De la Table du Roi à la mare aux Evées. Fontainebleau à la fin de l’hiver

Tout Fontainebleau est  planté, travaillé, organisé par l’homme. Un peu partout, on voit des marques de cette exploitation millénaire.

La Table du roi

Non loin de Bois-le-Roy, une de ces traces étonne. Arthur et ses chevaliers auraient pu s’asseoir sur ces sièges de pierre dissimulés dans les profondeurs de Fontainebleau. C’est la Table du roi, sculptée en 1723. Chaque année, le 1er mai, le Grand Maître des Eaux et Forêts entouré de ses officiers s’y rendait pour recevoir les redevances et les présents rituels des usagers du bois : l’abbesse du Lys portait un jambon et deux bouteilles ; un boulanger de Melun donnait un grand gâteau ; les pêcheurs ayant des pêcheries sur le Loing et la Seine dans l’étendue de la maîtrise de Fontainebleau devaient un plat de poisson ; le Maître des Hautes Œuvres (le bourreau) de Melun un grand gâteau et deux deniers, les nouveaux mariés apportaient un gâteau et  cinq deniers (abbé Guilbert 1731, t. 2. p. 192) . La procession des donateurs se déroulait au milieu de la forêt et les officiers consommaient ensuite ces victuailles en s’installant autour de la table de grès après avoir convié le peuple à une fête qui se prolongeait toute la nuit.

Ce matin de mars, Fontainebleau parle d’autant plus à l’imagination que la forêt est encore plongée dans l’hiver. Partout des branches et des troncs noirs sur un sol de feuilles mortes pareil aux longs chemins d’hiver où erraient les chevaliers bretons quand ils poursuivaient le Graal. Le souvenir des romans de Chrétien de Troyes est d’autant plus prenant que la nature n’y est pas représentée comme un symbole, mais comme réelle, avec ses chevaliers qui courent les bois et gaspillent leur temps à suivre des traces évanescentes… Le conte dit qu’ils croient suffisamment à leur rêve pour s’obstiner jusqu’à ce que leur songe advienne, éblouissant.

Chaque année, nous aussi, nous faisons effort pour substituer à la réalité de l’hiver les images secrètes d’un printemps qui n’est encore que le fantôme d’une saison. Dans l’air froid d’un matin un peu brumeux, notre besoin de printemps nous apprend l’espérance.

La Table du Roi 1723

Dans ce secteur de la table du Roi, les forestiers ont planté des chênes ; certains sont devenus colossaux, de ces chênes que les hommes ont baptisés pour dire qu’ils sont uniques.

Les Sept Frères

Route du Chêne aux chiens, à 30 mètres de la route de l’Epine foreuse, celui-ci se nomme les Sept Frères, d’après les sept tiges de son bouquet. Il faut au moins être quatre pour l’entourer. Les troncs les plus gros, cependant, ne font pas toujours les arbres les plus majestueux. Pour être vraiment imposant, il faut que l’arbre soit isolé, qu’il soit seul à déployer ses branches contre le ciel. Celui-ci est peut-être un peu trop entouré. Il va falloir revenir et le regarder avec sa feuillaison pour voir comment il s’inscrit dans le paysage.

Débute ensuite une zone argileuse avec deux petites mares. Dans la première, les iris d’eau pointent déjà. Les eaux prisonnières seront peut-être asséchées l’été car je n’ai pas vu le ruisseau qui vient les alimenter, mais la végétation pousse irrésistiblement qui veut vivre, recommencer :

Fontainebleau. Petite mare

Nous nous arrêtons au premier muret. La brume du matin s’est levée et sous le soleil qu’aucun feuillage ne vient tamiser il fait soudain bon comme un jour d’avril. Un couple arrive par le chemin de l’Epine Foreuse qui vient de la mare aux Evées (ou OEvées si l’on fait dériver le nom des œufs pour indiquer que la mare avait des poissons portant des œufs ?). Les promeneurs sont âgés, minces et d’allure sportive. Tous les deux sont masqués. Je leur dis :

– Vous croyez que c’est utile le masque, ici où nous sommes seuls et séparés par 5 mètres même quand nous nous croisons ?

La dame regarde autour d’elle comme si des essaims de coronavirus voletaient alentour, prêts à pénétrer dans son nez.

– Vous comprenez, vous, pourquoi le virus circule en Corrèze où il n’y a pas grand monde ? Mon avis est qu’on ne sait pas grand-chose sur ce virus.

La mare artificielle des Evées : « dans une telle forêt un bûcheron est un vandale »

Après le muret commencent des fossés séparés par des talus qui rayonnent depuis la mare aux Evées. Ces chenaux ont été creusés sous Louis Philippe pour assécher des bas-fonds marécageux et ne laisser qu’un réservoir central suffisamment profond pour qu’il reste de l’eau l’été. Avant les travaux, la zone était nauséabonde et dangereuse. On y pénétrait peu. Le pourtour a été aménagé et un banc a été installé pour les promeneurs, les terre-pleins ont été plantés de chênes, d’épicéas et de peupliers. Les aménageurs de 1837 souhaitaient que de nouvelles plantations poussant de façon homogène et donc faciles à exploiter, permettent aux propriétaires de dégager du profit. Ils se félicitèrent ainsi des travaux :

Banquettes des fossés creusés autour de la mare aux Evées

« [..] nous dirons qu’avant 1830 la mare aux OEvées était un vrai cloaque, un repaire de crapeaux (sic) et de bêtes aussi horribles. A cette époque, afin de donner de l’occupation aux ouvriers sans travail et sans pain, le roi Louis Philippe fit consacrer une somme assez considérable à l’assainissement de ce marais malsain ; alors des tranchées ont été ouvertes dans toute la longueur ; les terres rejetées sur les côtés sont aujourd’hui couvertes de jeunes plantations dont on a tout lieu d’espérer la réussite. Un bassin a été creusé au milieu pour resserrer les eaux dans un espace moins considérable, en sorte que ce terrain, d’environ 32 arpents d’étendue, est aujourd’hui sauvé des inondations et rendu à la culture.

Le 5 octobre 1833, le roi Louis-Philippe étant à Fontainebleau, voulut s’assurer par lui-même dans quel état étaient les nombreuses plantations jusque-là exécutées par ses ordres dans la forêt : la mare aux OEvêes ne fut point oubliée. A son retour de Melun, ou sa majesté était allée passer en revue la garde nationale de cette ville, elle s’y fit conduire, y mit pied à terre et la parcourut dans tous ses sens. Déjà elle était dans un état salubre, qui, d’année en année, ne fera que s’améliorer. Ce lieu si pittoresque, si cher aux habitants de Melun, dont il est la promenade favorite, est donc devenu, grâce à la sollicitude du roi des Français pour la classe pauvre du pays, un rendez-vous d’été plein de charmes, un jardin public que visiteront toujours avec une nouvelle satisfaction les nombreux voyageurs attirés à Fontainebleau par ses souvenirs, les belles choses que renferme son palais et les admirables sites de sa forêt. Quatre promenades en forêt de Fontainebleau, Jamin E., 1837, H. Rabotin, Fontainebleau, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k55252000.texteImagep. 213. (cité dans un document de Médard Thiry et Marie Liron « La Mare aux Evées revisitée »)

Comme aujourd’hui les écologistes, les Romantiques défendent la nature authentique et dénoncent ceux qui ne pensent qu’au profit. Jules Janin est le premier à s’émouvoir :

La mare aux Evées était jadis une vaste crapaudière, il est vrai, mais c’était le sublime du genre, le désordre primordial le plus vigoureux, le fouillis marécageux le plus riche, entouré d’un vaste amphithéâtre des arbres le plus vieux et les plus remarquables […] Les forestiers ont cru faire un coup de maître en appliquant sur ce terrain les principes du dessèchement des marais ; et vite, on s’est mis à faucher le fouillis aquatique, puis à pratiquer des saignées qui se rattachent à une petite mare centrale, et il en est résulté un beau soleil dont les rayons sont des fossés d’eau verte, et des digues de sable jaune, ce que voyant, les forestiers se sont applaudis car ils avaient réussi une figure fort régulière : « Ah ! Messieurs, disait un garde à des artistes, on a fait une belle chose de la mare aux Evées depuis que vous l’avez dessinée : c’est de toute beauté maintenant ! » Ce n’est pas tout. Sur les digues qui séparent les rigoles-rayons de cet admirable soleil, on a planté force peupliers blancs de Hollande, et autres arbres aquatiques dont on a fait briller le profit au bout d’une perspective de vingt années. Cette ignoble pépinière est destinée à masquer dans tous les sens la vue de ce site d’arbres séculaires, le plus grand et le plus pittoresque que nous connaissions en ce genre. Mais, hélas ! la réalité, qui ne respecte pas plus les théories des forestiers que celle de bien d’autres savants fait languir et jaunir une grande partie de ces vilains bois blancs de manière à faire espérer qu’ils mourront avant d’avoir acquis une hauteur d’homme. En revanche, il restera toujours un soleil bien ridicule. (Jules Janin, « Profanation de Fontainebleau », L’Artiste, 1839, p.291)

C’est vrai ! Les bords des Evées cimentés et bien dégagés n’ont plus rien du marais touffu où les serpents et les crapauds étaient chez eux et où on risquait d’attraper les fièvres. Ils font penser aux bassins artificiels des jardins publics. En  1837, la vue devait être encore plus navrante. Les bûcherons avaient tout dégagé et emporté tout ce qui pouvait être exploité.  Les canaux géométriquement disposés et la mare étaient terriblement nus, mais n’en déplaise à Jules Janin, autour de la mare, les arbres ont bien poussé, en particulier les cyprès chauves venus de Louisiane.

Mare aux Evées

Lorsque son feuillage vire au rouge brique, le cyprès chauve ne ressemble pas du tout à un cyprès. On lit d’ailleurs qu’il appartient à la famille des genévriers. En mars, tronc et branches sont encore nus. On remarque seulement les étonnantes racines aériennes pneumatophores qui permettent à cet arbre des marécages de respirer. De loin, c’est comme si on voyait un jardin chinois.

Racines pneumophores d’un cyprès chauve

Le forestier détesté par Janin se nommait Achille Marrier de Bois d’Hyver. Les Archives départementales de Seine-et-Marne  rappellent que l’assainisseur des marais a aussi fait planter 5 600 ha de pins sylvestre afin de combler les landes et 800 ha de feuillus. Dès 1848, il y avait 45 000 pins supplémentaires en forêt et dans bien des endroits, on lui doit le visage actuel de Fontainebleau.  Il a aussi fait partie de ceux qui ont baptisé les routes et les carrefours. Plusieurs noms lui rendent d’ailleurs hommage (route Marrier, route Bois d’Yver, dont le nom m’a fait rêver puisque je lui cherchais une signification allégorique).

En 1872, Victor Hugo développe un thème plus subtil. Selon lui, la forêt et ses paysages font partie du patrimoine artistique de la France et c’est au nom d’une image de cette nature aménagée, telle que fixée par les peintres de Barbizon au XIXe siècle, qu’il ne faut pas aménager davantage. Nous connaissons encore cette tension :

Monsieur Rioffrey, Secrétaire général du Comité de protection artistique de la forêt de Fontainebleau.

[Décembre 1872.]

Vous avez raison de compter sur mon adhésion.

Il faut absolument sauver la forêt de Fontainebleau. Dans une telle création de la nature, le bûcheron est un vandale. Un arbre est un édifice ; une forêt est une cité, et entre toutes les forêts, la forêt de Fontainebleau est un monument. Ce que les siècles ont construit, les hommes ne doivent pas le détruire.

Je vous envoie bien cordialement ma signature. Victor Hugo https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Hugo_-_%C5%92uvres_compl%C3%A8tes,_Impr._nat.,_Correspondance,_tome_III.djvu/3

La robe couleur de forêt

Mais comment retourner à la D 606 ? Je pose la question à une petite dame qui arrive à vélo. Sa tignasse est tout emmêlée et sa jupe tourbillonne autour d’elle. Des sacs à provisions sont accrochés au guidon. Elle pose le vélo, va fourrager dans un fossé en tenant retroussée sa jupe noire, revient, prend un sac et s’apprête à repartir, mais elle s’arrête pour me renseigner. Sa réponse est si embrouillée que nos amis l’ont cru dérangée, mais c’est nous qui la dérangions. Il faut quand même que je demande ce qu’elle fait :

– Que cherche-t-elle ? Que ramasse-t-elle dans les fossés ?

– Tout le monde me pose la question. Je ne ramasse pas, je donne aux oiseaux.

Aucune remarque sur la nécessité de préserver l’équilibre des espèces, pas de célébration des oiseaux, mais des gestes concrets dont l’effet, certes local, est plus effectif  que bien des discours sur l’écologie.

En repartant, on perçoit mieux le système des fossés creusés en étoile à partir de la mare. Ils sont remplis d’une eau noire et stagnante qui prend des tons d’étain dès que le ciel s’y reflète. Les dessins des branches reflétées dans l’eau rappellent les marbres que nous avions vus en Ariège, le « grand antique noir » d’Aubert, même si le reflet du ciel est plus terne que le blanc brillant du marbre.

Les tranchées elles sont bordées par des talus humides couverts de mousse. Quand le soleil brille, le vert de la mousse devient extraordinairement vif. Si l’on se penche sur l’eau on découvre alors que sortent de l’ombre du talus des rouges-bruns épais, mordorés comme certains velours et on pense qu’à la place de Peau d’âne on aurait demandé au roi une robe couleur de forêt.

https://archives.seine-et-marne.fr/fr/achille-marrier-de-bois-dhyver-1794-1874

Broch, Louis, les inscriptions de la forêt de Fontainebleau du XVIIeme siècle à nos jours, https://fr.calameo.com/books/00007944277e3fd16dc58

Guilbert, Pierre, (Abbé). Description historique des château, bourg et forest de Fontainebleau contenant Une Explication Historique des Peintures, Tableaux, Reliefs, Statues, Ornemens qui s’y voyent ; & la vie des Architectes, Peintres & Sculpteurs qui y ont travaillé. Paris, André Cailleau, 1731. Deux volumes in-12 (17 cm x 10 cm), 4-6-4-243-14-310 p. https://numelyo.bm-lyon.fr/f_view/BML:BML_00GOO0100137001101334626

https://hal-mines-paristech.archives-ouvertes.fr/hal-02395434/document

Janin, Jules , « Profanation de Fontainebleau », L’Artiste, 1839, p.291 https://gallica.bnf.fr/ark:/12 148/cb343612621/

… Et Yves Bonnefoy qui parle si bien des récits arthuriens dans « L’Attrait des romans bretons », L’Imaginaire métaphysique, Paris, Le Seuil, 2006.

Le Perreux-sur-Marne un jour de crue

Maintenant qu’il n’y a ni voyages touristiques, ni théâtre, ni musée, ni cinéma, et qu’on est contraints par le couvre-feu de 18 heures à rester à proximité de chez soi, nous nous promenons dans la périphérie Est de Paris. Si Le Perreux-sur-Marne porte le surnom de « Perle de l’Est parisien », il doit sans doute ce nom aux villas Art nouveau étagées sur la colline ou à celles qui constituent le front de rivière, plutôt qu’aux petites maisons de la ville basse, en arrière des berges. Pourtant si on prend le temps de regarder les habitations du bas-Perreux, on commence à apprécier des façons romanesques et inventives de faire banlieue. Même la sombre rue du Viaduc presque déserte avec son unique cycliste qui croise un unique promeneur a suffi pour voir s’amorcer le premier épisode d’une série télévisée.

Le Perreux. Rue du viaduc

Chaque maisonnette possède sa façon particulière de célébrer la beauté. Cette maison en meulière de couleur brunâtre est égayée par des brisures de céramique délicatement disposées.

Le Perreux. Rue de l’Yser

Et cette façade par des fleurettes de céramique qui m’ont fait retourner :

Le Perreux. Boulevard Sadi Carnot

Qui a pu vouloir se distinguer à ce point de ses voisins en peignant sa villa en rouge ? Un provocateur voulant montrer sa fureur d’exilé de Paris poussé par le prix du mètre carré à venir vivre en banlieue ? : « Je ne fais pas partie de votre clan. Je m’en exclus ! » . Ou bien un entrepreneur bon vivant, qui n’a nullement cherché à choquer ses voisins avec qui il a l’habitude de partir pêcher ? Est-ce qu’il n’est pas justement le président du club de pêche ? – Alors ce rouge ? – Mais vous savez bien qu’il lui restait un lot de pots de peinture rouge en trop qu’il aurait été dommage de laisser perdre.

Le fait est que ce rouge qui se remarque n’est pas pour lui déplaire et que les voisins ont accepté sa façade qui sert de point de repère à tout le quartier.

Le Perreux. Boulevard Sadi Carnot

On accède à l’île aux Loups en bateau, de sorte qu’aujourd’hui, on peut seulement regarder depuis la berge des rangées d’arbres serrés et des maisons à moitié masquées. Je ne saurai pas où se trouve la demeure à l´ascenseur rouge. Modiano dans Fleurs de ruine fait de cet endroit et des gens qui le fréquentaient un pivot entre l’enquête qu’il mène comme toujours sur son enfance et d’autre part l’histoire tragique, survenue dans les années trente, de deux étudiants qui y ont passé la nuit avant de se suicider. J’ai cru que je n’aimais pas ce livre qui abandonne en cours de route son sujet, cependant que la quête familiale n’aboutit pas davantage, mais à l’épreuve du temps, les personnages ont gagné une étrange épaisseur et je n’ai jamais oublié la maison de l’île aux Loups. C’est bien qu’elle demeure inatteignable, là-bas sur l’autre rive. Elle restera une vague représentation perdue dans la brume des souvenirs sans que « la vraie demeure » ne se substitue au mystère de sa désignation de « maison à l’ascenseur rouge ». Seulement, le spectacle des eaux en crue battant contre les arbres sombres est à présent venu s’agglomérer au nom énigmatique.

Lorsqu’il fait beau, on envie les îliens de vivre auprès d’une rivière. J’imagine cependant qu’ils s’inquiètent des inondations. Au Perreux où des témoins de la crue de 1910 subsistent, la Marne était montée à 5 mètres au-dessus du niveau de référence et un quart de la ville a été inondé.Aujourd’hui, les grands arbres de la berge ont à nouveau les pieds dans l’eau. Le bassin réservoir du lac du Der, construit près de Saint-Dizier, devrait empêcher la crue d’être trop violente, cependant le manque d’anticipation (d’imagination ?) des pouvoirs publics est tel que les riverains de la Marne doivent s’alarmer.

Crue de la Marne. Février 2021

Pour le moment, la montée des eaux est lente et elle donne seulement à la rivière une allure un peu moins domestiquée. Quand le ciel est sombre, La Marne coule comme une nappe de boue, mais elle s’illumine à la moindre éclaircie.

Le Perreux. Crue de la Marne 2021

Les bords de Marne sont plus cossus que le bas-Perreux où nous étions. On croise de jolies maisons.

Le Perreux. Quai de l’Artois

..

Et des restaurants pour le dimanche. Quand le Bel Air aura rouvert, ce sera bien d’aller y manger au 127 Quai de l’Artois.

Oiseaux en fête

Nous avons marché jusqu’à la passerelle de Bry, construite par Eiffel. Partout, c’était la fête des oiseaux. Les oies bernaches semblaient ravies de poser leurs pattes dans l’eau peu profonde qui recouvrait par endroit le chemin de halage et d’y prendre un bain de pied en lissant leurs plumes.

Des cormorans, si nombreux à présent sur les rivières, se reposaient entre deux plongeons. Ce sont les plus beaux des grands oiseaux d’eau . Quelle élégance dans leur façon de tenir la tête relevée, la courbe du jabot remontant jusqu’à s’aligner avec le dos  dans une diagonale parfaite ! Même le bec recourbé, fait pour l’attaque, paraît fier chez le cormoran.

Cormoran élégant

J’ai longtemps répété paresseusement que le cormoran dont les plumes ne sont pas imperméables, et qui doit donc les sécher en déployant ses ailes, était une anomalie du système de la  sélection naturelle, une pierre d’achoppement pour la théorie darwinienne. Je viens de lire, que ces ailes sont une merveille d’efficacité. Le dessous des plumes est imperméable et tient l’oiseau au chaud. Le dessus n’emprisonne pas l’air qui l’aurait maintenu en surface. Alourdies d’eau, les plumes lestent au contraire le plongeur d’un poids qui en fait un pêcheur redoutable.

Des mouettes en rang serrés s’offrent au soleil.

Le Perreux. Mouettes au soleil
Mouettes au soleil. Côté face
Mouettes au soleil. Côté face

Fin abrégée de notre promenade pour une raison triviale : les cafés et les restaurants sont fermés et il n’y a pas de toilettes en vue, dans ce lieu trop urbanisé pour qu’on puisse s’isoler décemment. Il ne reste qu’à rentrer !

Iles de Créteil. Les ragondins de l’Abreuvoir

On y parvient au milieu d’un intense transit de voitures et de camions par le pont de Créteil qui joint Créteil et Saint-Maur-des-Fossés. Je croyais que Créteil, c’était la banlieue moche, les barres d’immeubles bon marché, vieux avant d’être achevés. Or, comme le promet le joli petit guide de Parigramme (Autour de Paris, l’Aventure, de J.-C. Napias), les îles sont une petite portion de presque campagne en pleine ville.

Berge De l’île Brise-Pain

Un escalier descend du pont de Créteil et permet d’entrer dans l’espace des quatre îles (quatre, ou une, car si on ne fait pas attention, on ne sait pas si on est encore sur l’île Brise-Pain ou déjà sur Sainte Catherine et peut-être  dans l’île de la Guyère).

Bien sûr, il y a une file de maisons des deux côtés de l’eau, mais elles sont enchâssées dans les arbres, d’énormes platanes, des châtaigniers, encore nus en février, mais qui doivent former une ombre dense en été. Du côté de la levée de terre, on voit des maisons bourgeoises,

Ile des Ravageurs. Villa des Otats

Au bord du canal, ce sont parfois des cabanons, des hangars aux toits couverts de mousse, des pontons abimés par l’humidité ; parfois des bâtiments contemporains :

Ile Brise-Main. Maison contemporaine

Les haies de bambous font leur apparition et on se retrouve en Asie :

Bambous en Val-de-Marne

Au bout du chemin, un club de voile et kayaks, à vrai dire tristement solitaire en cette période de Covid.

Nous voici sur la passerelle de la Guyère, je crois, à observer les ragondins. Si au lieu de les appeler ragondins, on disait rats de rivière, ils me feraient un peu peur. Ils sont énormes et assez familiers.

Ile de Créteil. Un ragondin

Celui d’en face au pelage couleur d’hiver brun, gris, roux fouille tranquillement dans les racines et notre présence ne l’inquiète pas du tout.

Dans la famille Ragondin, je demande le fils

Juste avant la passerelle, un cercle d’hommes d’une soixantaine d’années est rassemblé autour d’un pêcheur. J’ai demandé ce qu’on pouvait attraper :

– Des ablettes, des goujons.

– Alors le cormoran vous fait concurrence ? » (Un cormoran venait de sortir du canal, un poisson dans le bec et de retourner se percher sur les branches hautes d’un arbre. De là, il observait le canal).

–  Il y a en a pour tous.

Le pêcheur doit avoir raison car ragondins, cygnes, canards, poules d’eau et cormorans cohabitent sans bagarre dans cet endroit nommé l’Abreuvoir, où l’eau s’élargit en petit étang. Et j’ai l’impression que la communauté des pêcheurs passe plus de temps à converser et à regarder le canal qu’à prendre des poissons.

– De toute façon, on les relâche !

– La rivière se porte bien, grâce à nous les pêcheurs. On l’entretient vous savez. On nettoie les berges.

–  Ça se voit.

–  On vient même la repeupler en alevins quand il n’y en a plus assez.

–  Et cet endroit merveilleux, il est classé ?

–  Je ne crois pas, mais on a un bon maire. Laurent Cathala, on peut dire ce qu’on veut, mais c’est un bon maire. D’ailleurs, il en est à son huitième mandat. Les tours, c’est pas joli, joli, mais il fallait bien loger les gens et il a préservé le vieux Créteil. Et les îles aussi. Rien n’a changé ici depuis des dizaines d’années, croyez-moi, je suis d’ici.

………

Un des charmes de la saison, c’est le ciel. Il était nuageux. Trois gouttes de pluie et soudain il est devenu clair. L’eau s’est mise à briller, les moustaches des ragondins à resplendir au soleil, les passereaux à pépier dans les arbres et même les affreuses perruches vertes qui chassent les oiseaux locaux – plus petits – criaient de plaisir.

Bibliographie

J.-C. Napias, 2017, Autour de Paris, l’Aventure, Paris, Parigramme.

… Et bien sûr, le poème de Hugo que j’ai mis en ligne dans mon article sur l’île Fanac a été écrit dans ces îles, plus précisément à l’auberge du Cochon de Lait située près d’un bateau-lavoir. Je dois ma science toute neuve à un blog : https://www.salutbyebye.com/chemin-halage-creteil-iles-marne/

Et merci à Miriam Panigel qui a replacé la villa rose sur son île !

L’Asinerie Francilianes : élevage bio d’ânesses laitières

(Rue des Bordes, Chènevières sur Marne. Transport en commun : ligne A jusqu’à Sucy Bonneuil, puis bus 308
Site internet : francilianes.fr).

L’Asinerie

Sur le plateau qui domine la Marne, c’est un terrain enclos, pauvre, à la fois caillouteux et très boueux. On est presque en ville, au bout d’une zone industrielle et non loin de pavillons et de tours. L’Asinerie Francilianes installée aux frontières de la capitale à côté d’agriculteurs bio qui cultivent et vendent leurs légumes, a pourtant l’air en pleine campagne.

Personne ne va plus à dos d’âne ; on ne confie plus de charge aux ânes, on ne leur fait plus tirer les roulottes. Que font ces bêtes dans le pré ? Le panneau explicatif nous fait rire qui évoque les bains de lait de Cléopâtre. Un peu de légende permet de vendre des produits de beauté qui nourrissent, hydratent, raffermissent la peau. Et puis, les ânes attirent les enfants et Francilianes a su nouer des partenariats avec les écoles.

Un couple s’est approché avec du pain ou des carottes (ce qui est pourtant interdit) : les ânes se pressent contre la barrière. Ils nous laissent caresser leur tête velue, toucher leurs longues oreilles. Je croyais que leur poil serait rêche, mais il est très doux.

Herbes brillantes de l’autre côté de la vitre

Ce jour-là, il faisait froid. Au bout du champ des ânes, l’étang était gelé. L’eau, montée avec les dernières pluies, emprisonnait sous une croûte de glace les herbes vertes d’un hiver clément. Je me suis approchée, fascinée : les herbes immobilisées derrière la vitre de glace qui les protégeait du vent avaient conservé leurs couleurs brillantes. Elles semblaient flotter comme la chevelure verte d’une Ondine symbolisant les sortilèges d’un amour inaccessible.

Celui qui rêve d’une rencontre avec la beauté naturelle peut se perdre pour la première des ondines venue, une petite fée aux yeux clairs qui attend qu’un jeune homme la délivre de la solitude : « Viens, viens à moi ! Brise ma prison de verre, cet écran qui nous sépare ».

Et déjà le pêcheur a mis le pied dans l’onde
Pour suivre le fantôme au regard fascinant :
L’eau murmure, bouillonne et dévie


« De ma bouche bleuâtre,
Viens, je veux t’embrasser,
Et de mes bras d’albâtre
T’enlacer, Te bercer, Te presser !

« Sous les eaux, de sa flamme
L’amour sait m’embraser.
Je veux, buvant ton âme,
D’un baiser M’apaiser, T’épuiser !… »

Théophile Gautier, « L’Ondine et le Pêcheur » in Poésies diverses, 1838 – 1845.

Heureusement, la fée de la mare de Chènevières ne peut guère avoir plus que la taille d’une main et l’ensorcelé qui ne résisterait pas à son appel ne risque pas la noyade dans dix centimètres d’eau. Tristement revenu de son illusion, les pieds mouillés, une touffe d’herbe terne entre les mains, il attrapera peut-être un rhume…

Et du même coup, l’ histoire de la touffe d’herbe, qui voulait prendre vie, se racornit et disparaît sans avoir eu le temps d’exister.

Si conte il y a, c’est celui, écologique, d’un talus couvert de végétation qui anime un peu l’extrémité du pauvre champ des Bordes. Ce talus, expliquent nos amis, est en fait une décharge sauvage d’entrepreneurs peu soucieux de payer des taxes à la déchetterie. Quelques années ont passé et les gravas sont recouverts d’herbe et de buissons. Puissance de la nature

Je suis revenue avec un appareil photo pour photographier ânes et petite mare, mais l’Asinerie Franciianes était fermée et il avait tant plu que les chemins qui font le tour de l’enclos étaient impraticables sans bottes. Je me contenterai de deux photos de broussailles en attendant le printemps.

Premières feuilles

La fin du mois de janvier n’est pas encore là et déjà apparaissent quelques feuilles au bout des branches de buissons. Nous reviendrons au printemps rendre visite aux fermières qui dirigent l’exploitation.

Espaces préservés aux bords de la Marne : Pont- de-Joinville et île de Fanac

En flânant sur les bords de la Marne entre Joinville et Champigny, on remonte les années jusqu’à l’époque des canotiers, des villas à la normande et des guinguettes.

La lavandière de Créteil

Avant, le milieu du siècle, la Marne était moins fréquentée bien que Victor Hugo raconte une aventure galante avec une lavandière… dissimulant fort peu sous la grâce du rythme du battoir et des rappels mythologiques ce qu’on soupçonnerait aujourd’hui d’être de la drague répréhensible

Sachez qu’hier, de ma lucarne,
J’ai vu, j’ai couvert de clins d’ yeux
Une fille qui dans la Marne
Lavait des torchons radieux.

Près d’un vieux pont, dans les saulées,
Elle lavait, allait, venait ;
L’aube et la brise étaient mêlées
À la grâce de son bonnet.

[…] Elle accrochait des loques blanches,
Je ne sais quels haillons charmants
Qui me jetaient, parmi les branches,
De profonds éblouissements.

Ces nippes, dans l’aube dorée,
Semblaient, sous l’aulne et le bouleau,
Les blancs cygnes de Cythérée
Battant de l’aile au bord de l’eau.

Des cupidons, fraîche couvée,
Me montraient son pied fait au tour ;
Sa jupe semblait relevée
Par le petit doigt de l’amour.

On voyait, je vous le déclare,
Un peu plus haut que le genou.
Sous un pampre un vieux faune hilare
Murmurait tout bas : casse-cou !

Je quittai ma chambre d’ auberge,
En souriant comme un bandit ;
Et je descendis sur la berge
Qu’une herbe, glissante, verdit.

Je pris un air incendiaire,
Je m’ adossai contre un pilier,
Et je lui dis : – « Ô lavandière !
(Blanchisseuse étant familier)

« L’oiseau gazouille, l’agneau bêle,
Gloire à ce rivage écarté !
Lavandière, vous êtes belle.
Votre rire est de la clarté.

«Je suis capable de faiblesses.
Ô lavandière, quel beau jour !
Les fauvettes sont des drôlesses
Qui chantent des chansons d’amour.

«Voilà six mille ans que les roses
Conseillent, en se prodiguant,
L’amour aux cœurs les plus moroses.
Avril est un vieil intrigant.

« Les rois sont ceux qu’adorent celles
Qui sont charmantes comme vous ;
La Marne est pleine d’ étincelles ;
Femme, le ciel immense est doux.
« Ô laveuse à la taille mince,

Qui vous aime est dans un palais.
Si vous vouliez, je serais prince ;
Je serais dieu, si tu voulais. » –
La blanchisseuse, gaie et tendre,

Sourit, et, dans le hameau noir,
Sa mère au loin cessa d’ entendre
Le bruit vertueux du battoir.

Les vieillards grondent et reprochent,
Mais, ô jeunesse ! Il faut oser.
Deux sourires qui se rapprochent
Finissent par faire un baiser.

Je m’ arrête. L’ idylle est douce,
Mais ne veut pas, je vous le dis,
Qu’ au-delà du baiser on pousse
La peinture du paradis.(1865, Choses écrites à Créteil)

L’ïle Fanac à Joinville-le-Pont

La Marne devient accessible aux Parisiens en 1858 avec l’inauguration du chemin de fer qui partait de la Bastille via l’actuel Viaduc des Arts et desservait Nogent-sur-Marne, Joinville-le-Pont et Saint-Maur-des Fossés avant de rejoindre la ligne de l’Est à Verneuil.

Des familles modestes débarquaient le dimanche pour venir flâner au bord de la Marne. Maupassant, Zola… ont décrit ces moments où se côtoyaient employés et canotiers. Voici la Denise d’Au Bonheur des dames qui accompagne une amie et son amoureux sur l’île de Fanac où nous allons aujourd’hui :

Ils s’intéressaient à la vie de la rivière, aux escadres d’yoles et de norvégiennes, aux équipes de canotiers qui la peuplaient. Le soleil baissait. Ils retournaient vers Joinville, lorsque deux yoles, descendant le courant et luttant de vitesse échangèrent des bordées d’injures, où dominaient les cris répétés de « caboulots » et de « calicots ».

– Tiens ! dit Pauline, c’est monsieur Hutin

–  Oui, reprit Baugé, qui étendait la main devant le soleil, je reconnais l’yole d’acajou… L’autre yole doit être montée par une équipe d’étudiants. Et il expliqua la vieille haine qui mettait souvent aux prises la jeunesse des écoles et les employés de commerce.

http://www.joinvillelepont.eu/2014/12/bords-de-marne-a-la-belle-epoque-joinville-le-pont-au-debut-du-xx-eme-siecle.html publié par Eric Dubois

Aujourd’hui, l’île est un espace sans voitures, On voit de loin l’Ecole municipale des Arts, une belle demeure de la fin du XIXe construite à l’imitation du Moyen Age avec de jolies tourelles ornementales. Le bâtiment abritait autrefois le restaurant Julien où Denise et ses amis sont allés dîner.

Vue sur l’Ecole de musique et d’art de Joinville
Ecole de musique et d’art de Joinville

Les canotiers ne se battent plus, et chacun peut s’inscrire dans les clubs de sport présents un peu partout.

Voici l’écusson de Nogent-sur-Marne, mais l’île Fanac abrite elle aussi une société nautique de la Marne pour apprendre l’aviron et un club de kayak « Joinville Eaux Vives » car le kayak a remplacé les yoles.

On accède à l’ile par un petit pont et on en fait le tour en suivant un chemin boueux. Comme il fait trop froid pour les pêcheurs et pour les piqueniqueurs, les visiteurs ne viennent pas. L’endroit est merveilleusement tranquille. Rien n’en trouble la quiétude.  

Certaines maisons sont minuscules ; d’autres plus cossues.

Ile Fanac. Joinville.

Trois marches de pierre descendent au bord de l’eau. Concession à la modernité les canots sont en plastic.

Ile Fanac.

Au bout de Fanac, la vue sur le pont de l’autoroute A4 avec son trafic incessant rappelle que ce  coin est un miracle anachronique, une « réserve » qui a subsisté on ne sait trop comment.

Bout de l’île Fanac du côté de l’autoroute A4

Canal de Polangis

De l’autre côté du grand pont, nous longeons le quai de Polangis jusqu’au restaurant du Petit Pont.

Restaurant du Petit Pont, près du canal

Les bords du canal de Polangis sont plus ordinaires que les rives de Fanac, bien que subtilement harmonieux. Il paraît que ce canal trop étroit pour les péniches a été percé en 1886 pour permettre aux Parisiens d’amarrer leurs canots. A nouveau, le calme est total. De rares passants tous accompagnés d’un chien remontent la rue. Entre les deux rives pavillonnaires, l’eau est immobile. Il y a un canot à l’attache. Les branches des saules ont été sévèrement rabattues et les broussailles des jardinets ont les couleurs ternes de janvier.

Canal de Joinville

Fragment de passé enchâssé dans la ville avec le silence de janvier, l’eau vert bronze, le canot, les jardinets, la tache verte d’une fausse pelouse.

Canal de Polangis. Passerelle de la Belle Epoque

Un arbre  décoré de boules de gui et l’unique cormoran qui se balance sur la plus haute branche. Rien d’autre.

En 1906, Pathé avait installé à Joinville une grande usine de produits photographiques. Les studios Joinville furent ouverts en 1910 sur l’actuelle avenue du Général Gallieni. Les films de l’entre-deux guerre y ont souvent été tournés. Et c’est en souvenir de ce cinéma populaire que la passerelle qui traverse le canal s’appelle La Belle Equipe de Julien Duvivier (1936), film emblématique des guinguettes et du Front Populaire : cinq copains gagnent au loto et décident de placer ensemble l’argent pour construire une guinguette. Une femme cependant aura raison de leur amitié.

Il semble malheureusement qu’il n’y ait pas de suite aux studios Joinville.

Les établissements Pathé frères. collection Jean-Claude Baquiast

Nous revoici sur le quai de Polangis qui nous ramène vers la voiture. Une péniche passe.

Quai de Polangis. Joinville-le-Pont

L’air est glacé. On poursuivra une autre fois vers les restaurants et les bals qui sont fermés en raison du Covid, mais j’ai aimé voir ces enclaves enfoncées dans le territoire du Grand Paris, comme des espaces réservés pour les derniers des Mohicans et les imaginer plus secrets qu’ils ne le sont sans doute quand l’été est là.

http://www.joinvillelepont.eu/2014/11/joinville-le-pont-et-le-cinema-debut-du-xxeme-siecle.html

Saint-Germain-en-Laye, domaine royal

J’ai beau m’inquiéter du réchauffement climatique, j’apprécie très égoïstement le prolongement de l’été. C’est le 18 septembre et il fait beau et même lourd sur l’Ile de France.

La Grande terrasse de Le Nôtre

Le château de Saint-Germain est en face de la sortie du RER. Le trait de génie du lieu, c’est la grande terrasse voulue par Le Nôtre, un balcon en lisière de forêt, qui domine à 60 mètres la vallée de la  Seine et c’est là que nous nous précipitons avant que la chaleur ne soit trop forte.

La promenade rectiligne a l’air toute simple, mais une petite recherche sur internet suffit pour apprendre qu’elle a nécessité des travaux de soutènement gigantesques. Le Nôtre pratique un art de l’illusion et sa magnifique perspective résulte de savantes tricheries :

« Ainsi, pour diminuer visuellement la longueur réelle de la terrasse, le premier tiers du parcours est légèrement en pente jusqu’à la demi-lune, le reste est plat. Lorsque le promeneur arrive sur le plat, il a l’impression d’avoir parcouru la moitié de la distance, alors qu’en réalité il n’en a franchi qu’un tiers. Au XVIIe siècle, les effets visuels étaient accrus car la terrasse était simplement sablée, sans le gazon, l’allée et le garde-corps qui constituent des ajouts ultérieurs. »

saint-Germain-en-Laye. La terrasse de Le Nôtre

Elle s’achève  par un cercle (dit l’octogone) qui ferme le point de fuite.

La tour Eiffel est à gauche du tilleul de gauche

La vue porte jusqu’aux territoires urbains de La Défense et de la Tour Eiffel qu’on devine à peine (un fin trait bleuté sur le ciel blanc de chaleur). Et pourtant en contrebas, sur des kilomètres il y a seulement des arbres, des prés, des enclos tranquilles où des chevaux font la sieste. Ceux-là étaient séparés par un chemin. Trois, le cou tendu vers l’enclos où une jument parfaitement immobile leur tournait le dos. Tout de suite, la machine à histoire s’est mise en route. Trois mâles et une femelle indifférente, attendant semblait-il qu’un poulain ait fini de téter jusqu’à ce que l’amorce de sa silhouette cachée par l’ombre se soit révélée être un poney adulte et la suite de la narration s’est évaporée.

Quelquefois la beauté d’un lieu rayonne et comble celui qui est passé par là au bon moment, en harmonie avec les autres.

Du Château du Val à l’oratoire du Chêne

Au bout de l’allée, un chemin permet de rejoindre la forêt. On descend, on traverse une route, on remonte jusqu’au château du Val, pavillon de chasse bâti au 16e siècle et remanié au 17e. Aujourd’hui, il appartient à un particulier qui l’a transformé en hôtel (fermé pour travaux).  De là, part un sentier balisé par l’emblème de la salamandre qui rappelle aux ignorants (dont je fais partie) que François Ier aimait ce lieu.

Saint-Germain-en-Laye. Château-hôtel du Val

La forêt a été abimée par les tempêtes récentes. Les nouvelles plantations grandissent à la moderne : L’Office national des forêts laisse pousser des taillis avec leurs ronces, leurs fourrés denses et leurs arbres fluets. Ces arbres ont le temps de s’épaissir, pensent les forestiers. Pour l’instant, ils se débrouillent comme ils peuvent et semblent un peu fluets.

Mais il y a aussi beaucoup de haute futaie, des châtaigniers et des chênes dont les frondaisons épaisses donnent une ombre délicieuse.

Quelques géants plusieurs fois centenaires sont morts. Des êtres bizarres essaient de prendre forme dans leurs troncs pourrissants. Il suffit de regarder attentivement ces souches creuses à la Piranèse et on voit distinctement se détacher des personnages encapuchonnés d’entre les toiles d’araignées et les niches poussiéreuses où pourrissent les feuilles de cet été trop chaud.

Les lignes rayonnantes des gros troncs suggèrent plutôt un art délicat de la calligraphie.

On croise d’inévitables cyclistes, des joggeurs haletants, le torse mouillé et des promeneurs de chiens

Une meute a colonisé la mare aux Canes ;t il est prudent de partir rapidement, soit que les chiens viennent se secouer contre le promeneur après avoir brusquement sauté dans l’eau, soit qu’ils  montrent les dents devant les étrangers. Le chemin de retour croise des arbres où l’on a cloué de petits oratoires.

Des vierges de trente centimètres accompagnées de pancartes explicatives qui n’expliquent pas grand-chose pour des touristes privés des références de ce monde. Qui sont les hirondelles ? Et cette colonie de 1910 ?

Le musée de la Préhistoire

A la sortie de la forêt, passés les arbres du jardin anglais se dresse le château bâti par François 1er où vécurent les rois avant Versailles. On ne le visitera pas faute de réservation. En revanche, le musée de la préhistoire, de la Gaule Romaine et des Mérovingiens, voulu par Napoléon III, est accessible. Le second étage est fermé, mais on peut voir les salles de la préhistoire. Et c’est bien suffisant.

Le parcours du premier étage permet de s’émouvoir devant l’aventure humaine, depuis les premiers galets du paléolithique, jusqu’à l’âge de fer et pourtant, habituée à me repérer par les noms des rois de France (Louis 13, Louis 14, Louis 15…, je me perds toujours dans l’épaisseur des temps préhistoriques qui m’est inimaginable.

Reste l’impression étrange devant les objets enfouis, perdus pendant des siècles, engloutis dans l’épaisseur de la nuit avant d’être retrouvés. Un enfant néanderthalien d’une dizaine d’années arraché à la terre est recroquevillé en chien de fusil. La terre gardait son squelette et voici un moulage exposé aux regards.

Mon léger malaise est ridicule, car on pourrait dire de nombre d’objets du musée qu’ils étaient des médiums permettant aux morts de voyager dans le monde d’après la mort et qu’en les disposant dans des vitrines on les désacralise et on en perd la fonction.

Ce sont pourtant les rites funéraires qui ont permis de recueillir des objets dans des tombes. Dans un temps où les biens de consommation étaient exceptionnels, on est saisis par l’accumulation de tout ce qui accompagne certains morts : haches de prestige taillées dans de la roche verte, incroyables sépultures de grands personnages ensevelis avec leur char, leurs épées, leurs cuirasses et leur vaisselle…

La présentation n’épargne aucun silex au visiteur. Peut-être aurait-il fallu distinguer la mise en scène « grand public » et les collections complètes pour les chercheurs, car l’œil (en tout cas le mien) se fatigue devant les séries et finit par s’arrêter à quelques détails plus cocasses que pertinents : je ne savais pas que les premiers rasoirs, les pinces à épiler avaient plus de 6000 ans… 

Même si j’aurais préféré moins d’exemplaires d’un outil et plus de mise en contexte, j’ai tort de chipoter. Les objets fascinants et les œuvres spectaculaires ne manquent pas : mégacéros à  ramure immense, incapable de se dissimuler dans les forêts revenues après la glaciation, où ses bois ne lui permettaient pas d’entrer ! Polissoir usé par le frottement de la pierre qui rappelle une époque où l’on pouvait passer des semaines à frotter une pierre contre une pierre…

Polissoir néolithique

Magnifiques bas-reliefs d’animaux datant du magdalénien si réalistes alors que les représentations humaines paraissent simplifiées…

Bison datant du magdalénien

Le propulseur en bois de renne supposé représenter une tête humaine a plutôt une allure d’E.T. et les minuscules statuettes féminines une forme sexuelle à peine différenciée.

Propulseur à tête humaine (?) magadalénien. Trouvé en Haute-Garonne
Hanches et poitrines. Les statuettes féminines

Du moins ces deux styles invitent à voir dans ces figures un langage et non de la maladresse.

Dernière halte devant les vitrines où sont rassemblées les déesses-mères assises sur de hauts sièges et tenant un enfant dans leur giron qu’on confondrait facilement avec des vierges à l’enfant de l’âge roman.

Nous prenons un pot devant le château avant de repartir. Le garçon de café n’exprime aucun empressement à nous servir, mais finalement il prend des commandes de thé glacé. L’un de nous hésite encore entre le Perrier-citron et le thé, mais le garçon lui arrache le menu en le rabrouant : « Vous avez besoin d’un coursier spécial, vous ? »

Quand il me rendra la monnaie plus tard ses lèvres se feront lippe dédaigneuse, tellement je lui semble mesquine à ramasser mes cinq euros… Oui, c’est une tentation d’imaginer la vie de ce garçon de café, mais il ne faut pas finir sur l’histoire minuscule de celui que son rôle sartrien exaspérait.

https://musee-archeologienationale.fr/chateau-et-jardins/les-espaces-remarquables/la-grande-terrasse

Croix d’Augas et rocher Cassepot. Des métiers dans la forêt

Les rues de Paris ne nous sont pas encore complètement rendues. Nombre d’endroits sont encore fermés, sans qu’on comprenne toujours pourquoi. Nous avons voulu revoir la Cité Universitaire de Paris, mais elle est encore inaccessible. Les cafés sont fermés, ou alors il faut aller dehors, mais les cafetiers n’ont pas de chance : depuis qu’ils ont le droit d’ouvrir leurs terrasses, il fait frais ou il pleut.

Une fois de plus, nous fuyons vers Fontainebleau entre deux averses pour retrouver un lieu qui a continué à exister tranquillement sans se soucier de la pandémie. On peut rester des heures à regarder sans comprendre ce qui fait pousser si droit les troncs noirs des pins laricio, comment s’organise la régularité irrégulière qui fait se déployer leurs branches, pourquoi les branches des chênes partent vers le haut et celles des mélèzes vers le bas, pourquoi les branches se divisent… ? Pour autant, dès qu’on prend le temps de se promener à Fontainebleau, on voit que rien n’y est «éternel », ni les rochers aux formes fantastiques, ni la végétation. La forêt a été modelée par les activités humaines. Cette fois, nous partons de la Croix d’Augas tout près de Fontainebleau, pour nous diriger vers le rocher Cassepot. (Pour une fois, j’ai trouvé le sens de ce nom Cassepot, autre nom de la raiponce à feuilles de bétoine, Phyteuma betonicifolium).

Raiponce à feuilles de bétoine. (Cassepot)
http://rene2.fond-ecran-image.com/blog-photo/2013/07/26/mon-regard-sur-la-flore-des-montagnes-my-looking-of-the-mountain-flowers/b-bleu-raiponce-a-feuilles-de-betoine

Le sentier que nous allons suivre, inauguré en 1890, a été tracé par Charles Colinet, successeur de Denecourt.

Circuit du Rocher Cassepot depuis la Croix d’Augas

Les Amis de la forêt de Fontainebleau contre l’Office National des Forêts

Tout près de la D 116, on tombe sur des troncs énormes attendant d’être emportés pour être débités en planches. La destruction de ces grands pins serre le cœur. A la place des troncs géants alignés sur la route, l’Office National des Forêts (ONF) replantera sûrement des résineux, mais ceux-ci ne seront pas plus hauts que des piquets.

Coupes de bois près de la Croix d’Augas

Je sais bien que la forêt de Fontainebleau  est une création récente : nous devons les chênes à Colbert, qui les destinait à la marine. Il n’y avait pas davantage de pins avant les 18e et 19e siècles,. Franchard était une gorge aride. C’est pourquoi elle paraissait plus escarpée qu’elle ne nous semble l’être aujourd’hui. De même, les bizarres formations rocheuses des bords des platières étaient sans doute plus impressionnantes que de nos jours. Sur les platières du Cassepot, seuls poussaient la bruyère, le genévrier et le genêt qui donnaient un air mélancolique à ces vastes étendues.

Oui, ce sont les forestiers qui ont inventé Fontainebleau en remodelant ses paysages et ils ont raison de dire qu’une forêt s’entretient. Mais pourquoi abattent-ils tous les grands arbres à la fois, au lieu de pratiquer des coupes avec précaution ? La forêt doit être rentable, mais l’argument économique justifie-t-il qu’elle perde son âme ?

Récemment encore, les Amis de Fontainebleau ont obtenu la suspension de coupes massives prévues dans le massif des Trois Pignons, mais à La Croix d’Augas, la logique économique a prévalu.

Nous passons devant les mares Froideau, un peu tristes.

mares Froideau

Près du grand point de vue du Cassepot, nous traversons d’anciennes carrières de grès qui rappellent qu’avant de devenir un haut lieu touristique Fontainebleau faisait vivre toute une population de carriers.

La forêt industrielle : les carrières de grès

Chaque fois que nous nous baladions ensemble, Ivan nous rappelait l’histoire du grès de Fontainebleau, cette roche composée de sable (quartz) et d’un ciment fourni par la silice dissoute par la mer Stampienne qui avait envahi le bassin parisien entre trente-sept et trente-trois millions d’années avant JC. Le sable, qui peut atteindre soixante mètres d’épaisseur, affleure par endroits. Les sables du Cul du Chien, particulièrement blancs, sont de la silice quasi pure, répétait patiemment Ivan, ce qui en fait  une matière première précieuse pour l’optique de précision. C’est ce sable qui a fourni le ciment siliceux nécessaire pour former les blocs de grès de Fontainebleau, disposés en bancs dans la masse sableuse, puis dégagés par l’érosion.

Ça vous explique les platières, concluait Ivan. Elles peuvent être longues de 3 km et d’une épaisseur variant de 3 à 10 mètres. Les blocs sont aux bords de ces plateaux. On demandait : Pourquoi les trous dans les roches ? – Et bien, sans doute y avait-il des parties calcaires plus tendres et plus solubles qui ont disparu pendant que le gré résistait.

Pierre fantôme

A la promenade suivante, nous avions oublié les dates : comment se souvenir d’une pareille épaisseur de temps alors qu’on a du mal à mémoriser la succession des rois de France ?

Mais avec l’histoire des carrières, nous changeons d’horloge. Les premières carrières de Fontainebleau datent de l’an mille. Le gré étant une roche trop dure pour être sculptée, contrairement au calcaire, sa principale utilisation est la fabrication de pavés pour paver les rues ou pour construire des fondations comme à Moret-sur-Loing. En 1184, une Ordonnance Royale autorise l’ouverture par adjudications, de carrières là où se trouvaient des bancs de grès.

Un an plus tard Philippe-Auguste exige le pavage de toutes les rues de Paris ce qui entraîne le développement de l’industrie du taillage du grès. A partir de la fin du 18e siècle et jusque dans les années 1840 on comptait, selon les saisons, entre 1000 et 2000 ouvriers dans le massif.

Dans un paysage où il n’y avait pas encore de pins, et où le grès affleurait, chaque entrepreneur recrutait entre 10 à 15 ouvriers carriers qui enlevaient d’abord la végétation au-dessus du front de taille, puis décapaient le sol afin de préparer le plan de chute.


Front de taille près des mares Froideau

La première phase de l’exploitation consistait à abattre un bloc, le plus important possible.
Des coins en fer étaient disposés en ligne dans des mortaises appelées aussi « boites à coins » sur le dessus de la platière, permettant de détacher des blocs de 200, 300 voir 400 tonnes.
Dans une partie de la carrière appelée « atelier », les carriers débitaient les gros blocs en blocs plus petits jusqu’à atteindre la dimension d’un pavé. Le rythme de production était de 6 pavés par carrier et par heure, durant une journée de 12 heures.

Les écales formées par les grès sont les déchets restés sur place. Ces empilements de restes de pavés sont aujourd’hui recouverts par la végétation.  

Buttes d’écales recouvertes par la végétation

La production déclina ensuite par suite de la concurrence du grès des Ardennes, réputé plus résistant, et du granite de Bretagne, qui possède l’énorme avantage sur le grès, de ne pas être glissant lorsqu’il est mouillé. A partir de 1850, l’émergence de l’asphalte et des pavés de bois pour le recouvrement des chaussées accélère l’obsolescence des grès de Fontainebleau. L’exploitation des carrières dans la forêt de Fontainebleau a cessé en 1907 au grand soulagement des promeneurs. La forêt industrielle a été transformée en parc touristique et même les traces de l’activité des carriers ont été muséifiées.

SUR LES CARRIERS

Je mets ces quelques notes en attendant de suivre une prochaine fois le sentier des carriers aménagé par l’ONF qui part du Carrefour du Coq, Faisanderie de Fontainebleau à côté du Centre d’initiation à la forêt de l’ONF. (le sentier passe par des abris de carriers qui constituent un « village »). Voir le site internet de l’ONF où l’on peut télécharger un audioguide, une plaquette et un livret du sentier des carriers.

Voir aussi le Blog https://carrieresetcarriersdegresdumassifdefontainebleau.wordpress.com/ animé par Patrick Dubreucq. On y trouve les dates des promenades organisées, expositions et ouvrages concernant les carriers de Fontainebleau.

Dans le cadre des journées du patrimoine, le dernier tailleur de grès de cettte région ouvre les portes de sa carrière à Moigny-sur-Ecole, route de Boutigny-sur-Essonne.

Les gorges de Franchard dans les pas de Flaubert

Départ : Parking au carrefour de la Croix de Franchard  (croisement de la Route Ronde (D. 401) et de la route des Gorges de Franchard)

Franchard. Carte du parcours

Je n’allais plus à Franchard depuis des années, parce que c’était l’endroit de la forêt le plus connu et donc le plus fréquenté. Cependant, j’ai constaté mardi qu’à condition d’arriver tôt, on y rencontrait peu de monde et la petite promenade des gorges (6 km environ, qu’on peut allonger à l’envie) permet de voir de grands arbres vénérables, plus majestueux qu’aux Trois Pignons.

Et puis, il s’agit d’un coin de forêt, évoqué par Flaubert dans l’Education Sentimentale. Le héros, Frédéric, fuit les troubles révolutionnaires de 1848 avec sa maîtresse, Rosanette, se réfugie à Fontainebleau où il visite le château, puis la forêt, avec l’impression d’avoir échappé à l’histoire violente qui se déroule à Paris et d’entrer dans un autre  temps, au milieu des roches qui « étaient là depuis le commencement du monde et resteraient ainsi jusqu’à la fin ». C’est un peu la même impression que nous cherchions en fuyant Paris où tout était encore interdit.

A vrai dire, je n’avais pas bien compris que les autorités nous interdisent de nous déplacer en voiture pour aller marcher seuls en forêt, alors que les risques encourus étaient plus grands au supermarché (on a vu plus aberrant puisqu’il était interdit de monter sur une montagne à plus de 100 mètres de dénivelé de son domicile, ou de marcher sur la plage déserte qui longeait sa maison.) En aucun cas, ces pratiques ne pouvaient accélérer la transmission du virus. Est-ce qu’il s’agissait d’empêcher la jalousie en imposant un confinement indifférencié, seul à même de faire accepter des mesures si lourdes en raison de l’idée pessimiste que les Français sont incapables de supporter que certains soient mieux lotis que d’autres) ? Ou bien s’agissait-il de marquer qu’on était entrés dans une ère de surveillance où l’Etat manifestait sa toute puissance en enfermant tout le monde dans des cellules d’isolement ?

Tournant le dos à l’Ermitage, nous avons en gros suivi le sentier n°7 tracé par Denecourt et son successeur Colinet en guettant les lettres majuscules et les étoiles bleues qui signalent les curiosités les plus remarquables. (sur Denecourt voir Le chemin des 25 bosses à partir du cimetière du Vaudoué. Au bout de la pinède, on arrive à la limite de la platière sur un escarpement, d’où se sont détachés les blocs de pierres qui font la renommée de Fontainebleau. On passe l’abri T avec ses grandes taches couleur de souffre, comme la trace d’un tableau abandonné.

Une marque bleue
Une balise

Et on descend dans des amas d’énormes boules de grès rondes et polies.

Le Chaos

A Franchard comme ailleurs dans la forêt, on croise des sauriens écailleux qui évoquent des animaux du début du monde, des dragons pétrifiés et d’étranges rochers bourgeonnants et troués comme ce Sphinx des Druides.

Franchard. Le Sphinx des druides

De temps à autre, la brise tiède apporte l’odeur résineuse des pins.  Et partout sous la pinède, on tombe sur des bouquets de fougères émeraude.

Fougères

Il y a aussi des pins torches qui s’enflamment au soleil.

Un des embranchements du sentier mène à travers un dédale de roches et de défilés étroits, jusqu’à la fameuse Antre des Druides, en fait une simple saillie rocheuse, assez profonde pour qu’on s’y rencogne quand la pluie tombe. Elle a peut-être servi d’abri sous roche aux anciens habitants de la forêt.

L’Antre des Druides

Elle paraît obscure dans le contre-jour et s’éclaire quand on approche. Hélas ! On découvre les nombreux graffiti laissés sur la paroi par les visiteurs.

Pas d’eau au fond de la gorge. Le chemin remonte jusqu’à un col puis revient vers l’ermitage par une allée sableuse. Les hauts troncs de pins qui ont été plantés symétriquement donnent à la forêt une allure émouvante de cathédrale.

Allée des pins maritimes

Retour à l’Ermitage : tout près de ce grand parking conçu pour pouvoir accueillir une foule de touristes, des ascètes ont vécu dans une solitude sauvage depuis la fin du 12e siècle…. Le monastère détruit pendant la guerre de cent ans, a été reconstruit et à nouveau occupé jusqu’au 18ème siècle où des brigands ont assassiné l’ermite qui y résidait et se sont approprié le prieuré. Il fut alors transformé en maison forestière. De la période ancienne, il reste les vestiges du mur extérieur de la chapelle avec ses contreforts.

Franchard. L’Ermitage

Aujourd’hui, le logis est loué par l’Office National des Forêts. Une plaque commémorative (apposée en 1969) rappelle qu’eut lieu là Fontainebleau le 9 juin 1900 le premier Congrès International de Sylviculture qui avait abouti à la création de l’Union internationale pour la conservation de la nature et de ses ressources. Tout près, une tour permet de surveiller les feux, particulièrement à craindre dans une forêt où poussent tellement de pins.

Franchard. Une tour pour surveiller les incendies

Quelques références

Flaubert, L’Education sentimentale, éd., Paris, Garnier 1961. p. 320 et s.

http://www.hunza.pro/2019/09/randonnee-en-foret-de-fontainebleau-le-tour-des-gorges-de-franchard.html

Mérienne, Patrick & Hervet, Jean-Pierre, Forêt de Fontainebleau. Randonnées et découvertes, saint-Amand-Monrond, éditions Ouest-France.

Garches : étang de Saint-Cucufa dans la forêt de La Malmaison et pavillons de banlieue

L’accès depuis Paris en est si facile qu’on n’imagine pas Garches et Vaucresson comme des petites villes déjà provinciales. S’y promener, c’est voir se déployer tous les styles des pavillons de banlieues, modestes maisons de briques, châteaux à tourelles en style gothique 19e, villas d’architecte… Et voilà déjà la forêt de la Malmaison.

La surface d’un simple étang au creux de la forêt est un spectacle qui se renouvelle à chaque pas : d’abord, la surface de l’eau et les anneaux des feuilles de nénufars métalliques, enténébrés par l’ombre d’un grand arbre.

Etang de Saint-Cucufa. Les nénuphars

Un peu plus loin, l’étang devient jaune et vert olive dans le reflet de jeunes peupliers, les plateaux des nénuphars se changent en une matière blanche un peu trouble, couleur de l’anis qu’on dilue trop dans un verre d’eau, et les idées funèbres se métamorphosent en romance estivale.

L’image change encore : l’étang mué sous le soleil déploie des verts luxuriants ; la lumière qui frappe les rondelles des feuilles de nénuphars les a transformées en assiettes d’argent pour une dînette chez les fées.

Etang de Saint-Cucufa. Au soleil

C’est tout. On peut regarder pendant des heures, un peu d’eau morte sans épuiser les paysages qu’elle suffit à susciter.

Mais les photos sont trompeuses, qui évoquent le silence et la paix. Ce deuxième dimanche de déconfinement, si radieux, tout Garchesest venu promener enfants, grands-parents et chiens. Nous soupirons, « L’humanité est bien nombreuse ! »  et nous contournons prudemment l’étang pour retraverser le bois par des allées moins fréquentées. Il y a de beaux arbres, bien que ce soit une forêt de ville débroussaillée qui n’a rien à voir avec la forêt enchevêtrée de Fontainebleau.

Retour au milieu des villas fleuries de roses anciennes :

Dans une rue de Vaucresson

Quand on prend le temps de regarder les façades, on voit parfois des frises en céramique émaillée. Je ferais volontiers une collection de ces décors floraux (celui-ci rappelle les peintures des bols bretons). Je vais chercher quelles étaient les manufactures qui les proposaient.

Le chemin des 25 bosses à partir du cimetière du Vaudoué (Fontainebleau)

Les médias répètent en boucle : « Soyez prudents, soyez patients, soyez responsables : respectez les gestes barrière ». Ils font tout pour maintenir un niveau maximum d’anxiété. Peut-être que les pronostics alarmistes sur la probable remontée catastrophique de l’épidémie en Ile de France, sont raisonnables et qu’il vaut mieux ne pas faire les malins avec le coronavirus. Mais ce discours laisse de côté le fait que chaque jour de confinement, qui coûte à la France 2 milliards d’euros et un chômage de masse, crée aussi des dégâts psychologiques : « J’ai du mal à sortir. Je n’y arrive pas »,  me dit une amie. « Une partie de moi décide de rester cachée dans l’appartement… ». Combien de temps faudra-t-il pour que s’estompe la terreur ?

Nous, nous voulions oublier nos deux mois confinés en courant à Fontainebleau.

– Vous n’avez pas peur des contagieux ?

 – Nous y allons mardi. Nous partirons tôt. Tant pis, si nous croisons tout Paris au retour !

Comme nous étions au parking du cimetière du Vaudoué avant 9 heures, il n’y avait presque personne. Quelques grimpeurs, quelques amoureux du silence. Le chemin montait vers les 25 bosses. A la redescente, le parking était plein, mais on s’était régalés pendant des heures sans croiser grand monde.

– C’est beau, t’ai-je dit au retour.

Nous avons voulu te raconter l’herbe qui poussait déjà au milieu du chemin, le lapereau même pas effrayé, entr’aperçu au bord de la route ; le vipereau trop confiant qu’un promeneur matinal avait couché en travers du chemin d’un coup de bâton. Et te montrer notre moisson de photos.

Vers le cimetière du Vaudoué
Fontainebleau. 25 Bosses

Tu as fait ta petite moue condescendante. Tu boudais d’être coincée dans les 100 kilomètres qui entourent Paris, et que la Corse te reste inaccessible.

– Tes photos sont toujours les mêmes : en Corse, le granite fait des paysages sublimes… Mais tes Parisiens qui parlent de monts et de vallées, je crois qu’ils n’ont jamais vu une montagne. Ils se vantent de leurs rochers d’escalade. Qu’est-ce qu’ils diraient du massif de Cagna ? Ils croient être près du ciel quand ils ont gravi une bosse. Bosse, c’est le mot juste. Et les vallées sont des ravins ; les gouffres, des modèles réduits, comme si l’on traversait le jardin miniature d’un dignitaire chinois où quelques roches valent pour des montagnes.

Bon, tes photos. C’est vrai que ça fait du bien de voir la lumière, les lichens sous la dernière écharpe de brume matinale et soleil rasant, c’est joli…

Lichens

et c’est vrai que Fontainebleau a de beaux arbres et qu’on aime les voir tout auréolés de soleil.

Châtaignier

– Ce qui est encore mieux pour le moral, on sent combien le coronavirus importe peu à la forêt.

Le Sylvain

« Je t’accorde aussi l’histoire de Claude-François Denecourt, cet ancien soldat qui s’est consolé de son rêve napoléonien fracassé en dessinant les chemins de la forêt. J’aime bien penser à lui en héros des bois. On l’avait révoqué d’un poste de concierge en 1832 à cause de ses idées républicaines. Il avait 44 ans. Ça lui a évité de macérer dans l’humiliation. Jusqu’à sa mort, il a dressé la carte des lieux et tracé 150 kilomètres de sentiers.

Avant lui, de grandes routes droites, qui existent toujours, traversaient Fontainebleau. Ce qu’il a inventé, c’est l’art de se promener en suivant des sentiers sinueux : Il a fabriqué des labyrinthes entre les rochers, permis au promeneur de descendre dans des vallons bas, puis de remonter à flanc de coteau jusqu’à des « points de vue ». Il a créé le balisage au moyen de flèches bleues, pour que le visiteur ne s’égare pas. Ses chemins tortueux menaient auprès des arbres les plus remarquables et des roches les plus fantastiques à qui il donnait des noms. En baptisant les sites, les arbres (600), les rochers (700), il accrochait au réel des amorces d’histoires qui flottent toujours, un peu brumeuses, autour. Ce chêne n’est pas un chêne, c’est le Chêne des Fées. Ce rocher n’est pas simplement un rocher, c’est le Rocher de Merlin l’Enchanteur… A partir de 1839, il publie des éditions successives de son Indicateur historique et descriptif de Fontainebleau. Il fait également aménager des fontaines, des grottes, des escaliers à l’aide des pavés de rebut rachetés aux carriers qui exploitent le grès de la forêt et, grâce à une souscription lancée en 1853, une tour d’observation appelée « Fort l’empereur » (actuellement la tour Denecourt).

En 1855, de grands écrivains (dont Victor Hugo, Nerval, Baudelaire, Georges Sand, Théophile Gautier lui rendent hommage avec un recueil de textes.  Théophile Gautier le nomme « le Sylvain » :

« Sylvain, que l’on croit mort depuis deux mille ans, existe, et nous l’avons retrouvé : il s’appelle Denecourt. Les hommes s’imaginent qu’il a été soldat de Napoléon, et ils ont peur eux les apparences ; mais, comme vous le savez, rien n’est plus trompeur que les apparences. Si vous interrogez les habitants de Fontainebleau, ils vous répondront que Denecourt est un bourgeois un peu singulier qui aime se promener en forêt. Et, en effet, il n’a pas l’air d’autre chose ; mais examinez-le de plus près, et vous verrez se dessiner sous la vulgaire face de l’homme la physionomie du dieu sylvestre : son paletot est couleur bois, son pantalon noisette ; ses mains, hâlées par l’air font saillir des muscles semblables à des nervures de chêne ; ses cheveux mêlés ressemblent à des broussailles ; son teint a des nuances verdâtres, et ses joues sont veinées de fibrilles rouges comme les feuilles aux approches de l’automne ; ses pieds mordent le sol comme des racines, et il semble que ses doigts se divisent en branches ; son chapeau se découpe en couronne de feuillage, et le côté végétal apparaît bien vite à l’œil attentif. » (Théophile Gautier, 1855)

DENECOURT, Claude-François, 1839, Indicateur historique et descriptif de Fontainebleau. Itinéraire du palais, de la forêt et des environs, (dernière édition 1931; rééd Hachette/BNF 2018)

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6531559w/f9.image.r=Indicateur%20historique%20et%20descriptif%20de%20Fontainebleau

2007, La forêt des poètes. Fontainebleau. Hommage à Denecourt, réédition, Barbizon, éd. Pôles d’images.

19 mai : Je complète ce billet par le commentaire de Phrygane :

« A défaut de pouvoir aller courir en forêt de Fontainebleau, quoi de plus enchanteur que de parcourir l’indicateur historique et descriptif de Fontainebleau de Claude-Francois Denecourt.Les noms des lieux,des arbres , des rochers entraînent dans un fantastique voyage poétique : l’antre de la fée Vipérine, la grotte aux cristaux, la grotte Étincelle, le sentier des Lierres , du Feu d’Artifice , l’oasis des Amants, la table des Muses, le passage du Serpent, le bain d’Acteon ..Les références littéraires sont partout : le belvédère de Balzac, les chaos de Shakespeare, de Victor Hugo de Georges Sand, du Tasse, de Corneille, l’esplanade Pétrarque, les chênes Voltaire, jean Jacques Rousseau , Bernardin de Saint Pierre…La peinture : les belvédères Nicolas Poussin, d’Ingres, du Titien , les sentiers Watteau, Jean François Millet, le chaos de Michel Ange, les chênes Delacroix, Chardin…La musique aussi avec les chênes Rossini , Massenet, Gounod…L’histoire : le défilé de Vaucouleurs, la grotte de la Pucelle, le belvédère de Jeanne d’Arc, la route La Fayette, les chênes Charlemagne, le Roland…Et tous les noms qui se déroulent au fil des pages font de la forêt de Fontainebleau un haut lieu de mémoire.Merci ,Sonia, pour cette découverte.« 

Phraygane a raison. C’est un des charmes de la promenade à Fontainebleau de rencontrer partout les panneaux qui aident à se repérer, tout en proposant un itinéraire mémoriel et une prise de possession symbolique de la forêt. Depuis Adam, nous savons que nommer c’est exercer un acte de souveraineté. Denoncourt et ses successeurs sont de beaux exemples de donneurs de noms. Ils ont fait de Fontainebleau une vraie forêt de Brocéliande en nous faisant passer par l’antre de la fée Vipérine et par des rochers sacrés, et un jardin des Muses qu’hantent les ombres des écrivains, des peintres et des musiciens.

Chemin de la Mée. carrefour du Rocher Fin