LES MISERABLES

 

1er mars : Un marché à une des portes de Paris. Marché crasseux où des pauvres vendent à des pauvres des fruits périmés et des hardes de seconde main. Des petites filles courent vers les automobilistes chaque fois que le feu passe au rouge. Elles ont des pancartes « Réfugiés syriens ». Les amis baissent leurs vitres. « Ce sont des Roms, pas des Syriens », disent-ils, comme si c’était une justification. Le feu passe au vert et nous démarrons.

8 mars. Jean voit le métro bondé arriver sur le quai. Un wagon est miraculeusement presque vide. Il s’y engouffre. Quand le métro repart, il prend conscience d’une odeur suffocante et comprend pourquoi le wagon est vide. Il a vraiment envie de vomir et descend précipitamment à la station suivante en abandonnant le wagon au clochard.

9 mars. Il y a encore quelques mois, les banquettes permettaient de s’asseoir sur le quai de la place de la Nation. Je ne m’y asseyais jamais car trop de gens dans des états pitoyables y passaient la journée. J’avais vaguement peur d’attraper la gale ou des puces. Aujourd’hui le problème est « réglé ». La RATP a installé de drôles d’appui à pan incliné qui ne permettent pas de s’allonger, même plus de s’asseoir. Les municipalités font de même. Place Jussieu, il a fallu beaucoup d’ingéniosité pour trouver la solution :

Place Jussieu

Place Jussieu

Les bancs incommodes. Nation 2016

Les bancs incommodes. Nation 2016

13 mars, 82 rue Réaumur. Un groupe de mendiants passe le temps de l’autre côté de la rue.Mendiants rue Réaumur Contre le numéro 82, ils ont installé des cartons qui, comme des murets, dissimulent leurs affaires pendant la journée. Cette pratique est tolérée dans beaucoup d’endroits. Le soir, les cartons servent de matelas, de coupe-vent et peut-être de paravents.

Rue Réaumur. Stocker ses affaires

Mais ailleurs, on observe l’inverse. Rue des Bernardins, il y a une sorte de galerie à arcades qui protège de la pluie sur 50 mètres. Pendant quelques temps, ce lieu abrité a été utilisé par des mendiants qui étalaient des matelas qu’ils repliaient pendant la journée dans les renfoncements creusés à intervalles réguliers. On ne passait plus trop par là.

Désormais, en plus de l’ancienne grille qui interdisait depuis longtemps aux enfants tout écart dans la rue, un nouveau système de « protection » a permis de chasser les mendiants. Il y a à présent une grille tout le long du mur et comme cela ne suffisait pas, des plots empêchent d’utiliser les interstices du bâti. Il faut bien admettre que mères de famille et les touristes empruntent à nouveau ce chemin.Rue des Bernardins. Paris5e. Les grilles du renfoncement

16 mars : Pendant la journée, j’ai parcouru quelques étapes qui vont de l’exaspération à la culpabilité. Le matin, j’ai fait un détour pour éviter les Roms installés sur un banc de la place. Je me suis dit  que je ne pouvais rien contre leur sort et qu’il valait mieux que j’aide les gens qui dépendent de moi, plutôt que de subventionner la mafia qui exploite ces misérables. Le soir  je me suis rachetée en donnant deux euros à un accordéoniste sur la ligne 6. Tout cela  est minable et mesquin, je le sais.

L’ironie ne m’aide pas à affronter mes contradictions. Un mendiant stationne devant le Franprix du quartier. Il me dit « Bonjour ». Je ne peux pas passer en baissant la tête. Je réponds « Bonjour ». Un homme à qui on a dit bonjour, on ne fait pas comme s’il était une pierre ou un sac de déchets. Pas question pour moi pourtant d’essayer de savoir comment il est arrivé là. De temps en temps, je dépose un croissant, ou un sandwich et je pars très vite. Je veux qu’il n’y ait pas de rencontre. Je ne veux pas me sentir « obligée ».

18 mars. Un homme dort dans la rue, au carrefour Franklin Roosevelt. Arrivée à sa hauteur, une passante accélère le pas. Elle fixe un point situé très loin en avant, qui l’empêche de voir l’homme qui lui gâcherait sa promenade « sur la plus belle avenue du monde ».

SDF ROnd-point des Champs-Elysées

SDF ROnd-point des Champs-Elysées

Je viens de lire le nouveau livre de Pierrette Fleutiaux. Il s’appelle Destiny et raconte la rencontre entre Anne, qui attend la naissance de sa première petite fille, et Destiny, une Nigériane enceinte qu’elle aidera de son mieux pendant plusieurs années. Le récit montre d’abord la force de la migrante, qui a quitté sa vie misérable afin d’avoir une vie meilleure, et qui se fraye un chemin dans une France compliquée, difficile, mais finalement plus aidante qu’il pourrait sembler, du moins pour qui croit en son destin. D’autres livres ont raconté l’énergie qu’il faut pour fuir sa vie, si misérable soit-elle, et s’en inventer une nouvelle. Celui-ci me touche parce que c’est l’histoire de la relation entre cette Destiny et une femme qui ressemble à bien des Françaises des classes moyennes, peut-être à moi quand je me décide à être un peu plus aidante qu’à l’ordinaire. Or, Pierrette Fleutiaux  parle très bien des mouvements du cœur qui font hésiter parce qu’on ne peut, ni ne veut déranger complètement sa vie pour quelqu’un qui vient d’un autre monde : « Entre donner tout et ne donner rien où placer correctement le curseur ? » C’est aussi un livre qui évoque le réseau serré d’institutions et de fonctionnaires qui intervient dans la vie de Destiny : « Le 115 » qui déniche des hébergements, même précaires, les assistantes sociales, secrétaires de mairie, médecins, psychiatre… Enfin, la CGT (« Cigiti ») qui soutient Destiny lorsque le propriétaire du salon de coiffure qui l’employait se déclare en faillite au lieu de payer les salaires et que les travailleuses clandestines décident d’occuper les lieux et de lutter en plein jour. J’aime vraiment ce livre qui invite à la rencontre, mais évite toute culpabilisation.

Déambulation dans le Paris d’Haussmann

E. Hazan, dans L’Invention de Paris, reproche à Haussmann d’avoir éventré les vieux quartiers pour permettre le mouvement des troupes, de façon à pouvoir mater rapidement un peuple rebelle, prompt à la révolte. Il lui reproche aussi d’avoir accentué l’embourgeoisement de la ville. Mais il admet que les travaux du second Empire ont apporté l’eau, les égouts, l’éclairage au gaz et transformé un Paris médiéval qui pourrissait littéralement tant le manque d’hygiène était général. Quoi qu’il en soit, l’urbanisme d’Haussmann se confond aujourd’hui avec l’image de la ville.

Les travaux, voulus par l’empereur, avaient commencé avec Jean-Jacques Berger, préfet de la Seine de 1848 à 1853. Sous sa direction, la rue de Rivoli avait été prolongée et le dégagement du Louvre et de l’Hôtel de Ville amorcé. Cependant, le coût des travaux à entreprendre et l’endettement qui en résulterait l’effrayaient et c’est son successeur, le baron Haussmann, qui n’hésitera pas à emprunter pour dégager les moyens financiers nécessaires. C’est bien lui qui a fait réaliser les percées principales. Entre 1852 et1859 un axe nord/sud : le boulevard Saint-Michel (qui double la rue Saint-Jacques, une ancienne voie romaine), le boulevard de Strasbourg et le boulevard Sébastopol). Un axe qui va de l’ouest vers l’est : la rue de Rivoli prolongée jusqu’à la rue Saint-Antoine, élargie sous son impulsion.   Après 1859, les travaux s’accélèrent : des places énormes sont ouvertes (notamment la place de la République, la place du Trône et la place de l’Etoile, tout le quartier de la colline de Chaillot, les boulevards qui mènent aux gares Saint-Lazare, de l’Est et du Nord, etc., etc.). L’Atlas du Paris haussmanien de Pierre Pinon est la bible qui permet de comprendre un peu la mécanique des travaux haussmaniens.

Les Parisiens vont vivre dans les gravats pendant des années au milieu des baraques écroulées, de la boue et de la poussière avant de voir émerger un quadrillage d’artères rectilignes et nues, tendues vers l’horizon. Quand on passe des plans de Paris à la rue concrète, la rupture radicale avec l’architecture antérieure frappe tout autant. Les nouveaux règlements interdisaient les avancées des parties supérieures des immeubles à l’exception des balcons. Pas de pergolas, de bow windows (oriels,) pas de parties en saillie, ni de courbes ondulées. Les ornements étaient limités aux consoles, souvent en forme de volutes qui soutiennent les balcons et aux arabesques de fer forgé des balustrades. Encore faut-il ajouter que ces ornements sont souvent abstraits.

Le premier étage (second pour nous car nous comptons l’entresol pour un) est destiné aux riches et a droit à des balcons et à une plus grande hauteur sous plafond. Les balcons filants du cinquième devant l’étage de couronnement sont là pour la symétrie et pour accentuer les lignes de fuite. Le nombre de niveaux est limité à cinq initialement. Depuis la fin du 18ème siècle, la hauteur des façades était en principe de 17,54  mètres. On pouvait toutefois aller jusqu’à 20 mètres de hauteur dans les rues de 20 mètres de largeur qu’Haussmann était en train d’ouvrir. Les toits étaient à 45 degrés.

21 rue Etienne Marcel

21 rue Etienne Marcel

Les immeubles des riches ne pouvaient guère se distinguer que par quelques pilastres, tandis que les gens plus modestes s’en tenaient  aux consoles. Les architectes devaient s’ennuyer.

Mais on pouvait raccorder ces immeubles si semblables par les lignes droites des toitures, et par les balustrades noires des balcons. L’alignement des ferronneries était au service d’une perspective sévère et claire.

Lorsque je regarde la rue de l’Opéra, je vois les obliques filer au loin vers la ligne d’horizon, sans rencontrer d’obstacle. La perspective s’allonge, s’allonge jusqu’à  l’opéra Garnier ainsi mis en valeur.

Avenue de l'Opéra

Avenue de l’Opéra

Ces rues peuvent paraître interminables à force d’être si semblables et si raides. Ainsi, la Rue Lafayette qui comporte peu de commerces, peu d’appartements et se vide après 17 heures de sa population d’employés. Elle prend alors un caractère funèbre. Si le boulevard Saint-Michel ou le boulevard Magenta n’ont pas cette allure de rues-fantômes, c’est  qu’on y vit, mais aussi qu’on y a planté des arbres qui animent les façades, en hiver de leur graphisme désordonné, en été de l’ombre de leurs feuillages.

boulevard Sébastopol

boulevard Sébastopol

A visiter les quartiers haussmanniens, j’apprends du vocabulaire et des façons de dire. A présent, je nomme les refends (ces lignes tracées à l’extérieur des murs et qui simulent vaguement les jointures entre des pierres, et servent surtout à redoubler les lignes horizontales le long des façades. J’ai appris aussi à dire bossage vermiculé pour l’ornementation imitant les traces que laissent les vers dans une matière molle, des courbes sinueuses courtes et irrégulières, gravées en creux dans la pierre. Les architectes ont pu en trouver l’idée au Louvre ou à la porte Saint-Martin, mais ces ornements sont démocratisés et appliqués aux immeubles de rapport du 19ème. Parler d’étage de couronnement (dernier étage et combles) me ravit

Bossage vermiculé

Bossage vermiculé

Le plaisir d’employer des mots techniques tient à ce qu’ils semblent assurer une prise solide sur les choses. A y regarder de plus près, ils sont moins stables qu’il y paraît : Le dictionnaire Robert applique le terme modénature au profil des moulures, alors que Wikipédia dit qu’il concerne l’ensemble des décors de la façade (encadrement, corniche, bandeau……). Quoi qu’il en soit, ces mots sont plutôt lents à se transformer. On peut les orner presque autant que les choses qu’ils désignent, parler par exemple des consoles à volutes, des consoles enrichies de guirlandes fabrique seulement des sous-classes de consoles.

Au contraire, la force des mots courants s’épuise vite en ce moment si troublé : nous disons nation, français et nous avons l’impression de manipuler des valeurs désuètes, de renvoyer à des enthousiasmes douteux. Finkielkraut et d’autres cherchent à les ranimer et les guetteurs furieux (qui abondent en France) ne manquent pas de dénoncer leur trahison. « Finkielkraut et les siens sont au mieux, disent-ils, des réactionnaires ». Je dirais plutôt des conservateurs et, soit dit en passant, je regrette, comme eux, qu’on ne cherche pas davantage à « conserver » les mots (et les discours où ils s’inscrivent) pour établir des ponts entre le passé et le présent. Mais on ne peut pas s’en tenir au discours du déclin, de la décadence.

Il y a autant de promesses que de menaces dans le monde d’aujourd’hui. Et par exemple la numérisation permet à des millions de jeunes gens d’écrire. D’accord, ils ne ponctuent pas beaucoup  et je m’ennuie très souvent à les lire. Mais ils écrivent. Il y a peu, les hommes s’en tenaient à la déclaration d’impôts ; les femmes à la correspondance familiale et aux lettres du jour de l’an pour la parentèle. Aujourd’hui, on s’invective sur les réseaux sociaux, on défend avec chaleur, on dénigre avec rage tout ce qui arrive. On tient son blog comme j’essaie de le faire en ce moment. Comment ne pas voir que cette « prise d’écriture » généralisée est une étonnante avancée démocratique ? Ce que les personnes en feront est incertain, mais ne peut être vu seulement comme une catastrophe qui menace la culture.

Les immeubles de la fin du 19ème siècle : atlantes, mascarons et fleurs des champs

Je n’apprécie pas beaucoup l’architecture pompeuse de l’Opéra Garnier. A mon goût, la richesse bourgeoise s’y étale trop. Mais on doit reconnaitre à Charles Garnier, qui a usé abondamment d’atlantes et de cariatides, qu’il a relancé la mode des décors opulents. A partir des années 1860 et jusqu’à la première guerre mondiale, des figures sont revenues orner les balcons, encadrer des portes monumentales, soutenir les frontons et les coupoles des banques. Un peuple de sculpteurs s’est chargé d’animer les façades solennelles, d’ajouter un peu de spectacle à la lourde architecture parisienne.

Les portes sont immenses. Quand on est riche dans le Paris de la fin du 19ème siècle, il ne s’agit pas d’avoir comme vous et moi des portes à hauteur d’homme. Les entrées sont les grandes portes du pouvoir et elles montent souvent jusqu’au second étage.

61 rue de Rome

61 rue de Rome

Pour peu qu’on lève le nez, on verra des faunes, des Atlantes courbés par le poids des balcons, des Vénus un peu émoussées par le temps

rue des Petites-Ecuries 9ème

rue des Petites-Ecuries 9ème

 

et, quand l’Art Nouveau arrive, des femmes tout simplement qui prennent l’air au balcon.

Femmes et tête de bélier. Art Nouveau. rue Jasmin

Femmes et tête de bélier. Art Nouveau. rue Jasmin

 

Nation-rue Jaucourt

Nation-rue Jaucourt

Les angles des immeubles étaient depuis longtemps le refuge de l’invention : on les arrondissaient en rotondes, on les coiffaient de calottes sphériques, de dômes qui évoquaient le bonnet d’un évêque, le haut de forme d’un mondain, un pot renversé… Mais les architectes ont tout à coup du culot. Ils s’amusent et, lorsque les bourgeois pour qui ils travaillent se prennent pour des châtelains, ils ajoutent volontiers des clochetons médiévaux aux bâtiments post-haussmanniens.

Tout le monde ne pouvait pas être Rodin, Dalou ou François Pompon, mais des artistes moins connus aujourd’hui, des André Laoust, des Jules-Ernest Bouillot, des Camille Alaphilippe ont bien vécu grâce à l’art de la fin du 19ème siècle.

Les immeubles de la moyenne bourgeoisie n’avaient pas d’atlantes, mais au moins des mascarons. Je viens d’apprendre dans un article de Wikipédia pourquoi ce sont si souvent des visages burlesques : les sculpteurs recopiaient tout simplement  les formes de l’Antiquité.

78rue du Rendez-Vous

78 rue du Rendez-Vous, Paris 12ème

Même si les grotesques n’avaient plus pour fonction de protéger des mauvais esprits maisons, tombeaux, portes, vaisselle, et meubles, ils avaient survécu à leurs pouvoirs magiques dans les ateliers de quartier, les écoles des Beaux-Arts, les Prix de Rome et autres récompenses académiques.

Cercle de l'Interallié. 1714. Reconstruit 1864 par Léon Ohnet

Cercle de l’Interallié. 1714. Reconstruit 1864 par Léon Ohnet

Les moins connus du petit peuple des sculpteurs, ceux qui ne signaient même pas leurs œuvres, s’occupaient à proposer des décors floraux, des marguerites,  des feuilles d’acanthes, de lierre, du houx et des chardons, des bananiers ou de la vigne. On voit au fronton des immeubles leurs jardins de pierre tout aussi variés que les jardins des avenues et des parcs. Je ne peux m’empêcher de rêver à tous ces artistes artisans qu’abritait Paris, fiers de leur technique, s’efforçant de planter un jardin suffisamment réaliste pour qu’on puisse reconnaître les fleurs qui y poussent. Combien étaient-ils ?

rue Marsoulan

rue Marsoulan

Débordés par la demande, ils ont pu croire que le travail serait toujours là. Mais voici que le béton est arrivé et que la mode a changé. On n’a plus offert aux projets des sculpteurs que des ronds-points peu propices aux statues. La taille des appartements a découragé les admirateurs ; le loyer des ateliers a empêché de stocker les œuvres et nous avons perdu les imagiers de Paris. Ce sont hélas, les publicitaires et leurs images qui les remplacent ! Les sculpteurs ont rejoint la cohorte des ouvriers victimes des fermetures d’usine, des artisans dont les métiers ont disparu. Seuls, leurs spectres invisibles errent encore dans les rues. Peut-être se réjouissent-ils en regardant leurs façades ; peut-être se lamentent-ils car il est dur de symboliser une époque révolue.

Quartier Nation

Je suis un peu déçue par le peu de réactions suscitées par ce blog. Je voulais partager mes mini-découvertes, qui peuvent donner envie de venir à ceux qui vivent dans d’autres parties de la ville et aux touristes désireux de ne pas en rester à Notre-Dame, au Louvre et à Montmartre. Je voulais que des visiteurs aillent jusqu’à la place de Vénétie pour voir la grue sauvage de Pantonio et m’en parlent. Je rêvais aussi de messages en écho des habitants du quartier : « Moi aussi, je suis passé par là ».  Et je voulais être interpellée : « Comment ! Vous ne parlez pas du café L’Arobase au 101 de la rue Chevaleret ? Le café le plus accueillant de la rue ! J’y suis entrée un jour de pluie et il est devenu mon annexe, mon salon. J’y passe pour vérifier mes mails et pour surfer au chaud. Il y a toujours quelqu’un que je connais et de nouvelles histoires du quartier à glaner. »

En attendant, il bruine. C’est un jour interminable et monotone, trop doux, trop gris. Pourtant, quand je suis passée sous un des arbres de la place, le vent qui agitait les branches m’a mouillé le visage.  « Et le vent rafraichît mon âme fatiguée » ; j’ai souri parce que mon vers de mirliton était un alexandrin et parce que le merle chantait un quinze février. Ce fou de merle confond les saisons et se croit au printemps et pas seulement lui, mais les arbustes qui fleurissent depuis le début du mois.

La place de la Nation, à l’est de la capitale, fait partie des délaissées. C’est cependant une des grandes entrées de Paris entourée de beaux immeubles haussmanniens. Elle s’est appelée Place du Trône, en souvenir du trône érigé le 26 août 1660 lorsque les corps constitués ont accueilli Louis XIV et sa jeune épouse Marie-Thérèse d’Autriche, lors de leur entrée solennelle dans Paris en 1660. Puis, elle s’est appelée Place du Trône-Renversé sous la Révolution lorsqu’on y érigea la guillotine. C’est en 1880, qu’elle a pris son nom de Nation ainsi que sa physionomie actuelle lorsque Haussmann lui donna sa forme d’étoile et favorisa l’installation d’immeubles de rapport (sans jamais toutefois parvenir à ce que l’Est parisien connaisse le même destin que l’Ouest).

Philippe Auguste

Le Paris monarchique est symbolisé par les deux colonnes qui encadrent le Cours de Vincennes, là où à la fin du 18ème siècle, passait la barrière de l’octroi. En 1787, l’architecte Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806), avait édifié tout autour de la ville des pavillons qui devaient faciliter la perception des taxes sur les marchandises entrant dans la capitale. Ceux de la barrière du trône, ont subsisté ainsi que deux colonnes de part et d’autre du cours de Vincennes, mais les statues allégoriques de la Liberté du commerce et de la Fortune publique qui devaient les surmonter n’ont jamais été réalisées.

En fait, c’est en 1843 qu’Alexandre Dumont sculpta la statue de saint Louis et Antoine Etex celle de Philippe-Auguste à la gloire des rois qui ont bâti l’Etat français. Quand j’étais écolière, nos livres d’histoire soulignaient la continuité entre la royauté et la république, mais le Triomphe de la République, le plus bel ensemble de sculptures dix-neuvièmes de Paris, édifié au centre de la place de la Nation, tourne le dos à ces symboles monarchiques.

Place de la Nation. Le Triomphe de la République.JPGCe Triomphe est l’œuvre de Jules Dalou, un républicain convaincu, qui ayant pris le parti de la commune en 1871, dut s’exiler pendant une dizaine d’années. Voici la description fournie au Conseil municipal de Paris au moment où celui-ci devait voter les crédits nécessaires à la réalisation de la statue : « Sur un char, traîné par deux lions, et guidé par le génie de la Liberté, tenant un flambeau à la main, se dresse la République, debout dans une attitude de triomphe, de commandement et de protection ; elle s’appuie sur le faisceau de la loi.

DSC03785

A ses côtés deux autres figures, à droite et à gauche du char, le Travail et la Justice poussent à la roue ; la première, sous les traits d’un ouvrier, le torse nu, le marteau sur l’épaule, le tablier de cuir aux flancs, les sabots aux pieds ; la seconde sous la forme d’une femme richement drapée. La Paix, portant les attributs de l’Abondance marche derrière le char et sème sur son passage des fleurs et répand des fruits.

Dalou. Le Travail et l’écolier
Dalou, La Richesse tient la corne d'abondance
Dalou, La Richesse tient la corne d’abondance

Des enfants symbolisant l’Instruction, l’Equité, la Richesse concourent à l’aspect décoratif de cette grande composition » (cité p. 109, Maurice Dreyfous, 103, Dalou, sa vie et son œuvre).

Bien qu’elle soit lourdement chargée de symboles instructifs, la République de Dalou, qui avance irrésistiblement vers l’avenir, est bien plus séduisante que la lourde statue de la place de la République ! Les grands platanes qui l’entourent sont rarement élagués et poussent joyeusement sans souci des règles.

La Nation est aussi la place qui voit la fin de presque toutes les manifestations, et Dieu sait qu’il y en a à Paris. C’est le point d’arrivée du parcours rituel République-Bastille-Nation, quelques kilomètres de slogans et de drapeaux. A l’arrivée, des jeunes gens escaladent souvent le monument avec des pancartes : « Nous sommes Charlie », « Nous n’avons pas peur ! » « No border ». J’aime à imaginer le contraste des deux cortèges : celui des corps constitués qui vient à la barrière du trône témoigner de sa soumission  au roi absolu ; celui qui accompagne une jeune république insurrectionnelle et tourne le dos aux colonnes. Jusqu’à aujourd’hui, nous devons peut-être la prédilection pour la Nation à une mémoire populaire qui se souvient du « Trône renversé », et des barricades qui ont accompagné les émeutes du 19ème dans le faubourg Saint-Antoine. Cependant le choix du trajet vient peut-être du pouvoir soucieux d’éloigner les manifestants de l’Assemblée Nationale et du Sénat, et d’ailleurs, le ‘peuple de gauche’ n’a pas le monopole des manifs et d’autres protestataires empruntent les mêmes avenues.

Le quartier Bel-Air/Nation est cossu. On y trouve de larges avenues. Celle du Bel-Air avec sa double allée et ses façades sculptées ne mène nulle part. Lorsqu’on lève le nez, on découvre d’étranges façades. Celle du 17, a été conçue par l’architecte Jean Falp (qui a aussi réalisé un immeuble 41 avenue Saint-Mandé). Un sculpteur nommé Ardoin a décoré les immeubles. Si on s’approche, on découvre des femmes entourées de petites filles à longues chevelures et d’animaux. Des chats et des oiseaux à becs crochus.

En attendant l’implantation de l’université de Paris III, avenue de Saint-Mandé, le quartier somnole,  même si, les choses, ici aussi se renouvellent doucement. Pour une part, parler de renouvèlement est abusif puisque les mutations sont dues en partie au vieillissement et à l’embourgeoisement de la population. Les pharmacies prospèrent autour de la place, ainsi que les opticiens et les vendeurs d’appareils auditifs. Il y a aussi des agences immobilières qui ont éclos au moment du grand boom immobilier des années 2000 et qui survivent tant bien que mal.

Parallèlement, le quartier se met au goût du jour et prépare l’arrivée d’une population plus jeune. Le  pressing est devenu un dépôt de pain, La Mie Câline. Une onglerie a ouvert. Les noms surannés d’antan ont été remplacés par des noms branchés, et avec les noms, le look des cafés. Le Signal du Métro, à l’angle de l’avenue du Bel-Air et de la place de la Nation, était le royaume de deux ou trois consommateurs vieillissants, attablés en terrasse pour tout l’après-midi devant une consommation unique. J’ai parfois été la seule cliente de la salle où je m’installais avec un paquet de copies. Des heures calmes, délicieuses, passaient lentement pendant que le soleil glissait le long de l’avenue. Le patron ne me dérangeait jamais. Son seul problème était de faire fuir les clients avant que ne débute sa soirée télévision. Les drogués du quartier avaient bien essayé d’en faire un QG en squattant les toilettes pour préparer leur dose d’héroïne, mais le vieux avait percé les petites cuillères dont ils avaient besoin pour chauffer la poudre. Et puis le café a été vendu. Le vieux propriétaire a déménagé dans le midi. On a demandé de ses nouvelles une fois, ou deux, puis on l’a oublié. A présent, le café est devenu l’Irish Corner. Je ronchonne parce qu’une musique tonitruante interdit toute conversation suivie, et qu’il y a toujours un match en cours sur les trois écrans de télévision de la salle. La terrasse est illuminée par de fausses flammes disposées dans une  vasque à prétention olympique et les clients s’attablent autour de fontaines à bière. Le prix des consommations a été multiplié par trois ; le nombre de clients par dix et ceux-ci viennent de tout Paris.

Sur la place ombreuse des Antilles se trouvait Le Bouquet du Trône dont le nom était à lui seul une célébration de l’art de vivre de l’ancien régime. On y croisait les vendeurs du magasin Printemps, tout proche. Le Bouquet a cédé la place au Marco Polo, supposé attirer les amateurs de pizza. Il n’y a que le Dalou qui a gardé son nom et sa clientèle.

L’heure des courses… Je file vers la rue grise du Rendez-Vous, rue des boutiques et de la banque : le toilettage pour chiens voisine avec la librairie et le boulanger. Cependant, les petits commerces peinent, coincés entre le Franprix de la rue et le Casino de la place, le commerce en ligne, le changement des habitudes de consommation. Un photographe a fermé. La vitrine du traiteur de la Baltique s’empoussière.

Qu’y avait-il avant ? Les souvenirs s’estompent vite et je ne sais plus. Je sais seulement que je suis incapable de me souvenir.

Sur le trottoir d’en face, juste après la poste, un plombier a laissé son nom, écrit en lettres d’or sur fond noir, « Couverture. Trébulle. Plomberie ». Boulevard de Picpus, la devanture qui porte le même nom ouvre sur une brocante qui propose d’initier les clients au bricolage. Ce qui n’a pas changé, c’est que toutes ces boutiques constituent « la rue commerçante » du quartier. On y fait un tour en fin de matinée. On croise un peu les mêmes personnes, des gens à qui on n’a jamais parlé, mais dont on connaît la tête et à qui on sourit. Oui c’est ça. Le quartier, c’est un ensemble de gens liés par une relation de reconnaissance autant qu’une carte mentale des trajets à effectuer pour assurer la vue quotidienne (école, boulangerie, poste,…). Ce qui fait que les habitants parlent de leur village.

Un tour à la librairie Gladieux. Marianne et Marie sont charmantes, drôles, cultivées, et c’est un plaisir d’échanger trois mots sur les livres qu’elles aiment. Pas étonnant que leur librairie soit un refuge où l’on vient se guérir de la lecture déprimante des journaux ! Une petite communauté qui sait que le commerce des livres est fragile se fait un point d’honneur de ne jamais utiliser Amazone. Mais  qu’il est dur d’être libraire. Voici qu’une dame entre pour la troisième fois de la journée. « Madame, j’en profite pour vous rendre le Simone de Beauvoir que j’avais acheté il y a une semaine. Je l’ ai parcouru, j’ai réfléchi. J’ai déjà lu ce livre ! Je ne le garde pas. Et sinon, je compte sur vous pour me trouver un roman dont m’a parlé une amie. C’est écrit par un Polonais… Le titre, le thème, non je ne sais plus. Alors, je compte sur vous, n’est-ce pas ? »

Deux numéros plus loin, sur le trottoir d’en face une serrurerie (« clés minutes » et « serrurerie traditionnelle »). Le magasin est tenu par une Vietnamienne. Au pays, jadis, elle était professeur. Elle a fui  quand les communistes ont pris le pouvoir. Elle est arrivée en France après 1975 en même temps que 150 000 réfugiés. C’était une lettrée et la voici contrainte à ce dur travail manuel. Souvent, elle a l’air éreinté. J’imagine son amertume de disqualifiée, mais je ne la connais pas assez pour en parler avec elle.

La Boucherie de l’Avenir juste après la poste est la vedette de la rue. Crise ou pas, il y a toujours la queue quand Frédéric Véron ouvre sa boutique. Le boeuf de Coutancie, les agneaux de lait de l’Aveyron réveillent les instincts carnassiers du quartier. Les prix sont ceux d’un produit d’exception, comme dit la bouchère.

La nuit, la rue du Rendez-Vous se vide et les gens âgés l’évitent. Le quartier transforme ses habitants en ombres sages pressant le pas dans les rues désertes. Au fond, on est habité par lui  plus qu’on ne l’habite.

13e arrondissement : le Paris du futur

Paris, ville musée. Paris, ville patrimoniale où rien ne change ! Combien de fois ai-je entendu ces plaintes.

Quelle sottise ! La zone qui, dans le 13e, va de la rue Nationale au bord de la Seine est devenue un vaste terrain de jeux pour les architectes qui ont fait valser tout l’espace ancien. Parallèlement, à l’invitation de la mairie, des muralistes  couvrent les vieilles façades grises des années 50 d’immenses fresques, faisant de l’arrondissement un musée à ciel ouvert.

Certes, le Nid de Rudy Ricciotti n’a pu à lui tout seul transformer l’atmosphère de l’avenue de France où le regard se perd parce que rien ne l’arrête. Tout au plus a-t-il joué avec des « brindilles » géantes pour déguiser son bâtiment carré. Mais plus loin, il a su conserver l’énorme bâtiment des Grands Moulins de Paris,  construit en 1820 et en faire une élégante université néoclassique.

Cependant, c’est surtout  à l’angle où l’avenue de France croise le boulevard du Général Jean-Simon (encore un que je ne connais pas) que la ZAC a fabriqué un espace anarchique et joyeux.

On peut s’attendre à tout dans un quartier où un artiste fait voler les pierres. L’œuvre du sculpteur Didier Marcel consiste à piquer en haut de mâts très fins des blocs de résine, imitant autant que faire se peut de la pierre.

Didier Marcel, Les Pierres volantes

Didier Marcel, Les Pierres volantes

Mais les architectes sont autrement spectaculaires

Il y a la tour verte que les plans nomment M6B2 et que son concepteur Edouard François compte transformer en tour qui pousse toute seule. Les jardiniers et les oiseaux apporteront des graines de toute l’Ile de France qui prendront sur le toit couvert de plus d’un mètre de terre ». Pour le moment, la tour ne convainc pas vraiment avec sa couleur-grenouille qui la rend visible à des lieux à la ronde. Mais pas loin, c’est une réussite : un duo, Harmonic et Masso a composé un ensemble composé d’une tour et d’un immeuble « à gradins »., A chaque étage  les terrasses effectuent une torsion qui évite les verticales si monotones des quartiers de gratte-ciel et augmente l’ensoleillement de chaque appartement.

Gaëlle Hamonic et Jean-Christophe Masson

Gaëlle Hamonic et Jean-Christophe Masson

Immeuble Edouard FrançoisE d o u a r d F ra n ç o i Edouard

Immeuble Edouard François

A côté de l’immeuble qui tourne sur lui-même, d’autres architectes ont joué des matières. Voilà un bloc violacé, un autre qui brille comme du métal. Les jours de nuages et de vent, les mouvements du ciel viennent agiter ces surfaces miroitantes. Là où le béton est immobile, ces nouveaux matériaux célèbrent la splendeur de l’atmosphère.

Immeuble Harmonic et Masso - CopieCes constructions étonnantes voisinent avec des morceaux du passé qui n’ont pas encore été éliminés, que ce soit la petite maison des années 20, au carrefour Cantagrel, celle même que Tardi s’était plu à dessiner dans l’album qui célèbre le quartier Tolbiac, ou bien la gare Masséna, inutile et à demi ruinée.

Et on voit toujours les voies de triage de la SNCF, faisceau complexe de lignes qui se croisent. La rue Watt qui passe sous les voies ferrées n’est plus la rue chantée par Boris Vian, mais elle a conservé la pénombre qui fait penser aux films noirs :

Une rue bordée d’colonnes

Où y a jamais personne

Y a simplement en l’air

Des voies de chemin d’fer

Où passent des lanternes

Tenues par des gens courts

Qu’ont les talons qui sonnent

Sur ces allées grillées

Sur ces colonnes de fonte

Qui viennent du Parthénon

On l’appelle la rue Watt

Parce que c’est la plus bath

La rue Watt

P1020501

Dans les espaces réhabilités, les urbanistes ont alterné, ruelles, jardins, escaliers qui cassent les lignes et ménagent des coins qu’on a envie d’habiter. Les noms qu’on leur a attribués célèbrent une culture saine, humaniste et contemporaine avec Paul Ricoeur ou Françoise Dolto, comme si les édiles espéraient opérer par métonymie une transmutation morale des patients mis au contact de la rue Primo Levi ou de Vidal Naquet que la plaque présente comme un historien mais surtout comme quelqu’un qui a lutté contre la torture.   Goscinny plus capable de parler aux jeunes gens a lui aussi droit à une rue, joyeuse grâce à une galerie un peu foutraque, la galerie Itinerrance. Comme dans tout Paris, des plots ont été installés en complément de la signalisation, pour empêcher le stationnement d’automobilistes indisciplinés. Les peintres les ont décorés et on oublie presque combien ils défigurent les trottoirs

Le 13eme est d’ailleurs le royaume des peintres muralistes. Partout dans le quartier, des façades banales sont devenues des œuvres d’art.

Tout le monde a pu voir depuis le métro à l’angle du boulevard Vincent Auriol et de la rue Nationale Le Chat de Christian Guemy (C215). Mais c’est à chaque coin de rue qu’il faut lever les yeux. Voici quelques images. Au 47 rue Nationale, le cubain Jorge Rodriguez Gerada a dessiné un portrait mélancolique au fusain :

47 rue Nationale, Jorge Rodriguez Gerada

47 rue Nationale, Jorge Rodriguez Gerada

L’escalier imposant qui relie la rue de Tolbiac et la rue du Chevaleret, située 10 mètres plus bas est décoré par une fresque signée YZ214 qui s’amuse à inverser la volute classique d’un balcon. Juste au-dessous un artiste clandestin facétieux a accroché sous le lampadaire un petit bonhomme.

Au 8 de la rue du Chevaleret, Tristan Eaton, promet « The Revolution will be trivialized » :

Tristan Eaton, Paris, 8 rue du Chevaleret, The Revolution will be trivialized

Tristan Eaton, Paris, 8 rue du Chevaleret, The Revolution will be trivialized

Au 173 rue du Château des Rentiers, j’aime beaucoup l’espèce de sculpture réalisée par quelqu’un qui signe VHILS, et qui fait apparaître un visage dans la matière dégradée d’un mur.

Il faudrait nommer tous ces artistes car même lorsqu’on aime moins une oeuvre, il faut reconnaître qu’ils ont transformé le quartier. Au lieu de simples cubes de béton, bons pour loger le peuple , il y a désormais dans les rues, des couleurs et des formes. La mairie qui a lancé ce vaste programme publie à présent un parcours de « Street art »qui invite à flâner le nez au vent : http://www.mairie13.paris.fr/mairie13/jsp/site/Portal.jsp?page_id=712

Balade à Tolbiac-Chevaleret

L’herbe est encore verte à Bercy où l’automne s’attarde. Dire qu’il faudra tailler les rosiers du parc dans deux mois. Elle s’arrête pour regarder une bande de mouettes qui traverse le ciel en criant. Qui aurait dit que les mouettes quitteraient les bords de mer pour Paris ? Elle a rendez-vous rue Charcot, de l’autre côté de la Seine. Elle traverse le Pont de Tolbiac. Mais où est passé l’autre pont, celui qui était rouge et bleu ? Quand elle demande, on se moque d’elle.

 – Vous voulez dire le pont viaduc qui enjambait les voies de chemin de fer ? Ah ! bien vous alors, vous êtes vraiment distraite ou bien vous n’êtes pas parisienne. On l’a démonté dans les années 90  quand on a ouvert l’avenue de France, en promettant de le remettre un jour. Il doit être quelque part en province, mais en pièces détachées, votre pont. Il existe seulement  dans le Nestor Burma qui s’appelle justement Brouillard au pont de Tolbiac ou dans les souvenirs des nostalgiques qui collectionnent les BD de Jacques Tardi.

Plus tard, elle racontera à son amie cet échange à propos du pont de Tolbiac.

– J’aurais dû dire à cette dame que tous les quartiers de Paris flottent comme ça entre présent et passé.

– Tu aurais eu tort, répond l’amie. Notre 13ème n’est pas seulement un peu parfumé par les histoires écrites à son sujet. Il a été complètement transformé quand les grands travaux nous ont dégringolé dessus. Il n’y  a pas si longtemps, le secteur était encore un secteur de brigands. On ne s’aventurait même pas rue Chevaleret parce que c’était mal famé, que c’était un coupe-gorge. Aujourd’hui, même les petites rues sont dévoilées, plus claires. La lumière s’y engouffre. Et puis, il y a des gens partout. La création de Météor, le RER qui est arrivé à la Bibliothèque François Mitterrand au lieu d’aller à Masséna, les implantations de bureaux… Plein de gens, des pressés, des amoureux, des moroses, des joyeux. On croise les gens qui vont à la BNF ou au cinéma, à l’Institut National des Langues Orientales, à l’université de Paris VI, ou dans les cafés, ceux qui viennent pour Décathlon ou Darty. On est tout le temps entourés. Les gens ne s’arrêtent qu’à une heure du matin quand le métro cesse de circuler, et encore.

Sortie ligne 14. Pont de Tolbiac

Sortie ligne 14. Pont de Tolbiac

Moi aussi, je bouge autrement. Avant, j’allais aux magasins les plus proches. Les grandes courses, c’était  à Galaxy, le Centre Commercial Galaxy de la place d’Italie. Maintenant, je prends sans même réfléchir la ligne 14 pour Châtelet qui est à dix minutes.

Le quartier d’avant, je n’y pense plus jamais, mais maintenant qu’on en parle, je trouve dommage de n’avoir pas pris de photos de sa transformation. Il aurait fallu photographier. C’est bête ! J’ai oublié de le faire, et ça aurait été bien pour me souvenir. C’est trop tard. Tout a changé en trop peu de temps ».

Les images, elles sont allées les voir en bordure de l’avenue de France, là où les chantiers se poursuivent. L’amie s’est souvenue du bruit que faisaient les trains.

Avenue de France le chantier de la dalle_Paris 13e

– C’est vrai, on ne les entend plus passer la nuit de chez nous. J’avais oublié.  C’est comme les chansons. Tu pourrais me dire ce qu’on chantait en 1985 ? Quelle chanson était à la mode ? Tu le sais encore ?

Elles se sont retournées vers l’avenue et l’amie a énuméré les institutions implantées, Réseau Ferré de France, Accenture, Banque Populaire Rives de Paris, Caisse nationale des Caisses d’épargne, Ministère chargé des sports… et des commerces partout. Et bientôt la Halle Freyssinet qui accueillera un milliers de starts up « innovantes ». « Quand même, c’est rectiligne, soupire l’amie. C’est froid, même quand ils font l’effort d’orner les façades ».

Rudy Ricciotti, Le Nid, avenue de france

Rudy Ricciotti, Le Nid, avenue de france

En tout cas, ce n’est pas chez moi. Chez moi, c’est le petit quartier avec l’église. Même si je ne suis pas chrétienne, même si elle n’est pas très belle, elle donne sa physionomie au quartier. Quand je la vois pointer au bout de la rue Jeanne d’Arc, je me dis, je suis chez nous. Et tiens ! Il y en a vingt à Paris qui sont plus élégantes, plus artistiques, qui sont vraiment gothiques ou baroques, ou modernes, mais aucune n’a accompagné comme celle-ci toute mon enfance et maintenant l’enfance de mes enfants.

Notre-Dame de la gare

Notre-Dame de la gare

Chez moi ce sont les rues où je vais tous les jours où tous les commerçants me connaissent.

– Vous avez oublié votre porte-monnaie. C’est pas grave, ma belle, vous me paierez samedi.

C’est là où on me demande des nouvelles de maman  et de ma fille et où  je peux demander des nouvelles de chacun. Je croise des anciens de l’école ; on ne se parle pas trop, mais je reconnais les têtes et je vois qu’ils ont des enfants  de l’âge des miens. Mon quartier, j’en fais le tour en un quart d’heure, même si quand j’étais petite, je le croyais très grand. Il est encore tout calme. A deux, trois heures de l’après-midi, c’est le silence. Il se réveille seulement à la sortie des écoles. Rien n’a changé par ici. C’est peut-être le dernier coin de l’arrondissement à somnoler au milieu de l’agitation générale.

– Rien n’a changé ?

– Si. Mais lentement. Les commerces se remplacent tout doucement et on oublie comment c’était avant. Tiens, Rue de Tolbiac, y avait une petite chevaline, maintenant c’est un magasin de vêtements. Est-ce qu’elle était au niveau du magasin de vêtements ou est-ce qu’elle était au niveau de l’agence immobilière ? Je ne sais plus. Elle était par-là en tout cas. Le marchand de kebabs, c’était un café qui vendait des jambon-beurre. Jambon-beurre ? Même ceux qui ne sont pas allés en Turquie veulent des kebabs en ce moment.

– C’est vrai, au fait, d’ailleurs, c’est une insulte dans les cours de récréation : « Maman, il m’a traité. – Quoi ? – Il m’a insulté de jambon-beurre ».

Quartier Saint-Lambert (2)

8 janvier 2016

On s’habitue, bien sûr. Ce matin, au marché, les gens parlaient davantage du temps qu’il fait que du dernier des attentats parisiens. D’ailleurs, on aurait honte de comparer une attaque au couteau, qui s’est finie par la mort de l’assaillant, avec les cinquante Lybiens déchiquetés lors d’une attaque suicide. « La vie continue », dit la marchande à qui je souhaite une bonne année, « mais Madame, je n’ai jamais connu des fêtes pareilles. Le 31, ma rue était déserte. Tous les restaurants étaient fermés. Il ne restait qu’à rentrer chez soi.»

Je repars faire un tour dans les confins du 15ème, là où il est bordé par le boulevard des Maréchaux et les voies ferrées, un quartier en train de se défaire et de se refaire, où le monde d’avant côtoie la ville de demain.

La rue Jacques Baudry jouxte le chemin de fer. Un peintre, Mirazovic, a peint une fresque sur le long mur de séparation : au premier plan, on voit Georges Brassens, la guitare à la main. Mais, comme dans les rêves où rien n’est impossible, les  vagues silhouettes qui le regardent jouer viennent d’un passé plus ancien. Des hommes et des dames déambulent paisiblement dans les rues du passé en vêtements blancs et en chapeau.

Est-ce que l’habileté académique du peintre, jouant de la perspective et des effets d’ombre et de lumière, a exaspéré les graffeurs du quartier ? La peinture a été vandalisée. Dommage, elle ne manque  pas de charme.

Tout autour, les maisons sont plutôt minables et les immeubles ont l’air de venir de nulle part. En remontant vers la rue Brancion, on croise un ancien hôtel-restaurant dont les fenêtres sont murées.

Ancien Restaurant rue Brancion.JPG

L’hôtel est juste à côté du pont qui domine la Petite Ceinture. On reste un peu sur ce pont à regarder les rails qui luisent faiblement dans la lumière de l’automne et le mur noir des buissons qui masque les maisons les plus basses. C’est un espace sauvage, un no man’s land  qui échappe encore à  la rénovation.

Petite ceinture, 15e

Petite ceinture, 15e

La rue est silencieuse à part les cris rauques de quelques corbeaux.

Passé le pont, tout change. Le parc Brassens est là. Je l’aborde par la colline qui mène à une vigne

Désormais, les traces du passé, sont soigneusement entretenues, voire reconstituées.

Tout est fait pour donner l’impression que le temps est immobile. Sous la halle, les bibliophiles fouinent entre les étals du marché aux livres d’occasion. Ils n’ont pas changé, depuis les années soixante-dix où je les côtoyais au quartier latin.

Parc Brassens Le marché aux livres

Parc Brassens Le marché aux livres

Au n°87 de la rue Brancion, la boulangerie a conservé les panneaux peints par Benoist et fils.

Boulangerie 87 rue Brancion, Paris 15e

Boulangerie 87 rue Brancion, Paris 15e

Tout près, la rue Santos-Dumont évoque une banlieue anglaise avec l’alignement impeccable des maisons blanches de deux étages, façades proprettes, toits très pentus si rares à Paris. Georges Brassens a vécu là à la fin de sa vie, mais quand je demande à un passant dans quelle maison, il me répond avec un accent sud-américain. « Qui ? Brassens ? Connais pas. » Au bout de la rue, la Villa Santos-Dumont fait ressurgir le passé, même si j’ai appris (grâce à Wikipédia) que l’aspahalte a été remplacée en 1988 par un pavage à l’ancienne. Pourquoi avoir remis des pavés qui rendent périlleuse la marche en talons hauts ? Peut-être parce qu’ils sont plus vrais que la vérité, vrais des stéréotypes de la langue qui ont inscrit dans nos habitudes vieux pavés, à côté de pavé sonore, tandis qu’asphalte n’a pas droit à grand-chose. N’importe ! La Villa est charmante avec ses glycines, ses motifs de céramique, ses grandes verrières d’atelier.

… et trois petits vélos de conte, prêts pour l’aventure.villa Dos Santos, 3 petits vélos, Paris 15e

Une forme de vie, dont on ne peut dire qu’elle a été préservée, mais plutôt reconstituée !

La journée s’assombrit. On dirait que la nuit va tomber d’un instant à l’autre et je reprends le métro. Voir ce quartier m’a ramenée aux premières fois où j’étais venue à Paris, un des premiers souvenirs en tout cas. Tout était gris et mouillé dans les rues et on s’était enfouies dans une station. J’avais perçu d’abord le grondement du métro, puis le bruit strident, de plus en plus menaçant, des freins sur les rails. Quelqu’un m’avait poussée vers l’intérieur de la rame, car les portes allaient se refermer. Assise sur une banquette de bois, j’avais examiné les passagers. Il y avait quelque chose de dur dans leur visage. Ces gens ne disaient rien et regardaient devant eux sans voir personne. A présent, c’était le tunnel, très noir. De place en place une lanterne éclairait des noms, « Dubo, Dubon, Dubonnet », qui émergeaient à intervalles réguliers des ténèbres, et puis disparaissaient à nouveau dans l’ombre noire. J’ai encore en tête cette chanson de la réclame qui émerge d’un passé embrumé, déjà presque enfoui dans la mort.

Quartier Saint-Lambert (1)

Je me promène dans le 15ème arrondissement que je connais mal. En ce moment, je suis de très mauvaise humeur parce que je vis comme si de rien n’était alors qu’il faudrait trouver des formes de mobilisation pour défendre l’héritage démocratique dont notre génération a bénéficié. Il y a un mois et demi nous avons compté les morts du Bataclan assassinés par neuf criminels ; il y a trois semaines,  nous avons compté les votes Front National. Nous avons parlé entre amis de ce qui arrivait, pesé les appellations  de guerre et de lutte contre le terrorisme

Comme on s’habitue vite ! Nous avons repris le cours de nos vies en espérant que l’histoire nous laisse de côté en 2016. Mais voilà que notre gouvernement veut nous « protéger » en  modifiant la constitution et en inventant de nouvelles punitions pour les coupables de tels crimes. Nous voulions oublier mais l’histoire ne nous oublie pas

La proposition de déchéance de la nationalité m’apparaît comme le fruit de l’intelligence purement tactique de Hollande. Le président se réjouit de priver la droite d’un motif d’agitation et de plaire à l’opinion. Rien d’inquiétant de plus, puisque la mesure concernera une fraction de criminels qui ont commis des actes odieux et ne menacera en rien les citoyens normaux. C’est vrai pour le moment, mais les dégâts sur les bi-nationaux sont imprévisibles. Quel sera leur sentiment de loyauté à l’égard d’une nationalité fragile qui se donne et se retire ? Quelle sera leur frustration à découvrir qu’il y a deux catégories de Français dont une a moins de droits que l’autre ? Et quand bien même, les Français approuveraient l’exclusion de criminels décérébrés, l’amour de notre  République, malgré toutes ses insuffisances, était l’amour de ses principes. Nous l’a-t-on assez répété que la France ne faisait pas de différence entre ceux qui étaient de souche et ceux qui avaient souhaité venir s’établir sur son sol.

Je suis sensible à ce problème. Ma mère, née à Nice d’une mère polonaise et d’un père russe, française depuis l’âge de 15 ans, a perdu sa nationalité par le décret du 22 juillet 1940, qui l’a immédiatement privée de son métier de professeur, que seuls des Français pouvaient exercer, et qui a fait d’elle une apatride au risque de sa vie. Le gouvernement de Vichy estimait que les étrangers qui avaient acquis la nationalité française menaçaient l’identité française. C’est pourtant elle qui a combattu pour la France libre et non ceux qui prenaient ces mesures. A la Libération, ma famille s’est rassurée : la France des principes n’avait rien à voir avec la France de Vichy. Je croyais que cette leçon était assimilée. Apparemment, il a suffi de deux générations et d’un président trop habile pour l’oublier.

A quoi peut servir une loi inapplicable ? Nous ne nous débarrasserons pas  par magie de ceux qui ont grandi chez nous. Quel effet une telle mesure pourrait-elle avoir sur les pays (Algérie, Maroc pour l’essentiel) vers qui nous voulons les chasser. Au nom de quoi décider que nous allons envoyer vers ces pays des  malfaiteurs criminels qui ont grandi chez nous ? Des avocats se chargeront d’ailleurs de rappeler que la loi interdit de mettre leur vie en danger et on ne pourra les expulser. Tel est, comme tout le monde a pu le constater, le cas de Djamel Beghal, inspirateur de Kouachy et de Koulibali, terroriste déchu de sa nationalité depuis 1962 et qui ayant saisi la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) contre son retour en Algérie en invoquant « des risques de traitements inhumains et dégradants » vit toujours en France. « Oui, mais – dit notre habile politicien – le peuple de France veut au moins des mesures symboliques. Il faut bien le rassurer. Sinon, il votera Front National ! » En attendant, c’est le peuple de gauche qu’il divise follement. Follement ? Le calculateur Hollande imagine peut-être précipiter ainsi le recentrage de son électorat.

Nous allons vivre un régime de crise pendant des années. Nous avons besoin de prendre le temps de réfléchir à ce que nous faisons de ceux qui haïssent la vie et qui nous menacent. Il nous faudra bien lutter contre les régimes de terreur qui gagnent du terrain et contre les « ennemis de l’intérieur » que leur haine finit par associer à un délire moyenâgeux. Mais pas comme ça, sur un coin de table en surveillant la courbe des sondages. Sans doute, nos gouvernants trouvent-ils ridicule l’idée mystique du lien du citoyen et de la France. Pour moi, au contraire, je crois que ce lien nous protège de la désagrégation de notre nation qui est un des périls qui nous menace. On n’a pas le droit de l’affaiblir.

Je pense à tout cela en parcourant Paris. Les banlieues populaires suscitent la défiance aujourd’hui. Les Français (comment les appeler ? « n’ayant pas d’ascendance étrangère immédiate », Gaulois en langage jeune, Blancs) se plaignent qu’  « on n’est plus chez soi ». Ce n’est pas forcément, comme on le dit très vite du racisme, à moins d’appeler racisme le malaise suscité par ceux qui affirment leur différence et refusent de se fondre dans  la masse commune. A Saint-Denis, à Bobigny, à Grigny… des hommes se promènent en djellabas, des femmes se voilent de la tête au pied. Ceux qui vivaient là constatent le refus ostentatoire du mélange. Après, évidemment, ils amalgament sans nuance ces affirmations identitaires, et l’évolution menaçante d’une minorité.

Quand ils sont entre eux, les petits blancs des communes populaires s’inquiètent des trafics dans les zones de non droit. Ils se lamentent sur le changement de la population. Pas entre voisins. Entre voisins, on « ne parle pas politique », sauf si on se connaît bien, parce que c’est compromettant. On se risque auprès des journalistes, des chercheurs en sciences sociales. Sous couvert d’anonymat, on se hasarde à parler, on s’excite et on se plaint. « Vous ne pouvez pas comprendre, vous qui vivez à Paris ».

On a vite oublié combien des zones entières, aujourd’hui resserrées à l’intérieur du périphérique, ont pu être considérées comme des territoires dangereux.

Voici le fond du quartier Castagnary, coincé entre les boulevards des Maréchaux et les voies ferrées qui mènent à Montparnasse et qui conserve encore les traces de son passé populaire. On trouve assez près les « habitations bon marché » de la rue de la Saïda, des immeubles édifiées dès 1913 par Auguste Labussière. Il y a quarante ans, l’aimable Villa des Charmilles,  dont la cour ombragée par un tilleul est un havre de paix, était – au témoignage d’un habitant – entourée par des immeubles où il n’était pas rare de rencontrer des familles dont les pères étaient détenus pour des années et dont les mères se prostituaient. Les rues du quartier était tenues par les Manouches et  plus d’un conflit entre élèves se réglait au couteau.

Chaque fois que meurt un vieux retraité, son petit logement d’ouvrier est rénové, puis racheté par des enfants des classes aisées en quête de logements accessibles ; peu à peu le quartier s’embourgeoise. Aujourd’hui, la rue Castagnary comporte un établissement spécialisé dans l’enseignement des enfants précoces dont on sait qu’il en éclot davantage dans les familles où les parents ont fait de bonnes études. Tout a basculé vers les années 70 et le prix moyen du mètre carré dépasse les 7 500 euros.

Il reste de cette époque le phare de 23 mètres de haut qui signalait la plus grande poissonnerie de Paris avec des vendeurs en ciré et en bottes qui avaient l’air de débarquer tout droit d’un chalut. Un beau jour dans les années 2000, le propriétaire vendit La Criée du phare à un repreneur qui   « coula » l’entreprise et qui partit en abandonnant 9 tonnes de poissons dans un immense congélateur, lequel tomba en panne en 2005. Le stock pourrit. Une affreuse odeur d’ammoniac se répandit sur le quartier. Les habitants prétendent que les pompiers craignaient une explosion. En tout cas, le quartier fut bouclé pendant que des pompiers en tenues de cosmonautes emportaient maquereaux, sardines, morue et thon pourris. Ils portaient des masques pour se protéger un peu de l’odeur pestilentielle de chair décomposée. Longtemps après, les piétons reniflaient encore des émanations douteuses. Pendant quelques années, les repreneurs essayèrent d’y vendre des produits discounts, conserves,  lessive, couches. Puis tout ferma en 2012.

Phare de la Criée, rue Castagnary

La Criée du phare, rue Castagnary

rue Castagnary. Le pêcheur.JPGLes anciens abattoirs de Vaugirard ne sont pas loin Ils avaient été créés pour remplacer les abattoirs de Grenelle indésirables dans le nouveau quartier de l’avenue de Suffren, et de Breteuil. En ce temps-là, la mort des animaux n’effrayait pas les mangeurs et on les menait à la vue de tous, depuis le chemin de fer jusqu’à l’abattoir. C’étaient de solides gaillards, ces bouchers qui abattaient chaque année plus de cent mille bœufs, un demi-million de moutons, des milliers de veaux et de porcs. Des abattoirs, il reste les portes monumentales de l’ancien marché, le bâtiment de la Criée et deux statues de taureaux d’Isidore Bonheur. Il manque une plaque, comme sur nos monuments aux morts : ‘Ici, sont tombés des milliers de boeufs ». Evidemment, on ne pourrait terminer par « pour la France ! » et j’imagine que tous les bouchers du coin diraient en coeur : ‘Ma petite dame, si vous voulez manger du steack, il faut tuer un boeuf ! » Tout de même, ce serait comme au temps des grottes préhistoriques et des shamans. Des bœufs ont été sacrifiés et en les représentant, on demande leur pardon.

On a gardé aussi le bâtiment des halles et on y vend des livres, et le nom du parc n’évoque plus que Brassens qui a vécu à deux pas, impasse Florimont. Les amateurs de livres anciens, lorsqu’ils ne se contentent pas des sites en ligne, passent par le Marché aux livres installé sous les halles.

Paris était entouré d’une voie ferroviaire,  la Petite ceinture. Construit tout autour de la capitale sous le Second Empire (1852 – 1869),  le chemin de fer de 36 km a transporté les voyageurs jusqu’en 1934. L’acheminement des marchandises des usines Citroën et des animaux des abattoirs de Vaugirard s’est poursuivi jusqu’à la fin des années 1970. Aujourd’hui, le domaine Citroën a été lui aussi reconverti en parc (le parc André-Citroën) et la voie ferroviaire en promenade écologique. On y accède au niveau de la rue Olivier-de-Serres et on va jusqu’à la place Balard. Le siècle dernier s’était enorgueilli de créer partout des voies de circulation ; nous les transformons en chemin des fées. En juin,  les fleurs des champs courent le long des rails

petite ceinture 15e

petite ceinture 15e

Ljubinka Jovanovic Mihailovic. Peintre de l’école de Paris

En 2015, la peintre d’origine serbe, Ljubinka Jovanovic Mihailovic, avait 94 ans et vivait un peu retirée de l’agitation du monde – d’abord parce que la peinture demande ce retrait ; ensuite, les années venant, parce que les cinq étages de son immeuble devenaient presque impossibles à gravir. L’appartement était un lieu magique qui donnait déjà l’impression d’entrer dans sa peinture. Au salon, on voyait tout de suite les deux toiles somptueuses de son mari Bata Mihailovic ; plus en retrait, sur le mur qui faisait angle droit, un grand tableau d’elle. Quelques bancs de bois composaient l’essentiel de l’ameublement. Ils étaient recouverts par des couvertures et des coussins dont les couleurs rappelaient celles des tableaux. Un grand miroir, une table de bois noir avec un bouquet de fleurs à demi séchées. Quelques icones. Des étagères portaient des livres et des pigments. Un portrait de Bata peint par elle ; un portrait de Ljubinka peint par lui. A l’étage supérieur, l’atelier.

L''atelier de Ljubinka Jovanovic Mihaïlovic

L »atelier de Ljubinka Jovanovic Mihaïlovic

On pouvait voir sa peinture comme une peinture d’exilée, nourrie de la grande tradition des icônes byzantines. On peut aussi la recevoir comme une peinture de notre temps. Ljubinka a été confrontée à la violence des trois guerres de Yougoslavie : elle a grandi  dans un pays marqué par la première guerre mondiale,a assisté à la destruction de Belgrade, connu les privations et les humiliations de la seconde guerre mondiale, et a été ébranlée par la guerre civile des années 90. A ce monde violent, Elle opposait la recherche d’une sorte d’espace sacré où la lumière circulait de la terre au ciel. Sacré, est sans doute un mot de spectateur, car là où on apercevait des fenêtres ouvertes sur l’au-delà, elle parlait de bâtiments, de bouches du métro, d’affiches placardées, de l’espace très concret des grandes villes. Quand, on évoquait une expérience mystique, elle décrivait son travail sur des matériaux, sa confrontation avec les contraintes techniques. Quand on lui disait « ta  lumière »,  elle évoquait la patience des artisans pour dompter la feuille d’or. Sa morale n’était pas discours, mais justesse d’un trait qui ne trichait pas, qui avait demandé des années de travail et l’inspiration d’un instant, qui échappait à la volonté.

Grand tryptique. Ljubinka

Elle était toujours disponible. Parfois, elle se plaignait un peu : « j’ai trop de visites. Où trouver le temps de peindre ? », mais la porte restait ouverte, peut-être au détriment de son œuvre. Qu’importe ! « Je n’ai, disait-elle, aucune ambition. Je n’ai pas besoin qu’on m’admire », tout en comprenant très bien ses amies qui voulaient conquérir l’attention d’un public. Nous étions nombreux à venir nous décharger sur elle de nos histoires d’amour, de nos tourments de parents, de nos jalousies. Nous savions que nous pouvions lui faire confiance, qu’elle nous écouterait sans nous juger et que son écoute ne serait ni mièvre ni sotte.

Ljubinka chez elle

Ljubinka chez elle

Juan l’appelait Shaman, moi, mon gourou, Claire disait « elle est ma mère, ma grand-mère et mon enfant ». En tout cas, je n’ai jamais rencontré de femme aussi (faut-il dire profonde ? spirituelle ? accomplie ?)  et en même temps fragile et vulnérable. Vulnérable et confiante. C’est le plus difficile la confiance : « Je me suis laissée faire par mon hématologue. Un bon médecin qui aimait ses malades et j’ai voulu guérir pour lui ». Elle était aussi une petite fille qu’il fallait aider pour les papiers, les ordonnances et les rendez-vous médicaux, avec qui il fallait partager un repas pour que l’envie de manger revienne. Quand, il a fallu qu’elle parte à l’hôpital, les infirmiers se sont étonnés : qui est cette femme pour qu’il y ait tant de monde ? Nous n’avons jamais vu cela ».

Ljubinka n’est plus là. Ni l’appartement de la rue Leverrier. Restent les tableaux d’une peintre contemplative. Humble et exigeante ; patiente et inspirée.

« Journée sans voitures » et « Nuit Blanche »

Seuls quelques quartiers de Paris étaient interdits à la circulation, mais la journée sans voitures fut quand même bonne à prendre. Le ciel était éclatant. Une foule sage de skateurs, de cyclistes, de piétons venus en famille partageait le bonheur d’être au soleil sur les Champs- Elysées, sans avoir à surveiller les voitures. Les gens souriaient, heureux d’être ensemble. Ils se plantaient au milieu de l’avenue et ils installaient des pliants ou bien ils se couchaient par terre pour se prendre en photo. Plus tard, ils diraient à leur famille. « C’est moi. J’y étais ! » C’était une foule ensemble, comme chaque fois qu’on croit s’être libéré des contraintes.

En pliant sur les Champs-Elysées

En pliant sur les Champs-Elysées

La fête a duré un seul dimanche et seulement entre 11h et 18 heures ; sur les Champs-Elysées  et le long de la Seine, cela a suffi pour faire baisser la pollution au CO2 de 40% (à vrai dire, je n’ai pas trouvé de renseignements sur le dioxyde d’azote, beaucoup plus dangereux selon les médecins).

Deux souris écolo. Champs Elysées

Deux souris écolo. Champs Elysées

Des grincheux ont tout de suite dénoncé sur Internet cette journée qui ne bénéficiait qu’aux bobos oisifs et aux touristes. On ferait mieux de se préoccuper des livreurs et des petites gens de la banlieue. « Laissez-nous vivre », ont-ils clamé sur les réseaux sociaux. « Nous en avons marre des mesures de la gauche caviar qui taxe nos clopes et nos voitures diésels et à présent qui veut nous empêcher de rouler ! » Qu’ils se rassurent, ce jour sans voiture est une parenthèse dans le quotidien pollué du Parisien. Dès le lundi, nous avons retrouvé les gaz d’échappement et les bouffées de fumée des autocars de touristes.

L’odeur d’essence est encore l’âme de nos villes. Pourtant, le déclin des voitures a commencé : la municipalité restreint les places de stationnement au profit des pistes cyclables. Elle multiplie les zones à 30 kilomètres à l’heure pour dégoûter les automobilistes. Les embouteillages sont encore plus efficaces pour décourager les gens de conduire : le 24 août, Le Monde a publié un article sur un bouchon de 100 kilomètres de long bloquant une autoroute du nord de la Chine. Selon la télévision, certains conducteurs étaient coincés depuis cinq jours et ils n’avançaient que d’un kilomètre par jour. A Paris, les automobilistes triplent leur temps de trajet s’ils conduisent aux heures de pointe. Ceux qui ont renoncé à la voiture sont désormais majoritaires. 60% des Parisiens se déplacent à pied, en bus ou en métro, évidemment parce que le réseau des moyens de transport est dense.

La responsabilité des politiques qui n’ont pas fait grand-chose pour les quartiers périphériques est énorme et accentue le ressentiment des banlieues, déclenchant une opposition binaire, mais juste, entre les laissés-pour-compte et les privilégiés du centre-ville.

Une semaine plus tard, le 3 octobre, c’est la Nuit blanche. Décidément le calendrier « des évènements » est chargé ; la municipalité n’arrête pas de célébrer les jardins, les musées, le dieu Ganesh, la fin du Ramadan, la Saint-Valentin, et à présent la nuit. Tout est fait pour convaincre que Paris est une capitale de la fête et pas seulement un  musée à ciel ouvert, peuplé de bourgeois fatigués.

La municipalité a fait des efforts en organisant des circuits dans des quartiers un peu excentrés. Va pour le Nord-Ouest, direction Parc Montceau. Sur le site, Erik Samakh promet une installation sonore qui plonge le visiteur dans l’ambiance d’une nuit d’été méridionale. Des bruits envahissent les allées (barrissements ou chants du crapaud buffle, on ne sait trop). Très vite, l’ennui pèse. Des visiteurs motivés attendent patiemment. Les autres, dont nous, sont si décontenancés qu’ils sont prêts à prendre pour une installation, la petite rotonde où se prépare une exposition, l’escabeau oublié nous paraît un instant une installation de plasticien. Départ, vers le Parc Martin Luther King aux frontières du 17e, de Levallois et de Clichy-la-Garenne (92) là où les friches de l’ex SNCF sont en voie de reconversion. Le quartier est hérissé d’échafaudages et de grues. On sent la griserie des grands travaux.

Au parc Martin Luther King, les lasers du Néerlandais Daan Roosegard font onduler une lumière bleue au-dessus des têtes. L’installation a été, paraît-il, imaginée pour donner aux visiteurs le sentiment de marcher sous le niveau de la mer – et avertir du péril de la montée des eaux. Mais, nous n’avons pas ressenti l’angoisse de la fin des temps en voyant la vague bleue aller, venir et se dissoudre dans la brume juste au-dessus de nos têtes ; tantôt des rayons acérés se reflètent dans les eaux d’un petit bassin au milieu des touffes de roseaux qui bruissent ; tantôt ils dessinent les longues silhouettes noires des spectateurs, ou changent en fleurs le feuillage des arbres. Le résultat est poétique, pas immédiatement politique et c’est tant mieux.

 

Dans un pavillon, l’installation « Spider Projection V.2 » de Friedrich van Schoor et Tarek Mawa montre une araignée surdimensionnée qui pourchasse un grillon. Lorsque le grillon imprudent s’aventure de son côté les enfants crient pour l’avertir. En vain ! Les pattes velues de l’araignée se referment et la foule ravie et écœurée assiste au massacre. C’est mieux que Jurassic Parc. Qu’est-ce que ce film signifie ? Que la nature est inquiétante ? Que les manipulations génétiques nous ramènent au temps des tyrannosaures ?

Un concert au coin d’une rue avec des images qui défilent. Plus loin, l’ancienne voie ferrée. On clopine entre les traverses, jusqu’à un acrobate qui saute à trente mètres de hauteur et rebondit sur du polystyrène… Vous aviez dit nuage ?

17e. Petite ceinture. Graff: la jalousie vous tuera

17e. Petite ceinture. Graff: la jalousie vous tuera

Fin de parcours, porte de Clichy dans un restaurant italien.

Et bien ? Le spectacle était parfois séduisant, parfois même impressionnant. Nous avons regardé tout ce qu’on a fait pour nous. Il était plus difficile de vivre la fête. La joie de vivre qui, dans notre mémoire, caractérise encore mai 68 et en fait comme un long temps heureux de fête collective et qui se nourrissait de tous les possibles, a peu à voir avec les célébrations instituées de notre Etat éducatif soucieux de montrer au peuple qu’il faut se préoccuper du réchauffement climatique et se libérer de l’automobile.