Bastia 2023

Bastia est bâtie sous une montagne à l’entrée d’une anse étroite. La mer et les pentes abruptes de la Serra di Pignu empêchent tout étalement urbain. Seule la route de la plaine orientale en direction du sud a vu se développer la zone commerciale et les lotissements qui accompagnent désormais toute ville française.

C’est pourquoi Bastia a gardé sa belle allure de cité méditerranéenne. La ville basse est serrée autour du port. La ville haute, autour de la citadelle.

Y entrer par l’Aldilonda

Pour les piétons, l’idéal est de se garer à la plage située à l’entrée de la ville et d’emprunter la passerelle de l’Aldilonda (au-dessus de l’eau), construite au pied des remparts de la citadelle, qui permet de contourner la ville haute. Les promeneurs marchent sur la mer en écoutant le clapot des vagues qui bat doucement sous leurs pieds. Ils avancent entre l’à-pic de la citadelle et les jetées du front de mer que les autorités renforcent contre les tempêtes. 

L’arrivée sur le vieux port est ravissante. Jadis, quand le ferry de Marseille accostait, nous apercevions une ville pauvre et délabrée. Aujourd’hui, les vieilles façades ont été presque toute réhabilitées et repeintes aux couleurs du soleil, roses, ocre, jaune, rouges.

Bastia. Arrivée par l’Aldilonda

S’y promener

Derrière le port, c’est un dédale  de ruelles commerçantes. Le visiteur peut dénicher des épiceries qui vendent des produits AOP à des prix raisonnables. Il entre dans les librairies, se régale de glaces. La vaste place Saint Nicolas, bien dégagée, est un endroit idéal pour prendre un verre. Les églises de confréries sont restaurées. Jeune, je ne jurais que par l’art médiéval et je détestais ce que j’appelais l’excès baroque. J’ai changé et j’ai appris à aimer la lumière  à la fois sombre et dorée des églises, les statues surmontées d’angelots entourées de guirlandes où luisent des fleurs d’or.

Très haut au-dessus des têtes, la reine des cieux flotte sur son nuage ; le bleu lumineux de son manteau illumine la voûte.

Monter à la citadelle

Les jardins et l’escalier Romieu se trouvent en contrebas du Palais des Gouverneurs et du bastion Saint Charles. Un escalier grandiose se divise en deux avant de se réunir sur un petit palier pour repartir à l’assaut de la colline.

Escalier Romieu

Il a été imaginé par l’architecte bastiais Paul-Augustin Viale entre 1871 et 1874. La rampe qui monte jusqu’à la ville haute traverse un jardin méditerranéen. Un pin déploie son panache dans le ciel⁰. Il fait bon.

Un pin au jardin Romieu

La ville haute permet de comprendre le nom de Bastia, « poste fortifié ». La bastia, tour de guet, a été édifiée en 1380, par le gouverneur génois Leonello Lomelline, puis  rapidement transformée en citadelle. Il est trop tard pour visiter le palais des gouverneurs (1480) qui est aussi un musée d’histoire de la ville et l’oratoire de la Confrérie de Sainte-Croix est fermé pour réparations.

Mais le chemin de ronde est accessible. Malheureusement, la concentration de slogans xénophobes y est impressionnante.

Inscriptions et conflits identitaires

Ils sont encore plus visibles d’être peints en noir sur l’ocre des murs tout juste repeints. Le rejet s’exprime tantôt en corse (Populu corsu svegliati, peuple corse, réveille-toi), tantôt en anglais (French go home) !  plus rarement en français. Les conflits identitaires sont symboliquement racontés par les écritures urbaines : alors même que le français domine le corse dans les conversations qu’on entend dans les rues, le corse écrit s’impose comme la promesse d’un avenir où il aura supplanté le français tout en s’accommodant de l’anglais universel.

La colère s’exerce contre les « Français » et les Arabes, des étrangers sommés de déguerpir, ce qui ne manque pas de piquant lorsqu’on sait que l’île vit largement des minima sociaux dispensés par l’Etat français et du tourisme (39 % du Produit intérieur brut, selon l’Insee avec une clientèle touristique qui vient du continent pour 66%). Il y a bien sûr un énorme problème de logement en Corse (comme à Paris ou en Bretagne), mais les propriétaires corses participent joyeusement au développement des locations à la semaine, ce qui fait exploser les prix de l’immobilier…. L’appât du fric est aussi irrésistible et général là qu’ailleurs.

Je m’inquiète moi aussi de vivre dans une France où le fléau de la drogue se répand, entraînant insécurité, violence, argent sale ; le peu d’action des pouvoirs publics me rend furieuse,… mais ce ne sont pas « les Arabes », mais « des Arabes » qui tiennent les filières : la demande d’intervention contre les dealers ne saurait justifier l’appel au lynchage de personnes non pour ce qu’elles font mais pour ce qu’elles sont.

La chrétienté dont se réclament les graffiteurs (Corsica terra cristiana) est aussi douteuse qu’inquiétante. Les églises sont vides à Bastia comme à Paris, mais on en appelle à débarrasser la ville de ceux qui ne sont pas de la bonne religion, alors qu’on sait où les identités fantasmées et le rejet des « autres » mènent les peuples.

Combien sont-ils derrière ces slogans ? Il suffit d’un individu et d’un pot de peinture pour une campagne de bombage.

– Ne fais pas attention dit l’amie. Moi je ne fais pas attention. Ce sont des petits couillons qui ne doivent même pas avoir de barbe au menton.

– Je ne m’emballe pas, mais personne ne se presse pour effacer les inscriptions…

Il est vrai que je peux opposer à ces messages haineux, la conversation avec un voisin polonais qui a beaucoup bourlingué avant d’arriver à Porto-Vecchio. Il vit là depuis dix ans, n’a jamais été regardé avec suspicion par personne, s’entend bien avec ses voisins : « En arrivant ici, je me suis dit. Ça y est, j’ai trouvé ma place ! ». Il est celui qui travaille dur et avec qui on échange volontiers. Il est de ce pays qu’il a choisi. Sa petite fille qui joue avec les gamins du quartier n’a pas de doute. Elle est corse.

La zone périphérique de Porto-Vecchio

L’Eucalyptus de Trinité

Sans lui, La Trinité serait un village quelconque, dont la quiétude est de surcroît gâchée par le passage incessant des voitures et des camions sur l’ancienne N 198 (rebaptisée route territoriale 10 par les élus indépendantistes).

Mais quand on arrive, on ne voit que lui. Au sommet, il a 34 mètres d’envergure et son parfum embaume tout ce coin du hameau.

L’Eucalyptus de Trinité de Porto-Vecchio

Le village en est fier et on emmène parfois les enfants des écoles pour leur montrer qu’il faut 14 paires de bras pour embrasser son tronc qui atteint presque 8 mètres de diamètre à la base. Pourtant, l’arbre ne peut pas être très vieux puisque les eucalyptus ont été importés d’Australie pour lutter contre les moustiques dans la 2ème partie du 19e siècle. Visiblement le climat corse leur convient.

L’eucalyptus de La Trinité est d’autant plus beau qu’il est isolé. Il a bien un frère qui essaie de pousser de l’autre côté de la route, mais il ne saurait rivaliser avec lui. Comme il n’a pas de concurrent, sa couronne s’étale de façon harmonieuse. Certes, son tronc est bosselé et son écorce part en lambeaux, mais les arbres vivent très bien ainsi.

A part l’arbre-monument, le hameau n’offre rien de remarquable, vraiment ! A moins de se lancer dans une étude de géographie urbaine.

L’image du bonheur : maison, jardinet, piscine privée

Dans la montée du haut du village, la couche la plus ancienne est celle des habitations construites en blocs de granite. De l’autre côté de la route, il y avait dès les années 70 des villas avec terrasses, mais rien qui annonçait encore l’évolution à venir :

les chênes lièges poussaient partout. Les potagers entouraient les maisons ; les ânes commençaient à braire dès le matin. Quelqu’un, quelque part frappait sur un objet métallique.  C’étaient les bruits familiers d’un village.

La Trinité est à présent un quartier de Porto-Vecchio. La ville s’étend de façon quasi ininterrompue, même si des bouts de campagne persistent entre les parcelles loties.

Mais pourquoi la Corse aurait-elle échappé au mouvement de fond qui a touché la France entière ? Pourquoi serait-elle seule demeurée figée dans un passé datant de la période où les bourgs de la Méditerranée se serraient sur les collines d’où l’on pouvait surveiller l’arrivée des pirates barbaresques ?

Lotissement. Route de Cala Rossa

Comme tous les Français, les Corses d’aujourd’hui plébiscitent le modèle de la maison individuelle, avec jardin et piscine. Le bonheur, c’est de vivre chez soi, de recevoir des amis du même milieu et de se retrouver autour d’un barbecue en surveillant les enfants qui sautent dans une eau préservée  des méduses, du danger des vagues et des mauvaises fréquentations. Et puis la mer est salée. On y flotte, certes, mais elle pique les yeux. Et le sable ! Il colle à la peau et on en met partout au retour de la plage. La villa-jardin-piscine, c’est parfait. Le jardin n’est pas trop grand, ce qui en limite l’entretien. On peut même mettre du gazon artificiel et se contenter d’une haie de lauriers roses suffisante pour se sentir à la campagne dans le parfum des fleurs. Seuls les vieux restent en ville et les immigrés dans les HLM. Dès qu’on appartient aux couches moyennes, on cède au rêve pavillonnaire.

Bien sûr, on construit aussi pour les touristes qui, dès qu’ils ont assez d’argent, ne se contentent plus d’une caravane ou d’une tente. Même les mobil-homes serrés les uns contre les autres séduisent moins.

Avec des maisons éparpillées, il est impossible de vivre sans voiture. La route territoriale 10, où la vitesse est ralentie grâce aux ronds-points, dessert des zones commerciales qui s’étalent dans la plaine. Comme il est facile de stationner, on fait ses courses au Leclerc, au Géant Casino, à Utile. L’offre commerciale des galeries marchandes est complétée par des enseignes franchisées, magasins de sports ou de vêtements comme Pimkie et Mango.

Le Grand Chariot

Les magazines, la télévision, les influenceurs ont enseigné aux Corses, comme à tout le monde, l’art d’arranger son intérieur. Quand ils sont assez riches, les consommateurs vont à Roche et Bobois, mais des chaînes dédiées à la surconsommation de masse se sont installées… La célèbre Foir’fouille est là, ainsi que Gifi pour satisfaire les personnes plus modestes. On va faire un tour en famille chez Gifi comme on va en promenade :

La zone vit des touristes et ceux-ci limitent la préparation des repas. (« On ne vient quand même pas en vacances pour faire la cuisine ! »). Vendeurs de pizzas, de sandwichs,  de poulets rôtis prospèrent le long des routes. A condition de disposer d’un emplacement où se garer, l’entreprise est immédiatement rentable !

Franky

Comme ces artisans vendent des produits chers, les burgers industriels s’installent à leur tour.

Non ! Ce n’est pas la faute des Corses si le royaume s’est restreint. Pour croire à sa beauté, il faut regarder le roi des eucalyptus, ou bien, au loin, là où la terre s’achève, la bande bleue de la mer qui s’inscrit entre les toits.

Bibliographie :

https://lestetardsarboricoles.fr/wordpress/tag/corse/

Bastia. Le chemin des glacières

San Martino di Lota, Ville-de-Pietrabugno

Quelle séduction les hauteurs de Bastia, ces collines si raides qu’aucune zone commerciale ne risque de s’y installer, et qu’elles garantissent à celui qui les gravit la splendeur préservée d’une vue plongeant sur la mer et sur la ville !

Le grand bleu (J-M Branca)

Si l’on se retourne vers les collines, on voit de minuscules villages. Je crois que celui-ci est Santa Maria di Lota.

Village près de Bastia

Dans tous les villages, il faut un marginal : un chasseur a édifié un autel à la chasse au sanglier. De loin, les trophées ont l’air de petites poupées humaines à disposition d’un adepte fou du vaudou.

Trophée de chasse au sanglier

Nous voici engagés dans la montée pavée qui va de Ville de Pietrabugno aux glacières (nivere) qui desservaient Bastia. Au XVIe siècle, les Génois ont édifié des fosses profondes où l’on entassait la neige jusqu’à ce qu’elle se transforme en glace. Au printemps, des âniers venaient chercher les pains de glace et les amenaient en ville. Le système fonctionnait encore au début du 20e siècle.

Le chemin pavé est entouré de vestiges du monde perdu des campagnards, ancienne fontaine qui montre combien la libération des femmes est liée à l’installation de l’eau potable qui les a libérées de la corvée d’eau…

Fontaine sur le chemin de la glacière de Bocca Pruna

… châtaigniers envahis de broussailles, chênes énormes

Le chemin restauré s’achève en marches : tout au fond, une trouée comme dans ces rêves où l’on s’enfonce dans un tunnel qui s’ouvre sur le pays de « là-bas ».

Mais « là-bas », c’est déjà le soir. Les collines du plateau sont grises ; la glacière au toit de lauze est fermée. Nous ne verrons pas l’architecture interne de la citerne.

En redescendant de la glacière de Ville-de-Pietrabugno. Létang de Biguglia

Le soir, chez nos amis, le petit duc a chanté (comme il le faisait jadis chez nous à Trinité).

A Montpellier

Qu’on appelle ça stage ou académie, ce qui fait plus chic, peu importe ! Ce sont 6 jours de chant l’après-midi, et de concerts le soir. Les matinées, nous les utilisons comme bon nous semble. On peut se promener dans la ville, suivre les ruelles en forte pente, s’arrêter dans de minuscules gargotes, déjeuner pour 10 euros de raviolis chinois et d’une salade de concombres du Yunnan… Les prix sont tellement bas que les restaurants sont pris d’assaut par des étudiants aussi joyeux que peu argentés. On dirait que la ville ne se vide jamais de sa jeunesse.

Les faubourgs de Montpellier ont leur lot de personnes survivant de minimaux sociaux ou de quelques emplois hospitaliers, entassées dans des habitats insalubres, dans des cités où des gamins sans avenir font les idiots, mais après les dernières années passées à Paris, le centre paraît doux à vivre.

Les statistiques ont beau évoquer des vols et des « incivilités », l’impression de relations gentilles et insouciantes prédomine…

…et on revient la nuit sans se retourner.

Montpellier est une ville de fontaines, souvent majestueuses ; la plus célèbre est celle de la place de La Comédie, toute entourée des bâtiments merveilleusement kitsch du 19e siècle.

Montpellier, place de la Comédie. La fontaine aux Trois grâces

L’eau est précieuse dans ce territoire ingrat de l’Hérault où le Lez est exsangue quand il ne déborde pas, où les cailloux affleurent, où la végétation est rabougrie et grise. Aussi, les places de la ville ont toujours l’air nettoyées du jour, sentent le frais, et les brumisateurs des terrasses offrent un peu d’humidité aux passants.

J’ai l’impression d’une ville bâtie sur un tertre. Les rues dégringolent vers la partie basse, certaines tellement raides qu’on évite les chaussures glissantes pour ne pas déraper sur les pavés.

Il y a partout des palais anciens, ornés de portails sculptés, de ferronneries, de belles poignées.

Rue de la Loge
Poignée de porte

Même dans les immeubles non restaurés, on trouve parfois un détail à aimer.

Et puis il y a la cathédrale défendue par des tours massives, incroyablement hautes et épaisses qu’on appelle des poivrières.

Les poivrières de la cathédrale Saint Pierre

Le musée Fabre

Le musée Fabre est idéal. Il n’est pas trop fréquenté. Il a un fond classique étoffé et des collections importantes de Bazille, de Courbet et de Soulages. C’est l’occasion de s’arrêter devant des peintres que j’ai croisés par hasard lors d’expositions.  Ainsi Georges-Daniel de Monfreid, le père de l’écrivain baroudeur qui a fait rêver les adolescents d’après-guerre. J’ai aimé son portrait de fillette lors de l’expo pastel d’Orsay et voici le portrait d’un ami, René Andreau. On  connaît Monfreid en tant qu’ « ami fidèle de Gauguin ».  Pour la deuxième fois, je m’enchante de ses couleurs, ici des rouges orientaux. Peut-être, l’attitude du modèle n’était-elle pas jugée assez virile ? Elle devient regardable en 2023.

Georges-Daniel de Monfreid. Le peintre René Andreau

Emile Friant est aussi un peintre bien oublié qui émerge peu à peu au hasard de balades dans les musées de province. Je me souviens d’une toile poignante intitulée La Toussaint, conservée par le musée de Nancy. Ici, ce sont des ados qui luttent et la scène dit de l’enfance quelque chose de fondamental qui réveille la nostalgie des spectateurs.

Emile Friant. La Lutte

Chaque fois que je croise les toiles de Bazille, je pense « Comme il a bien su montrer ce garçon qui fait la sieste dans la chaleur, ce pays dans la lumière de l’été. Il faudrait que je prenne le temps de mieux le regarder. » Une fois de plus, ce sera pour la prochaine fois.

Mais voici l’orgueilleux Courbet de Bonjour monsieur Courbet, le peintre à la barbe pointue que son mécène salue respectueusement  (au fond comme saluaient les donateurs médiévaux, mais il est vrai qu’il s’inclinaient devant Dieu et non devant l’art moderne).

Même sentiment des pouvoirs de la peinture dans ces Baigneuses que je détestais à vingt ans pour leur absence de grâce. Aujourd’hui, je suis fascinée par la monumentalité du corps de la femme nue.

Devant le petit tableau intitulé A Palavas un tel sentiment d’immensité qu’on pense aux vers de Baudelaire, son ami :

La mer est ton miroir tu contemples ton âme

Dans le déroulement infini de sa lame.

Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer

A Palavas

J’avoue que cette fois, je m’ennuie tranquillement devant les Outrenoirs de Soulages, quitte à me laisser surprendre de temps en temps par les grands coups de pinceaux bleus traversant le noir de toiles plus anciennes :

La Theresienmesse de Haydn

Des leçons de piano de l’adolescence, Haydn m’avait laissé le souvenir de sonates dont j’avais envie de dire « pas mal, mais c’est du sous-Mozart » et voici que par la grâce d’un stage de chant choral, je découvre la puissance de synthèse de ce compositeur. Dans la Theresienmesse, on chante des mélodies expressives, ainsi le Qui Tollis qui appartient à son temps avec les effets dramatiques qui feront le succès des opéras de Mozart ou bien l’émouvant Et Incarnatus,  (laissé hélas aux solistes, mais c’est le destin des choristes que de passer à côté des plus beaux airs).  Pour se consoler, le chœur a à chanter des fugues baroques, et des danses sur des airs sacrés, dans une atmosphère de fête heureuse. Le Gloria est même jubilatoire ce qui atténue les effets grandioses soulignés à grands coups de trompette. 

Pendant cinq jours, notre quarantaine de choristes s’est entraîné à articuler, à s’appuyer sur des consonnes, à écouter le pupitre voisin (« quand les ténors ont le thème, ils le chantent forte, mais juste après les ornements, ils doivent murmurer pour que le thème entonné par la voix suivante soit bien audible). Les conseils se ressemblent d’un chef à l’autre :  attaquer avec un fort appui sur les consonnes avant même de chanter prononcer les KKK « mettez de l’air dans vos consonnes KKKHHH  pour kyrie ; ne jamais prononcer à la française les voyelles « i, u, é », les remplacer par des « oe » qui arrondissent la voix ; écourter les notes tenues pour que les voix ne tourbillonnent pas dans les églises ; ne jamais ânonner note à note, chanter des lignes, chaque note portant jusqu’à la suivante. Les conseils sont les mêmes, mais Hugues Reiner est lui-même chanteur et il sait comment aider, par quel mouvement de la respiration, des bras, du torse, on peut parvenir à ce qu’il souhaite. Il n’hésite pas pour faire comprendre le « swing » de Haydn à ordonner « Allez-y. Dansez ! Chantez en dansant. » Le troupeau des choristes malhabiles exécute plutôt un piétinement sans grâce aucune, mais quand même se dit qu’il approche un peu le secret de cette musique.

Il nous a pris comme nous sommes : des gosiers de retraitées pour la plupart. Certes, capables de déchiffrer à peu près une partition, mais sans très belles voix et comme à l’habitude avec un vrai déficit de basses et ténors : Au fait ! Pourquoi donc, les femmes à la retraite se lancent-elles joyeusement dans de multiples activités, alors que la plupart des hommes s’abstiennent ?

Hugues Reiner a commencé par faire rire le groupe ; il l’a soudé par le rire. Il a tout de suite repéré quelques profils, l’inspectrice des impôts, l’infirmière psychiatrique, la directrice des ressources humaines, ce qui lui permet d’interpeler des personnes et de ne pas s’adresser à un groupe abstrait… Qui dira sa patience répétant pour la dixième fois qu’il veut entendre le « t » final de « et » prononcé à la latine sur le deuxième temps pour que tout le monde s’arrête simultanément et qui doit constater qu’une fois de plus un choriste a oublié la consigne. Parfois cependant enivré de sa propre gaîté, il raille, … il blesse. Le groupe consterné attend la fin de l’orage, sachant qu’il ne mord pas par malveillance, mais parce qu’il y a un concert à préparer.

Au bout de cinq jours, nous donnons avec engagement un concert « au chapeau ». Il y a du monde, mais l’église n’est pas pleine, malgré les gens partout en ville. La grande majorité est indifférente à ce qui n’est plus du tout son héritage. Serait-il possible que la musique de Haydn soit abandonnée ? J’ai le sentiment douloureux que cette perte est possible, que notre société risque d’oublier en silence la si forte expérience de cette musique fabriquée en commun.

Le mois de mai dans les Ardennes belges

Les petites villes des Ardennes françaises m’ont paru tristes et pauvres, alors que celles des Ardennes belges sont pimpantes et conviennent aux désirs d’insouciance des touristes. Par exemple, Givet dans la vallée de la Meuse, dominée par un promontoire escarpé occupé par une forteresse, pourrait être aussi prospère que Dinant, mais le centre-ville est presque désert et personne ne se promène sur les bords de la rivière. La ville présente l’image même du déclassement que nous redoutons sans que les habitants ne soient parvenus à « vendre » la sérénité du séjour et les forêts d’alentour !

Dinant au bord de la Meuse

Au contraire, le pays de Dinant semble florissant. Certaines demeures de la rive gauche de la Meuse sont même somptueuses, s’ornant de tourelles, de lucarnes et de clochetons.

Dans cette zone de frontières, la muraille de pierre qui domine Dinant a forcément entraîné la construction d’une citadelle fortifiée. De fait, on voit partout les traces de la rivalité entre peuples voisins. La forteresse de Dinant a fait sans doute la prospérité, mais aussi le malheur de la ville qui fut détruite au 15e siècle par Charles le Téméraire, puis à nouveau par les Allemands en 1914. 614 civils furent fusillés. Aujourd’hui, la citadelle n’est plus qu’un but de promenade pour les touristes et tout près, l’abbaye de Leffe rappelle que l’on arrive au pays de la bière.

Voici la collégiale Notre-Dame avec son gros clocher bulbeux et ses tourelles. L’intérieur est presque vide mais comporte quelques statues et un reliquaire célèbre, celui du saint local, Perpète. Je n’ai jamais appris à regarder les reliquaires. … je préfère les statues éloquentes comme on en faisait au 18ème siècle. Un Français habitué à utiliser à perpète comme équivalent familier de à perpétuité a par ailleurs du mal à considérer avec sérieux un saint Perpète, mais la statue de celui-ci ne manque pas d’éloquence.

J’aime aussi la Vierge, une petite fille de rien, qui porte son enfant de bois comme une grosse poupée.

Collégiale de Dinant. Vierge à l’enfant

Sur le quai, le grand soleil de mai a fait sortir des promeneurs qui se réjouissent du soleil et s’attablent pour essayer les bières locales. Dans cette région, plus qu’en France me semble-t-il, les enseignes sont des jeux de mots.

Dinant. Un immeuble art-déco

Dinant célèbre partout monsieur Sax, un enfant du pays, avec un musée, avec des fontaines en forme de saxophones, partout sur les placettes.

Présence du monde

C’est le soir et nous voulons marcher un peu avant de dîner. Au-dessus du cimetière, un petit chemin passe au milieu des champs de blé qu’agite le vent léger du soir.

Dinant. Le Champ de blé

Un setter irlandais tout à sa joie court à notre rencontre avec derrière lui sa maitresse qui s’excuse, sans s’excuser de ne pas attacher son chien si heureux d’être libre, mais déjà le chien repart déçu qu’on ne lui manifeste pas davantage d’amitié.

Nous avions lu les brochures consacrées à Dinant : « Mes 8 idées de choses à faire à Dinant », « Citadelle, collégiale, maison de M. Sax, abbaye, balades sur la Meuse, rocher Bayard ». A côté de ces rendez-vous obligés, notre petite promenade a le charme des rencontres imprévues en apparence anodines, qui donnent le sentiment d’exister. Le plaisir de voir courir le chien dans le soleil, la fascination qui revient pourtant chaque année devant les blés agités par la brise étaient-ils dus à nos regards prêts à s’émerveiller. Il nous a tout à coup semblé que l’essence du voyage, le sentiment de notre présence au monde, c’était cet instant partagé à ce moment et à cet endroit.

Le pays de Bouillon les méandres de la Semois

Le lendemain, nous partons pour le pays de Bouillon et les méandres de la Semois (en France, on écrit Semoy). A vol d’oiseau, il y a 80 km de la source au confluent avec la Meuse, mais la Semoy met 210 kilomètres de méandres à parvenir à son terme.

Le tombeau du géant à Botassart est le point de vue le plus célèbre. Le méandre entoure une colline. La forêt est épaisse, colorant de verts tout le paysage et ne laissant que quelques clairières au bord de la Semoy.

Botassart. Le tombeau du géant

Sur mes fallacieux conseils, nous avons pris le chemin du haut qui va à travers la crête d’un promontoire au suivant. Mais ces points de vue sont mal dégagés.

– Ne t’approche pas de l’à pic, tu vois bien qu’il y a écrit «  Danger » !

– Ce n’est pas dangereux. Ils ont même installé un banc pour qu’on puisse voir le méandre !

– Mais ils n’ont pas pensé à élaguer les arbres. On ne voit pas grand-chose.

– Si tu as le vertige repartons dans la forêt sombre avec ses hêtres énormes.

– Je ne veux plus marcher dans les bois, alors qu’il y a de l’eau vive en bas. Je ne veux plus m’engloutir dans ta forêt sombre dont je ne sais même plus si elle est belle au lieu de voir les méandres. Descendons au moulin, au bord de la Semois.

En bas, la lumière est filtrée par le feuillage et le léger bruit de l’eau mesure doucement le temps. Des kayaks descendent la rivière (les loueurs se chargeant de la remontée).

La Semoy. Kayaks et bernaches

Cependant le gué a l’air bien bas. Y aura-t-il de l’eau cet été, ou la la rivière finira-t-elle asséchée ?

La Semoy. Le gué du Moulin

Puis il faut attaquer la montée qui ramène sur le plateau, lever le nez dans les tournants vers les cimes des arbres pour enfin parvenir suants et assoiffés dans les hauteurs de Botassart.

Heureusement, la crête est très bien organisée pour séduire et occuper les touristes. Nous pouvons boire tout notre saoul, rêver de balades en calèche, de visite des fermes et de brasseries, d’appartements-hôtels de luxe. A Rochehaut, un observatoire permet de voir un nouveau méandre avec le minuscule village de Frahan au bas de la pente.

Frahan depuis Rochehaut

Notre troisième méandre est celui de Bouillon.

Godefroy de Bouillon, le chevalier

La petite ville est surtout célèbre à cause de Godefroy de Bouillon qui vendit son château à l’évêque de Liège pour pouvoir lever une armée et partir à la croisade. La vente était à reméré (du latin redimere, racheter, c’est-à-dire permettant de racheter le château), mais le duc mourut à Jérusalem en 1100. Godefroy est décrit comme un chevalier exemplaire : les brochures  vantent sa force, sa vaillance, et son humilité qui lui fit refuser de devenir souverain du Royaume de Jérusalem là où Jésus-Christ avait été crucifié.

Tout l’éperon est occupé par le château pour l’essentiel remodelé par Vauban après les guerres de Louis XIV, ce qui fait une forteresse de 340 mètres. On se perd dans les couloirs humides, puits permettant d’accéder à l’eau potable, couloirs creusés pour pouvoir ravitailler la garnison, tour de guet, chambres de torture, prison…

https://fr.wikipedia.org/wiki/Bouillon_%28Belgique%29#/media/Fichier:0_Bouillon_-_Plan_ancien_de_la_ville_fortif%C3%A9e_et_du_ch%C3%A2teau-fort.jpg
Vue sur Bouillon et ses toits d’ardoise depuis la forteresse

Dans l’ancien arsenal du château, se tient une exposition admirablement didactique sur l’école médiévale et sur les techniques d’écriture et d’imprimerie.

Les châtiments corporels vont de soi. BNF

Chouettes, hiboux, vautour, aigle

La visite se termine par une démonstration de fauconnerie, dont je retiens la beauté stupéfiante d’un aigle pygargue.

L’appât du fauconnier fait revenir l’oiseau qui pourrait choisir de voler tout son saoul et j’en suis presque déçue.

Le palais ducal contient une intéressante collection de peintures de ceux qu’on appelle des peintres locaux. Voici donc Bouillon par Raty.

Albert Raty (1889-1970)

Une section est consacrée à l’imprimerie. Elle rappelle l’ordonnance de 1675 par laquelle les contes de Jean de La Fontaine dont la lecture « ne peut qu’inspirer le libertinage » ont été condamnés à la destruction. Cependant le comte de Bouillon redevenu propriétaire du château a été autorisé à en garder des exemplaires. Cette histoire me rappelle qu’une des nièces de Mancini, la toute jeune Marianne avait épousé Godefroy-Maurice de la Tour d’Auvergne, grand chambellan de France, neveu de Turenne, duc de Bouillon… et de Château-Thierry. La Fontaine était leur protégé pour ses charges dans les eaux et forêts. Il ne séduisit sûrement pas Marianne qui s’ennuyait à Château Thierry. La distance sociale était trop forte, mais il la désennuya et lui dédia Les Amours de Psyché. Le monde est petit.

Le plus inattendu pour moi est une vierge ouvrante. Quand elle fermée, c’est une vierge à l’enfant banale. Mais elle s’ouvre : on voit alors apparaître un ange sur chaque panneau latéral. Le milieu de celle de Bouillon a été effacé. Il contenait sans doute comme souvent une représentation de la Trinité logée dans le ventre de la Vierge, ce que l’église a jugé hérétique. Ces sculptures ont été officiellement interdites par le concile de Trente en 1545. Les vierges ouvrantes sont très rares..

La Vierge ouvrante de Bouillon

A deux heures, nous voulons déjeuner sur les quais de la Semoy. Les boissons viennent très vite, puis l’attente commence. Cette attente n’est pas désagréable. Les pédalos défilent avec leurs chargements d’amoureux ou de familles. Les boissons fraîches, l’ombre des parasols et la brise légère permettent de patienter. Chaque fois que la serveuse passe, nous croyons que c’est pour nous, mais elle apporte de nouvelles bières à des clients aussi débonnaires que nous le sommes.

– Quand même, nous vous avions prévenus que nous étions pressés et vous ne nous avez pas dit qu’il faudrait plus d’une heure pour avoir deux pizzas et deux salades.

– Nous sommes trois madame, un en cuisine, deux pour servir !

– Si peu pour cette grande terrasse !

Nous ne voulons pas retarder davantage la serveuse ou la mettre en porte-à-faux et nous ne saurons pas si les patrons rechignent à embaucher ou si comme en France, ils ne trouvent personne qui veuille ce travail fatigant et sans horaires. Nous voici gênés d’avoir manifesté de l’impatience et prêts à admettre le retard, la lenteur.

Les uns se disent qu’il va falloir sacrifier une dernière halte à Reims. Les autres protestent.

« A nos âges, il faut aller à Reims quand l’idée nous en vient sans nous dire qu’on pourra revenir »

C’est vrai. Bientôt, le temps ne se bornera pas à rider nos fronts

Paris-Avranches. Aller-retour

Nous sommes allés voir nos enfants à Avranches. Huit jours d’accalmie loin des orages sociétaux qui s’abattent sur Paris. On a quitté les entassements de poubelles, les graffitis appelant à la désobéissance au nom du droit à vivre des années heureuses de retraite, la tension palpable dans les rues.

Paris mars 2023. Grève des éboueurs contre l’allongement de la durée de cotisation pour les retraites

En Normandie, les gens commentaient le printemps qui n’en finissait pas d’hésiter. De fait, un jour, il était là ; le lendemain, l’hiver menaçait de griller les repousses. A Paris, l’hiver ne me dérange pas. C’est un intermède entre deux espaces de chaleur, métro, appartements, cafés… Ici, le froid paraît plus mordant. Les ramilles des grands chênes sont encore nues et ne montrent qu’une dentelle noire.

Les arbres en mars

Il fallait s’approcher des saules pour voir les chatons qui avaient l’air de sortir de baguettes, mais quand même, les talus sont couverts de primevères. Les jonquilles commencent à défleurir et à leur tour les stellaires (je ne suis pas sûre du tout du nom) envahissent les talus. Je me demande pourquoi les fleurs de mars sont blanches et jaunes dans ce pays et pourquoi il faut attendre mai pour les coquelicots ?

Ce mois, premier mois de l’année, porte le nom du dieu de la guerre puisque les offensives militaires sont à nouveau possibles après la trêve hivernale.

On attendait la pluie et personne ne s’en plaint. Les Normands devenus experts en nappes phréatiques, savent qu’il n’y a pas assez d’eau pour bien passer l’été.

Stellaires

A la ferme, le seul défilé était celui des poules.

Le Défilé des poules

Les habitants donnaient l’impression de vivre, pas de survivre. Le temps n’était pas un problème. Le barbecue durerait ce qu’il durerait pour avoir de bonnes braises ! Et s’il fallait déjeuner à trois heures, ça laissait du temps pour la conversation.

Hasard de cette famille, sans doute. Mais c’était bien d’oublier la pression des horaires.

Nous  voici de retour à Paris. Mon logement n’a rien à voir avec une maison de famille où se sont déroulées les histoires de sept générations, inséparables de l’amour du lieu. Pas de chambre d’enfant tapissé de papier peint bleu pâle aux motifs fleuris ; pas de petits guéridons qu’on a toujours vus avec une pile de journaux, pas de buffets trop gros dont on ne se séparerait pour rien au monde, ni de grand-mère assise dans un fauteuil jaune qui attend éternellement votre arrivée. Comme beaucoup de gens des villes, j’ai déménagé plus de dix fois. Je suis passée de la Bretagne, à la région parisienne, à Nice, puis à Aix-en-Provence, avant de revenir à Paris. Je ne sais pas répondre à la question : « D’où-es-tu ? ». Je n’appartiens à aucune région. Mais tout de même, je vis depuis plus de 25 ans dans cet appartement et j’ai l’impression de rentrer chez moi quand j’ouvre la porte. Oserais-je écrire que j’appartiens à l’appartement. Hasard de mots qui ne sont pas apparentés : appartement vient du latin pars apparenté à partiri qui signifie « diviser » . C’est une partie d’un grand logis », explique Furetière au 17ème siècle ; Appartenir vient du latin pertinere « s’étendre de façon continue », « s’appliquer à, tendre à ». De là, le sens moderne « être la propriété de ». L’évidence de leur forme les rapproche pourtant.

Bruzzi et flamants roses

Nous avions vu ce cap rocheux au printemps, battu de vent et de mer. Aujourd’hui, il n’y a ni jaillissements d’écume, ni roches ruisselantes, ni embruns, mais des criques tranquilles au soleil. En cette fin octobre, nous avons même rencontré une baigneuse. 

Pointe de Bruzzi
Pointe des Bruzzi

Le chemin des Bruzzi monte et descend les collines, serpente d’une plage à l’autre. Partout, des cistes, des genévriers des pistachiers lentisques, des arbouses. Certains buissons brossés par les rafales rappellent que nous sommes au pays du vent.

Genévrier brossé par le vent

Le sentier est désert. Les oiseaux sont ailleurs ; les sangliers ont remué la terre à la recherche de nourriture, mais ils sont invisibles. Il n’y a que les lézards qui surgissent brusquement sous nos pas. Tout est sec, mais de minuscules fleurs violettes ont réussi à s’épanouir. Crocus ? Colchiques ?

Des roches extravagantes taillées en étranges formes que l’imagination déguise de noms mythologiques surgissent du fond des eaux.

Bruzzi. Plage de Vénus
Bruzzi. Plage de Vénus. Détail

D’autres roches fendues en valve de coquillage sont semées dans la colline

J’ai une amie que mon blog énerve beaucoup. Il lui paraît inutilement précieux. Pourquoi redoubler les photos par des mots ? Eh bien, pour le plaisir de rester un peu en arrêt devant mes souvenirs, de réveiller mon attention, et parfois de toucher juste comme si je ne pouvais les conserver hors du langage. Et voilà le plaisir de la promenade redoublé.

Les flamants du changement climatique

Des flamants sont installés dans les anciens marais salants de la ville. S’agit-il d’une nouvelle étape dans le long voyage qui les mène en Afrique, ou d’une installation pérenne puisque désormais le thermomètre descend rarement au-dessous de zéro sur les rivages corses ?

Ils sont gris ces flamants, faute de larves et de crevettes contenant du carotène. Ils se contentent de pattes roses et d’un liseré rouge au bord des ailes…Ils sont quand même superbes et les habitants de Porto-Vecchio se pressent pour assister au spectacle. Quasi apprivoisés, mais tout de même les pieds dans l’eau pour se protéger des prédateurs, ils n’ont peur de rien.

D’ordinaire, ils se tiennent debout, perchés sur un pied. Formes courbes, et lignes droites, fines pattes verticales, ou patte repliée à l’oblique. Tant d’oiseaux sont rassemblés qu’il en résulte une merveilleuse variété de figures. Oh ! Superbes oiseaux géomètres !

Ces maigres pattes démesurées leur donnent une allure sophistiquée. Leur marche lente, extraordinairement graphique, me rappelle tout à coup les jeunes femmes russes juchées sur des talons de 20 cm qui se promenaient devant les vitrines luxueuses de la rue Tverskaya à Moscou.  Mais trêve de pensées parasites, je ne retournerai sans doute jamais à Moscou et d’ailleurs, il suffit d’approcher pour voir que le miroir scintillant de la saline, dissimule une eau saumâtre, qui n’a rien à voir avec les dalles brillantes des rues du centre moscovites.

Dernier détail. Nous n’avons pas vu Harris, le pélican solitaire, devenu la mascotte de la ville. Il est arrivé en automne 2020 en provenance de la réserve de Sigean où il vivait en semi-liberté. Sa mère, puis son père étaient morts de botulisme alors qu’il dépendait encore d’eux pour se nourrir, et il est parti à l’aventure avec un frère. Il s’est dirigé vers la Corse et son frère, sans doute vers les Baléares. Une assistante vétérinaire l’a repéré, l’a baptisé Harris et l’a nourri avec l’aide bien nécessaire du poissonnier, des pêcheurs puis des habitants de Porto-Vecchio, car il lui faut un kilo de sardines tous les jours. Il est reparti au printemps, mais on m’a dit qu’il est de retour, toujours seul. Habituellement, il se tient au bord du groupe des flamants. Ceux-ci ne remplacent pas une compagne, mais ce sont ses compagnons de pêche. J’aime bien cette image insolite de l’oiseau esseulé tout près de la société des flamants, à laquelle il n’appartient pas, mais qui ne le chasse pas.

Corse-Matin donne régulièrement des nouvelles du pélican : voir, par exemple, https://www.corsematin.com/articles/continuer-a-veiller-sur-harris-le-pelican-porto-vecchiais-122862

La Corse dans la lumière de l’automne (2022)

De quoi parlait-on ce soir sur le seuil des maisons ? De la balade dont Christine arrivait tout juste : deux heures trente au milieu des éboulis, des ronces, des feuilles glissantes, sur le sentier qui relie l’Ospédale et la plaine, une descente à se briser le cou, mais quelle beauté !

On parlait du sanglier caché dans le taillis, juste derrière le jardin de Françoise et qui fait aboyer le chien d’Ivan. « Ils n’ont peur de rien. Un jour, j’en ai vu un à 50 mètres d’une maison en train de regarder la télé avec les propriétaires qui n’avaient rien remarqué. Ces sangliers ne font pas l’affaire des potagers, mais ils n’ont rien à manger dans la forêt, alors ils descendent en plaine. Normalement, ils ne sont pas dangereuxI Ils préfèrent déguerpir quand on les dérange. Evidemment, il ne faut pas qu’il y ait des marcassins au milieu de la harde ! »

Moi, je racontais que je m’étais baignée à Palombaggia et que j’avais croisé au retour une cigale qui se traînait sur le sentier. « D’habitude a dit Ivan, elles descendent des arbres vers la fin août pour aller pondre, mais avec la chaleur de cet automne, ce n’est pas étonnant. »

Rien de politique dans ces conversations du soir. Un zest d’angoisse climatique, mais tempéré par le plaisir de l’été indien.  C’est la vie de bons voisins dans un hameau corse. C’est bon d’en profiter un peu, avant le retour de l’inflation, du covid, de l’entrée en guerre de la Biélorussie, de l’espérance de vie des amis qui s’abrège.

Dix jours plus tôt, nous étions à l’université de Corte pour un colloque sur les harkis organisé par Jean-Michel Géa, voyage qui s’est prolongé par ces vacances dans l’île.

D’Ajaccio à Corte

La route d’Ajaccio à Corte traverse de belles forêts et quelques gros bourgs. Vivario est encore transi.

Vivario. Octobre 2022

A Venaco, le soleil est bien levé, même si la vallée est encore pleine de nuages.

Venaco

Le Musée d’anthropologie de Corte

Corte est une belle ville, tout entière orientée vers la citadelle, perchée sur un rocher en surplomb.

Je ne suis pas retournée à la forteresse depuis trente ans et entre temps un musée des traditions populaires a ouvert. Le site indique qu’il s’agit de la Corse, mais le gros des sections est consacré au Nord de l’île.

Corte. La citadelle

On y trouve évidemment une collection d’affiches anciennes et des objets de confréries.

On y voit aussi des vitrines intéressantes sur le châtaignier introduit au 15e siècle par les Génois. « L’arbre à pain » avait résolu le problème de la faim dans l’île. Par la suite, les maladies et l’industrie du tanin ont entraîné le déclin de son usage alimentaire. Un poète du 19e siècle déplore l’exploitation de l’arbre dans les usines à tanin pour rendre les cuirs imputrescibles.

Lamentu di u Castagnu. Fragments

A leur tour, les usines du Golo et du Fium’Alto ont périclité devant la concurrence de l’Argentine et de l’Afrique du Sud. A Folelli, la dernière usine a été reconvertie en médiathèque (comme si la France avait perdu toute possibilité de faire vivre des industries et ne produisait plus que des loisirs).

Il faudrait prendre le temps de comprendre toutes ces tentatives d’industrialisation. Les Génois (eux encore !) avaient installé des hauts fourneaux où les soufflets alimentant des « bas foyers » ont été remplacés par des pompes à jet continu. Le personnel spécialisé venait de Lucques et de Gênes. Les Corses servaient de muletiers et recevaient du fer à prix réduit comme salaire. Jamais, les Génois n’ont cherché à former de main d’œuvre. Il faut dire que l’île était encore peu peuplée et que l’agriculture avait besoin de tous les bras. Du moins, quand la métallurgie a périclité le destin des habitants n’a guère été affecté.

Une exposition de dessins, de photos et de maquettes Tra mare è monti. Architettura è patrimoniu montre des œuvres contemporaines et revient sur la tradition (citadelles, tours génoises, ponts et, à notre surprise, les petites maisons de pierres sèches de la région de Bonifaccio (https://passagedutemps.com/2022/05/24/les-caselli-de-bonifacio/))

Maquette des caselle de Bonifaccio

Nous repartons quand la montagne devient bleu cendré. Il est l’heure de rejoindre nos compagnons.

Un colloque sur les Harkis à Corte et à Sainte-Lucie

De tous les colloques auxquels j’ai participé, je suis sûre que cette rencontre, « Harkis. Approches langagières d’une discrimination au long cours », me laissera un souvenir particulier. J’y étais venue à la demande de Jean-Michel Géa, qui m’avait proposé de « lire en linguiste » des témoignages de harkis. Inquiète de mal connaître l’histoire des harkis et les enjeux mémoriels du travail sur ce groupe, j’ai essayé de travailler à partir d’objets d’étude familiers, la parole orale de témoins, en m’appuyant sur des entretiens collectés au camp de Rivesaltes.

Ce qui m’a captivée, c’est la réussite d’une rencontre entre intervenants de trois origines : des historiens et des sociologues ont exposé, dans leur écriture disciplinaire soucieuse de méthodologie, l’état du travail qu’ils poursuivent patiemment avec un maximum d’objectivité. Des artistes étaient aussi présents : Zahia Rahmani dans Moze a disséqué la douleur de son père harki, doublement expulsé, banni de l’Algérie puis mis à l’écart en France. Au silence du père enfermé dans le silence jusqu’au suicide, répond la colère de la fille qui cherche à rendre sa dignité au paria. Yakoub Abdellatif, avec Ma mère m’a dit chut !, raconte, entre sourire et larmes, une enfance pauvre à Poix-de-Picardie et sa famille tiraillée entre un père harki et le frère d’une mère FLN dans une France où une voisine, un instituteur… vont changer son destin. Le documentaire de Farid Haroud, Le Mouchoir de mon père, reconstitue subtilement l’histoire de sa famille, à partir d’un mouchoir brodé en prison par son père qui à la fin de la guerre a été emprisonné 5 ans par les Algériens, alternant prisons et travaux forcés de déminage. Le mouchoir est un objet transitionnel qui permet de convoquer la mémoire de toute la famille…  La frontière entre les sciences humaines et la fiction est d’autant plus mince que les lignes de force du travail sont les mêmes.

Farid Haroud. Le mouchoir de mon père

Il y avait enfin ceux qui acceptaient tout simplement de débattre de leur expérience d’une guerre qu’ils avaient vécue de différents bords. La délicatesse de l’inspecteur Gerard Attali, qui a l’habitude d’organiser de telles rencontres, a permis l’écoute entre ces personnes blessées par la guerre. Attentifs à ne pas revendiquer le rôle de la « victime la plus à plaindre », ils sont graves, intenses, donnent l’impression d’inventer la tolérance :

C’était dimanche. Après la messe, Marie-Thérese Semper âgée de 7 ou 8 ans, allait rituellement à l‘épicerie du quartier s’acheter des bonbons. Ce dimanche, comme d’habitude, malgré le bruit de fusillades au loin dans les rues d’Oran.  En sortant du magasin, elle a buté sur le corps de son père qui se mourait sur le trottoir. Il était venu chercher sa fille, inquiet de la savoir dehors et avait été touché par une balle perdue. L’enfance de Marie-Thérese Semper s’est arrêtée là.

Un officier qui dirigeait une harka avant d’être blessé et évacué raconte la fraternité de combat qui l’unissait à « ses » hommes. Kader Hamoumou évoque l’humiliation d’être à jamais banni de son pays et les humiliations de l’arrivée en France, accueilli à coups de pierres par les dockers de la CGT, parqué pendant des mois dans un camp entouré de barbelés d’où on ne pouvait sortir sans autorisation. Il dit à voix forte qu’il n’a pas honte de ses choix, qu’il n’était pas contre la décolonisation, mais contre les exactions du FLN (En Algérie, selon l’historien G. Manceron, seuls 5% des harkis ont été enrôlés dans des commandos de chasse et beaucoup ont rempli des emplois civils de maçons, cuiniers, jardiniers, etc.). Un combattant de l’armée de libération dit qu’il partage la peine devant les drames affreux qui ont accompagné les combats et qui ont tué beaucoup d’innocents, mais même les plus féroces de ces crimes n’empêchent pas que le grand mouvement de décolonisation qui traversait le monde était une promesse de liberté.

De gauche à droite, Gérard Attali (IPR d’histoire), Améziane Amenna (indépendantiste), Marie-Thérèse Semper (témoin pied-noir). Kader Hamamou (témoin harki). Roger Muglioni (chef de harka), Bernard Cabot pied-noir vivant en Corse

Du FLN, il ne dit rien. Il n’a pas fait la guerre dans leurs rangs et a fui l’Algérie au moment de la décennie noire.  (Je trouve qu’il n’affronte pas les conséquences de la politique du FLN qui a contribué à fabriquer un Etat dont l’identité est religieuse, dans lequel les communautés non musulmanes ne pouvaient pas trouver leur place, mais il a raison d’évoquer la « grande histoire » qui correspond à la flèche du temps). Ces gens ordinaires extraordinaires m’ont beaucoup émue.

Sur les harkis, voir Fatimas Besnaci-Lancou, Benoït Falaise et Gilles Manceron, 2010, Les Harkis. Histoire, mémoire et transmission, Ivry, Les Editions de l’Atelier.

Au musée Fesch d’Ajaccio, le « Maître de la fertilité de l’œuf »

Ajaccio est une ville agréable, un peu moins attachante que Bastia, mais qui possède un musée étonnant pour une île restée longtemps à l’écart d’une accumulation de richesses permettant à des mécènes d’émerger.

Au musée

Dans la chaleur étouffante de la canicule, les touristes avancent lentement le long de la rue Fesch : encore une fois les boutiques, les robes, les maillots de bains! Encore une fois se traîner harassés dans les commerces de souvenirs corses garantis d’Extrême-Orient, traverser la rue brûlante jusqu’à la boutique d’en face. Les conversations se réduisent à des « Vous avez vu cette chaleur ! C’est insupportable. Il n’a jamais fait si chaud ! Ça ne peut pas durer ! ». ».

Au musée Fesch, en revanche, la climatisation fait merveille et à travers les fenêtres tamisées, les silhouettes floues des grands navires qui s’élèvent au-dessus des immeubles retrouvent leur charme.

Les navires depuis la galerie du musée Fesch

Pourtant, il n’y a pas grand monde alors que le musée est un des plus grands de France. La passion – et la situation familiale- de Joseph Fesch, oncle de Napoléon et son aîné de six ans, (1763-1839) lui ont permis d’acquérir quelques milliers de toiles et de sculptures, italiennes pour l’essentiel. Joseph Fesch, chassé de Corse par les paolistes, était entré dans l’intendance militaire de l’armée d’Italie comme garde magasin, puis a été bientôt nommé commissaire des guerres par son neveu Bonaparte. Chaque armistice s’accompagne de lourdes contributions de guerre en argent ou en nature. Et c’est le commencement d’une fortune qui lui permet d’acquérir un hôtel particulier à Paris construit par Nicolas Ledoux et surtout d’amasser une prodigieuse quantité d’œuvres d’art. Par ailleurs, le cardinal s’est offert une fin paisible en défendant le pape contre son neveu.

Château de Fontainebleau. Portrait du cardinal Fesch

Le musée est connu pour ses primitifs italiens auxquels le cardinal s’est intéressé bien avant que ces peintres soient à la mode. Même si la collection a été largement dispersée après sa mort, il reste des merveilles du temps où la peinture ne se voulait pas encore le miroir de l’homme :

Mariotto di Nardo. La Pentecôte. Détail

J’aime ces personnages encore raides, ces tableaux où la géométrie des mains dit plus que l’expression des visages,

Niccolo de Tomasso. Mariage mystique de sainte Catherine entre saint Jean-Baptiste et saint Dominique (détail)

J’aime l’impression d’un écart qui se réduit entre le réel et sa représentation jusqu’aux lignes souples de Giovanni Bellini et de Botticelli.

Bellini. Vierge à l’enfant
Botticelli. Vierge à l’enfant soutenu par un ange. Détail

Maintenant, nous déambulons au milieu d’une enfilade de vierges à l’enfant. La thématique monotone de l’art chrétien du 17e me fatigue aujourd’hui, la douceur des visages de mères inclinés vers des bébés, sans parler des têtes de vieillards, apôtres, philosophes, évangélistes… se ressemblant toutes.

Et cette rhétorique pieuse qui souligne les leçons édifiantes par de grands gestes !

Index didactique si le fidèle est distrait

Enfin, j’arrive à un tableau un tableau qui m’arrache à l’art avec un grand A. Je ne sais plus s’il est bien ou mal peint. Je n’ai plus de repères tant il refuse l’art installé. Il néglige les conventions formelles (chromatisme sans nuance, formes aplaties, contre-plongée sans arrière-plan, composition symétrique) et surtout, il s’oppose aux sujets de l’époque.

L’Inappétence de la chouette ou La Tentation de la chouette

Deux groupes entourent une chouette perchée sur le rebord d’une assiette : à gauche, un chien monté sur une chaise lui tend peut-être de la viande piquée au bout d’une petite broche ; à droite, un chat, lui aussi juché sur une chaise qui sert d’escabeau branlant, rivalise avec le chien en offrant du pain ; en dessous, un oiseau se charge d’un verre de vin. Les têtes et les corps des animaux sont réalistes, bien que les pattes soient humanisées, ce qui leur permet de tenir fermement les fourches. D’autre animaux ont un rôle mystérieux. Un lapin contrôle les mouvements du chien à l’aide d’une corde et une sorte de lézard dirige l’oiseau, lui aussi entravé par une corde. Dans un coin, un autre lapin et une oie sont habillés. Quelles que soient les espèces, les animaux ont un air de famille. Leurs yeux fardés et leurs dos cerclés de noir unifient la composition.

Plus bas, trois nabots difformes. Sont-ils les ordonnateurs d’une cérémonie sacrilège d’offrande de nourriture ? Le nain de gauche menace le chien d’un balai. Les animaux ouvrent le bec ou la gueule pour haranguer la chouette, ou pour vanter la qualité des mets proposés.

L’Inappétence de la chouette

Et la chouette, bien au centre de la composition, la seule de face, qui nous regarde ? Elle n’est ni gaie, ni triste. Impavide.

J’approche :   c’est une œuvre du « Maître de la fertilité de l’œuf ». Cette désignation saugrenue réjouit, mais n’éclaire rien. Ce n’est pas une identité et il n’y a semble-t-il pas d’œufs dans l’œuvre exposée à Ajaccio.

Le message se dérobe. Tant de détails sont incompréhensibles : les deux groupes de tentateurs sont-ils complémentaires ou s’affrontent-ils et dans quel but ? Cette chouette qui ne succombe pas à la tentation, est-elle une incarnation de la sagesse, comme le voudrait son statut d’attribut d’Athéna ? L’oiseau est-il un précurseur d’une écologie radicale plaidant pour la sobriété ? Et pourquoi pas une incarnation déchristianisée et blasphématoire du Christ repoussant les offres du malin ?

Le secourable téléphone n’est pas d’un grand secours. Les historiens d’art ont souligné des affinités entre Jérôme Bosch, Brueghel, Pieter van Laer dit le Bamboche et ce peintre inconnu, leur héritier tardif, qui viendrait de Bologne. On lui attribue une quarantaine de tableaux loufoques dont la stylisation m’évoque les images de fêtes foraines, les premiers dessins animés ou les automates que l’on offre aux enfants.

J’ai eu beau essayer de l’écrire, l’image résiste aux mots. Elle est d’une efficacité symbolique redoutable au-delà de ce que je crois qu’elle « veut dire ». Comme dans un rêve, j’en éprouve immédiatement la force.

Bibliographie

Lyevins, Verdot et Bégat, 1842, Fastes de la légion d’honneur. Biographie de tous les décorés  […] tome 2,https://www.google.com/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=&ved=2ahUKEwi5l9qNsN35AhWahM4BHX4HC1MQFnoECBMQAQ&url=https%3A%2F%2Fgallica.bnf.fr%2Fark%3A%2F12148%2Fbpt6k39277w.texteImage&usg=AOvVaw1neuf08i_DRI_sVe47LJhX

Sur une œuvre du même peintre conservée à Dôle :

A Porto-Vecchio

Nous voici à nouveau dans la splendeur du golfe de Porto-Vecchio. Au soleil levant, le bonheur est de nager dans une mer chaude en remontant le courant pendant une heure, de passer sous une falaise de granite rose avant de faire demi-tour et de se laisser porter par le flot qui a cet endroit à la puissance d’un fleuve. Nager, c’est se vider l’esprit. De temps en temps, je chantonne une chanson russe que je n’arrive pas à mémoriser. Je dois la chanter sans sauter de mots, sous peine d’oublier la suite. « Plaine, plaine russe. Brille la lune ou tombe la neige… ». Aucun rapport avec la chaleur qui monte, ou avec le paysage marin et le ciel incroyablement bleu, mais le chant rythme la nage et élimine toute pensée parasite !

Malheureusement, s’élève en même temps le bruit des scooters de mer qui signale leur présence avant même que je les aperçoive sur la rive d’en face, une, deux, trois, quatre. Comment peut-on tolérer un loisir aussi bruyant ? Pourquoi une poignée d’amateurs de vitesse a-t-elle le droit d’abîmer la paix de centaines de baigneurs matinaux ?

Retour à la plage de Benedettu où la troupe des adeptes de l’aquagym est en train d’arriver. Il est temps de repartir. L’homme au chien s’est installé à l’ombre des pins. J’entends tous les jours des bribes d’opéra baroque quand je passe près de son siège. Nous nous saluons et nous nous quittons comme tous les jours, soucieux de ne pas empiéter sur la tranquillité de l’autre.

Benedettu. Le belvédère de l’homme au chien

De l’autre côté de la route, le marais, chaque année moins étendu. Est-ce dû à la sécheresse ou à l’avidité des propriétaires de restaurants, soucieux d’agrandir leurs parkings ?

Benedettu. Le marais

La Citoyenneté au 21e siècle

A l’Assemblée Nationale, les députés s’étripent et des amis qui ont voté Nupes m’écrivent qu’ils se réjouissent de retrouver une assemblée vivante. L’Assemblée a été pendant quelques jours un champ de bataille où les porteurs de Tshirts ont défié les porteurs de costumes, où un Républicain a demandé l’interdiction des tenues négligées, ce qui a aussitôt entraîné une demande d’interdiction des costumes hors de prix des bourgeois arrogants supposés insulter les citoyens payés au smic. Les députés qui s’habillent comme le peuple prétendent être les seuls à parler en son nom. Les vêtements de la révolte sont une vieille tradition depuis les Sans-Culottes jusqu’aux Gilets jaunes et la presse fait monter la mayonnaise en évoquant complaisamment ces combats qui n’ont aucune incidence sur les décisions à prendre et sont plus faciles à chroniquer que les arguments pour bloquer ou compenser le prix du fuel ou pour comparer les effets attendus de la hausse du Smic ou de l’octroi de primes.

Pendant ce temps, nous sommes allés à la réunion informelle proposée par le maire de Porto-Vecchio en réponse aux demandes d’habitants de Benciugnu. La Trinité qui était un hameau agricole est devenue un quartier de Porto Vecchio sans que la montée vers les habitations de la crête ait été élargie.  Dans la route étroite et sinueuse, il n’y a pas de trottoirs. Les automobilistes ont du mal à se croiser. Par endroits, les piétons doivent sauter dans le fossé si une voiture arrive rapidement, et c’est miracle qu’il n’y ait pas davantage d’accidents. Et puis, il n’y a pas de places de parking.

– On est des gens modérés, dit le leader des protestataires, mais cela fait bien vingt ans qu’on demande l’élargissement de la route. On s’est dit « on ne va quand même pas être obligés de bloquer la Nationale pour qu’on nous entende. »

– Vous avez bien fait, dit le maire. Je suis venu pour entendre ; il vaut mieux se parler entre gens de bonne volonté que tout bloquer. Nous allons faire un projet d’aménagement progressif. Mais il va falloir un peu de patience. On ne peut pas tout régler comme ça d’un coup de baguette magique. Les dossiers ne sont pas finalisés. Les expropriations, ça prend du temps et il n’y a pas de crédits.

Monsieur le Maire. Je suis assez vieux pour savoir que les crédits ont été votés, et même trois fois. Il faudra quand même nous expliquer où ils ont disparu.

– Allez demander à nos prédécesseurs ! On ne peut pas nous faire porter des responsabilités qui ne sont pas les nôtres.

– Et puis, il y a des gens qui font encore du bruit à trois heures du matin, pendant que d’autres se lèvent à cinq heures.

Que voulez-vous ? Les touristes, nous en vivons tous. On peut mettre un panneau si vous voulez…

Les gens d’en-bas s’énervent contre les poubelles.

Les conteneurs ont été installés juste à côté de la chapelle Sainte-Lucie. Franchement, c’est pas beau ce tournant avec les bacs qui débordent ! Et quand même, une chapelle, c’est un lieu de culte.

Je vous rappelle que les conteneurs ont été déplacés à votre demande, madame.

– Ils étaient trop près de ma maison et quand le vent soufflait, les papiers venaient dans mon jardin, sans oublier les moteurs des voitures, le bruit des bouteilles qu’on jetait au milieu de la nuit…

Votre voisin nous disait la même chose… La chapelle et sa petite placette sont un compromis, parce que Dieu ne proteste pas.

La réunion s’achève. La secrétaire s’arrête pour répondre aux dernières récriminations.

Il faudrait ramasser plus souvent !

– Ah ! ça ce n’est pas nous. C’est du ressort de l’inter-collectivité.

Alors à quoi bon débattre, si les décisions se prennent ailleurs ? Et c’est aussi à l’inter-collectivité qu’il faut dire de nettoyer un peu plus soigneusement ce qui reste sur place ?

Non ça c’est le travail de la mairie. On a mis deux personnes, mais nous n’avons pas de solution miracle. Les gens sont sales. A peine, l’emplacement nettoyé, on vient déposer en douce, qui un matelas, qui sa cuisinière, vous le savez mieux que moi.

Je trouve quand même que ces deux instances sont un bon exemple des absurdités administratives françaises. Pour ne pas se heurter aux citoyens qui refusaient de voir leurs communes disparaître quelle que soit leur taille, tout en rationalisant un peu la gestion des ressources, on a ajouté l’échelon inter-communal à l’échelon communal. Mais il semble que le découpage des compétences soit délicat : pourquoi n’a-t-on pas transféré l’ensemble du problème des déchets au groupement de communes ? Un seul service aurait permis une coordination du travail… et je suis persuadée que ce doublon entraîne aussi une multiplication des fonctionnaires.

Décidément, on s’amuse autant à l’échelon local qu’à l’Assemblée Nationale !