Avenue Rapp : immeubles Lavirotte, cathédrale orthodoxe du quai Branly

A tous ceux qui sont toujours en train de prendre l’avion pour parcourir le monde et voir le plus de choses possibles, il faut rappeler les plaisirs qu’offrent les rues de Paris, pourvu qu’on prenne le temps de les regarder. Il est vrai que le square et l’avenue Rapp sont des lieux particulièrement étonnants qui procurent au promeneur autant de bonheurs visuels que de questions sans solutions.

Tout commence au petit square Rapp où on aperçoit d’abord le beau trompe l’œil en treillage sur le mur qui clôt l’impasse. Sur la gauche, une construction exubérante en pierres et en briques de l’architecte Lavirotte et du céramiste Bigot, maître des grés flammés. Elle possède une tourelle d’angle couverte de tuiles vernissées et des décors loufoques à force d’éclectisme.

Sur la droite, l’édifice imposant de la société théosophique de France dont le porche qui monte presque au dernier étage accentue le caractère monumental.

Tourelle du square Rapp

Ce nom éveille le vague souvenir d’un mouvement ésotérique né au tournant des années 1900.

Façade du centre théosophique

Façade du centre théosophique

Mais alors que vient faire la feuille de l’ambassade du Costa Rica qui loge dans le même immeuble ? Est-ce que ce pays a des liens privilégiés avec la société ?  Ou bien a-t-il choisi cet immeuble parce que le loyer était modéré ? J’aurais aimé monter l’escalier, rencontrer le consul. Mais le consulat est fermé et d’ailleurs personne ne m’aurait laissé parler avec le consul.

 

 

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Il en va de même de la société de théosophie : la place est déserte. La porte est close. Wikipédia, la grande ressource sur le téléphone portable, explique que la Société théosophique « est une association internationale prônant la renaissance du principe théosophique ancien selon lequel toutes les religions et philosophies possèdent un aspect d’une vérité plus universelle ». La société a été fondée en 1875 par Héléna Petrovna Blavatsky, ainsi que par le Colonel Henry Steel Olcott et William Quand Judge. Ses quartiers généraux, dit l’article, « furent établis en Inde à Adyar ». Voici pourquoi les éditions et le site de la société poartent à ce nom Adyar.

Helena Blavatsky a l’air d’une riche héritière au fort caractère. Mariée à 17 ans, elle s’enfuit aussitôt pour parcourir le monde pendant 23 ans, devançant Alexandra Neil de 50 ans au Tibet, avant de fonder son mouvement. Celui-ci s’est largement diffusé et l’auteur de l’article cite une liste de membres illustres de cette société qui vont de Piet Mondrian à Yeats, Edison ou l’éditeur Camille Flammarion. Il y a quelque chose d’étrange dans la fureur que la société de théosophie déclenche chez certains internautes ; à l’abri d’internet, ils se livrent à des propos haineux.

Cependant le programme affiché sur la porte paraît inoffensif : quelques conférences de personnes qui se proposent de vous aider à trouver votre voie : allégories bibliques selon la Doctrine Secrète par Brigitte Taquin, les Pouvoirs latents dans l’Etre humain par Tram-Thi-Kim-Dieu. Le cours d’un maître de sagesse au nom indien, projeté en vidéo.

Le théâtre Adyar abrite aussi des concerts (est-ce pour pouvoir payer les frais ou parce que la musique joue un rôle dans l’éveil spirituel de l’humanité ?).

J’aimerais une fois rencontrer les gens qui suivent ces conférences. J’imagine des personnes âgées, au regard doux qui s’ennuient dans leurs appartements trop grands. C’étaient peut-être les mêmes qui venaient écouter Yves Nat en 1953 quand il joua l’intégrale des sonates de Beethoven dans le théâtre Adyar. Des internautes qui écrivent sur Facebook disent du bien de la salle, tout en déplorant le mauvais état des fauteuils. Sur les photos, on voit des fauteuils rouges, mais le velours doit être rapé à présent.

29 avenue Rapp

Au 29 avenue Rapp se tient l’immeuble le plus célèbre du tandem Lavirotte et Bigot, construit en 1901.

La structure est intéressante à cause du refus de la symétrie qui défie l’immobilité de la pierre, des variations opérées sur des formes connues (comme la lucarne agrandie du deuxième étage).

29 avenue Rapp . Derniers étages

Cependant, on vient surtout pour voir les couleurs et les ornements foisonnants qui ont valu à l’immeuble un prix au concours de la ville de Paris de 1901 (On vient un peu aussi à cause des descriptions scabreuses des guides qui expliquent que le décor central du porche représente un phallus inversé).

Je suis un peu perplexe : phallus-vitrage prolongé par un gland, ou bien motif floral innocent constitué par une tige et deux renflements symétriques à l’extrémité supérieure, tronc rigide comme l’est le tronc d’un arbre ou la tige de certaines fleurs, portant des outres gonflées qui contiennent des  graines ou des pépins, comme les figues dans leur petit sac de peau  ? (Tiens, mais la figue est justement un mot obscène pour désigner les testicules) ? Faut-il considérer que tout ce qui est droit est un phallus (ici plutôt triste puisqu’il est orienté vers le bas)  ? Que tout arbre est phallique et toute prairie féminine ?

29 avenue Rapp. Le porche

Et la fenêtre, qu’en penser ? A-t-elle une forme de vase banale (ici soulignée par les géraniums) ou représente-t-elle un coït ?

29 avenue Rapp. La fenêtre au scarabée.JPG

Si on s’approche, on s’amuse du bestiaire fantaisiste rassemblé sur la façade : deux têtes de bœufs, un oiseau couronné aux ailes dépliées, un lézard dont la queue forme de jolies arabesques, une tortue bicéphale, une scène de chasse (oiseau posé aux ailes repliées au risque du chat qui le guette) de gros scarabées sous les fenêtres (à moins qu’il ne s’agisse des phallus évoqués plus haut)…

 

 

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Les sculptures représentent aussi des êtres humains : Adam et Eve de part et d’autre de la porte, une femme au col de renard dont j’ai lu qu’il s’agissait de l’épouse de Jules Larivotte. Que penser de la juxtaposition d’une dame un peu mélancolique et d’une Eve souriante. On peut y voir deux représentations de l’amour, celui qui  fonde la famille bourgeoise, celui, bien plus sexuel de la petite Eve, si provocante.

29 avenue Rapp. La dame et Eve

Le Centre Spirituel et Culturel Orthodoxe russe

Quelques pas encore le long de l’avenue Rapp. Il est cinq heures, l’air a déjà la fraîcheur du soir. Nous passons devant le centre orthodoxe russe, inauguré le 20 octobre, mais encore inaccessible puisque les fresques et les mosaïques de l’intérieur ne sont pas achevées. On voit cependant les hauts murs qui entourent la cathédrale et les bulbes dorés qui accrochent la lumière. Il paraît que le maire de Paris, Delanoë, avait exigé que les coupoles de la cathédrale orthodoxe soient d’un or pâle qui ne puisse pas concurrencer Saint-Louis des Invalides.

Le choix d’un or « modeste » n’a pas empêché les reproches. Poutine aurait installé un outil de propagande en plein cœur de Paris. Voulait-il ainsi renforcer l’église de Moscou, la cathédrale de la rue Daru étant passée au patriarcat de Constantinople, et mieux contrôler la diaspora russe ? Affirmer la puissance de la fédération de Russie en inscrivant ce bâtiment imposant à deux pas de la tour Eiffel ? Ou même espionner le conseiller diplomatique de l’Élysée, son chef d’état-major et le service du courrier présidentiel, hébergés dans un immeuble du quai Branly, en dissimulant un système d’écoute dans les coupoles ? A cette dernière dénonciation, l’ambassadeur de Russie a joliment répondu que les progrès des systèmes d’espionnage rendraient obsolètes de telles installations. Quoi qu’il en soit, le travail de Jean-Michel Wilmotte est à la fois sobre et élégant et une fois passées les polémiques on s’apercevra que le centre s’inscrit fort bien dans le paysage, tout près du pont Alexandre III dont, actuellement, on retient seulement que c’est le pont le plus majestueux de Paris.

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Centre Spirituel et Culturel Ortodoxe Russe. Avenue Rapp

2 avenue Rapp. Centre Spirituel russe

Les coupoles du Centre Russe

Centre Spirituel et Culturel Orthodoxe russe. 1-5 quai Branly

Reste qu’il est inquiétant de voir confondues dans un « Centre culturel et spirituel orthodoxe » une église, une école franco-russe, une institution de recherche… La Russie actuelle n’a décidément rien à voir avec la laïcité  de séparation « à la française » et ce centre montre que, quelles que soient les déclarations sur le statut pluri-confessionnel de la Russie, la religion orthodoxe est la religion d’Etat ! (Accessoirement, on s’est peu s’indigné de voir « l’étranger » financer un lieu de culte en France. J’imagine ce qu’on aurait entendu si l’Arabie saoudite avait installé une énorme mosquée sur ce même emplacement ! )

Cent ans après la révolution de 1917, la collusion entre l’église et l’Etat russe montre à quel point sont fragiles les « évolutions » que je croyais irréversibles. La menace du retour de l’intolérance et du pouvoir patriarcal est mondiale, tantôt sous cette forme russe de l’alliance du trône et de l’autel, tantôt sous la forme américaine qui envoie le conservateur Trump à la présidence, tantôt sous la forme encore plus menaçante d’Erdogan qui emprisonne toute opposition à son pouvoir islamique.

L’Avenir du Prolétariat au Champ de Mars

Un quartier, c’est parfois un lieu qui rassemble les vues les plus hétéroclites. L’autre  jour, nous nous promenions du côté du champ de Mars et du pont de l’Alma, quand nous sommes tombés sur un immeuble qui, selon la plaque apposée sur sa façade, appartenait à « l’Avenir du prolétariat ». Le nom nous a fait sursauter car nous étions avenue de la Motte-Piquet, à deux pas de la tour Eiffel, dans un des endroits les plus bourgeois de Paris ! Un peu plus loin, nous sommes arrivés square Rapp au siège de la Société Théosophique de France, et ce fut le même étonnement de voir que ce cercle survivait là, en plein XXIème siècle. Encore plus loin, la flamboyante façade de l’immeuble Lavirotte, quintessence de l’Art Nouveau, détonnait dans cette rue Rapp si convenable… et déjà, nous longions le nouveau centre culturel russe et les coupoles dorées de la cathédrale orthodoxe. On ne peut pas faire plus disparate. Le seul lien, c’est que ces petits morceaux de ville coexistent à cet endroit et finissent par faire un ensemble.

L’Avenir du prolétariat

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C’est de retour chez nous que j’ai lu l’histoire de L’Avenir du prolétariat. Dans une période moralement difficile, on peut trouver du réconfort à se rappeler de la Société mutualiste conçue par Ferdinand Boire, ou des raisons supplémentaires d’être tristes en lisant ce qu’il est advenu de son projet.

En 1893, un receveur des Postes, sans doute influencé par le modèle allemand, imagina un système de solidarité permettant d’assurer une retraite aux ouvriers. Il s’agissait de collecter des cotisations auprès d’eux, et de les investir dans des immeubles de rapport. Au bout d’une période qui pouvait aller de quinze ans minimum à cinquante ans, les déposants percevaient une retraite. Le système devait générer assez de bénéfices pour qu’on puisse financer une rente, mais il n’avait pas pour finalité le profit du capital comme dans une entreprise classique. Ferdinand Boire donna à sa société d’assurance mutuelle le beau nom de « L’Avenir du prolétariat ». Au tournant du siècle, les déposants étaient plus de 150 000 et comprenaient de nombreux provinciaux, comme le montre une photo de mutualistes ariégeois (consultable sur le blog des Amis du Musée du Textile et du Peigne en Corne, à Lavelanet:http://amtpc.over-blog.fr/article-labastide-sur-l-hers-en-ebullition-116859529.html).

Vers 1910, L’Avenir du prolétariat  possédait 42 immeubles parisiens, plus un patrimoine immobilier conséquent en province. La société était assez puissante pour créer un orphelinat dans une belle bâtisse, La Haute Barde, en Indre-et-Loire et, en 1912,  pour faire construire au 325 rue Saint-Martin dans le troisième, un « palais » pour ses assemblées générales. L’architecte, Bernard-Gabriel Belesta, imagina un intérieur moderne, avec des voûtes sans pilier, coulées dans du béton armé. Il s’adjoignit Henri-Paul Hannotin, qui ajouta les ornements, ferronneries, rampe d’escalier monumental, décors luxueux, inséparables du beau au tournant du siècle. La salle des fêtes trouva sans problème à se louer. On y organisait des réceptions chics, ce qui compensait les frais entrainés par les fêtes prolétariennes.

Façade du palais de la Mutualité. 325 rue Saint-Martin

Façade du Palais de la Mutualité. 325 rue Saint-Martin

La mise en place d’un système de retraites obligatoire et garanti par l’Etat entraîna le déclin de l’Avenir du prolétariat. Un siècle plus tard, les 200 000 cotisants n’étaient plus que 4000. Déjà, le palais avait changé de destination. Il abrita successivement une fabrique de rubans de papier, une salle de boxe, une boîte de nuit, le Charivari, et des espaces de jeux pour enfants… Les journaux ont parlé du bâtiment parce qu’il avait été racheté par le couturier Jean-Paul Gaultier – qui l’avait loué à Lionel Jospin comme siège de campagne pour la présidentielle de 2002. A Paris, le déclin a sans doute été accéléré par la désindustrialisation. Bref ! Les palais du prolétariat étaient passés de mode avant que le couturier ne rachète le lieu pour en faire une maison de couture.

Les derniers mutualistes étaient cependant à la tête d’un patrimoine immobilier remarquable. Malheureusement, en 1970, des inspecteurs du fisc s’avisèrent que  L’Avenir du prolétariat ne relevait d’aucune structure juridique reconnue par la République. Ils enjoignirent aux affiliés de rentrer dans le rang, en l’occurrence d’adopter un statut de société civile immobilière (SCI), ce qui impliquait un partage  du capital entre tous  les membres.

Transformés en capitalistes, ces derniers se disputèrent rapidement sur le système de répartition. Dans une période de spéculation sur la pierre, certains retraités s’estimèrent lésés par rapport aux nouveaux entrants pour lesquels on tenait compte des plus-values réalisées.

La suite est tristement prévisible. Des promoteurs profitèrent des dissensions pour lancer une offre d’achat. Une clause de la SCI interdisait à un même individu de détenir plus de 0,3% du capital, mais en 1994, les gérants jugèrent utiles de faire passer la société sous le contrôle d’une famille, les Catteau, des capitalistes du nord de la France suffisamment prolifiques pour réussir l’opération. Vingt et un Catteau se mobilisèrent. D’autres se joignirent à eux. Ils récupérèrent la majorité du capital de L’Avenir du prolétariat. Les 4000 associés qui restaient reçurent un peu plus de 3.000 francs la part.

Nathalie Rauli, journaliste à Libération, qui raconte cette histoire, remarque que le parc immobilier, passé sous le contrôle des Catteau pour environ 6.000 francs par mètre carré, dégagea une marge confortable. Confortable est une litote, car même s’il fallait rénover les immeubles et attendre la mort des derniers occupants qui bénéficiaient de loyers bloqués depuis  1948, la valeur en a été multipliée au moins par 7.

L'avenir du Prolétariat rue Notre-Dame de Nazareth

73 rue Notre-Dame de Nazareth. 3ème

« L’Avenir du prolétariat » fut rapidement rebaptisée la « Foncière ADP ». Les nouveaux propriétaires devaient trouver que l’ancien nom fleurait désagréablement les idées de gauche. Oui, c’est ça, « Foncière ADP » leur a semblé plus dans l’air du temps ! (rappelant une fois de plus que les noms propres ne sont pas seulement des étiquettes, mais qu’ils ont une puissance sémantique, et que ceux qui figurent sur les plaques des façades sont des lieux de mémoire qui donnent une profondeur historique à notre expérience de la ville). Rien qu’à Paris, j’ai trouvé le 104 rue d’Amsterdam, le 10-12 rue Jean Dolent dans le 14ème, le 77 rue du faubourg Saint-Jacques, le 73 rue Notre-Dame de Nazareth (c’était le siège de la Société), le 8 rue Pernelle, derrière la tour Saint-Jacques.

77 rue du faubourg Saint-Jacques

77 rue du Faubourg Saint-Jacques

L’Avenir du prolétariat est évoqué dans un article de Nathalie Rauli, paru dans Libération http://www.liberation.fr/…/la-famille-catteau-se-paye-l-avenir-du-proletariat-ce-systeme-de-…28 nov  1995 et dans L’Homme défait, écrit par un des acquéreurs, Phillippe Catteau, (Ed. Cherche Midi) ; Les architectes qui ont rénové le 325 rue Saint-Martin en parlent sur leur site http://moatti-riviere.com/wp-content/uploads/2013/07/Archicree_2004.pdf; le domaine de la Haute Barde a été photographié ‘http://derriere-mes-yeux.blogspot.fr/2014/06/lorphelinat-abandonne-de-haute-barde_2.html)

A la Tour Eiffel

Ma fille me propose de visiter la tour Eiffel, ce que je n’ai pas fait depuis plus de quarante ans. Pourquoi pas ?

Nous descendons du pont aérien à l’arrêt de la station Bir Hakeim et nous pressons le pas afin d’arriver avant la foule. Une halte pour admirer la saisissante poussée des piliers de la tour…tour-eiffel

 et pour jouir de l’impression contradictoire de la forme noire dans le contre-jour, énorme, et pourtant légère car le fer est travaillé comme de la dentelle.tour-eiffel-toile-circonvolutions-dentelle

Nous cherchons le mot pour dire ce qu’on voit : toile, échelles, circonvolutions et déjà nous rejoignons les gens qui se pressent devant le portillon du contrôle. Les gardiens ne plaisantent pas depuis que les menaces d’attentat se sont précisées, mais ils confisquent surtout les cadenas que des touristes têtus, et qui voudraient que la tour se souvienne de leur jeunesse, s’obstinent à vouloir introduire en douce dans l’espoir de les accrocher à la rambarde.

En route vers l’ascenseur. Merveilleuses Japonaises qui poussent des cris quand il s’envole! Elles  nous rappellent que c’est magique  d’être emportées ainsi dans les airs.

Une vue à vol d’oiseau n’est pas un territoire

Le second étage offre une vue imprenable sur la capitale. Accoudées sur la balustrade, nous jouons à reconnaître les monuments.

Le Trocadéro et les tours de la Défense ont l’air tout proches….  tour-eiffel-du-trocadero-a-la-defenseQuelques pas et le regard file des clochers dorés du nouveau Centre culturel russe vers la butte Montmartre. du-centre-culturel-russe-a-montmartreD’en haut, Paris ne s’arrête plus au périphérique, invisible. Un  rayon de soleil suffit pour que Pantin et Bobigny émergent du lointain. Pourtant la ville me paraît moins exultante que le Paris d’en-bas. La Seine est un trait bleu qui divise le plan d’une ville appelée Paris. Sur le pont, les piétons avancent comme les figurines en plastic qu’on destine aux enfants. Ce sont des silhouettes minuscules sans individualité. En fait d’immeubles, on voit des maquettes et les arbres des jardins sont tout écrasés : ils sont réduits à des petites taches  de couleur, vertes, orange ou jaunes.  Paris n’est plus qu’une représentation.tour-eiffel-la-ville-maquette

Je n’appartiens pas au monde des oiseaux. De si haut, Paris ne me fait ni chaud, ni froid.

Cette beauté nouvelle

D’en-bas cependant, le bâtiment est impressionnant et on comprend mal les polémiques qui ont accompagné sa naissance:

L’année 1887, Eiffel commença à ériger sa tour qui devait être prête pour l’Exposition universelle de 1889. De grands noms des lettres et des arts ne tardèrent pas à envoyer au Journal Le Temps une lettre ouverte à l’intention du Directeur des travaux de l’Exposition, M. Alphand. La lettre, restée fameuse, commençait par ces mots :

Nous venons, écrivains, peintres, sculpteurs, architectes, amateurs passionnés de la beauté, jusqu’ici intacte, de Paris, protester de toutes nos forces, de toute notre indignation, au nom du goût français méconnu, au nom de l’art et de l’histoire français menacés, contre l’érection, en plein cœur de notre capitale, de l’inutile et monstrueuse Tour Eiffel, que la malignité publique, souvent empreinte de bon sens et d’esprit de justice, a déjà baptisée du nom de « Tour de Babel ».

Même Emile Zola, si souvent accusé de tourner le dos à un goût français naphtalinisé, s’était associé à cette diatribe hargneuse. Pourtant, Alphand tint bon. Dans sa réponse, il insista sur le fait qu’un tel exploit serait un symbole de force aux yeux du monde entier.

C’est également pour prouver la grandeur de la France que nous bâtissons cette tour « vertigineusement ridicule » car qui osera bafouer l’honneur de Paris, la ville possédant le bâtiment le plus grand jamais construit ? […] Le monde entier retiendra son souffle lors de la découverte de cette tour gigantesque ; tous seront ébahis par la prouesse de Paris.

Gustave Eiffel répondit en reprenant lui aussi l’argument du défi technique qui prouvait la suprématie française :

La tour sera le plus haut édifice qu’aient jamais élevé les hommes. Ne sera-t-elle donc pas grandiose aussi à sa façon ? Et pourquoi ce qui est admirable en Égypte deviendrait-il hideux et ridicule à Paris.

 Mais surtout, il mettait en relation l’esthétique et l’art de l’ingénieur, ce qui impliquait une beauté moderne, en tout cas, une beauté qu’on ne pouvait définir une fois pour toute :

Je crois, pour ma part, que la Tour aura sa beauté propre. […] Le premier principe de l’esthétique architecturale est que les lignes essentielles d’un monument soient déterminées par la parfaite appropriation à sa destination. Or, de quelle condition ai-je eu, avant tout, à tenir compte dans la tour ? De la résistance au vent. Eh bien ! je prétends que les courbes des quatre arêtes du monument telles que le calcul les a fournies, qui, partant d’un énorme et inusité empattement à la base, vont en s’effilant jusqu’au sommet, donneront une grande impression de force et de beauté ; car elles traduiront aux yeux la hardiesse de la conception dans son ensemble.

Eiffel explique ensuite qu’il fallait laisser circuler les vents et que c’est l’évidement de la tour qui a permis de la hisser jusqu’au ciel.

les nombreux vides ménagés dans les éléments mêmes de la construction accuseront fortement le constant souci de ne pas livrer inutilement aux violences des ouragans des surfaces dangereuses pour la stabilité de l’édifice.

C’est pourquoi sans doute les gratte-ciels d’aujourd’hui qui la dépassent ne donnent pas la même impression de légèreté. La tour Eiffel est une silhouette.

Nuit blanche 2016 : la fête à l’ère de la foule

Ce n’était pas la foule politique des manifestations, qui se constitue en collectif animé des mêmes idéaux. Ce n’était pas non plus le public des matchs de football avec ses moments d’exaltation violente et sa fureur d’appartenir à une Nation, à une ville ou à un club. Ceux qui étaient là s’étaient rassemblés pour voir les spectacles qu’on leur avait préparés ou plus simplement pour pouvoir dire « j’y étais ».

Rue de Rivoli, les gens piétinaient, cantonnés sur les trottoirs par une file ininterrompue de véhicules (c’est ce soir-là qu’il aurait fallu proclamer une « journée sans voitures ! ») Au Châtelet, la cohue de piétons n’avançait que sous la poussée de ceux de l’arrière qui eux aussi « voulaient voir ». Une foule patiente cependant, qui se laissait doucement dériver vers les rues qui mènent à la Seine. Une fois sur les quais, elle refluait un peu car les escaliers qui descendent sur les berges étaient obstrués par des grappes de jeunes gens à qui on avait promis qu’il y avait quelque chose sous le tunnel.

Au bord de l’eau, la police empêchait qu’un mouvement de foule n’aboutisse à une noyade, mais en cas de panique, il y aurait eu des morts, évidemment !

Nuit blanche 2016. Les chaussures

Nuit blanche 2016. Les chaussures

Cependant, à ce moment de la nuit les gens étaient gais. Venus là pour s’amuser, ils semblaient avoir oublié les menaces d’attentats. Une grande blonde accompagnée de ses petites sœurs avait mis ses super chaussures lumineuses.

Nous avons été emportés vers le pont au Change, du côté de la Conciergerie où, disaient les programmes, Pierre Delavie avait « retourné » le bâtiment. Nous sommes arrivés en face d’un grand trompe l’œil, une toile qui donnait l’illusion de voir l’intérieur de l’édifice, avec des colonnes trapues, inversées, dont les arcs ne portaient pas une voûte, mais un sol baigné par le fleuve. Seulement, les milliers de gens rassemblés empêchaient de trouver le point de vue idéal, voulu par l’artiste. N’importe ! Le contraste des colonnes surgies des ténèbres et des lumières était déjà un beau spectacle. On s’agglutinait. On s’exclamait : « C’est trop bien, on croirait qu’il y a un bâtiment dans l’eau !»

nuit-blanche-2016-la-conciergerieLa mairie et les organisateurs étaient sûrement rassurés de voir tout ce monde, Français et étrangers mêlés. Nous autres, septuagénaires ronchons, nous ne partagions pas la liesse générale. Il y avait trop de presse et nous n’aimons pas l’agitation. Nous avons donc tourné le dos à l’art ludique et comme les intellos vieillissants et trop sérieux que nous sommes, nous avons pris le chemin de la place Dauphine, dans l’espoir de trouver des manifestations moins tournées vers le divertissement. Hélas ! Quelques danseurs vêtus de noir tiraient sur des cordes qui glissaient sur des poulies. C’était sans doute fait pour qu’on pense à Sisyphe, mais une idée ne fait pas un spectacle. L’ennui nous a chassés vers la place de l’Hôtel de Ville et la forêt de glace imaginée par Stéphane Thidet. Nous avons vu de loin un lac gelé, des branchages qui flottaient sur la glace. Trop de monde là aussi ! La façade arrière de la Mairie de Paris était plus accessible : les masques d’Erwin Olaf, hommes et femmes, jeunes et vieux fardés de blanc et de rouge, s’inscrivaient aux fenêtres comme des mascarons démesurément agrandis. A l’étage inférieur, Erwin Olaf avait placé des corps nus dans des poses d’atlantes.

Hôtel de Ville. Nuit blanche 2016

Hôtel de Ville. Nuit blanche 2016

L’œuvre s’appelle Eveil et par la grâce de la vidéo et du mouvement très lent avec lequel les statues s’animaient, elle évoquait ces figures des contes de fées, du château de la Belle au bois dormant, ou de La Belle et la bête qui hésitent entre statues et êtres humains .

Nous avions décidé d’aller écouter Gwenaël Morin à Saint-Germain l’Auxerrois. Il devait lire en chaire le « Sermon sur la Mort et la brièveté de la vie » que Bossuet avait dit en 1662 devant Louis XIV et la cour. Il s’agit d’une méditation sur la fragilité de l’existence et l’espoir de la résurrection. Bossuet était considéré au 17ème et au 18ème siècle comme le plus grand des écrivains français. Aujourd’hui, son style paraît trop pompeux, trop complexe, surtout à cause de ses grandes périodes avec subordonnées à la latine. Les professeurs, auraient d’ailleurs peur de heurter les convictions de leurs élèves en leur faisant lire cet évêque catholique. Tournant le dos à la kermesse joyeuse, nous nous réjouissions d’entendre ce morceau d’éloquence sacrée sous les voûtes d’une des belles églises de Paris.

Des dizaines de gens sont venus comme nous… Mais que se passe-t-il, ? Au lieu de dire le texte, Gwenaël Morin le réduit à une suite de syllabes, chacune séparée de la suivante par une seconde de silence, de telle sorte que l’auditeur ne parvient pas à les lier entre elles. La sémantique commence au mot et ces syllabes isolées ne signifient rien.

On commence par rire et puis on se demande ce que veut faire Gwenaël Morin en pulvérisant ainsi Bossuet. Sans doute, il ne s’agit pas seulement d’être original. Peut-être a-t-il lu les philosophes de la déconstruction et veut-il nous faire découvrir quelque chose d’incongru qui insiste derrière la transparence fonctionnelle des phrases ? Là où Bossuet écrit « Me sera-t-il permis aujourd’hui devant la cour d’ouvrir un tombeau ? », l’auditeur serait invité à entendre sous la séquence sonore « -ra » le mot « rat », ou à se demander si « père » affleure sous « permis » prononcé « per – mis »…, parce qu’on ne peut s’empêcher de vouloir comprendre quelque chose.

Gwenaël Morin à Saint Germain-l'Auxerrois

Plus vraisemblablement, le public est convié à assister au jeu de massacre de la rhétorique. Notre performeur s’octroie le droit de mettre en pièce le sermon et de désigner cette prose comme grotesque, comme si la seule leçon à tirer de l’expérience était qu’il valait mieux partir danser sur le pont des Invalides.

Ce travail de démolition me rappelle ma colère lorsque j’ai découvert l’oeuvre de la céramiste Françoise Schein qui, à la station Concorde, a pris la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et l’a transcrite sur les murs en supprimant espaces et ponctuation (points, deux-points et virgules décorent la ligne inférieure des panneaux).

Nul ne doit être inquiété pour ses opinions même religieuses

Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses

Il y a peu de chance que l’étranger de passage, le collégien faible lecteur ou le passant distrait imaginent même à quoi ils ont affaire. Sans doute l’auteure de l’œuvre s’est-elle satisfaite d’échapper au didactisme. Françoise Schein avait le pouvoir de faire connaître un texte fondateur de la République à des milliers de voyageurs et ça a dû lui paraître trop respectueux. Elle n’allait pas se laisser faire avec le respect ! Elle était libre et on allait voir ce qu’on allait voir.

Reste à savoir ce qu’une société dit d’elle-même quand elle réduit les monuments de sa culture à des matériaux pour plasticien. Est-ce être réactionnaire de se chagriner du renoncement à la transmission ?

Nous quittons la nuit interminable. Elle n’est pas faite pour nous. Elle s’adresse à ces tourbillons de jeunes gens qui passent en s’apostrophant, en riant, qui jouent des coudes dans l’espoir d’atteindre le Crazy Horse ou la boîte de nuit du pont des Invalides, qui passent avec leur belle envie de vivre et de jouir de cette nuit d’automne étincelante et tiède.

Les baptiseurs taquins au Quartier Latin (Mat Pires)

Un jour de juillet 2005, en me promenant dans le cinquième arrondissement de Paris, je suis tombé sur les traces de ce qu’on est bien obligé d’appeler une action de guérilla latinisante. Sur un petit périmètre, en gros la zone piétonnisée bordée par la Seine, le boulevard St-Michel, la rue St-Jacques et celle des Écoles, des inconnus avait collé, par-dessus les plaques de rue parisiennes, des affichettes comportant des odonymes de substitution, en latin. Le célèbre aspect des plaques était repris : fond bleu, bordure verte aux coins arrondis, capitales blanches à empattements.

En bon linguiste de terrain j’ai tout de suite sorti mon appareil pour immortaliser ces inscriptions dignes des situationnistes. J’ai ensuite épluché Le Parisien et fait des recherches internet en quête d’informations sur cette mobilisation pour le moins incongrue… sans succès. Sur mes photos certaines affiches étaient déjà partiellement déchirées, mais au bout de quelques jours les services municipaux avaient fait tout disparaitre. La chose reste aujourd’hui aussi mystérieuse qu’elle l’était en juillet 2005.

Que la démarche relève de la blague toponymique semble indéniable : on est ici en plein quartier latin : quoi de plus naturel que de faire appel à cette langue pour désigner ses voies publiques. Le nom du quartier signale la présence de la Sorbonne, avec ses jeunes latinistes, qui auront peut-être fourni la main-d’œuvre et l’inspiration de la chose. Notons aussi que les quartiers chinois des grandes villes se distinguent parfois par des plaques de rues bilingues, comme celles-ci, photographiées à Seattle et Londres, mais ce type de rajout n’a jamais été sanctionné dans la capitale française, le français étant la seule langue permise pour les indications de voirie publique.6th-avenue macclesfield-street-londres

L’examen du petit corpus d’inscriptions recueilli ce jour fait ressortir deux choses. Primo, le latin n’est pas n’importe quel latin. Et secundo, les formes ne sont pas de simples traductions des noms français.

Le latin, lui, n’est pas un latin cicéronien : on aurait alors via comme odonyme de base, or c’est le latin médiéval vicus qui survient ici. On trouve cette forme par exemple lorsque Pétrarque au 14e siècle appelle « straminum vicus » la rue du Fouarre voisine (Seniles 9 : 1). Dante, qui y habita en 1309, l’appelle en toscan « vico de li Strami » (Paradiso 10 : 137).

S’agit-il donc de noms latins réellement en usage à l’époque médiévale ? Un seul des noms semble relever de ce cas, et encore, en partie seulement. Il s’agit de la rue de la Harpe, vicvs Cithare.vicus-cithare-rue-de-la-harpe

Selon le Dictionnaire historique des noms de rue de Paris de Jacques Hillairet, source incontournable dans le domaine et qui a certainement été consulté par nos latinistes, cette rue est issue d’une fusion de deux voies plus anciennes. Toutes deux, à un moment de l’histoire, ont porté des noms latins référençant la harpe : la première « Vicus Reginaldi Citharatoria », et la seconde, plus proche, « Vicus Cithare in Judearia », intégrant un autre nom historique, rue de la Juiverie. Pour les autres rues rebaptisées, Hillairet ne donne que des noms historiques français.

S’il ne s’agit pas de noms latins ayant existé, s’agit-il de traductions des noms actuels ?
vicus-scholarium-rue-des-ecoles-1

Ce cas est en fait très minoritaire, et dans son expression la plus simple survient une seule fois, lorsque la rue des Écoles, datant de 1852, devient vicvs Scholarivm.

Deux autres rues voient leur forme traduite augmentée d’un nom de saint. La rue de Latran s’étoffe en vicvs Sancti Iohanni in Laterano, rétablissant le « souvenir de la commanderie Saint-Jean-de-Latran (…) dont elle traverse l’emplacement » – quand bien même elle n’a jamais été nommée ainsi.

vicus-sancti-iohanni-in-laterano

La rue de la Montagne Sainte-Geneviève se voit compléter par la présence inattendue de Saint Étienne – Vicvs Sancti Stephani in Monte Sanctae Genovefae. Encore là, telle référence n’a pas de réalité historique : la rue a été passagèrement rue des Boucheries, et après la Révolution simple rue de la Montagne, laïcisation oblige.

Mystère donc, pour ce cas. Enfin, rue Saint-Séverin se précise en rue étroite Saint-Séverin, strictvs vicvs Sancti Severini.vicus-sancti-severini

Appellation à nouveau sans contrepartie historique… mais le Dictionnaire historique nous apprend que la rue « a été élargie en 1678 du côté de ses numéros pairs ». L’adjectif semble reprendre cette précision, re-situant la rue en amont de cet aménagement.

La rue Boutebrie, vicvs Erembvrgis de Bria inaugure une nouvelle série, celle des traductions de noms désuets.L’intervention relève d’un acte double : déplacement historique, puis traduction.vicvs-erembvrgis-de-bria Cette rue doit son nom à un dénommé Érembourg de Brie, habitant à la fin du XIIIe siècle ; son prénom subit par la suite une érosion phonique assortie de divers rafistolages sémantiques – Bourg Brie, Bout de Brie – jusqu’à la version actuel, où l’aspect fromager lutte avec les restes du nom restitué dans la traduction.

Mais dans d’autres cas le nom est complètement sorti de l’usage : la rue de la Parcheminerie, nous dit Hillairet, s’appela rue des Écrivains… entre environ 1273 et 1387, lorsque le nom actuel s’impose. La traduction de parcheminerie aura-t-elle posé une colle à l’équipe de latinisateurs-éclair ? Quelque chose l’aura poussée, en tout cas, à ressusciter un nom disparu depuis 618 ans.vicus-scriptorum

On aura remarqué l’aspect « papillonnage » de ces choix nominatifs : tantôt un nom d’antan, tantôt une traduction du nom actuel, tantôt des rajouts… Rien n’illustre mieux cet aspect que les rues associées à l’ancien champ de vignes le Clos Bruneau. Aujourd’hui il ne subsiste qu’une seule impasse ainsi nommée, le passage du Clos-Bruneau, mais à divers moments historiques, ce toponyme qualifiait également la rue des Carmes et la rue Jean de Beauvais. La rue des Carmes est latinisée en Vicvs Sancti Hilarii, souvenir d’une rue Saint-Hilaire on ne peut plus éphémère : succédant à Clos-Bruneau en 1317, c’est « peu après », d’après Hillairet, qu’elle cède sa place au nom actuel.vicvs-sancti-hilarii

Diamétralement opposé, le passage du Clos-Bruneau est transformé en vicvs Iuda, pour la rue Judas, appellation ayant défini la voie pendant presque 600 ans, avant d’être évincée au profit du nom actuel en 1838. Se dessine-t-elle une stratégie de contournement du toponyme Clos-Bruneau, dont la traduction en latin serait trop ardue, ou trop artificielle ? Que nenni : rue Jean-de-Beauvais devient Clavsvm Brvnelli, retour (presque) à son nom prérévolutionnaire de rue du Clos-Bruneau. clausum-brunelli

Ce petit tour d’horizon se termine sur deux cas singuliers. D’abord, que justifie l’appellation vicvs Novior qui vient déloger rue Thénard ? vicus-novior

Novior, c’est le comparatif masculin de l’adjectif novus, « nouveau ». Ce serait donc la « rue plus récente ». Et de fait, c’est la plus récente des rues que j’ai photographiées, puisqu’elle est inaugurée en 1858, après la rue des Écoles qui est de 1852. Je ne suis pas sûr d’avoir saisi toute la campagne des colleurs d’affichettes avec mon appareil, mais cela reste une piste. Une description pure et simple, après la description partielle relevant l’étroitesse de la rue Saint-Séverin.

vicus-insomniaeEt enfin la Rue Du Sommerard, dont l’histoire révèle une flopée d’appellations évocatrices : Palais-des-Thermes, rue des Thermes, rue du Palais, rue des Mathurins-Saint-Jacques… avant qu’on ne lui colle en 1867 le nom d’Alexandre du Sommerard, fondateur du musée de Cluny.

Ce qui donne… vicvs Insomniae. Rue de l’insomnie ? Eh oui: car ici toute l’érudition soigneusement étayée de nos militants latinisants est brusquement jetée par-dessus bord. Qu’est-ce que la rue du Sommerard au fond ? Rien d’autre que la rue du Somme-Rare. Que l’on traduit très bien en latin, de toute évidence.

Ces bagarres d’écrits publics prennent appui sur le dépassement de la fonction pragmatique – repérer telle voie – dont relèvent aujourd’hui le fait de nommer une rue, et le fait de mettre en scène ce nom sur une plaque. De plus en plus souvent, les plaques encadrent une interaction entre différentes formes d’écrit public : le désignant à visée pragmatique qu’est le nom, et le commentaire onomastique qui en fait un méta-objet. C’est l’avenue du Général de Gaulle appelant la mention « Libérateur de la France », c’est l’information que tel nom renvoie à un « Mathématicien », avec ou sans ses dates de naissance et de décès, ou à un simple « lieu-dit ». Reflets de l’intérêt que l’on porte à l’histoire de la ville et de ses noms, ces péritextes sont tantôt banals, tantôt saisissants, comme celui qui dévoile la présence d’un marmiton médiéval – Gilles queux – dans l’étymologie de la rue parisienne Gît-le-Coeur. Mais leur simple existence pointe en creux la portée idéologique qui colore désormais l’acte de nommer une rue, les mairies de droite et de gauche baptisant et rebaptisant pour consacrer leurs figures ou faits marquants. Double mouvement temporel, donc : vers les raisons de nommer du passé, et vers les impératifs honorifiques du présent. La démarche des latinistes du quartier Latin reprend en les retournant ces actes : ce sont les noms du passé qui délogent ceux du présent, dans une langue ancienne qui en entrave la compréhension, réinvestissant de leur mystère ces toponymes aux sens usés par les années, et autour desquels nous nous orientons en ville.

Bibliographie

Hillairet, Jacques, 1964. Dictionnaire historique des rues de Paris, deuxième édition (2 volumes). Paris : Minuit.

La Tynna, J. de, 1816. Dictionnaire topographique, historique et étymologique des rues de Paris. Paris : Imprimerie Gilles-fils. https://archive.org/stream/dictionnairetopo00laty#page/n6/mode/1up

 

Le latin sur les murs : pharmaciens et médecins

J’ai repris l’habitude de me balader environ une heure chaque jour. Comme j’ai reçu un bel article de Mat Pires sur une farce de latinistes qui avaient entrepris en 2005 de rebaptiser les noms du quartier latin et que je vais le mettre en ligne, j’ai recommencé à chercher les inscriptions latines du 19e et du 20e siècles.

J’évoquerai aujourd’hui celles d’un pharmacien et de médecins. Le latin a longtemps résisté dans les disciplines médicales. On continue d’ailleurs d’en justifier l’enseignement, même si la fréquentation du web montre que les étudiants sont de moins en moins convaincus par l’argumentaire de leurs professeurs. Dans un forum, un futur pharmacien s’interrogeait : « Faut-il forcément avoir fait du latin pour réussir en pharmacie ? » (13/01/2007 à 11:08 pilaf82 ). Ses collègues, plus avancés dans leurs études, lui ont répondu sans ambages que cette langue ne servait pas à grand-chose : « A part à prononcer pas trop mal le nom ds plantes, ça sert à rien…Dire que faire latin grec est utile en médecine et pharma…c’est pas très fondé lol ! Et pourtant, c’est ce que certains profs nous disaient au lycée. » (lapoupetta Patronne (une femme qui en a) 13/01/2007). Non sans raison, une correspondante faisait remarquer que les enseignants en usent surtout comme d’un signe de distinction sociale. « Non   le latin, c’est pour la culture gé et quand certains profs commencent à se la pêter : du genre « ipse facto » au lieu de dire de ce fait, résultat 3/4 de l’amphi qui se demande ce que ça veut dire mdr … Enfin le latin ça rapporte des points au bac »  (Taq Mme la Ministre de la Santé. 13/01/2007 ). Même ceux qui reprennent l’argument si discutable de l’utilité du latin pour l’apprentissage du français donnent l’impression de ne guère croire à ce qu’ils disent. Pour tous, l’anglais est bien plus nécessaire.

Au 19ème en revanche, professions médicales et latin étaient encore étroitement associés et cela a laissé des traces sur les murs de Paris. Voici deux exemples. Celui du pharmacien Defresne et de sa pancréatine, celui des inconnus de la rue Alphonse Daudet.Louis Musard a rappelé dans un savant billet qu’en 1889, Defresne, soucieux de célébrité rapide, a cherché à soudoyer les membres du jury d’une exposition pour se faire décerner une médaille d’or. Loin d’accepter ses propositions, les deux jurés le dénoncèrent. (http://parismyope.blogspot.fr/2010/11/lestomac-des-batignolles.html). Son déshonneur ne semble pas avoir trop entamé son auto-satisfaction, puisqu’au 95 de la rue de Montreuil, il fait rappeller le souvenir de la pancréatine en apparentant sa découverte à la création de la lumière :

Devise de la pharmacie Defresne. rue de Montreuil

Devise de la pharmacie Defresne. rue de Montreuil

1 rue Alphonse Daudet, il faut pénétrer dans un immeuble pour découvrir des fresques de 1899 glorifiant le corps des chirurgiens de Paris. Il semble qu’un certain Julius Le Baron Andecavus (Jules Le Baron d’Anjou ?) docteur de la faculté de Paris ait commandé le décor.

dsc_0019Etait-il chirurgien ? Il fait reproduire en tout cas le blason de la faculté de médecine « à trois cigognes passantes au naturel portant chacune en leur bec une branche d’origan et un soleil rayonnant d’or chassant les nues en chef. »

 

 

Les fenêtres de la cage d’escalier sont décorées de médaillons à la gloire de la médecine: Hippocrate voisine avec les saints, patrons des médecins (Cosme et Damien), avec Robin, célèbre botaniste du 17ème siècle. Un vitrail célèbre les débuts de la dissection; les autres louent les vertus de la médecine.. en latin

 

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Rentrée (2016)

L’été s’est achevé par une petite excursion anglaise dont je reparlerai, tant la façon dont les Anglais gèrent leur société multiculturelle à Londres ou à Birmingham m’a fait osciller entre l’impression d’arriver dans un monde différent et l’impression contraire d’une évolution assez semblable à celle qui s’observe en France. Cependant, les Anglais que je croisais dénonçaient violemment la « laïcité à la française » avec ses malencontreuses chasses au burkini, à laquelle ils opposaient les accommodements raisonnables de leur pays tolérant et apaisé. Pour autant, ils se gardaient d’évoquer les effets du Brexit sur les expatriés européens, et ne s’interrogeaient pas sur le sort des demandeurs d’asile, mineurs y compris, qu’ils demandent aux Français de coincer à Calais.

J’ai retrouvé Paris. Il fait encore chaud, mais l’été s’en va peu à peu. Déjà, les marronniers prennent des couleurs brunes. Déjà, les feuilles mortes envahissent les rues. Parfois, les matins sont blafards, puis le soleil sort et les gens s’installent aux terrasses des cafés. Les soldats sont moins présents ; l’atmosphère est redevenue insouciante et les voitures ont été chassées des quais de la Seine.

Pendant l’été, les fresquistes du 13ème ont ajouté de nouvelles œuvres. On dirait qu’ils se sont donné le mot pour proposer des œuvres positives. Depuis le viaduc parcouru par la ligne 6 du métro, on voit la Marianne de Shepard Fairey/Obey qui proclame : « Liberté, égalité, fraternité ». En face, la jeune fille légère d’un collectif new-yorkais montre la même confiance. L’élan qui l’emporte par-dessus les toits  n’est pas une façon de se couper du monde, mais de partager la joie qui la remplit. Merci, les artistes ! J’aimerais conserver toute la journée votre bel optimisme. A quoi bon, l’humeur morose ? D’ailleurs, elle ne rend pas les voyageurs de la ligne plus généreux envers les musiciens roumains qui nous imposent « Les Amants de Saint-Jean ». Je leur donne un peu de monnaie, tout en grommelant. « C’est malin, je ne pourrai pas penser à quoi que soit d’autre pendant au moins une heure ! »

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Faile, collectif basé à New York « Et j’ai retenu mon souffle » 110 rue Jeanne d’Arc

Cette rentrée, les  mendiants roms sont à nouveau accompagnés d’enfants que la République ne se presse pas de scolariser.

Tiens ! À la station Nation, quelqu’un a fait sauter la séparation entre les sièges qui empêchait les squatteurs de s’allonger.

RER. Nation

RER. Nation

Ainsi vont les journées normales. Depuis quelques années, revenir à Paris, c’est  observer l’équilibre instable entre les quartiers à la beauté un peu figée, pour qui le temps s’est arrêté au 19e siècle, et les quartiers plus vivants, un peu délabrés, en voie de reconstruction à la recherche d’une beauté moderne. Mais c’est toujours aussi terrible de revoir la misère à Paris, surtout quand le temps devient gris et que le froid arrive.

Les quais engloutis

Une chose était sûre : la Seine montait. Elle montait de 4 centimètres par heure et elle n’était plus douce comme d’habitude, mais rapide et brutale. Elle tourbillonnait autour des piles des ponts et le courant charriait des débris de toute sorte, et même des madriers énormes.

Partagés entre voyeurisme et compassion, les Parisiens étaient venus en masse voir le zouave installé au pied du pont de l’Alma, malgré la muraille de nuages noirs qui menaçait. Depuis la grande crue de 1910, on mesure la montée des eaux par rapport à la statue de ce soldat de l’armée d’Afrique. En 1910, seule sa tête était hors de l’eau. Le 2 juin 1916, la Seine avait atteint le haut de ses cuisses (mais la statue ayant été rehaussée lorsque le pont avait été refait, le niveau aurait été un peu plus haut en 1910).

Zouave du pont de l'Alma. 2 juin 2016

– J’ai entendu les infos, dit une voix. Elle devrait monter jusqu’à ce soir et s’arrêter.

– Oh, il paraît qu’ils se sont trompés dans leurs calculs. Jeudi matin, on nous a annoncés un niveau maximum à 5,50 m et ce vendredi, on nous parle de 6 mètres. Alors je ne les crois plus.

– Encore des fonctionnaires incapables !

– Mais non, madame, c’est un problème technique.

– Mon cousin est inondé à Nemours.

– Moi, c’est le maraîcher du Réveillon. Toute sa récolte de haricots est perdue. Un désastre. Et je ne vous dis pas pour les maladies !

­– On voit vraiment qu’on n’est pas grand-chose. Regardez l’eau. Elle est plus forte que tout !

Les musées et la bibliothèque François Mitterrand situés en bord de Seine, avaient été fermés le 2 et le 3 juin pour permettre aux conservateurs de mettre les livres et les œuvres d’art en sûreté. Fatalistes, bien qu’un peu tendus, les Parisiens espéraient surtout que ce travail serait inutile.

Et pourtant, ils avaient beau être tristes, ils étaient fascinés par le nouveau paysage parisien.Quai de Gesvres. Crue juin 2016

Du côté de l’Hôtel de Ville, un lac épais, couleur de boue séparait la rive gauche et Notre-Dame. Les troncs des arbres étaient engloutis. Seuls leurs feuillages émergeaient et l’odeur de la circulation était recouverte par une  odeur sauvage  de boue et d’eau. Et les canards avaient pris possession des quais et vaquaient tranquillement à leurs affaires, sans être dérangés par les bateaux-mouches.

crue de la Seine. 2 juin 2016

Printemps mouillé à Sceaux

Attentats, grèves, ciel bas et gris depuis quelques mois déjà. Les gens se plaignent, et pourtant, Paris est  à ceux qui n’ont pas peur d’une averse. En juin, d’habitude, le parc de Sceaux est plein de monde, même s’il un peu moins connu que Versailles et Vaux-le-Vicomte (à tort, je crois car c’est le plus romanesque avec son mélange de grands panoramas, d’allées rectilignes et de vieilles forêts qui ensauvagent le site). Ce dimanche, la pluie a chassé presque tous les visiteurs et on peut jouir tranquillement du parc.

Parc de Sceaux. Perspective à la française

Le Nôtre a dessiné Sceaux en 1670 pour la « maison des champs » de Colbert, ministre de Louis XIV. Comme tous les parcs de Le Nôtre, celui-ci est d’abord fait pour la vue et ne peut qu’évoquer aux lecteurs de Michel Foucault les dispositifs panoptiques qui portent au loin le regard du pouvoir. À perte de vue, dit l’expression. Aujourd’hui, la vue ne se perd pas et va jusqu’au brouillard, avant de revenir vers le miroir horizontal d’une eau couleur de plomb.

La plus belle perspective, perpendiculaire au château, domine une butte assez raide qui descend en gradins, de vasque en vasque vers le bassin de l’Octogone. Les cascades ne fonctionnent pas, mais un petit vent venu dont ne sait où disperse le panache d’argent du jet d’eau.

Descente vers l'Octogone

Descente vers l’Octogone

Du décor du 17ème, il ne reste rien. On voit seulement, au niveau du premier bassin, les mascarons sculptés par Rodin pour l’Exposition Universelle de 1878 Ils ont été installés ici par l’architecte Léon Azéma, chargé en 1930 de restaurer les cascades bien dégradées.(http://palagret.eklablog.com/les-mascarons-de-rodin-cascade-du-chateau-de-sceaux-a114821072)

mascarons d'Auguste Rodin

mascarons d’Auguste Rodin

La statue de La Servitude qui se tenait avant la pente des cascades, et qu’Atget a tant de fois photographiée, a été déplacée. Il suffit pourtant de croiser au coin d’une allée de grandes statues blanches sur fond de nature puissante pour retrouver le dialogue entre la réalité et l’art. Dans ce coin du parc, c’est la statue qui est exubérante, tandis que les troncs colonnes des platanes dessinent une architecture régulière.

Allée des platanes

Le domaine de Sceaux organise régulièrement des expositions (peut-être en souvenir d’Atget). En ce début juin, l’exposition n’est pas encore complètement en place, mais au fond, le cadre déjà installé invite à regarder autrement les arbres.Cadrage

Une fois l’allée franchie, on aborde le grand canal que le fils de Colbert a fait creuser. Il a été  aménagé pour les familles, avec ses oiseaux, ses couvées de canetons, ses colverts à la sieste.Colvert

L’après-midi s’achève.

Tout coup le soleil apparaît. Un homme et une femme en couple traversent la prairie. Ils ne sont pas plus gros que des jouets. Tout occupés d’eux-mêmes, ils passent nonchalamment, sans s’arrêter devant la rangée des arbres, devant le vert encore brillant de la dernière pluie.

Parc de Sceaux. Couple

Sur la terrasse du château, la lumière retrouvée dessine la ligne médiane des arbres taillés, assombrit de contre-jour les buis, et de grisaille la grande forêt. Une géométrie grise, noire et blanche. L’art classique d’assembler des parties variées.

Sceaux. Fin d'après-midi

Sceaux. Fin d’après-midi

Nous ne sommes plus seuls. Le soleil a ramené les visiteurs ; la terrasse de la buvette s’est remplie et une fanfare réveille les plus engourdis

Parc de Sceaux. Musiciens

Jardins et balcons de Paris

Les Jardins d’Orient à l’Institut du Monde Arabe

Je suis allée voir l’exposition de l’Institut du Monde Arabe sur les jardins orientaux, et je suis malheureusement arrivée en retard. Mon amie m’avait attendue si longtemps que j’ai un peu sacrifié le début de l’exposition pour la rejoindre. J’ai quand même appris que les Occidentaux doivent l’essentiel de leur art des jardins au monde oriental. C’est à Babylone, non loin de l’actuelle Bagdad, vers 600 ans avant JC, que tout aurait commencé. Pour plaire à sa femme, qui regrettait les collines boisées de son enfance, le roi Nabuchodonosor aurait fait édifier une montagne artificielle, couverte d’arbres sur son sommet et ses terrasses latérales. Des machines hydrauliques, qui ont suscité l’admiration jusqu’à aujourd’hui permettaient de monter l’eau de l’Euphrate jusqu’aux terrasses. L’exposition suggère que cette origine est douteuse et qu’il faut aller chercher en Perse les premiers systèmes d’irrigation efficaces. J’ai cru comprendre que la vis d’Archimède avait été inventée par ces Perses quelques siècles avant la date officielle. En tout cas, le monde des religions du Livre n’a cessé de rêver aux jardins d’Orient puisque le mot Paradis voulait simplement dire ‘jardin’ en ancien persan.

1000 ans plus tard, on propose encore des représentations des jardins de Babylone comme celle d’Athanasius Kircher.Athanasius Kircher. Jardins de Babylone

Et je me souviens d’Henri Salvador qui chantait dans mon enfance :

Voir les jardins de Babylone

Et le palais du Grand Lama

Rêver des amants de Vérone

Au sommet du Fuji-Yama …

C’est donc d’Orient que sont venus nos jardins médiévaux découpés en quatre par des allées en croix et leurs plates-bandes en carrés. C’est en Orient aussi qu’on a pris l’habitude d’enclore de beaux jardins décorés de fontaines. On les retrouve, chez nous, associés au culte marial. Des roses, des lys, et une vierge sage gardée entre les murailles, son missel à la main ou son enfant dans les bras. Au XVIIème siècle, les parcs à la française jouent avec des perspectives grandioses, sans commune mesure avec les jardins du Moyen Age, mais les architectes ont conservé le goût oriental pour des compositions géométriques, disposées autour de pièces d’eau. Bassins et fontaines sont toujours l’âme de nos parcs.

L’exposition présente aussi les échanges entre les arts, les ornements des tapis et des vêtements reprenant les broderies de verdure des jardins. Elle expose d’admirables images du jardin Majorelle de Marrakech avec sa profusion de cactus, yuccas et palmiers adossés à des murs bleus intenses ; elle montre des peintres qui revisitent la tradition des miniaturistes…

D’où vient ma légère déception ? Du côté minimaliste des explications, peut-être. Une photo montre un certain Gabriel Veyre, étendu sur une chaise longue, les yeux clos. L’art de la sieste ? Une nonchalance décadente ? Ce n’est pas à l’IMA que j’en ai appris davantage. Il a fallu que je me branche sur Internet pour trouver quelques renseignements sur ce photographe amoureux  du Maroc. Un peu plus loin, des images de femmes dans les jardins de l’Islam, voilées, dévoilées, entre elles, avec un ou deux hommes… Mais où sont-elles exactement ? A Téhéran, en Arabie Saoudite, au Maroc ? Les légendes des photos ne l’indiquent pas. On dirait que pour la commissaire de l’exposition tout s’équivaut et qu’elle construit une représentation unifiée, forcément trompeuse de la place des femmes dans ces pays.

Déception aussi en ce qui concerne le « jardin évènement » qui devait apporter l’Orient à Paris. Orangers, palmiers, roses et fleurettes sont là, mais la luxuriance n’est pas au rendez-vous. Il est vrai que nous sommes devenus difficiles et que les jardineries nous ont habitués à une profusion de couleurs et d’odeurs. Le Truffaut du quai de la Gare rivalise très bien avec l’Institut du Monde Arabe. Il regorge de plantes d’intérieur et d’extérieur, de fleurs de soleil et d’ombre, potagères ou décoratives ! Soyons patients. A l’Institut du Monde Arabe, les fleurs vont pousser pendant l’été. En attendant, nous avons docilement pris la passerelle pour voir l’anamorphose de François Abelanet et puis nous sommes repartis dans Paris.

Anamorphose. Exposition Jardins d'Orient IMA

Anamorphose. Exposition Jardins d’Orient IMA

La grande olivaie

Les Parisiens sont assez riches pour fleurir leurs balcons. Ils y sont encouragés par les pépiniéristes bien sûr, mais aussi par les écolos qui leur répètent que les plantes des balcons favorisent les insectes pollinisateurs et enclenchent un processus vertueux assurant une ville verte aux générations futures. Que planter ? Les plantes de balcon, c’est un peu comme les prénoms des enfants. En 2016, Louise et Léo ont remplacé Emma et Nathan. Sur les balcons, les géraniums et les pétunias ont reculé devant les lavandes, les lauriers et les oliviers. Pourquoi ? Battage des catalogues peut-être ? Envie de se souvenir de la Méditerranée à Paris ? Besoin de voir du vert en toute saison ? En tout cas, Paris doit être aujourd’hui la plus grande olivaie de France. En attendant que des ethnobotanistes mettent en ligne une enquête sur les balcons parisiens, voici quelques images de cette mode du Sud.

Palmier. Bl Saint-Germain

Palmier au croisement Saint-Germain, rue des Bernardins

L'olivier et le cactus. Rue des Bernardins 5e

L’olivier et le cactus. Rue des Bernardins 5e

Mais les lauriers-roses battus par la pluie n’ont pas le parfum funèbre et sucré des étés de Provence

rue Michelet. lauriers roses

rue Michelet. lauriers roses

et un olivier, c’est d’abord un tronc millénaire qui a connu l’empire romain, résisté à la sécheresse, survécu aux incendies et pas ces arbustes nains, ces bonsaï de balcons. Qu’est-ce qu’une olivaie sans les rafales de vent qui rebroussent les feuilles grises et leur donnent la couleur de l’argent ?