Au Marais, dans l’hôtel de Beauvais

Situé dans la jolie rue François Miron, l’Hôtel de Beauvais est un chef d’œuvre de l’architecture du 17e siècle. Rénové depuis quelques années, il abrite depuis 2004 la Cour administrative d’appel de Paris. Le lieu n’est théoriquement pas accessible, mais des visites sont organisées par les savants conférenciers de l’Association pour la sauvegarde et la mise en valeur du Paris historique qui se font un plaisir de montrer le bâtiment tout en rappelant son origine scabreuse.

L’Hôtel de Beauvais a tout pour séduire les piétons de Paris. Sa beauté bien sûr, mais aussi l’ascension sociale surprenante de celle qui l’a fait édifier. On peut se faire une idée de sa vie grâce à Jules Cousin « L’Hôtel de Beauvais, rue Saint-Antoine » (1864. Extrait de la Revue universelle des arts.», Bruxelles, Mertens et fils,)

L’ascension de Catherine Bélier

Catherine Bélier (ou Bellier), dite Cateau-la-borgnesse parce qu’elle était borgne ou parce qu’elle souffrait de strabisme, fille d’un fripier, épouse en 1634 le marchand de rubans Pierre Beauvais, deviendra baronne, se fera construire un palais et ce, dans la société de caste du 17ème siècle où pareille ascension sociale paraît improbable.

Vers 1650, Catherine Bélier est la femme de chambre d’Anne d’Autriche, chargée en particulier de la purger (ce qui à l’époque est à la fois fréquent et douloureux puisqu’il faut introduire un clystère dans un derrière). Son toucher délicat et sa propreté font merveille. Une relation étroite se noue entre la reine et sa femme de chambre. Elle est évoquée dans des stances obscènes :

STANCES A MADAME DE B*** SUR SON ADRESSE A DONNER DES LAVEMENTS

Vous qu’on ne peut assez louer
Et que le Ciel voulut douer
De vertus, d’appas et d’adresse,
Que votre sort me semble doux.
Voyant qu’une grande princesse
Ne saurait se passer de vous.

Il faut bien que dans ses besoins
Elle ait éprouvé que vos soins
luy sont tout à fait nécessaires,
Puisqu’on tient même pour certain
Qu’elle ne fait point ses affaires.
Que quand vous y mettez la main.

Par là vous estes bien en cour,
C’est ce qui fait que chaque jour
La Reine vous reçoit au Louvre.
Et qu’un chacun estant couché,
Fort souvent elle vous découvre
Ce qu’elle tient de plus caché.

Dans cet employ qui vous plaît tant,
Votre esprit seroit plus content,
Si ce n’estait qu’il appréhende
Parmy les soins que vous prenez
Que sur l’heure elle ne vous rende
Ce que parfois vous luy donnez.

Ne vous tourmentez qu’à propos,
Et pour vivre plus en repos,
Mettez toute crainte en arrière,
Puisque si l’objet de vos soins
Vous tourne parfois le derrière,
Il ne vous en aime pas moins.

Vous devez pourtant redouter
Qu’une autre pour vous supplanter
Ne vous dresse enfin quelque piège,
Car les esprits seront jaloux
Qu’une Reine vous offre un siège
Lorsqu’elle vous voit à genoux.

Suitte du nouveau recueil de plusieurs et diverses pièces galantes de ce temps, mdci.xv, citée par Jules Cousin (1864 :6)

Portrait présumé de Catherine Bélier

Catherine Bélier a sûrement des qualités qui en font une confidente appréciée. Bien qu’elle soit déjà âgée, laide, peut-être borgne, ou justement parce qu’elle est âgée, laide, borgne et ne risque pas de séduire le prince, Anne d’Autriche s’adresse à elle pour initier son fils à l’amour : Louis se fait grand et on ne lui connaît pas d’activité sexuelle… La régente a de quoi s’inquiéter car elle a l’expérience de son mari si peu attiré par les femmes qu’il lui a fallu vingt-deux ans pour concevoir un fils. En 1654, Anne d’Autriche demande donc à sa confidente de lui prodiguer quelques leçons. On imagine les promesses échangées avec la reine :

– Je suis toute à Votre Majesté et je tirerai bien volontiers Votre Majesté d’embarras

– Faites et vous assurez la couronne. La France saura se montrer reconnaissante

–  Votre Majesté agit sagement en s’adressant à une vilaine crapaude comme moi. Il n’y a pas de risque que son fils tombe amoureux d’une femme de quarante ans dont les yeux ne sont même pas capables de regarder du même côté, mais j’ai la main douce et je mettrai du cœur à l’ouvrage.

Puis Catherine Bélier s’assure en deux phrases de la complaisance de son mari.

– Il s’agit de sauver l’Etat !

– Et mon honneur, Madame ?

– Si vous voulez bien ne pas vous alarmer, il y a de l’argent à gagner. Et un titre de baron.

Cela a suffi sans doute. Catherine Bélier se glisse dans la chambre du jeune Louis. Avant que le jour ne se lève, Cateau et Louis se sont embrassés, caressés, mordillés, chevauchés car l’élève se révèle fort intéressé aux jeux de l’amour. Catherine peut rassurer la reine qui tient ses promesses. Pierre Beauvais devient conseiller du roi et baron. Grâce à une forte somme d’argent, sa femme achète ce qui deviendra l’hôtel de Beauvais sur  la Grande rue traversière de Paris qui va d’est en Ouest, la rue Saint-Antoine. (Plus récemment, la portion sur laquelle s’élève l’hôtel a été renommée rue François-Miron). Les travaux commencent en 1656. Madame la baronne demande et obtient gratuitement des pierres primitivement destinées au Louvre et qui atterrissent sur le chantier de l’hôtel de Beauvais.

Par manque de place, l’architecte Lepautre n’a pas bâti le corps principal entre cour et jardin, comme il était d’usage sous Louis XIV. La façade surplombe la rue. C’est une façade  classique qui n’a de remarquable qu’un balcon à encorbellement, ornement rare à l’époque.

Par Antoine Lepautre Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=11552636; voir Blondel, Jacques-François, 1652, L’Architecture française, t.2, 121.

Au rez-de-chaussée. Encadrant la porte d’entrée sur la rue, on trouve quatre arcades. Cateau est madame la baronne, mais elle a le sens des affaires. Elle fait construire des boutiques pour les louer à des artisans. C’est un scandale  pour un « vrai » noble qui vit des revenus de ses domaines et qui oublie que son  merveilleux désintéressement n’est possible que parce qu’il pressure ses manants ! (Il faudra plus d’un siècle pour que le duc d’Orléans, très endetté, se lance à son tour dans la location des rez-de-chaussée du Palais Royal).

Quand, le 26 août 1660, Paris oublie la Fronde pour fêter le mariage de Louis XIV avec Marie Thérèse par un beau cortège qui va de la place du Trône (aujourd’hui place de la Nation) au Louvre, Catherine  Bélier est autorisée à convier la crème de la cour à voir passer le défilé depuis le balcon principal de l’hôtel de Beauvais (On se rappelle que le balcon donnait sur la rue). Anne d’Autriche, la reine d’Angleterre et sa fille, Mazarin, Turenne et d’autres dignitaires sont là. Catherine-Henriette Bellier a soin de se tenir un peu en arrière et de se contenter de jouir de l’honneur que la présence de tous ces grands personnages fait à sa maison.

La fortune de la baronne de Beauvais se poursuit. Elle fait construire un second hôtel pour son fils qui é été élevé avec le roi à l’indignation perceptible de Saint-Simon qui concède toutefois que le capitaine se souvient de la distance infranchissable qui sépare un homme de peu d’un seigneur authentique :

Son fils, qui s’était fait appeler le baron de Beauvais, avait la capitainerie des plaines d’autour de Paris Il avait été élevé, au subalterne près, avec le roi ; il avait été de ses ballets et de ses parties, et, galant, hardi, bien fait, soutenu par sa mère et par un goût personnel du roi, il avait tenu son coin, mêlé à l’élite de la cour et depuis traité du roi toute sa vie avec une distinction qui le faisait craindre et rechercher. Il était fin courtisan et gâté, mais ami à rompre des lances auprès du roi avec succès, et ennemi de même; d’ailleurs honnête homme, et toutefois respectueux avec les seigneurs. Je l’ai vu encore donner les modes (1.124)

La Bruyère raille peut-être sous les traits d’Ergaste  sa « faim insatiable d’avoir et de posséder ». Trait de famille, semble-t-il.

Louis XIV n’avait pas gardé un mauvais souvenir de son initiatrice à qui il rend visite quand il passe dans le quartier ; elle gardera aussi le privilège d’assister à son lever. Cateau, malgré son visage bouffi, son nez épaté, ses grosses lèvres, son œil borgne, devait évidemment avoir des talents capables de faire plaisir à un homme. Il semble de surcroit qu’elle n’était pas sotte et toute sa vie montre combien elle aimait avidement les plaisirs de ce bas monde ce qui en faisait sûrement une personne réjouisssante. De l’aveu de saint-Simon qui n’est pas connu pour son esprit charitable, c’est « une « créature de beaucoup d’esprit, d’une grande intrigue, fort audacieuse, qui eut le grappin sur la reine-mère, et qui était plus que galante… »2.  Mémoires ch. 7 tome 1 p. 69

Je l’ai encore vue vieille, chassieuse et borgnesse, à la toilette de Mme la dauphine de Bavière où toute la cour lui faisait merveilles, parce que de temps en temps elle venait à Versailles, où elle causait toujours avec le roi en particulier, qui avait conservé beaucoup de considération pour elle. »

Le dénouement est moins joyeux. Madame de Beauvais, ruinée par le goût du jeu et par de jeunes amants dispendieux, meurt à 76 ans à Arrou en Eure-et-Loir. En fin de compte, elle avait peu résidé dans son bel hôtel, car le Marais était passé de mode.

On retrouve en 1755 l’Hôtel de Beauvais lorsqu’il est loué au comte d’Eyck, ambassadeur du duc de Bavière, qui le transforme en tripot, ce qui est parfaitement légal vu le privilège d’extraterritorialité dont jouit monsieur l’Ambassadeur. En novembre 1763, le comte, et sa femme qui aime jouer du clavecin, accueillent pendant cinq mois Wolfgang Mozart âgé de 7 ans, et sa sœur Marie-Anna qui a dix ans. Les Mozart ont peut-être habité le deuxième étage et en tout cas, ils ont joué dans cet hôtel.

En 1943, la mairie de Paris achète l’hôtel une bouchée de pain à la famille juive Simon, après la déportation du fils de la famille. Dans l’après-guerre, l’hôtel devient un immeuble de logements locatifs. C’est un bâtiment défiguré que la municipalité veut faire démolir avant de se raviser. Après sa rénovation en 2004 il accueille la Cour administrative d’appel de Paris.

Le palais baroque de l’architecte Lepautre

La façade de la rue est assez classique. L’intérieur du bâtiment est totalement séduisant.

Hôtel de Beauvais. La cour depuis le péristyle

L’architecte Lepautre pour s’adapter au manque d’espace a dû renoncer aux symétries classiques. Il a dessiné une cour en forme de triangle arrondi en son sommet, à laquelle on accède par un péristyle orné de colonnes. Le lieu est à la fois clos et ouvert. Le mur du fond est encadré par de vastes fenêtres de forme concave et ceux qui ont décrit cour et péristyle ont comparé l’ensemble à une scène de théâtre :

De l’entrée de ce péristyle, la perspective de la cour produit un effet surprenant. Encadrée par les lignes sévères du porche et favorisée par le demi-jour de cette espèce d’avant-scène, cette décoration théâtrale étonne et séduit le regard ; elle se détache, prend du fond, comme une vue d’optique parfaitement à son point.

L’ornementation et tout aussi remarquable avec des colonnes, des sculptures, et  une frise où alternent de nobles lions bien classiques et des têtes de béliers qui semblent une allusion au patronyme de Catherine Bellier.

Les mascarons de la cour seraient des portraits : à côté de la vilaine face de Catherine Bélier figurerait  la tête distinguée de la reine-mère, sa protectrice.

Les décors intérieurs ont disparu. L’appartement principal du premier étage, donnant sur la rue, est occupé par la grande salle du tribunal qu’un président, épris d’art moderne a fait décorer par Bernard Pifarretti.

On voit encore deux beaux escaliers, le premier, monumental à souhait ; le second,  mon favori, un escalier ovale à vis et rampe en fer forgé.

Inattendues, les superbes caves gothiques sur lesquelles repose le fond de la cour subsistent intactes. Elles appartenaient à une maison de l’abbaye de Chaalis qui y stockait des denrées alimentaires.

 

Les habitants des demeures ordinaires sont oubliés et disparaissent de nos mémoires. Il en va autrement des habitants des palais. Parce qu’un guide et quelques documents trouvés sur internet m’ont restitué un peu du passé des fondateurs du bel hôtel de Beauvais, j’ajoute désormais au plaisir de le contempler, le plaisir du roman de la vie de Cateau, faite baronne pour avoir su purger la reine-mère et dépuceler son fils.

 

Vue sur Paris depuis la préfecture du 17 boulevard Morland

La lumière d’automne était encore un peu brumeuse, mais si douce. Profitant de la Journée du Patrimoine, ils voulaient visiter l’Antenne Sully-Morland ; la préfecture avait été vendue par la ville et il fallait se dépêcher avant qu’elle ne devienne inaccessible.

Au 15ème étage, une terrasse faisait le tour du bâtiment. L’air était frisquet, mais il n’y avait presque pas de vent.

De là-haut, Paris était d’abord une harmonie de couleurs, taches horizontales des toits couleur de plomb ou gris tourterelle, teintes pâles de quelques façades, puis on repérait le rythme des fenêtres. On était trop haut pour voir la vie des gens et c’était comme si la ville immense était vide, comme s’il y avait seulement une étendue paisible d’immeubles sans habitants, sans histoires, sans paroles.

Du côté de l’Ile de la Cité, le regard suivait la diagonale de la Seine coupée par deux ponts, et la rue noire qui creuse entre les immeubles de l’Ile Saint Louis. Les arbres verts. On ne savait pas qu’il y en avait autant, qu’ils étaient aussi touffus. Au milieu la forme rassurante de Notre-Dame.

Préfecture Morland vers ND

préfecture Morland vers ïle de la cité

Quelques pas : les paroles échangées viraient à l’énumération de monuments : « là-bas, c’est la colline du Sacré Cœur. Oh ! Tu as vu le bariolage de Beaubourg… Un monument comme ça c’est bien, mais on n’aimerait pas qu’il y en ait partout. »

Préfecture Morland vers Beaubourg

Puis on allait vers l’Est, du côté de la Bibliothèque François Mitterrand et du grand incinérateur d’Ivry, et on comprenait que la coupure entre Paris et la banlieue n’avait plus de sens, que le périphérique avait cessé depuis longtemps d’emprisonner la capitale. Les gros panaches de fumée de l’incinérateur évoluaient librement dans le ciel et se perdaient dans les nuages. Les gens disent alternativement que ces fumées sont de l’inoffensive vapeur d’eau ou du poison, mais toi tu ne savais quoi en penser.

Préfecture Morland vers la BNF

Que deviendra le bâtiment à présent que la préfecture a déménagé ? Le promoteur Emerige que je ne connaissais pas, a séduit la municipalité lors de l’appel à projet « Réinventer Paris » avec des mots-clés dans l’air du temps comme « mixité », si séduisants pour les pouvoirs publics. « Morland Mixité Capitale » promet de faire coexister auberge de jeunesse, crèche, logements sociaux et… hôtel cinq étoiles, on ajoute un zest d’écologie avec de l’agriculture urbaine. Ce sera peut-être très bien, mais pour le moment, je suis un peu inquiète. J’espère que le sublime 15eme étage ne sera pas récupéré pour les seuls 147 privilégiés de l’hôtel de luxe.

Marchés de Paris

Chaque secteur de Paris a le sien. Le plus célèbre est le marché d’Aligre qui a encore la réputation d’être le moins cher de Paris, bien qu’il y ait à présent trois marchés sous un même nom : une rue où les vendeurs vendent à bas prix des légumes qui ne sont pas toujours de la première fraîcheur ; une fripe sur la place ;  enfin, une halle réservée aux commerces de luxe qui s’adresse aux bobos, à présent les plus nombreux dans le quartier. C’est aussi aux bobos que sont destinés les cafés branchés et les « petits restos sympas » des rues avoisinantes.

Il m’arrive de pousser jusqu’au marché couvert de La Chapelle, mais c’est pour le plaisir de l’exploration, pour les odeurs exotiques et les habits multicolores des clientes.

D’habitude, comme tout Parisien qui se respecte je suis fidèle au marché de mon quartier. Le mien a lieu deux fois par semaine, le mercredi et le samedi matin, sur le Cours de Vincennes entre le boulevard de Picpus et la porte de Vincennes. C’est un marché de plein vent que protège à peine un toit de lattes que l’on enroule à la fin de la matinée.

Traiteurs. Au bonheur des paresseux

Près des colonnes de la barrière du Trône, des traiteurs permettent de bien vivre sans rien cuisiner. Le Bar à harengs propose des harengs marinés à toutes les sauces, depuis la simple crème, jusqu’aux marinades sucrées au miel ou aux betteraves. Pour ceux qui n’ont pas la nostalgie de la Pologne, voici les Libanais avec leurs samboussik à la viande, leurs falafels, hoummos, taboulé libanais, feuilletés au fromage et aux épinards. Le pain pita est donné avec un sourire. De retour, on mettra tout dans des bols et on laissera les invités remplir leur assiette à leur guise. On ne se lèvera que pour le café.

A deux pas, chez Naouri, on trouve des olives qui viennent de toute la Méditerranée, des taramas sans colorants, des artichauts à la provençale, une tapenade aux artichauts qui ferait renoncer les plus vertueux à toute cure d’amaigrissement et bien sûr tous les fruits secs. Ce mercredi, la vendeuse est seule et comme il est 8 heures, elle a le temps de bavarder. Elle me raconte comment elle est passée du statut d’enfant à qui on offrait de l’angélique ou des dattes à celui de vendeuse.

Naouri. Marché Nation

Chez le traiteur asiatique, les bobos se fournissent en bobuns frais. Ceux du cours de Vincennes ont un bon équilibre entre herbes, légumes et vermicelles. Un peu plus loin les gâteaux, les fromages, les pizzas, les raviolis du Portugais.

Une halte chez les marchands de fromages et chez le marchand d’œufs qui me donne des nouvelles de son petit-fils. Inutile d’aller au marché quand on n’aime pas les gens. Avec les commerçants, j’échange des petits bouts de vie. Si je m’absente, ils me diront en me revoyant. « On était inquiets ». Je sais ce que font leurs enfants, où ils partent en vacances… Je connais leurs opinions sur la maire de Paris, sur les plans anti-voitures (ils sont contre), sur les élections…

Abondance

Je vais surtout au marché pour « mon » maraicher. Je ne fréquente pas les revendeurs-bio, très chers, je m’en tiens à Martinet, un producteur de Picardie, qui use très modérément des pesticides. Son étal est d’abord un régal pour les yeux. Le matin, les vendeurs disparaissent derrière des montagnes de brocolis, des carottes allongées en piles, une muraille de salades…. C’est là que Sophie m’a appris le goût de la Bérénice, de la Grenobloise, de la Trévise d’hiver. A midi, tout est parti ! En hiver, les maraîchers vendent aussi des endives de pleine terre et ils réconcilieraient n’importe qui avec leurs betteraves. Au printemps, les asperges sont les meilleures du marché… En été, c’est la fête des tomates camparis, des haricots verts que j’accepte de payer cher, tellement ils sont savoureux.

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Un autre must, c’est la poissonnerie Anthony Marée. On se lève tôt pour arriver avant la cohue. Aujourd’hui, weekend du 14 juillet, il n’y a pas grand monde dans le quartier, mais il faut quand-même attendre pour être servi par Riri. On écoute vaguement les voix qui se répondent comme dans une fugue. D’abord, le baryton d’un poissonnier : « Les soles, les soles… la moule de Bouchot » ; puis le contre-sujet exposé d’une voix aiguë par la fruitière : « Framboises toutes fraîches. Deux paniers. 4 euros. »

Riri. Anthony Marée

 

Et puisque c’est mon tour.

Alors vos soles ? Vous me les videz n’est-ce pas ?

– Bien sûr. Et voici du persil avec les compliments du poissonnier en plus.

On vient aussi de tout Paris pour Klein, sa charcuterie maison, son saumon, sa choucroute jamais aigre. Hélas, Klein est en vacances. Et je ne rencontrerai pas davantage, le fleuriste philosophe, installé presqu’en face de la rue Marsoulan avec qui il m’arrive de refaire le monde.

Pourtant, il y a moins de monde dans les marchés. Les femmes n’ont plus le temps, sauf le weekend. Les jeunes n’ont plus envie d’éplucher les légumes et préfèrent sortir des barquettes du congélateur. Pourvu que cette désaffection ne se prolonge pas, pourvu que les marchands d’habits ne prennent pas la place des commerces de bouche. S’ils vendent moins, ceux-ci fermeront et les Parisiens se désoleront d’avoir perdu l’âme de leur quartier, sans voir que ce départ est l’aboutissement de leur addiction aux supermarchés.

Trop chaud

On se levait au petit matin. Mais très vite le plaisir de lire, ou d’écrire ou de faire quoi que ce soit s’évaporait et ne restait plus qu’une sensation de chaleur accablante.

Ceux qui pouvaient fermaient les volets, se douchaient et ne bougeaient plus avant le soir. Vers 6 heures, ils regardaient par la fenêtre, se disaient « Encore 5 heures avant la fraîcheur ». Ou bien, ils se réfugiaient dans les supermarchés réfrigérés pour faire d’interminables courses, allaient au cinéma, pataugeaient dans l’eau des fontaines et personne ne trouvait à redire aux jeunes gens en saharienne et en tongs, ou aux filles en jupes très courtes qui s’éclaboussaient en riant.

Même les touristes imaginaient des itinéraires de fontaines. En partant de la place de Concorde, ils offraient à leurs enfants une halte au Grand bassin des Tuileries, une autre

Fontaine. Place de la Concorde

Ils marquaient une pause à la fontaine des Innocents, parce que c’est la plus élégante de Paris et qu’il fallait jeter un oeil sur les sculptures de Jean Goujon.

 

La vraie halte était pour la fontaine Stravinsky près de Beaubourg, qui est si joyeuse, si colorée qu’elle donne de l’énergie aux créatures les plus exténuées !

Fontaine Niki de Saint Phalle et peinture murale Dali

place Stravinsky. Fontaine des automates de Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely

 

 

La fontaine des Innocents n’était pas d’un grand secours, mais personne ne vous interdirait de vous mouiller les pieds dans grand bassin du jardin du Luxembourg. Et on pouvait finir par l’apothéose de la fontaine des Quatre parties du Monde dessinée par Carpeaux pour les jardins de l’Observatoire.

Fontaine des Quatre Nations

Tout près, il y avait des cafés et on entendait les commandes :
– Tu devrais prendre un panaché
– Pour moi un coca bien glacé
Un peu plus tard, elle longeait le banc sur lequel les clochards viennent s’asseoir :
– Vous avez pas un euro ou un ticket restaurant ?
– Désolée pas de monnaie
– Elle pourrait sourire au moins la demoiselle. Ça coûte rien un sourire. Moi aussi j’ai été jeune comme vous.
Et elle aurait honte de ne même pas offrir une bouteille d’eau par une journée aussi étouffante.

Ça clignote dans les têtes, les signaux d’alerte du climat, cette chaleur dès le mois de juin, les orages violents, le contraste trop brutal de jours frais et de brusques remontées de température. Difficile de ne pas prendre au sérieux ceux qui demandent des mesures urgentes pour adapter les villes. Anne Hidalgo, régulièrement accusée de défendre le Paris des bobos, a le mérite de marteler : il y a trop de voitures dans Paris ».

Place Dauphine

 

Le format du blog permet, sans se soucier d’une progression, d’aborder dix sujets à la fois, de les abandonner un temps pour en commencer d’autres, en se disant qu’on va les reprendre un jour, et en laissant le lecteur renouer les fils rompus, ou se perdre comme je le fais à cet instant… car il m’a suffi de tourner brusquement à gauche au lieu de suivre mon chemin et la corde qui tenait le récit du jour s’est dénouée me laissant toute seule sur le Pont Neuf.

Les cerises de Louise Moillon

J’étais partie pour revoir au Louvre les délicieuses cerises de Louise Moillon, une des rares femmes à avoir pu vivre de son art au 17ème. (C’est ici l’occasion de dire que la carte des Amis du Louvre permet d’aller au musée pour une demi-heure, sans avoir à rentabiliser le prix de l’entrée. On s’arrête si un tableau attire le regard, ou on rend visite à une petite toile délaissée et on repart content.)

Louise Moillon. Les cerises

Louise Moillon. Les cerises. Encore un peintre ignoré des visiteurs, même si les critiques d’art la connaissent bien. Dominique Alsina lui a consacré un ouvrage, Louise Moillon. La nature morte au Grand siècle, Faton

Seulement, il faisait beau. Au lieu de poursuivre vers le Louvre, j’ai tourné vers le square du Vert Galant, puis vers la place Dauphine

 

Au milieu de tout et pourtant à l’écart.

La place est au centre de Paris. Des arbres y poussent et on y trouve des bancs et des cafés. Pourtant, le flot des touristes l’évite. En 1968, cependant, tout le monde la connaissait grâce au premier vers de la chanson de Jacques Lanzmann que chantait si bien Dutronc :

Je suis le dauphin de la place Dauphine
Et la place Blanche a mauvaise mine
Les camions sont pleins de lait
Les balayeurs sont pleins de balais
Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille

Je ne résiste pas à recopier la chanson entière qui disait l’atmosphère légère de ces années-là, (mais peut-être que c’est seulement nous qui n’avions jamais sommeil ! Aujourd’hui à leur tour des adolescents noctambules se promènent toute la nuit le long de la Seine en refaisant le monde)

Les travestis vont se raser
Les stripteaseuses sont rhabillées
Les traversins sont écrasés
Les amoureux sont fatigués
Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille

Le café est dans les tasses
Les cafés nettoient leurs glaces
Et sur le boulevard Montparnasse
La gare n’est plus qu’une carcasse
Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille

Les banlieusards sont dans les gares
A la Villette on tranche le lard
Paris by night, regagne les cars
Les boulangers font des bâtards
Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille

La tour Eiffel a froid aux pieds
L’Arc de Triomphe est ranimé
Et l’Obélisque est bien dressé
Entre la nuit et la journée
Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille

Les journaux sont imprimés
Les ouvriers sont déprimés
Les gens se lèvent, ils sont brimés
C’est l’heure où je vais me coucher
Il est cinq heures
Paris se lève
Il est cinq heures
Je n’ai pas sommeil

La place Dauphine n’est pas assez spectaculaire pour les touristes. Au XVIIème siècle, les terrains situés sur cette pointe de l’île de la Cité, alors constituée de trois îlots,  furent confiés à un fidèle du roi Henri IV, Achille Ier de Harlay, premier président à mortier du parlement de Paris. (Je ne sais pas trop ce que c’est qu’un président à mortier. Wikipedia explique qu’il s’agit d’un magistrat qui siège dans une des plus haute cour d’appel, « la Grand’ Chambre » et qui porte un mortier — une toque de velours noir bordée d’or). Achille 1er fut donc chargé de créer une place dans l’esprit des nouvelles places royales. Trente-deux maisons de style identique furent construites et l’endroit fut nommé place Dauphine en l’honneur du futur Louis XIII, alors dauphin. Comme pour la place des Vosges, les demeures étaient en  briques rouges, encadrées de pierres blanches, avec des combles en ardoise. Au rez-de-chaussée, des arcades abritaient des boutiques, puis on pouvait édifier deux étages. Pas plus ! Malheureusement, les immeubles, en l’absence de clause interdisant les modifications, furent transformés par les propriétaires successifs  et aujourd’hui seuls deux sont encore intacts. Ils donnent sur le pont Neuf.

Sur la place, les façades sont irrégulières, et parfois modestes. Les arcades abritent encore un ou deux artisans, une galerie d’art, consacrée aux suprématistes, aux constructivistes russes du XXe siècle et à leurs successeurs, des restaurants. Les avocats du palais de Justice tout proche et les policiers du 36 Quai des Orfèvres viennent y déjeuner. Nous n’avons pas rencontré le restaurant de Maigret, la Brasserie Dauphine (dans le monde réel restaurant des Trois Marches. Il faudra explorer les rues voisines).

Les météorologues ont beau expliquer qu’on ne peut relier un épisode isolé et le réchauffement climatique, il semblait ce jeudi de l’Ascension que le changement était là, que désormais la chaleur serait insupportable dès le printemps, qu’elle serait plus étouffante que l’atmosphère d’un pays du sud sous le soleil d’août. La galerie du XXe siècle était éclairée.  Nous nous sommes approchés pour voir les tableaux. Un homme a surgi et nous a dit, d’entrer. « La galerie est ouverte. J’ai vu que vous regardiez par la fenêtre. Il ne faut pas hésiter ». Nous avons écouté Victor Sfez expliquer qu’à l’âge qu’il avait, il voulait surtout que ses tableaux trouvent un endroit où ils seraient accueillis. « J’ai vu que vous appréciez Roger-François Thépot, sa rigueur et ses couleurs. C’est ça l’important. Pour le prix, on s’arrangera toujours ».  Même si ces histoires de transmission sont aussi des arguments commerciaux, Victor Sfez nous donne l’impression que ce serait bien d’accueillir une gouache chez nous.

Place Dauphine. boutiques

Breton, en raison de sa forme triangulaire, voyait dans la place Dauphine le sexe de Paris : « Il me semble, aujourd’hui, difficile d’admettre que d’autres avant moi, s’aventurant sur la place Dauphine par le Pont-Neuf, n’aient pas été saisis à la gorge à l’aspect de sa conformation triangulaire, d’ailleurs légèrement curviligne, et de la fente qui la bissecte en deux espaces boisés. C’est, à ne pouvoir s’y méprendre, le sexe de Paris qui se dessine sous ces ombrages. »

Ce jeudi de l’Ascension, la place paraissait davantage provinciale que surréaliste et érotique. Les joueurs de pétanque étaient là. La place Dauphine a l’air faite pour eux avec son sol sablonneux et ses marronniers qui protègent du soleil. C’était le tour de l’homme au chapeau. Il a plié les genoux, tendu le bras, il s’est élancé. La boule est montée haut avant de retomber à un centimètre du cochonnet. Le bonheur !

Les boules ; place Dauphine (2)

Il a peut-être expliqué à son partenaire l’art de tenir compte du terrain, du sol encore un peu mouillé par l’orage d’hier. S’il avait lancé la boule si haut, c’est qu’elle ne pouvait pas rouler dans cette terre molle ; ou bien, il a dit simplement « Le point est à moi. La revanche quand tu veux ».

Magdalena Bay. Un tableau de François-Auguste Biard

Vendôme

L’affluence au Louvre n’est pas si grande qu’on le dit : pendant que tout le monde se presse devant la Joconde, la Victoire de Samothrace et la Vénus de Milo, des salles entières sont désertées.

Nous étions deux l’autre jour dans la salle du pavillon Sully consacrée à « L’Idylle et au drame romantique » qui était enfin ouverte. Deux, arrêtées devant le tableau de Biard. Le tableau tenait ses promesses, sans que je sache si j’aimais surtout le thème d’un paysage froid  où la nature écrasait l’homme, ou si j’admirais les moyens techniques du peintre, sa gamme de couleurs totalement inhabituelle, du blanc, du noir, du gris-plomb, du brun, quelques touches de bleu et de vert.

Magdalena-Bay, vue prise de la presqu_île des tombeaux, au nord du Spitzberg; effet d_aurore boréale

Magdalena-Bay, vue prise de la presqu’île des tombeaux, au nord du Spitzberg; effet d’aurore boréale

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A première vue, tout est désert ;  Le seul mouvement dans ce tableau, ce sont les voiles de l’aurore boréale qu’agite un vent échevelé. Leur lumière fantasmagorique éclaire la neige pâle du premier plan et l’on finit par distinguer des formes humaines…, des naufragés sûrement, car des débris de bateau flottent tout près au milieu des glaces. Des corps gisent à terre. Une forme, dont le capuchon dissimule le visage, est assise, tournant le dos au royaume des illusions.

Magdalena Bay (détail)

Des traces de pas traversent le bas du tableau. Est-ce qu’un des survivants du naufrage est parti pour tenter sa chance ? Est-ce l’homme au capuchon, l’homme qui n’a déjà plus de visage, qui a fait un dernier effort avant de revenir se recroqueviller auprès de ses compagnons pour attendre la mort ?

– Et bien, a dit la jeune femme, je n’ai jamais rien vu de pareil »

– Je n’aime pas toute l’œuvre de Biard, mais j’aime ce tableau comme vous. Vous savez, Biard, c’était un peintre-voyageur, au sens où nous parlons à présent d’écrivains voyageurs. Il a accompagné une expédition scientifique au Spitzberg. J’ai été déçue par certaines de ses toiles, mais là, il est impressionnant. Et puis, il montre si bien que nous ne sommes que des ombres fugitives dans ce monde du Nord. »

(J’étais très contente de pouvoir  raconter ce que je savais de Biard et de sa compagne Léonie.)

Nous sommes revenues au tableau. Sans doute, Biard n’a-t-il  pas « inventé » Magdalena Bay à partir de rien. Caspar Friedrich, et plus généralement les paysagistes romantiques du Nord, sont sans doute ses inspirateurs. Dans le récit de leur voyage au Spitzberg, Léonie Biard évoque son passage par Hambourg où sont conservés les plus célèbres tableaux de Friedrich. Elle n’en dit rien, mais ce n’est pas un argument.

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La mer de glace. Olivier Schefer. friedrich_la_mer_de_glace

Pourtant le tableau de Biard ne parle pas le langage du peintre allemand. Celui-ci ordonne très souvent ses paysages si célèbres à partir du regard d’un spectateur. Le Voyageur contemplant une mer de nuages tourne le dos au spectateur pour considérer le monde qui l’environne :

 

Dans le tableau de 1808 intitulé, Le Moine, la nature que peint Friedrich est sans limite. Il n’y a plus de frontière entre le ciel et la terre. Toutefois, la petite silhouette du moine scrute l’immensité. Si fragile soit-elle, elle désire comprendre et c’est sa tâche sur terre.

Dans le tableau de Biard, la vie s’est réfugiée au ciel avec l’aurore boréale. Sur terre, la mort, qui a déjà saisi les compagnons du survivant, cerne son existence. Il est certainement le prochain qui va succomber. Il tourne le dos aux lumières du ciel. Il a renoncé à voir.

Je comprends que le Biard qui a fait enfermer sa femme dans une prison sordide afin de la punir de son amour pour Victor Hugo coexiste avec un peintre intéressant dont la peinture se laisse traverser par le monde qu’il n’a cessé de parcourir.  Avant l’expédition du Spitzberg et de la Laponie, il avait été voir Malte, Chypre, la Syrie, l’Egypte. Trois ans après sa rupture avec Léonie d’Aunet, il part deux ans pour le Brésil, fréquente la cour, se lie d’amitié avec l’empereur Pedro, visite l’Amazonie. Il passe encore par l’Amérique du Nord. Plusieurs de ses toiles dénoncent l’esclavage qu’il a observé de près. Il a aussi participé au mouvement des idées en faveur de l’émancipation des noirs Certes, L’Abolition de l’esclavage dans les colonies françaises en 1848 (1848-1849), son oeuvre la plus célèbre qui figure en quatrième de couverture de bien des livres consacrés à la sortie de l’esclavagisme, est une commande de la seconde République, mais l’engagement a précédé. Biard a peint des 1835 un Marché aux esclaves qui dénonce les horreurs de la traite.

– Je suis architecte, m’a dit, la jeune femme. Je ne vis pas encore de mon métier, mais je ne me plains pas. Je travaille à l’accueil au Louvre à côté de tous ces chefs d’œuvre qui sont à ma disposition pendant des heures de liberté. C’est presque comme si je vivais de l’art.

Au pavillon Sully du Louvre

Par les fenêtres du second étage

Le hasard a récemment fait se croiser la grande actualité politique et ma petite enquête personnelle sur le couple Biard. Je suis allée au Louvre il y a quelques jours pour voir l’original d’une vue du Spitzberg qui me semblait remarquable à en juger par les reproductions disponibles sur le net (Magdalena-Bay, vue prise de la presqu’île des tombeaux, au nord du Spitzberg ; effet d’aurore boréale). Malheureusement, la salle 66 du pavillon Sully où se trouve le tableau était fermée. Déçue, j’allais d’un endroit à l’autre ne m’arrêtant que lorsqu’un tableau accrochait mon regard pour découvrir de qui il s’agissait. J’errais donc au second étage, lorsque je suis arrivée dans une salle où le Louvre représentait son histoire et ses missions. Il y avait là une petite toile… de Biard, une scène de genre où des gardiens en uniforme rouge essaient d’évacuer la foule à l’heure de la fermeture  du musée ? La toile est assez médiocre, et Biard paraît un peu déconcertant à changer tout le temps de style. On dirait qu’il ne croit pas à ce qu’il fait, mais j’étais venue pour lui et cette coïncidence m’a rendu ma bonne humeur.

Visite au Louvre. François Biard

Quatre heures au Salon (Le salon de  1846 dans la Grande Galerie)

Puisque j’étais là, je me suis approchée des grandes fenêtres : d’un côté, la Pyramide, le Carrousel et au-delà la verdure sombre des Tuileries.

Louvre. Côté Tuileries. Pyramide de Pei

De l’autre côté de la galerie, la Cour carrée dont le pavillon Sully forme le quatrième mur. Lorsqu’on regarde cette cour d’en haut, on ne voit plus vraiment qu’elle est composite, bien que chacun des rois qui ont participé à la construction ait infléchi le projet initial. Il reste le plaisir d’un espace gigantesque et clairement ordonné qui accentue l’impression de petitesse des visiteurs et le côté erratique de leurs déplacements.

Louvre. La cour carrée

La fête de Macron au Louvre

J’étais en avance sur le rendez-vous qu’Emmanuel Macron avait fixé pour fêter sa victoire. Aucune analogie, évidemment, mais le plaisir d’une nouvelle coïncidence : au moment, où je m’intéresse au Louvre comme lieu symbolisant une unité fabriquée à partir de morceaux divers d’architecture, le nouveau président choisissait cet espace pour célébrer sa victoire.

J’ai regardé à la télévision une partie de la cérémonie. Il y avait une telle accumulation de symboles que j’ai eu un vague sentiment d’indigestion, mais je n’étais pas mécontente d’assister à une fête solennelle qui faisait appel à la grande histoire. C’est d’ailleurs ainsi depuis le début du mouvement En Marche, dont je m’étonne qu’on n’ait pas davantage souligné que son nom venait du Livre V des Contemplations de Victor Hugo, manifeste politique autant qu’effort pour surmonter la mort de sa fille.

On dit qu’Emmanuel Macron avait d’abord demandé à organiser sa fête sur le Champ de Mars. Il a gagné au change car le Louvre, qui n’est ni la Bastille de Hollande, ni la Concorde de la droite, évoque la continuité du pouvoir depuis les rois de France jusqu’à Mitterrand.

Pour représenter les enjeux et la majesté du moment, les éclairagistes ont fait un gros travail de scénographie. Pas besoin de sémiologue pour déchiffrer leurs intentions : le nouveau président est sorti de la nuit pour monter vers la clarté. A la télévision, on a suivi sa silhouette solitaire. On a vu Emmanuel Macron traverser lentement l’espace noir de la cour carrée, prendre le temps qu’on perçoive sa démarche appesantie. De gros plans montraient la gravité sur le visage de l’homme à l’éternel sourire. Enfin, on l’a vu sortir des ténèbres pour rejoindre le « peuple » dans la lumière du podium.

Macron est clair, pédagogue, mais ce n’est pas un grand orateur. Il a peut-être, davantage le sens du théâtre. Est-il allé chercher dans le Henri V de Shakespeare, l’idée de la métamorphose d’un jeune homme en homme de pouvoir ? Ou bien a-t-il, comme l’ont souligné les commentateurs, trouvé simplement l’idée chez Mitterrand par-dessus le thème de la présidence « normale ». En tout cas, les Français (ou plutôt les journalistes) ne tarissaient pas d’éloges sur cette mise en scène. Ainsi vont les contradictions : après une campagne électorale où presque tous les candidats ont appelé à plus de démocratie et ont raillé la monarchie républicaine, les commentaires sur la rencontre d’un homme et d’un peuple rivalisaient d’empathie.

J’ai oublié la teneur du discours tenu aux militants. A la fin, sa femme ses enfants et ses petits enfants sont montés sur l’estrade ! Cette fois, je me suis dit : « Franchement, il exagère. On n’est pas encore complètement américanisés ! » Pourtant l’image signifie quand même tout doucement qu’il y a trente-six formes différentes de parentalité et qu’Emmanuel Macron est le grand-père de sept petits enfants dont aucun n’a ses gènes. Montrer que cette tribu est une famille qui va bien en dit plus que de longs discours.

Devant l’estrade, les milliers de personnes qui étaient venues fêter leur victoire agitaient leurs drapeaux tricolores. Ils avaient chanté la Marseillaise à l’annonce des résultats et écouté L’Hymne à la joie qui est aussi l’hymne de l’Europe. C’était une foule plutôt bigarrée, à l’image de la France urbaine qui l’avait élu, et surtout jeune. Elle avait patienté en écoutant un chanteur qui m’était totalement inconnu. Ensuite, était venu le groupe Magic System avec des danseuses dénudées terriblement hollywoodiennes… Nouvelles façons de faire la fête qui n’étaient pas pour moi : la rupture de génération ne pardonne pas ! Cependant, voir des gens heureux est un euphorisant. La fin de la campagne s’était déroulée dans un climat si tendu qu’on voulait croire ce soir-là que ce jeune président serait capable d’apaiser et de rassembler les Français ?

Le jour d’après

Les élections

J’avais beau savoir depuis des jours que Macron devait gagner, l’incertitude des pourcentages d’électeurs de Marine Le Pen me rendait malade. Je m’étais peu à peu transformée en petite main occupée à écrire à des copains ex-communistes et nouveaux frondeurs de longues bafouilles inefficaces pour les “mobiliser”. Peu à peu, le risque que la droite xénophobe soit la première force d’opposition est apparu comme le problème du moment, ce que reflète le pourcentage des votants Macron à Paris (90%).

J’ai beaucoup de reconnaissance envers Macron qui n’a jamais dissimulé ses convictions tout au long de cette campagne, ce qui fait qu’on n’a pas voté dans le brouillard ; j’ai voté pour lui sans état d’âme (et pas par défaut) en souhaitant qu’il réussisse à remettre en marche l’école et à faire baisser un peu le chômage.

Je regrette que la gauche qui se veut pure ait pour ennemi principal la gauche réformiste – qui est tout ce que nous avons pour lutter contre l’extrême-droite et contre (si faire se  peut) la dérégulation financière. Je regrette que son but soit d’avoir un président le plus faible possible. Les appels à la haine de Ruffin dans sa lettre ouverte à Macron parue dans le Monde m’ont glacée : « je vais voter pour vous, mais vous êtes haï (« vous êtes haï, vous êtes haï, vous êtes haï » scandé dans tout son texte par quelqu’un qui sait bien que le langage est performatif) ». A droite, Le Pen, à gauche, Ruffin et Mélenchon attisent les divisions d’une France de plus en plus désintégrée.

J’espère que la haine reculera même si je sais que c’est la position de quelqu’un qui n’est pas confrontée aux ravages de la désindustrialisation, qui vit confortablement dans une ville opulente et pour qui l’immigration a le visage souriant de la civilisation mondiale qui s’annonce.

Pour aujourd’hui, j’ai seulement envie de dire merci à Emmanuel Macron.

Clichy-Batignolles

« Maintenant que tu as du temps !… » ce préliminaire aux demandes les plus affectueuses, répété chaque jour, qu’il s’agisse de répondre à une lettre, d’annoter l’article d’un collègue, d’inviter à déjeuner des amis de passage, donne parfois envie de s’échapper, ne serait-ce qu’une matinée, de se donner des vacances d’amitié. J’aime alors m’enfoncer dans Paris, aller dans des quartiers où en principe je ne rencontrerai aucun visage connu. Je suis dehors, mais aussi en dehors.  Je regarde et je tends l’oreille, mais avec l’impression de vivre en apesanteur.

Un jour d’hiver je me suis aventurée au nord-ouest du XVIIe arrondissement de Paris là où la SNCF possédait des hectares  de dépôts aujourd’hui  transformés en logements (3 400), bureaux (148 000 m2), commerces,  et centres de loisirs (31 000m2) et puis le parc Martin Luther King que je n’avais jamais vu de jour. Il était silencieux ce matin-là parce que c’était l’hiver et qu’il était encore tôt. On n’y voyait ni familles, ni skaters, ni propriétaires de chiens.

parc Martin Luther King (1)

Parc Martin Luther King. L’étang gelé

parc Martin Luther-King

Cette fois, c’est le futur Tribunal de grande instance (TGI), confié à l’architecte italien Renzo Piano que je voulais voir de près. J’avais aperçu depuis la tour Eiffel  la haute masse de béton qui dominait l’ouest de Paris, mais je ne m’étais jamais aventurée jusqu’au chantier. Comme s’y était pris Enzo Piano le génial architecte de Beaubourg qui avait osé mettre de la couleur au milieu du Paris gris de mon adolescence ?

Place Dauphine, les architectes avaient convoqué de lourdes colonnes et des statues pour symboliser la puissance de l’Etat.

Palais de Justice (2)

L’arrière du Palais de justice, place Dauphine.

A Clichy-Batignolles, Renzo Piano a conçu une structure dépouillée. Plus question d’entourer le bâtiment par de majestueux piliers ; plus question de détourner la fonction des tuyaux, d’en faire des ornements au lieu de les dissimuler. La puissance vient de la hauteur de cet escalier géant qui s’impose seulement par sa masse.

Tribunal de Grande Instance (4)

Il n’est pas question d’entrer tant que le chantier se poursuit. Je tourne autour du bâtiment. Juste après, c’est l’affreux périphérique. On peut penser que cette barrière qui ne correspond plus à grand-chose s’effacera bientôt, puisqu’il y a bien longtemps que Paris a fait sa jonction avec les banlieues qui l’entourent, mais pour le moment, les ponts autoroutiers, les hôtels en béton délabrés avant d’être construits, les entrepôts, les chantiers entourent le tribunal. Le monde d’en bas et le monde de la loi coexistent encore.

Tribunal de Grande Instance (6)

Place Vendôme

Je mets rarement les pieds dans le quartier Vendôme où les grands joailliers comme Chopard et Bréguet ont leurs boutiques, quartier tellement inséparable de l’opulence capitaliste mondialisée, que je n’ai rien à faire là. Bertrand Dreyfuss, un ami historien récemment disparu à qui je dédie ce billet, m’y a pourtant amenée un jour, en me rappelant que ce lieu avait longtemps été associé aux Lumières et à la Révolution française, plus tard à la Commune qui avait fait abattre la colonne Vendôme, symbole du militarisme de Napoléon ;

Depuis le 8 place Vendôme.

Colonne Vendôme. Depuis un hall d’immeuble

le quartier peut rappeler aussi les chemins de traverse qu’empruntait Victor Hugo pour retrouver Léonie Biard.

Place Vendôme

L’architecte Jules Hardoin a conçu cette place carrée à angles coupés en 1699 à la demande de Louis XIV. Il avait imposé le grand goût classique aux futurs propriétaires des immeubles : les nouveaux bâtiments, aux façades édifiées avant même les immeubles pour s’assurer qu’elles seraient identiques sont imposants, tout en étant rythmés par des pilastres monumentaux et par les lucarnes du dernier étage. Le nom d’origine de Place des Conquêtes célébrait les exploits guerriers de Louis XIV. Mais dès le XVIIIe siècle, la dénomination actuelle s’imposa d’après le nom de l’Hôtel du duc de Vendôme, fils d’Henri IX et de Gabrielle d’Estrée.

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Un voyage dans le passé révolutionnaire

Tandis que nous parcourions le quartier, Bertrand ravivait le souvenir de l’époque, invisible pour les passants pressés, où le quartier était le cœur de la révolution. En 1792, la place Vendôme fut rebaptisée place des Piques parce que les têtes coupées de deux gardes du roi y furent promenées au bout de piques. C’est aussi le nom dont fut baptisée la section des Piques, une des 48 sections qui avaient remplacé les anciens districts subordonnés à l’Etat et qui étaient devenus une instance politique majeure. 3 540 citoyens de toute condition participèrent à la Section des Piques. Robespierre, qui habitait alors tout près, chez le menuisier Duplay, au 398 rue Saint Honoré, en faisait partie. Bertrand m’avait montré la cour intérieure sur laquelle donnait la fenêtre de sa chambrette. « Il a habité là pendant trois ans », avait-il dit. Dans cette chambre minuscule, il n’y avait guère de place que pour un lit et sans doute une écritoire. La chambre d’un juste, qui vivait la vie modeste du peuple qu’il prétendait représenter ? Celle d’un ascète inquiétant, étranger aux aspirations normales des gens ?  Le logis de Duplay est une des rares demeures des grands acteurs de 1789 qui subsiste. Les maisons de Danton, de Marat, de Saint-Just ont disparu. Du moins, le souvenir du premier subsiste dans ce bâtiment du Ministère de la Justice où il avait installé le gouvernement provisoire de la République au lendemain du 10 août.

Le club des Jacobins qui a joué le rôle de laboratoire politique n’est plus là non plus. Il se trouvait à l’emplacement de l’actuel Marché Saint-Honoré dans l’ancien couvent des Dominicains, désaffecté après la confiscation des biens du clergé en octobre 1789. Le club des Amis de la Constitution avait alors loué ce couvent et prit le nom de club des Jacobins (d’après l’autre nom donné aux Dominicains). Fermé un peu après la chute de Robespierre le 9 Thermidor, le club a été rasé et on a aménagé à sa place le Marché du 9 Thermidor. Aujourd’hui, la halle chic qui occupe l’emplacement a été rebaptisée Marché Saint-Honoré.

marché St Honoré

Le lieu où a siégé la Convention à partir de 1793 n’existe plus. C’était aux Tuileries, au niveau du 230-232 rue de Rivoli, dans la Salle du Manège qui a brûlé pendant la Commune, en 1871.

A la section des Piques, il y avait beaucoup d’anonymes et quelques célébrités. En septembre 1792 ; Sade en a été le secrétaire en 1792 et il y a lu son Discours aux mânes de Marat et de Le Pelletier, lors d’une cérémonie organisée en hommage aux « deux martyrs de la liberté ». Ce qui me touche, c’est que Sade ait coexisté avec Robespierre et peut-être discuté avec lui. Evidemment, ils étaient contemporains, engagés tous les deux ; et tous deux ont mis leur vie en jeu dans cette époque brûlante.

Plus de pierres, plus de murs et de porches, ni de salles. Restent des noms, rue Neuve-des-Petits-Champs, rues Sainte-Croix, de l’Égout, Neuve-des-Mathurins, de la Ferme, Thiroux, Caumartin, Trudaine, Boudreau, Basse-du-Rempart, des noms, et encore, ils mutent au gré des changements d’opinion. Oui ! Certains noms concentrent les émotions. Au lieu de de dire Place des Conquêtes, on a trouvé commode de dire place Vendôme, puis ce souvenir de l’ancien régime a paru insupportable et on a préféré place des Piques. La Restauration a ramené Vendôme. En 1871, les Communards ont abattu la colonne qui célébrait les « vainqueurs de la boucherie d’Austerlitz » et pour célébrer l’humanité, ils ont choisi Place Internationale. Avec le triomphe des Versaillais, retour de Vendôme et nous y sommes toujours.

« C’est un joli métier que tu exerces, Bertrand, avais-je dit à notre ami. Tes mots font revivre les morts. Ils ont ressuscité pour un moment une époque terrible qui a vu trembler les puissants. Moi, je n’ai pas ton sens de la résurrection. Dans le temps même où je t’écoute, je vois les vitrines qui me rappellent le vitrage du Grand Hôtel de Balbec contre lequel se pressent les gens ordinaires afin d’apercevoir la vie luxueuse des dîneurs.

 »Betrand Dreyfuss. Chez AngelinaProust qui comparait la salle à manger de l’hôtel à un aquarium et les riches à des monstres marins ajoutait “ (c’est) une grande question sociale de savoir si la paroi de verre protègera toujours le festin des bêtes merveilleuses et si les gens obscurs qui regardent avidement la nuit ne viendront pas les cueillir dans leur aquarium et les manger”.

Léonie Biard et Victor Hugo : une pensée pour une femme vaillante

Aujourd’hui, je suis retournée place Vendôme, malgré le sentiment de vide que laisse la disparition de Bertrand Dreyfuss. J’ai marqué une halte au numéro 8 où le peintre Biard avait son atelier. On se souvient davantage de sa compagne Léonie d’Aunet Biard, née Thévenot d’Aunet  que sa biographe désigne comme l’autre passion de Victor Hugo.

8 place VendômeHall 8 place Vendôme (2) (1)

Quand le poète l’avait rencontrée vers 1841, Léonie était auréolée de gloire en raison de ses aventures dans le Grand Nord. Première femme à avoir traversé le cercle polaire arctique, elle était petite et fine, avec des cheveux clairs, un profil d’enluminure, une souplesse de valseuse.

Elle aimait raconter son voyage à bord de la corvette la Recherche. Le botaniste Paul Gaimard, chef de la Commission scientifique du Nord cherchait un peintre qui l’accompagne dans les régions nordiques et s’était adressée à Léonie pour qu’elle décide son compagnon, le peintre François Auguste Biard, à faire partie de l’expédition. Or, Léonie négocia son propre départ et obtint satisfaction contre la coutume de ne pas emmener de femme à bord des navires de l’État… En juin 1839, le couple s’était embarqué à Hammerfest en Norvège, suffisamment au nord pour qu’une femme soit présente à bord d’un navire de la marine royale sans qu’elle ait à se cacher. Léonie d’Aunet put donc visiter l’île du Spitzberg puis traverser la Laponie  à cheval et en canot, avant de revenir vers Stockholm pour rentrer à Paris au début de 1840. Le voyage était éprouvant et dangereux. Les glaces manquèrent d’emprisonner la corvette et les hommes d’équipage s’interrogeaient sur les chances de survie d’une jeune femme « pâlotte, menue, maigrelette, avec des pieds comme des biscuits à la cuiller, et des mains à ne pas soulever un aviron (Voyage, p. 181) ». Comme dit un timonier, cette femme « avec sa mine mièvre de Parisienne, elle est frileuse comme une perruche du Canada ». Lorsque la corvette se dégage et que le groupe parcourt la Laponie, la nature est tout aussi hostile, imposant de traverser marais et cours d’eau à des voyageurs qui doivent se remettre immédiatement à marcher dans leurs vêtements trempés pour se réchauffer. Mais l’endurante Léonie a vu aussi des spectacles inouïs dont elle rendra compte dans son Voyage au Spitzberg, publié en 1854, comme sa description du palais des glaces, changeant continuellement d’aspect et décourageant  les efforts du peintre comme ceux de l’écrivain.

Les glaces du pôle qu’aucune poussière n’a jamais souillées, aussi immaculées, aujourd’hui qu’au premier jour de la création, sont  teintées des couleurs les plus vives ; on dirait des rochers de pierres précieuses : c’est l’éclat du diamant, les nuances éblouissantes du saphir et de l’émeraude confondues dans une substance inconnue et merveilleuse. Ces îles flottantes, sans cesse minées par la mer, changent de formes à chaque instant ; un mouvement brusque, la base devient sommet, une aiguille se transforme en un champignon, une colonne imite une immense table, une tour se change en escalier ; tout ceci si rapide et si inattendu qu’on songe malgré soi à quelque volonté surnaturelle présidant à ces transformations subites [III] Je voyais se heurter autour de moi des morceaux d’architecture de tous les styles et de tous les temps : clochers , colonnes, minarets, ogives, pyramides, tourrettes, coupoles, créneaux, volutes, arcades, frontons, assises colossales, sculptures délicates comme celles qui courent sur les menus piliers de nos cathédrales, tout était là confondu, mélangé dans un commun désastre. Cet ensemble étrange et merveilleux, la palette ne peut le reproduire, la description ne peut le faire comprendre (Voyages ; éd 1855, p. 173-4)

La chute du paragraphe évoque la commune entreprise qui unit François Biard et Léonie d’Aunet. De fait, à son retour le peintre réalisera plusieurs toiles qui représentent les paysages désolés du grand nord et qui font un peu penser à Caspar David Friedrich. Au musée de Dieppe, la présence humaine est réduite à quelques silhouettes fragiles perdues au milieu des vagues de glace, des formes fouettées par le vent qui se dressent menaçantes.

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À Paris, Léonie d’Aunet, enceinte, avait épousé François Biard avant la naissance de leur fille. Au début tout allait bien. Le couple était à la mode. Dans les salons, dans les fêtes, tous les regards se focalisaient sur la première femme à avoir rejoint le Spitzberg et qui parlait si bien de son voyage. Les tableaux se vendaient.

Biard n’est pas apprécié des critiques contemporains. Pourtant le portrait de sa femme n’a rien de conventionnel. On peut penser que l’époux a su capter quelque chose du moi profond de Léonie. La jeune femme qui nous regarde gravement nous touche par-delà la mort.

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Cependant François Biard commençait à être jaloux et à maltraiter Léonie. Des accès de colère de plus en plus fréquents à propos de tout et de rien. Elle avait parlé un peu trop longtemps avec un jeune homme, elle avait dansé deux fois avec un ami du couple, elle avait souri à ses plaisanteries. Elle ne voyait pas venir les crises. Elle ne savait pas les arrêter. Au début, elle n’avait rien  dit; elle attendait que ça passe. Toutefois elle n’était pas une personne à supporter l’humiliation et à se laisser interdire tout contact avec les autres. C’est alors que Victor Hugo la rencontra.

J’avais trente-neuf ans quand je vis cette femme.
De son regard plein d’ombre il sortit une flamme,
Et je l’aimai

Léonie abandonna l’atelier de la place Vendôme, demanda la séparation de corps et de biens et s’engloutit dans le bonheur de son amour pour Hugo. Les lettres qui se succèdent donnent l’impression d’une tornade de sentiments. En voici deux :

Samedi – trois heures du matin. Je rentre.

J’ai ta lettre. Cette douce lettre, je l’avais lue aujourd’hui dans tes yeux. Que tu étais belle tantôt aux Tuileries sous ce ciel de printemps, sous ces arbres verts, avec ces lilas en fleurs au-dessus de ta tête. Toute cette nature semblait faire une fête autour de toi. Vois-tu, mon ange, les arbres et les fleurs te connaissent et te saluent. Tu es reine dans ce monde charmant des choses qui embaument et qui s’épanouissent comme tu es reine dans mon coeur.

Oui, j’avais lu dans tes yeux ravissants cette lettre exquise, délicate et tendre que je relis ce soir avec tant de bonheur, ce que ta plume écrit si bien, ton regard adorable le dit avec un charme qui m’enivre. Comme j’étais fier en te voyant si belle! Comme j’étais heureux en te voyant si tendre !

Voici une fleur que j’ai cueillie pour toi. Elle t’arrivera fanée, mais parfumée encore ; doux emblème de l’amour dans la vieillesse. Garde-la ; tu me la montreras dans trente ans. Dans trente ans tu seras belle encore, dans trente ans je serai encore amoureux. Nous nous aimerons, n’est-ce pas, mon ange, comme aujourd’hui, et nous remercierons Dieu à genoux.

Hélas ! Toute la journée de demain dimanche sans te voir ! Tu ne me seras rendue que lundi. Que vais-je faire d’ici là ? Penser à toi, t’aimer, t’envoyer mon coeur et mon âme. Oh! De ton côté sois à moi! A lundi ! — à toujours ! »

                                  Victor Hugo

Et la réponse de Léonie

Cette Fleur me touche droit au coeur, tu es l’air que je respire, la lumière qui me donne la joie de vivre. Ce dimanche, en accompagnant ma chère sœur chez le coiffeur, tu me manquais tellement, tu hantais mes pensées. Le temps s’écoulait si lentement sans toi, j’attends avec impatience d’être entre tes bras, si doux, si chaud. Je garderais cette fleur pour le reste de ma vie, en pensent chaque jour à la chance que la vie ma donnée de te rencontrer.

Il faudrait citer tous les poèmes de Victor Hugo dont la rhétorique a moins vieilli et qui disent sans mièvrerie l’éblouissement de l’amour :

C’était la première soirée
Du mois d’avril
Je m’en souviens mon adorée
T’en souvient-il ?
Notre-Dame parmi les dômes
Des vieux faubourgs
Dressait comme deux grands fantômes
Ses grandes tours
La Seine découpant les ombres
En angles noirs
Faisait luire sous les ponts sombres
De clairs miroirs

Mais François Biard fait suivre sa femme afin de démontrer son infidélité et d’éviter de payer une pension pour ses deux enfants. Le 3 ou le 4 juillet 1845 (la date est incertaine), accompagné d’un commissaire de police, François Biard fait irruption dans une chambre meublée du passage Saint-Roch pour faire constater le flagrant délit d’adultère.

passage Saint Roch (1)Il découvre que l’amant est Victor Hugo, lequel Victor Hugo sort de sa poche sa carte de Pair de France. Il n’est pas inquiété en raison de son immunité parlementaire.  Si la loi épargne le pair de France, elle s’acharne sur la femme.

Aujourd’hui, le passage Saint-Roch est tranquille. Un clochard y a trouvé refuge. Sur le mur de l’église quelqu’un a tracé une inscription optimiste.

Passage Saint Roch graffiti

L’avenir de Léonie est plus sombre. Elle est enfermée deux mois et demi à Saint-Lazare, prison des femmes prostituées (aujourd’hui la médiathèque Françoise Sagan a remplacé la prison). Il faut l’intervention de la duchesse d’Orléans, sœur du roi, pour que le mari se laisse acheter et accepte en échange de commandes officielles que la peine de l’épouse infidèle soit commuée. Elle passe encore quatre mois au couvent des Augustines. Livrée aux bonnes sœurs, la pute devient une pécheresse qu’il faut ramener au Seigneur. Bien sûr, elle perd la garde de ses enfants, et Biard n’est plus tenu de l’aider. On peut voir dans la Galerie de Minéralogie du Museum des scènes de chasse au Grand Nord qui sont le prix de la délivrance de sa femme. Elles sont médiocres et menteuses. Le peintre représente des scènes de chasse alors que le récit de voyage de son épouse dit explicitement que les rennes avaient déserté le Spitzberg. Une jeune femme blonde s’occupe d’un chien. Est-ce que le peintre a voulu représenter Léonie ? On sait qu’il lui laissera en fin de compte élever ses enfants…

François Biard. Chasse au Spitzberg

François Biard. Scènes au SpitzbergVictor Hugo s’était réfugié chez sa maîtresse officielle, Juliette Drouet. A-t-il versé des larmes pour Léonie ou s’est-il surtout préoccupé que Juliette Drouet, ne sache rien ? Il a en tout cas cherché avec succès à empêcher que son nom soit divulgué dans la presse.

Aujourd’hui, le pouvoir patriarcal est en miettes. L’adultère n’est plus un crime ; les femmes partagent la puissance parentale avec les hommes, on a peine à imaginer la férocité de la société du XIXe siècle. Certaines femmes ont pu s’épanouir dans la société du XVIIIe siècle à la fin de l’Ancien Régime. Au XIXe, ne reste que la domination. Malheur à celles qui s’obstinent à vivre pour elles-mêmes.

Réfugiée chez une tante, Léonie d’Aunet reprend pourtant ses relations avec Victor Hugo jusqu’au départ en exil de l’écrivain après le coup d’Etat du futur Napoléon III. Adèle Hugo, la femme légitime, se rapproche d’elle, l’aide comme elle peut. La rupture intervient quand Léonie propose de rejoindre Victor Hugo en Belgique et que le poète envoie Adèle lui expliquer qu’il ne dérangera pas l’équilibre de sa vie pour elle. Léonie ne le reverra jamais, même si la famille Hugo l’aide assez régulièrement à élever les deux enfants. La vie n’est plus remplie d’amour et de beaux projets. Pour gagner de l’argent, elle écrit : d’abord quelques chroniques de mode dans le journal L’Evènement sous le nom de Thérèse de Blaru,.puis dans la Revue de Paris (qui publie des textes des textes de tous les grands auteurs de l’époque ; ensuite, grâce à la protection d’Adèle Hugo, chez Hachette où elle  publie, en 1854, le récit de son voyage en Laponie qui connaîtra de nombreuses rééditions et ensuite quelques romans (Un mariage en province, Une vengeance, L’Héritage du Marquis d’Elvigny), quelques contes édifiants (Étiennette, Silvère, Le Secret) et une pièce de théâtre, Jane Osborn, représentée avec succès sur le théâtre de la Porte Saint-Martin. Il s’agit d’œuvres qui  évoquent souvent l’inégalité des rapports entre les sexes, mais on y cherche en vain le mélange d’enjouement et de sens de la description grandiose qui fait le charme du Voyage d’une femme au Spitzberg.

Les premiers biographes de Victor Hugo ont eu des mots très durs pour Léonie d’Aunet ; ils pardonnaient à l’humble Juliette Drouet puisqu’Adèle avait trompé son mari avec Sainte-Beuve et qu’elle lui refusait tout rapport sexuel. Mais Léonie d’Aunet, rebelle, sensuelle, cultivée, ne pouvait être qu’une créature mauvaise puisqu’elle avait détourné le génie de ses devoirs. Ils appelaient provocation le fait qu’elle ait voulu jouir de la vie sans se soucier de ce qui était convenable pour une femme. Pour que justice lui soit rendue, il a fallu attendre le livre de Françoise Lapeyre parue en 2005, Léonie d’Aunet, Paris, JC Lattès.

D’elle, je garde l’image, non pas triomphante, mais émouvante, d’une femme qui a su se reconstruire de façon indépendante, élever les enfants que le père lui avait finalement laissés, se professionnaliser et dont la malchance a été de naître dans une époque si féroce pour les femmes libres.

Quelques références

Bertrand Dreyfuss a écrit pour la collection Parigramme de précieux guides qui invitent à la promenade érudite dans le 6e, le 5e, et le 20e arrondissement

Pour la Révolution Française, on consultera l’incontournable http://www.parisrevolutionnaire.com

Daniel Claustre, « Voyager, aimer, écrire: la vie d’une femme du XIXeme siecle (Léonie d’ Aunet, 1820-1879) », file:///C:/Users/Windows/Downloads/207847-285814-1-PB%20(2).pdf

Françoise Lapeyre, 2005, Léonie d’Aunet, Paris, JC Lattès.

On peut voir des toiles de François Biard L’Abolition de l’esclavage dans les colonies françaises en 1848, 1848-1849, huile sur toile, au château de Versailles ; Magdalena Bay. Vue prise de la presqu’île des Tombeaux, au nord du Spitzberg. Effet d’aurore boréale, 1841, huile sur toile, au Musée du Louvre.

Bois de Vincennes : le Jardin d’agronomie tropicale

L’accès le plus commode pour aller au Jardin d’agronomie tropicale, situé à la lisière est du bois de Vincennes, est de passer par l’avenue de la Belle-Gabrielle (M° Château de Vincennes, puis, si on ne veut pas traverser le bois à pied, bus 114 jusqu’à l’arrêt de Nogent-sur-Marne).

Aujourd’hui, le jardin est quasi oublié. Il remonte à 1899 quand des agronomes d’un Jardin d’essais colonial ont été chargés d’acclimater des végétaux exotiques dans des espaces où ces plantes n’étaient pas endémiques. Ils cultivaient sous serre des plants de café, de cacaoyer, de vanille, des bananiers… et ils expédiaient plantes et graines vers les colonies. Aujourd’hui, il existe toujours des services de coopération internationale qui travaillent sur la recherche agronomique pour le développement (la Cirad), mais l’essentiel des activités semble délocalisé à Montpellier et dans les territoires d’Outremer. C’est sans doute pourquoi il ne reste des serres que des vitres brisées, et des carcasses rouillées, ainsi que des bananiers retournés à l’état sauvage qui forment avec les bambous, les chênes et les bouleaux des buissons composites et délicieux.

Jardin tropical. Les serres

En 1907, le site a abrité une exposition coloniale moins connue que la grande exposition de 1931. Cette exposition était destinée à montrer les richesses des territoires que dominait la France sur les 5 continents, mais je ne sais pas si, pour présenter la mission civilisatrice des Français, on contraignait déjà les habitants des colonies à jouer le rôle de sauvages à la façon qu’évoque livre de Didier Daeninckx, Cannibales, paru aux éditions Verdier en 1998. (Didier Daeninckx y retrace le traitement indigne que la France coloniale en 1931 avait réservé à 111 Kanaks enfermés et exhibés comme des cannibales).

les pavillons ont ensuite été laissés dans un grand état d’abandon. Peu à peu, l’Etat et la ville les restaurent. Le pavillon de l’Indochine accueille à nouveau des visiteurs et le pavillon de Tunisie deviendra un restaurant. En attendant, on peut s’adosser aux piliers décolorés du portail chinois, errer dans le jardin,

Jardin d'agronomie tropicale. Le portail chinois

Jardin d’agronomie tropicale. Le portail chinois

découvrir le Persée moussu et verdi qui brandit sa tête de Méduse…

et la belle femme mutilée qui git à terre, et dont le buste orné de perles mêlé aux feuilles mortes symbolise si bien la fin des empires coloniaux.

statue coloniale VIncennes

J’ai vu le jardin l’hiver sous un ciel noir, quand le bois entier était brun, mouillé, un peu funèbre.

Bois de Vincennes.Nous avons envie d’oublier la période coloniale, les massacres qui ont accompagné les conquêtes, la domination méprisante qui s’en est suivi, mais le siècle dernier est aussi un temps qui a appris aux Français la diversité des cultures humaines, le charme d’architectures inconnues, la beauté des gens d’ailleurs.

Les serres effondrées, les tâches jaunes sur le torse de Persée, la statue tombée sont la marque de cette époque contradictoire… Restent des vestiges qui ont perdu leur sens orgueilleux et ne dialoguent plus qu’avec le passage des saisons, la pluie, le froid, puis le retour de la chaleur.