Quelques images de Corse: les cercles de la mémoire

Villages de la Casinca

En Corse, les plus beaux villages sont dans le Nord, plus prospère que les terres du Sud. Loreto di Casinca et Penta sont deux de ces villages de moyenne montagne qui dominent la plaine non loin de Bastia.

Loreta di Casinca

Loreto di Casinca

Du côté de la montagne, les villageois avaient cherché des pentes douces pour cultiver des jardins en encorbellement,

Penta (2)

Penta di Casinca

mais ils avaient choisi des à- pic vertigineux pour se protéger des pillages et des razzias venus de la mer.

maison rocher LoretoSC01726

Penta : maison et roc entrelacés

Les rues sont souvent tordues, entrecoupées par des passages en tunnel, bordées par des maisons de schiste à petites fenêtres. Parfois les murs se mêlent à la roche.

Penta Maison

Penta. La maison de schiste

Penta (3)

Ces villages sont pleins de monde l’été, mais ils ne sont pas défigurés par le tourisme. La chaleur du jour enferme les gens à l’abri des maisons. Les jeunes se retrouvent sous les platanes de la place. Dans les cafés, on parle corse et les consommations sont encore incroyablement bon marché.   Le 15 août, on fête la Vierge dans les plus petites chapelles.

Penta. Le 15 ao)ût

Si on vous donne l’adresse de François Albertini, charcutier-éleveur à Loretu, courez-y ! La coppa sera chère, mais elle sera fabriquée avec la viande des porcs qui fourragent en liberté dans les bois de châtaigniers. Vous la goûterez puisqu’on peut manger à la plancha viande et légumes de saison et vous serez convaincus. Un berger viendra peut-être parler avec vous : « j’ai choisi ma vie. 300 chèvres. Pas davantage pour qu’on me foute la paix avec les règlements. Si on me laisse travailler, j’accepte la vie comme elle va. Une bonne année. Une moins bonne. Le gel. Le manque de pluie. Un incendie, mais ça repousse. Pourvu que j’aie le nécessaire, j’ai les collines, le soleil, l’automne, le froid et le chaud. Je ne me plains pas et je n’envie pas votre abondance. Au contraire. Je m’inquiète des dégâts que produit votre capitalisme.  Allez, j’y vais. il faut que rentre les chevreaux!»

Quand vous repartirez pour le bord de mer, vous considèrerez d’un autre œil les richesses du monde d’en bas.

Le plastique partout

La pollution plastique défigure les plages, disons-nous. Certes, le plastique est un fléau, mais c’est aussi le compagnon de notre modernité. Je sais bien qu’on pense surtout aux millions de sacs et d’emballages qui se retrouvent un peu partout et je ne peux que me réjouir de leur interdiction, mais le plastique est plus largement un compagnon de nos vies de touristes et il accompagne un changement dans nos goûts.

A l’ombre d’un bois de pins, des amis ont accroché des hamacs, disposé des fauteuils de jardin et des jeux d’enfants. On a beau jurer qu’on adore le naturel, le contraste accroche le regard : les pins, gris, noirs, blancs, bruns ont les couleurs du chic naturel bourgeois. Leurs troncs sont constitués de plaques que la lumière fait luire comme des écailles, tandis que l’ombre y dessine des lignes noires qui remontent jusqu’à la ramure.

hamacs (2)

Les couleurs des objets en plastique sont franches. Nulle part, on ne trouve dans la nature un vert anis aussi intense que le vert des fauteuils et cette couleur est lisse sans rien qui arrête le regard.

C’est surtout sur la plage que déferlent le jaune, le vert pomme, le rouge des parasols.

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Le matin, la plage est déserte et l’eau paraît dormir, mais après dix heures, le golfe se remplit de touristes qui plébiscitent les parasols multicolores et les jouets en plastique des enfants. Ces  produits industriels bon marché leur permettent même d’emporter un salon sur le sable.

Rouge et bleue sur la plage (1)

et de se payer des sièges régressifs qui  n’ont plus de forme, ou plutôt à qui seuls le poids d’un corps donne une forme.

le gros boudin jaune

Adieu au royaume de l’enfance

Au moment de quitter le village, frappé par la vieillesse, ce qui demeure c’est la poésie paradoxale qui s’en dégage.  Jardins à  l’abandon, maisons qui commencent à se délabrer, ce monde disparaît  sous un implacable soleil avec l’eau qui commence à manquer, l’incendie qui menace… Ça dit de façon émouvante notre fragilité  et donne envie de relire l’Ecclésiaste.

Tout l’été, on a entendu parler de l’eau qui manquait et on soupiré à chaque coup de mistral. Pourvu qu’un fou ne mette pas le feu. Pas de pluie depuis quatre mois. A Pâques, pourtant, les arbres du bord trempaient dans l’eau et à l’aplomb de l’arrête rocheuse de Vacca Morta, là où le maquis s’entrouvre, on voyait le lac d’un bleu paisible, plein à ras bord.

 

 

Cet été, il est presque asséché. Quatre mois sans pluie : mille souches noires qu’on ne s’est pas donné la peine d’arracher lors de la construction du barrage émergent comme des fantômes. Elles ramènent le souvenir de la forêt abattue dans le creux de la vallée.

lac de l'Osp_dale les souches

Elles sortent de la vase.  Elles sont hérissées, lugubres et ne se désagrègent pas.

lac de l'Ospédale sécheresse

Une vieille cousine était venue pour dire au revoir. Chaque été depuis son mariage, elle avait emmené son mari américain dans l’île pour célébrer son appartenance à la grande famille. Au village, elle se sentait encore la petite fille d’un homme respecté qui avait travaillé dur pour accumuler des biens et qui était devenu quelqu’un. Elle aimait raconter la vie de ce grand-père, comment il restait l’été pour s’occuper des champs dans la plaine dangereuse où sévissait la malaria, puis comment il faisait 20 km le soir pour rejoindre sa femme et ses huit enfants à l’Ospedale, le village d’altitude. Est-ce qu’il lui arrivait seulement de dormir ? A peine arrivé, il s’occupait à bâtir sa deuxième demeure de granite. Par ailleurs, il avait installé un peu partout des cabanes de pierre sans fondation et sans mortier pour abriter ses outils ou accrocher la charcuterie. Dans un des murs, à  l’extérieur, il y avait toujours une pierre plate enchâssée à l’horizontale qui permettait de poser une cruche d’eau à l’intention de celui qui passait par là. Ces maisons, qu’on appelait des maisonnettes, bâties selon une technique venue du fond des temps, sont encore debout. Leurs murs n’ont pas bougés. Même quand il a fallu restaurer les toits et que le béton a massacré l’encadrement d’une porte, elles ont gardé leur charme. Mais les champs sont retournés au maquis ; les vaches trop maigres ne rapportant pas grand-chose, il n’y a plus d’éleveurs et la famille a cessé d’entretenir et d’exploiter les chênes-liège.

maisonnette extérieur JM

La vieille cousine avait essuyé une larme et dit « Vous étiez les plus gentils », puis elle était remontée dans sa voiture. La scène était bouleversante parce qu’elle achevait un cycle. Ils savaient qu’ils ne se reverraient pas et qu’il n’y aurait bientôt plus personne pour se souvenir d’une vie paysanne qui n’existe plus dans le golfe.

Le Squat

Les noms des protagonistes ainsi que le nom de la ville ont été modifiés. Les faits sont aussi exactement rapportés qu’il était possible de le faire.

Nada

Nada est arrivée de Tunisie depuis six mois pour poursuivre des études supérieures de sociologie politique à l’université de Villetaneuse. Elle loge chez des cousins éloignés de sa mère, qui ont deux enfants et de la place pour accueillir une baby-sitter. Les conditions sont médiocres. Toutes ses soirées sont prises. Il faut récupérer les enfants à l’école, s’occuper d’eux, les faire dîner et les coucher quand les parents sortent. Elle n’est pas déclarée et touche 250 euros par mois («  Tu es logée et tu peux dîner avec les enfants », a dit la patronne). Et puis, Nada a l’impression d’habiter dans un non-lieu. Bobigny n’est pas une ville : les maisons sont basses, mais tout à coup il y a des immeubles de 8 étages, et quelques mètres plus loin des ateliers abandonnés. La nuit, certaines rues sont plus désertes qu’à la campagne.

Quand elle a une matinée tranquille, elle se hasarde dans les beaux quartiers de Paris ; elle adore Sèvres-Babylone, traîne ensorcelée dans les rayons du Bon Marché, regarde les étoffes moelleuses, les chaussures qui scintillent, la blondeur des clientes. Puis il faut retourner à Bobigny. Petit à petit, la foule du métro se colore, beige, jaune, toutes les nuances qui vont du café-au-lait jusqu’au noir. Dans le long couloir de République, les Pakistanais déballent des coques de téléphone portables, des ceintures, des jouets mécaniques made in China qui tournent en rond en clignotant. Lorsqu’elle arrive à Pablo Picasso, il n’y a plus de « Gaulois ».  Des gens s’agglutinent à l’entrée du métro. Presque pas de femmes. Beaucoup de garçons à capuche, les mains enfoncées profondément dans les poches. Des Jaunes et des Noirs partout. Les Noirs lui font peur. Elle n’en a jamais vu autant. Les vitrines sont répugnantes : des giga-bazars où l’on vend des sacs de faux cuir, des chaussures bas de gamme, des contrefaçons de Nike, des tee-shirts, quelques djellabas… Plus loin, des ateliers abandonnés, des bâtisses déglinguées d’un étage, des cités, ou bien des terrains vagues qui deviendront un jour des cités d’habitat social. Elle n’était pas venue en France pour vivre ça.

De temps en temps, les riches font semblant de donner quelque chose aux pauvres. Des pancartes proclament : « Conservatoire de rayonnement régional », “Théâtre MC93”. Nada pense que tout ça ne s’adresse pas à des gens comme elle. Elle n’a pas un regard pour les parterres fleuris, ou plutôt, ils la mettent en colère. Des déchets que les Français laissent pour se donner bonne conscience. En plus, le temps est pourri. Il pleut un jour sur deux. La pluie dégouline sur ses cheveux.

En Tunisie, elle était plutôt un modèle de jeune femme émancipée. Décidée à s’accrocher à de bonnes études, à vivre une vie amoureuse sans se laisser marier tout de suite. Elle était venue à Paris pour que son futur soit plus large. Rapidement, ses espoirs ont été douchés. Elle a raté les premières semaines de cours. Quand elle a commencé à suivre des séminaires, elle a eu l’impression d’une langue étrange. Elle ne comprenait pas ce que voulaient les enseignants. Que fallait-il prendre en note et retenir ? Dans son université, le professeur notait au tableau ce qu’on devait apprendre. A Villetaneuse, tout se mélangeait, plaisanteries et concepts, sans même un changement de voix.

L’hiver s’est installé et elle a renoncé aux cours du matin. Pour être à l’heure, le mardi, il aurait fallu prendre un bus dans le noir, et elle n’en avait pas le courage. Son ami tente sa chance à Marseille. Il ne peut pas lui rendre visite puisqu’elle n’a pas d’appartement où le recevoir. Elle ne peut pas venir chez lui puisqu’elle doit s’occuper des enfants. La tristesse lui serre le cœur.

 « J’ai des difficultés ici. Samira, tu es la seule fille à qui je parle. Je n’en peux plus. Je n’aurais pas dû quitter la Tunisie. Ce n’est pas ma place ici. L’autre jour, le prof m’a interrogée et quand j’ai répondu quelques mots, j’ai entendu rire. Puis une fille m’a imitée et tout le monde a ri, même si le prof s’est fâché. Je loge dans une famille pourrie qui m’exploite. J’en ai marre, mais que faire ?

– Attends ! J’ai au moins une solution de logement tout ce qu’il y a de plus correct. J’ai un pote, Nabil, il va t’aider. »

Mario

« Comme disait mon maître, la drogue rapporte plus, mais c’est risqué. Tandis que les squats, c’est tranquille. Et on est bons les gars, dit Mario aux cinq jeunes gens qui sont attablés devant leurs pizzas. Tellement bons qu’on a quinze logements d’avance, rien que sur Bobigny. Y a des signes de logement vacant plus efficaces que les panneaux à vendre : la boîte à lettres qui déborde, les volets fermés en permanence. Et puis, vous pouvez parler aux gens et dire que vous cherchez un appartement. Les voisins parlent facilement. – Moi, dit Momo, j’utilise une affichette que je glisse dans la porte, si elle est toujours là au bout de quelques jours, c’est quand même un bon indice.

– Bon ! Reprends Mario, maintenant il faut mettre des gens dans nos squats. Recrutez partout, leur rappelle-t-il. Ecoutez les gens qui parlent dans les cafés, dans les bus,  mêlez-vous à la conversation. Vous leur dites – J’ai peut-être quelque chose pour vous, boulevard Maurice Thorez, tout près du square. C’est grand et pas cher. Prenez un café avec les gens et faites visiter comme si vous étiez une vraie agence. Ils disent tous oui quand vous leur expliquez qu’au bout de 48 heures, ils sont inexpulsables.

S’ils sont jeunes, vous ajoutez : “Vivre dans un squat ! Ce n’est pas si compliqué, c’est plutôt excitant”. Si ce sont des politiques, vous racontez qu’on conteste la propriété privée, qu’on refuse de payer un loyer à un propriétaire qui possède plus d’un logement quand d’autres n’en possèdent aucun. Les 1500 qu’on demande, c’est du défraiement. Il faut utiliser ce mot là, défraiement parce que ça coûte cher de créer un squat. Il faut mobiliser 5, 6 personnes à plein temps. Deux guetteurs dans la rue, ceux qui montent avec les marteaux, le tournevis, le pied de biche, les nouvelles serrures. La nuit, il faut rester dans le logement. Quelqu’un qui doit rester deux jours après avoir pris un contrat à Engie pour l’électricité. Vous les flattez en leur disant qu’ils participent à une vraie bagarre sociale.

Nabil arrive avec une fille. « – Elle s’appelle Nada. Elle n’a l’air de rien, mais elle est têtue. Elle tiendra quand les propriétaires rappliqueront. »

– J’ai ce qu’il te faut Nada. Nabil t’a dit le tarif. 1500 euros de défraiement, après tu es peinarde. Après 48h, la police ne peut plus t’expulser. Tu ne risques pas grand-chose. Il n’y a pas de risque de prison.

– Mais, dit Nada, c’est interdit

– Le squat, c’est pas la faute des squatteurs, c’est la faute de ceux qui gouvernent et ne construisent pas de logements. Il y a trop de logements vides et de gens dehors. D’après la Cour de Cassation, les squatteurs ne commettent pas de violation de domicile lorsque l’appartement est vide de meubles, qu’il vient d’être achevé ou qu’il est promis à une démolition. Le code pénal protège seulement le domicile en tant que lieu de vie principal. Voilà ta bible. Le studio était vide. Tu ne fais rien de mal.

Un squat à soi

Nada est dans le squat. Le quartier est moche, mais le studio est impeccable, propre, calme. Elle a pu acheter un gros réfrigérateur et un écran plat immense qui lui permet de regarder toutes les chaînes imaginables !

Pour la première fois de sa vie, elle a un lieu à elle, une télé qu’elle allume sans demander à ses frères s’ils sont d’accord pour qu’elle regarde Les Feux de l’amour. C’est elle qui décide si elle ouvre la porte, ou pas et ça lui fait un bien fou. Elle se répète mon studio, mon refuge, mon territoire. Quel bonheur ! Elle commence même à se dire qu’elle va retourner régulièrement à la fac et essayer d’avoir son master.

Son ami qui travaille à Marseille peut venir la voir. Ensemble, ils trainent au lit le matin en écoutant des disques et en semant des miettes de chocolatine sur la couette. Quand il est là, elle invite Nabil.

Mario lui avait annoncé qu’un jour, elle finirait par être expulsée, mais le temps qu’un juge décide de l’expulsion, que le préfet fixe la date, ça laisse de la marge et les propriétaires le savent. Souvent, ils se découragent.

Face-à-face du propriétaire et des squatteurs

Le studio devait être vendu ce 3 juillet. La veille, l’acheteuse est allée le visiter avec l’autorisation de l’agence pour envisager quelques travaux et a découvert que les cadenas avaient été changés. Elle a évidemment prévenu les vendeurs. C’est une catastrophe pour Louise, curatrice de son frère parti en maison de retraite. Elle comptait sur la vente pour payer une partie des frais. Elle se précipite avec son mari. Nada ouvre tranquillement. Il y a deux garçons avec elle. Ils regardent le titre de propriété. Un des garçons se présente. « Je suis un copain de Nada. Elle est fragile. Elle a besoin d’être protégée. Alors c’est moi qui vous réponds : « Oui, elle occupe les lieux. Depuis trois mois, en fait. Mais elle est de bonne foi. Elle a été abusée. Elle a signé un bail pour entrer ici. »

Louise n’en finit pas de s’étonner : sa squatteuse, c’est cette petite femme maladive, maigrelette qu’il serait si facile de faire déguerpir.

– Vous avez bien vu que la serrure avait été forcée.

– Et alors ? Ça pouvait être ancien.

– En tout cas, les lieux doivent être évacués de l’autre côté du weekend pour que la vente puisse avoir lieu.

Louise et son mari partent porter plainte au commissariat.

La police ne peut pas intervenir

« Nous ne pouvons pas intervenir parce que vos squatteurs sont là depuis plus de 48 heures, explique patiemment le policier qui les reçoit. Si on les faisait déguerpir, vos squatteurs porteraient plainte. On ferait le gros titre du 20 heures : Violences policières à Bobigny. Et si des gens de l’immeuble prenaient leur parti, et qu’on ripostait pour sauver notre peau, vous imaginez les gros titres. Il ne serait question que des tabassages honteux de la police, d’un déchaînement de violence policière inqualifiable… et on se retrouverait vite fait bien fait devant les tribunaux. Désolé pour vous. L’Etat protège ceux qui profitent des lois mal faites. Bien qu’occupant sans droit ni titre, le squatteur dispose des mêmes droits et garanties qu’un locataire. Tout ce que vous pouvez faire, c’est vous adresser à la justice pour obtenir une décision d’expulsion. Il faut recueillir l’identité exacte des squatteurs parce qu’on n’expulse pas des X. Allez voir un huissier, c’est lui qui interrogera vos occupants sur leur identité. Ensuite vous devrez vous adresser au tribunal d’Instance. Une fois l’expulsion ordonnée, il faut encore compter deux mois dans le meilleur des cas. Si les lieux sont toujours occupés au bout de deux mois, l’huissier de justice, accompagné d’un commissaire de police et d’un serrurier, procède à l’expulsion forcée.

– En clair, cela signifie que le droit de propriété n’est pas garanti en France.

– Allez voir un huissier, c’est le début de la procédure. Surtout n’essayez pas de régler le problème par vous-mêmes : vous êtes passibles d’une peine de 30 000 euros d’amende et de 3 ans d’emprisonnement. »

Le soleil déjà chaud grésille sur l’asphalte. Le cabinet de l’huissier est à l’autre bout de la ville dans une des rues nouvelles. Cette  partie de la ville prospère n’a rien à voir avec le côté est. Le discours de l’huissier est décourageant. Ce sera long. Il faut relever l’identité du squatteur, aller devant le juge. Dans le 93, les juges sont débordés et cela prend des mois. Quand l’audience a eu lieu, il faut attendre le délibéré un ou deux mois. « Si vous avez de la chance, la préfecture accepte le commandement d’expulsion. J’espère que votre squatteuse n’est pas enceinte. Sinon, vous n’avez pas fini ».

 

Discussions avec la squatteuse

Louise, amère, ne peut s’empêcher de téléphoner à Nada.

– Vous ne pouvez pas me faire partir, répète Nada qui a bien assimilé les leçons de Nabil, parce que j’ai des droits sur cet appartement. J’ai l’électricité. Je suis chez moi.

– C’est quand même le monde renversé. Vous entrez illégalement chez mon frère et, parce que vous avez téléphoné à EDF pour obtenir l’électricité, vous prétendez que vous avez  des droits sur son logement ? Vous n’avez pas honte de vous en prendre à un vieux monsieur, sans doute plus pauvre que vous, qui a été obligé de vendre son logement pour payer un séjour médical.

– Ce n’est pas ma faute. Je suis là par nécessité. On me fait venir à Paris pour étudier et on me laisse me débrouiller. La vie est chère et je ne peux pas me loger. Il faut bien que je me débrouille. Il y a des milliers de gens qui font comme moi. Je ne suis pas pire que les autres.

– Ce n’est pas une raison pour spolier mon frère. J’espère qu’un jour vous connaitrez une situation semblable et que vous regretterez la façon dont vous avez agi.

– En tout cas, que cela vous plaise ou non, j’ai mes affaires ici ; j’ai ma vie. Je ne peux pas partir du jour au lendemain parce que ça vous arrange.

– Vous m’avez dit que vous êtes une étudiante tunisienne. Eh bien ! La France vous accueille, et vous vous comportez comme une délinquante ! Je serais curieuse de savoir ce que votre ambassade pense de comportements pareils.

– Je considère que vous me menacez et je compte bien me défendre.

Pour entamer une procédure d’expulsion, l’huissier doit recueillir l’identité exacte de l’occupante. Il obtient sans difficulté carte d’identité, permis de séjour, carte d’étudiante. Nada pense qu’elle est suffisamment protégée par la complexité des démarches à entreprendre pour obtempérer. Elle ne regarde même pas les messages de Louise, mais elle remâche la façon dont se sont déroulés leurs échanges. « Le discours sur la moralité que cette bonne femme a tenu ! J’avais envie de hurler. Elle me méprise ouvertement, choisit des mots pour me blesser, pour me faire peur. Elle m’a traitée de délinquante ! Mais qui sont les plus grands délinquants, ceux qui squattent un appartement ou ceux qui achètent des appartements pour les louer à des tarifs abusifs ? On me fait venir à Paris pour étudier et on me laisse me débrouiller. La vie est chère. Si je paie un loyer, des charges, la taxe d’habitation, il ne me reste rien. »

De son côté, Louise évoque aussi la situation avec tous ceux qu’elle rencontre. « Je me sens abandonnée par l’Etat. Les gros propriétaires ne sont pas concernés. Ils ont des concierges et des portes blindées. Les victimes sont des gens à peine plus fortunés que leurs squatteurs. Elle reconnaît qu’il y a un problème de logement, mais le « Droit au logement » incombe à l’Etat, pas aux particuliers ! »

Parfois, ceux qui écoutent embrayent sur un discours raciste : « Pauvre France qui permet à un tas d’étrangers d’arriver et de prendre le pouvoir. Y a les Roms qui sont le rebut de l’Europe, les Africains mal intégrés, des Maghrébins qui n’ont vraiment pas le sens de la propriété. Des paresseux à moitié illettrés qui viennent pour profiter de la sécu et qui ont le vol comme principale ressource ! Je ne trouve pas de mots assez forts pour dire comme je suis révoltée ! ». Louise a honte d’être dans le camp des xénophobes.

Parfois, les amis, gênés, se bornent à constater le désastre « – Bon. Alors la vente tombe à l’eau ? Décidément, c’est une sale affaire. » Louise se sent seule. Elle serait « lourde » d’occuper la soirée avec ses ennuis. « Ça ne sert à rien d’en parler. Ça m’énerve, c’est tout. Arrêtons. »

Les bons conseils d’Aby : il faut négocier

Pendant que Louise menace, l’acheteuse, Aby, a une autre stratégie. C’est une Ivoirienne extravertie, énergique et chaleureuse. « Je ne peux pas acheter un studio squatté, mais ça vous coûtera plus cher de suivre une plainte que de discuter. C’est trop bête, cette histoire. Il faut négocier avec la jeune fille et lui montrer qu’on a tous à y perdre. Vous devriez garder votre calme et lui montrer une issue pour que chacun y trouve son avantage. Laissez-moi faire ». Aby  passe des heures au téléphone à répéter à Nada « Je ne suis pas ton ennemie. On peut dialoguer quand même. Je ne cherche pas à être féroce. Moi, quand je vois une femme à la rue, j’ai mal. Je ne veux pas du tout que tu te retrouves à la rue. Mais ton truc là, ça fout des projets en l’air. Le propriétaire a de gros ennuis à cause de toi. Moi aussi, je vais perdre de l’argent. Et toi, ça finira par mal tourner. Nada, on peut t’aider à partir. Je dis à Louise de te donner de quoi te retourner. »

Quelques jours passent. Louise accepte de donner 900 euros.

« J’ai besoin de m’organiser dit Nada. J’ai besoin d’un répit, mais mardi, je vais partir. »

Louise est soulagée ! Le notaire a reporté la vente au 13 juillet. Elle part avec Aby fêter ça au café. Elles se racontent leurs familles. Tout va bien.

Le mardi 11, Louise arrive au studio, pleine d’espoir. Dès que Nada sera partie, elle contactera le serrurier pour sécuriser l’appartement. Malheureusement la porte est fermée. Personne ne répond. Elle attend un peu puisqu’Aby doit venir. Un SMS d’Aby arrive « Nada m’a écrit qu’elle était dans le train, qu’elle ne partait pas. Je viens quand même ! ». Puis un nouveau « Je cherche une place ». Les voici toutes les deux devant la porte.

« Elle nous nargue, dit Aby. Si c’est comme ça, on va jouer au squatteur squatté. Puisqu’elle est dans le train, il n’y a personne chez elle. En deux coups, quelqu’un qui s’y connait peut faire sauter les verrous. On loge un nouvel occupant et on fait changer l’électricité. On va la virer sans utiliser la force et sans s’exposer aux sanctions que la Justice impose aux propriétaires qui se rendent justice eux-mêmes. »

Cependant Aby tambourine une dernière fois et cette fois la porte s’ouvre. Nada a menti. Elle était dans l’appartement.

– « Je n’ouvrais pas parce je suis très malade. Je ne peux pas bouger ».

 Au bout d’une heure de négociation, il n’est plus question de maladie. Acheteuse et curatrice épluchent les annonces de collocation sur leurs smartphones et en trouvent deux ou trois qui ont l’air très convenables.

– Allez, dit Aby à Nada, Je suis en voiture ; je t’emmène pour visiter. Prépare-toi ; on t’attend en bas.

Quand Nada descend trois-quarts d’heure plus tard, elle est accompagnée du copain intermédiaire qui réclame 1400 pour un départ le lendemain. Pas besoin de chercher des collocations, dit-il. Un ami qui est en vacances va lui prêter un appartement.

Le mercredi 12 arrive par SMS le refus définitif. « Je ne vais pas me mettre en difficulté pour vous ». La signature est annulée.

Avant le jugement

Nada est contente. La propriétaire est repartie. Quelques mois à tenir, puis l’hiver arrivera et elle sera non-expulsable jusqu’au printemps. C’est toujours bon à prendre.

Louise sait qu’il faut être patiente. Elle a envoyé à l’huissier une lettre à l’intention du juge où elle récapitule les raisons qui ont amené à cette situation et les problèmes suscités par le squat. Le propriétaire handicapé à 80 % a été admis dans une maison pour personnes dépendantes. Les délais sont très longs pour obtenir l’accord des juges lorsque les personnes sont sous-curatelle, dans ce cas plus de 6 mois pendant lesquels les serrures ont été forcées. Elle rappelle l’impossibilité de négocier avec la squatteuse. Elle dit que son frère ne peut payer les frais de son séjour, sa retraite de 800 euros ne suffisant pas à couvrir la somme qui reste à charge. Tous les dix jours arrivent de la Trésorerie municipale des commandements à payer. A présent, la retraite est saisie par l’Etat. Frais médicaux, dentifrice, coiffeur, il n’a droit à rien puisqu’il a des dettes  et les menaces s’accumulent. Elle espère que la justice sera rapide.

C’est la nuit qui est difficile. Louise se réveille chaque jour vers 2 heures, émerge de rêves noirâtres avec une douleur au thorax qui l’empêche de respirer. Coincée entre les injonctions à payer de la Trésorerie générale et les délais des procédures d’expulsion, elle a l’impression qu’elle ne pourra jamais se débarrasser de ce fardeau et elle déteste Nada qui la prive de sommeil et revient toutes les nuits la narguer.

Quinze jours après la visite chez l’huissier (le début des procédures a quand même coûté 700 euros à Louise), son frère et elle sont convoqués devant la justice. Quelque part, quelqu’un a été ému par la situation du vieux monsieur et a traité l’affaire selon une procédure d’urgence.

Nada s’est également rendue à la convocation. Elle a les yeux cernés, et le visage crispé. Elle plaide évidemment la bonne foi et a communiqué à l’huissier un bail grossier. La juge pose des questions précises et commente :

– Vous me montrez un reçu pour un loyer payé de la main à la main. Ça ne vous a pas étonné de devoir payer en espèces.

– Oh ! À Bobigny. Beaucoup de gens font comme ça.

– Et où sont les autres reçus ?

– Mario, qui m’a loué le studio, n’est pas revenu.

– Et vous ne vous êtes pas posée de questions ?

– Je ne me suis pas interrogée, non.

Nada reconnaît la proposition d’argent qui devait lui permettre de se retourner. Elle dit qu’on lui demandait de partir tout de suite et que ce n’était pas possible pour elle. Louise intervient pour signaler le refus de visiter des collocations, ce qui est également admis.

Une question encore, dit la juge : « Avez-vous des enfants ? »

Et Louise comprend que c’est la seule question qui compte. Avec des enfants, Nada ne serait pas expulsable. Pourvu qu’elle ne soit pas enceinte.

Les débats sont déjà clos. La décision sera envoyée par courrier. Louise s’attarde pour demander à la greffière quelle est la suite envisageable. De toute façon deux mois vont s’écouler. C’est seulement après qu’on pourra éventuellement entamer la procédure d’expulsion. A chaque étape, Nada peut contester, faire appel, demander des délais. Louise se plaint doucement de l’inégalité de traitement. La Trésorerie est impitoyable avec les dettes de son frère, mais la Justice n’en finit pas d’accorder des droits aux squatteurs. Pendant ces mois d’attente, le propriétaire continue à payer les charges d’un bien qu’une autre occupe. Il est responsable de ce qui peut arriver dans l’appartement et ne sera jamais remboursée puisque la squatteuse se déclarera insolvable. Tout ça pour une étrangère à qui la France offre des études supérieures presque gratuites.

–  C’est la grandeur de notre démocratie, dit sévèrement la greffière. Et je n’aime pas votre argument des étrangers. Ils sont étrangers, mais ils ont des droits, quand même !

 

Beaucoup de sites donnent des conseils aux squatteurs, par exemple. « Le squat de A à Z » – L’idée libertaire – Free

1libertaire.free.fr/squattaz.html. Voici quelques lignes qui concernent les procédures d’expulsion

 

Avant d’être « expulsables », vous bénéficiez d’un délai de deux mois à compter de la date du résultat (article 62 de la loi 91-650 du code de procédure civile). Si l’huissier  « oublie » ces deux mois de délai alors que la décision de jugement ne notifie pas l’annulation de ces deux mois, faites un recours auprès du juge d’exécution des peines (le « Jex ») pour « faire appliquer la loi »… – Si le jugement vous précise que vous ne bénéficiez pas de ces 2 mois, vous êtes donc expulsables à compter de l’expiration de la date fixée par le juge.

Au terme du délai initial l’huissier peut se présenter chez vous pour récupérer les lieux sauf cas de résistance de votre part. Auquel cas le proprio devra faire une requête auprès du commissaire et du préfet (de police) pour pratiquer l’expulsion. Le proprio ne pourra faire appel aux flics qu’une fois passée la période de 2 mois (ou la date fixée par le juge) qui suivent le jugement. Le proprio devra également envoyer le jugement au préfet pour qu’il étudie la possibilité de vous reloger (loi Besson) si vous avez préalablement fait une demande de logement. L’huissier n’a absolument pas le droit de vous expulser et ne peut récupérer les lieux que si vous les avez abandonnés (en clair, s’il n’y a personne chez vous).

Le premier jugement d’expulsion est « exécutoire » et faire appel ou demander des délais n’est pas « suspensif ». Ceci dit, il reste possible de saisir le « Jex » pour lui demander des délais supplémentaires.

C’est au préfet de décider de l’expulsion forcée, pour cela il demande au commissaire du quartier de faire une enquête sur les conséquences de celle-ci. Lorsque vous sentez que l’expulsion se prépare, vous pouvez appeler la Préfecture pour soutirer des infos sur l’état de la procédure.

La trêve d’hiver peut vous faire gagner du temps si vous réussissez à en bénéficier (ce qui devrait être le cas pour la plupart des squats). Elle dure au moins du 1er novembre jusqu’au 15 mars de l’année suivante (parfois plus). La loi n’est pas très claire (cf. annexe, article L.613-3 du Code de la Construction et de l’Habitation) mais en gros, si vous n’êtes pas accusé-e-s de voie de fait et si vous n’avez pas un arrêté de péril sur le dos, vous avez tout intérêt à exiger au moins la trêve d’hiver…

Après l’expulsion : le proprio a l’obligation de garder les affaires du squat à disposition. Pour ce, vous faites l’inventaire avec un huissier puis elles sont placées en garde-meuble gratuitement (aux frais du proprio) pendant 2 mois où elles sont censées être à votre disposition.

ANNEXE

L’ARTICLE DE LOI RELATIF À LA TRÊVE D’HIVER :

Article L.613-3 du Code de la Construction et de l’Habitation :

Art. L. 613-3. Nonobstant toute décision d’expulsion passée en force de chose jugée et malgré l’expiration des délais accordés en vertu des articles précédents, il doit être sursis à toute mesure d’expulsion non exécutée à la date du (L. n° 90-449 du 31 mai 1990, art. 21) « 1er novembre » de chaque année jusqu’au 15 mars de l’année suivante, à moins que le relogement des intéressés soit assuré dans des conditions suffisantes respectant l’unité et les besoins de la famille.

(L. n° 91-650 du 9 juill. 1991, art. 64) « Les dispositions du présent article ne sont toutefois pas applicables lorsque les personnes dont l’expulsion a été ordonnée sont entrées dans les locaux par voie de fait ou lorsque ceux-ci sont situés dans un immeuble ayant fait l’objet d’un arrêté de péril ».

UN ARTICLE DE LOI QU’IL PEUT ÊTRE UTILE D’AVOIR SOUS LA MAIN LE JOUR OÙ L’HUISSIER VIENT VOUS REMETTRE LE COMMANDEMENT DE QUITTER LES LIEUX :

Article 62 de la Loi 91-650 du 09 juillet 1991 (Code de procédure civile) :

« Si l’expulsion porte sur un local affecté à l’habitation principale de la personne expulsée ou de tout occupant de son chef, elle ne peut avoir lieu, sans préjudice des dispositions des articles L. 613-1 à L. 613-5 du Code de la construction et de l’habitation, qu’à l’expiration d’un délai de deux mois qui suit le commandement. Toutefois, par décision spéciale et motivée, le Juge peut, notamment lorsque les personnes dont l’expulsion a été ordonnée sont entrées dans les locaux par voie de fait, réduire ou supprimer ce délai.

Lorsque l’expulsion aurait pour la personne concernée des conséquences d’une exceptionnelle dureté, notamment du fait de la période de l’année considérée ou des circonstances atmosphériques, le délai peut être prorogé par le Juge pour une durée n’excédant pas trois mois.

Dès le commandement d’avoir à libérer les locaux, l’Huissier de Justice chargé de l’exécution de la mesure d’expulsion doit en informer le représentant de l’Etat dans le département en vue de la prise en compte de la demande de relogement de l’occupant dans le cadre du plan départemental d’action pour le logement des personnes défavorisées prévu par la Loi N° 90-449 du 31 mai 1990, visant à la mise en œuvre du droit au logement. »

EXEMPLE DE PANNEAU QU’IL PEUT ÊTRE UTILE D’AFFICHER SUR LA PORTE D’ENTREE DE FAÇON À CE QUE LES FLICS NE SE PERMETTENT PAS COMPLETEMENT N’IMPORTE QUOI QUAND ILS PASSENT (NOTAMMENT LA PREMIERE FOIS) :

Ce lieu est notre domicile ainsi que notre résidence principale. En tant que résident-e-s de l’immeuble, nous sommes protégé-e-s par la loi.

Agir hors du cadre procédural, c’est heurter un des grands principes du droit français, l’inviolabilité du domicile.

Selon l’article 432-8 du code pénal, « Le fait, par une personne dépositaire de l’autorité publique ou chargée de mission auprès du service public, agissant dans l’exercice ou à l’occasion de l’exercice de ses fonctions ou de sa mission, de s’introduire ou de tenter de s’introduire dans le domicile d’autrui contre le gré de celui-ci hors les cas prévus par la loi est puni de deux ans d’emprisonnement et de 200 000 F d’amende. »

Les Résident-e-s.

IL NE PEUT Y AVOIR D’EXPULSION SANS DECISION EXECUTOIRE DU TRIBUNAL DE GRANDE INSTANCE

EXEMPLE DE TEXTE QU’IL PEUT ÊTRE UTILE D’AFFICHER CHEZ SOI EN PREVISION DE CERTAINES SITUATIONS :

AVIS AUX OCCUPANT-E-S ET PERSONNES DE PASSAGE : CE QU’IL FAUT SAVOIR SI LA POLICE OU UN HUISSIER POINTE LE BOUT DE SON NEZ !

IL NE PEUT Y AVOIR D’EXPULSION SANS DECISION EXECUTOIRE DU TRIBUNAL DE GRANDE INSTANCE, donc si les flics tentent quoi que ce soit sans décision du T.G.I., leur expliquer que des gens vivent ici, que c’est leur domicile et leur résidence principale, qu’en tant que résident-e-s nous sommes protégé-e-s par la loi, leur signaler qu’ils agissent hors du cadre procédural et que selon l’article 432-8 du code de pénal « Le fait, par une personne dépositaire de l’autorité publique ou chargée de mission auprès du service public, agissant dans l’exercice ou à l’exercice de ses fonctions ou de sa mission, de s’introduire ou de tenter de s’introduire dans le domicile d’autrui contre le gré de celui-ci hors les cas prévus par la loi est puni de deux ans d’emprisonnement et de 200 000 F d’amende. »

La notion de lieu de domicile implique qu’on ait un lit et une cuisinière : ne pas hésiter à préciser que c’est le cas.

SURTOUT NE PAS LES LAISSER RENTRER !

Bien sûr, il s’agit lors de toute discussion avec la police de ne pas s’énerver, de rester calme (quelque chose comme rester très diplomate avec les forces de l’ordre) sans flipper ni se laisser impressionner : c’est notre domicile et nous sommes protégé-e-s par la loi, nous sommes dans notre droit !

Si possible, relever l’identité de l’OPJ et des flics qui l’accompagnent.

Préciser qu’il n’y a pas eu effraction, la porte était ouverte, etc.

La constatation d’occupation, ainsi que la remise de l’acte d’expulsion en main propre DOIT ÊTRE EFFECTUEE PAR UN HUISSIER, pas un de ses employés. Donc si quelqu’un se présente comme huissier, lui demander de le prouver, s’il ne le peut pas, le baratiner pour que ce soit l’huissier en personne qui vienne. Si l’huissier vient, il faut absolument lui donner les noms des occupant-e-s afin qu’il ne puisse pas déclencher une procédure d’urgence qui nous ferait expulser en un temps record sans que nous ayons droit à une audience au T.G.I.

L’expulsion ne peut avoir lieu un dimanche ou un jour férié et ne peut intervenir qu’entre 6 heures et 21 heures.

Collectif

P.S.

Marchés de Paris

Chaque secteur de Paris a le sien. Le plus célèbre est le marché d’Aligre qui a encore la réputation d’être le moins cher de Paris, bien qu’il y ait à présent trois marchés sous un même nom : une rue où les vendeurs vendent à bas prix des légumes qui ne sont pas toujours de la première fraîcheur ; une fripe sur la place ;  enfin, une halle réservée aux commerces de luxe qui s’adresse aux bobos, à présent les plus nombreux dans le quartier. C’est aussi aux bobos que sont destinés les cafés branchés et les « petits restos sympas » des rues avoisinantes.

Il m’arrive de pousser jusqu’au marché couvert de La Chapelle, mais c’est pour le plaisir de l’exploration, pour les odeurs exotiques et les habits multicolores des clientes.

D’habitude, comme tout Parisien qui se respecte je suis fidèle au marché de mon quartier. Le mien a lieu deux fois par semaine, le mercredi et le samedi matin, sur le Cours de Vincennes entre le boulevard de Picpus et la porte de Vincennes. C’est un marché de plein vent que protège à peine un toit de lattes que l’on enroule à la fin de la matinée.

Traiteurs. Au bonheur des paresseux

Près des colonnes de la barrière du Trône, des traiteurs permettent de bien vivre sans rien cuisiner. Le Bar à harengs propose des harengs marinés à toutes les sauces, depuis la simple crème, jusqu’aux marinades sucrées au miel ou aux betteraves. Pour ceux qui n’ont pas la nostalgie de la Pologne, voici les Libanais avec leurs samboussik à la viande, leurs falafels, hoummos, taboulé libanais, feuilletés au fromage et aux épinards. Le pain pita est donné avec un sourire. De retour, on mettra tout dans des bols et on laissera les invités remplir leur assiette à leur guise. On ne se lèvera que pour le café.

A deux pas, chez Naouri, on trouve des olives qui viennent de toute la Méditerranée, des taramas sans colorants, des artichauts à la provençale, une tapenade aux artichauts qui ferait renoncer les plus vertueux à toute cure d’amaigrissement et bien sûr tous les fruits secs. Ce mercredi, la vendeuse est seule et comme il est 8 heures, elle a le temps de bavarder. Elle me raconte comment elle est passée du statut d’enfant à qui on offrait de l’angélique ou des dattes à celui de vendeuse.

Naouri. Marché Nation

Chez le traiteur asiatique, les bobos se fournissent en bobuns frais. Ceux du cours de Vincennes ont un bon équilibre entre herbes, légumes et vermicelles. Un peu plus loin les gâteaux, les fromages, les pizzas, les raviolis du Portugais.

Une halte chez les marchands de fromages et chez le marchand d’œufs qui me donne des nouvelles de son petit-fils. Inutile d’aller au marché quand on n’aime pas les gens. Avec les commerçants, j’échange des petits bouts de vie. Si je m’absente, ils me diront en me revoyant. « On était inquiets ». Je sais ce que font leurs enfants, où ils partent en vacances… Je connais leurs opinions sur la maire de Paris, sur les plans anti-voitures (ils sont contre), sur les élections…

Abondance

Je vais surtout au marché pour « mon » maraicher. Je ne fréquente pas les revendeurs-bio, très chers, je m’en tiens à Martinet, un producteur de Picardie, qui use très modérément des pesticides. Son étal est d’abord un régal pour les yeux. Le matin, les vendeurs disparaissent derrière des montagnes de brocolis, des carottes allongées en piles, une muraille de salades…. C’est là que Sophie m’a appris le goût de la Bérénice, de la Grenobloise, de la Trévise d’hiver. A midi, tout est parti ! En hiver, les maraîchers vendent aussi des endives de pleine terre et ils réconcilieraient n’importe qui avec leurs betteraves. Au printemps, les asperges sont les meilleures du marché… En été, c’est la fête des tomates camparis, des haricots verts que j’accepte de payer cher, tellement ils sont savoureux.

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Un autre must, c’est la poissonnerie Anthony Marée. On se lève tôt pour arriver avant la cohue. Aujourd’hui, weekend du 14 juillet, il n’y a pas grand monde dans le quartier, mais il faut quand-même attendre pour être servi par Riri. On écoute vaguement les voix qui se répondent comme dans une fugue. D’abord, le baryton d’un poissonnier : « Les soles, les soles… la moule de Bouchot » ; puis le contre-sujet exposé d’une voix aiguë par la fruitière : « Framboises toutes fraîches. Deux paniers. 4 euros. »

Riri. Anthony Marée

 

Et puisque c’est mon tour.

Alors vos soles ? Vous me les videz n’est-ce pas ?

– Bien sûr. Et voici du persil avec les compliments du poissonnier en plus.

On vient aussi de tout Paris pour Klein, sa charcuterie maison, son saumon, sa choucroute jamais aigre. Hélas, Klein est en vacances. Et je ne rencontrerai pas davantage, le fleuriste philosophe, installé presqu’en face de la rue Marsoulan avec qui il m’arrive de refaire le monde.

Pourtant, il y a moins de monde dans les marchés. Les femmes n’ont plus le temps, sauf le weekend. Les jeunes n’ont plus envie d’éplucher les légumes et préfèrent sortir des barquettes du congélateur. Pourvu que cette désaffection ne se prolonge pas, pourvu que les marchands d’habits ne prennent pas la place des commerces de bouche. S’ils vendent moins, ceux-ci fermeront et les Parisiens se désoleront d’avoir perdu l’âme de leur quartier, sans voir que ce départ est l’aboutissement de leur addiction aux supermarchés.

Trop chaud

On se levait au petit matin. Mais très vite le plaisir de lire, ou d’écrire ou de faire quoi que ce soit s’évaporait et ne restait plus qu’une sensation de chaleur accablante.

Ceux qui pouvaient fermaient les volets, se douchaient et ne bougeaient plus avant le soir. Vers 6 heures, ils regardaient par la fenêtre, se disaient « Encore 5 heures avant la fraîcheur ». Ou bien, ils se réfugiaient dans les supermarchés réfrigérés pour faire d’interminables courses, allaient au cinéma, pataugeaient dans l’eau des fontaines et personne ne trouvait à redire aux jeunes gens en saharienne et en tongs, ou aux filles en jupes très courtes qui s’éclaboussaient en riant.

Même les touristes imaginaient des itinéraires de fontaines. En partant de la place de Concorde, ils offraient à leurs enfants une halte au Grand bassin des Tuileries, une autre

Fontaine. Place de la Concorde

Ils marquaient une pause à la fontaine des Innocents, parce que c’est la plus élégante de Paris et qu’il fallait jeter un oeil sur les sculptures de Jean Goujon.

 

La vraie halte était pour la fontaine Stravinsky près de Beaubourg, qui est si joyeuse, si colorée qu’elle donne de l’énergie aux créatures les plus exténuées !

Fontaine Niki de Saint Phalle et peinture murale Dali

place Stravinsky. Fontaine des automates de Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely

 

 

La fontaine des Innocents n’était pas d’un grand secours, mais personne ne vous interdirait de vous mouiller les pieds dans grand bassin du jardin du Luxembourg. Et on pouvait finir par l’apothéose de la fontaine des Quatre parties du Monde dessinée par Carpeaux pour les jardins de l’Observatoire.

Fontaine des Quatre Nations

Tout près, il y avait des cafés et on entendait les commandes :
– Tu devrais prendre un panaché
– Pour moi un coca bien glacé
Un peu plus tard, elle longeait le banc sur lequel les clochards viennent s’asseoir :
– Vous avez pas un euro ou un ticket restaurant ?
– Désolée pas de monnaie
– Elle pourrait sourire au moins la demoiselle. Ça coûte rien un sourire. Moi aussi j’ai été jeune comme vous.
Et elle aurait honte de ne même pas offrir une bouteille d’eau par une journée aussi étouffante.

Ça clignote dans les têtes, les signaux d’alerte du climat, cette chaleur dès le mois de juin, les orages violents, le contraste trop brutal de jours frais et de brusques remontées de température. Difficile de ne pas prendre au sérieux ceux qui demandent des mesures urgentes pour adapter les villes. Anne Hidalgo, régulièrement accusée de défendre le Paris des bobos, a le mérite de marteler : il y a trop de voitures dans Paris ».

La Vallée aux Loups : sur les pas de René et de Juliette

La promesse d’un temps arrêté

Les maisons d’écrivains sont la promesse d’un temps arrêté : on voudrait faire croire que rien n’a changé, que la maison achetée en 1807 par Chateaubriand  était là quand nous n’étions pas là et qu’elle sera là, identique, quand nous ne serons plus sur terre.

Maison de chateaubriand dessin

Maison de Chateaubriand. Bâtiment ancienA bien y regarder, comme souvent dans les demeures historiques, c’est un passé inventé que nous voyons, ou du moins un passé réinventé qui se bricole en fonction des meubles qu’on a pu rassembler dans cet endroit.

C’est bien Chateaubriand qui a créé un parc unique par son naturel. Lorsqu’il a acheté « le petit désert d’Aulnay », il a fait araser une colline pour élargir l’horizon et planté des arbres, souvent d’origine exotique, magnolia de Floride, cyprès chauve de Louisiane, pin de Jérusalem, cèdre du Liban, platane, chênes… créant une prairie entourée par une forêt. C’est à eux qu’il pense, presque paternellement, quand il rédige le prologue de ses mémoires :

[…] ils sont encore si petits que je leur donne de l’ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un jour, en me rendant cette ombre, ils protègeront mes vieux ans comme j’ai protégé leur jeunesse.  Je les ai choisis autant que j’ai pu des divers climats où j’ai erré, ils rappellent mes voyages et nourrissent au fond de mon coeur d’autres illusions. »

Chateaubriand a aussi installé un portique de marbre orné de deux cariatides devant la maison et il a fait poser le bel escalier de bateau à double révolution qui mène au premier. Mais le mobilier résulte d’apports variés : dans le salon du rez-de-chaussée, l’élégante parure de cheminée en opaline bleue a appartenu à la duchesse de Berry et je ne suis pas sûre que quoi que ce soit ait été acheté par Chateaubriand dans sa salle à manger. Au premier, la chambre de l’écrivain a été reconstituée à partir du décor de la rue du Bac, sa dernière demeure.

La chambre des dames. Un problème de temporalité

Au centre, la chambre des dames. Que vient faire ce pluriel ?

Céleste Buisson de La Vigne, explique la fiche de salle, a occupé cette chambre, puis Juliette Récamier, qui fut le grand amour de Chateaubriand, lui a succédé entre 1818 et 1826, bien avant la mort de l’épouse. Qu’est-ce à dire ? Chateaubriand aurait-il relégué la femme légitime dans un appentis pour loger sa maîtresse ?

Chateaubriand, suivant les conseils de sa sœur Lucile, s’était marié avec cette femme d‘apparence ingrate pour sa dot celeste: « On me maria, malgré mon aversion pour le mariage, afin de me procurer le moyen de m’aller faire tuer au soutien d’une cause que je n’aimais pas ». Chateaubriand rejoint en effet l’armée des Princes en laissant derrière lui son épouse, qui demeura seule en France et ne reçut aucune lettre de son mari. Vite ruinée par la Révolution, emprisonnée en 1793, elle survivait assez misérablement. Son mariage de raison lui donnait cependant un statut, le seul avenir d’une femme dans ce temps-là étant de se marier. Céleste n’était pas une « vieille fille ».

De retour en France sous Napoléon, qu’il rallie avant de dénoncer son despotisme et qui lui interdit Paris, Chateaubriand s’exile en 1807 dans la Vallée aux Loups. Sa femme l’y rejoint, et, après douze ans de séparation, une vie « commune » commence, même si l’épouse doit se résigner au défilé des admiratrices de son mari.

Elle surnomme les femmes qui tournent autour de lui « les Madames de Monsieur de Chateaubriand » et décrit avec piquant leurs disputes d’arboriculteurs amateurs :

« Chacun de nous avait la prétention d’être le [jardinier] par excellence ; les allées surtout étaient un sujet de querelles perpétuelles, mais je suis restée convaincue que j’étais beaucoup plus habile dans cette partie que M. de Chateaubriand. Pour les arbres, il les plantait à merveille, cependant il y avait encore discussion au sujet des groupes. Je voulais qu’on mît un ou deux arbres en avant pour former un enfoncement, ce qui donne de la grandeur au jardin ; mais lui et Maître Benjamin, le plus fripon des jardiniers, ne voulaient rien céder sur cet article. » (Les Cahiers de Madame de Chateaubriand, publiés […] par J. Ladreit de Lacharrière, Paris, Émile-Paul, 1909, p. 43, cité par Pierre Riberette, Bulletin de la Société Chateaubriand, n° 24, 1981, pp. 25-35.)

La Restauration arrive et semble promettre à Chateaubriand la belle carrière politique qu’il souhaite, et peut mener, car il incarne la renaissance catholique. De fait, le voici ambassadeur puis Ministre des Affaires Etrangères, carrière vite interrompue. En 1824, après une querelle avec Villèle, il est destitué brutalement et mène désormais aux Débats une  opposition qui associe positionnement ultra-conservateur et demande de liberté pour la presse.

La liaison de Juliette Récamier et de Chateaubriand, sans doute transformée en tendresse amoureuse après une séparation, a débuté en 1819 et s’est poursuivie malgré les orages jusqu’à la mort de l’écrivain en 1848.

Pendant la Révolution, Juliette âgée de 15 ans avait épousé un banquier (sans doute son père naturel) qui aurait ainsi cherché à la protéger et à protéger sa propre fortune. Ce fut un mariage blanc, mais elle ne divorça jamais de son époux et père, avec qui elle entretenait une relation étroite. En 1800, M. Récamier est nommé régent de la Banque de France et Juliette devient la reine du Directoire. David l’a peinte, dans une posture alanguie, habillée d’une tunique blanche à taille haute et manches courtes. Cette mode  « antique », beaucoup plus confortable que les anciens habits de cour, met en valeur son corps parfait, son joli port de tête, la courbe de ses bras.

David. Juliette Récamier

Jacques-Louis David. Juliette Récamier en 1800. Le Louvre (aile Denon)

Juliette, voluptueuse et chaste se fait peindre et sculpter par tout ce qui compte d’artistes. Des gravures, des miniatures, qu’elle distribue à ses amis, contribuent à diffuser l’image d’une femme exquise qui allie élégance et simplicité. Les journaux répandent une reproduction de son lit somptueux (aujourd’hui exposé au Louvre). Les visiteurs sont invités dans sa chambre comme dans un musée, pour voir ce lit d’acajou, tapissé de soie mauve, orné de cygnes et de femmes tenant des torches.

Etrange Juliette, mariée, mais vierge, qui se montre dans une robe d’intérieur, mais ne dévoile ni sein, ni fesse, invite à voir son lit, tout en restant au bord de l’érotisme.

 

 

Entourée d’hommes prêts à jeter leur fortune à ses pieds, Juliette Récamier devient une icône de mode qui fascine l’opinion publique (l’équivalent des célébrités d’aujourd’hui, que fabriquent les médias et qui allient beauté, fortune, mondanité, goût pour les arts, générosité…). Elle anime un salon politique et littéraire où viennent des figures importantes de l’opposition au régime, comme Mme de Staël, jusqu’au moment où l’empereur exige que le salon ferme. Elle transporte sa cour en Italie.

A la Restauration, recommencent les réceptions où se côtoient des intellectuels comme Victor Cousin, Edgard Quinet ou Alexis de Tocqueville, des écrivains comme Lamartine et Balzac, des acteurs comme Talma ou Rachel, et après 1817, Chateaubriand, reconnu comme le plus grand écrivain de sa génération.

Lorsqu’il est démis de son poste de ministre par le gouvernement Villèle, Chateaubriand, voit ses revenus diminuer, et il doit se défaire de La Vallée-aux-Loups. En 1818, aucun acquéreur ne s’étant présenté, il loue la Vallée à Madame Récamier, location à laquelle Mathieu de Montmorency, ami et soupirant malheureux de Juliette, participe pour moitié, avant d’acheter la propriété mise aux enchères en juillet suivant.

Donc, l’histoire est toute simple : il n’y a aucun scandale à ce qu’une chambre qui n’était plus celle de Céleste soit occupée par Juliette, sans compter que Mathieu de Montmorency s’était comporté en ami en achetant un lieu qui ne trouvait pas d’acquéreur et que Juliette, à son tour, en louant l’endroit aidait son ami Mathieu à assumer cette charge financière. Mais quand même… au début de 1819, Chateaubriand a bien entamé une liaison avec Juliette. Seulement  rien n’indique que les amants se soient retrouvés dans la Vallée aux Loups !

Les muséographes ont donc aboli le décalage entre des temporalités successives pour suggérer une simultanéité. Ils ont assemblé deux époques distinctes, invitant à imaginer la vie des amants de la Vallée. Dans cette scène de roman, René rejoint Juliette dès les premières heures de la matinée pour peu qu’il entende un peu de bruit dans la pièce si proche de la sienne. Le soir, le couple s’attarde dans la vallée, longe les bosquets, l’enclos aux moutons, en regardant au loin le bois qui paraît déjà noir.

Vallée aux Loups

Peut-être que ce présent muséifié est un mensonge plus vrai que la vie qui n’a jamais été partagée.

Les souvenirs de l’amour dans le cœur d’un vieillard sont les feux du jour réfléchis par l’orbe paisible de la lune, lorsque le soleil est couché (Atala)

Dès 1819, plus de Vallée aux Loups ! M. Récamier fait faillite et Madame Récamier s’installe modestement, rue de Sèvres, dans un petit appartement, dépendant de l’Abbaye aux Bois.

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François-Louis Dejuinne, 1826, La chambre de Madame Récamier à l’Abbaye-aux-Bois

Chateaubriand l’évoque ainsi :

« Quand tout essoufflé, après avoir grimpé quatre étages, j’entrais dans la cellule aux approches du soir, j’étais ravi. La plongée des fenêtres était sur le jardin de l’Abbaye, dans la corbeille verdoyante duquel tournoyaient des religieuses et couraient des pensionnaires… Des clochers pointus coupaient le ciel et l’on apercevait à l’horizon les collines de Sèvres. Le soleil couchant dorait le tableau et entrait par les fenêtres ouvertes. Madame Récamier était à son piano ; l’angélus tintait ; les sons de la cloche, qui semblaient pleurer le jour qui se mourait… »

Ils se forgent des souvenirs communs : « N’oubliez pas Chantilly », comme un talisman, quand Chateaubriand est trop despotique ou qu’elle soupçonne d’infidélité ce séducteur impénitent.

L’histoire est presque terminée. Chaque jour, Madame Récamier et Chateaubriand passent une heure en tête à tête et personne d’autre n’est reçu pendant cette heure. Toutefois, Monsieur de Chateaubriand rentre chez lui pour dîner avec sa femme.

Céleste a obtenu une place dans sa vie.  Le restant du temps, elle s’occupe d’œuvres pieuses. En 1820, elle a fondé un hospice, l’infirmerie Marie-Thérèse, qui accueillait, rue d’Enfer, des prêtres âgés, et créé une fabrique de chocolats pour réunir des fonds destinés à cette œuvre. Victor Hugo qui ne l’aimait pas raconte l’anecdote suivante :

« Elle était fort laide, avait la bouche énorme, les yeux petits, l’air chétif, et faisait la grande dame, quoiqu’elle fût plutôt la femme d’un grand homme que la femme d’un grand seigneur. Elle, de sa naissance, n’était autre chose que la fille d’un armateur de Saint-Malo. M. de Chateaubriand la craignait, la détestait, la ménageait et la cajolait.

Elle profitait de ceci pour être insupportable aux pâles humains. Je n’ai jamais vu abord plus revêche et accueil plus formidable. J’étais adolescent quand j’allais chez M. de Chateaubriand. Elle me recevait fort mal, c’est-à-dire ne me recevait pas du tout. J’entrais, je saluais. Mme de Chateaubriand ne me voyait pas, j’étais terrifié. Ces terreurs faisaient de mes visites à M. de Chateaubriand de vrais cauchemars auxquels je songeais quinze jours et quinze nuits d’avance. Mme de Chateaubriand haïssait quiconque venait chez son mari autrement que par les portes qu’elle ouvrait. Elle ne m’avait point présenté, donc elle me haïssait. Je lui étais parfaitement odieux, et elle me le montrait. M. de Chateaubriand se dédommageait de ces suggestions.

Une seule fois dans ma vie, et dans la sienne, Mme de Chateaubriand me reçut bien.

Un jour j’entrais, pauvre petit diable, comme à l’ordinaire fort malheureux, avec ma mine de lycéen épouvanté, et je roulais mon chapeau dans mes mains. M. de Chateaubriand demeurait encore alors rue Saint-Dominique-Saint-Germain, n° 27. J’avais peur de tout chez lui, même de son domestique qui m’ouvrait la porte. J’entrai donc. Mme de Chateaubriand était dans le salon qui précédait le cabinet de son mari. C’était le matin et c’était l’été. Il y avait un rayon de soleil sur le parquet, et, ce qui m’éblouit et m’émerveilla, bien plus que le rayon de soleil, un sourire sur le visage de Mme de Chateaubriand !

— C’est vous, monsieur Victor Hugo ? me dit-elle. Je me crus en plein rêve des Mille et une Nuits ; Mme de Chateaubriand souriant ! Mme de Chateaubriand sachant mon nom ! prononçant mon nom ! C’était la première fois qu’elle daignait paraître s’apercevoir que j’existais. Je saluai jusqu’à terre. Elle reprit : — Je suis charmée de vous voir. Je n’en croyais pas mes oreilles. Elle continua : — Je vous attendais, il y avait longtemps que vous n’étiez venu. Pour le coup, je pensai sérieusement qu’il devait y avoir quelque chose de dérangé soit en moi, soit en elle. Cependant elle me montrait du doigt une pile quelconque assez haute qu’elle avait sur une petite table, puis elle ajouta : — Je vous ai réservé ceci, j’ai pensé que cela vous ferait plaisir ; vous savez ce que c’est ?

C’était un chocolat religieux qu’elle protégeait, et dont la vente était destinée à de bonnes œuvres. Je pris et je payai. C’était l’époque où je vivais quinze mois avec huit cents francs. Le chocolat catholique et le sourire de Mmede Chateaubriand me coûtèrent quinze francs, c’est-à-dire vingt jours de nourriture. Quinze francs, c’était pour moi alors comme quinze cents francs aujourd’hui.

C’est le sourire de femme le plus cher qui m’ait jamais été vendu. »

(https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Hugo_-_%C5%92uvres_compl%C3%A8tes,_Impr._nat.,_Choses_vues,_tome_I.djvu/249)

Céleste meurt en 1847. Juliette règne seule sur l’année de vie qui reste à Chateaubriand. Il est paralysé. Tous les jours, il se fait mener chez elle.

Elle est aveugle. Tous les jours, elle le reçoit.

Elle meurt un an après lui, en 1849.

Pourquoi s’intéresser aujourd’hui à Juliette Récamier, qui n’a rien laissé, hors le souvenir d’un art unique d’attirer l’élite intellectuelle de son temps ? Sans doute, pour le couple qu’elle a formé avec Chateaubriand. On ne saura jamais ce qui les attachait l’un à l’autre, ce qui les nouait, à travers toutes ces années, mais Juliette et René ont rejoint Orphée et Eurydice, Tristan et Iseult, Abélard et Héloïse… pour incarner une forme de l’amour en Occident.

 

 

Chateaubriand, Mémoires d’Outre-tombe, Paris, Flammarion.

Amélie Lenormant (nièce et fille adoptive de Juliette) Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Madame Récamier (1859-1860).

http://aurorartandsoul.fr/2012/04/11/dans-lintimite-de-juliette-recamier/

Catherine Decourt Juliette Récamier – Paris, Perrin, 2013

Françoise Wagener, Madame Récamier, Paris, J-Cl Lattès, 1986.

Juliette Récamier, muse et mécène, catalogue de l’exposition du musée des BeauxArts de Lyon, Paris, Hazan, 2009.

L’arboretum de Chatenay-Malabry

A deux pas de Paris, atteignables en RER ou en vélo par la coulée verte, l’arboretum de Chatenay-Malabry installé dans l’ancienne pépinière Croux, l’Ile Verte et la Vallée aux Loups sont des havres de paix, relativement peu fréquentés.

Cèdre pleureur de l’Atlas

L’arboretum comporte plus de 500 espèces d’arbres et d’arbustes groupés par thèmes, ainsi qu’une collection de bonsaïs dans un parc de 13 hectares. On passe d’un sous-jardin à l’autre et beaucoup sont superbes, mais j’évoquerai seulement quelques merveilles.

« – Le voici. C’est le cèdre bleu pleureur de l’Atlas. Il est très beau.

– Beau ?  Je ne dirai pas ça ! Bizarre, plutôt. Il a des dimensions impressionnantes ; la notice dit qu’il couvre 680 m2 C’est un peu monstrueux. Tu ne trouves pas qu’il a des ailes de chauve-souris.

– En tout cas, c’est un monstre au sens propre. Ses branches s’allongent à l’horizontale à cause d’une mutation génétique. On doit les soutenir avec des tuteurs ; et s’il se reproduit, c’est uniquement par boutures.

– Il est tellement gris. Un étendage de linceuls.

–  Dès qu’un nuage passe, la grisaille s’installe. Mais que le soleil revienne et les rameaux se changent en guirlandes de Noël argentées et turquoise !

– Des guirlandes ? Plutôt un rideau « en chenille », comme on en accroche en été devant les portes pour que l’air circule et que les mouches restent à l’extérieur.

– Pas très poétique, ta comparaison !

– Pourtant c’est vraiment ça ! Et sous la voûte, on se sent comme dans une chambre à la lumière tamisée : le reste du jardin en perd ses contours. Derrière les branches, il n’y a plus que des taches vertes, rouges et bleues. »

Et c’est vrai. A intervalles réguliers, la brise fait osciller le feuillage, puis s’éloigne. On est bien dans la pièce ouverte aux vents à écouter la respiration du printemps …

D’autres arbres évoquent un monde difficile : l’écorce ravagée du cyprès donne l’idée d’une nature terrible. Et pourtant, le cyprès appartient à ce monde-là. Une force le pousse à croître continuellement et si ce n’était pas trop projectif, on parlerait de courage.

Cyprès chauve

 

Avec le cyprès à feuille caduques, les frontières du règne végétal et du règne animal s’estompent : l’arbre a  développé ce que le petit panneau qui présente l’arbre nomme des pneumatophores. Ces excroissances sont des organes respiratoires qui l’aident à respirer en milieu humide.

Pneumatophore

Pneumatophores du cyprès à feuilles caduques

A présent, nous arpentons la serre des bonsaïs. Je ne sais pas si j’aime cette façon de s’acheter la nature sans les inconvénients d’un grand jardin que sont le désherbage, la tonte, le ramassage des feuilles mortes, les arrosages permanents ! Mais certains sont émouvants. Une dizaine de pins lilliputiens posés sur une petite table suffit pour évoquer une forêt.

Exposition de Bonsaïs. La petite forêt

Il y a un atelier d’aquarelles dans un pavillon du jardin. « Tu veux une fleur parfaite, disait l’aquarelliste à l’enfant, mais tu n’en trouveras pas. Chaque plante a son individualité ; la fleur de celle-ci est froissée, le bouton de celle-là a été abîmé par une chenille. Ce ne sont pas des défauts, ce sont des différences. Chacune diffère des autres et possède une manière de vivre bien à elle. En regardant les fleurs, tu peux comprendre comment il faut vivre ».

En face de la propriété de Chateaubriand, petite halte à l’île Verte. Fautrier y a vécu. C’est une vraie maison de campagne, avec des roses grimpantes, un potager, des herbes folles, un étang minuscule et des libellules.

L »ïle Verte. Proriété Barbier où Fautrier vécut

 

Place Dauphine

 

Le format du blog permet, sans se soucier d’une progression, d’aborder dix sujets à la fois, de les abandonner un temps pour en commencer d’autres, en se disant qu’on va les reprendre un jour, et en laissant le lecteur renouer les fils rompus, ou se perdre comme je le fais à cet instant… car il m’a suffi de tourner brusquement à gauche au lieu de suivre mon chemin et la corde qui tenait le récit du jour s’est dénouée me laissant toute seule sur le Pont Neuf.

Les cerises de Louise Moillon

J’étais partie pour revoir au Louvre les délicieuses cerises de Louise Moillon, une des rares femmes à avoir pu vivre de son art au 17ème. (C’est ici l’occasion de dire que la carte des Amis du Louvre permet d’aller au musée pour une demi-heure, sans avoir à rentabiliser le prix de l’entrée. On s’arrête si un tableau attire le regard, ou on rend visite à une petite toile délaissée et on repart content.)

Louise Moillon. Les cerises

Louise Moillon. Les cerises. Encore un peintre ignoré des visiteurs, même si les critiques d’art la connaissent bien. Dominique Alsina lui a consacré un ouvrage, Louise Moillon. La nature morte au Grand siècle, Faton

Seulement, il faisait beau. Au lieu de poursuivre vers le Louvre, j’ai tourné vers le square du Vert Galant, puis vers la place Dauphine

 

Au milieu de tout et pourtant à l’écart.

La place est au centre de Paris. Des arbres y poussent et on y trouve des bancs et des cafés. Pourtant, le flot des touristes l’évite. En 1968, cependant, tout le monde la connaissait grâce au premier vers de la chanson de Jacques Lanzmann que chantait si bien Dutronc :

Je suis le dauphin de la place Dauphine
Et la place Blanche a mauvaise mine
Les camions sont pleins de lait
Les balayeurs sont pleins de balais
Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille

Je ne résiste pas à recopier la chanson entière qui disait l’atmosphère légère de ces années-là, (mais peut-être que c’est seulement nous qui n’avions jamais sommeil ! Aujourd’hui à leur tour des adolescents noctambules se promènent toute la nuit le long de la Seine en refaisant le monde)

Les travestis vont se raser
Les stripteaseuses sont rhabillées
Les traversins sont écrasés
Les amoureux sont fatigués
Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille

Le café est dans les tasses
Les cafés nettoient leurs glaces
Et sur le boulevard Montparnasse
La gare n’est plus qu’une carcasse
Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille

Les banlieusards sont dans les gares
A la Villette on tranche le lard
Paris by night, regagne les cars
Les boulangers font des bâtards
Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille

La tour Eiffel a froid aux pieds
L’Arc de Triomphe est ranimé
Et l’Obélisque est bien dressé
Entre la nuit et la journée
Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille

Les journaux sont imprimés
Les ouvriers sont déprimés
Les gens se lèvent, ils sont brimés
C’est l’heure où je vais me coucher
Il est cinq heures
Paris se lève
Il est cinq heures
Je n’ai pas sommeil

La place Dauphine n’est pas assez spectaculaire pour les touristes. Au XVIIème siècle, les terrains situés sur cette pointe de l’île de la Cité, alors constituée de trois îlots,  furent confiés à un fidèle du roi Henri IV, Achille Ier de Harlay, premier président à mortier du parlement de Paris. (Je ne sais pas trop ce que c’est qu’un président à mortier. Wikipedia explique qu’il s’agit d’un magistrat qui siège dans une des plus haute cour d’appel, « la Grand’ Chambre » et qui porte un mortier — une toque de velours noir bordée d’or). Achille 1er fut donc chargé de créer une place dans l’esprit des nouvelles places royales. Trente-deux maisons de style identique furent construites et l’endroit fut nommé place Dauphine en l’honneur du futur Louis XIII, alors dauphin. Comme pour la place des Vosges, les demeures étaient en  briques rouges, encadrées de pierres blanches, avec des combles en ardoise. Au rez-de-chaussée, des arcades abritaient des boutiques, puis on pouvait édifier deux étages. Pas plus ! Malheureusement, les immeubles, en l’absence de clause interdisant les modifications, furent transformés par les propriétaires successifs  et aujourd’hui seuls deux sont encore intacts. Ils donnent sur le pont Neuf.

Sur la place, les façades sont irrégulières, et parfois modestes. Les arcades abritent encore un ou deux artisans, une galerie d’art, consacrée aux suprématistes, aux constructivistes russes du XXe siècle et à leurs successeurs, des restaurants. Les avocats du palais de Justice tout proche et les policiers du 36 Quai des Orfèvres viennent y déjeuner. Nous n’avons pas rencontré le restaurant de Maigret, la Brasserie Dauphine (dans le monde réel restaurant des Trois Marches. Il faudra explorer les rues voisines).

Les météorologues ont beau expliquer qu’on ne peut relier un épisode isolé et le réchauffement climatique, il semblait ce jeudi de l’Ascension que le changement était là, que désormais la chaleur serait insupportable dès le printemps, qu’elle serait plus étouffante que l’atmosphère d’un pays du sud sous le soleil d’août. La galerie du XXe siècle était éclairée.  Nous nous sommes approchés pour voir les tableaux. Un homme a surgi et nous a dit, d’entrer. « La galerie est ouverte. J’ai vu que vous regardiez par la fenêtre. Il ne faut pas hésiter ». Nous avons écouté Victor Sfez expliquer qu’à l’âge qu’il avait, il voulait surtout que ses tableaux trouvent un endroit où ils seraient accueillis. « J’ai vu que vous appréciez Roger-François Thépot, sa rigueur et ses couleurs. C’est ça l’important. Pour le prix, on s’arrangera toujours ».  Même si ces histoires de transmission sont aussi des arguments commerciaux, Victor Sfez nous donne l’impression que ce serait bien d’accueillir une gouache chez nous.

Place Dauphine. boutiques

Breton, en raison de sa forme triangulaire, voyait dans la place Dauphine le sexe de Paris : « Il me semble, aujourd’hui, difficile d’admettre que d’autres avant moi, s’aventurant sur la place Dauphine par le Pont-Neuf, n’aient pas été saisis à la gorge à l’aspect de sa conformation triangulaire, d’ailleurs légèrement curviligne, et de la fente qui la bissecte en deux espaces boisés. C’est, à ne pouvoir s’y méprendre, le sexe de Paris qui se dessine sous ces ombrages. »

Ce jeudi de l’Ascension, la place paraissait davantage provinciale que surréaliste et érotique. Les joueurs de pétanque étaient là. La place Dauphine a l’air faite pour eux avec son sol sablonneux et ses marronniers qui protègent du soleil. C’était le tour de l’homme au chapeau. Il a plié les genoux, tendu le bras, il s’est élancé. La boule est montée haut avant de retomber à un centimètre du cochonnet. Le bonheur !

Les boules ; place Dauphine (2)

Il a peut-être expliqué à son partenaire l’art de tenir compte du terrain, du sol encore un peu mouillé par l’orage d’hier. S’il avait lancé la boule si haut, c’est qu’elle ne pouvait pas rouler dans cette terre molle ; ou bien, il a dit simplement « Le point est à moi. La revanche quand tu veux ».

Magdalena Bay. Un tableau de François-Auguste Biard

Vendôme

L’affluence au Louvre n’est pas si grande qu’on le dit : pendant que tout le monde se presse devant la Joconde, la Victoire de Samothrace et la Vénus de Milo, des salles entières sont désertées.

Nous étions deux l’autre jour dans la salle du pavillon Sully consacrée à « L’Idylle et au drame romantique » qui était enfin ouverte. Deux, arrêtées devant le tableau de Biard. Le tableau tenait ses promesses, sans que je sache si j’aimais surtout le thème d’un paysage froid  où la nature écrasait l’homme, ou si j’admirais les moyens techniques du peintre, sa gamme de couleurs totalement inhabituelle, du blanc, du noir, du gris-plomb, du brun, quelques touches de bleu et de vert.

Magdalena-Bay, vue prise de la presqu_île des tombeaux, au nord du Spitzberg; effet d_aurore boréale

Magdalena-Bay, vue prise de la presqu’île des tombeaux, au nord du Spitzberg; effet d’aurore boréale

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A première vue, tout est désert ;  Le seul mouvement dans ce tableau, ce sont les voiles de l’aurore boréale qu’agite un vent échevelé. Leur lumière fantasmagorique éclaire la neige pâle du premier plan et l’on finit par distinguer des formes humaines…, des naufragés sûrement, car des débris de bateau flottent tout près au milieu des glaces. Des corps gisent à terre. Une forme, dont le capuchon dissimule le visage, est assise, tournant le dos au royaume des illusions.

Magdalena Bay (détail)

Des traces de pas traversent le bas du tableau. Est-ce qu’un des survivants du naufrage est parti pour tenter sa chance ? Est-ce l’homme au capuchon, l’homme qui n’a déjà plus de visage, qui a fait un dernier effort avant de revenir se recroqueviller auprès de ses compagnons pour attendre la mort ?

– Et bien, a dit la jeune femme, je n’ai jamais rien vu de pareil »

– Je n’aime pas toute l’œuvre de Biard, mais j’aime ce tableau comme vous. Vous savez, Biard, c’était un peintre-voyageur, au sens où nous parlons à présent d’écrivains voyageurs. Il a accompagné une expédition scientifique au Spitzberg. J’ai été déçue par certaines de ses toiles, mais là, il est impressionnant. Et puis, il montre si bien que nous ne sommes que des ombres fugitives dans ce monde du Nord. »

(J’étais très contente de pouvoir  raconter ce que je savais de Biard et de sa compagne Léonie.)

Nous sommes revenues au tableau. Sans doute, Biard n’a-t-il  pas « inventé » Magdalena Bay à partir de rien. Caspar Friedrich, et plus généralement les paysagistes romantiques du Nord, sont sans doute ses inspirateurs. Dans le récit de leur voyage au Spitzberg, Léonie Biard évoque son passage par Hambourg où sont conservés les plus célèbres tableaux de Friedrich. Elle n’en dit rien, mais ce n’est pas un argument.

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La mer de glace. Olivier Schefer. friedrich_la_mer_de_glace

Pourtant le tableau de Biard ne parle pas le langage du peintre allemand. Celui-ci ordonne très souvent ses paysages si célèbres à partir du regard d’un spectateur. Le Voyageur contemplant une mer de nuages tourne le dos au spectateur pour considérer le monde qui l’environne :

 

Dans le tableau de 1808 intitulé, Le Moine, la nature que peint Friedrich est sans limite. Il n’y a plus de frontière entre le ciel et la terre. Toutefois, la petite silhouette du moine scrute l’immensité. Si fragile soit-elle, elle désire comprendre et c’est sa tâche sur terre.

Dans le tableau de Biard, la vie s’est réfugiée au ciel avec l’aurore boréale. Sur terre, la mort, qui a déjà saisi les compagnons du survivant, cerne son existence. Il est certainement le prochain qui va succomber. Il tourne le dos aux lumières du ciel. Il a renoncé à voir.

Je comprends que le Biard qui a fait enfermer sa femme dans une prison sordide afin de la punir de son amour pour Victor Hugo coexiste avec un peintre intéressant dont la peinture se laisse traverser par le monde qu’il n’a cessé de parcourir.  Avant l’expédition du Spitzberg et de la Laponie, il avait été voir Malte, Chypre, la Syrie, l’Egypte. Trois ans après sa rupture avec Léonie d’Aunet, il part deux ans pour le Brésil, fréquente la cour, se lie d’amitié avec l’empereur Pedro, visite l’Amazonie. Il passe encore par l’Amérique du Nord. Plusieurs de ses toiles dénoncent l’esclavage qu’il a observé de près. Il a aussi participé au mouvement des idées en faveur de l’émancipation des noirs Certes, L’Abolition de l’esclavage dans les colonies françaises en 1848 (1848-1849), son oeuvre la plus célèbre qui figure en quatrième de couverture de bien des livres consacrés à la sortie de l’esclavagisme, est une commande de la seconde République, mais l’engagement a précédé. Biard a peint des 1835 un Marché aux esclaves qui dénonce les horreurs de la traite.

– Je suis architecte, m’a dit, la jeune femme. Je ne vis pas encore de mon métier, mais je ne me plains pas. Je travaille à l’accueil au Louvre à côté de tous ces chefs d’œuvre qui sont à ma disposition pendant des heures de liberté. C’est presque comme si je vivais de l’art.

Au pavillon Sully du Louvre

Par les fenêtres du second étage

Le hasard a récemment fait se croiser la grande actualité politique et ma petite enquête personnelle sur le couple Biard. Je suis allée au Louvre il y a quelques jours pour voir l’original d’une vue du Spitzberg qui me semblait remarquable à en juger par les reproductions disponibles sur le net (Magdalena-Bay, vue prise de la presqu’île des tombeaux, au nord du Spitzberg ; effet d’aurore boréale). Malheureusement, la salle 66 du pavillon Sully où se trouve le tableau était fermée. Déçue, j’allais d’un endroit à l’autre ne m’arrêtant que lorsqu’un tableau accrochait mon regard pour découvrir de qui il s’agissait. J’errais donc au second étage, lorsque je suis arrivée dans une salle où le Louvre représentait son histoire et ses missions. Il y avait là une petite toile… de Biard, une scène de genre où des gardiens en uniforme rouge essaient d’évacuer la foule à l’heure de la fermeture  du musée ? La toile est assez médiocre, et Biard paraît un peu déconcertant à changer tout le temps de style. On dirait qu’il ne croit pas à ce qu’il fait, mais j’étais venue pour lui et cette coïncidence m’a rendu ma bonne humeur.

Visite au Louvre. François Biard

Quatre heures au Salon (Le salon de  1846 dans la Grande Galerie)

Puisque j’étais là, je me suis approchée des grandes fenêtres : d’un côté, la Pyramide, le Carrousel et au-delà la verdure sombre des Tuileries.

Louvre. Côté Tuileries. Pyramide de Pei

De l’autre côté de la galerie, la Cour carrée dont le pavillon Sully forme le quatrième mur. Lorsqu’on regarde cette cour d’en haut, on ne voit plus vraiment qu’elle est composite, bien que chacun des rois qui ont participé à la construction ait infléchi le projet initial. Il reste le plaisir d’un espace gigantesque et clairement ordonné qui accentue l’impression de petitesse des visiteurs et le côté erratique de leurs déplacements.

Louvre. La cour carrée

La fête de Macron au Louvre

J’étais en avance sur le rendez-vous qu’Emmanuel Macron avait fixé pour fêter sa victoire. Aucune analogie, évidemment, mais le plaisir d’une nouvelle coïncidence : au moment, où je m’intéresse au Louvre comme lieu symbolisant une unité fabriquée à partir de morceaux divers d’architecture, le nouveau président choisissait cet espace pour célébrer sa victoire.

J’ai regardé à la télévision une partie de la cérémonie. Il y avait une telle accumulation de symboles que j’ai eu un vague sentiment d’indigestion, mais je n’étais pas mécontente d’assister à une fête solennelle qui faisait appel à la grande histoire. C’est d’ailleurs ainsi depuis le début du mouvement En Marche, dont je m’étonne qu’on n’ait pas davantage souligné que son nom venait du Livre V des Contemplations de Victor Hugo, manifeste politique autant qu’effort pour surmonter la mort de sa fille.

On dit qu’Emmanuel Macron avait d’abord demandé à organiser sa fête sur le Champ de Mars. Il a gagné au change car le Louvre, qui n’est ni la Bastille de Hollande, ni la Concorde de la droite, évoque la continuité du pouvoir depuis les rois de France jusqu’à Mitterrand.

Pour représenter les enjeux et la majesté du moment, les éclairagistes ont fait un gros travail de scénographie. Pas besoin de sémiologue pour déchiffrer leurs intentions : le nouveau président est sorti de la nuit pour monter vers la clarté. A la télévision, on a suivi sa silhouette solitaire. On a vu Emmanuel Macron traverser lentement l’espace noir de la cour carrée, prendre le temps qu’on perçoive sa démarche appesantie. De gros plans montraient la gravité sur le visage de l’homme à l’éternel sourire. Enfin, on l’a vu sortir des ténèbres pour rejoindre le « peuple » dans la lumière du podium.

Macron est clair, pédagogue, mais ce n’est pas un grand orateur. Il a peut-être, davantage le sens du théâtre. Est-il allé chercher dans le Henri V de Shakespeare, l’idée de la métamorphose d’un jeune homme en homme de pouvoir ? Ou bien a-t-il, comme l’ont souligné les commentateurs, trouvé simplement l’idée chez Mitterrand par-dessus le thème de la présidence « normale ». En tout cas, les Français (ou plutôt les journalistes) ne tarissaient pas d’éloges sur cette mise en scène. Ainsi vont les contradictions : après une campagne électorale où presque tous les candidats ont appelé à plus de démocratie et ont raillé la monarchie républicaine, les commentaires sur la rencontre d’un homme et d’un peuple rivalisaient d’empathie.

J’ai oublié la teneur du discours tenu aux militants. A la fin, sa femme ses enfants et ses petits enfants sont montés sur l’estrade ! Cette fois, je me suis dit : « Franchement, il exagère. On n’est pas encore complètement américanisés ! » Pourtant l’image signifie quand même tout doucement qu’il y a trente-six formes différentes de parentalité et qu’Emmanuel Macron est le grand-père de sept petits enfants dont aucun n’a ses gènes. Montrer que cette tribu est une famille qui va bien en dit plus que de longs discours.

Devant l’estrade, les milliers de personnes qui étaient venues fêter leur victoire agitaient leurs drapeaux tricolores. Ils avaient chanté la Marseillaise à l’annonce des résultats et écouté L’Hymne à la joie qui est aussi l’hymne de l’Europe. C’était une foule plutôt bigarrée, à l’image de la France urbaine qui l’avait élu, et surtout jeune. Elle avait patienté en écoutant un chanteur qui m’était totalement inconnu. Ensuite, était venu le groupe Magic System avec des danseuses dénudées terriblement hollywoodiennes… Nouvelles façons de faire la fête qui n’étaient pas pour moi : la rupture de génération ne pardonne pas ! Cependant, voir des gens heureux est un euphorisant. La fin de la campagne s’était déroulée dans un climat si tendu qu’on voulait croire ce soir-là que ce jeune président serait capable d’apaiser et de rassembler les Français ?

Le jour d’après

Les élections

J’avais beau savoir depuis des jours que Macron devait gagner, l’incertitude des pourcentages d’électeurs de Marine Le Pen me rendait malade. Je m’étais peu à peu transformée en petite main occupée à écrire à des copains ex-communistes et nouveaux frondeurs de longues bafouilles inefficaces pour les “mobiliser”. Peu à peu, le risque que la droite xénophobe soit la première force d’opposition est apparu comme le problème du moment, ce que reflète le pourcentage des votants Macron à Paris (90%).

J’ai beaucoup de reconnaissance envers Macron qui n’a jamais dissimulé ses convictions tout au long de cette campagne, ce qui fait qu’on n’a pas voté dans le brouillard ; j’ai voté pour lui sans état d’âme (et pas par défaut) en souhaitant qu’il réussisse à remettre en marche l’école et à faire baisser un peu le chômage.

Je regrette que la gauche qui se veut pure ait pour ennemi principal la gauche réformiste – qui est tout ce que nous avons pour lutter contre l’extrême-droite et contre (si faire se  peut) la dérégulation financière. Je regrette que son but soit d’avoir un président le plus faible possible. Les appels à la haine de Ruffin dans sa lettre ouverte à Macron parue dans le Monde m’ont glacée : « je vais voter pour vous, mais vous êtes haï (« vous êtes haï, vous êtes haï, vous êtes haï » scandé dans tout son texte par quelqu’un qui sait bien que le langage est performatif) ». A droite, Le Pen, à gauche, Ruffin et Mélenchon attisent les divisions d’une France de plus en plus désintégrée.

J’espère que la haine reculera même si je sais que c’est la position de quelqu’un qui n’est pas confrontée aux ravages de la désindustrialisation, qui vit confortablement dans une ville opulente et pour qui l’immigration a le visage souriant de la civilisation mondiale qui s’annonce.

Pour aujourd’hui, j’ai seulement envie de dire merci à Emmanuel Macron.

Clichy-Batignolles

« Maintenant que tu as du temps !… » ce préliminaire aux demandes les plus affectueuses, répété chaque jour, qu’il s’agisse de répondre à une lettre, d’annoter l’article d’un collègue, d’inviter à déjeuner des amis de passage, donne parfois envie de s’échapper, ne serait-ce qu’une matinée, de se donner des vacances d’amitié. J’aime alors m’enfoncer dans Paris, aller dans des quartiers où en principe je ne rencontrerai aucun visage connu. Je suis dehors, mais aussi en dehors.  Je regarde et je tends l’oreille, mais avec l’impression de vivre en apesanteur.

Un jour d’hiver je me suis aventurée au nord-ouest du XVIIe arrondissement de Paris là où la SNCF possédait des hectares  de dépôts aujourd’hui  transformés en logements (3 400), bureaux (148 000 m2), commerces,  et centres de loisirs (31 000m2) et puis le parc Martin Luther King que je n’avais jamais vu de jour. Il était silencieux ce matin-là parce que c’était l’hiver et qu’il était encore tôt. On n’y voyait ni familles, ni skaters, ni propriétaires de chiens.

parc Martin Luther King (1)

Parc Martin Luther King. L’étang gelé

parc Martin Luther-King

Cette fois, c’est le futur Tribunal de grande instance (TGI), confié à l’architecte italien Renzo Piano que je voulais voir de près. J’avais aperçu depuis la tour Eiffel  la haute masse de béton qui dominait l’ouest de Paris, mais je ne m’étais jamais aventurée jusqu’au chantier. Comme s’y était pris Enzo Piano le génial architecte de Beaubourg qui avait osé mettre de la couleur au milieu du Paris gris de mon adolescence ?

Place Dauphine, les architectes avaient convoqué de lourdes colonnes et des statues pour symboliser la puissance de l’Etat.

Palais de Justice (2)

L’arrière du Palais de justice, place Dauphine.

A Clichy-Batignolles, Renzo Piano a conçu une structure dépouillée. Plus question d’entourer le bâtiment par de majestueux piliers ; plus question de détourner la fonction des tuyaux, d’en faire des ornements au lieu de les dissimuler. La puissance vient de la hauteur de cet escalier géant qui s’impose seulement par sa masse.

Tribunal de Grande Instance (4)

Il n’est pas question d’entrer tant que le chantier se poursuit. Je tourne autour du bâtiment. Juste après, c’est l’affreux périphérique. On peut penser que cette barrière qui ne correspond plus à grand-chose s’effacera bientôt, puisqu’il y a bien longtemps que Paris a fait sa jonction avec les banlieues qui l’entourent, mais pour le moment, les ponts autoroutiers, les hôtels en béton délabrés avant d’être construits, les entrepôts, les chantiers entourent le tribunal. Le monde d’en bas et le monde de la loi coexistent encore.

Tribunal de Grande Instance (6)