Balades autour de Saint Affrique

Un stage avec Michel Piquemal, Daniel Bargier et Nobuyoshi Shima

A Saint-Affrique/Sylvanès, j’ai passé 10 jours à répéter le Gloria, le Magnificat et un motet de Vivaldi sous la direction d’un chef de chœur exigeant, Michel Piquemal, de son assistant Daniel Bargier d’une patience infinie, et d’un accompagnateur virtuose capable de transposer immédiatement une partition ½ ton plus bas pour que nous prenions l’habitude du diapason baroque. Nobu ne se permettra aucune critique directe et opposera son sourire indéchiffrable à nos approximations.

Qu’est-ce qui pousse à travailler 7 heures ou 8 heures par jour pendant l’été ? Sans doute le plaisir de la difficulté vaincue. Au bout de l’effort, j’espère chanter un peu mieux qu’à l’ordinaire. Il est trop tard pour acquérir une agilité telle qu’elle me permette d’oublier les difficultés techniques, mais en m’exerçant, j’apprivoise la gymnastique des vocalises, je parviens à la vigilance nécessaire pour attaquer juste les notes hautes….

J’apprends aussi à placer des accents « baroques », en appuyant une note sur deux dans les vocalises, à faire entendre les hémioles — l’accent là où on ne l’attend pas, parce qu’au lieu de trois temps on en fait entendre deux, ou inversement.

Répétition au « caveau »

Et j’ai vécu la transformation d’un texte (musical) en moment commun… J’évoque seulement deux exemples de cette expérience pour ne pas être trop longue. Elle me reste énigmatique car j’avais évidemment déjà entendu les conseils qui ont été prodigués. Cependant, Michel Piquemal est quelqu’un dont la parole agit, quelqu’un qui accomplit la musique.

Voici quelques phrases de lui, restées dans mon souvenir : « Ne chantez pas comme des bœufs, ne forcez pas les attaques ». « Egalisez les couleurs des notes répétées même quand les voyelles changent, luttez contre l’émiettement des thèmes, chantez fluide »,

Oui, je savais tout cela. Mais je ne savais pas comment une parole pouvait ainsi devenir une action.

Parfois, il s’agit simplement d’apprendre aux différents pupitres à s’écouter. À la fin du Gloria, la dernière partie, Cum Sancto Spiritu, est une fugue. Il faut apprendre à chanter le sujet à gorge déployée, à chanter à mi-voix les contre-sujets et à murmurer les ornements pour laisser leur place aux voix qui portent le thème — surtout lorsqu’on appartient au pupitre des sopranos, toujours plus sonore que les autres.

Dans Et in terra pax hominibus bonae voluntatis — « Et paix sur terre aux hommes de bonne volonté » —, on pourrait décrire de quoi sont faites les pages de Vivaldi : le ton de si mineur, les dissonances, le caractère perpétuel et presque mécanique du rythme donné par les croches répétées du violoncelle. Michel Piquemal disait drôlement : « Le moteur de la mobylette. » Et il nous invitait à écouter cet accompagnement implacable pour ne pas nous dérythmer.

Puis il rappelait :  « On ne peut pas chanter cette musique sans croire aux émotions qui la soulèvent… Chantez-la pour vous »,  et pendant un moment nous étions ces hommes implorant la paix. La musique guidait notre espérance, y compris pour les temps que nous vivons. Pendant quelques minutes, on croyait à la musique qui sauve, quand bien même cette foi disparaissait à la fin du chant.

Le 15 juillet, la nef de l’abbaye était pleine et le public chaleureux, comme il l’avait été deux jours auparavant à l’église du Vigan, mais l’âge des gens était inquiétant. Pas de jeunes ! un public de vieillards. Comment transmettre cette musique ?

L’éclipse : un crépuscule lent au château de Montaigut

Le 12 août, pour observer l’éclipse solaire, nous sommes montés au château de Montaigut qui présente une vue dégagée plein ouest. Au moment de l’éclipse, la lune se trouve entre le soleil et la terre et projette son ombre sur celle-ci. Mais la phase où l’obscurité est la plus grande dure moins de 2 minutes et autour de 20 h 20, le jour décline déjà.

De fait, le disque d’or du soleil n’a jamais cessé de briller dans un ciel orangé. … Deux chiens qui étaient présents sur les lieux ont continué à jouer sans s’inquiéter et j’ai eu seulement l’impression d’un coucher de soleil qui s’éternisait.

Ce qui était délicieux, c’était de retrouver des groupes joyeux venus comme nous piqueniquer entre amis. Les silhouettes se découpaient sur le ciel comme à la fin du Septième Sceau de Bergman, mais l’ambiance n’évoquait pas du tout la fin du monde. Plutôt, les fêtes de la vie avec vin rosé, nourriture et rires.

Le bassin d’eau à Saint Rome de Tarn

Entre un concert de fin de stage au Vigan et le concert du 15 août à Sylvanès, on nous a donné une journée sans répétition. Nous en avons profité pour découvrir les alentours.

À Saint-Rome-de-Tarn, une petite retenue transforme la rivière en lac de baignade. Kayaks et pédalos parcourent le plan d’eau. La cascade des Baumes coule comme s’il n’y avait pas de canicule.

Aux Costes-Gozon, André Debru, artiste ferrailleur

André Debru né dans une famille de forgerons est un champion de la récup qui transforme des déchets de ferronnerie en créations humoristiques.

Des pièces récupérées deviennent des griffes, des pattes, des silhouettes

Il a dans la tête tous les héros de bande dessinée : Obélix, Mickey, et tout un bestiaire d’animaux débonnaires, dont un gigantesque éléphant fraternisant avec un coq. Il les assemble sur son terrain et compose avec eux un univers à part.

« Les ferronniers disent que je suis un artiste. Les artistes disent que je suis un artisan. Moi, je me vois comme un homme qui meuble le paysage avec des œuvres divertissantes. C’est une façon de vivre, vous savez. C’est un rythme de vie, aussi. Là, je parle avec vous. Mes clients attendront bien une heure de plus la grille que je leur ai promise. Ils ne sont pas nerveux !  »

André Debru est terriblement vivant et donne immédiatement envie de s’en faire un ami, mais c’est le moment où notre amie s’embronche dans une grille, tombe en arrière. Sa tête heurte le sol avec un grand bruit. Il n’y aura pas de suite trop fâcheuse, mais nous quittons André Debru pour les urgences.

Le dolmen

Sur de nombreuses collines des environs de Saint-Affrique, on voit des dolmens. Je ne sais pas le nom de celui-ci.

Un dolmen aveyronnais. Photo JM Branca

Les gens du coin disent qu’ils ne sont pas placés par hasard. Leurs ancêtres auraient choisi des endroits où l’énergie de la terre est perceptible et où, depuis l’âge du Bronze, ces monuments gardent la mémoire de la puissance des lieux.

Je ne sais pas ce qu’il faut penser de cette histoire. Mais devant ces pierres dressées depuis des millénaires, il est difficile de ne pas imaginer ceux qui les ont posées là.

La Maison des Échevins à Vabres-l’Abbaye

La Maison des Échevins, à Vabres, est un bâtiment de la fin du XVIe siècle restauré par deux passionnés qui louent des chambres afin de financer la fin des travaux.

Il n’y a jamais eu d’échevins dans cette demeure. Un journaliste avait simplement pris au sérieux la comparaison : « On dirait une maison d’échevin. » Le nom est resté.

Nous avons pu admirer les plafonds peints, les décorations de stuc et la vue depuis le sommet de la tour, qui s’ouvre sur tous les côtés du village.

« On ne s’ennuie pas dans nos pays », nous a dit la propriétaire. « Quand nous ne restaurons pas, j’organise des concerts dans le salon du premier étage. À présent, je connais tout un réseau de personnes qui ont des salons pareils et qui peuvent faire venir des musiciens. On les loge et cela permet de les payer un peu mieux. »

Je n’ai pas vu les chambres, mais l’aménagement de la cuisine et du salon de thé est délicieux.

Sur un des murs du grand salon, sous l’enduit, la restauratrice a dégagé le dessin maladroit d’un coq, daté du 29 juin 1794 selon le calendrier grégorien et de prairial selon le calendrier révolutionnaire — ce qui devrait correspondre, je crois, au mois de mai. Il y a une faute d’orthographe : « prérial » au lieu de « prairial ». Pas de signature. Quelqu’un il y a plus de deux siècles, a voulu laisser cette trace.

L’abbaye de Sylvanès et la surprenante église russe

L’église russe bâtie en rondins est loin de toute habitation, perdue dans la forêt de Pessalle. Le restaurateur de Sylvanes, le dominicain André Gouze, avait convaincu des responsables orthodoxes de la région de Kirov de démonter une église orthodoxe pour la remonter près de l’abbaye comme un lieu de prière œcuménique. Hélas ! Nous n’avons pas le temps de nous attarder dans la forêt des contes russes. Le raccord du concert a déjà commencé à Sylvanès.

L’abbaye est elle aussi entourée par la forêt dense qui délimite le vallon perdu. L’église a la beauté dépouillée des édifices cisterciens. Pas de décor. Seule la pureté des proportions  est chargée d’exprimer la beauté. Quand j’arrive Michel Piquemal est en train de rappeler que grâce à la qualité acoustique de la nef unique, il suffit de murmurer pour qu’un spectateur placé au fond de l’église entende parfaitement !

Nef de l’église de Sylvanès

C’est aussi cela, Sylvanès : un lieu où l’architecture semble avoir été pensée pour faire de la musique. André Gouze, puis Michel Wolkowitsky ont su en faire un rendez-vous incontournable des musiques sacrées.

La gloire du général de Castelnau

Je n’ai pas évoqué la dure période des guerres de religion. Dans cette région longtemps protestante, il me semble que les gens ont pris l’habitude de protester et qu’il en reste quelque chose dans les affichettes du marché.

J’ai oublié de mentionner le général de Castelnau, né à Saint-Affrique en 1851 et mort en 1944. Il faudrait un historien pour raconter sa vie : il avait incarné avec Joffre, Pétain et Foch le haut commandement français pendant la Grande Guerre et joué un rôle prépondérant dans la bataille de la Marne lors de « la bataille de la trouée de Charmes » évitant aux armées qui se repliaient vers Paris d’être tournées à droite. Plus tard, il avait réussi à sauver Nancy.  Malgré ces hauts faits de guerre, et la mort de trois de ses fils au combat, son royalisme débridé et son intégrisme catholique ont effrayé la 3ème république, qui n’a pas voulu le faire maréchal. Saint-Affrique tient pourtant à l’honorer, d’autant que son comportement anti-vichyste est irréprochable et qu’il a discrètement aidé la résistance. 

Un ami m’a raconté cette anecdote : en 1942, à un prêtre venu lui apporter un message du cardinal Pierre Gerlier lui demandant de modérer ses critiques vis-à-vis du maréchal, Castelnau aurait répliqué : « Votre cardinal a donc une langue ? Je croyais qu’il l’avait usée à lécher le cul de Pétain ». La citation est donnée par Wikipédia, qui la rapporte à Charles d’Aragon, chef du réseau Combat pour le Tarn, dans son ouvrage La Résistance sans héroïsme (Le Seuil, 1977).

Quand on prend le boulevard qui mène à l’Office de tourisme — en forme de tranche de roquefort —, on tombe sur la statue du général.

Quel pays inépuisable ! Des collines anciennes qui brillent sous le soleil, une tour dans le moindre village, des dolmens sur les plateaux, des artistes qui se sont laissé séduire par le Rouergue, des placettes où les gens sont prêts à vous faire une place pour la soirée… C’est peut-être cela que je retiendrai de ces balades autour de Saint-Affrique : la sensation d’un pays qui dit oui au monde et à chaque détour, propose une nouvelle histoire.

3 réflexions sur “Balades autour de Saint Affrique

  1. L Église russe ressemble aux églises en bois debout de Norvège. Une filiation ? L’éclipse cette année a été la plus « modeste » des 3 que j’ai vécues. Au coucher du soleil,comme tu dis c’a n était pas vraiment impressionnant. Quant a description du chant dans la musique Baroque, je vais peut etre savoir un peu mieux pourquoi je l’aime tant.

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