles que la mer. La jeune fille va bientôt se déconfiner, elle appartient trop à l’espace extérieur pour se retirer plus longtemps dans son rêve.

Bizarrement, les personnages masculins confinés qui regardent par la fenêtre me viennent plutôt de la littérature, surtout de Stendhal. Ce n’est pas « volontairement » qu’ils sont soustraits à la vie, mais une fois emprisonnés, ils réalisent que le bonheur est au fond d’une prison. Je pense en particulier à la page admirable ou Stendhal décrit le moment où Fabrice se retrouve seul dans sa cellule.

« Il courut aux fenêtres ; la vue qu’on avait de ces fenêtres grillées était sublime : un seul petit coin de l’horizon était caché, vers le nord-ouest, par le toit en galerie du joli palais du gouverneur, qui n’avait que deux étages ; le rez-de-chaussée était occupé par les bureaux de l’état-major ; et d’abord les yeux de Fabrice furent attirés vers une des fenêtres du second étage, où se trouvaient, dans de jolies cages, une grande quantité d’oiseaux de toute sorte. Fabrice s’amusait à les entendre chanter, et à les voir saluer les derniers rayons du crépuscule du soir, tandis que les geôliers s’agitaient autour de lui. Cette fenêtre de la volière n’était pas à plus de vingt-cinq pieds de l’une des siennes, et se trouvait à cinq ou six pieds en contrebas, de façon qu’il plongeait sur les oiseaux.
Il y avait lune ce jour-là, et au moment où Fabrice entrait dans sa prison, elle se levait majestueusement à l’horizon à droite, au-dessus de la chaîne des Alpes, vers Trévise. Il n’était que huit heures et demie du soir, et à l’autre extrémité de l’horizon, au couchant, un brillant crépuscule rouge orangé dessinait parfaitement les contours du mont Viso et des autres pics des Alpes qui remontent de Nice vers le Mont-Cenis et Turin ; sans songer autrement à son malheur, Fabrice fut ému et ravi par ce spectacle sublime. « C’est donc dans ce monde ravissant que vit Clélia Conti ! avec son âme pensive et sérieuse, elle doit jouir de cette vue plus qu’un autre ; on est ici comme dans des montagnes solitaires à cent lieues de Parme. » Ce ne fut qu’après avoir passé plus de deux heures à la fenêtre, admirant cet horizon qui parlait à son âme, et souvent aussi arrêtant sa vue sur le joli palais du gouverneur que Fabrice s’écria tout à coup : « Mais ceci est-il une prison ? est-ce là ce que j’ai tant redouté ? » Au lieu d’apercevoir à chaque pas des désagréments et des motifs d’aigreur, notre héros se laissait charmer par les douceurs de la prison. » Stendhal, La Chartreuse de Parme, partie II, chapitre XVIII, extrait, 1839.

On ne peut vraiment pas comparer notre réclusion à une prison ni à un espace insupportable à force de promiscuité. Il n’y a pas de cris d’enfants chez nous, pas non plus d’angoisse concernant les vieux parents qui croupissent dans des EPHAD, seulement la privation de promenades. J’espère pourtant que mon compagnon se laisse envahir par le bonheur d’inventer les rencontres magnifiques dont nous sommes provisoirement privées et que, lorsqu’il regarde le ciel, son regard porte loin.

PS. Le 18 avril. Plusieurs lecteurs (Sarah B, Danièle D., Jean-Marie B.) m’ont immédiatement fait remarquer qu’il y avait des « Hommes à la fenêtre » dans la peinture occidentale, dont un célèbre portrait de Caillebotte (1876). C’est vrai, et on retrouve la thématique d’un personnage qui contemple un paysage dont il est séparé. Ici, un jeune homme, le frère cadet de l’artiste, observe le spectacle de Paris au croisement du boulevard Malesherbes et des rues Miromesnil et de Lisbonne. Si je voulais ergoter, je dirais que sa position est différente de celle des femmes. Bien en appui sur ses jambes, il montre son assurance, alors que les portraits de femme me paraissent davantage marqués par le retrait… Mais la thématique de la fenêtre comme seuil entre deux espaces permet une gamme d’interprétations et l’opposition binaire est exagérée.

G. Caillebotte. 1876. Jeune Homme à la fenêtre

Dethurens, Pascal, 2018, L’Oeil du monde, Images de la fenêtre dans la littérature et la peinture occidentales, Paris, Deyrolles, L’Atelier contemporain.

http://www.une-vie-de-setter.com/2015/01/la-fenetre-dans-l-art.html

Wikipedia « Femme à la fenêtre »

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« Ne vous touchez pas ! » Bises et coronavirus (2)

J’écris ce petit billet en pleine pandémie parce je me demande si les clôtures formulaires des SMS qui me parviennent, « je t’embrasse, Bises !,  Bisous, bzx », vont cesser d’être employées et, plus largement, si la légèreté moderne de nos corps est vouée à disparaître.

Voilées, Masquées

Hier, nous n’avions pas de mots assez durs pour dénoncer la vision hypocrite que les Musulmans ont des rapports des hommes et des femmes… En France, disions-nous, on n’a pas besoin de cacher les femmes dans l’espace public. Et d’ailleurs, on peut se dire franchement les choses du désir. Brassens a  chanté très bien l’absence d’interdits au nom du naturel (il est vrai qu’il était réservé au peuple) :

« Je te plais, tu me plais… » et c’était dans la manche,
Et les grands sentiments n’étaient pas de rigueur.

On  en revenait toujours au temps d’après 68, où les  corps avaient commencé à se montrer tranquillement : mini-jupes, cheveux dénoués, pulls à même la peau, puis les seins nus sur la plage.

En 2000, le spectacle des femmes entièrement voilées nous a indignés, que ce soit celles qu’on obligeait à le faire ou les « fanatisées » qui se précipitaient sur le voile en clamant que leur corps n’était qu’à leur mari, qu’il leur était réservé et au fond qu’il servait essentiellement à leur fabriquer des fils.

Evidemment, la norme nouvelle n’inverse pas les choses : les voiles masquaient seulement les femmes, alors que les masques cachent tous les visages. On met des masques médicaux parce qu’on a le souci des autres, tandis qu’on met une burka pour s’en séparer… mais c’est comme si l’exhibition du corps était en train de reculer en même temps que l’impression que nous vivions une fête collective destinée à ne jamais s’arrêter.

Accolades


Un arrêt récent du Conseil d’Etat ( 11 avril 2018 n° 412462) semble considérer que la poignée de main avec une personne de sexe opposé, est une valeur républicaine, s’y refuser étant un signe de non assimilation. Notre culture s’en trouve définie comme une « culture de contact », une culture où il faut se toucher pour manifester l’égalité.  

Las ! Les poignées de main et les accolades sont devenues mortelles. Si le coronavirus recule vite, nous retrouverons nos habitudes. S’il s’attarde, les règles de convivialité changeront.

Les bises

Au cours de ma vie, j’ai vu se modifier le principal des rituels de salutation. Quand j’étais enfant, on s’embrassait en famille, et seulement si quelqu’un partait pour un long voyage ou en revenait. Je n’ai pas souvenir de séances de bises en arrivant au lycée.

Le baiser entre hommes paraissait incongru et plutôt dérangeant, les relations homosexuelles ne s’affichant pas..

Dans les cours d’histoire, on évoquait cependant le baiser de cérémonie. Au Moyen Age, ce baiser était échangé lors de la cérémonie d’hommage comme gage d’union entre un vassal et son seigneur.


, Maître de Fauvel Histoire de Merlin, France, Paris, XIVe siècle, M Folio 171 . Bib. Richelieu v°https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b90591425/f173.image.r=Ma%C3%AEtre%20de%20Fauvel

Cette composante cérémonielle semblait s’être éteinte avec la Renaissance, le baiser étant réservé à l’expression de la tendresse… Il en reste pourtant quelque chose quand les chefs d’État s’embrassent devant les caméras. On laissait aux Russes les baisers sur la bouche, (aujourd’hui bannis par peur de l’homosexualité) dont enfant, je regardais fascinée les photos dans les magazines. Je crois que tous mes amis se souviennent du cliché où l’on voit Brejnev embrasser Honecker à pleine bouche !

Merkel et Sarkozy

L’autre signification médiévale était religieuse. C’était le baiser de paix entre les croyants, recommandé par Paul de Tarse. Il subsiste chez les orthodoxes où les fidèles embrassent toujours les prêtres sur la bouche pour célébrer les Pâques. Aujourd’hui, les catholiques sont eux aussi invités à s’embrasser.
Mais quand j’ai cherché quelques images de baisers non amoureux et non familiaux, je n’ai trouvé que des tableaux associés à la duplicité du traître Judas.

Giotto. Le Baiser de Judas. Eglise de l’Arena, Padoue

Et selon le grand sociologue  Norbert Elias, le recul du contact corporel n’a fait que s’accentuer du 17e au 19e siècle. Malgré un assouplissement dans la première partie du 20e siècle, on peut dire que je suis encore née sous le régime de la séparation des corps. C’est après 68 que cette distance corporelle a fait place à un besoin généralisé de bisous. En 1970, j’ai encore eu affaire à quelques vieux messieurs de la Mittel Europa qui tenaient à me baiser la main, mais déjà les bises étaient en train de se généraliser.

Le retour du baiser social : les bises de la fin du 20e siècle

Mamie a besoin de bisous. Album d’Ana Bergua et Carme Sala

Pas plus que les baisemains, les bises n’étaient en principe voluptueuses ; elles ne promettaient rien. C’étaient de simples gestes de salutations et non des gages d’intimité. Cependant elles accompagnaient le déplacement de la frontière entre l’intime et le public , l’affaiblissement des distances sociales, que signifient aussi la généralisation du prénom et le tutoiement.

Elles témoignaient de l’instauration d’un régime de camaraderie symétrique entre les sexes, qui allait de pair avec l’indifférenciation des tâches sociales, la diffusion du vêtement androgyne et la fin de la passivité des filles : celles-ci n’étaient plus l’objet du respect des visiteurs, elles échangeaient avec eux des signes de reconnaissance réciproques : « Nous faisons partie du même monde »

Je dois dire que les bises de camaraderie me semblent parfois un peu envahissantes.

A Aix-en-Provence, les amis de mes enfants posaient trois bises sur mes joues. En arrivant à Paris, j’ai découvert que les cadres s’en tenaient à deux, mais qu’avec leurs enfants il fallait aller parfois à quatre… avec les bourgeois bohèmes et les banlieusards, c’était l’incertitude la plus totale et je pouvais rester la bouche en l’air ou m’arrêter trop tôt.

J’étais d’autant plus perdue que je commençais souvent par la mauvaise joue : pour moi, démarrage à gauche, comme la plupart des gens à Aix, alors que mes vis-à-vis commençaient souvent par la droite. L’âge venant, il m’a fallu apprendre aussi à ôter mes lunettes pour éviter le choc avec la paire du partenaire de bises.

La distanciation sociale,

Je suis allée voir dans Wikipedia ce qu’était la « distanciation sociale » qu’on nomme ainsi par calque de l’anglais, et plus rarement distanciation physique ou éloignement sanitaire (en anglais : social/physical distancing). Ce sont, dit l’article, « certaines mesures non pharmaceutiques de contrôle des infections prises par les responsables de la santé publique pour arrêter ou ralentir la propagation d’une maladie très contagieuse comme par exemple les maladies infectieuses émergentes et qui visent à éloigner les individus les uns des autres. L’objectif de la distanciation sociale est de réduire la probabilité de contacts entre les personnes porteuses d’une infection et d’autres personnes non infectées, de manière à réduire la transmission de la maladie, la morbidité et la mortalité. 

Le Robert Historique date le mot distanciation de 1959 par traduction de l’allemand Verfremdungseffekt, « effet de distanciation », concept développé par Bertolt Brecht. Il s’agit  d’inciter le spectateur à prendre ses distances avec l’action dramatique par le biais de l’acteur prenant lui-même ses «distances» avec son personnage. Nous voici passés du regard critique sur la réalité sociale à l’incorporation des normes médicales qui nous enjoignent de nous éloigner… Que restera-t-il des quatre bises des bons camarades ? Sont-elles en voie de disparition ? Peut-être pas si la crise s’arrête vite et si une nouvelle pandémie ne vient pas répandre la terreur. Bien des SMS et coups de fil me parviennent encore en version-bises, et Ivan vient de terminer un message collectif par  Bisous caressants pour protester contre le puritanisme sanitaire.

Allez ! Portez-vous bien. Bises virtuelles !

Avanzi, Matthieu, https://www.lepoint.fr/sciences-nature/tout-sur-la-bise-07-10-2019-2339696_1924.php ethttp://combiendebises.free.fr/ (j’ai découvert ce site, mais les informations qui datent d’avant le coronavirus  !)

Elias, Norbert, La Civilisation des moeurs, (1ere éd. allemande 1939) tr. 1973, La Civilisation des moeurs, Paris, Livre de Poche.

Lacroix, Alexandre, Contribution à la théorie du baiser , Ed. Autrement.

Carré, Yannick, 1997, Le baiser. Premières leçons d’amour, Paris, Autrement.

Pruvost, Jean, https://www.lefigaro.fr/langue-francaise/actu-des-mots/distanciation-sociale-de-quoi-parle-t-on-20200405

Robert historique,Paris, Le Robert.

Un concert quotidien sur le palier. Guillaume Martigné par temps de coronavirus (coronavirus1-avril 2020)

Il y a quinze jours, on s’est enfermés sans y croire. Il a fallu que le fils d’une amie tombe sérieusement malade pour que notre insouciance s’en aille et qu’on comprenne que le confinement n’était pas là pour nous protéger, nous, mais pour protéger les autres dans un pays qui ne produisait ni tests, ni masques alors que le marché international ouvert empêchait de se fournir au dernier moment.

Les réseaux sociaux ne décolèrent pas et parlent de haute trahison tant l’exécutif a tardé à procurer au pays de quoi lutter efficacement contre l’épidémie. La réponse paraît complexe. Un manque de réactivité du gouvernement trois fois de suite (l’absence de quarantaine pour les militaires qui accompagnaient les rapatriés de Chine, les commandes de gel et de masques et de respirateurs et bien sûr le maintien des élections) ; les autorités médicales qui semblent avoir été de mauvais conseil et donnent l’impression de courir derrière les mesures qu’elles auraient dû recommander.  L’opposition n’est guère plus crédible. Les socialistes et la droite ont réclamé le maintien des élections et Macron, qui a reculé devant l’accusation de « déni de démocratie », a surtout manqué l’occasion d’être De Gaulle de cette guerre qu’il évoque régulièrement. Et à qui imputer le lent déclin de la biologie médicale en France, et notre difficulté à maintenir en France des activités qui ménagent peu de marges (les écouvillons nécessaires pour les tests, les flacons de verre basiques pour le gel, etc)….? Responsabilité collective, sans doute. Les consommateurs que nous sommes sont-ils prêts à payer pour la nourriture et la santé au détriment des téléphones portables et du plaisir d’acheter une petite robe de printemps ?

Au début, nous étions très peu gênés par le confinement pourvu que nos proches nous rassurent régulièrement. Bien sûr, on aurait voulu sortir, mais nous étions quand même deux privilégiés, heureux de vivre ensemble et heureux de pouvoir nous isoler par moments chacun dans une pièce. La bibliothèque était pleine de livres qui ne demandaient qu’à être relus, les CD et la radio permettaient d’écouter de la belle musique. En même temps nous jouissions de notre légèreté, les raisons de nous plier à l’organisation sociale de la semaine s’étant évaporées. Mais la troisième semaine est un peu plus difficile. Contempler la rue vide depuis sa fenêtre, constater le délitement de la journée.

Un moment pourtant constitue un repère dans les heures qui s’écoulent dans une sorte de brume. Notre voisin, Guillaume Martigné, est un excellent violoncelliste, et ce qui est encore mieux un musicien profond. Il y a quelques jours, il a installé son violoncelle sur le palier du 7ème étage et depuis, tous les soirs il joue pour les habitants confinés pendant 10 minutes ou ¼ d’heure.

Tous les concerts sont annulés et nul ne sait quand une vie musicale reprendra, mais Guillaume Martigné fait ce qu’il sait faire, donner au petit monde de l’immeuble un moment de joie partagée.

Disponible sur play music : https://play.google.com/music/preview/Aiu4llgcvzucd26gyplpp67tjhy?play=1

https:// www.facebook.com/guillaume.martigne

https://www.facebook.com/guillaume.martigne.cello/?locale2=fr.FR

https://www.instagram.com/guillaumemartigne/

Le féminisme s’affiche dans la ville

Au début du mois de septembre 2019, on a pu voir dans Paris une grande campagne d’affichage.

Un changement de catégorie pour changer les mentalités : du crime passionnel au féminicide

En lettres capitales noires sur fond blanc, les collages informaient sur des meurtres de femmes par leurs conjoints ou leurs compagnons, et rendaient une identité aux victimes en affichant leur prénom, leur âge au moment de la mort et les moyens souvent atroces du crime :

104e féminicide. Monique… Boulevard de Ménilmontant
125e féminicide. Shaïna 15 ans, poignardée et brûlée par son mec. Photo Wolf Jöckel

Montrer que chaque victime est une personne ne suffisait pas. Chaque morte renvoyait à un décompte minutieux des crimes pour montrer l’ampleur du massacre. Le langage « neutre » des faits était un bon moyen de sensibiliser les passants en les confrontant à la gravité de la situation. Le même procédé argumentatif employant l’objectivité du chiffrage pour un effet émotif maximum pouvait passer par des messages plus généraux.

En France, un féminicide tous les 2 jours

D’autres collages s’en prenaient à un état d’esprit machiste, qui encourage les passages à l’acte :

Le machisme tue. Place Pinel

ou mettaient en cause la responsabilité des grandes institutions de la République, en particulier l’apathie de la justice qui sous-estime systématiquement la dangerosité des conjoints.

La justice a signé mon arrêt de mort. Bassin de la Villette

Enfin, elles en appelaient à la solidarité :

A nos soeurs assassinées. Rue du Renard

… Et à l’action :

Rue de Charonnes. Pas une de plus

Le mot féminicide, apparaissait fréquemment sur les affiches, associé au décompte des meurtres. A lui seul, il n’avait certainement pas le pouvoir miraculeux de reconfigurer les esprits, mais il était inséparable de l’aspect visuel des affiches presque toutes semblables, lettres noires sur fond blanc comme des faire-part de deuil, lettres rouges couleur du sang, qui interpellaient les passants, et des slogans qui personnalisaient les victimes et montraient l’ampleur du problème. La dénomination féminicide venait seulement (et ce n’est pas rien) condenser la représentation « genrée » du crime de façon intéressante parce que le mot construit de façon motivée, sur femme + -cide, du latin caedere (qui signifie tuer), affirmait dans sa forme même qu’une femme avait été tuée parce que femme.

La campagne de Marguerite Stern

Derrière cette campagne, il y avait une militante, Marguerite Stern. Elle avait lancé, pendant l’été 2019, une « grande session de collage contre les féminicides » qui invitait  les femmes à se réunir pour peindre, puis coller ensemble des messages dans les rues de Paris. Cette forme d’action a remporté un grand succès. Malgré l’amende de 400 euros infligée au groupe dans la nuit du 7 septembre 2019 :

« Nos messages étaient donc les suivants : «Aux femmes assassinées la patrie indifférente» et «Féminicides : grande cause du quinquennat». On a été interrompu pendant l’action par des agents de la mairie de Paris. Ils ont passé 45 minutes à chercher nos identités et à nous verbaliser alors qu’on ne colle que du papier sur des murs. » http://madame.lefigaro.fr/societe/marguerite-stern-la-militante-derriere-la-campagne-de-collage-qui-denonce-les-feminicides-070919-166715

Les tribunaux connaissent la catégorie des « crimes passionnels », dont le mobile avancé par le tueur est la passion ou la jalousie amoureuse. Longtemps, ces homicides masculins ont été jugés  avec une certaine mansuétude au nom de la passion. Pour la période de la Renaissance, l’historienne Nathalie Zemon Davis a publié une analyse des lettres de pardon accordées par les rois de France aux meurtriers. L’acte criminel est souvent excusé par « la chaude cole », la colère, qui saisit le mari trompé ou désespéré par l’abandon de sa femme…

Un mot pour transformer la réalité sociale

Parler de féminicide, c’est construire autrement la réalité sociale, en arrachant le crime au fait-divers pour le convertir en crime contre la moitié dominée de la population. C’est bien ce qu’affirme une affiche placardée sur les murs de la Philharmonie de Paris : les femmes meurent parce qu’elles sont des femmes.et que des hommes considèrent qu’elles sont de ce fait leur propriété.

Etre une femme tue. Mur de la Philharmonie de Paris. Boulevard Sérurier

Le féminicide (théorisé en 1992 par la criminologue britannique Jill Radford) est le résultat d’une violence intrinsèquement masculine qui ne relève plus du fait divers, mais de l’inégalité entre les sexes.

Evidemment ce mot peut attirer l’attention des passants et changer leur perception, mais il n’aura vraiment de pouvoir que si des magistrats punissent les coupables. C’est pourquoi, imposer cette catégorie dans le domaine juridique est un enjeu essentiel pour les militants.

Jusqu’à aujourd’hui, le féminicide n’est pas entré dans le Code pénal et fait l’objet d’un débat assez âpre. Ses adversaires soulignent que la notion de meurtre sexiste couvre le meurtre d’un mari par sa femme, ou d’une lesbienne par sa compagne. A quoi, les militants ont beau jeu de rétorquer que statistiquement, les victimes  sont très souvent des femmes (en 2018 sur 149 victimes 121 étaient des femmes (cf. les chiffres communiquées par l’AFP https://www.youtube.com/watch?v=JhyrggyycfI).

L’orthographe inclusive : une façon de lutter pour une meilleure visibilité des femmes ?

Dans un régime démocratique, les individus peuvent protester contre ce qui les opprime. L’exigence d’égalité augmentant à juste titre, le tolérable devient insupportable. Il en va ainsi de la domination masculine. On assiste aujourd’hui à une demande de reconnaissance de l’oppression des femmes, victimes du patriarcat depuis des millénaires, et à l’appel militant pour transformer cette souffrance en indignation. Des militants estiment que les représentations jouent un rôle essentiel dans la façon dont est définie l’identité des individus, et que la langue, vue comme entièrement réductible à « un produit du patriarcat  » , doit être « réparée », par le recours à des néologismes ou à d’autres moyens de la purger de tout sexisme.

Depuis plus de trente ans, des femmes luttent pour féminiser leurs titres, leurs fonctions, le nom de leurs professions et la quasi-totalité des linguistes est d’accord avec elles.

Cependant cette unanimité s’est fissurée récemment quand de nouvelles féministes ont décidé de modifier aussi le code orthographique pour « assurer la visibilité des femmes dans l’écriture ». Ainsi dans plusieurs administrations et dans les universités sont apparues au pluriel des formes comme cher.e.s ami.e.s, supposées mieux prendre en compte les femmes. Les tenants de cette pratique désignent sous le nom d’écriture inclusive un ensemble de moyens qui vont de la féminisation des noms de métier à des procédés discursifs comme l’énumération (chères amies et chers amis), à la préférence donnée à des noms épicènes qui ne différencient pas le masculin et le féminin (chers collègues) et à la transformation de l’orthographe. Ces moyens sont regroupés sous l’étiquette « écriture inclusive » car ils ont une même fonction : afficher la présence des femmes et refuser l’usage du masculin pluriel (chers amis) comme forme « neutralisée » renvoyant indifféremment aux deux sexes.

Inversement, les adversaires de l’écriture inclusive refusent de mélanger systèmes linguistiques et discours, et discutent secteur de la langue par secteur de la langue les réformes proposées : l’énumération relève des normes d’usage que chacun peut suivre en fonction des genres discursifs, ou de ses goûts stylistiques, mais les propositions concernant l’orthographe impactent le fonctionnement du système graphique et méritent une discussion « technique ».

Il semble que l’usage de l’orthographe inclusive soit cependant devenu un marqueur pour une partie de la gauche qui se revendique des mouvements anticolonialistes et des positions de Benoît Hamon, ex-responsable du parti socialiste.

J’ai vu récemment une affiche collée sur le pont Saint-Michel qui était un appel à se souvenir de la répression sanglante exercée le 17 octobre 1961 contre une manifestation d’Algériens. Pour échapper aux policiers, plusieurs avaient préféré se jeter du pont Saint-Michel. Benjamin Stora compte 325 victimes « dont la mort peut très vraisemblablement être imputée à l’action de la police ». (https://www.monde-diplomatique.fr/mav/82/STORA/56309)

Quelques semaines après le massacre, des militants anonymes avaient écrit « Ici, on noie des Algériens ». Au petit matin, deux photographes du journal communiste l’Avant-Garde, avaient découvert la photo.

On passe sur les quais de la Seine, tous les deux en voiture et on voit cette inscription : “Ici on noie les Algériens”. Deux flics, un à chaque bout, gardaient l’inscription parce qu’ils voulaient la détruire. Alors on passe au ralenti, on revient sur nos pas, je saute pratiquement en marche et je fais deux photos pas plus. J’ai pas eu le temps d’en faire plus, les flics arrivent les bras en l’air, voulant nous arrêter, je saute dans la bagnole et Claude [Angeli] pied au plancher, on s’en va tous les deux.       
Jean Texier, photographe

En quelques heures, ce graffiti est effacé par les autorités. La seule trace de son existence est la photo prise par Jean Texier et Claude Angeli. Ils proposent le jour même leur photographie à L’Humanité mais pendant la guerre d’Algérie, le journal est saisi à 27 reprises et fait l’objet de 150 poursuites pour ses positions anticolonialistes. Ne pouvant assumer financièrement une saisie supplémentaire, L’Humanité ne publie pas la photo tout de suite. https://www.franceculture.fr/histoire/ici-noie-les-algeriens-la-photo-memoire-du-massacre-du-17-octobre-1961

La photo paraît en 1986 :

Photo mémorielle publiée par L’Humanité en 1986 (émission de France Culture :
https://www.facebook.com/franceculture/posts/10157441660138349/

Aujourd’hui, c’est donc le rappel d’une dénonciation (tout autant que du massacre) qui est affiché. Cependant, seuls quelques passants auront reconnu dans l’affiche de 2019 l’allusion à l’affiche de 1961 et auront été à même d’apprécier le changement intervenu.

Mémoire du massacre de 1961 et écriture inclusive
2019 : mémoire du massacre de 1961 et écriture inclusive

Le choix de l’écriture inclusive insiste, j’imagine, sur la participation des femmes à la guerre contre le colonialisme.

Les militants eux-mêmes ont du mal à s’y retrouver

En principe le point médian permet de regrouper un une séquence unique des formes au masculin et au féminin.

Art en Grève. A quoi sert le point médian avec des mots épicènes ?

Les signataires d’une affiche s’adressent ainsi à des travailleur.se.s et autres auteur.ice.s. Mais que viennent faire dans cette liste les journaliste.s, pigiste.s, commissaire.s, critique.s, et autres graphiste.s ? Pourquoi ne pas se contenter de marquer le pluriel par une « s » ? Qu’apporte donc le point médian ?

Génération.s à Paris : l’accord de l’adjectif

Les accords de l’adjectif semblent poser des problèmes encore plus difficiles à résoudre par ceux-là mêmes qui nous recommandent cette orthographe. L’autre jour, sur le marché, les militants de Génération.s à Paris me tendent un tract :

Il s’agit, disent les premières lignes du tract, de mobiliser les « militant.e.s et les élu.e.s locaux… »

L’usage de l’orthographe inclusive est associé à nouveau à un mouvement qui se veut progressiste.

Je souris parce les rédacteurs n’ont pas respecté leurs propres règles. L’adjectif selon les tenants de l’écriture inclusive devrait ou bien s’écrire « loca·les·ux », ce qui n’est vraiment pas commode à lire, ou bien, en suivant la recommandation qui veut qu’on accorde l’adjectif avec le nom le plus proche pour en finir avec la règle du « masculin qui l’emporte sur le féminin », s’écrire « les militant.e.s et les élu.e.s locales », ce qui a dû faire reculer les rédacteurs… Mais peut-être n’ont-ils pas vu le problème et ont-ils accordé selon l’usage habituel au masculin pluriel ? Ce cafouillage montre au moins que le système est vraiment malcommode. Il aurait d’ailleurs été intéressant de faire lire le tract aux passants pour voir ce que ceux-ci comprenaient.

Personnellement, j’approuve la féminisation des noms de métier parce que le lexique des langues change sans cesse pour s’adapter aux changements dans la vie sociale et que les femmes occupent aujourd’hui toute sorte de professions qu’il faut nommer. Je suis en revanche défavorable aux modifications orthographiques proposées qui compliquent sérieusement la lecture. Selon moi, l’orthographe est faite pour représenter l’oral. Tout ce qui va dans le sens d’une représentation efficace me paraît utile. C’est pourquoi, une réforme qui débarrasserait le français des lettres grecques et qui proposerait d’écrire simplement nénufar, comme en espagnol nenufar, me semblerait positive. Mais c’est pourquoi aussi je m’oppose à l’orthographe inclusive qui rajoute un code morphologique compliqué à un système déjà complexe et mal maîtrisé par les Français.

 (J’ajoute brièvement pour ne pas allonger un billet trop long que je préfère le masculin pluriel qui « rassemble » les catégories des militants et des élus, à l’énumération disjointe des femmes et des hommes à la fois parce que je ne vois pas en quoi la distinction des deux sexes est pertinente en l’occurrence, et parce qu’on peut être sûr qu’à ce petit jeu, les transgenres et les bisexuels vont demander bientôt à être eux aussi représentés, ce qui ne fera qu’ajouter aux difficultés orthographiques. Mais pour les néo-féministes activistes, les contraintes du système, son autonomie relative sont contingentes (ou plutôt elles n’existent pas, car l’orthographe, et au-delà la langue française, sont des phénomènes de part en part sociaux, que l’on peut modifier à volonté pour les imposer à l’ensemble de la société. Ce qui importe, c’est l’activisme qui produit du collectif et qu’importe s’il complique la vie des lecteurs et des scripteurs !).

Sur féminicide, wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/F%C3%A9minicide)

On trouvera documents et analyses de la campagne d’affichage de Marguerite Stern sur le blog wolfparisblog. Stop féminicide/Schluss mit den Frauenmorden: Aktuelle Aktionen in Frankreich par wolfparisblog

Marguerite Stern est interviewée sur :http://madame.lefigaro.fr/societe/marguerite-stern-la-militante-derriere-la-campagne-de-collage-qui-denonce-les-feminicides-070919-166715

Zemon Davis, Nathalie, 1988, Pour sauver sa vie. Les récits de pardon au XVIe siècle, Paris, Seuil.

Sur l’orthographe inclusive, l’exposé des convictions d’Eliane Viennot, 2014, Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! Petite histoire des résistances de la langue française, Donnemarie-Dontilly, Éditions iXe.

Et la réponse des grammairiens Danièle Manesse et Gilles Siouffi, éds, 2019, Le Féminin & le Masculin dans la langue. L’écriture inclusive en questions,  Paris, ESF… qui critiquent les analyses historiques d’Eliane Viennot et montrent pourquoi selon eux l’orthographe inclusive n’est pas une avancée.

« Pognon de dingue ! ». A propos du mépris supposé du président de la République

Ce billet revient avec (trop de) retard sur l’ampleur du rejet que suscite le président chez les gilets jaunes, écrire me permettant peut-être d’éclaircir à mes propres yeux la part jouée par ses « petites phrases » dans cette montée du ressentiment à son égard.

Un nom pour incarner le refus d’une politique

Avant même son élection  les opposants d’Emmanuel Macron, François Ruffin en tête, faisaient le procès du « banquier »:

« Vous êtes haï, vous êtes haï, vous êtes haï. Je vous le martèle parce que, avec votre cour, avec votre campagne, avec la bourgeoisie qui vous entoure, vous êtes frappé de surdité sociale. Vous n’entendez pas le grondement : votre heure, houleuse, sur le parking des Whirlpool, n’était qu’un avant-goût. C’est un fossé de classe qui, face à vous, se creuse. » (Lettre ouverte de Ruffin, 4 mai 2017)

Les résultats de la présidentielle n’ont évidemment pas fait disparaitre ces adversaires, qui estimaient au contraire, que les orientations du président étant minoritaires dans un pays coupé en 4, on pouvait rejouer l’élection dans la rue. Les procès en illégitimité ont été multipliés sans réussir à mobiliser, jusqu’au moment où a démarré le mouvement des gilets jaunes. Même si les oppositions n’ont pas fusionné, les gilets jaunes ont hérité des arguments qui circulaient depuis des mois.

Or, le capitalisme néolibéral et l’Etat sont des abstractions qui suscitent des émotions moins violentes qu’une personne en chair et en os. Avec Macron, et la citation de François Ruffin en est un bon exemple, l’adversaire est personnalisé. Plus les revendications sont hétérogènes, plus Emmanuel Macron constitue une cible qui permet de se fédérer. Pendant six mois, des gilets jaunes menacent chaque samedi de venir le chercher le chef de l’Etat à l’Elysée pour le destituer, le pendre, voire le décapiter, comme s’il était le seul responsable de leur situation, et comme si sacrifier ce bouc émissaire allait par miracle la modifier.

Celui qui humilie les perdants de la société

On aurait peut-être pardonné l’excellence du parcours scolaire, la réussite au pas de course, la beauté.., si le président ne soulignait pas avec complaisance l’opposition des « premiers de cordée » et des « gens ordinaires ». Pour gagner la sympathie, il vaut mieux être du côté des faibles et il est évident qu’il se place dans le premier groupe, quitte à considérer que cette position crée des devoirs. Le refus « démocratique » de la supériorité des responsables (qui se retrouve dans la méfiance envers les enseignants, les experts, les journalistes, etc.) est confondu avec le ressentiment contre les membres de la classe dominante.

Emmanuel Macron aggrave son cas en expliquant les résistances à sa politique par un manque de compréhension de son action. Il sermonne constamment « le peuple » : en octobre 2017, les salariés de l’usine de l’équipementier GM&S à La Souterraine, dans la Creuse sont en grève. Le président de région Alain Rousset évoque auprès du Président les difficultés à recruter d’une entreprise de fonderie à Ussel. Emmanuel Macron répond : « Certains, au lieu de foutre le bordel, feraient mieux d’aller regarder s’ils ne peuvent pas avoir des postes là-bas, parce qu’il y en a qui ont les qualifications pour le faire et ce n’est pas loin de chez eux »…. En négligeant le fait que 2 heures de route matin et soir ne permettent pas d’accepter ce nouveau travail sans déménager, dans un pays où le problème du logement est aigu.

En septembre 2018, lors des journées du patrimoine, un chômeur qui visite l’Elysée se plaint auprès du Président qu’il ne trouve pas de travail dans sa spécialité, l’horticulture. Le président lui répond qu’il n’a qu’à traverser la rue et que l’hôtellerie embauche, ce qui revient à dire que les chômeurs ont une responsabilité dans ce qui leur arrive. Au sentiment que la situation est injuste s’ajoute la fureur d’écouter quelqu’un qui jouit d’une situation éminente vous juger coupable de ce qui vous arrive.

Avant de parler de l’effet ravageur de telle ou telle phrase précise, il faut donc rappeler l’importance de l’image sociale préalable d’un président sûr d’avoir raison, qui est dénoncé pour son absence d’empathie envers les souffrances des gens modestes.

« Petites phrases » et registre familier

Pour autant, des formules, que la presse et les réseaux sociaux font circuler, sont venues symboliser les défauts d’Emmanuel Macron.

Il faut aux médias des énoncés brefs qu’on peut retenir, ce qui passe par des opérations de séparation d’un fragment isolé de son contexte argumentatif : en juin 2018, lors d’une réunion de travail à l’Elysée, le président déclarait :

« Donc, toute notre politique sociale, c’est qu’on doit mieux prévenir, ça nous coûtera moins ensemble, et on doit mieux responsabiliser tous les acteurs », [..] « On met un pognon de dingue dans des minima sociaux, les gens, ils sont quand même pauvres, on n’en sort pas. Les gens qui naissent pauvres restent pauvres, ceux qui tombent pauvres ils restent pauvres. On doit avoir un truc qui permet aux gens de s’en sortir.« 

La version mise en circulation devient : « On met un pognon de dingue dans des minima sociaux ». Evidemment, ça n’a pas grand-chose à voir avec ce que disait Emmanuel Macron qui dénonçait un argent mal dépensé et invitait à trouver des moyens d’aide plus efficaces, permettant aux gens de sortir de la pauvreté.

L’énoncé détaché scandalise, d’autant que le registre familier le rend encore plus saillant. Les énoncés les plus cités sont en effet caractérisés par l’emploi de mots informels. Confrontés au scepticisme des électeurs, les hommes politiques jurent, au moins depuis Rocard, qu’ils vont « parler vrai » et cet effet de vérité est parfois recherché dans l’abandon du français policé au profit de formulations familières, voire grossières, supposées nommer « les choses comme elles sont ». Un vocabulaire qui se détache sur fond de langue politique n’a pas nui à la popularité du ministre de l’Intérieur Charles Pasqua dont le fameux « La politique, ça se fait à coups de pied dans les couilles » est resté dans bien des mémoires. L’opinion par conséquent considère parfois que le langage familier ne nuit pas à la dignité de la fonction de dirigeant.

On pourrait penser que le président a seulement assumé un « parlé franc » quand il a nommé « pognon » l’argent dépensé pour les aides sociales en employant les mots dont il use en privé. Cependant l’expression (comme souvent quand il s’agit de mots familiers) ajoute une connotation dégradante à ce dont il est question : l’argent déboursé est ainsi dénoncé comme encore plus illégitime !

Le président voulait peut-être frapper puisque c’est sa conseillère en communication qui a posté la séquence de travail (semi-privée) où l’expression a été employée. Cependant, dans le climat de défiance déjà installé, l’expression n’est pas interprétée comme une marque de franchise mais comme du mépris, comme si Emmanuel Macron montrait à ses interlocuteurs qu’il les jugeait indignes du bon français, le mépris de classe s’ajoutant aux choix politiques :

Dès lors, il est impossible d’argumenter. En se focalisant sur le détail de la forme, on ne voit plus que l’impression de la morgue capitaliste. Le parti communiste renomme Emmanuel Macron, « Le méprisant de la République », la déformation du titre par un à peu près phonétique cherchant à enfermer le président dans une image définitive :

Citations, reprises indignées

Volontairement provocante, ou involontairement volée, la formule se prête particulièrement bien à la reprise. Lors des manifestations des gilets jaunes et des fonctionnaires, le mot pognon est renvoyé à Emmanuel Macron parfois comme un simple mot d’ordre : « Rends-nous le pognon ! », parfois sous-forme d’un contre-discours qui oppose aux aides sociales l’illégitimité de la réforme de l’ISF : « on met un pognon de dingue dans l’aide aux capitalistes ». (18 juin 2018)

https://www.google.com/search?q=cgt+esquirol+macron&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ved=0ahUKEwiqzZmy2KziAhVixYUKHULzBmsQ_AUIDygC&biw=2133&bih=1041#imgrc=KBKMsLgUuTCkhM:

Le fond a trouvé sa forme

C’est parce qu’ils sont dans la bouche d’un Macron jugé arrogant que les mots familiers prennent une valeur méprisante et c’est en dehors du langage que tout s’est joué dès le début du septennat. Mais si les mots ne sont pas suffisants pour créer le scandale, ils symbolisent désormais le président, l’emprisonnent et la formule qui veut résumer sa gouvernance lui colle à la peau comme le sparadrap du capitaine Haddock.

Josiane Boutet, 2010, Le pouvoir des mots, Paris, La Dispute.

Alice Krieg-Planque & Caroline Ollivier-Yaniv éds, 2011, Les « petites phrases » en politique » – Communication et langages, n° 188, p. 17-80.

Dominique Maingueneau, 2012, Phrases sans texte, Paris, Armand Colin.

Et surtout Yana Grinshpun qui travaille sur la conversion de Sarkozy en personnage et sur les effets des grilles de lecture préétablies dans : « Le locuteur marionnette. entre mazarinades et sarkosiades » dans Regards croisés sur la langue française. Usages, pratiques, histoire, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle.

Giboulées de mars

Le mot décisif revient en boucle dans les informations (« le vote décisif du Brexit, l’acte décisif des gilets jaunes, la semaine décisive des manifestants algériens »  et bien sûr «  le coup de pied décisif du buteur »). Même si je compatis au malheur du monde, je me sens un peu éloignée des passions de ma jeunesse et j’ai l’impression de regarder de l’extérieur ce temps linéaire de l’évènement, tout en ressentant de plus en plus vivement le temps qui roule d’une saison à l’autre.

– Qu’est-ce que tu as fait depuis un mois ? – J’ai attendu le printemps.

Cette semaine, il fait clair à 18h 30. Le printemps arrive, le premier temps qui nous met le sourire aux lèvres. Dès que les giboulées s’arrêtent, les gens se précipitent aux terrasses des cafés. Aujourd’hui, ça discute ferme le réchauffement climatique. « – Tu te rends compte, il y avait des asperges chez les maraîchers… – Bah !  Des asperges de serre ! Oui, mais quand j’étais petite, les asperges étaient là pour Pâques, on a gagné un mois. – Gagné ou perdu selon comme tu le vois. – Tu ne trouves pas que c’est bien d’avoir chaud en mars ? – Et tu fais quoi de l’avenir ? Tu te rends compte, le Bordeaux, les Côtes du Rhône vont disparaître…– Nous ne serons plus là. Buvons un coup en attendant. De toute façon, c’est foutu, alors autant en profiter »… tout ça grommelé avec la lucidité cynique de ceux qui ont honte et qui savent pourtant que leur attitude consiste à dire à la génération suivante de se débrouiller toute seule. –

– Mais toi, que fais-tu contre le réchauffement ?

– Eh bien ! Je mange des légumes de saison !

Bon ! Le réchauffement est là. Pourtant, comme dans les livres, c’est encore mars, le mois que Fabre d’Eglantine appela ventôse  pour ses brusques bourrasques, ses alternances de beau temps et de pluie, ses ciels de catastrophe que la rougeur du soleil vient soudain éclairer.

Coucher de soleil. Rue du Bac
Coucher de soleil. Rue du Bac
Vers rue du Bac-Saint-Germain

A Fontainebleau, le 10 mars

En forêt, la même météo impétueuse. Le vent se lève, secoue les arbres. Puis tout s’arrête. La forêt redevient silencieuse. Pas d’oiseaux, sauf les corneilles.

Voici l’aire de sable blanc qu’on appelle, je ne sais pourquoi l’aire du cul du chien (il y a un rocher en forme de tête de chien, mais c’est une tête qu’on voit). De temps en temps, quelqu’un se dresse sur un rocher et se détache, noir contre la lumière crue.

Fontainebleau. Les sables du Cul du chien

Et les bouleaux sont de vrais capteurs de lumière mais ils sont encore nus, comme nues sont les branches de chêne à l’exception des vieilles feuilles d’automne

De nouveau, de froides averses remplissent le ciel.

Nous voici retournés en hiver pendant que nous rentrons par une allée forestière… de flaque en flaque.