Sans lui, La Trinité serait un village quelconque, dont la quiétude est de surcroît gâchée par le passage incessant des voitures et des camions sur l’ancienne N 198 (rebaptisée route territoriale 10 par les élus indépendantistes).
Mais quand on arrive, on ne voit que lui. Au sommet, il a 34 mètres d’envergure et son parfum embaume tout ce coin du hameau.
L’Eucalyptus de Trinité de Porto-Vecchio
Le village en est fier et on emmène parfois les enfants des écoles pour leur montrer qu’il faut 14 paires de bras pour embrasser son tronc qui atteint presque 8 mètres de diamètre à la base. Pourtant, l’arbre ne peut pas être très vieux puisque les eucalyptus ont été importés d’Australie pour lutter contre les moustiques dans la 2ème partie du 19e siècle. Visiblement le climat corse leur convient.
L’eucalyptus de La Trinité est d’autant plus beau qu’il est isolé. Il a bien un frère qui essaie de pousser de l’autre côté de la route, mais il ne saurait rivaliser avec lui. Comme il n’a pas de concurrent, sa couronne s’étale de façon harmonieuse. Certes, son tronc est bosselé et son écorce part en lambeaux, mais les arbres vivent très bien ainsi.
A part l’arbre-monument, le hameau n’offre rien de remarquable, vraiment ! A moins de se lancer dans une étude de géographie urbaine.
L’image du bonheur : maison, jardinet, piscine privée
Dans la montée du haut du village, la couche la plus ancienne est celle des habitations construites en blocs de granite. De l’autre côté de la route, il y avait dès les années 70 des villas avec terrasses, mais rien qui annonçait encore l’évolution à venir :
les chênes lièges poussaient partout. Les potagers entouraient les maisons ; les ânes commençaient à braire dès le matin. Quelqu’un, quelque part frappait sur un objet métallique. C’étaient les bruits familiers d’un village.
La Trinité est à présent un quartier de Porto-Vecchio. La ville s’étend de façon quasi ininterrompue, même si des bouts de campagne persistent entre les parcelles loties.
Mais pourquoi la Corse aurait-elle échappé au mouvement de fond qui a touché la France entière ? Pourquoi serait-elle seule demeurée figée dans un passé datant de la période où les bourgs de la Méditerranée se serraient sur les collines d’où l’on pouvait surveiller l’arrivée des pirates barbaresques ?
Lotissement. Route de Cala Rossa
Comme tous les Français, les Corses d’aujourd’hui plébiscitent le modèle de la maison individuelle, avec jardin et piscine. Le bonheur, c’est de vivre chez soi, de recevoir des amis du même milieu et de se retrouver autour d’un barbecue en surveillant les enfants qui sautent dans une eau préservée des méduses, du danger des vagues et des mauvaises fréquentations. Et puis la mer est salée. On y flotte, certes, mais elle pique les yeux. Et le sable ! Il colle à la peau et on en met partout au retour de la plage. La villa-jardin-piscine, c’est parfait. Le jardin n’est pas trop grand, ce qui en limite l’entretien. On peut même mettre du gazon artificiel et se contenter d’une haie de lauriers roses suffisante pour se sentir à la campagne dans le parfum des fleurs. Seuls les vieux restent en ville et les immigrés dans les HLM. Dès qu’on appartient aux couches moyennes, on cède au rêve pavillonnaire.
Bien sûr, on construit aussi pour les touristes qui, dès qu’ils ont assez d’argent, ne se contentent plus d’une caravane ou d’une tente. Même les mobil-homes serrés les uns contre les autres séduisent moins.
Avec des maisons éparpillées, il est impossible de vivre sans voiture. La route territoriale 10, où la vitesse est ralentie grâce aux ronds-points, dessert des zones commerciales qui s’étalent dans la plaine. Comme il est facile de stationner, on fait ses courses au Leclerc, au Géant Casino, à Utile. L’offre commerciale des galeries marchandes est complétée par des enseignes franchisées, magasins de sports ou de vêtements comme Pimkie et Mango.
Le Grand Chariot
Les magazines, la télévision, les influenceurs ont enseigné aux Corses, comme à tout le monde, l’art d’arranger son intérieur. Quand ils sont assez riches, les consommateurs vont à Roche et Bobois, mais des chaînes dédiées à la surconsommation de masse se sont installées… La célèbre Foir’fouille est là, ainsi que Gifi pour satisfaire les personnes plus modestes. On va faire un tour en famille chez Gifi comme on va en promenade :
La zone vit des touristes et ceux-ci limitent la préparation des repas. (« On ne vient quand même pas en vacances pour faire la cuisine ! »). Vendeurs de pizzas, de sandwichs, de poulets rôtis prospèrent le long des routes. A condition de disposer d’un emplacement où se garer, l’entreprise est immédiatement rentable !
Franky
Comme ces artisans vendent des produits chers, les burgers industriels s’installent à leur tour.
Non ! Ce n’est pas la faute des Corses si le royaume s’est restreint. Pour croire à sa beauté, il faut regarder le roi des eucalyptus, ou bien, au loin, là où la terre s’achève, la bande bleue de la mer qui s’inscrit entre les toits.
Quelle séduction les hauteurs de Bastia, ces collines si raides qu’aucune zone commerciale ne risque de s’y installer, et qu’elles garantissent à celui qui les gravit la splendeur préservée d’une vue plongeant sur la mer et sur la ville !
Le grand bleu (J-M Branca)
Si l’on se retourne vers les collines, on voit de minuscules villages. Je crois que celui-ci est Santa Maria di Lota.
Village près de Bastia
Dans tous les villages, il faut un marginal : un chasseur a édifié un autel à la chasse au sanglier. De loin, les trophées ont l’air de petites poupées humaines à disposition d’un adepte fou du vaudou.
Trophée de chasse au sanglier
Nous voici engagés dans la montée pavée qui va de Ville de Pietrabugno aux glacières (nivere) qui desservaient Bastia. Au XVIe siècle, les Génois ont édifié des fosses profondes où l’on entassait la neige jusqu’à ce qu’elle se transforme en glace. Au printemps, des âniers venaient chercher les pains de glace et les amenaient en ville. Le système fonctionnait encore au début du 20e siècle.
Le chemin pavé est entouré de vestiges du monde perdu des campagnards, ancienne fontaine qui montre combien la libération des femmes est liée à l’installation de l’eau potable qui les a libérées de la corvée d’eau…
Fontaine sur le chemin de la glacière de Bocca Pruna
… châtaigniers envahis de broussailles, chênes énormes
Le chemin restauré s’achève en marches : tout au fond, une trouée comme dans ces rêves où l’on s’enfonce dans un tunnel qui s’ouvre sur le pays de « là-bas ».
Mais « là-bas », c’est déjà le soir. Les collines du plateau sont grises ; la glacière au toit de lauze est fermée. Nous ne verrons pas l’architecture interne de la citerne.
En redescendant de la glacière de Ville-de-Pietrabugno. Létang de Biguglia
Le soir, chez nos amis, le petit duc a chanté (comme il le faisait jadis chez nous à Trinité).
Qu’on appelle ça stage ou académie, ce qui fait plus chic, peu importe ! Ce sont 6 jours de chant l’après-midi, et de concerts le soir. Les matinées, nous les utilisons comme bon nous semble. On peut se promener dans la ville, suivre les ruelles en forte pente, s’arrêter dans de minuscules gargotes, déjeuner pour 10 euros de raviolis chinois et d’une salade de concombres du Yunnan… Les prix sont tellement bas que les restaurants sont pris d’assaut par des étudiants aussi joyeux que peu argentés. On dirait que la ville ne se vide jamais de sa jeunesse.
Les faubourgs de Montpellier ont leur lot de personnes survivant de minimaux sociaux ou de quelques emplois hospitaliers, entassées dans des habitats insalubres, dans des cités où des gamins sans avenir font les idiots, mais après les dernières années passées à Paris, le centre paraît doux à vivre.
Les statistiques ont beau évoquer des vols et des « incivilités », l’impression de relations gentilles et insouciantes prédomine…
…et on revient la nuit sans se retourner.
Montpellier est une ville de fontaines, souvent majestueuses ; la plus célèbre est celle de la place de La Comédie, toute entourée des bâtiments merveilleusement kitsch du 19e siècle.
Montpellier, place de la Comédie. La fontaine aux Trois grâces
L’eau est précieuse dans ce territoire ingrat de l’Hérault où le Lez est exsangue quand il ne déborde pas, où les cailloux affleurent, où la végétation est rabougrie et grise. Aussi, les places de la ville ont toujours l’air nettoyées du jour, sentent le frais, et les brumisateurs des terrasses offrent un peu d’humidité aux passants.
J’ai l’impression d’une ville bâtie sur un tertre. Les rues dégringolent vers la partie basse, certaines tellement raides qu’on évite les chaussures glissantes pour ne pas déraper sur les pavés.
Il y a partout des palais anciens, ornés de portails sculptés, de ferronneries, de belles poignées.
Rue de la LogePoignée de porte
Même dans les immeubles non restaurés, on trouve parfois un détail à aimer.
Et puis il y a la cathédrale défendue par des tours massives, incroyablement hautes et épaisses qu’on appelle des poivrières.
Les poivrières de la cathédrale Saint Pierre
Le musée Fabre
Le musée Fabre est idéal. Il n’est pas trop fréquenté. Il a un fond classique étoffé et des collections importantes de Bazille, de Courbet et de Soulages. C’est l’occasion de s’arrêter devant des peintres que j’ai croisés par hasard lors d’expositions. Ainsi Georges-Daniel de Monfreid, le père de l’écrivain baroudeur qui a fait rêver les adolescents d’après-guerre. J’ai aimé son portrait de fillette lors de l’expo pastel d’Orsay et voici le portrait d’un ami, René Andreau. On connaît Monfreid en tant qu’ « ami fidèle de Gauguin ». Pour la deuxième fois, je m’enchante de ses couleurs, ici des rouges orientaux. Peut-être, l’attitude du modèle n’était-elle pas jugée assez virile ? Elle devient regardable en 2023.
Georges-Daniel de Monfreid. Le peintre René Andreau
Emile Friant est aussi un peintre bien oublié qui émerge peu à peu au hasard de balades dans les musées de province. Je me souviens d’une toile poignante intitulée La Toussaint, conservée par le musée de Nancy. Ici, ce sont des ados qui luttent et la scène dit de l’enfance quelque chose de fondamental qui réveille la nostalgie des spectateurs.
Emile Friant. La Lutte
Chaque fois que je croise les toiles de Bazille, je pense « Comme il a bien su montrer ce garçon qui fait la sieste dans la chaleur, ce pays dans la lumière de l’été. Il faudrait que je prenne le temps de mieux le regarder. » Une fois de plus, ce sera pour la prochaine fois.
Mais voici l’orgueilleux Courbet de Bonjour monsieur Courbet, le peintre à la barbe pointue que son mécène salue respectueusement (au fond comme saluaient les donateurs médiévaux, mais il est vrai qu’il s’inclinaient devant Dieu et non devant l’art moderne).
Même sentiment des pouvoirs de la peinture dans ces Baigneuses que je détestais à vingt ans pour leur absence de grâce. Aujourd’hui, je suis fascinée par la monumentalité du corps de la femme nue.
Devant le petit tableau intitulé A Palavas un tel sentiment d’immensité qu’on pense aux vers de Baudelaire, son ami :
La mer est ton miroir tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame.
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer
A Palavas
J’avoue que cette fois, je m’ennuie tranquillement devant les Outrenoirs de Soulages, quitte à me laisser surprendre de temps en temps par les grands coups de pinceaux bleus traversant le noir de toiles plus anciennes :
La Theresienmesse de Haydn
Des leçons de piano de l’adolescence, Haydn m’avait laissé le souvenir de sonates dont j’avais envie de dire « pas mal, mais c’est du sous-Mozart » et voici que par la grâce d’un stage de chant choral, je découvre la puissance de synthèse de ce compositeur. Dans la Theresienmesse, on chante des mélodies expressives, ainsi le Qui Tollis qui appartient à son temps avec les effets dramatiques qui feront le succès des opéras de Mozart ou bien l’émouvant Et Incarnatus, (laissé hélas aux solistes, mais c’est le destin des choristes que de passer à côté des plus beaux airs). Pour se consoler, le chœur a à chanter des fugues baroques, et des danses sur des airs sacrés, dans une atmosphère de fête heureuse. Le Gloria est même jubilatoire ce qui atténue les effets grandioses soulignés à grands coups de trompette.
Pendant cinq jours, notre quarantaine de choristes s’est entraîné à articuler, à s’appuyer sur des consonnes, à écouter le pupitre voisin (« quand les ténors ont le thème, ils le chantent forte, mais juste après les ornements, ils doivent murmurer pour que le thème entonné par la voix suivante soit bien audible). Les conseils se ressemblent d’un chef à l’autre : attaquer avec un fort appui sur les consonnes avant même de chanter prononcer les KKK « mettez de l’air dans vos consonnes KKKHHH pour kyrie ; ne jamais prononcer à la française les voyelles « i, u, é », les remplacer par des « oe » qui arrondissent la voix ; écourter les notes tenues pour que les voix ne tourbillonnent pas dans les églises ; ne jamais ânonner note à note, chanter des lignes, chaque note portant jusqu’à la suivante. Les conseils sont les mêmes, mais Hugues Reiner est lui-même chanteur et il sait comment aider, par quel mouvement de la respiration, des bras, du torse, on peut parvenir à ce qu’il souhaite. Il n’hésite pas pour faire comprendre le « swing » de Haydn à ordonner « Allez-y. Dansez ! Chantez en dansant. » Le troupeau des choristes malhabiles exécute plutôt un piétinement sans grâce aucune, mais quand même se dit qu’il approche un peu le secret de cette musique.
Il nous a pris comme nous sommes : des gosiers de retraitées pour la plupart. Certes, capables de déchiffrer à peu près une partition, mais sans très belles voix et comme à l’habitude avec un vrai déficit de basses et ténors : Au fait ! Pourquoi donc, les femmes à la retraite se lancent-elles joyeusement dans de multiples activités, alors que la plupart des hommes s’abstiennent ?
Hugues Reiner a commencé par faire rire le groupe ; il l’a soudé par le rire. Il a tout de suite repéré quelques profils, l’inspectrice des impôts, l’infirmière psychiatrique, la directrice des ressources humaines, ce qui lui permet d’interpeler des personnes et de ne pas s’adresser à un groupe abstrait… Qui dira sa patience répétant pour la dixième fois qu’il veut entendre le « t » final de « et » prononcé à la latine sur le deuxième temps pour que tout le monde s’arrête simultanément et qui doit constater qu’une fois de plus un choriste a oublié la consigne. Parfois cependant enivré de sa propre gaîté, il raille, … il blesse. Le groupe consterné attend la fin de l’orage, sachant qu’il ne mord pas par malveillance, mais parce qu’il y a un concert à préparer.
Au bout de cinq jours, nous donnons avec engagement un concert « au chapeau ». Il y a du monde, mais l’église n’est pas pleine, malgré les gens partout en ville. La grande majorité est indifférente à ce qui n’est plus du tout son héritage. Serait-il possible que la musique de Haydn soit abandonnée ? J’ai le sentiment douloureux que cette perte est possible, que notre société risque d’oublier en silence la si forte expérience de cette musique fabriquée en commun.
La cathédrale de Chartres est-elle plus belle que celle de Paris ? La question n’a guère de sens. La nef de Chartres est plus vaste (16 mètres de large contre 12 à Paris) ; elle est plus haute (115 mètres contre 96), mais on peut aimer tout autant Notre-Dame de Paris qui s’élève sur son île en forme de vaisseau, avec ses deux tours trapues. Je suis incapable de dire qui a les porches les plus ornés et je me soucie peu de savoir que la flèche de Notre Dame de Paris (celle-là même qui s’est effondrée dans l’incendie de 2019) a été rêvée par Viollet-le-Duc.
Flèche flamboyante de Chartres dessinée par Jehan de Beauce
Nous sommes à Chartres avec une amie férue de symbolisme et d’alchimie. C’est une expérience étrange d’écouter ce que je ne vois pas et qu’elle voit, cependant qu’elle néglige ce que je vois, soit parce que trop évident et ne nécessitant pas de commentaires, soit parce que trop loin de la lecture alchimiste sur laquelle elle se concentre.
Je n’ose pas demander de preuves (où sont les références savantes qui nourrissent son argumentation ? Que sait-on des intentions des commanditaires de la cathédrale ? De la culture des maçons ?). Mais ce qui m’étonne le plus c’est le lien qu’elle fait entre les mystères de Chartres auxquels elle s’intéresse et son expérience intime des forces qui la traversent dans certains lieux. En tournant autour de la cathédrale, l’amie s’est déjà sentie traversée par des ondes qui ont rempli son corps et déclenché ses règles. C’est pour elle une confirmation de la puissance d’un site propice à la fécondité, depuis très longtemps puisque son caractère sacré date au moins du temps des Celtes où les shamans percevaient mieux les flux d’énergie qui parcourent la terre : la cathédrale a été édifiée sur un dolmen. « Cela suppose, dit-elle, d’être un peu medium, en connexion avec les forces naturelles… Il y a tant de choses qu’on ne comprend pas ! » Elle propose donc de s’ouvrir à l’attraction étrange que Chartres exerce sur certains, dont elle, indépendamment de sa beauté.
Les statues des portails
Devant le portail royal, elle fait remarquer le Christ à l’intérieur d’une mandorle (entouré d’une représentation des rayonnements cosmiques qui transforment la matière en lumière). Le Christ comme alchimiste suprême ? Elle passe sans rien dire devant les fières statues-colonnes :
Chartres. Statues-Colonnes. Photo Alain FlumianChartres. Portail Royal
Elle préfère s’intéresser aux livres dans les mains des saints : fermés, ils représentent le savoir profane ; ouverts et rendus vifs par l’étude, ce sont des signes pour les initiés…
Chartres. Le livre fermé. Photo Alain Flumian
Elle est indifférente aux scènes de la pesée des âmes où le sculpteur montre joyeusement des diables embarquant vers l’enfer sa cargaison de pêcheurs, y compris une religieuse qui s’est sans doute laissé séduire par le rire engageant du démon. J’aime au contraire ce goût pour le rire et j’aurais voulu que son commentaire fasse une place aux diables divertissants qui bousculent la frontière du saint et du profane.
Cathédrale de Chartres. Porche Sud. Les démons emmènent des pêcheurs en enfer
Bleu et rouge couleurs des alchimistes
Elle se désole de ne pas pouvoir nous monter la crypte (qui se visite seulement une fois par jour à 14 heures). Nous aurions pu pénétrer dans les profondeurs de la terre, nous rapprocher du dolmen toujours enfoui sous la cathédrale puis nous serions remontés des ténèbres à la lumière, de Notre-Dame-Sous-Terre à Notre-Dame-d’en-haut posée sur un ancien pilier du jubé, à l’entrée nord du déambulatoire. Nous aurions mieux compris la cathédrale enracinée dans le sol mais menant vers le ciel.
Nous nous consolons avec les vitraux.
Verrière. Photo A. Flumian
Dès qu’on lève les yeux, quelque chose en nous chavire devant la projection des hauts piliers ménageant entre les pierres les vitraux qui ont fait la gloire de la cathédrale.
Chartres. Vitraux de l’abside. Photo Alain Flumian
Nous regardons rapidement les statues du 16e et du 17e qui font le tour extérieur de la clôture du chœur. Il est vrai que l’aimable Marie qui présente son enfant aux Mages n’a pas grand-chose de commun avec Notre-Dame de la belle Verrière dont Claudel écrit quelque part qu’il ne sait si elle le regarde avec une bouche triste ou si elle sourit. La dentelle de pierre qui encadre la scénette du 16e siècle est presque trop gracieuse.
Jehan Soulas, Adoration des Mages (à gauche la Circoncision)
Le labyrinthe
Un dernier arrêt devant les fragments du labyrinthe tracé sur le pavage de la nef. Ces pavés noirs sur le fond blanc de la nef avec leurs circonvolutions, leurs lignes qui se replient sur elles-mêmes réinterprètent le labyrinthe grec où Thésée s’aventura, tua le Minotaure et revint à son point de départ grâce à la bobine de fil remise par Ariane.
L’allégorie chrétienne va dans un autre sens puisqu’elle invite à se diriger vers le centre. Elle symbolise le chemin de la vie, donne un sens aux errances de la vie ordinaire, en affirmant, qu’au terme du parcours, le chrétien ne reviendra pas à son point de départ et qu’il accèdera à la lumière du monde divin.
Nous ne suivrons pas le labyrinthe plus ou moins dissimulé par les chaises. Il est découvert un certain nombre de vendredis dans l’année et les fidèles en quête de purification sont invités à cheminer en priant tout le long de la ligne noire, ce qui fait 260 mètres.
J’ai oublié bien d’autres rapprochements, mais pas l’étrange impression laissée par cette visite où l’on m’a parlé de forces magiques, de signes secrets laissés par des artisans adeptes de l’alchimie, de détails minuscules à mes yeux, comme ces livres que les statues tiennent ouverts ou fermés. Là où je faisais une expérience esthétique… je prenais conscience que ce monument pouvait renvoyer à une tout autre réalité. Nous regardions la même cathédrale et nous ne voyions pas la même chose.
Du moins, cette lecture, si proche de l’interprétation des surréalistes se plaisant à louer dans Notre-Dame de Paris un « immense monument alchimique », rend-elle à la cathédrale de Chartres sa fonction initiatique de livre de pierre.
Il aurait sans doute mieux valu s’abstenir de commentaires sur des peintres majeurs qui sont tous deux des acteurs essentiels de la nouvelle peinture des années 1860-80. Du moins, ils donneront peut-être envie à mes lecteurs de relire Malraux ou Foucault. Les Voix du silence m’ont appris à aller voir ce que Malraux appelait « la picturalisation du monde » de Manet : « le vert du balcon, le peignoir rose d’Olympia, le balcon framboise du petit Bar, l’étoffe bleue du Déjeuner sur l’herbe, de toute évidence sont des tâches de couleur, dont la matière est une matière picturale, non une matière représentée » (1951, p.114)
Et bien sûr l’exposition permet de revoir le Balcon si célèbre, son fond noir qui contraste avec les robes blanches des femmes, avec la note vert cru des volets et des ferronneries du balcon.
Même dans une esquisse comme le portrait de sa femme avec un chat sur les genoux, il y a ce noir puissant qui par contraste fait paraître la couleur plus fraîche et vibrer la masse pyramidale de la robe rose.
Madame Manet
Et la puissance des noirs de Manet qui rend le regard lumineux n’est jamais aussi forte que dans les portraits de Berthe Morisot :
Berthe Morisot reposant
Plus tard, Foucault m’a conduite à m’intéresser à la stylisation brutale de cet art. Il rappelait que la peinture ancienne s’évertuait à tricher grâce aux obliques pour évoquer la troisième dimension. Manet, disait Foucault, avait entrepris de ramener le regard sur la surface du tableau délimité par le cadre en barrant ce point de fuite.
Sur la plage
L’important n’était pas que la plage soit ressemblante, mais qu’elle figure en quelque sorte autant le tableau que le sujet : les bandes horizontales ont la densité de la peinture, sable beige, mer et ciel bleus (clair tirant vers le blanc, sombre puis clair à nouveau tirant vers le rose). Elles contrastent avec les verticales des personnages, l’ensemble rappelant le cadre.
Quand j’allais voir Manet avec Foucault je « voyais » d’abord la fin des illusions de la représentation qui permettait de faire advenir le tableau comme matérialité.
Je suis aujourd’hui, peut-être sous l’influence du mouvement féministe, sensible à la provocation réaliste des œuvres exposées :
Le regard de Victorine Meurent, modèle d’Olympia, est direct, intense. Il me tire vers l’intérieur du tableau, mais il regarde aussi à travers moi, au loin, refusant toute complicité et son opacité même semble dénoncer l’ordre masculin.
Olympia
Et Degas ?
Ce billet est bien mal rédigé ! J’ai escamoté Degas alors que l’exposition est justifiée par un parallèle évoquant les relations des deux peintres pendant leur vie, leur rivalité, leur amitié et la proximité de leur recherche. Pas d’excuses, sinon que Manet, pour moi, est incomparable… Il me semble par ailleurs que Degas est un peu desservi par la faible présence des pastels où il est prodigieux. Or ceux-ci sont regroupés dans l’exposition Pastels. De Millet à Redon qui se tient dans une salle voisine du musée.
L’intérêt pour la vie des humbles, serveuses de bar, prostituées, repasseuses, lavandières, danseuses du corps de ballet, rapproche Manet et Degas dont les plus beaux tableaux s’éloignent des genres nobles et de la mythologie. Abandonnant la grande histoire, ils peignent des lieux et une époque modernes, cafés, et salles de spectacle (plutôt coulisses des salles de spectacles).
La Repasseuse
Le rapprochement oblige aussi à s’intéresser aux différences. Quand Degas montre des scènes intimes de bain et de coiffure, c’est en dissimulant le visage des modèles ramenés à des corps anonymes.
Degas
Ce qui me touche, dit une amie, c’est que les corps de Degas sont détachés du souci de plaire. D’habitude, dans la peinture, les femmes projettent des ondes érotiques puissantes. Elles se redressent, ou s’offrent, elles se cambrent ou s’abandonnent, mais on n’oublie jamais qu’elles sont faites pour être regardées. Au fond, la publicité ne fait que prolonger les leçons de la peinture. Partout dans les villes, on lit des injonctions : « Perdez du poids ! Faites du sport ! Plus qu’un mois avant la plage ! » Cet appel à une auto-évaluation permanente rappelle la parade des femmes pour les hommes. Degas, lui, montre des corps traversés par la fatigue qui ont renoncé à se mettre en scène ; les prostituées entre deux clients se lavent, s’essuient ou se coiffent, absorbées dans des soins de toilette sans coquetterie. Les danseuses ont abandonné leur port de tête, les clientes des cafés, épaules tombantes et regard perdu n’ont aucun désir de plaire.
La présence de ces corps féminins fatigués m’émeut beaucoup.
Les petites villes des Ardennes françaises m’ont paru tristes et pauvres, alors que celles des Ardennes belges sont pimpantes et conviennent aux désirs d’insouciance des touristes. Par exemple, Givet dans la vallée de la Meuse, dominée par un promontoire escarpé occupé par une forteresse, pourrait être aussi prospère que Dinant, mais le centre-ville est presque désert et personne ne se promène sur les bords de la rivière. La ville présente l’image même du déclassement que nous redoutons sans que les habitants ne soient parvenus à « vendre » la sérénité du séjour et les forêts d’alentour !
Dinant au bord de la Meuse
Au contraire, le pays de Dinant semble florissant. Certaines demeures de la rive gauche de la Meuse sont même somptueuses, s’ornant de tourelles, de lucarnes et de clochetons.
Dans cette zone de frontières, la muraille de pierre qui domine Dinant a forcément entraîné la construction d’une citadelle fortifiée. De fait, on voit partout les traces de la rivalité entre peuples voisins. La forteresse de Dinant a fait sans doute la prospérité, mais aussi le malheur de la ville qui fut détruite au 15e siècle par Charles le Téméraire, puis à nouveau par les Allemands en 1914. 614 civils furent fusillés. Aujourd’hui, la citadelle n’est plus qu’un but de promenade pour les touristes et tout près, l’abbaye de Leffe rappelle que l’on arrive au pays de la bière.
Voici la collégiale Notre-Dame avec son gros clocher bulbeux et ses tourelles. L’intérieur est presque vide mais comporte quelques statues et un reliquaire célèbre, celui du saint local, Perpète. Je n’ai jamais appris à regarder les reliquaires. … je préfère les statues éloquentes comme on en faisait au 18ème siècle. Un Français habitué à utiliser à perpète comme équivalent familier de à perpétuité a par ailleurs du mal à considérer avec sérieux un saint Perpète, mais la statue de celui-ci ne manque pas d’éloquence.
J’aime aussi la Vierge, une petite fille de rien, qui porte son enfant de bois comme une grosse poupée.
Collégiale de Dinant. Vierge à l’enfant
Sur le quai, le grand soleil de mai a fait sortir des promeneurs qui se réjouissent du soleil et s’attablent pour essayer les bières locales. Dans cette région, plus qu’en France me semble-t-il, les enseignes sont des jeux de mots.
Dinant. Un immeuble art-déco
Dinant célèbre partout monsieur Sax, un enfant du pays, avec un musée, avec des fontaines en forme de saxophones, partout sur les placettes.
Présence du monde
C’est le soir et nous voulons marcher un peu avant de dîner. Au-dessus du cimetière, un petit chemin passe au milieu des champs de blé qu’agite le vent léger du soir.
Dinant. Le Champ de blé
Un setter irlandais tout à sa joie court à notre rencontre avec derrière lui sa maitresse qui s’excuse, sans s’excuser de ne pas attacher son chien si heureux d’être libre, mais déjà le chien repart déçu qu’on ne lui manifeste pas davantage d’amitié.
Nous avions lu les brochures consacrées à Dinant : « Mes 8 idées de choses à faire à Dinant », « Citadelle, collégiale, maison de M. Sax, abbaye, balades sur la Meuse, rocher Bayard ». A côté de ces rendez-vous obligés, notre petite promenade a le charme des rencontres imprévues en apparence anodines, qui donnent le sentiment d’exister. Le plaisir de voir courir le chien dans le soleil, la fascination qui revient pourtant chaque année devant les blés agités par la brise étaient-ils dus à nos regards prêts à s’émerveiller. Il nous a tout à coup semblé que l’essence du voyage, le sentiment de notre présence au monde, c’était cet instant partagé à ce moment et à cet endroit.
Le pays de Bouillon les méandres de la Semois
Le lendemain, nous partons pour le pays de Bouillon et les méandres de la Semois (en France, on écrit Semoy). A vol d’oiseau, il y a 80 km de la source au confluent avec la Meuse, mais la Semoy met 210 kilomètres de méandres à parvenir à son terme.
Le tombeau du géant à Botassart est le point de vue le plus célèbre. Le méandre entoure une colline. La forêt est épaisse, colorant de verts tout le paysage et ne laissant que quelques clairières au bord de la Semoy.
Botassart. Le tombeau du géant
Sur mes fallacieux conseils, nous avons pris le chemin du haut qui va à travers la crête d’un promontoire au suivant. Mais ces points de vue sont mal dégagés.
– Ne t’approche pas de l’à pic, tu vois bien qu’il y a écrit « Danger » !
– Ce n’est pas dangereux. Ils ont même installé un banc pour qu’on puisse voir le méandre !
– Mais ils n’ont pas pensé à élaguer les arbres. On ne voit pas grand-chose.
– Si tu as le vertige repartons dans la forêt sombre avec ses hêtres énormes.
– Je ne veux plus marcher dans les bois, alors qu’il y a de l’eau vive en bas. Je ne veux plus m’engloutir dans ta forêt sombre dont je ne sais même plus si elle est belle au lieu de voir les méandres. Descendons au moulin, au bord de la Semois.
En bas, la lumière est filtrée par le feuillage et le léger bruit de l’eau mesure doucement le temps. Des kayaks descendent la rivière (les loueurs se chargeant de la remontée).
La Semoy. Kayaks et bernaches
Cependant le gué a l’air bien bas. Y aura-t-il de l’eau cet été, ou la la rivière finira-t-elle asséchée ?
La Semoy. Le gué du Moulin
Puis il faut attaquer la montée qui ramène sur le plateau, lever le nez dans les tournants vers les cimes des arbres pour enfin parvenir suants et assoiffés dans les hauteurs de Botassart.
Heureusement, la crête est très bien organisée pour séduire et occuper les touristes. Nous pouvons boire tout notre saoul, rêver de balades en calèche, de visite des fermes et de brasseries, d’appartements-hôtels de luxe. A Rochehaut, un observatoire permet de voir un nouveau méandre avec le minuscule village de Frahan au bas de la pente.
Frahan depuis Rochehaut
Notre troisième méandre est celui de Bouillon.
Godefroy de Bouillon, le chevalier
La petite ville est surtout célèbre à cause de Godefroy de Bouillon qui vendit son château à l’évêque de Liège pour pouvoir lever une armée et partir à la croisade. La vente était à reméré (du latin redimere, racheter, c’est-à-dire permettant de racheter le château), mais le duc mourut à Jérusalem en 1100. Godefroy est décrit comme un chevalier exemplaire : les brochures vantent sa force, sa vaillance, et son humilité qui lui fit refuser de devenir souverain du Royaume de Jérusalem là où Jésus-Christ avait été crucifié.
Tout l’éperon est occupé par le château pour l’essentiel remodelé par Vauban après les guerres de Louis XIV, ce qui fait une forteresse de 340 mètres. On se perd dans les couloirs humides, puits permettant d’accéder à l’eau potable, couloirs creusés pour pouvoir ravitailler la garnison, tour de guet, chambres de torture, prison…
Dans l’ancien arsenal du château, se tient une exposition admirablement didactique sur l’école médiévale et sur les techniques d’écriture et d’imprimerie.
Les châtiments corporels vont de soi. BNF
Chouettes, hiboux, vautour, aigle
La visite se termine par une démonstration de fauconnerie, dont je retiens la beauté stupéfiante d’un aigle pygargue.
L’appât du fauconnier fait revenir l’oiseau qui pourrait choisir de voler tout son saoul et j’en suis presque déçue.
Le palais ducal contient une intéressante collection de peintures de ceux qu’on appelle des peintres locaux. Voici donc Bouillon par Raty.
Albert Raty (1889-1970)
Une section est consacrée à l’imprimerie. Elle rappelle l’ordonnance de 1675 par laquelle les contes de Jean de La Fontaine dont la lecture « ne peut qu’inspirer le libertinage » ont été condamnés à la destruction. Cependant le comte de Bouillon redevenu propriétaire du château a été autorisé à en garder des exemplaires. Cette histoire me rappelle qu’une des nièces de Mancini, la toute jeune Marianne avait épousé Godefroy-Maurice de la Tour d’Auvergne, grand chambellan de France, neveu de Turenne, duc de Bouillon… et de Château-Thierry. La Fontaine était leur protégé pour ses charges dans les eaux et forêts. Il ne séduisit sûrement pas Marianne qui s’ennuyait à Château Thierry. La distance sociale était trop forte, mais il la désennuya et lui dédia Les Amours de Psyché. Le monde est petit.
Le plus inattendu pour moi est une vierge ouvrante. Quand elle fermée, c’est une vierge à l’enfant banale. Mais elle s’ouvre : on voit alors apparaître un ange sur chaque panneau latéral. Le milieu de celle de Bouillon a été effacé. Il contenait sans doute comme souvent une représentation de la Trinité logée dans le ventre de la Vierge, ce que l’église a jugé hérétique. Ces sculptures ont été officiellement interdites par le concile de Trente en 1545. Les vierges ouvrantes sont très rares..
La Vierge ouvrante de Bouillon
A deux heures, nous voulons déjeuner sur les quais de la Semoy. Les boissons viennent très vite, puis l’attente commence. Cette attente n’est pas désagréable. Les pédalos défilent avec leurs chargements d’amoureux ou de familles. Les boissons fraîches, l’ombre des parasols et la brise légère permettent de patienter. Chaque fois que la serveuse passe, nous croyons que c’est pour nous, mais elle apporte de nouvelles bières à des clients aussi débonnaires que nous le sommes.
– Quand même, nous vous avions prévenus que nous étions pressés et vous ne nous avez pas dit qu’il faudrait plus d’une heure pour avoir deux pizzas et deux salades.
– Nous sommes trois madame, un en cuisine, deux pour servir !
– Si peu pour cette grande terrasse !
Nous ne voulons pas retarder davantage la serveuse ou la mettre en porte-à-faux et nous ne saurons pas si les patrons rechignent à embaucher ou si comme en France, ils ne trouvent personne qui veuille ce travail fatigant et sans horaires. Nous voici gênés d’avoir manifesté de l’impatience et prêts à admettre le retard, la lenteur.
Les uns se disent qu’il va falloir sacrifier une dernière halte à Reims. Les autres protestent.
« A nos âges, il faut aller à Reims quand l’idée nous en vient sans nous dire qu’on pourra revenir »
C’est vrai. Bientôt, le temps ne se bornera pas à rider nos fronts
On les avait attendus pendant qu’ils se perdaient, rebroussaient chemin, repartaient sans trouver la route forestière de la reine Amélie. A la fin cependant, ils étaient parvenus au parking où ils avaient retrouvé leurs amis affamés et stoïques qui patientaient. Le sentier Denecourt n°2, point de départ de leur promenade, est situé tout près de la gare d’Avon, inaugurée en 1849. Il rappelle le temps où la forêt est devenue accessible aux Parisiens pourvu qu’ils puissent payer le prix du trajet, équivalent à un jour de salaire d’ouvrier. Pour ces premiers touristes, peintres, écrivains, bourgeois… Denecourt avait inventé des balisages bleus, marques d’orientation permettant d’explorer la forêt sans se perdre, il avait même fait ajouter par les carriers quelques défilés romantiques de son goût. (voir https://passagedutemps.com/2020/05/18/le-chemin-des-25-bosses-a-partir-du-cimetiere-du-vaudoue-fontainebleau/)
Principales curiosités du début du chemin Denecourt
L’air avait quelque chose de blême et d’humide comme en attente de la lourde averse qui allait déverser un flot d’eau pendant une demi-heure et cesserait tout à coup. Cette brume rappelait la lumière des pays asiatiques avant la mousson.
Au début du chemin, un merle, le seul de la promenade, chantait de tout son cœur. Ses trilles sonores les avaient accompagnés longtemps. Après dans la forêt, vide d’oiseaux, n’avaient plus retenti que des cris de promeneurs.
L’éponge ou le chaos
Ils étaient très vite parvenus à la roche éponge, longtemps une des curiosités célèbres de la forêt. Le calcaire mêlé au grès, plus sensible à l’érosion s’était dissout et avait laissé place à de petits cratères.
Rocher-éponge. Fragment
Les ignorants, moins férus d’énigmes géologiques peuvent préférer les amoncellements de grès, fissurés, cassés en deux par l’érosion, entassés au bord des sentiers.
Plus loin, Denecourt avait fait aménager ou restaurer des fontaines en recueillant grâce à des caniveaux les filets d’eau glissant sur les bancs de grès imperméables. Les charmes de la fontaine Désirée (du nom de la femme du conservateur forestier de Bois d’Hyver), ont été décrits dans des vers désuets par le chef du bureau des forêts en 1852 :
D’Henri quatre, charmants déserts, Du Druide, antique demeure, Chênes brisés, pins toujours verts, Roche qui baille ou bien qui pleure ! Si, par votre aspect enchanteur, Ma vue est encore attirée, L’objet qui charme seul mon cœur, C’est la Fontaine Désirée.
Le soir, voyageur égaré, Elle t’offre un paisible ombrage ; Dans le jour, au pâtre altéré, Elle procure un doux breuvage. Dans le pur cristal de son eau, Plus d’une nymphe s’est mirée, On grava son nom sur l’ormeau De la Fontaine Désirée.
On ne se risquerait plus à boire l’eau d’une couleur d’orange pourrie qui a remplacé « le doux breuvage » chanté par le poète.
Vient ensuite la tour Denecourt bâtie en 1851 à la gloire de celui que Théophile Gautier avait baptisé le Sylvain. D’en haut, on peut voir la forêt sur 360° .
Un décor pour film médiéval
Sous un abri des jeunes gens tournaient un film médiéval avec une princesse à longue chevelure et un guerrier à cotte de mailles, casque décoré de cornes de bovidé et… chaussures de marche à semelle de caoutchouc
La princesse… et le guerrier
La forêt où on s’égare
Après le carrefour de la butte à Geay, les marques bleues du sentier Denecourt n° 2 se mélangeaient avec les marques des sentiers transversaux, aussi croisait-on sans cesse des promeneurs perdus : une Allemande qui marchait d’un pas décidé sans parvenir à retrouver la tour Denecourt ; un couple qui courait, revenait sur ses pas, repartait ; une jeune femme qui baladait un dalmatien… Des passants se hélaient « Pouvez-vous me dire où je suis ? » et les réponses se révélaient fausses. Le petit groupe malgré la consultation de la carte et l’observation du ciel, partit dans la direction opposée au but de la promenade finit par renoncer et reprit le chemin de l’aller.
On ne pouvait que penser à Dante égaré dans un bois devenu symbolique, « la voie droite étant perdue ».
Petits trésors du chemin
Il suffit cependant d’être dans la bonne disposition d’esprit pour voir surgir des merveilles. Cet essaim d’abeilles installé au bord du chemin, brun gris, presque confondu avec les feuilles mortes. D’où viennent ces abeilles sauvages ? Est-ce qu’elles vivent dans le creux des chemins ? Est-ce qu’elles se sont égarées comme nous ?
Les Abeilles
Un buisson de genêts au tournant, papillons de lumière éclairant le chemin, insouciants de répandre tant de parfum et de beauté au milieu de la masse plus terne des buissons.
Les noms ont un extraordinaire pouvoir sur notre esprit. S’il n’y en a pas, les fleurs ne procurent guère qu’une impression globale de couleur, de parfum et de lumière. Le nom donne l’impression d’attraper quelque chose de la nature. C’est pourquoi, elle distribuait (au hasard de vagues souvenirs) des noms qui équivalaient à dire « j’ai déjà rencontré cette fleur. Je la connais » tandis que son compagnon cherchait dans les applications google et était satisfait lorsqu’il avait bien distingué la moutarde et la grande chélidoine.
La dernière auberge
Et le soir, une auberge accueille les marcheurs du dimanche et leur évite les embouteillages du retour. La dernière auberge de la forêt, La Croix d’Augas.
Impossible d’aller au jardin Albert Kahn sans s’intéresser à l’identité de son concepteur. On ramasse des renseignements sur internet. On invente un peu. Un homme réapparait. Sur l’unique photo qu’on trouve de lui, il est presque chauve, trapu. Il cligne des yeux en nous regardant.
Abraham Kahn naquit le 3 mars 1860 à Marmoutier, dans le Bas-Rhin. Son père exerçait le métier de marchand de bestiaux comme faisaient beaucoup de juifs dans l’Est. Sa mère décéda alors qu’il n’avait que dix ans. Après la défaite de 1870, l’Alsace-Moselle fut annexée par l’Allemagne Afin d’éviter de prendre la nationalité allemande, la famille déménagea dans la Meuse. A 16 ans, Abraham Kahn partit pour Paris ; il changea son prénom pour celui d’Albert.
Les actions philanthropiques d’un des hommes les plus riches de France
Il prit d’abord un petit emploi dans un magasin de confection de vêtements, puis entra comme commis à la banque de lointains cousins doués pour les affaires, les frères Charles et Edmond Goudchaux. Grâce à sa perspicacité et à son énergie il accéda rapidement au poste de fondé de pouvoir. L’occasion, le hasard, l’audace qui pousse à profiter des occasions, le servirent. En 1893, il devint riche en spéculant sur les mines d’or et de diamants d’Afrique du Sud. Parallèlement, il plaça de l’argent dans des projets industriels et des emprunts japonais et sud-américains. En 1892, il s’associa aux Goudchaux, puis monta sa propre banque en 1898. Il avait 38 ans.
La nécessité de gagner sa vie l’avait privé d’études. Cette blessure le poussa à chercher un répétiteur qui puisse l’aider : il devint en 1879 le premier élève d’Henri Bergson, fraîchement entré à l’École normale supérieure, passa le baccalauréat de lettres, puis de sciences, obtint une licence de droit. Les deux jeunes gens se lièrent d’amitié. Plus tard, Albert Kahn s’honorera aussi de compter Rabindranath Tagore parmi ses proches. Leur humanisme rejoignait et éclairait le sien.
Il trouva ce qui pouvait donner un sens à sa vie en encourageant un réseau d’élites éclairées à œuvrer pour le rapprochement des peuples. Dès l’année 1898 où il fonda sa banque, ce furent les « Bourses de Voyages Autour du Monde », données à l’Université de Paris pour permettre à de jeunes agrégés de réaliser un voyage de quinze mois dans un pays étranger… « Ne vous noyez pas dans les livres, disait-il. Prenez un paquet de cigarettes et partez… ». En retour, on demandait aux boursiers un rapport sur leur expérience :
aussi n’ai-je pas eu pour objet de rendre service à ces jeunes gens personnellement (…) je voudrais plutôt qu’ils se sentent investis d’une mission patriotique et humanitaire (Les boursiers de l’Université de Paris,p. ll, 1904).
L’ancêtre des bourses Erasmus en quelque sorte, mais un système précurseur élitiste de luxe, car les boursiers désignés touchaient chaque mois l’équivalent du salaire d’un professeur en fin de carrière ! A partir de 1905, Albert Kahn ouvrit ces bourses aux femmes agrégées à condition qu’elles voyagent à deux dans des pays limités à l’Europe et aux États-Unis. Sur cette lancée, il créa la Société Autour du Monde en 1906, afin de favoriser les échanges entre les anciens boursiers et l’élite internationale. Evoluant peu à peu du nationalisme des débuts à une vision soucieuse de défendre l’unicité et la diversité de l’expérience humaine, il ouvrit les bourses Kahn aux Japonais (1907), puis aux Allemands (1908), aux Britanniques (1910), aux Américains (1911) et aux Russes (1913). Ils seront 76 boursiers étrangers à bénéficier de ce dispositif. En 1916, il fonde le Comité national d’études sociales et politiques, où des intellectuels sont chargés d’éclairer les autorités par des travaux d’analyse, puis un premier centre de documentation sociale à l’Ecole Normale Supérieure en 1920. En 1918, il publie un recueil d’aphorismes en faveur de la prévention des conflits, intitulé Des droits et devoirs des gouvernements…
Par ailleurs, il se préoccupe d’assistance aux populations civiles victimes de la guerre avec la création du Comité du secours national (1914) qui servira des millions de repas.
En 1908-1909, Albert Kahn, son chargé d’affaires Maurice Lévy et son jeune chauffeur Albert Dutertre (à qui il avait fait donner des cours de photographie), avaient embarqué à bord du paquebot Amerika pour un tour du monde qui allait durer un an et demi. Albert Kahn se passionne pour les images… À son retour il lance à partir de 1909 un projet d’inventaire visuel du monde, les Archives de la planète.
Une douzaine d’opérateurs, envoyés dans plus d’une cinquantaine de pays en ramènent 72 000 plaques autochromes qui permettent la photographie couleur, 180 000 mètres de pellicules cinéma et 6 000 plaques stéréoscopiques noir et blanc.
Stéphane Passet. Thessalonique, Camp de réfugiés de Strumica (1913) Musée Albert Kahn (A 3844)
Il y a une contradiction angoissante entre le métier d’Albert Kahn et ses choix de mécène. Sa fortune vient des rapports sociaux d’exploitation qu’il a aidé à se développer à l’échelle mondiale ; les archives documentent le monde au moment où ce même capitalisme le voue à la disparition.
Et ses croyances en une conversion du monde à la paix et à la coopération paraissaient naïves alors que le 20e siècle s’enfonçait dans des crises de plus en plus violentes, mais n’avait-il pas raison de protester par avance :
Les générations futures se demanderont avec stupéfaction comment une catastrophe comme celle d’aujourd’hui a pu se produire, englobant toutes les nations. Comment une grande portion de la richesse de la Terre a pu être anéantie….
Dans le temps de sa vie où il pouvait tout acheter, Albert Kahn avait rêvé d’un jardin représentant les paysages du monde. Il avait acquis peu à peu quelques hectares à Boulogne. Les travaux commencèrent en 1895 sous la direction de Louis Picart.
Né en Alsace, Albert Kahn voulut recréer une forêt lorraine d’épicéas et de sapins et la parsema de blocs de granit rapportés par train ; il eut aussi son bois alsacien, des pins au milieu de blocs de grès (forêt vosgienne).
Il fit installer une forêt bleue avec son marais, ses cèdres de l’atlas et ses épicéas du Colorado.
Il lui fallut son jardin anglais qui s’achevait en prairie (la prairie qui en était parsemée nous a obligés à chercher sur internet le nom de la fritillaire pintade. Un chef jardinier ne suffisait pas. Il confia à Henri et Achille Duchêne le soin d’ajouter un jardin français qu’il disposa en face d’une serre spectaculaire qui est aujourd’hui, en trop mauvais état pour abriter des collections
Fritillaire pintade, 480px-Fritillaria_meleagris_LJ_barje2.Flora IncognitaLe jardin à la française devant la serre
Le souhait de Kahn de n’avoir des fleurs que d’une seule couleur autour du carré vert de la pelouse est toujours respecté. En 2023, les quatre parterres sont orange.
Précédé par une roseraie qui fleurira plus tard, le verger se réveille doucement ; même si je préfère des pommiers et des poiriers plus exubérants, j’admets que la taille géométrique est remarquable.
Après le jardin français, le jardin japonais offre les charmes de l’asymétrie. De l’évocation voulue par Albert Kahn, il reste seulement quelques vestiges dont un pavillon de thé (où sont organisées des cérémonies du thé) et des ponts de bois. Le jardin a été recomposé en 1990 par le japonais Fumiaki Takano qui a voulu symboliser la vie d’Albert Kahn : sa naissance est évoquée par un cône de galets. Son enfance difficile représentée par un cours d’eau tumultueux. Sa période de réussite représentée par un large étang principal où des carpes se prélassent.
Le royaume des carpes au pied d’une butte couverte de rhododendrons et d’azalées
Des blocs de schiste rose en vrac sont une allégorie du krach de 1929 qui brisa la fortune de Kahn et sa mort est représentée par une spirale dans laquelle l’eau s’engouffre. Le long du pont rouge de Nikko, des murailles faites de cailloux empilés figurent les Archives de la planète.
Nous visitons le parc un jour où le ciel est blanc comme c’est souvent le cas en Asie. Ce ciel, ces feuilles qui luisent doucement parce qu’il a plu la veille vont particulièrement bien au jardin japonais. L’averse a défleuri les camélias et répandu leurs pétales sur le sol et cela fait, je crois, partie de la beauté du jardin.
La fin d’Albert Kahn et la naissance du musée
Le Département de la Seine a acquis en 1936 la propriété et les collections d’images d’Albert Kahn. Le domaine et les collections photographiques sont ensuite passés au département des Hauts-de-Seine. Dans les années 1980, un musée est créé afin d’étudier et de conserver les collections.
En 1936, bien que ruiné, Albert Kahn avait été autorisé à demeurer dans sa grande maison du fond du jardin, quasiment vidée par les huissiers.
Était-il effondré de voir une deuxième guerre atroce se profiler, alors qu’il avait tant lutté pour la paix ? Était-il angoissé pour lui-même ou se croyait-il protégé par la générosité dont il avait fait preuve toute sa vie ? Il venait de se faire recenser comme Juif, obéissant au décret d’octobre 1940. Du moins, il mourut libre le 14 novembre 1940. J’aime à l’imaginer un peu consolé par le jardin qui défait arbres et plantes en automne pour mieux préparer la renaissance du printemps. Peut-être était-il trop diminué pour réaliser le sort qui l’attendait. A sa mort, redevenu un Juif pour le gouvernement de Vichy, il fut jeté à la fosse commune.
Clet-Bonnet, Nathalie , 1995, « Les bourses Autour du Monde. La fondation française (1898-1930) », dans Jeanne Beausoleil et Pascal Ory (dir.), Albert Kahn (1860-1940). Réalités d’une utopie, Boulogne, Musée Albert-Kahn, 1995, p. 137-152.
Tronchet Guillaume, Les bourses de voyage ”Autour du Monde” de la Fondation Albert Kahn (1898-1930) : les débuts de l’internationalisation universitaire » dans Christophe Charle, Laurent Jeanpierre. La vie intellectuelle en France Des lendemains de la Révolution à 1914, Seuil, pp.618-620, 2016, 9782021332742. ffhalshs-01366522f
Musée gratuit de la Ville de Paris. Café-restaurant au 1er. 18 rue Antoine Bourdelle (métro Montparnasse)
Je me souviens mal du musée d’avant la restauration. Il me semble qu’il n’a pas été modifié de fond en comble. D’ailleurs, les notices expliquent qu’il s’agissait surtout de consolider le bâtiment du 19e siècle et de le protéger de l’humidité. Pourtant, tout semble s’être éclairé. On arrive dans un atelier, îlot préservé du Montparnasse des années 30, près des emplacements où Rodin, Dalou, Carrière travaillaient.
Bourdelle. La leçon de l’antique
Ce qui m’étonne le plus dans les sculptures de Bourdelle, c’est la constance des thèmes. A côté des bustes de célébrités, des allégories monumentales pour esplanades, qui ne me plaisent qu’à moitié, à côté du cavalier de bonze, morceau de bravoure attendu de la part d’un grand sculpteur, il y a des œuvres dont les thèmes sont empruntés à la mythologie grecque sur lesquelles Bourdelle est revenu toute sa vie, variant les matériaux, les dimensions, stylisant quelques traits afin d’accentuer la structure des formes.
La Force, l’Eloquence, la Victoire et la Liberté. Musée Bourdelle. Photo Martine HalimiDétail de la statue colossale du général argentin Carlos Alvear, acteur de l’indépendance de l’Argentine
Il a donné un corps à des centaures, des nymphes…
Baigneuse au jardin
Son Héraklès archer, les jambes écartelées au-dessus du vide, le buste tendu, a acquis peu à peu son visage archaïque, aminci, aux yeux en amande, au nez dans le prolongement du front, accordé au mouvement du corps. Les écoliers de France dans les années 60 se servaient encore de cahiers ornés d’une gravure représentant cet Herakles inscrite pour toujours dans leur mémoire.
Herakles. salle des plâtresHerakles au visage en arrêtes, yeux en amandes, bouche en forme de flècheHéraklès dont le monstrueux pied d’appui n’exprime plus que la force
Ainsi sa Pénélope, dont nous avons souvent vu une copie de loin en contrebas du Ministère des Finances presque à hauteur du pont, ici placée au milieu de la salle des plâtres. Elle a, raconte la notice, le visage de la première épouse Stéphanie Ven Parys et le corps de la seconde, son élève Cléopâtre Sevastos, avec son déhanchement antique et le plissé de sa robe si semblable aux cannelures des colonnes de Grèce.
Pénélope. Bronze. Photo JM BrancaA l’atelier. Cléopâtre Stevanos
J’ai vu trop vite la section qui explique la préparation des bronzes depuis le modelage jusqu’à la coulée finale. Je voulais profiter du jardin des statues car le musée prête des sièges aux visiteurs qui veulent s’y installer pour dessiner ou tout simplement prendre le frais sous les lilas.
Musée Bourdelle : dessiner au jardin
Philippe Cognée et la crise de l’art
Nous sommes allés voir l’exposition Philippe Cognée D’après la peinture. Bien qu’il déclare dialoguer avec l’œuvre de Bourdelle, son travail me paraît très éloigné de l’équilibre entre classicisme et modernisme que ce dernier recherchait. L’exposition commence par des images du monde réel, du moins à le regarder de loin. Le supermarché Leclerc est hyperréaliste et pourtant flou parce que le peintre a recouvert le tableau achevé d’une cire recouverte d’un film en plastique. Fondue au contact d’un fer à repasser, une fois le film arraché, la cire vient faire trembler la peinture. Les contours sont moins nets, les pigments se mélangent et laissent apparaître une image vibrante.
Philippe Cognée. Supermarché
J’ai été fascinée par ses tableaux de fleurs. Le cadrage, la disposition sur des fonds sombres uniformes et surtout le changement d’échelle ajoute de l’intensité à la représentation et apparentent pivoines et amaryllis aux personnages de Bacon.
C’est une harmonie de blanc nacré pour les amaryllis. Philippe Cognée évoque dans la notice, les danseuses Loïe Fuller et Isadora Duncan, cachées dans le tourbillon de leurs voiles, agitées par une musique silencieuse. Les pétales de l’amaryllis déploient leurs arabesques dans un dernier élan avant la pesanteur de la mort.
Philippe Cognée. Amaryllis blancs. Photo JM Branca
Les pivoines sont plus angoissantes. Les pétales n’ont plus la force de l’élan. Leurs grenats, leurs violets évoquent des chairs sanglantes au bord de la décomposition. Plus encore que les blancs amaryllis, les pivoines sont des vanités qui donnent à voir la vie juste au bord de la mort.
Philippe Cognée. Les pivoinesUne pivoine. détail
J’ai vu sans trop m’y attarder le catalogue de Bâle. Pendant des années, Philippe Cognée a déchiré des pages significatives du catalogue de la grande foire de Bâle pour les repeindre » : 1100 « repeintures », entre copie et recouvrement, sont exposées. Le peintre donne ainsi à voir son affrontement avec ses contemporains. Je dis affrontement, mais il faudrait plutôt dire emprise selon l’intitulé de l’exposition : « La peinture d’après ».
Philippe Cognée. Catalogue de Bâle. Photo M. Halimi
Le catalogue s’adresse aussi à nous qui consommons de la peinture. D’abord on s’amuse à identifier les peintres, Picasso, Giacometti, Rothko, Bazaine ( ?)… Pour la plupart des œuvres, on ne peut pas. Alors quoi ? La peinture est-elle menacée par une sorte d’obsolescence programmée comme les objets du supermarché ? Peut-on parler encore des trésors de l’art alors qu’un nouveau style apparaît chaque année, qui efface le précédent ? L’abus d’art ne mène-t-il pas à l’anéantissement de l’art ?
Le propos de Philippe Cognée est sévère. De la trivialité du supermarché à l’accumulation commerciale d’une société d’images, à ces fleurs épuisées au bord de la mort, il nous parle d’une société en voie de désagrégation.
Le hasard des réservations a fait que nous avons vu successivement Les Puritains de Bellini au Théâtre des Champs-Elysées, puis Nixon in China à la Bastille.
On ne peut pas assister à des spectacles plus contrastés.
Les Puritains au Théâtre des Champs-Elysées
Verrière-plafond-lustre du Théâtre des Champs-Elysées
Le livret des Puritains de Calo Pepoli est indigent :
Elvira est la fille d’un partisan de Cromwell. Elle va cependant épouser son amoureux Lord Arthur Talbot, un partisan des Stuart, grâce à l’intervention de George Valton, frère de son père.
L’amoureux éconduit, le jaloux Riccardo, déclare qu’il ne pourra assister au mariage car il doit convoyer une prisonnière d’État. En échangeant quelques mots avec cette dernière, Arturo comprend qu’il s’agit d’ Henriette d’Angleterre (Enrichetta), destinée à être décapitée sur ordre de Cromwell. Elvira, par jeu, a posé son voile de mariée sur le front d’Enrichetta, Arturo décide soudain de faire évader la reine dissimulée sous le voile de sa fiancée. Riccardo reconnaît sa prisonnière malgré son déguisement. Comprenant le parti qu’il peut tirer de la situation pour épouser Elvira, il laisse Arturo s’enfuir avec sa prisonnière. Le chœur des Puritains maudit la trahison d’Arturo et Elvira perd la raison persuadée d’être abandonnée.
La voici délirante, convaincue d’être attendue à l’église par son bien-aimé (Quella voce sua soave … Vien diletto in ciel). Telle une Ophélie italienne, elle court les bois en chantant un vieil air qu’elle partageait avec Arturo, Cinta di fiori. Celui-ci, qui a échappé à ses poursuivants, lui répond soudain. A peine réunis et à peine Elvira a-t-elle retrouvé la raison, qu’ils sont surpris par des soldats. Il ne leur reste qu’à mourir ensemble (Alto là ! Fedel drapello !). Soudain, des trompettes résonnent pour annoncer une fin encore plus invraisemblable : les Stuarts ont été vaincus et Cromwell a prononcé une amnistie afin de rassembler les deux factions ce qui permet à Arturo et Elvira de se marier sans délai.
Elvira est une version « modérée » de toute une série d’héroïnes écrasées par la société qui contrarie leurs amours. Ses proches et les Puritains admirent de façon obsessionnelle sa pureté (comprendre qu’elle est vierge et fidèle), pureté qu’incarne son soprano stratosphérique qui s’arrête juste avant que la note se change en cri de souffrance. Si son mariage échoue, cette chaste jeune fille n’a d’autre choix que la folie ou la mort, seules issues envisageables pour échapper à l’enfermement familial et clanique.
De mise en scène, il n’était pas question au Théâtre des Champs Elysées qui donnait l’opéra en version concert. Il ne restait que le chant, mais nous sommes chez Bellini. Stendhal (qui n’appréciait qu’à moitié Bellini) évoquant des compositeurs du 18e siècle comme Cimarosa, écrivait que certains compositeurs « inventaient en mélodie » ([1829, 1997], 502) : Les Puritains sont inventés en mélodies. L’œuvre est une succession d’airs magnifiques, le plus souvent mélancoliques, avec des phrases qui s’étirent, qui s’étirent indéfiniment. J’ai grandi avec La Callas qui me mettait les larmes aux yeux en chantant Rendetemi la speme (« Rendez-moi l’espoir ») comme une invitation personnelle à trouver une dernière jouissance dans un chant éperdu.
Jessica Pratt chante avec moins d’intensité, cependant son agilité vocale exceptionnelle fait merveille dans cette musique qui trouve son chemin entre illusion et égarement. Elle est si sûre d’elle, que je n’ai pas ressenti l’angoisse qui accompagne souvent l’écoute de ces airs sidérants où les sopranos risquent de rater la note suraiguë de leur vocalise.
Nixon on China
Depuis l’opéra : l’ange de la Bastille reflété dans les fenêtres d’un immeuble
Nixon in China, c’est tout l’inverse. La musique répétitive de John Adam n’est pas mal du tout et Gustavo Dudamel dirige impeccablement une partition aux rythmes périlleux, mais j’aurais du mal à l’écouter sans l’appui des paroles et de la mise en scène. Le livret politique et psychologique d’Alice Goodman est intelligent, ironique sans être manichéen ; la mise en scène de Valentina Carraso, un régal.
En 1971, la Chine invite Nixon pour rompre son isolement. L’équipe de ping-pong américaine avait amorcé ce rapprochement en faisant une tournée en Chine un peu auparavant (et perdu son match 13/0 ce qui est rappelé dans l’opéra). C’est pourquoi le prologue montre une partie au ralenti avec deux pongiste un bleu pour les Etats-Unis, un rouge pour la Chine.
Une des parties de ping-pong qui rythment la visite du président des Etats-Unis
Nixon (Thomas Hampton), sa femme, (Renée Fleming), et Kissinger atterrissent dans un grand avion-aigle et sont accueillis par les dirigeants dans un salon-bibliothèque où les livres ne sont que des trompe-l’œil. Les vrais livres sont au niveau inférieur, invisibles pour les invités. Ils servent en fait de combustible pour chauffer la résidence. Pendant que Mao cherche à discuter philosophie avec Kissinger, un intellectuel est battu dans ce sous-sol.
Pat Nixon visite une fabrique d’éléphants en verre, elle rencontre les gens dans une ferme de cochons, une école. La mise en scène qui utilise des figurines de carton avertit que tout ceci est un simulacre… Pat chante son émerveillement d’être en Chine et rêve d’un avenir pacifique « This is phophetic ». C’est un air magnifique que Renée Fleming chante avec simplicité et avec une émotion communicative ! Elle se promène dans un parc suivie par l’affectueux dragon rouge de l’Opéra de Pékin. La femme de Mao, Jiang Qing, offre alors une représentation de son opéra révolutionnaire que Pat Nixon trouve atroce. Jian Quing remet les choses à leur place à coups d’aigus tranchants. La vérité, c’est l’affrontement brutal entre les deux peuples.
Une ferme modèle avec ses cochons de carton. La visite n’est qu’une mise en scène
La dernière partie s’ouvre sur le témoignage d’un professeur du conservatoire de musique de Pékin, torturé et emprisonné pendant la Révolution culturelle. Les Américains sont pour leur part représentés par des images des bombardements du Viet Nam, ce qui relativise évidemment la comédie du rapprochement que chaque dirigeant jouait au premier acte.
Les tables de ping-pong sont renversées. Les couples présidentiels ne dialoguent plus. Chacun des vieux dirigeants regrette sa jeunesse auprès de sa femme. Mao, soudain vêtu d’une chemise hawaïenne, rêve de pêcher des petits poissons dans une rivière du Hunan. Nixon, réconforté par sa femme, se souvient d’avoir toute une nuit attendu la mort lors des bombardements japonais. Ce sont des gens normaux, faillibles et pourtant ils ont changé l’histoire.
Il n’y a que le sage Chou-en-Laï (Xiaomeng Zhang) pour se demander à la fin « De tout ce que nous avons fait, qu’y a-t-il eu de bien ? »
Photo Télérama. Le départ des Américains
J’ai donc vu mon premier opéra contemporain politique.