Balade à Tolbiac-Chevaleret

L’herbe est encore verte à Bercy où l’automne s’attarde. Dire qu’il faudra tailler les rosiers du parc dans deux mois. Elle s’arrête pour regarder une bande de mouettes qui traverse le ciel en criant. Qui aurait dit que les mouettes quitteraient les bords de mer pour Paris ? Elle a rendez-vous rue Charcot, de l’autre côté de la Seine. Elle traverse le Pont de Tolbiac. Mais où est passé l’autre pont, celui qui était rouge et bleu ? Quand elle demande, on se moque d’elle.

 – Vous voulez dire le pont viaduc qui enjambait les voies de chemin de fer ? Ah ! bien vous alors, vous êtes vraiment distraite ou bien vous n’êtes pas parisienne. On l’a démonté dans les années 90  quand on a ouvert l’avenue de France, en promettant de le remettre un jour. Il doit être quelque part en province, mais en pièces détachées, votre pont. Il existe seulement  dans le Nestor Burma qui s’appelle justement Brouillard au pont de Tolbiac ou dans les souvenirs des nostalgiques qui collectionnent les BD de Jacques Tardi.

Plus tard, elle racontera à son amie cet échange à propos du pont de Tolbiac.

– J’aurais dû dire à cette dame que tous les quartiers de Paris flottent comme ça entre présent et passé.

– Tu aurais eu tort, répond l’amie. Notre 13ème n’est pas seulement un peu parfumé par les histoires écrites à son sujet. Il a été complètement transformé quand les grands travaux nous ont dégringolé dessus. Il n’y  a pas si longtemps, le secteur était encore un secteur de brigands. On ne s’aventurait même pas rue Chevaleret parce que c’était mal famé, que c’était un coupe-gorge. Aujourd’hui, même les petites rues sont dévoilées, plus claires. La lumière s’y engouffre. Et puis, il y a des gens partout. La création de Météor, le RER qui est arrivé à la Bibliothèque François Mitterrand au lieu d’aller à Masséna, les implantations de bureaux… Plein de gens, des pressés, des amoureux, des moroses, des joyeux. On croise les gens qui vont à la BNF ou au cinéma, à l’Institut National des Langues Orientales, à l’université de Paris VI, ou dans les cafés, ceux qui viennent pour Décathlon ou Darty. On est tout le temps entourés. Les gens ne s’arrêtent qu’à une heure du matin quand le métro cesse de circuler, et encore.

Sortie ligne 14. Pont de Tolbiac

Sortie ligne 14. Pont de Tolbiac

Moi aussi, je bouge autrement. Avant, j’allais aux magasins les plus proches. Les grandes courses, c’était  à Galaxy, le Centre Commercial Galaxy de la place d’Italie. Maintenant, je prends sans même réfléchir la ligne 14 pour Châtelet qui est à dix minutes.

Le quartier d’avant, je n’y pense plus jamais, mais maintenant qu’on en parle, je trouve dommage de n’avoir pas pris de photos de sa transformation. Il aurait fallu photographier. C’est bête ! J’ai oublié de le faire, et ça aurait été bien pour me souvenir. C’est trop tard. Tout a changé en trop peu de temps ».

Les images, elles sont allées les voir en bordure de l’avenue de France, là où les chantiers se poursuivent. L’amie s’est souvenue du bruit que faisaient les trains.

Avenue de France le chantier de la dalle_Paris 13e

– C’est vrai, on ne les entend plus passer la nuit de chez nous. J’avais oublié.  C’est comme les chansons. Tu pourrais me dire ce qu’on chantait en 1985 ? Quelle chanson était à la mode ? Tu le sais encore ?

Elles se sont retournées vers l’avenue et l’amie a énuméré les institutions implantées, Réseau Ferré de France, Accenture, Banque Populaire Rives de Paris, Caisse nationale des Caisses d’épargne, Ministère chargé des sports… et des commerces partout. Et bientôt la Halle Freyssinet qui accueillera un milliers de starts up « innovantes ». « Quand même, c’est rectiligne, soupire l’amie. C’est froid, même quand ils font l’effort d’orner les façades ».

Rudy Ricciotti, Le Nid, avenue de france

Rudy Ricciotti, Le Nid, avenue de france

En tout cas, ce n’est pas chez moi. Chez moi, c’est le petit quartier avec l’église. Même si je ne suis pas chrétienne, même si elle n’est pas très belle, elle donne sa physionomie au quartier. Quand je la vois pointer au bout de la rue Jeanne d’Arc, je me dis, je suis chez nous. Et tiens ! Il y en a vingt à Paris qui sont plus élégantes, plus artistiques, qui sont vraiment gothiques ou baroques, ou modernes, mais aucune n’a accompagné comme celle-ci toute mon enfance et maintenant l’enfance de mes enfants.

Notre-Dame de la gare

Notre-Dame de la gare

Chez moi ce sont les rues où je vais tous les jours où tous les commerçants me connaissent.

– Vous avez oublié votre porte-monnaie. C’est pas grave, ma belle, vous me paierez samedi.

C’est là où on me demande des nouvelles de maman  et de ma fille et où  je peux demander des nouvelles de chacun. Je croise des anciens de l’école ; on ne se parle pas trop, mais je reconnais les têtes et je vois qu’ils ont des enfants  de l’âge des miens. Mon quartier, j’en fais le tour en un quart d’heure, même si quand j’étais petite, je le croyais très grand. Il est encore tout calme. A deux, trois heures de l’après-midi, c’est le silence. Il se réveille seulement à la sortie des écoles. Rien n’a changé par ici. C’est peut-être le dernier coin de l’arrondissement à somnoler au milieu de l’agitation générale.

– Rien n’a changé ?

– Si. Mais lentement. Les commerces se remplacent tout doucement et on oublie comment c’était avant. Tiens, Rue de Tolbiac, y avait une petite chevaline, maintenant c’est un magasin de vêtements. Est-ce qu’elle était au niveau du magasin de vêtements ou est-ce qu’elle était au niveau de l’agence immobilière ? Je ne sais plus. Elle était par-là en tout cas. Le marchand de kebabs, c’était un café qui vendait des jambon-beurre. Jambon-beurre ? Même ceux qui ne sont pas allés en Turquie veulent des kebabs en ce moment.

– C’est vrai, au fait, d’ailleurs, c’est une insulte dans les cours de récréation : « Maman, il m’a traité. – Quoi ? – Il m’a insulté de jambon-beurre ».

Quartier Saint-Lambert (2)

8 janvier 2016

On s’habitue, bien sûr. Ce matin, au marché, les gens parlaient davantage du temps qu’il fait que du dernier des attentats parisiens. D’ailleurs, on aurait honte de comparer une attaque au couteau, qui s’est finie par la mort de l’assaillant, avec les cinquante Lybiens déchiquetés lors d’une attaque suicide. « La vie continue », dit la marchande à qui je souhaite une bonne année, « mais Madame, je n’ai jamais connu des fêtes pareilles. Le 31, ma rue était déserte. Tous les restaurants étaient fermés. Il ne restait qu’à rentrer chez soi.»

Je repars faire un tour dans les confins du 15ème, là où il est bordé par le boulevard des Maréchaux et les voies ferrées, un quartier en train de se défaire et de se refaire, où le monde d’avant côtoie la ville de demain.

La rue Jacques Baudry jouxte le chemin de fer. Un peintre, Mirazovic, a peint une fresque sur le long mur de séparation : au premier plan, on voit Georges Brassens, la guitare à la main. Mais, comme dans les rêves où rien n’est impossible, les  vagues silhouettes qui le regardent jouer viennent d’un passé plus ancien. Des hommes et des dames déambulent paisiblement dans les rues du passé en vêtements blancs et en chapeau.

Est-ce que l’habileté académique du peintre, jouant de la perspective et des effets d’ombre et de lumière, a exaspéré les graffeurs du quartier ? La peinture a été vandalisée. Dommage, elle ne manque  pas de charme.

Tout autour, les maisons sont plutôt minables et les immeubles ont l’air de venir de nulle part. En remontant vers la rue Brancion, on croise un ancien hôtel-restaurant dont les fenêtres sont murées.

Ancien Restaurant rue Brancion.JPG

L’hôtel est juste à côté du pont qui domine la Petite Ceinture. On reste un peu sur ce pont à regarder les rails qui luisent faiblement dans la lumière de l’automne et le mur noir des buissons qui masque les maisons les plus basses. C’est un espace sauvage, un no man’s land  qui échappe encore à  la rénovation.

Petite ceinture, 15e

Petite ceinture, 15e

La rue est silencieuse à part les cris rauques de quelques corbeaux.

Passé le pont, tout change. Le parc Brassens est là. Je l’aborde par la colline qui mène à une vigne

Désormais, les traces du passé, sont soigneusement entretenues, voire reconstituées.

Tout est fait pour donner l’impression que le temps est immobile. Sous la halle, les bibliophiles fouinent entre les étals du marché aux livres d’occasion. Ils n’ont pas changé, depuis les années soixante-dix où je les côtoyais au quartier latin.

Parc Brassens Le marché aux livres

Parc Brassens Le marché aux livres

Au n°87 de la rue Brancion, la boulangerie a conservé les panneaux peints par Benoist et fils.

Boulangerie 87 rue Brancion, Paris 15e

Boulangerie 87 rue Brancion, Paris 15e

Tout près, la rue Santos-Dumont évoque une banlieue anglaise avec l’alignement impeccable des maisons blanches de deux étages, façades proprettes, toits très pentus si rares à Paris. Georges Brassens a vécu là à la fin de sa vie, mais quand je demande à un passant dans quelle maison, il me répond avec un accent sud-américain. « Qui ? Brassens ? Connais pas. » Au bout de la rue, la Villa Santos-Dumont fait ressurgir le passé, même si j’ai appris (grâce à Wikipédia) que l’aspahalte a été remplacée en 1988 par un pavage à l’ancienne. Pourquoi avoir remis des pavés qui rendent périlleuse la marche en talons hauts ? Peut-être parce qu’ils sont plus vrais que la vérité, vrais des stéréotypes de la langue qui ont inscrit dans nos habitudes vieux pavés, à côté de pavé sonore, tandis qu’asphalte n’a pas droit à grand-chose. N’importe ! La Villa est charmante avec ses glycines, ses motifs de céramique, ses grandes verrières d’atelier.

… et trois petits vélos de conte, prêts pour l’aventure.villa Dos Santos, 3 petits vélos, Paris 15e

Une forme de vie, dont on ne peut dire qu’elle a été préservée, mais plutôt reconstituée !

La journée s’assombrit. On dirait que la nuit va tomber d’un instant à l’autre et je reprends le métro. Voir ce quartier m’a ramenée aux premières fois où j’étais venue à Paris, un des premiers souvenirs en tout cas. Tout était gris et mouillé dans les rues et on s’était enfouies dans une station. J’avais perçu d’abord le grondement du métro, puis le bruit strident, de plus en plus menaçant, des freins sur les rails. Quelqu’un m’avait poussée vers l’intérieur de la rame, car les portes allaient se refermer. Assise sur une banquette de bois, j’avais examiné les passagers. Il y avait quelque chose de dur dans leur visage. Ces gens ne disaient rien et regardaient devant eux sans voir personne. A présent, c’était le tunnel, très noir. De place en place une lanterne éclairait des noms, « Dubo, Dubon, Dubonnet », qui émergeaient à intervalles réguliers des ténèbres, et puis disparaissaient à nouveau dans l’ombre noire. J’ai encore en tête cette chanson de la réclame qui émerge d’un passé embrumé, déjà presque enfoui dans la mort.

Quartier Saint-Lambert (1)

Je me promène dans le 15ème arrondissement que je connais mal. En ce moment, je suis de très mauvaise humeur parce que je vis comme si de rien n’était alors qu’il faudrait trouver des formes de mobilisation pour défendre l’héritage démocratique dont notre génération a bénéficié. Il y a un mois et demi nous avons compté les morts du Bataclan assassinés par neuf criminels ; il y a trois semaines,  nous avons compté les votes Front National. Nous avons parlé entre amis de ce qui arrivait, pesé les appellations  de guerre et de lutte contre le terrorisme…

Comme on s’habitue vite ! Nous avons repris le cours de nos vies en espérant que l’histoire nous laisse de côté en 2016. Mais voilà que notre gouvernement veut nous « protéger » en  modifiant la constitution et en inventant de nouvelles punitions pour les coupables de tels crimes. Nous voulions oublier mais l’histoire ne nous oublie pas

La proposition de déchéance de la nationalité m’apparaît comme le fruit de l’intelligence purement tactique de Hollande. Le président se réjouit de priver la droite d’un motif d’agitation et de plaire à l’opinion. Rien d’inquiétant de plus, puisque la mesure concernera une fraction de criminels qui ont commis des actes odieux et ne menacera en rien les citoyens normaux. C’est vrai pour le moment, mais les dégâts sur les bi-nationaux sont imprévisibles. Quel sera leur sentiment de loyauté à l’égard d’une nationalité fragile qui se donne et se retire ? Quelle sera leur frustration à découvrir qu’il y a deux catégories de Français dont une a moins de droits que l’autre ? Et quand bien même, les Français approuveraient l’exclusion de criminels décérébrés, l’amour de notre  République, malgré toutes ses insuffisances, était l’amour de ses principes. Nous l’a-t-on assez répété que la France ne faisait pas de différence entre ceux qui étaient de souche et ceux qui avaient souhaité venir s’établir sur son sol.

Je suis sensible à ce problème. Ma mère, née à Nice d’une mère polonaise et d’un père russe, française depuis l’âge de 15 ans, a perdu sa nationalité par le décret du 22 juillet 1940, qui l’a immédiatement privée de son métier de professeur, que seuls des Français pouvaient exercer, et qui a fait d’elle une apatride au risque de sa vie. Le gouvernement de Vichy estimait que les étrangers qui avaient acquis la nationalité française menaçaient l’identité française. C’est pourtant elle qui a combattu pour la France libre et non ceux qui prenaient ces mesures. A la Libération, ma famille s’est rassurée : la France des principes n’avait rien à voir avec la France de Vichy. Je croyais que cette leçon était assimilée. Apparemment, il a suffi de deux générations et d’un président trop habile pour l’oublier.

A quoi peut servir une loi inapplicable ? Nous ne nous débarrasserons pas  par magie de ceux qui ont grandi chez nous. Quel effet une telle mesure pourrait-elle avoir sur les pays (Algérie, Maroc pour l’essentiel) vers qui nous voulons les chasser. Au nom de quoi décider que nous allons envoyer vers ces pays des  malfaiteurs criminels qui ont grandi chez nous ? Des avocats se chargeront d’ailleurs de rappeler que la loi interdit de mettre leur vie en danger et on ne pourra les expulser. Tel est, comme tout le monde a pu le constater, le cas de Djamel Beghal, inspirateur de Kouachy et de Koulibali, terroriste déchu de sa nationalité depuis 1962 et qui ayant saisi la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) contre son retour en Algérie en invoquant « des risques de traitements inhumains et dégradants » vit toujours en France. « Oui, mais – dit notre habile politicien – le peuple de France veut au moins des mesures symboliques. Il faut bien le rassurer. Sinon, il votera Front National ! » En attendant, c’est le peuple de gauche qu’il divise follement. Follement ? Le calculateur Hollande imagine peut-être précipiter ainsi le recentrage de son électorat.

Nous allons vivre un régime de crise pendant des années. Nous avons besoin de prendre le temps de réfléchir à ce que nous faisons de ceux qui haïssent la vie et qui nous menacent. Il nous faudra bien lutter contre les régimes de terreur qui gagnent du terrain et contre les « ennemis de l’intérieur » que leur haine finit par associer à un délire moyenâgeux. Mais pas comme ça, sur un coin de table en surveillant la courbe des sondages. Sans doute, nos gouvernants trouvent-ils ridicule l’idée mystique du lien du citoyen et de la France. Pour moi, au contraire, je crois que ce lien nous protège de la désagrégation de notre nation qui est un des périls qui nous menace. On n’a pas le droit de l’affaiblir.

Je pense à tout cela en parcourant Paris. Les banlieues populaires suscitent la défiance aujourd’hui. Les Français (comment les appeler ? « n’ayant pas d’ascendance étrangère immédiate », Gaulois en langage jeune, Blancs…) se plaignent qu’  « on n’est plus chez soi ». Ce n’est pas forcément, comme on le dit très vite du racisme, à moins d’appeler racisme le malaise suscité par ceux qui affirment leur différence et refusent de se fondre dans  la masse commune. A Saint-Denis, à Bobigny, à Grigny… des hommes se promènent en djellabas, des femmes se voilent de la tête au pied. Ceux qui vivaient là constatent le refus ostentatoire du mélange. Après, évidemment, ils amalgament sans nuance ces affirmations identitaires, et l’évolution menaçante d’une minorité.

Quand ils sont entre eux, les petits blancs des communes populaires s’inquiètent des trafics dans les zones de non droit. Ils se lamentent sur le changement de la population. Pas entre voisins. Entre voisins, on « ne parle pas politique », sauf si on se connaît bien, parce que c’est compromettant. On se risque auprès des journalistes, des chercheurs en sciences sociales. Sous couvert d’anonymat, on se hasarde à parler, on s’excite et on se plaint. « Vous ne pouvez pas comprendre, vous qui vivez à Paris ».

On a vite oublié combien des zones entières, aujourd’hui resserrées à l’intérieur du périphérique, ont pu être considérées comme des territoires dangereux.

Voici le fond du quartier Castagnary, coincé entre les boulevards des Maréchaux et les voies ferrées qui mènent à Montparnasse et qui conserve encore les traces de son passé populaire. On trouve assez près les « habitations bon marché » de la rue de la Saïda, des immeubles édifiées dès 1913 par Auguste Labussière. Il y a quarante ans, l’aimable Villa des Charmilles,  dont la cour ombragée par un tilleul est un havre de paix, était – au témoignage d’un habitant – entourée par des immeubles où il n’était pas rare de rencontrer des familles dont les pères étaient détenus pour des années et dont les mères se prostituaient. Les rues du quartier était tenues par les Manouches et  plus d’un conflit entre élèves se réglait au couteau.

Chaque fois que meurt un vieux retraité, son petit logement d’ouvrier est rénové, puis racheté par des enfants des classes aisées en quête de logements accessibles ; peu à peu le quartier s’embourgeoise. Aujourd’hui, la rue Castagnary comporte un établissement spécialisé dans l’enseignement des enfants précoces dont on sait qu’il en éclot davantage dans les familles où les parents ont fait de bonnes études. Tout a basculé vers les années 70 et le prix moyen du mètre carré dépasse les 7 500 euros.

Il reste de cette époque le phare de 23 mètres de haut qui signalait la plus grande poissonnerie de Paris avec des vendeurs en ciré et en bottes qui avaient l’air de débarquer tout droit d’un chalut. Un beau jour dans les années 2000, le propriétaire vendit La Criée du phare à un repreneur qui   « coula » l’entreprise et qui partit en abandonnant 9 tonnes de poissons dans un immense congélateur, lequel tomba en panne en 2005. Le stock pourrit. Une affreuse odeur d’ammoniac se répandit sur le quartier. Les habitants prétendent que les pompiers craignaient une explosion. En tout cas, le quartier fut bouclé pendant que des pompiers en tenues de cosmonautes emportaient maquereaux, sardines, morue et thon pourris. Ils portaient des masques pour se protéger un peu de l’odeur pestilentielle de chair décomposée. Longtemps après, les piétons reniflaient encore des émanations douteuses. Pendant quelques années, les repreneurs essayèrent d’y vendre des produits discounts, conserves,  lessive, couches. Puis tout ferma en 2012.

Phare de la Criée, rue Castagnary

La Criée du phare, rue Castagnary

rue Castagnary. Le pêcheur.JPGLes anciens abattoirs de Vaugirard ne sont pas loin Ils avaient été créés pour remplacer les abattoirs de Grenelle indésirables dans le nouveau quartier de l’avenue de Suffren, et de Breteuil. En ce temps-là, la mort des animaux n’effrayait pas les mangeurs et on les menait à la vue de tous, depuis le chemin de fer jusqu’à l’abattoir. C’étaient de solides gaillards, ces bouchers qui abattaient chaque année plus de cent mille bœufs, un demi-million de moutons, des milliers de veaux et de porcs. Des abattoirs, il reste les portes monumentales de l’ancien marché, le bâtiment de la Criée et deux statues de taureaux d’Isidore Bonheur. Il manque une plaque, comme sur nos monuments aux morts : ‘Ici, sont tombés des milliers de boeufs ». Evidemment, on ne pourrait terminer par « pour la France ! » et j’imagine que tous les bouchers du coin diraient en coeur : ‘Ma petite dame, si vous voulez manger du steack, il faut tuer un boeuf ! » Tout de même, ce serait comme au temps des grottes préhistoriques et des shamans. Des bœufs ont été sacrifiés et en les représentant, on demande leur pardon.

On a gardé aussi le bâtiment des halles et on y vend des livres, et le nom du parc n’évoque plus que Brassens qui a vécu à deux pas, impasse Florimont. Les amateurs de livres anciens, lorsqu’ils ne se contentent pas des sites en ligne, passent par le Marché aux livres installé sous les halles.

Paris était entouré d’une voie ferroviaire,  la Petite ceinture. Construit tout autour de la capitale sous le Second Empire (1852 – 1869),  le chemin de fer de 36 km a transporté les voyageurs jusqu’en 1934. L’acheminement des marchandises des usines Citroën et des animaux des abattoirs de Vaugirard s’est poursuivi jusqu’à la fin des années 1970. Aujourd’hui, le domaine Citroën a été lui aussi reconverti en parc (le parc André-Citroën) et la voie ferroviaire en promenade écologique. On y accède au niveau de la rue Olivier-de-Serres et on va jusqu’à la place Balard. Le siècle dernier s’était enorgueilli de créer partout des voies de circulation ; nous les transformons en chemin des fées. En juin,  les fleurs des champs courent le long des rails

petite ceinture 15e

petite ceinture 15e

Ljubinka Jovanovic Mihailovic. Peintre de l’école de Paris

En 2015, la peintre d’origine serbe, Ljubinka Jovanovic Mihailovic, avait 94 ans et vivait un peu retirée de l’agitation du monde – d’abord parce que la peinture demande ce retrait ; ensuite, les années venant, parce que les cinq étages de son immeuble devenaient presque impossibles à gravir. L’appartement était un lieu magique qui donnait déjà l’impression d’entrer dans sa peinture. Au salon, on voyait tout de suite les deux toiles somptueuses de son mari Bata Mihailovic ; plus en retrait, sur le mur qui faisait angle droit, un grand tableau d’elle. Quelques bancs de bois composaient l’essentiel de l’ameublement. Ils étaient recouverts par des couvertures et des coussins dont les couleurs rappelaient celles des tableaux. Un grand miroir, une table de bois noir avec un bouquet de fleurs à demi séchées. Quelques icones. Des étagères portaient des livres et des pigments. Un portrait de Bata peint par elle ; un portrait de Ljubinka peint par lui. A l’étage supérieur, l’atelier.

L''atelier de Ljubinka Jovanovic Mihaïlovic

L »atelier de Ljubinka Jovanovic Mihaïlovic

On pouvait voir sa peinture comme une peinture d’exilée, nourrie de la grande tradition des icônes byzantines. On peut aussi la recevoir comme une peinture de notre temps. Ljubinka a été confrontée à la violence des trois guerres de Yougoslavie : elle a grandi  dans un pays marqué par la première guerre mondiale,a assisté à la destruction de Belgrade, connu les privations et les humiliations de la seconde guerre mondiale, et a été ébranlée par la guerre civile des années 90. A ce monde violent, Elle opposait la recherche d’une sorte d’espace sacré où la lumière circulait de la terre au ciel. Sacré, est sans doute un mot de spectateur, car là où on apercevait des fenêtres ouvertes sur l’au-delà, elle parlait de bâtiments, de bouches du métro, d’affiches placardées, de l’espace très concret des grandes villes. Quand, on évoquait une expérience mystique, elle décrivait son travail sur des matériaux, sa confrontation avec les contraintes techniques. Quand on lui disait « ta  lumière »,  elle évoquait la patience des artisans pour dompter la feuille d’or. Sa morale n’était pas discours, mais justesse d’un trait qui ne trichait pas, qui avait demandé des années de travail et l’inspiration d’un instant, qui échappait à la volonté.

Grand tryptique. Ljubinka

Elle était toujours disponible. Parfois, elle se plaignait un peu : « j’ai trop de visites. Où trouver le temps de peindre ? », mais la porte restait ouverte, peut-être au détriment de son œuvre. Qu’importe ! « Je n’ai, disait-elle, aucune ambition. Je n’ai pas besoin qu’on m’admire », tout en comprenant très bien ses amies qui voulaient conquérir l’attention d’un public. Nous étions nombreux à venir nous décharger sur elle de nos histoires d’amour, de nos tourments de parents, de nos jalousies. Nous savions que nous pouvions lui faire confiance, qu’elle nous écouterait sans nous juger et que son écoute ne serait ni mièvre ni sotte.

Ljubinka chez elle

Ljubinka chez elle

Juan l’appelait Shaman, moi, mon gourou, Claire disait « elle est ma mère, ma grand-mère et mon enfant ». En tout cas, je n’ai jamais rencontré de femme aussi (faut-il dire profonde ? spirituelle ? accomplie ?)  et en même temps fragile et vulnérable. Vulnérable et confiante. C’est le plus difficile la confiance : « Je me suis laissée faire par mon hématologue. Un bon médecin qui aimait ses malades et j’ai voulu guérir pour lui ». Elle était aussi une petite fille qu’il fallait aider pour les papiers, les ordonnances et les rendez-vous médicaux, avec qui il fallait partager un repas pour que l’envie de manger revienne. Quand, il a fallu qu’elle parte à l’hôpital, les infirmiers se sont étonnés : qui est cette femme pour qu’il y ait tant de monde ? Nous n’avons jamais vu cela ».

Ljubinka n’est plus là. Ni l’appartement de la rue Leverrier. Restent les tableaux d’une peintre contemplative. Humble et exigeante ; patiente et inspirée.

« Journée sans voitures » et « Nuit Blanche »

Seuls quelques quartiers de Paris étaient interdits à la circulation, mais la journée sans voitures fut quand même bonne à prendre. Le ciel était éclatant. Une foule sage de skateurs, de cyclistes, de piétons venus en famille partageait le bonheur d’être au soleil sur les Champs- Elysées, sans avoir à surveiller les voitures. Les gens souriaient, heureux d’être ensemble. Ils se plantaient au milieu de l’avenue et ils installaient des pliants ou bien ils se couchaient par terre pour se prendre en photo. Plus tard, ils diraient à leur famille. « C’est moi. J’y étais ! » C’était une foule ensemble, comme chaque fois qu’on croit s’être libéré des contraintes.

En pliant sur les Champs-Elysées

En pliant sur les Champs-Elysées

La fête a duré un seul dimanche et seulement entre 11h et 18 heures ; sur les Champs-Elysées  et le long de la Seine, cela a suffi pour faire baisser la pollution au CO2 de 40% (à vrai dire, je n’ai pas trouvé de renseignements sur le dioxyde d’azote, beaucoup plus dangereux selon les médecins).

Deux souris écolo. Champs Elysées

Deux souris écolo. Champs Elysées

Des grincheux ont tout de suite dénoncé sur Internet cette journée qui ne bénéficiait qu’aux bobos oisifs et aux touristes. On ferait mieux de se préoccuper des livreurs et des petites gens de la banlieue. « Laissez-nous vivre », ont-ils clamé sur les réseaux sociaux. « Nous en avons marre des mesures de la gauche caviar qui taxe nos clopes et nos voitures diésels et à présent qui veut nous empêcher de rouler ! » Qu’ils se rassurent, ce jour sans voiture est une parenthèse dans le quotidien pollué du Parisien. Dès le lundi, nous avons retrouvé les gaz d’échappement et les bouffées de fumée des autocars de touristes.

L’odeur d’essence est encore l’âme de nos villes. Pourtant, le déclin des voitures a commencé : la municipalité restreint les places de stationnement au profit des pistes cyclables. Elle multiplie les zones à 30 kilomètres à l’heure pour dégoûter les automobilistes. Les embouteillages sont encore plus efficaces pour décourager les gens de conduire : le 24 août, Le Monde a publié un article sur un bouchon de 100 kilomètres de long bloquant une autoroute du nord de la Chine. Selon la télévision, certains conducteurs étaient coincés depuis cinq jours et ils n’avançaient que d’un kilomètre par jour. A Paris, les automobilistes triplent leur temps de trajet s’ils conduisent aux heures de pointe. Ceux qui ont renoncé à la voiture sont désormais majoritaires. 60% des Parisiens se déplacent à pied, en bus ou en métro, évidemment parce que le réseau des moyens de transport est dense.

La responsabilité des politiques qui n’ont pas fait grand-chose pour les quartiers périphériques est énorme et accentue le ressentiment des banlieues, déclenchant une opposition binaire, mais juste, entre les laissés-pour-compte et les privilégiés du centre-ville.

Une semaine plus tard, le 3 octobre, c’est la Nuit blanche. Décidément le calendrier « des évènements » est chargé ; la municipalité n’arrête pas de célébrer les jardins, les musées, le dieu Ganesh, la fin du Ramadan, la Saint-Valentin, et à présent la nuit. Tout est fait pour convaincre que Paris est une capitale de la fête et pas seulement un  musée à ciel ouvert, peuplé de bourgeois fatigués.

La municipalité a fait des efforts en organisant des circuits dans des quartiers un peu excentrés. Va pour le Nord-Ouest, direction Parc Montceau. Sur le site, Erik Samakh promet une installation sonore qui plonge le visiteur dans l’ambiance d’une nuit d’été méridionale. Des bruits envahissent les allées (barrissements ou chants du crapaud buffle, on ne sait trop). Très vite, l’ennui pèse. Des visiteurs motivés attendent patiemment. Les autres, dont nous, sont si décontenancés qu’ils sont prêts à prendre pour une installation, la petite rotonde où se prépare une exposition, l’escabeau oublié nous paraît un instant une installation de plasticien. Départ, vers le Parc Martin Luther King aux frontières du 17e, de Levallois et de Clichy-la-Garenne (92) là où les friches de l’ex SNCF sont en voie de reconversion. Le quartier est hérissé d’échafaudages et de grues. On sent la griserie des grands travaux.

Au parc Martin Luther King, les lasers du Néerlandais Daan Roosegard font onduler une lumière bleue au-dessus des têtes. L’installation a été, paraît-il, imaginée pour donner aux visiteurs le sentiment de marcher sous le niveau de la mer – et avertir du péril de la montée des eaux. Mais, nous n’avons pas ressenti l’angoisse de la fin des temps en voyant la vague bleue aller, venir et se dissoudre dans la brume juste au-dessus de nos têtes ; tantôt des rayons acérés se reflètent dans les eaux d’un petit bassin au milieu des touffes de roseaux qui bruissent ; tantôt ils dessinent les longues silhouettes noires des spectateurs, ou changent en fleurs le feuillage des arbres. Le résultat est poétique, pas immédiatement politique et c’est tant mieux.

 

Dans un pavillon, l’installation « Spider Projection V.2 » de Friedrich van Schoor et Tarek Mawa montre une araignée surdimensionnée qui pourchasse un grillon. Lorsque le grillon imprudent s’aventure de son côté les enfants crient pour l’avertir. En vain ! Les pattes velues de l’araignée se referment et la foule ravie et écœurée assiste au massacre. C’est mieux que Jurassic Parc. Qu’est-ce que ce film signifie ? Que la nature est inquiétante ? Que les manipulations génétiques nous ramènent au temps des tyrannosaures ?

Un concert au coin d’une rue avec des images qui défilent. Plus loin, l’ancienne voie ferrée. On clopine entre les traverses, jusqu’à un acrobate qui saute à trente mètres de hauteur et rebondit sur du polystyrène… Vous aviez dit nuage ?

17e. Petite ceinture. Graff: la jalousie vous tuera

17e. Petite ceinture. Graff: la jalousie vous tuera

Fin de parcours, porte de Clichy dans un restaurant italien.

Et bien ? Le spectacle était parfois séduisant, parfois même impressionnant. Nous avons regardé tout ce qu’on a fait pour nous. Il était plus difficile de vivre la fête. La joie de vivre qui, dans notre mémoire, caractérise encore mai 68 et en fait comme un long temps heureux de fête collective et qui se nourrissait de tous les possibles, a peu à voir avec les célébrations instituées de notre Etat éducatif soucieux de montrer au peuple qu’il faut se préoccuper du réchauffement climatique et se libérer de l’automobile.

Au parc des Buttes-Chaumont

Il faisait chaud. C’était la fin du bois de mai et les familles étaient venues nombreuses pique-niquer pour profiter du soleil, rejouant en quelque sorte Partie de campagne. De loin, elles formaient des taches colorées sur le vert de l’herbe, comme si on avait parsemé la prairie de massifs de fleurs.

La grande pelouse

La grande pelouse

Aujourd’hui encore, les Buttes-Chaumont ont pourtant mauvaise réputation. S’il s’agit d’un des plus beaux et des plus grands parcs de Paris, il est situé dans le quartier pauvre (c’est de moins en moins vrai) du 19e.  Tant mieux, cela préserve le parc des Parisiens des quartiers Ouest ! Dès qu’il fait beau, il prend une allure populaire joyeuse.  Pour une fois, c’est le peuple qui a gagné : à mon avis, le parc des Buttes-Chaumont est bien plus romanesque que le Luxembourg ou les Tuileries avec son lac, ses ruisseaux, sa cascade, sa grotte et même son promontoire escarpé, couronné d’un petit temple dédié à une Sybille.

Temple de la Sybille.DSC02951

Au bord du lac, des familles se sont regroupées. Les adultes sont entre eux et laissent les enfants s’approcher de l’eau. Les mères surveillent un peu du coin de l’œil : « Nadia, garde tes sandales. Tu pourrais te blesser ! ». Mais c’est trop tard. Nadia n’écoute rien et sa mère renonce et poursuit sa conversation avec ses copines. Sur le lac, c’est l’aventure, une vraie. Un muret à peine recouvert par quelques centimètres d’eau permet d’avancer. Quatre enfants se suivent à la queue leu leu. Ils se racontent que les crocodiles et les tortues carnivores dévorent les enfants imprudents. Mais ils sont valeureux et avancent quand même.

Enfants sur le lac

Enfants sur le lac

La petite fille dans les branches

La petite fille dans les branches

Tout près, un héron pose de profil. C’est seulement chez La Fontaine que j’en avais croisé, promenant leur long cou, emmanché d’un long bec. A présent, j’en vois des dizaines dans les jardins de Paris, à Bercy, au lac de Gravilles, au bois de Boulogne, et chaque fois, c’est comme s’il suffisait d’entrer dans ce parc pour voir les animaux de la fable s’ébattre en liberté. Même si le héron pêche tranquillement au bord du ruisseau sale, son nom condense les souvenirs des récitations de l’école primaire.

Un héron solitaire

Un héron solitaire

J’ai vu un homme dans le parc. Son regard était perdu dans l’espace… Non pas perdu, je ne sais comment le décrire : c’était tout son visage qui n’avait d’autre expression que l’angoisse. Il regardait devant lui comme si je n’existais pas. Lorsque son regard s’est enfin posé sur moi, j’étais à dix mètres. Il ne m’a pas dévisagé comme quelqu’un de normal à qui on sourit vaguement parce que c’est un être humain. Quand ses yeux ont vu les miens, il a eu l’air effrayé de qui vient d’apercevoir quelque chose de dangereux, ou de profondément dérangeant. A mon tour, j’ai senti la peur m’envahir. Le temps de me dire : « Cet homme est malade ». Nous étions seuls sur le chemin qui mène à un pont composé d’une seule arche, que  j’ai toujours entendu appeler « le pont des Suicidés ». Aragon écrit que personne ne se jette plus du parapet depuis qu’on a mis un grillage, mais l’obstacle est facilement franchissable. Il suffit de le contourner au bout du pont, par la gauche ou par la droite. J’ai eu envie de lui dire : « Venez prendre un café ». J’ai pourtant passé mon chemin, mais je n’ai pu m’empêcher de me retourner pour vérifier s’il avait bien traversé le pont.

Le lapin de la bibliothèque François Mitterrand

De l’art de la guerre au jardin-forêt de la BNF

2014

Monter sur l’esplanade surélevée et jouir de la beauté de l’architecture puritaine de Dominique Perrault qui a organisé les lignes de fuite horizontales des lattes de bois gris contre  les lignes verticales des quatre tours gigantesques.

 

Paris BNF au loin les cheminées de l'incinérateur d'Ivry

Paris BNF au loin les cheminées de l’incinérateur d’Ivry

Se méfier des jours de pluie, quand le sol devient sombre, et pourtant brillant aux endroits où l’eau s’accumule pour former des flaques. Plaindre les silhouettes courbées qui affrontent les rafales de vent et les planches glissantes en espérant que leur témérité ne leur vaudra pas une fracture ou une luxation.

Remarquer tout de même que Perrault a jeté des pins et des bouleaux dans le quadrilatère encadré par les tours. On dit d’ailleurs qu’il avait séduit le vieux président en lui parlant du jardin, un cloître dont les chercheurs pourraient jouir pour tranquilliser leur âme, tant et si bien qu’aucun des deux ne s’est soucié un seul instant du funeste destin des livres installés en hauteur, là où ils souffriraient de la chaleur et de la lumière (il a  fallu en hâte ajouter des panneaux de bois devant les fenêtres et installer partout de l’air conditionné, ce qui contribue à assécher le budget des autres bibliothèques). Les arbres sont au fond d’une fosse et seules leurs cimes affleurent sur le parvis dédié au tout venant des lecteurs

Admirer pourtant les façades vitrées des quatre tours, miroirs qui reflètent le passage des nuages, qui renvoient l’éclat du soleil, s’illuminent ou noircissent selon les heures. Peut-être, les arbres et les nuages sont-ils là pour consoler ceux que rebute cet univers géométrique ou parce que dans l’âme tourmentée de l’architecte, l’austérité et le vide sont là pour donner toute son importance à la lumière.

Avancer avec précaution sur la descente raide et annuler ainsi une partie de la pente qui vient d’être gravie par les escaliers. Trop dangereux dès qu’il pleut, le tapis roulant n’a jamais roulé.

Paris BNF L'escalator

Paris BNF L’escalator

Se faire contrôler sous le portique (« ouvrez voir votre sacoche ! »). Au vestiaire, troquer la sacoche contre une petite mallette transparente et incommode.

Prendre ensuite l’immense escalator qui s’enfonce entre de hauts murs sans ouverture jusqu’aux salles des chercheurs enfouies au Rez-de-jardin. Comme il n’y a souvent qu’une personne à la fois pendant la descente, s’enfoncer seul vers les ténèbres dans un silence rompu seulement par le cliquetis de l’escalator. Arrivé au petit palier qu’on prenait pour le terme, s’apercevoir que l’escalier fait un coude vers la droite et qu’il reste autant à parcourir. Laisser le gigantisme de l’espace perdu confirmer la solennité des lieux. Croiser quelquefois un chercheur qui remonte à contre-courant par la rampe d’en face, perdu dans ses pensées.

Paris BNF étage des chercheurs

Paris BNF étage des chercheurs

Observer la résille métallique qui dissimule tout là-haut les couloirs où sont rangés les livres, pour que rien de fonctionnel ne trouble l’ordonnance des lignes.

Saluer l’employé qui attend au pied de l’escalator et qui baille car il n’a rien à faire : pousser un premier tourniquet, se diriger vers le deuxième tourniquet où les réservations sont contrôlées ; insérer sa carte et obtenir de la machine l’autorisation d’avancer vers la porte anti-incendie, si lourde qu’elle découragera impitoyablement les personnes âgées.

Cette froideur a été voulue par quelqu’un qui détestait les cafétérias enfumées, les places protégées du vent où des oisifs s’attardent et font du bruit. Dominique Perrault voulait en imposer avec ses hauts murs de béton qui donnent à chacun le sentiment de son insignifiance et de l’honneur qu’on lui fait de l’accepter à la bibliothèque.

Une fois de l’autre côté, retrouver la lumière et la forêt, mais pour constater que les arbres sont emprisonnés (à moins que ce ne soit les lecteurs) derrière un mur de verre. L’architecte a bien laissé une place au hasard sous la forme des troncs capricieux des pins et des bouleaux et parfois on aperçoit au milieu des hautes fougères quelques gouttes de sang qui sont des fraises des bois, mais il  rappelle sans cesse à l’ordre ses captifs : personne n’y touchera !

Se moquer d’un des pièges de Perrault avec les autres lecteurs : des affichettes préviennent qu’il faut manger à l’intérieur des « clubs », mais ces clubs sont des espaces sombres qui tournent le dos à la forêt. Des tabourets inconfortables sont vissés sur le sol pour qu’il soit clair qu’il est interdit de les disposer à sa guise ! Alors transgressant l’interdit, boire le café sur la volée de marches qui mène du club à la moquette rouge du couloir.

Jusqu’au moment où…

Dans l’agréable soleil de l’après-midi, nous parlions tranquillement de nos vies de retraitées actives, quand tout à coup, Régine a vu un lapin qui déambulait dans la forêt.  Le lapin a compris que l’espace était interdit aux humains et que personne ne pouvait le déranger. Il gambadait de l’autre côté de la paroi de verre sans essayer de se cacher.

Paris. Le lapin de la BNF

Paris. Le lapin de la BNF

Nous étions très excitées. Enfin un lapin vivant venait déranger cet univers ascétique. Des dizaines de lecteurs sirotaient paisiblement du café ou du coca à côté de nous, mais personne ne regardait le lapin. Personne n’en parlait.

– Est-ce qu’il existe vraiment, a dit Régine. Ça arrive les hallucinations à deux. Nous nous auto-persuadons peut-être qu’il y a un lapin !

– Mais non, ces bavards n’ont rien vu. Ils regardent vaguement devant eux et donc ils ne voient rien. D’ailleurs personne ne voit jamais rien !

– Ils sont comme les policiers de la lettre volée, et nous nous voyons leur aveuglement !

Quand je suis partie pour jeter nos gobelets, Régine a prudemment demandé à nos voisins, s’ils voyaient le lapin.

– Tiens un lapin !

Et eux aussi de se réjouir qu’une infime parcelle du chaos de la vie vienne déranger le rêve mégalomane de Perrault.

2015 : adieu lapins, bonjour les ronces

 J’ai peu fréquenté la bibliothèque cette année.  Le budget ne permet pratiquement pas d’acheter les livres étrangers. Les ouvrages numérisés ne sont plus consultables que sur ordinateur. Les collections en accès libre qui étaient un des attraits du Rez-de-jardin ont connu des coupes sombres. Les employés des banques d’accueil m’ont expliqué qu’il fallait bien nourrir la bibliothèque publique du Haut-de-Jardin et qu’on ne pouvait plus multiplier les abonnements. Peu désireuse de monter et descendre au gré de mes besoins de consultation, j’ai cessé d’y aller. De façon générale, la priorité n’est pas l’accueil des chercheurs. A vrai dire, le public du Haut déçoit sûrement les conservateurs autant que celui du bas. Car on trouve beaucoup de lycéens et de jeunes étudiants qui viennent travailler sur leurs polycopiés dans la chaleur et le silence et qui ne regardent pas les livres exposés. Le lecteur idéal auquel rêvent sans doute les responsables de la bibliothèque, c’est l’autodidacte, le flâneur, voire le chômeur défavorisé ou le retraité isolé, qui permettraient de revendiquer une fonction sociale humaniste. Pour ce faire, la Bibliothèque Mitterrand cherche désespérément à paraître conviviale. Une revue coûteuse, des expositions ciblent le « grand public » et achèvent d’épuiser ses crédits.

Combien de chercheurs se sont découragés ? En tout cas, cet été, on trouve des places quelle que soit l’heure d’arrivée et par un heureux hasard, j’obtiens tous les livres que je demande. Au bout de quelques heures, je pars prendre un café.

La forêt domestiquée des débuts fait place peu à peu à une utopie de forêt sauvage. Les grands arbres du jardin sont toujours arrimés. Ils n’ont sans doute pas de racines suffisantes pour résister à des orages. Mais désormais, les orties prospèrent. Du côté est, elles sont devenues aussi hautes que les lecteurs et les ronces aussi ont pris du poil de la bête. Les griffes maléfiques de l’immense roncier protègent peut-être des Belles au bois dormant, mais mon lapin n’est pas là.

En parlant avec des étudiants devant le distributeur à café, j’apprends qu’il y a eu jusqu’à trois lapins qui se promenaient en liberté à la place des lecteurs et qui réjouissaient leur âme. Ces lapins ont eu leur blog. Un jour, ils ont disparu, éradiqués par les autorités qui trouvaient qu’ils faisaient désordre. En revanche, l’administration a installé des panneaux pour apprendre au public que vivent dans la forêt 20 espèces d’araignées, 8 espèces de papillons  et 13 espèces oiseaux.

Personnes-à-la-rue

Notre émotion a duré le temps d’une photo : nous avons dit : « Jamais plus Aylan. Jamais nous n’oublierons l’enfant mort sur la plage de Bodrum ». Puis notre compassion s’est refroidie.

« Il faut les accueillir, a dit le gouvernement, et lutter contre les passeurs qui les aident à partir ». Qu’est-ce à dire ?  Il faut les accueillir parce qu’on ne peut pas faire autrement dès lors qu’ils sont là, mais gardons-nous d’envoyer des bateaux récupérer ceux qui cherchent à fuir… Il faut les accueillir, disent les fils des Albanais, des boat people, des Arméniens, des Juifs, des Espagnols, comme nous avons été accueillis. Nous nous sommes promis que nous ne laisserions pas se répéter un meurtre de masse sans rien faire. Parfois les mêmes disent à mi-voix ou à voix très haute que des questions culturelles se posent, et qu’ils ne veulent pas le changement de société qui s’annonce.  « Combien sont-ils d’ailleurs (23 000 ? 200 000 ? Et ceux-là qui vivent dans les gaz d’échappement du périphérique d’où sortent-ils ?).

campement des Syriens Saint-Ouen

Ils attendent sur le trottoir près de la porte de Saint-Ouen, le long du canal Saint Martin, quai d’Austerlitz, sous le métro de La Chapelle. Grondement du périphérique. Le bruit résonne sous le pont tout proche. On voit les tentes Quechua et les déchets qui s’accumulent. Ils attendent des papiers, la possibilité de partir en Angleterre ou bien ils ne savent pas ce qu’ils attendent. Leurs envies, il y a bien longtemps qu’ils les ont oubliées, jusqu’à n’avoir plus que de pauvres rêves, une soupe chaude pour le soir, un peu d’argent pour du tabac ou pour un café. Et c’est une douleur supplémentaire d’échouer là quand on a quitté le pays en emportant avec soi l’espoir de toute une famille.

camp des Syriens Point d'eau

camp des Syriens Point d’eau

Et nous passons en voiture, vitres baissées, en regardant les Syriens mendier au carrefour de Saint-Ouen. Ils sont sales. Leurs femmes sont voilées. Ils tendent la main. Leur groupe fait peur. Nous usons de notre droit à l’indifférence. Nous donnons quelques pièces ou nous ne donnons rien. « Nous voulons bien que vous soyez là, mais ne demandez rien ». Et au feu vert, nous démarrons le plus vite possible.

« Mais réfléchissez un peu, écrivent les maires : la France appauvrie ne peut accueillir ces réfugiés supplémentaires. S’occuper des arrivants, c’est léser ceux qui sont à la rue. » Aux épaves de la rue, nous tournons aussi le dos. Nous détournons le regard. Nous passons. Nous partons. L’homme qui sent l’urine et qui habite dans une cabine téléphonique reste là comme un grabataire. Peut-être qu’il n’attend rien. Tout ce qu’il fait, c’est dire « non » aux gens du Samu social qui le visitent de temps à autre et nous, nous n’avons pas le courage de parler à cet homme. Et nous pensons : « Qu’on l’emmène pour nous débarrasser de ce spectacle. Nous ne voulons pas que nos villes deviennent sordides.  Mettez-le à l’écart ». Cette misère nous effraie. Elle nous suggère que notre prospérité est fragile et qu’un jour viendra peut-être où nous serons nous aussi inertes et sales sur l’asphalte. SDF la cabine téléphonique

Pendant plusieurs mois, un homme a élu domicile dans la cabine téléphonique de la place de la Nation. Ses affaires sordides occupaient de plus en plus d’espace et les gens faisaient un détour chaque fois plus grand pour prendre le métro. Avec ses dernières forces, l’homme disait « non » aux gens du SAMU social qui lui proposaient de quitter l’endroit. Alors, on a commencé à démonter la cabine téléphonique. Pendant quelques jours, l’homme est venu dormir sur le banc, puis il a disparu.  Place de la Nation, les ramasseurs d’ordures ont embarqué le matelas, le fauteuil et les sacs, puis l’arroseuse municipale est venue. La place est nette.

Cabine téléphonique démontée. Place de la Nation

Cabine téléphonique démontée. Place de la Nation