Les hommes qui tirent la langue. Cinq mascarons parisiens

Peu à peu les Parisiens partent, soulagés pour un moment que le Front national ne soit pas (encore ?) aux affaires. Les jeunes gens qui rêvaient de ressusciter 1936 ont disparu (A chaque époque les Français vont chercher une référence ancienne à leur envie de changement. En 1789, les discours des Romains ont fourni le modèle historique… La Commune en appelait à 1789,  les années 2000 ont essayé de ressusciter le programme de la Résistance, Mélenchon a fait une belle OPA sur 1936 avec ce nom de Nouveau Front populaire, mais le goût de la commémoration résiste mal aux vacances. Les étudiants se sont dispersés en attendant la rentrée).

Il n’y a que les monuments qui subsistent au centre de la ville de pierre voulue par Haussmann.

Quand j’ai commencé ce blog il y a bientôt dix ans, j’ai bien aimé flâner le long des rues en levant les yeux et découvrir les mascarons, étonnée par l’engouement des architectes pour ces têtes sans corps(https://passagedutemps.com/2016/02/28/les-immeubles-de-la-fin-du-19eme-siecle-atlantes-mascarons-et-fleurs-des-champs/). En ce moment je collectionne ceux qui tirent la langue.



En architecture, un mascaron ou masque (de l’italien mascherone dérivé augmentatif de maschera, masque), est un ornement que l’on trouve souvent apposé sur la clé de voûte (ou le linteau) d’une fenêtre ou d’une porte. On les trouve aussi sur des piliers, comme les mascarons du Pont-Neuf  et sur les fontaines: comme ceux que Rodin a sculptés pour le parc de Sceaux.

Parc de Sceaux : deux mascarons d’Auguste Rodin

Pendant l’Antiquité, la fonction du mascaron était d’empêcher les mauvais esprits de pénétrer dans la demeure grâce à des figures grimaçantes. Quand les Français empruntent la chose et le terme à l’italien, le mascaron n’a plus qu’une fonction ornementale, même si la tradition du grotesque perdure.

 Certains propriétaires se sont cependant commandé un visage orné de lauriers à la hauteur de leur importance.

Une tête noble. Boulevard Raspail

D’autres ont voulu un portrait idéalisé de la personne qu’ils voulaient honorer :

Hôtel de Beauvais. Un mascaron représentant la reine Anne d’Autriche

Cependant le mascaron, conformément à son origine est souvent difforme, grimaçant. Victor Hugo décrivait ceux du pont-Neuf comme des : « cauchemars pétrifiés sous la main de Germain Pilon » (Hugo, Notre-Dame de Paris,1832).

Rien d’étonnant donc à voir des mascarons tirer la langue. J’en ai photographié quatre. Il y en a sûrement d’autres.

Ceux de la rue de Madrid et de la rue Joseph Bara ont de petites oreilles de satyre : tirer la langue est sans doute pour eux une invite sexuelle.

Mascaron du 5 rue Joseph Bara

Mascaron du 27 rue de Madrid

Le sculpteur de la rue du Rendez-vous est moins habile peut-être, mais cela rend le personnage encore plus frappant : sa bouche grande ouverte laisse sortir une grosse langue qui descend jusqu’à son cou au risque de le faire vomir. L’effort lui donne un air anxieux qui rend bien énigmatique le sens de la scène.

Au fait, je n’ai pas rencontré de femme qui tirait la langue !

L’image de celui qui tire la langue n’est pas figée. Rue des Jeûneurs, c’est un petit jeune homme joufflu au visage encadré de jolies boucles. A quoi, à qui peut-il donc tirer la langue ? Peut-être à une sorte de Célimène qui ne voulait pas de lui ? Le geste de séduction s’est transformé en mépris.

11 rue des Jeûneurs

Et j’oubliais le satyre du Pont Neuf qui invite les passantes à jouer avec lui.

En voici cinq pour le moment et je vais quitter Paris pour un moment. Merci à ceux qui en trouveront d’autres !

Deux références :

https://lindependantducoeurdeparis.blogspot.com/2020/07/mmclvii-un-mascaron-assez-facetieux-au.html

https://passagedutemps.com/2016/02/28/les-immeubles-de-la-fin-du-19eme-siecle-atlantes-mascarons-et-fleurs-des-champs/).

La fontaine des Innocents. Exposition au musée Carnavalet

Dernière semaine de juin.

En juin, nous avions l’habitude de déambuler dans Paris, mais cette année une sorte de brume jaune stagne sur la ville jusqu’à l’arrivée de nuages venus de l’Ouest qui se déversent en brusques ondées.

Il fait frais. Les fleurs des parcs sont abimées et même le parfum des seringuas est détrempé. Et puis, les touristes commencent à arriver et leur affluence rend certaines rues presque impraticables. L’autre jour, en sortant du musée Carnavalet avec des amis, nous sommes allés rue des Rosiers pour boire un thé au célèbre Loir dans la théière. C’est un salon de thé délicieux qui fait qu’on s’accommode de la rue surencombrée où la foule piétine d’une boutique de vêtements à un restaurant. (Je me demande vraiment ce qui pousse tant de touristes à arpenter la rue des Rosiers : sûrement pas la nostalgie, car depuis longtemps, les vieux ashkénazes en sont partis et ont laissé la place aux séfarades plus démonstratifs qui se livrent à une concurrence effrénée pour vendre leurs falafels. Le Loir dans la Théière n’en est pas moins un endroit charmant meublé de sièges qui viennent des puces, décoré de vieilles affiches et qui sert d’énormes tartes au citron meringuées (plus copieuses que raffinées). Seulement, pauvres naïfs que nous étions ! Une longue file d’attente s’était formée sur le trottoir. Les gens patientaient car c’est devenu très chic de faire la queue. cela montre que l’endroit où vous allez est à la mode.

Plus que 8 jours avant les élections. Tout le monde attend. Les Français attendent. On a beau leur parler des sondages qui placent tous le RN en tête, ils attendent pour se réjouir ou pour s’effrayer, à moitié incrédules, à moitié consternés. Quelques jeunes gens défilent contre le fascisme, pour la défense des droits des minorités, mais souvent leurs objectifs paraissent flous (il y avait plus de drapeaux palestiniens que de drapeaux français dans la manifestation « contre le RN » du samedi 15 juin). Les cortèges sont réduits… A qui s’adressent les états-majors des partis qui mettent en garde contre le risque d’une conflictualisation permanente, soit pour menacer l’adversaire, soit pour accuser Macron d’avoir contribué à fracturer la société ? La plupart des Parisiens sont ailleurs.

La fête de la musique m’a parue morose. De rares cafés avaient invité des musiciens de pop… En face de l’hôpital Saint-Antoine un groupe de gospel chantait « Hallelujah » sans attirer grand monde. Quant à la musique que j’écoute d’habitude, il y a longtemps qu’elle a disparu des rues. Désuète même à Paris qui s’est débarrassé de ses couches populaires à coup d’avenues haussmanniennes et de rénovations pittoresques. A l’angle de notre rue, le café rassemblait des gens heureux que la pluie ait cessé (« Vive l’éclaircie et on ne parle pas politique » a crié un jeune homme au moment où je suis passée).

Une nymphe de Goujon, icone de mode

Le musée Carnavalet a organisé une exposition très complète sur la fontaine des Innocents et l’œuvre de Jean Goujon (1510–1567). Elle donne à voir l’histoire tourmentée du monument, elle célèbre plus largement l’œuvre de Jean Goujon, sculpteur majeur de la Renaissance, et raconte la longue histoire de l’invention d’une icône, une nymphe joliment déhanchée devenue un thème que chaque époque reprend jusqu’à la publicité.

Au 13e siècle à l’angle des rues Saint-Denis et aux Fers, non loin du marché principal de la ville, il y avait une fontaine.

En 1549, on demanda au sculpteur Jean Goujon de reprendre la vieille fontaine afin d’embellir le chemin que le roi Henri II devait suivre pour « entrer » à Paris. Ces entrées royales étaient un grand moment d’affirmation du pouvoir. Les autorités de la ville organisaient des parades inconcevables aujourd’hui : elles faisaient dresser des arcs de triomphe, défiler des chars tirés par des éléphants. Des chevaux déguisés en licornes paradaient et les plus beaux jeunes gens de la ville faisaient de la figuration. Un ouvrage orné de grandes planches a conservé le souvenir de l’évènement de 1549.

On dressait des arcs de triomphe…

Il évoque  la fontaine :

La nouvelle fontaine étant adossée au cimetière des saints Innocents et à une habitation n’avait que deux côtés ; une loggia permettait au public de dominer la rue et d’observer Henri II faisant sa première entrée.

Henri II lors de sa première entrée comme roi à Paris

Chaque arcade était entourée de nymphes sculptées par Jean Goujon.

Au XVIIIe siècle, les morts entassés dans le cimetière des Innocents posaient des problèmes d’hygiène tels que  les urbanistes décidèrent de fermer le cimetière et de transférer les ossements dans les grandes fosses des Catacombes. La fontaine risquait de disparaître avec les morts, mais finalement dans l’espace ainsi dégagé, on installa un marché au centre duquel on déplaça la fontaine remaniée : disposée au milieu de la place, elle devait avoir quatre face et trois nymphes supplémentaires, ce dont se chargea le sculpteur Pajou (1730–1809).

On peut préférer regarder l’œuvre de Jean Goujon dans son lieu. La fontaine est devenue inséparable de la place, des jeunes gens qui se reposent sur les marches avec ou sans guitare, planche de skate, cannettes de bière. Les ombres des arbres font des taches mouvantes sur le sol. On est bien Cependant grâce à l’exposition on voit les nymphes de près et à hauteur de regard.   Isolées du bâtiment, elles ont perdu leur aspect ornemental de bas-reliefs pris dans une colonne dont elles font partie pour devenir des chefs d’œuvres du musée.

Jean Goujon. Nymphe à l’urne

Goujon a inventé le déhanché gracieux des cinq nymphes verticales, la fluidité des plis des tuniques qui symbolise l’écoulement de l’eau. Le ciseau de Pajou creuse les plis, alourdit les dimensions du corps qui ne s’étire plus en longueur.

La nymphe est réinterprétée dans d’autres matériaux. La voici en céramique émaillée,

Plus tard, Ingres estompe les contours, inverse la pose… puis la photo de mode s’empare du motif.

Ingres, La Source
Vanessa Paradis. Publicité de Goude pour Chanel

Les bas-reliefs horizontaux

Trois bas-reliefs de Goujon situés dans la partie basse de la fontaine ont été envoyés au Louvre vers 1810. L’écoulement des eaux les endommageait. Ils sont prêtés au musée Carnavalet pour l’exposition.

Jean Goujon y célébrait une nouvelle forme de beauté féminine avec l’arabesque du corps orientée vers la pointe des pieds et de la main cambrée, qu’entourent les lignes serpentines de la chevelure, et les plis des habits.

Jean Goujon. Bas-relief de la fontaine des Innocents

Ces nymphes ressemblent au bas-relief sacré de l’ensevelissement du Christ. Les femmes sont charmantes même dans la douleur, les coiffures forment des entrelacs compliqués (la Madeleine)

 

Jean Goujon, un huguenot qui a peut-être été massacré lors de la Saint Barthelemy convient bien à notre temps inquiet, lui qui poursuivait l’image d’une beauté sensible, « renaissante » dans un siècle de violences religieuses.

Bibliographie

C’est l’ordre qui a este tenu a la nouvelle et joyeuse entrée, que treshault, tresexcellent, & trespuissant Prince, le Roy treschrestien Henry deuzieme de ce nom à faicte en sa bonne ville & cite de Paris, capitale de son royaume, le sezieme jour de juin M. D. XLIX. 1549

Exposition du 24.04.2024 au 25.08.2024, Ouverture du mardi au dimanche de 10h à 18h. Juliette Tanré-Szewczyk,  Sophie Picot-Bocquillon.

Pereire – Wagram. Derrière les façades

Longtemps, j’ai traversé le quartier Pereire Wagram sans le voir. Le quartier était bien trop solennel à mon goût, trop éloigné des commerces, des cinémas, des petits restos de la rive gauche. Les rues n’avaient qu’une fonction pratique : me conduire chez nos amis. J’ai changé. J’admire les formes biscornues des angles des immeubles sur les grands axes…

Angle du 134 rue de Courcelles et de Wagram

Je m’attarde devant les décors végétaux ou devant les allégories des sculpteurs soucieux de célébrer la morale familiale, ou la beauté des femmes.

Fronton aux branches de marronniers. Rue Théodore de Banville
Rue des Renaudes

J’ai aussi la nostalgie des vies qui s’y sont déroulées et que mes amis me racontaient quand j’avais vingt ans. Je respire dans les rues les récits d’un passé qui chaque jour s’oublie davantage.  Je pense « Voilà ce qui s’est passé  derrière cette façade en pierres de taille si  sérieuse ».

Il était arrivé du Mexique sous le Second Empire quand les richissimes sud-américains étaient fous de Paris. Et bien sûr il avait de l’argent à investir ! La gare de Pereire-Levallois (anciennement Courcelles-Levallois) créée par les frères Pereire avait donné un élan à tous les alentours en permettant de faire circuler des hommes et des marchandises.

Gare Pereire Levallois

Il avait acheté sur plan un bout de rue et fait bâtir de grands immeubles bourgeois qu’il louait.

Son fils s’était définitivement installé après un détour par l’Espagne où il avait trouvé une digne épouse. Dans ce quartier aristocratique, les familles les plus traditionnelles, réfractaire à tous ces étrangers douteux, hésitaient encore à frayer avec lui. Les oreilles lui tintaient quand on contrefaisait son accent ou qu’on fredonnait devant lui l’air du Brésilien:

Je suis Brésilien, j’ai de l’or,
Et j’arrive de Rio-Janeire ;
Plus riche aujourd’hui que naguère,
Paris, je te reviens encor !
Deux fois je suis venu déjà ;
J’avais de l’or dans ma valise,
Des diamants à ma chemise :
Combien a duré tout cela ?
Le temps d’avoir deux cents amis
Et d’aimer quatre ou cinq maîtresses,
Six mois de galantes ivresses,
Et plus rien ! ô Paris ! Paris !
En six mois tu m’as tout raflé,
Et puis, vers ma jeune Amérique,
Tu m’as, pauvre et mélancolique,
Délicatement remballé !
Mais je brûlais de revenir,
Et là-bas, sous mon ciel sauvage,
Je me répétais avec rage :
« Une autre fortune ou mourir ! »
Je ne suis pas mort, j’ai gagné
Tant bien que mal, des sommes folles,
Et je viens pour que tu me voles
Tout ce que là-bas j’ai volé !
Ce que je veux de toi, Paris,
Ce que je veux, ce sont tes femmes,
Ni bourgeoises, ni grandes dames,
Mais les autres… l’on m’a compris !
Celles que l’on voit étalant,
Sur le velours de l’avant-scène,
Avec des allures de reine.
Un gros bouquet de lilas blanc ;
Celles dont l’œil froid et câlin
En un instant jauge une salle,
Et va cherchant de stalle en stalle
Un successeur à ce gandin
Qui, plein de chic, mais indigent,
Au fond de la loge se cache,
Et dit, en mordant sa moustache :
« Où diable trouver de l’argent ?… »
De l’argent ! Moi j’en ai ! Venez !
Nous le mangerons, mes poulettes,
Puis après, je ferai des dettes :
Tendez vos deux mains et prenez !
Hurrah ! je viens de débarquer,
Mettez vos faux cheveux, cocottes !
J’apporte à vos blanches quenottes
Toute une fortune à croquer !
Le pigeon vient ! plumez, plumez…
Prenez mes dollars, mes bank-notes,
Ma montre, mon chapeau, mes bottes,
Mais dites-moi que vous m’aimez !
J’agirai magnifiquement,
Mais vous connaissez ma nature,
Et j’en prendrai, je vous le jure,
Oui, j’en prendrai pour mon argent.
Je suis Brésilien, j’ai de l’or,
Et j’arrive de Rio-Janeire ;
Vingt fois plus riche que naguère,
Paris, je te reviens encor !
(La Vie parisienne d’Offenbach, 1866)

Il haussait les épaules et laissait dire sans se fâcher.

Ayant accompli ses devoirs conjugaux et fait deux enfants à sa femme, il s’occupa de danseuses de cancan à culottes fendues et d’engins volants car il nourrissait depuis son enfance le rêve de voler comme les oiseaux. Sa vitalité était légendaire. Il aimait jeter de l’argent par les fenêtres lors de fêtes mémorables. Quand l’argent qu’il déversait sur les ballerines venait à manquer, il vendait un des immeubles de rapport qu’avait fait construire son père.

Son épouse espagnole, qui mettait encore une mantille pour se rendre à la messe, qui participait aux kermesses de charité pour se consoler de sa solitude et réservait toute sa rigueur à l’éducation de ses filles commençait à s’inquiéter sérieusement. Il restait seulement deux immeubles !

Un jour, il était rentré après avoir fait la noce toute la nuit. Il avait trop bu. Il était allé dans la salle de bains pour chercher un cachet d’aspirine dans l’armoire à pharmacie quand sa femme avait fait irruption en brandissant le pistolet du tiroir de la table de nuit, prête à faire feu. Il était tellement stupéfait qu’il n’avait rien trouvé à dire. D’abord en Amérique ce sont les hommes qui tirent et puis, elle ne l’avait pas habitué à de semblables démonstrations.

– Je suis sûre que tu n’as pas envie de mourir, lui dit-elle de sa voix bien élevée. Tu vas signer un acte de donation en faveur de tes filles. Un immeuble pour chacune. Tu ne voudrais pas  abréger ton existence. Tu ne voudrais pas qu’un crime m’envoie en prison et laisse deux orphelines ruinées à Paris.

– Il Il avait répondu : « Ne tire pas, je signe ».

Il avait ensuite eu le bon goût de mourir rapidement d’ennui et d’apoplexie. Il n’y a aujourd’hui pas plus parisiens que leurs descendants. Pour moi cependant, la façade grise de leur immeuble a le romanesque du temps des opérettes. Je rêve à la grand-mère qui emportait toute sa literie avec elle quand elle allait rendre visite à sa mère en Espagne, par peur des punaises et de l’inconfort des hôtels ; je rêve à leurs filles à la peau sombre et aux grands yeux noirs qui écoutaient leurs père parler en mexicain mais lui répondaient en français. Comme ils doivent vendre les derniers appartements, les membres de la nouvelle génération n’attacheront bientôt plus le nom de la rue aux bribes de leur lointaine histoire qui montre pourtant joliment avec quelle rapidité des arrivants qu’on appelait des rastaquouères pour bien s’en démarquer se sont mélangés, fondus dans une société qui paraissait pourtant soucieuse de les tenir impitoyablement à distance

Van Eyck. La clarté du monde

Je connaissais depuis mon enfance la Vierge du chancelier Rolin avec son paysage immense qui s’étend des montagnes enneigées jusqu’au parapet qui surplombe la vallée. Mais le tableau vient d’être débarrassé des vernis jaunes qui l’encrassaient et tout le monde court voir l’exposition qui célèbre son retour au Louvre. J’y suis allée aussi peut-être par effet de mimétisme puisqu’il sera possible de le voir tranquillement plus tard ; aussi parce que la commissaire a fait venir d’autres œuvres de Van Eyck, Annonciation, Vierge de Lucques qui vient de Francfort, beau portrait de Baudoin de Lannoy, qu’on peut voir d’autres portraits « réalistes » de Rolin, des miniatures ainsi que des œuvres de Rogier van der Weiden, de Robert Campin, le Maître de Flémalle, de Bosch, de Bellini, des enluminures, des objets sculptés…

Van Eyck. La Vierge au chancelier Rolin

Le revers de la Vierge au chancelier Rolin a lui aussi été restauré. On a mis à jour un faux marbre vert et jaune qui montre que l’œuvre n’est pas un simple tableau, plutôt un objet de dévotion portatif que le chancelier emmenait avec lui dans ses déplacements. 

Cohue

Résultat : j’ai piétiné dans le couloir entourée d’une foule déterminée avant de pouvoir pénétrer dans la chapelle. Une fois à l’intérieur, une autre bataille a commencé. La cohue m’a rappelé l’exposition Léonard de Vinci ou bien les bousculades d’Orsay devant les derniers Van Gogh. Chacun dégainait son téléphone portable et jouait des coudes pour photographier les détails… Le problème, c’est qu’il faut du temps pour repérer des détails, les plus recherchés étant les deux lapins qu’on a redécouverts en nettoyant la toile (animaux prolifiques symboles de luxure, écrasés sous la colonne de gauche). Ces recherches augmentent le temps de stationnement devant la toile, et donc l’exaspération des suivants.

J’ai tort de me plaindre car j’ai eu ainsi l’occasion de concentrer mon attention sur quelques œuvres et de bien les regarder, de voir comment des motifs du jardin, ou du paysage en panorama se retrouvent de peintre en peintre.

Une rencontre avec la Vierge ou la vision d’un croyant ?

Le beau tableau de Van Eyck est, disent les historiens, une révolution dans l’art de la représentation du sacré car le commanditaire a la taille des personnages divins. Le chancelier Rolin, ministre des finances d’un des Etats les plus puissants d’Europe vers 1435, n’a même pas besoin d’un saint patron comme intercesseur, son importance sociale lui semblant un mérite suffisant pour leur être présenté. Cependant malgré l’identité d’échelle, il y a quelque chose d’étrange dans la réunion de Rollin, de la Vierge et de l’enfant-Dieu : leurs yeux ne se croisent pas. (Je m’avise tout à coup que la peinture est beaucoup une histoire d’illusion des regards échangés et je me dis que je vais parcourir le Louvre en guettant dans les tableaux les regards qui ne regardent pas leur vis-à-vis). Pas de paroles échangées non plus. L’ange est tout occupé à couronner la Vierge. Celle-ci, les yeux baissés, présente son fils en silence. L’enfant, au visage vieux avant l’âge, regarde obliquement on ne sait trop où et se limite à une bénédiction. Dans l’Annonciation les premiers mots du dialogue de l’Ange et de la Vierge sont figurés en lettres d’or. La réplique de Marie, Ecce ancilla domini, est à l’envers pour indiquer qu’il s’agit d’une réponse.

Van Eyck, Annonciation, Washington

Malgré le pont qui relie le monde des hommes au monde de Dieu, Rolin ne « communique pas » avec les personnages divins et il ne saurait les dévisager.

A ce moment déjà tardif de sa vie, Rolin prépare sa mort. Il n’exprime pas d’émotion identifiable, ni attendrissement, ni angoisse. Il est sans douceur, comme il convient à un homme qui conduit un peuple. Il n’a pas renoncé aux attributs du pouvoir, au velours somptueux de l’habit qui l’enveloppe, à la fourrure qui borde le col et les manches.

Le maître du détail

La foule est surtout venue admirer le paysage qui se déploie au fond du tableau car Van Eyck est célèbre pour avoir réussi à faire tenir le monde entier dans un petit tableau qui mesure à peine 66 cm sur 62 : alors que les personnages principaux sont réunis dans une loggia, les grandes diagonales créées par la disposition des personnages et la ligne verticale des carreaux du sol au motif d’étoiles nous mènent vers le jardin de la loggia, avec ses fleurs symboliques, églantines, pivoines, lys et iris, ses animaux, pies annonçant la mort du Christ, paons célébrant la pureté de la vierge…

Du jardin clos, le regard passe au parapet. Au point de fuite, un homme se penche pour contempler le paysage ; un peintre le regarde. C’est Van Eyck, reconnaissable à son chapeau rouge, disent les historiens de l’art.

Il faut s’approcher à quelques centimètres de la toile pour voir les détails du paysage, les hommes minuscules qui s’affairent dans la ville, descendent le fleuve, traversent les ponts, entrent dans les maisons du village, dans les églises de la ville, les côteaux d’une campagne prospère.  Ce spectacle peint avec tant de minutie est-il une allusion au rôle politique de Rolin. Dignitaire le plus important de l’État bourguignon, il espère paraître devant Dieu l’âme en paix car il bien administré le duché qui lui était confié.  Mais Van Eyck célèbre aussi la toute puissance de Dieu, l’infinie diversité de la Création et la beauté de chaque chose qu’il a placée dans une lumière paradisiaque. 

Musée du Louvre, jusqu’au 17 juin 2024. 9h-18h : lundi, mercredi, jeudi, samedi et dimanche. 9h-21h45 le vendredi. Fermé le mardi.

Le jardin-cimetière du Père Lachaise (1804-2025)

Aujourd’hui, le Père Lachaise ressemble à un jardin anglais avec des escaliers qui montent à l’assaut de la colline, des chemins de traverses qui serpentent entre les tombes. Le temps est changeant comme on oublie chaque année qu’il doit être au printemps. Trois gouttes de pluie froide, dix minutes de soleil éblouissant et à nouveau le vent qui agite les nuages.

On entend partout les chants des merles et les croassements des corneilles. La vie recommence au milieu des tombes.

C’est un mois où on ne peut pas faire autrement que lever la tête vers les arbres. Même Casimir Périer, dont la statue est entourée du halo vert tendre des platanes perd un peu de son allure pompeuse et surannée de puissant de la monarchie. C’est l’occasion de revisiter l’histoire de France. Ce banquier « modéré », régent de la Banque de France, membre de l‘opposition sous Charles X, est rallié à Louis Philippe dont il devient premier ministre. L’ordre bourgeois conservateur occupe le principal carrefour du Père Lachaise.

Rond-point de Casimir Périer, ministre de Louis Philippe, victime du choléra en 1832

Paris a érigé un monument aux gardes nationaux défenseurs du régime lors d’une des journées révolutionnaires du 19e siècle : une délibération du conseil municipal du 11 juin 1832 a accordé une « concession perpétuelle de places d’honneur pour recevoir les restes des gardes nationaux, gardes municipaux, officiers et soldats de l’armée, et des autres citoyens morts pour la défense du trône constitutionnel, des institutions nationales et de l’ordre public, dans les journées des 5 et 6 du même mois » (Danielle Tartakowsky, 1999, p. 26). La devise de la République  est remplacée par une inscription sans équivoque : liberté ordre public.

Enclos des gardes-nationaux victimes du devoir

Toutefois, des opposants comme Raspail ont aussi leur tombeau et le cimetière célèbre les talents artistiques à l’égal des hommes politiques et des maréchaux, généraux et autres militaires. Pour attirer les acheteurs potentiels de concessions, ce sont les restes supposés de Molière et de La Fontaine qui ont été transférés en grande pompe au Père Lachaise, et ce sont Héloïse et Abélard, amants scandaleux pour l’église, mais si proches des héros romantiques, à qui on a bâti une chapelle.

Tombeau d’Héloïse et d’Abélard représentés comme des gisants médiévaux

Des pyramides, des obélisques, des colonnes brisées, des sarcophages alternent avec des dalles. Au début, on gravait surtout des titres et des noms de familles sur les tombes. Par la suite, certains ont cherché à individualiser le souvenir de leurs morts. Le financier Arbelot a fait inscrire cette belle épitaphe en souvenir de son couple  « Ils furent émerveillés du beau voyage Qui les mena jusqu’au bout de la vie ».

Fernand Arbelot tenant dans ses mains le visage de sa femme   (11e division)

Au milieu de sculptures attendues de pleureuses représentant la douleur, deux jeunes gens prennent un bain de soleil sur une dalle.

Malheureusement la plupart des tombes du 20e siècle sont souvent trop sobres : du marbre et du granit sans ornement, des épitaphes désolées, où « à ma maman adorée » remplace les formes traditionnelles.

Le cimetière vieillit. Heureusement, les tombes délabrées peuvent faire penser aux ruines qu’Hubert Robert semait dans ses tableaux.

Des blocs effondrés sur les pentes du Père Lachaise

Qui fleurit le cimetière ?

Les gardiens du cimetière taillent les arbres, préservent un peu partout des jardinières où s’épanouissent les iris du printemps.

Mais qui fleurit les tombes ?

Après les enterrements, les visites se font rares. Les familles sont peu nombreuses à fleurir les tombes, à l’exception peut-être des Asiatiques.

Les soldats étrangers morts pour la France dont les monuments sont regroupés dans une des allées nord du cimetière sont honorés par les autorités de leurs pays respectifs qui font déposer des gerbes.

Combattants tchécoslovaques
Combattants russes

Des bénévoles entretiennent quelques tombes illustres.

La plus visitée (puisqu’elle est la plus fleurie), et donc la plus surprenante pour les Français, est celle de l’ancien instituteur Léon Rivail (1804-1869). Persuadé d’avoir été druide dans une vie antérieure, il avait fondé une église spirite toujours prospère au Brésil. Il a été enterré dans une tombe en forme de dolmen sous le pseudonyme d’Allan Kardec. En cherchant un peu, je vois qu’il a fasciné une bonne partie des romantiques, de Nerval à Victor Hugo, des éducateurs comme Flammarion, des lexicographes comme Lachâtre qu’un même intérêt pour l’éducation populaire rapproche de Kardec. Je me souviens qu’à 6, 7 ans quand j’allais au cimetière du village où je passais mes vacances, j’aimais à « rendre la justice » : j’ai pris parfois des pots de bégonias aux tombes les plus fleuries pour les déposer devant les tombes esseulées. Mais pas question, aujourd’hui de voler Allan Kardec !

Le spirite Allan Kardek sous son dolmen

Chopin fait lui aussi l’objet d’un culte. Des anonymes entretiennent sa tombe et j’ai croisé un pianiste asiatique venu déposer une rose devant la grille.

Mais à côte combien de musiciens oubliés !

L’histoire des morts célèbres vient combler mon besoin de narration. Victor Noir (Yvan Salmon) était un jeune journaliste. Il fut tué à 21 ans, en 1870, avant qu’on puisse savoir ce qu’il aurait fait de sa vie. C’était encore un enfant qui n’avait guère publié qu’une livraison d’un journal rédigé en javanais, avait été rédacteur en chef du Pilori, feuille contestataire imprimée en lettres rouges et il venait d’intégrer La Marseillaise du polémiste Henri Rochefort. La mort a fait de lui un symbole républicain car le meurtrier était un neveu de l’empereur Napoléon III. Ce Pierre-Bonaparte s’était offensé d’insultes adressées à Napoléon 1er par un journaliste corse, Pierre Grousset, soutenu par Rochefort. Victor Noir était l’ami du journaliste. Il était venu voir le prince pour demander rétractation ou réparation d’un article injurieux publié par le prince en réponse à Pierre Grousset. Le prince en voulait surtout à Rochefort, l’autre protagoniste de l’histoire, mais le ton était monté, Victor Noir s’étant déclaré solidaire de l’insulteur. Le prince tira six fois et le tua. Il fut vite acquitté. J’ai connu l’indifférence de Paris brusquement changée en indignation à la mort de Malik Oussekine. Victor Noir, vivant, n’était pas un glorieux combattant de l’avenir. Une fois tombé, il était une victime de l’injustice. Il fut enterré à Neuilly pour éviter l’agitation populaire, mais une foule de près de 100 000 personnes se ressembla tout de même. Et ce fut soudain comme si l’Empire n’avait que trop duré !

20 ans plus tard, les restes de Victor Noir furent transférés au père Lachaise. Jules Dalou, le grand sculpteur républicain qui a réalisé la statue de la place de la Nation (https://passagedutemps.com/2016/02/20/nation/), sculpta un monument sans demander de rémunération. Son bronze était un acte dénonciateur : Victor Noir vient d’être tué. Tout juste tombé, il achève d’expirer, la face vers le ciel, la veste dégrafée. Il est tête nue son chapeau ayant roulé dans la rue.

Tombe de Victor Noir, près de la Transversale n°2
Tombe de Victor Noir

Cette tombe a longtemps symbolisé l’hommage qu’on rend aux victimes d’un pouvoir despotique. Puis les années passant, la mémoire de Victor Noir s’est conservée pour des raisons grotesques que racontent volontiers les guides : deux étudiantes qui passaient par l’Avenue Transversale n° 2 virent ce mort plutôt beau garçon. Constatant qu’à l’endroit de l’entre-jambes on voyait une bosse sous le tissu, elles firent courir la rumeur de l’efficacité de cet organe proéminent en cas de stérilité. Il paraît que des femmes viennent frotter la chose et c’est pourquoi le bronze serait si luisant… Les chaussures et le front brillent aussi. Peut-être s’agit-il d’un geste de substitution pour les dames timides. Victor Noir aurait-il était mécontent de sa dernière métamorphose, lui qui avait publié un journal facétieux écrit en javanais ? Dalou, lui, j’en suis sûre, n’aurait pas été heureux de la transformation d’un martyre en satyre

La tombe de Jim Morrison, mort à 27 ans, était devenue en 1971 un lieu de pèlerinage pour une jeunesse qui ne croyait qu’aux révoltes individualistes. J’ai lu que la ferveur était telle que ce tourisme funéraire suffisait à remplir les hôtels des alentours. Aujourd’hui, la sépulture est protégée par une barrière. Les visiteurs frustrés ont inventé un rite insolite : ils collent un chewing-gum sur l’arbre le plus proche.

Tombe de Jim Morrison. 6e division. L’arbre à chewing gum

D’autres traditions sont aussi baroques. Quelqu’un a déposé une pomme de terre sur la tombe de Parmentier.

Tous ces rituels font du cimetière un lieu qui n’évoque pas seulement une mort cruelle au bout du temps des vies humaines.

Le plus consolant, ce sont les arbres qui jaillissent entre les tombes ; leurs feuilles bougent dans leur autre temps, leur temps de printemps, qui revient les ressusciter chaque année.

CHARLET Christian, 2003, Le Père Lachaise. Au cœur du Paris des vivants et des morts, Paris, Découvertes Gallimard.

TARTAKOWSKY Danielle, 1999, Nous irons chanter sur vos tombes, Le Père Lachaise, 19e-20e siècle, Paris, Aubier.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Victor_Noir

 

Sport et hidjab : la campagne publicitaire de Converse

Ah ces batailles autour de la laïcité !

Il y a les imprécations  des militants décoloniaux qui traitent de racistes ceux qui veulent interdire les voiles en classe et sur les terrains de sport !

Il y a les inquiétudes des militants laïcs qui jugent qu’il faut interdire toutes les tenues et les démonstrations ostentatoires d’appartenance religieuse pour éviter de ségréguer les jeunes filles musulmanes. Pour ces partisans de la laïcité, l’école et les clubs de sport sont des espaces neutralisés où l’on doit apprendre à vivre ensemble afin de ne pas fabriquer une société fracturée. C’est ce que rappelle le règlement de la Fédération Française de Football (FFF) qui interdit «tout port de signe ou tenue manifestant ostensiblement une appartenance politique, philosophique, religieuse ou syndicale».

Tout d’un coup, nous ne reconnaissons plus nos rues : les voiles couvrent de plus en plus de jeunes filles. Le temps d’une vie et le « vivre ensemble » de notre jeunesse a changé. La publicité y est sans doute pour beaucoup et elle a changé elle aussi. Dans les années 1970, Benetton et son photographe Oliveiro Toscani chantaient la beauté de toutes les couleurs du monde, le métissage heureux des habitants de la planète.

En février, la marque de baskets Converse a fait une campagne publicitaire. Sur une des photos, une jeune fille arbore grand sourire. Elle porte un foulard…. et sûrement une paire de converses puisqu’on voit une chaussure de sport au beau milieu de l’affiche. En bas à droite, la même jeune fille, de dos, s’élance sur un skateboard. On la retrouve sur une autre affiche au milieu de copains. Une image équivaut à une opinion : la photo montre que le voile n’est pas une tenue clivante.

Il faudrait suivre la multiplication des campagnes publicitaires qui se répandent peu à peu. Converse par exemple ne fait que suivre l’exemple d’Adidas dont la collection Mode modeste traite le hidjab comme un produit commercial ordinaire :

 Running, training ou détente : reste sereine en toutes circonstances avec notre collection mode modeste.

https://www.adidas.fr/mode_modeste

Les activités évoquées (en anglais, d’ailleurs, de même que le slogan de Converse) disent que les tenues islamiques appartiennent à la modernité, tandis que l’adjectif modeste du slogan rappelle que les cheveux d’une femme doivent être enfermés, bien cachés.

Evidemment, on peut se dire comme ces campagnes publicitaires qu’il n’y a pas à s’énerver contre des couvre-chef inoffensifs et des sondages montrent que la nouvelle génération, qui ne connaît d’autre principe que la liberté individuelle, ne voit pas où est le problème. A la décharge de ceux que l’évolution « énerve », il faut rappeler que l’offensive autour du port du foulard et de l’abaya est concomitante d’une lutte pour la primauté de la loi religieuse sur la loi républicaine, de discussions sans fin sur les matières scolaires, et de plaintes récurrentes sur le « non-respect » des croyances des musulmans, le tout aboutissant à la décapitation de Samuel Paty et au tabassage d’adolescentes des cités récalcitrantes.

Premiers jours de printemps : Corse 2024

La forêt de notre arrivée est un royaume où les pins sont des ombres que la brume efface.

Pins laricios dans la forêt de l’Ospédale

En bas, la pluie tombe. Cinq jours passent avant que la lumière vive ne revienne.

Le sixième jour, la grève des dockers de Marseille nous coince sur l’île et c’est le retour du soleil et de la clarté sur le pré
La chaleur se répand.
L’herbe et les feuilles brillent
Tous les oiseaux appellent : ils n’ont que leurs femelles en tête.
Un lézard sort de sa fente.

Je chemine sur le chemin de terre.
Je salue celui qui arrose son jardin en me plaignant de l’invasion d’oxalis qui a étouffé les marguerites. « C’est la guerre entre les plantes. – Il aurait fallu tondre avant la floraison. Un jardinier, ça vit sur place et ça rétablit la justice ! ».
Une vieille femme passe : « Je m’oblige à marcher. Bien sûr que j’ai mal, mais on est faits pour marcher jusqu’au bout, pas vrai ? »

Un cousin prend des mesures sur un mur de la chapelle où l’on apposera une plaque en l’honneur d’un oncle défunt.
« A midi, on ira manger des pâtes aux palourdes »

L’été, les hordes de touristes font de Pinarello un lieu à fuir.
La plage de mars est vide.
il n’y a personne sous la pinède qui borde le sable ; personne au bord de l’eau.
Nous suivons les minuscules laisses de mer (est-ce le nom de ces graviers noirs, pas plus gros que des grains de blé qui dessinent des frises ?)

C’est le printemps
le soleil.

Pinarello

Les nuages surgissent de derrière les montagnes
La pluie revient brusquement
D’un coup, tout est trempé.
Mais ici, l’eau est une fête avant l’été féroce.

Rue Montmartre

Je me promène rarement au-dessus de la belle rue Réaumur, dans le quartier compris entre les boulevards Montmartre et Poissonnière, la rue Vivienne et la rue Poissonnière, mais l’autre jour passant par la rue Saint-Fiacre, je me suis souvenue de Lucien de Rubembré, le héros des Illusions Perdues, qui arrive aux bureaux du petit journal « dont l’aspect lui fit éprouver les palpitations du jeune homme entrant dans un mauvais lieu ». 

Lucien de Rubempré, Balzac et le journalisme alimentaire

Lucien est par certains aspects le cadet de Balzac, venu lui aussi de sa province pour vivre de littérature, (lorsqu’il était « monté à la capitale »,  Balzac s’était cependant déjà ruiné en se lançant dans l’édition et l’impression. Il était devenu journaliste au moment de la révolution de juillet 1830 pour survivre, et était venu travailler entre autres dans le quotidien d’Emile de Girardin, La Presse, qui connaissait un vif succès).

Charles X avait déclenché la révolution de 1830 pour avoir remis en cause la liberté de la presse. Louis Philippe fut contraint de rétablir une relative liberté  qui durera jusqu’à l’attentat de l’anarchiste Fieschi en 1835 : la Charte constitutionnelle de 1830 stipulait que « les citoyens ont le droit de publier et de faire imprimer leurs opinions en se conformant aux lois [et que] la censure ne pourra jamais être rétablie ». On vit pendant quelques années refleurir les journaux. D’autres évolutions contribuent à l’essor de la presse :

– Le regroupement dans un même lieu des imprimeries et des transports (le quartier n’est pas très loin des gares Saint-Lazare et de l’Est).

16 rue du Croissant. L’imprimerie de La Presse dont les lettres ont presque perdu leur doré

– Des innovations commerciales : en 1836, Emile de Girardin inaugure, au 16 de la rue Saint-Georges, le journal La Presse. Alors qu’un abonnement coûtait 80 francs (200 euros environ) soit l’équivalent de 400 heures de travail pour un ouvrie, il divise ce prix en deux grâce à la publicité. Plus tard La France, fondée en 1862 par Arthur de La Guéronnière, casse encore davantage les prix avec un quotidien à 10 centimes (il faudra cependant 1863 et le Petit Journal à 5 centimes – un sou- pour avoir un journal populaire. Il aura d’ailleurs un succès foudroyant). Emile de Girardin rachète la France en 1874. En 1885, il fait bâtir un immeuble au n°144 rue Montmartre : l‘édifice abrite, parfois successivement, Le Radical, L’Aurore, L’Univers, Le Jockey, La Patrie, La Presse, La France ; c’est le nom La France qui est encore gravé sur la façade d’un immeuble monumental, orné de cariatides et d’atlantes personnifiant le journalisme et la typographie.

Immeuble La France

– La conquête du public populaire s’accélère grâce aux feuilletons. La Vieille Fille que Balzac publie dans La Presse est je crois le premier de ces romans-feuilletons qui tiennent le lecteur en haleine d’un numéro au suivant.

https://www.linflux.com/wp-content/uploads/2022/05/La_Presse__La-vieille-fille-de-Balzac-483×700.jpeg

Ce moyen d’existence n’empêche pas Balzac d’être très sévère pour la presse. On dirait qu’à travers le personnage de Lucien de Rubempré, il se débarrasse de lui-même. Dans les Illusions perdues, les journalistes n’ont aucune morale et ne croient pas du tout aux idées politiques qu’ils défendent dans leurs articles: 

— Tiens, tiens, les Ultras et les Libéraux se donnent donc des poignées de main, s’écria Vernou en voyant ce trio
— Le matin je suis des opinions de mon journal, dit Nathan, mais le soir je pense ce que je veux, la nuit tous les rédacteurs sont gris.

 Lucien débute d’ailleurs dans un journal libéral par hasard en suivant les conseils du journaliste Lousteau :

— Mon cher, vous arrivez au milieu d’une bataille acharnée, il faut vous décider promptement. La littérature est partagée d’abord en plusieurs zones ; mais les sommités sont divisées en deux camps. Les écrivains royalistes sont romantiques, les Libéraux sont classiques. La divergence des opinions littéraires se joint à la divergence des opinions politiques, et il s’ensuit une guerre à toutes armes, encre à torrents, bons mots à fer aiguisé, calomnies pointues, sobriquets à outrance, entre les gloires naissantes et les gloires déchues. Par une singulière bizarrerie, les Royalistes romantiques demandent la liberté littéraire et la révocation des lois qui donnent des formes convenues à notre littérature ; tandis que les Libéraux veulent maintenir les unités, l’allure de l’alexandrin et les formes classiques. Les opinions littéraires sont donc en désaccord, dans chaque camp, avec les opinions politiques. Si vous êtes éclectique, vous n’aurez personne pour vous. De quel côté vous rangez-vous ?

Et comme Étienne Lousteau voit Lucien effrayé d’avoir à choisir entre deux bannières, il choisit pour lui :

— Soyez romantique. Les romantiques se composent de jeunes gens, et les classiques sont des perruques : les romantiques l’emporteront.

Lousteau n’a pas davantage d’illusions sur les politiciens :

— Ne croyez pas le monde politique beaucoup plus beau que ce monde littéraire : tout dans ces deux mondes est corruption. Chaque homme y est ou corrupteur ou corrompu.

Le dégoût de Lucien est-il complètement celui de Balzac ? En tout cas, les romans balzaciens polarisent l’opposition entre les écrivains et ceux qui trahissent leur idéal et perdent leur âme parce qu’il faut bien « gagner sa vie ».

60 ans plus tard, les oppositions sont politiques et, au moins dans le camp des dreyfusistes, elles ont la pureté et le tranchant des convictions des journalistes.

Zola : « J’accuse ! » (1898)

Zola a 58 ans lorsqu’il publie le 13 janvier 1898 une célèbre tribune destinée au président de la République Félix Faure : « J’accuse ! ». Cet article paraît dans l’Aurore, rue Montmartre donc. Ce journal de tendance républicaine socialiste (qui disparaît en 1914) n’a aucun rapport avec le journal l’Aurore fondé en 1944). Le capitaine Alfred Dreyfus, un officier français d’origine juive, a été accusé d’espionnage au profit de l’Allemagne et condamné à la déportation à vie malgré l’insuffisance de preuves. Les années suivantes, des preuves de la trahison de l’officier Esterhazy s’accumulent et les défenseurs de Dreyfus sont de plus en plus nombreux. Mais la tribune de Zola vient cristalliser le combat contre l’injustice. Le tirage de l’Aurore passe de 30.000 à 300.000 exemplaires et personne ne peut plus dire « Je ne savais pas ». Zola, assigné pour diffamation, doit s’exiler en Angleterre. Il en reviendra l’année suivante. L’acquittement de Dreyfus sera plus long à venir.

Le souvenir du beau texte de Zola était devenu bien flou. Je m’émeus de retrouver la force intacte des 7 « J’accuse » de la péroraison, aujourd’hui où je croyais la page de l’antisémitisme tournée.

En voici quelques extraits (les passages à la ligne signalent mes coupures)

« J’Accuse… !
LETTRE AU PRESIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Par ÉMILE ZOLA

LETTRE À M. FÉLIX FAURE
Président de la République

Monsieur le Président,

« Quelle tache de boue sur votre nom – j’allais dire sur votre règne – que cette abominable affaire Dreyfus ! Un conseil de guerre vient, par ordre, d’oser acquitter un Esterhazy, soufflet suprême à toute vérité, à toute justice. Et c’est fini, la France a sur la joue cette souillure, l’histoire écrira que c’est sous votre présidence qu’un tel crime social a pu être commis.

Puisqu’ils ont osé, j’oserai aussi, moi.

Mon devoir est de parler, je ne veux pas être complice. Mes nuits seraient hantées par le spectre de l’innocent qui expie là-bas, dans la plus affreuse des tortures, un crime qu’il n’a pas commis.

 La vérité d’abord sur le procès et sur la condamnation de Dreyfus.

Je déclare simplement que le commandant du Paty de Clam, chargé d’instruire l’affaire Dreyfus, comme officier judiciaire, est, dans l’ordre des dates et des responsabilités, le premier coupable de l’effroyable erreur judiciaire qui a été commise.

Le bordereau était depuis quelque temps déjà entre les mains du colonel Sandherr, directeur du bureau des renseignements, mort depuis de paralysie générale.

Le commandant du Paty de Clam arrête Dreyfus, le met au secret. Il court chez madame Dreyfus, la terrorise, lui dit que, si elle parle, son mari est perdu. Pendant ce temps, le malheureux s’arrachait la chair, hurlait son innocence. Et l’instruction a été faite ainsi, comme dans une chronique du quinzième siècle, au milieu du mystère, avec une complication d’expédients farouches, tout cela basé sur une seule charge enfantine, ce bordereau imbécile, qui n’était pas seulement une trahison vulgaire, qui était aussi la plus impudente des escroqueries, car les fameux secrets livrés se trouvaient presque tous sans valeur.

Mais voici Dreyfus devant le conseil de guerre. Le huis clos le plus absolu est exigé.

(…) ne restait que le bordereau, sur lequel les experts ne s’étaient pas entendus. On raconte que, dans la chambre du conseil, les juges allaient naturellement acquitter. Et, dès lors, comme l’on comprend l’obstination désespérée avec laquelle, pour justifier la condamnation, on affirme aujourd’hui l’existence d’une pièce secrète, accablante, la pièce qu’on ne peut montrer, qui légitime tout, devant laquelle nous devons nous incliner, le bon dieu invisible et inconnaissable. Je la nie, cette pièce, je la nie de toute ma puissance ! Une pièce ridicule, oui, peut-être la pièce où il est question de petites femmes, et où il est parlé d’un certain D… qui devient trop exigeant, quelque mari sans doute trouvant qu’on ne lui payait pas sa femme assez cher. Mais une pièce intéressant la défense nationale, qu’on ne saurait produire sans que la guerre fût déclarée demain, non, non ! C’est un mensonge ; et cela est d’autant plus odieux et cynique qu’ils mentent impunément sans qu’on puisse les en convaincre. Ils ameutent la France, ils se cachent derrière sa légitime émotion, ils ferment les bouches en troublant les cœurs, en pervertissant les esprits. Je ne connais pas de plus grand crime civique.

Voilà donc, monsieur le Président, les faits qui expliquent comment une erreur judiciaire a pu être commise ; et les preuves morales, la situation de fortune de Dreyfus, l’absence de motifs, son continuel cri d’innocence, achèvent de le montrer comme une victime des extraordinaires imaginations du commandant du Paty de Clam, du milieu clérical où il se trouvait, de la chasse aux « sales juifs », qui déshonore notre époque.

Et nous arrivons à L’affaire Esterhazy. Trois ans se sont passés, beaucoup de consciences restent troublées profondément, s’inquiètent, cherchent, finissent par se convaincre de l’innocence de Dreyfus.

Je ne ferai pas l’historique des doutes, puis de la conviction de M. Scheurer-Kestner. Mais, pendant qu’il fouillait de son coté, il se passait des faits graves à l’état-major même. Le colonel Sandherr était mort, et le lieutenant-colonel Picquart lui avait succédé comme chef du bureau des renseignements. Et c’est à ce titre, dans l’exercice de ses fonctions, que ce dernier eut un jour entre les mains une lettre-télégramme, adressée au commandant Esterhazy, par un agent d’une puissance étrangère. Son devoir strict était d’ouvrir une enquête. La certitude est qu’il n’a jamais agi en dehors de la volonté de ses supérieurs. II soumit donc ses soupçons à ses supérieurs hiérarchiques, le général Gonse, puis le général de Boisdeffre, puis le général Billot, qui avait succédé au général Mercier comme ministre de la guerre. Le fameux dossier Picquart, dont il a été tant parlé, n’a jamais été que le dossier Billot, j’entends le dossier fait par un subordonné pour son ministre, le dossier qui doit exister encore au ministère de la guerre. Les recherches durèrent de mai à septembre 1896, et ce qu’il faut affirmer bien haut, c’est que le général Gonse était convaincu de la culpabilité d’Esterhazy, c’est que le général de Boisdeffre et le général Billot ne mettaient pas en doute que le fameux bordereau fût de l’écriture d’Esterhazy. L’enquête du lieutenant-colonel Picquart avait abouti à cette constatation certaine. Mais l’émoi était grand, car la condamnation d’Esterhazy entraînait inévitablement la révision du procès Dreyfus ; et c’était ce que l’état-major ne voulait à aucun prix.

le lieutenant-colonel Picquart fut envoyé en mission, on l’éloigna de plus loin en plus loin, jusqu’en Tunisie, où l’on voulut même un jour honorer sa bravoure, en le chargeant d’une mission qui l’aurait fait sûrement massacrer, dans les parages où le marquis de Mores a trouvé la mort.

Je l’ai démontré d’autre part : l’affaire Dreyfus était l’affaire des bureaux de la guerre, un officier de l’état-major, dénoncé par ses camarades de l’état-major, condamné sous la pression des chefs de l’état-major. Encore une fois, il ne peut revenir innocent, sans que tout l’état-major soit coupable.

On s’épouvante devant le jour terrible que vient d’y jeter l’affaire Dreyfus, ce sacrifice humain d’un malheureux, d’un « sale juif » ! Ah ! Tout ce qui s’est agité là de démence et de sottise, des imaginations folles, des pratiques de basse police, des mœurs d’inquisition et de tyrannie, le bon plaisir de quelques galonnés mettant leurs bottes sur la nation, lui rentrant dans la gorge son cri de vérité et de justice, sous le prétexte menteur et sacrilège de la raison d’État !

Et c’est un crime encore que de s’être appuyé sur la presse immonde, que de s’être laissé défendre par toute la fripouille de Paris, de sorte que voilà la fripouille qui triomphe insolemment dans la défaite du droit et de la simple probité. C’est un crime d’avoir accusé de troubler la France ceux qui la veulent généreuse, à la tête des nations libres et justes, lorsqu’on ourdit soi-même l’imprudent complot d’imposer l’erreur, devant le monde entier. C’est un crime d’égarer l’opinion, d’utiliser pour une besogne de mort cette opinion qu’on a pervertie, jusqu’à faire délirer. C’est un crime d’empoisonner les petits et les humbles, d’exaspérer les passions de réaction et d’intolérance en s’abritant derrière l’odieux antisémitisme, dont la grande France libérale des droits de l’homme mourra, si elle n’en est pas guérie. C’est un crime que d’exploiter le patriotisme pour des œuvres de haine, et c’est un crime enfin que de faire du sabre le dieu moderne, lorsque toute la science humaine est au travail pour l’œuvre prochaine de vérité et de justice.

Et l’on a même vu, pour le lieutenant-colonel Picquart, cette chose ignoble : un tribunal français, après avoir laissé le rapporteur charger publiquement un témoin, l’accuser de toutes les fautes, a fait le huis clos, lorsque ce témoin a été introduit pour s’expliquer et se défendre. Je dis que cela est un crime de plus et que ce crime soulèvera la conscience universelle. Décidément, les tribunaux militaires se font une singulière idée de la justice.

Telle est donc la simple vérité, monsieur le Président, et elle est effroyable, elle restera pour votre présidence une souillure. Je me doute bien que vous n’avez aucun pouvoir en cette affaire, que vous êtes le prisonnier de la Constitution et de votre entourage. Vous n’en avez pas moins un devoir d’homme, auquel vous songerez et que vous remplirez. Ce n’est pas, d’ailleurs, que je désespère le moins du monde du triomphe. Je le répète avec une certitude plus véhémente : la vérité est en marche, et rien ne l’arrêtera. C’est aujourd’hui seulement que l’affaire commence, puisque aujourd’hui seulement les positions sont nettes : d’une part, les coupables qui ne veulent pas que la lumière se fasse ; de l’autre, les justiciers qui donneront leur vie pour qu’elle soit faite. Quand on enferme la vérité sous terre, elle s’y amasse, elle y prend une force telle d’explosion, que, le jour où elle éclate, elle fait tout sauter avec elle. On verra bien si l’on ne vient pas de préparer, pour plus tard, le plus retentissant des désastres.

Mais cette lettre est longue, monsieur le Président, et il est temps de conclure.

 J’accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d’avoir été l’ouvrier diabolique de l’erreur judiciaire, en inconscient, je veux le croire, et d’avoir ensuite défendu son œuvre néfaste, depuis trois ans, par machinations les plus saugrenues et les plus coupables.

J’accuse le général Mercier de s’être rendu complice, tout au moins par faiblesse d’esprit, d’une des plus grandes iniquités du siècle.

J’accuse le général Billot d’avoir eu entre les mains les preuves certaines de l’innocence de Dreyfus et de les avoir étouffées, de s’être rendu coupable de ce crime de lèse-humanité et de lèse-justice, dans un but politique et pour compromis.

J’accuse le général de Boisdeffre et le général Gonse de s’être rendus complices du même crime, l’un sans doute par passion cléricale, l’autre peut-être par cet esprit de corps qui fait des bureaux de la guerre l’arche sainte, inattaquable.

J’accuse le général de Pellieux et le commandant Ravary d’avoir fait une enquête scélérate, j’entends par là une enquête de la plus monstrueuse partialité, dont nous avons, dans le rapport du second, un impérissable monument de naïve audace.

J’accuse les trois experts en écritures, les sieurs Belhomme, Varinard et Couard, d’avoir fait des rapports mensongers et frauduleux, à moins qu’un examen médical ne les déclare atteints d’une maladie de la vue et du jugement.

J’accuse les bureaux de la guerre d’avoir mené dans la presse, particulièrement dans L’Éclair et dans l’Écho de Paris, une campagne abominable, pour égarer l’opinion et couvrir leur faute.

J’accuse enfin le premier conseil de guerre d’avoir violé le droit, en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète, et j’accuse le second conseil de guerre d’avoir couvert cette inégalité, par ordre, en commettant à son tour le crime juridique d’acquitter sciemment un coupable.

En portant ces accusations, je n’ignore pas que je me mets sous le coup des articles 30 et 31 de la loi sur la presse du 29 juillet 1881, qui punit les délits de diffamation. Et c’est volontairement que je m’expose.

Quant aux gens que j’accuse, je ne les connais pas, je ne les ai jamais vus, je n’ai contre eux ni rancune ni haine. Ils ne sont pour moi que des entités, des esprits de malfaisance sociale. Et l’acte que j’accomplis ici n’est qu’un moyen révolutionnaire pour hâter l’explosion de la vérité et de la justice.

Je n’ai qu’une passion, celle de la lumière, au nom de l’humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée n’est que le cri de mon âme. Qu’on ose donc me traduire en cour d’assises et que l’enquête ait lieu au grand jour !

J’attends.

Veuillez agréer monsieur le Président, l’assurance de mon profond respect.

 ÉMILE ZOLA »

Le courage de Zola eut un effet d’entraînement et son texte a sorti de nombreux Français de l’indifférence. Les lecteurs de l’Echo de Paris et de L’Eclair trouvaient qu’il importait peu que Dreyfus soit innocent pourvu qu’on ne trouble pas l’ordre public. Les pétitionnaires se réclament de la justice. Péguy célèbrera dans notre Jeunesse la grandeur des « dreyfusards » qui leur fit refuser l’ordre pourri pour l’honneur de la France.

En juin 1899, un 2e jugement condamne à nouveau Dreyfus à 10 ans d’emprisonnement, mais le président de la République, Emile Loubet, le gracie dix jours plus tard. Le jugement ne sera cassé qu’en 1906 et Dreyfus sera enfin réintégré dans l’armée.

Jaurès 1914

Et voici à quelques pas, au numéro 146, le café où Jaurès a été assassiné. Au moment de sa mort, le leader socialiste est également le directeur de l’Humanité qu’il a fondé en 1904. Les locaux du quotidien sont situés  rue de Richelieu. L’équipe a pris pour habitude de se retrouver, en fin de journée, au café restaurant du Croissant à l’angle de la rue Montmartre et de la rue du Croissant.  Le soir du 31 juillet 1914, il fait chaud et les fenêtres sont ouvertes. Jaurès est installé, le dos à l’une des trois grandes fenêtres quand Raoul Villain l’abat. Le tueur expliquera son meurtre par le fait que Jean Jaurès aurait trahi son pays en combattant la loi des trois ans qui voulait augmenter la durée du service militaire. Jaurès était en effet un pacifiste et luttait contre la guerre, convaincu qu’un autre moyen d’entente pouvait être trouvé.

​Trois jours plus tard, les socialistes se rallient à l’Union sacrée. La guerre est déclarée

Le café, rénové, a été rebaptisé Taverne du Croissant, puis Bistrot du Croissant. Sur le mur extérieur la Ligue des droits de l’homme a apposé en 1923 une plaque sur laquelle on peut lire “Ici le 31 juillet 1914 Jean Jaurès fut assassiné”. Le café conserve dans une sorte de petit autel, un buste de Jaurès et les couvertures de L’Humanité datées des 31 juillet et du 1er août 1914. Quelques exemplaires du journal Le Bonbon trainent là.

Dans le bistrot du Croissant

Avec quelle rapidité le monde ancien s’est défait !

La rue Montmartre et ses transversales étaient le cœur du quartier de la presse, Les cafés étaient pleins de journalistes, d’ouvriers du livre, de crieurs de journaux, tous alliés malgré les conflits pour que le journal sorte à l’heure. L’Aurore a disparu en 1914, Le Matin ou le Petit Parisien ont fermé à la Libération pour collaborationnisme. Les difficultés financières de l’Humanité devenu un journal communiste l’ont contraint à déménager à Saint-Denis.

Ma promenade d’ailleurs a moins été d’ailleurs une remontée dans l’histoire, qu’une rencontre avec quelques lieux qui symbolisent la presse du 19e-20e , des lieux qui font encore signe pour une mémoire clignotante avant que l’oubli ne recouvre tout.

Balzac, Honoré de, Illusions perdues
https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89mile_de_Girardin
https://essentiels.bnf.fr/fr/societe/medias
Jacqueline Lalouette, Jean Jaurès : L’assassinat, la gloire, le souvenir, Paris, Perrin, 2014, 384 p. (ISBN 978-2-262-03661-4BNF 43810210lire en ligne [archive])Jean-Pierre Rioux, « La dernière journée de paix », L’Histoire,‎ octobre 2003 (lire en ligne [archive]).

Rothko. La voie négative

Voici quelques notes sur l’exposition Rothko de la fondation Louis Vuitton. Je ne me suis pas astreinte à confronter vraiment ce que j’ai appris de la vie du peintre et ce que j’ai ressenti devant son œuvre… que j’ai peut-être vue trop vite (surtout la dernière salle) et je ne suis peut-être plus capable de faire intensément l’expérience de « la présence », comme lorsque j’avais visité la galerie Tate à Londres.

Venu d’un monde barbare,

Né en 1903 dans l’Empire russe, Mark Rothkovitch émigre en 1913 avec sa mère et sa sœur pour fuir les pogroms du début du 20e siècle. Portland, dans l’Oregon, où vivent déjà son père et ses frères, est leur but. Annie Cohen-Solal raconte qu’on avait fait porter au garçonnet un écriteau sur lequel on pouvait lire: “I don’t speak english”. Evidemment, en contexte, ça n’a rien d’une brimade. La famille avait simplement peur de le perdre, mais dans le souvenir de Rothko, cette expérience sera la première des humiliations qui attendaient les nouveaux émigrés aux Etats Unis.

Six mois après son arrivée, Markus perd son père et il grandira dans la gêne. Entre 3 et 14 ans, il avait reçu une éducation juive qui le marquera durablement. Elève brillant, il est admis à l’université de Yale, mais il rate son intégration dans cette université très conservatrice, renonce à des études d’ingénieur ou d’avocat et décide de s’initier à la peinture.

En 1932, à 29 ans, il rencontre Édith Sachar avec qui il se marie. Sa femme gagne leur vie en fabriquant et vendant des bijoux. Il y a très vite la blessure de l’insuccès et l’humiliation causée par sa femme qui le force à travailler comme vendeur. Plusieurs séparations avant la rupture. Il quitte Edith Sachar, s’effondre, arrête de peindre pendant un an. (https://encalado.com/2016/05/10/mark-rothko-une-toile-recouvre-un-neant-detre-partie-12/), puis en 1944, il rencontre Mell qu’il épouse après quelques mois. Mark et Mell auront deux enfants et vivront ensemble presque jusqu’à la fin de la vie de Rothko.

En 1940, lorsqu’il obtient la nationalité américaine, Markus Rothkovitch raccourcit son nom en Mark Rothko.

Dans les années 35-40, Rothko peint des stations de métro avec de vagues esquisses d’êtres humains, ombres de pauvres voyageurs sans voyage, qu’on peut trouver « malhabiles ».  

1936. Untitled

Puis, influencé par le surréalisme européen fraîchement débarqué à New York, il crée d’étranges peintures colorées qui rappellent Francis Bacon, Roberto Matta ou André Masson.

1946. Harpe éolienne

La « peinture en champs de couleur » et le sfumato

Vers 1947 commencent ses œuvres abstraites, que les critiques (par exemple Valérie Oddos 18/10/2023) expliquent par le choc de la Seconde Guerre mondiale : que peut-on encore peindre après les guerres qui ont fracassé les illusions sur la culture européenne ?

Rothko est un parmi les peintres comme Jackson Pollock ou Adolph Gottlieb qui n’acceptent pas la pérennité d’un art destiné à orner les salles à manger des riches Américains. Mais il refusera sa vie durant de se ranger sous la bannière de l’art abstrait. « Mon art n’est pas abstrait, il vit et il respire ». Ce qui l’intéresse, ce sont les émotions.

Le visiteur est saisi par la rencontre de ces toiles si simples. Les premières reposent principalement sur le rouge, l’ocre, et sur le jaune clair qui fait rayonner le rouge. Les critiques appellent cette période le Color Field painting movement, littéralement « le mouvement de la peinture en champs de couleur ». Au cours de la décennie suivante, Rothko s’en tient à des formes rectangulaires dont il travaille les couleurs en procédant par couches minces.

Les teintes ensoleillées alternent avec de grands rectangles bleus et noirs. Il marie par exemple le bleu (couleur d’un ciel profond), le noir et le blanc. Les séparations sont incertaines, la matière même est parfois humide et légère comme ce blanc tissé en nuages.

1956. Green on blue

Les couleurs tremblent un peu parce que les angles et les bords sont estompés et fusionnent avec le fond caché sous les dernières couches, ce qui évite l’effet géométrique et cérébral des toiles de Mondrian et ouvre un espace où les couleurs flottent doucement…

D’autres fois Rothko plonge le spectateur au milieu d’immenses toiles où des rouges s’opposent à des noirs et des violets. 

Ce qui sépare sa peinture d’un art décoratif, c’est l’invitation faite au spectateur de se séparer de tout ce qu’il tient pour beau et qui est juste encombrant, pour s’immerger dans un espace tout autre. Christopher, son fils explique ainsi le but de son père:

Pour mon père, le monde émotionnel était la voie d’accès à ses spectateurs. D’où son ambition d’élever la peinture au niveau émotionnel dont est capable la musique. Elle peut vous tirer des larmes. Ses tableaux aussi. Ils parlent une langue universelle qui n’a pas besoin d’explications. On ne comprend pas bien pourquoi ils nous remuent, pourquoi ils nous émeuvent, mais ils le font. Entretien avec Harry Bellet, octobre 2023, Le Monde, https://www.lemonde.fr/culture/article/2023/10/20/exposition-mark-rothko-ses-tableaux-parlent-une-langue-universelle-qui-n-a-pas-besoin-d-explications_6195536_3246.html?contributions 

Et Rothko écrit :

Je ne m’intéresse qu’à l’expression des émotions humaines fondamentales – tragédie, extase, mort et j’en passe – et le fait que bon nombre de gens s’effondrent et fondent en larmes lorsqu’ils sont confrontés à mes tableaux montre que je communique ces émotions humaines fondamentales. » (cité par Encalado (https://encalado.com/category/linvention-esthetique/mark-rothko)

La dimension monumentale s’impose car elle permet d'envelopper le visiteur dans une atmosphère réduite à des accords de couleur :

Comme je suis engagé dans l'élément humain, je veux créer un état d'intimité _ une transaction immédiate. Les grands formats vous prennent en eux. L'échelle est d'une extrême importance pour moi _ l'échelle humaine.    Rothko, Écrits sur l’art, « Le professeur idéal », 1941, pp. 55-56.)


Une expérience immersive

Des toiles nocturnes que l’ombre borde sont conservées aujourd’hui à la Tate de Londres. Leur célébrité tient en partie à leur histoire.

Elles avaient été commandées en 1958 par la Seagram, richissime entreprise de vins et spiritueux, pour décorer un restaurant. Rothko a testé des formats horizontaux pour qu’ils puissent être visibles au-dessus de la tête des convives. Or il vint déjeuner au restaurant et fut plongé dans un brusque désespoir à l’idée des clients papotant, discourant, jacassant, bâfrant sous ses toiles. Il décrivit le restaurant du Seagram comme « un lieu où les salauds les plus riches de New York viennent pour bouffer et se montrer… », avant d’ajouter : «J’espère ruiner l’appétit de chacun des fils de pute qui mangera dans cette pièce ! » Il finit par rendre son chèque à la famille Bronfman et conserva ses tableaux jusqu’au moment où le directeur de la Tate Modern lui proposa de leur consacrer une salle. Ils y sont exposés aujourd’hui.

The Houston Chapel

Toujours en quête d’un espace global où immerger le spectateur, Rothko accepte la commande d’un ensemble de panneaux pour la chapelle voulue par un couple de collectionneurs, Dominique et Jean de Ménil. Il a dû trouver là ce qu’il cherchait : la forme octogonale de la chapelle et la pénombre qui y règne plongent le spectateur dans un bain de couleurs, supprime toute séparation avec les toiles. Rothko espérait que le visiteur pourrait faire l’expérience spirituelle de l’éternité dans ce lieu si paisible. Dans le discours d’inauguration de la chapelle après la mort du peintre, Dominique de Menil déclara :

Les images qui n'ont jamais été acceptables pour les juifs et les musulmans sont devenues intolérables pour tous aujourd'hui ... Nous ne pouvons plus représenter Jésus et ses apôtres ... Dans un monde encombré d'images, seul l'art abstrait, peut nous conduire au seuil du divin ... Rothko fut prophétique de nous laisser un environnement nocturne. La nuit est paisible. La nuit est enceinte de la vie […] (https://encalado.com/category/linvention-esthetique/mark-rothko/)

Ainsi les couleurs peuvent remplacer le récit et l’exhibition des visages et des corps si chers à la peinture baroque. Cette peinture invite à méditer sur « l’essentiel ». Des moyens minimalistes conduisent à un ordre de réalité où fusionnent le beau et l’émotion, jusqu’à faire paraître les autres peintres comme trop bavards, trop décoratifs, insignifiants comme des peintres d’affiches publicitaires.

Les cendres de la série des Black and Grey

L’exposition s’achève par la série des Black and Grey, commande abandonnée, prévue pour le bâtiment de l’Unesco à Paris. Un ensemble ascétique de variations autour de deux rectangles noirs et gris superposés, est confronté à deux sculptures monumentales de Giacometti.

Pour ces tableaux, le peintre a soustrait toutes les couleurs. Il n’a gardé que le gris et le noir qui envahissent la toile.

Mark Rothko, Untitled, 1969, Alberto Giacometti, Grande Femme III, 1960 and Mark Rothko, Untitled, 1969, Joseph Nechvatal, Whitehot magazine

Est-ce encore de la peinture ? Pour moi, la magie ne fonctionne plus. Je ne vois qu’une matière plate sans épaisseur et sans espace qui m’ôte la possibilité d’un rapport contemplatif à cet art devenu soudain une maladie mortelle. Que pouvait encore peindre Rothko qui ne soit une répétition de l’expérience parfois atteinte d’un infini présent sur terre ? 

Rothko s’est suicidé à New York, le 25 février 1970.

Quelques références

Bellet, https://www.lemonde.fr/culture/article/2023/10/20/exposition-mark-rothko-ses-tableaux-parlent-une-langue-universelle-qui-n-a-pas-besoin-d-explications_6195536_3246.html?contributions

Cohen-Solal,  Annie, 2023, Mark Rothko, Collection Folio histoire (n° 334), Gallimard.

https://www.francetvinfo.fr/culture/arts-expos/peinture/mark-rothko-a-la-fondation-louis-vuitton-une-exposition-exceptionnelle-d-un-peintre-de-la-couleur-de-la-lumiere-et-de-l-emotion_6129582.html

Nechvatal Joseph, « Mark Rothko, Untitled, 1969, Alberto Giacometti, Grande Femme III, 1960 and Mark Rothko, Untitled, 1969, » Whitehot magazine.

Oddos Valérie, 2023, https://www.francetvinfo.fr/culture/arts-expos/peinture/mark-rothko-a-la-fondation-louis-vuitton-une-exposition-exceptionnelle-d-un-peintre-de-la-couleur-de-la-lumiere-et-de-l-emotion_6129582.html

De Staël, un itinéraire

J’avais entendu par hasard, sur France Culture, Stéphane Corréard critiquer sévèrement la grande exposition de Staël du Musée d’Art Moderne de Paris.  Il trouvait l’exposition trop copieuse (Nous qui n’avons pas accès aux collections privées, nous avons été enchantés  de découvrir des dizaines d’œuvres jamais exposées). Il trouvait qu’elle faisait trop de place au mythe romantique du génie fou d’amour qui se suicide à 41 ans pour l’amour d’une femme (Bien sûr que notre côté Paris Match s’émeut devant les photos de ce grand type au visage si beau, si inquiet, qui va mourir bientôt, mais enfin l’exposition nous invite à regarder l’aventure de la peinture, à nous concentrer sur l’angoisse d’être peintre davantage que sur l’homme foudroyé par l’amour. On peut mourir aussi d’être peintre.)

En fait, Stéphane Corréard n’aime pas cet art qui lui paraît trop sage, trop « qualité française ». Il le met en parallèle avec la peinture américaine de Rothko, ou Pollock qui, dans les mêmes années 50, incarnaient la modernité. (Nous avons aimé au contraire passionnément l’effort du peintre pour trouver son chemin au milieu de l’abstraction et du cubisme, sa façon de tracer son chemin, comme on ouvre une voie à travers une forêt lorsqu’il faut décider d’avancer à chaque carrefour, se perdre ou se trouver, jusqu’à inventer le réalisme abstrait qui, pour nous, est le style même de de Staël).

Que faire quand on ne se satisfait pas des formules du temps ? De Staël était pourtant un imitateur doué.

De Staël. Composition 1951

Des quadrilatères dans une matière un peu grumeleuse composent un grand tableau qui va du goudron à la Soulages, à des marrons, des gris sombres ou clairs, en passant par des blancs délicats, une touche de rose de ci, de là… entre les  carreaux, des joints cimentent la structure.

Mais déjà les mosaïques se colorent et la figuration se fait plus évidente. Des fleurs, dit le titre… un grand bouquet de couleurs saturées qui n’a même pas besoin d’un vase pour trouver son équilibre.

Fleurs

En 1952, De Staël sort de l’atelier, renoue avec le paysage (on ne saurait faire plus ringard !). La salle est pleine de petits formats sur carton pris sur le vif où le peintre apprend à peindre avec une économie de moyens remarquable. Il est le maître des gris : gris du presque noir de l’orage, au presque blanc de la plaine et gris teinté de beige comme reflétant la grande plaine..

De temps à autres, le paysage devient métaphysique comme dans le tableau de Sceaux où une déchirure verticale bleue entrebâille la matière minérale du parc.

Parc de Sceaux 1952

En 1953, 1954, avec la découverte du Sud, finis les gris délicieux. De Staël s’empare des couleurs violentes. Par exemple la petite toile qui représente Agrigente repose sur quatre couleurs sans ombres : le violet pour le ciel ; le jaune pour la terre vers l’horizon ; le rose pour le chemin qui va à la rencontre d’une tache rouge… Il faut bien partir à la rencontre de quelque chose… un triangle du même rouge orangé longe le côté droit. De Staël a gardé les lignes simplifiées des paysages de 1952, mais a changé complètement sa texture : sa peinture devient liquide, la profondeur et le mouvement viennent des triangles qui convergent et donnent à la toile son impression de mouvement.

Agrigente

Des dessins (pas si loin des dessins d’architecte) montrent sa façon de travailler « sur le motif » en dépouillant le paysage de ses détails ;

Encore des aplats pour le beau paysage nocturne de la Seine. Une nappe d’eau grise glisse sous le pont des Arts. Aux trois-quarts de la toile, la ligne bleue du pont, puis la masse noire des bâtiments. Des tours et des clochers blancs transpercent le ciel. Comme ils sont blancs ! Ceux qui ont mon âge se souviennent de ce Paris noir d’avant les énormes bateaux-mouches, quand on restait sur les ponts pour voir couler la Seine sans voir grand chose sinon quelques lueurs au loin.

Le fleuve et l’ombre

… Le nu bleu extraordinaire est un mixte moitié femme, moitié paysage, moitié géométrique, moitié extatique, perdu dans le ciel rouge.

Puis un nouveau changement de texture avec les natures mortes peintes au pinceau, pommes, flacons, et ces feuilles de laitue légères tracées d’un seul geste… Facile, peut-être, cette salade posée sur un fond noir et son récipient blanc presque translucide, mais je me dis qu’il faut du courage pour préférer d’aller esseulé à la rencontre des objets du quotidien, plutôt que de se fondre dans le mouvement collectif qui emporte la peinture moderne.

Retour aux gris, aux bandes horizontales qui font le fond du tableau. Dans la toile des mouettes, l’horizon est très bleu, les mouettes, malgré leurs ailes lourdes s’envolent vers cet au-delà.

Et c’est déjà la fin. Le tableau rouge intitulé Le Concert n’a pas pu venir. Le Fort d’Antibes restera le dernier tableau. On y retrouve les trois bandes parallèles, le gris sombre du premier plan, les vagues claires du milieu, le ciel bleu-noir du haut. Pas de trace humaine, si ce n’est cet édifice rectangulaire fiché au milieu de la toile. La solitude peut-être.