Fenêtres (coronavirus 3)

A la fenêtre

Ma fenêtre est à gauche du bureau. Quand je tourne la tête, je vois les trois derniers étages de l’immeuble d’en face, le toit, le ciel Surtout le vaste ciel.

Il faut que je me lève pour apercevoir la rue. Il faut que je sorte sur le balcon et que je me penche pour voir au loin la colline du Sacré Cœur qui barre l’horizon.

Mais la barre verticale et les traverses de ma fenêtre qui encadrent la vue, projettent aussi leur ordre géométrique jusque sur le canapé où je m’assieds pour lire.

Quand l’angle du soleil se modifie, ce sont les arabesques de la rambarde qui viennent dessiner un entrelacs de lignes sur le tapis.

Ombre de la rambarde sur le tapis

Dans notre rue, la moitié des habitants a quitté Paris. Pendant la journée, seules quelques personnes sortent sur les balcons pour profiter de la douceur de l’air, la dame en rose, bien visible grâce à son cardigan et son voisin, un peu affalé sur une chaise dont je ne saurai dire s’il fait un petit somme ou s’il prend le frais le temps d’un café.

La Dame en rose
L’Homme à la chemise bleue

Il faut attendre vingt heures, pour voir ceux qui sont restés sortir pour applaudir soignants, employés, éboueurs, camionneurs… et en profiter pour se saluer et prendre des nouvelles : « Et votre maman, ça va toujours ? »

20 Heures. Ceux qui sont restés applaudissent

L’extérieur m’est presque inaccessible. Si proche, il y a un mois encore, quand je regardais vaguement pour savoir si je pouvais sortir sans manteau et hop, j’étais dehors ! Si raréfié à présent.

Quelquefois ma fenêtre devient une surface où mon reflet se superpose à ce qu’il voit, me faisant mieux sentir pourtant que j’appartiens aux deux mondes.

Il n’y a pas beaucoup de ces espaces frontières. Dans les forêts où je me promenais dorment par endroits des étangs solitaires. Je voyais briller des pierres au fond de l’eau et ma main s’enfonçait, comme appelée. C’était peut-être un petit dieu rêveur que je frôlais ? (Je m’avise que les ondines et les Mélusines qui emprisonnent les humains qui s’aventurent sur leurs bords sortent de ces étangs). A présent, il me reste les livres. Certains enferment un ailleurs qui attend que j’y pénètre. Quand je suis absorbée par la lecture, je disparais entre les pages… et je ne sais jamais comment j’en ressortirai.

Des femmes vues de dos

Plusieurs peintres du 19e  et du 20e siècle ont évoqué les femmes qui regardent par la fenêtre. Ils les montrent de dos, seules, à distance de la frénésie de la vie, claustrées dans leurs rêves.

Friedrich peint la silhouette de sa femme enclose dans son intérieur – vert comme sa robe – en train d’observer le paysage. Juste devant la maison, il y a le mât d’un bateau qui pourrait appareiller et dont on sait qu’elle ne le prendra pas.

Friedrich. 1822. Femme à la fenêtre

Hammershoi fait voir le silence d’une vie confinée, comme si sa femme, qui se tient ainsi à distance de la rue, cherchait un bonheur doux et pâle dans une réalité réduite à l’essentiel. La pièce est quasi vide, débarrassée des objets du quotidien (il n’y a même plus les bouteilles posées sur le rebord de la fenêtre qu’on voyait encore dans le tableau de Friedrich) et la femme a renoncé au petit col de dentelle, au peigne dans les cheveux, aux couleurs de la robe.

Hammershoi. Femme à la fenêtre

Les couleurs sont revenues chez Hopper, mais elles sont criardes et hostiles, malgré les fleurs qui étrangement tiennent plus de place que le modèle. Les divisions multipliées des fenêtres emprisonnent la scène comme une grille.

Hopper 1932. A room in Brooklyn

Le dernier tableau de cette série, je l’emprunte à Bonnard. La fenêtre ouvre sur de grands arbres et les rayons du soleil se déversent sur les feuillages.  Il n’y a plus de frontière : le spectateur éprouve un sentiment d’intimité avec la nature foisonnante et lumineuse. L’or vert qui roule sur la toile. La femme, qui fait la sieste dans le coin du tableau, et qui est presque absorbée par la couleur des murs, se détourne du spectacle, mais on n’a pas besoin d’elle pour contempler tout ce que contient la fenêtre.

Bonnard. 1912. La Fenêtre ouverte (https://www.flickr.com/photos/7208148@N02/24703301617/)

Allez ! J’ajoute la célèbre jeune fille  de Dali, mais je ne crois pas qu’elle va rester longtemps dans la pièce. Accoudée, elle regarde les vaguelettes qui rident la surface de l’eau. Tout est bleu : la mer, les rayures de la robe, le chambranle de la fenêtre et les rideaux et tout est fluide : les rideaux et la robe, agités par la brise, sont aussi mobiles que la mer. La jeune fille va bientôt se déconfiner, elle appartient trop à l’espace extérieur pour se retirer plus longtemps dans son rêve.

Bizarrement, les personnages masculins confinés qui regardent par la fenêtre me viennent plutôt de la littérature, surtout de Stendhal. Ce n’est pas « volontairement » qu’ils sont soustraits à la vie, mais une fois emprisonnés, ils réalisent que le bonheur est au fond d’une prison. Je pense en particulier à la page admirable ou Stendhal décrit le moment où Fabrice se retrouve seul dans sa cellule.

« Il courut aux fenêtres ; la vue qu’on avait de ces fenêtres grillées était sublime : un seul petit coin de l’horizon était caché, vers le nord-ouest, par le toit en galerie du joli palais du gouverneur, qui n’avait que deux étages ; le rez-de-chaussée était occupé par les bureaux de l’état-major ; et d’abord les yeux de Fabrice furent attirés vers une des fenêtres du second étage, où se trouvaient, dans de jolies cages, une grande quantité d’oiseaux de toute sorte. Fabrice s’amusait à les entendre chanter, et à les voir saluer les derniers rayons du crépuscule du soir, tandis que les geôliers s’agitaient autour de lui. Cette fenêtre de la volière n’était pas à plus de vingt-cinq pieds de l’une des siennes, et se trouvait à cinq ou six pieds en contrebas, de façon qu’il plongeait sur les oiseaux.
Il y avait lune ce jour-là, et au moment où Fabrice entrait dans sa prison, elle se levait majestueusement à l’horizon à droite, au-dessus de la chaîne des Alpes, vers Trévise. Il n’était que huit heures et demie du soir, et à l’autre extrémité de l’horizon, au couchant, un brillant crépuscule rouge orangé dessinait parfaitement les contours du mont Viso et des autres pics des Alpes qui remontent de Nice vers le Mont-Cenis et Turin ; sans songer autrement à son malheur, Fabrice fut ému et ravi par ce spectacle sublime. « C’est donc dans ce monde ravissant que vit Clélia Conti ! avec son âme pensive et sérieuse, elle doit jouir de cette vue plus qu’un autre ; on est ici comme dans des montagnes solitaires à cent lieues de Parme. » Ce ne fut qu’après avoir passé plus de deux heures à la fenêtre, admirant cet horizon qui parlait à son âme, et souvent aussi arrêtant sa vue sur le joli palais du gouverneur que Fabrice s’écria tout à coup : « Mais ceci est-il une prison ? est-ce là ce que j’ai tant redouté ? » Au lieu d’apercevoir à chaque pas des désagréments et des motifs d’aigreur, notre héros se laissait charmer par les douceurs de la prison. » Stendhal, La Chartreuse de Parme, partie II, chapitre XVIII, extrait, 1839.

On ne peut vraiment pas comparer notre réclusion à une prison ni à un espace insupportable à force de promiscuité. Il n’y a pas de cris d’enfants chez nous, pas non plus d’angoisse concernant les vieux parents qui croupissent dans des EPHAD, seulement la privation de promenades. J’espère pourtant que mon compagnon se laisse envahir par le bonheur d’inventer les rencontres magnifiques dont nous sommes provisoirement privées et que, lorsqu’il regarde le ciel, son regard porte loin.

PS. Le 18 avril. Plusieurs lecteurs (Sarah B, Danièle D., Jean-Marie B.) m’ont immédiatement fait remarquer qu’il y avait des « Hommes à la fenêtre » dans la peinture occidentale, dont un célèbre portrait de Caillebotte (1876). C’est vrai, et on retrouve la thématique d’un personnage qui contemple un paysage dont il est séparé. Ici, un jeune homme, le frère cadet de l’artiste, observe le spectacle de Paris au croisement du boulevard Malesherbes et des rues Miromesnil et de Lisbonne. Si je voulais ergoter, je dirais que sa position est différente de celle des femmes. Bien en appui sur ses jambes, il montre son assurance, alors que les portraits de femme me paraissent davantage marqués par le retrait… Mais la thématique de la fenêtre comme seuil entre deux espaces permet une gamme d’interprétations et l’opposition binaire est exagérée.

G. Caillebotte. 1876. Jeune Homme à la fenêtre

Dethurens, Pascal, 2018, L’Oeil du monde, Images de la fenêtre dans la littérature et la peinture occidentales, Paris, Deyrolles, L’Atelier contemporain.

http://www.une-vie-de-setter.com/2015/01/la-fenetre-dans-l-art.html

Wikipedia « Femme à la fenêtre »

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« Ne vous touchez pas ! » Bises et coronavirus (2)

J’écris ce petit billet en pleine pandémie parce je me demande si les clôtures formulaires des SMS qui me parviennent, « je t’embrasse, Bises !,  Bisous, bzx », vont cesser d’être employées et, plus largement, si la légèreté moderne de nos corps est vouée à disparaître.

Voilées, Masquées

Hier, nous n’avions pas de mots assez durs pour dénoncer la vision hypocrite que les Musulmans ont des rapports des hommes et des femmes… En France, disions-nous, on n’a pas besoin de cacher les femmes dans l’espace public. Et d’ailleurs, on peut se dire franchement les choses du désir. Brassens a  chanté très bien l’absence d’interdits au nom du naturel (il est vrai qu’il était réservé au peuple) :

« Je te plais, tu me plais… » et c’était dans la manche,
Et les grands sentiments n’étaient pas de rigueur.

On  en revenait toujours au temps d’après 68, où les  corps avaient commencé à se montrer tranquillement : mini-jupes, cheveux dénoués, pulls à même la peau, puis les seins nus sur la plage.

En 2000, le spectacle des femmes entièrement voilées nous a indignés, que ce soit celles qu’on obligeait à le faire ou les « fanatisées » qui se précipitaient sur le voile en clamant que leur corps n’était qu’à leur mari, qu’il leur était réservé et au fond qu’il servait essentiellement à leur fabriquer des fils.

Evidemment, la norme nouvelle n’inverse pas les choses : les voiles masquaient seulement les femmes, alors que les masques cachent tous les visages. On met des masques médicaux parce qu’on a le souci des autres, tandis qu’on met une burka pour s’en séparer… mais c’est comme si l’exhibition du corps était en train de reculer en même temps que l’impression que nous vivions une fête collective destinée à ne jamais s’arrêter.

Accolades


Un arrêt récent du Conseil d’Etat ( 11 avril 2018 n° 412462) semble considérer que la poignée de main avec une personne de sexe opposé, est une valeur républicaine, s’y refuser étant un signe de non assimilation. Notre culture s’en trouve définie comme une « culture de contact », une culture où il faut se toucher pour manifester l’égalité.  

Las ! Les poignées de main et les accolades sont devenues mortelles. Si le coronavirus recule vite, nous retrouverons nos habitudes. S’il s’attarde, les règles de convivialité changeront.

Les bises

Au cours de ma vie, j’ai vu se modifier le principal des rituels de salutation. Quand j’étais enfant, on s’embrassait en famille, et seulement si quelqu’un partait pour un long voyage ou en revenait. Je n’ai pas souvenir de séances de bises en arrivant au lycée.

Le baiser entre hommes paraissait incongru et plutôt dérangeant, les relations homosexuelles ne s’affichant pas..

Dans les cours d’histoire, on évoquait cependant le baiser de cérémonie. Au Moyen Age, ce baiser était échangé lors de la cérémonie d’hommage comme gage d’union entre un vassal et son seigneur.


, Maître de Fauvel Histoire de Merlin, France, Paris, XIVe siècle, M Folio 171 . Bib. Richelieu v°https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b90591425/f173.image.r=Ma%C3%AEtre%20de%20Fauvel

Cette composante cérémonielle semblait s’être éteinte avec la Renaissance, le baiser étant réservé à l’expression de la tendresse… Il en reste pourtant quelque chose quand les chefs d’État s’embrassent devant les caméras. On laissait aux Russes les baisers sur la bouche, (aujourd’hui bannis par peur de l’homosexualité) dont enfant, je regardais fascinée les photos dans les magazines. Je crois que tous mes amis se souviennent du cliché où l’on voit Brejnev embrasser Honecker à pleine bouche !

Merkel et Sarkozy

L’autre signification médiévale était religieuse. C’était le baiser de paix entre les croyants, recommandé par Paul de Tarse. Il subsiste chez les orthodoxes où les fidèles embrassent toujours les prêtres sur la bouche pour célébrer les Pâques. Aujourd’hui, les catholiques sont eux aussi invités à s’embrasser.
Mais quand j’ai cherché quelques images de baisers non amoureux et non familiaux, je n’ai trouvé que des tableaux associés à la duplicité du traître Judas.

Giotto. Le Baiser de Judas. Eglise de l’Arena, Padoue

Et selon le grand sociologue  Norbert Elias, le recul du contact corporel n’a fait que s’accentuer du 17e au 19e siècle. Malgré un assouplissement dans la première partie du 20e siècle, on peut dire que je suis encore née sous le régime de la séparation des corps. C’est après 68 que cette distance corporelle a fait place à un besoin généralisé de bisous. En 1970, j’ai encore eu affaire à quelques vieux messieurs de la Mittel Europa qui tenaient à me baiser la main, mais déjà les bises étaient en train de se généraliser.

Le retour du baiser social : les bises de la fin du 20e siècle

Mamie a besoin de bisous. Album d’Ana Bergua et Carme Sala

Pas plus que les baisemains, les bises n’étaient en principe voluptueuses ; elles ne promettaient rien. C’étaient de simples gestes de salutations et non des gages d’intimité. Cependant elles accompagnaient le déplacement de la frontière entre l’intime et le public , l’affaiblissement des distances sociales, que signifient aussi la généralisation du prénom et le tutoiement.

Elles témoignaient de l’instauration d’un régime de camaraderie symétrique entre les sexes, qui allait de pair avec l’indifférenciation des tâches sociales, la diffusion du vêtement androgyne et la fin de la passivité des filles : celles-ci n’étaient plus l’objet du respect des visiteurs, elles échangeaient avec eux des signes de reconnaissance réciproques : « Nous faisons partie du même monde »

Je dois dire que les bises de camaraderie me semblent parfois un peu envahissantes.

A Aix-en-Provence, les amis de mes enfants posaient trois bises sur mes joues. En arrivant à Paris, j’ai découvert que les cadres s’en tenaient à deux, mais qu’avec leurs enfants il fallait aller parfois à quatre… avec les bourgeois bohèmes et les banlieusards, c’était l’incertitude la plus totale et je pouvais rester la bouche en l’air ou m’arrêter trop tôt.

J’étais d’autant plus perdue que je commençais souvent par la mauvaise joue : pour moi, démarrage à gauche, comme la plupart des gens à Aix, alors que mes vis-à-vis commençaient souvent par la droite. L’âge venant, il m’a fallu apprendre aussi à ôter mes lunettes pour éviter le choc avec la paire du partenaire de bises.

La distanciation sociale,

Je suis allée voir dans Wikipedia ce qu’était la « distanciation sociale » qu’on nomme ainsi par calque de l’anglais, et plus rarement distanciation physique ou éloignement sanitaire (en anglais : social/physical distancing). Ce sont, dit l’article, « certaines mesures non pharmaceutiques de contrôle des infections prises par les responsables de la santé publique pour arrêter ou ralentir la propagation d’une maladie très contagieuse comme par exemple les maladies infectieuses émergentes et qui visent à éloigner les individus les uns des autres. L’objectif de la distanciation sociale est de réduire la probabilité de contacts entre les personnes porteuses d’une infection et d’autres personnes non infectées, de manière à réduire la transmission de la maladie, la morbidité et la mortalité. 

Le Robert Historique date le mot distanciation de 1959 par traduction de l’allemand Verfremdungseffekt, « effet de distanciation », concept développé par Bertolt Brecht. Il s’agit  d’inciter le spectateur à prendre ses distances avec l’action dramatique par le biais de l’acteur prenant lui-même ses «distances» avec son personnage. Nous voici passés du regard critique sur la réalité sociale à l’incorporation des normes médicales qui nous enjoignent de nous éloigner… Que restera-t-il des quatre bises des bons camarades ? Sont-elles en voie de disparition ? Peut-être pas si la crise s’arrête vite et si une nouvelle pandémie ne vient pas répandre la terreur. Bien des SMS et coups de fil me parviennent encore en version-bises, et Ivan vient de terminer un message collectif par  Bisous caressants pour protester contre le puritanisme sanitaire.

Allez ! Portez-vous bien. Bises virtuelles !

Avanzi, Matthieu, https://www.lepoint.fr/sciences-nature/tout-sur-la-bise-07-10-2019-2339696_1924.php ethttp://combiendebises.free.fr/ (j’ai découvert ce site, mais les informations qui datent d’avant le coronavirus  !)

Elias, Norbert, La Civilisation des moeurs, (1ere éd. allemande 1939) tr. 1973, La Civilisation des moeurs, Paris, Livre de Poche.

Lacroix, Alexandre, Contribution à la théorie du baiser , Ed. Autrement.

Carré, Yannick, 1997, Le baiser. Premières leçons d’amour, Paris, Autrement.

Pruvost, Jean, https://www.lefigaro.fr/langue-francaise/actu-des-mots/distanciation-sociale-de-quoi-parle-t-on-20200405

Robert historique,Paris, Le Robert.

Un concert quotidien sur le palier. Guillaume Martigné par temps de coronavirus (coronavirus1-avril 2020)

Il y a quinze jours, on s’est enfermés sans y croire. Il a fallu que le fils d’une amie tombe sérieusement malade pour que notre insouciance s’en aille et qu’on comprenne que le confinement n’était pas là pour nous protéger, nous, mais pour protéger les autres dans un pays qui ne produisait ni tests, ni masques alors que le marché international ouvert empêchait de se fournir au dernier moment.

Les réseaux sociaux ne décolèrent pas et parlent de haute trahison tant l’exécutif a tardé à procurer au pays de quoi lutter efficacement contre l’épidémie. La réponse paraît complexe. Un manque de réactivité du gouvernement trois fois de suite (l’absence de quarantaine pour les militaires qui accompagnaient les rapatriés de Chine, les commandes de gel et de masques et de respirateurs et bien sûr le maintien des élections) ; les autorités médicales qui semblent avoir été de mauvais conseil et donnent l’impression de courir derrière les mesures qu’elles auraient dû recommander.  L’opposition n’est guère plus crédible. Les socialistes et la droite ont réclamé le maintien des élections et Macron, qui a reculé devant l’accusation de « déni de démocratie », a surtout manqué l’occasion d’être De Gaulle de cette guerre qu’il évoque régulièrement. Et à qui imputer le lent déclin de la biologie médicale en France, et notre difficulté à maintenir en France des activités qui ménagent peu de marges (les écouvillons nécessaires pour les tests, les flacons de verre basiques pour le gel, etc)….? Responsabilité collective, sans doute. Les consommateurs que nous sommes sont-ils prêts à payer pour la nourriture et la santé au détriment des téléphones portables et du plaisir d’acheter une petite robe de printemps ?

Au début, nous étions très peu gênés par le confinement pourvu que nos proches nous rassurent régulièrement. Bien sûr, on aurait voulu sortir, mais nous étions quand même deux privilégiés, heureux de vivre ensemble et heureux de pouvoir nous isoler par moments chacun dans une pièce. La bibliothèque était pleine de livres qui ne demandaient qu’à être relus, les CD et la radio permettaient d’écouter de la belle musique. En même temps nous jouissions de notre légèreté, les raisons de nous plier à l’organisation sociale de la semaine s’étant évaporées. Mais la troisième semaine est un peu plus difficile. Contempler la rue vide depuis sa fenêtre, constater le délitement de la journée.

Un moment pourtant constitue un repère dans les heures qui s’écoulent dans une sorte de brume. Notre voisin, Guillaume Martigné, est un excellent violoncelliste, et ce qui est encore mieux un musicien profond. Il y a quelques jours, il a installé son violoncelle sur le palier du 7ème étage et depuis, tous les soirs il joue pour les habitants confinés pendant 10 minutes ou ¼ d’heure.

Tous les concerts sont annulés et nul ne sait quand une vie musicale reprendra, mais Guillaume Martigné fait ce qu’il sait faire, donner au petit monde de l’immeuble un moment de joie partagée.

Disponible sur play music : https://play.google.com/music/preview/Aiu4llgcvzucd26gyplpp67tjhy?play=1

https:// www.facebook.com/guillaume.martigne

https://www.facebook.com/guillaume.martigne.cello/?locale2=fr.FR

https://www.instagram.com/guillaumemartigne/

Le rêve de pierre de Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806) : la Saline Royale d’Arc-et-Senans

Arc-et-Senans est au-delà du cercle magique des guides touristiques à l’intention des Parisiens désireux de partir en weekend, dont la limite se situe à peu près à 200 kilomètres. Il faut doubler le temps de voyage pour atteindre Arc-et-Senans, soit 4 heures de route en voiture. Il faut donc bien choisir ses amis pour que le trajet ne paraisse pas trop long. L’escapade était encore possible début mars. L’épidémie paraissait lointaine et on était partis avec une certaine insouciance.

Outre Arc-et-Senans, on a découvert les belles villes de Franche-Comté, Besançon, sa remarquable galerie des Beaux-Arts et son musée des horloges ! Dole-la-méconnue, avec sa Collégiale et son grand orgue sculpté,…

Collégiale de Dole. Le Grand orgue. Détail

… ses demeures magnifiques, ses lents cours d’eau.

Au pays du sel

Le site de Salins-les-Bains, qui exploitait les eaux très chargées en sel du sud du Jura depuis les Romains, étant devenu trop petit, Arc-et-Senans a été conçu par l’architecte Ledoux pour développer la production de cet « or blanc » si précieux et d’un si bon rapport grâce à l’impôt de la gabelle. Comme il fallait de grandes quantités de bois pour faire s’évaporer la saumure, Ledoux n’hésita pas à acheminer l’eau depuis Salins, à travers la vaste forêt domaniale de Chaux, soit 22 kilomètres, par un système de conduites creusées dans des troncs d’arbres  : « Il étoit plus facile de faire voyager l’eau que de voiturer une forêt en détail » (Traité d’Architecture, p. 38, désormais TA)

Quand la construction de la saline lui fut confiée en 1773, Claude Nicolas Ledoux était déjà l’architecte des financiers gestionnaires des impôts (La Ferme générale), et avait été nommé « Commissaire aux salines de Lorraine et de Franche-Comté » en 1771 par Louis XV.

Au 19e siècle, la saline qui subissait la concurrence des marais salants, se révèlera peu rentable. Elle fonctionnera cependant jusqu’en 1895, sous monopole d’État puis en tant que compagnie privée, avant d’être plus ou moins abandonnée. Elle est aujourd’hui sauvée, restaurée, classée patrimoine de l’Unesco. Elle abrite un musée consacré à l’œuvre de Ledoux, un Musée du sel, des lieux de rencontres et un hôtel.

Une utopie politique carcérale : l’espace circulaire

Ledoux a entouré sa saline d’un mur d’enceinte afin d’empêcher la contrebande. Une seule porte permettait d’y accéder. Cette porte ornée de colonnes doriques est cependant étonnante : est-ce l’entrée d’une fabrique ou d’un temple grec ? Les deux à la fois sans doute, car le sacré pour Ledoux allie le travail, la beauté architecturale fondée sur la raison et la foi dans le progrès qui change l’ordre du monde et mène de la nature brute à la civilisation.

Le péristyle aux colonnes doriques

Après la colonnade, le visiteur passe sous une voute où est stylisée une grotte. Il a suffi de quelques pierres brutes qui contrastent avec les pierres taillées pour signifier le contraste entre la nature pourvoyeuse du sel et l’art de l’homme qui recueille et exploite ce trésor pour accroitre son bien-être.

La Grotte de sel. Porche de la saline

Dans son livre magistral, Surveiller et punir, Foucault a montré cependant la proximité entre les utopies progressistes des Lumières et les cauchemars des sociétés modernes fondées sur la surveillance. C’est ce qu’incarne la Saline Royale d’Arc-et-Senans qu’il évoque p. 176 de son livre.

L’appareil disciplinaire parfait permettrait à un seul regard de tout voir en permanence. Un point central serait à la fois source de lumière éclairant toutes choses, et lieu de convergence pour tout ce qui doit être su : œil parfait auquel rien n’échappe et centre vers lequel tous les regards sont tournés.

En optant pour un plan en demi-cercle, dépourvu d’angles morts, Claude-Nicolas Ledoux constituait un ensemble architectural merveilleusement ordonné, mais surtout il facilitait le contrôle des ouvriers.

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L’entrée unique était encadrée par les logis des soldats qui gardaient la saline contre les incursions du dehors.

En face, le pavillon du directeur, surmonté par une tourelle permettait de voir tout en restant invisible, d’observer les va-et-vient des ouvriers autant que les arrivées de l’extérieur en vérifiant que chaque personne était à sa place. Une personne qui traversait la cour ne pouvait échapper au regard: était-elle décemment vêtue ? S’attardait-elle pour bavarder ? Se dirigeait-elle effectivement dans le pavillon requis par son emploi ?

De part et d’autre, étaient bâties les bernes, les deux grands bâtiments où la saumure était chauffée dans des « poêles » jusqu’à évaporation, ce qui prenait entre deux et quatre jours ; puis les bâtiments des métiers annexes, des écuries, une maréchalerie, une tonnellerie, les logis des ouvriers. Entre 30 et 80 personnes vivaient là. Des travailleurs intermittents se joignaient si nécessaire au personnel à demeure : les hommes occupés au dur travail de la cuisson, le sel attaquant la peau, les femmes qui façonnaient les pains de sel ; jusqu’aux enfants qui ramassaient les cendres.

Michel Foucault dénonce dans de tels lieux l’avènement de la discipline-mécanisme qui sert le pouvoir « en faisant croître l’utilité possible des individus » (p.211)

Une manufacture ? Un temple ?

Oui, la saline peut être considérée comme un établissement de discipline, mais le souci architectural de Ledoux va bien au-delà des objectifs pour maximiser les profits. Quand nous sommes venus, le site presque vide, jusqu’à susciter le malaise, semblait un fantastique rêve d’architecte héritier de Paestum où les bâtiments réinterprétaient une fois de plus l’équilibre des formes primitives du carré, du triangle et du cercle.

Maison du Directeur

Si les lourdes colonnes à ressauts de la Maison du Directeur participent au souci d’en imposer, elles répondent surtout au goût de Ledoux pour une architecture réduite à l’essentiel où la sévérité des lignes est seulement atténuée par les saillies qui accentuent violemment le contraste des ombres portées et des parties claires.

Les colonnes doriques se détachent sur des murs striés et là encore le lisse en dialogue avec le saillant accentue les contrastes sans qu’il soit besoin d’autres ornements. (Dans le traité, Ledoux écrit sans cesse combien il déteste les fioritures qui corrompent la pureté des lignes).

Colonnes de l’entrée

Les maquettes de la Ville de Chaux

Le musée consacré à Ledoux présente surtout les maquettes de la Cité de Chaux, réalisées d’après les planches du Traité d’architecture, que j’avais consultées quand j’avais visité la Rotonde de la Villette. La cité, restée à l’état de plans devait prolonger le domaine d’Arc-et-Senans. Tantôt ce sont des bâtiments collectifs école, maison de justice, église. Voici la maquette du Pacifère :

Pacifère. Temple de la paix « Au Pa	cifère se concilient les intérêts des familles, et se préviennent ou se terminent leurs divisions (TA, p. 3)

Pacifère. Temple de la paix « Au Pacifère se concilient les intérêts des familles, et se préviennent ou se terminent leurs divisions (TA, p. 3)

et le cimetière où tout converge vers une sphère, qui relie le monde des morts à la perfection du cosmos où tournent les planètes.

Maquette du Cimetière de la Ville de Chaux

Ledoux ne désespère pas d’améliorer les mœurs des habitants : l’Oikema, dont le plan nettement phallique représente non sans humour la destination, n’est ni un palais des plaisirs sexuels, ni un centre de rééducation, mais les deux à la fois puisque : « « L’Oikema présente à la bouillante et volage jeunesse qu’il attire la dépravation de l’homme ranimant la vertu qui sommeille, conduit l’homme à l’autel de l’Hymen vertueux qui l’embrasse et le couronne (TA., Int. p. 2)… Dans la Maison close, le novice rééduqué sera amené à apprécier les vraies jouissances de la vie conjugale ! »

L’Oikema

Ledoux n’est pas un égalitariste « Faut-il que tout soit misère ou magnificence », s’interroge-il ?  mais il pense que l’architecte doit à la fois créer des maisons fastueuses pour les riches et offrir aux pauvres des habitations élégantes, assujetties « à la pureté des lignes » comme la maison des tonneliers en forme de tonneaux, la retraite pyramidale du bûcheron, « la Coupole domestique du charbonnier qui prépare l’aliment nécessaire aux fourneaux des chimistes ».(TA, p. 4-6), le logement sphérique des gardes agricoles :

Maquette de la Maison des Gardes Agricoles

A quoi rêvait Ledoux ?

Dans le passage où il décrit la saline, Foucault souligne le lien étroit d’Arc-et-Senans avec l’emprise répressive sur les hommes. L’ensemble de son livre est plus ambivalent et montre que la répression est inextricablement mêlée au progrès : l’école apprend  à lire et à écrire dans le même temps qu’elle discipline dans un mélange inextricable ;  l’hôpital surveille et soigne ; les manufactures modernes répandent l’abondance et produisent des marchandises en abimant moins la santé des hommes que le système antérieur. Le mal et le bien se développent ensemble et à vrai dire ne peuvent être distingués.

Foucault n’évoque pas non plus la capacité de rêve d’une force extrême qui transparaît dans les réalisations et les projets de Ledoux, qui voyait l’Architecte comme un « rival du créateur » (p. 8) , capable de guérir le malheur du monde, ce qui fait d’Arc-et-Senans une expérience de pensée à la fois esthétique, psychosociologique et cosmique.

Quelques références :

Foucault, Michel, 1975, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, NRF.

Jöckel Wolf, https://paris-blog.org/2019/07/14/die-grosse-saline-von-salins-les-bains-und-die-koenigliche-saline-von-arc-et-senans-unesco-weltkulturerbe-im-jura/

Ledoux, Claude-Nicolas, 1804, L’Architecture considérée sous le rapport de l’art, des meurs et de la législation, Paris, Herman. (et sur Gallica, en accès libre, l’édition originale,  https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k857284.image

Ozouf Mona, 1966. « Architecture et urbanisme : l’image de la ville chez Claude-Nicolas Ledoux », Annales ESC, pp. 1278-1304.https://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1966_num_21_6_421483

Scachetti, Emmeline, « La saline d’Arc-et-Senans : manufacture, utopie et patrimoine (1773-2011).» Histoire. Université de Franche-Comté, 2013. Français. ffNNT : 2013BESA1030ff. fftel-01327327f

Voir aussi : La Rotonde de La Villette

Iouli et Alexandre Daniel (Moscou 6)

Misha et Nina ont organisé un repas pour fêter notre séjour à Moscou. Leur appartement est un appartement d’intellectuels où les étagères croulent sous des livres écrits dans toute sorte de langues. Leur fils qui n’a pas 17 ans parle un français excellent, appris pendant les quelques mois d’un séjour en France… Les parents de Michael se joignent au repas. C’est pendant cette soirée que je découvre le courage d’Alexandre Daniel.

Michaël Daniel entre sa mère et son père Alexandre Daniel

Toute ma génération se souvient du nom de son père, Iouli Markovitch Daniel, toujours associé à celui de Siniavski. Le procès de ces écrivains a sonné le glas des espérances suscitées par la politique de Khrouchtchev qui avait autorisé la parution d’Une journée d’Ivan Denissovitch et condamné le système des camps. Iouli Markovitch Daniel (1925-1988) était un écrivain et un traducteur connu. Il était le fils de Mordehai Meirovitch, dramaturge juif de langue yiddish, qui avait opté pour le pseudonyme de Marc Daniel et l’avait transmis à son fils Iouli. (Meirovitch, c’était aussi le nom de mon grand-père qui adopta pour sa part l’appellation de Rosoff ! Ainsi les deux branches de la famille perdirent le nom de Meirovitch.) Dans sa jeunesse, Mark Daniel s’était révolté contre l’ordre tsariste injuste, mais il s’inquiétait des dérives du nouveau système en place. 

Son fils, Iouli Daniel, mobilisé à 18 ans et plusieurs fois décoré, fut gravement blessé. A vingt ans, il était pensionné comme invalide de guerre. De retour à la vie civile, il étudia la littérature russe à l’université avant de partir enseigner à Kalouga, à 160 km de Moscou.

À partir de 1957, il se consacre à la traduction et à l’écriture sous le nom de plume de Nicolas Arjak. Ne pouvant publier ses œuvres dans son pays, il les fait paraître en Occident. La plus célèbre des nouvelles, Ici Moscou, qui donne son titre au recueil, raconte que le présidium du Soviet suprême avait décrété une «  journée des meurtres publics » pendant laquelle chacun pouvait exécuter qui il voulait, à l’exception des enfants, des militaires, des policiers et des employés des transports publics. La critique féroce des purges et le ton sarcastique du recueil lui valent d’être arrêté en même temps qu’André Siniavski et pour des raisons assez semblables. En février 1966, a lieu leur procès. Aragon prend fait et cause pour les accusés, et l’Humanité, organe du parti communiste français, publie ses protestations au nom du droit d’expression. L’émotion générale en Occident n’empêche pas Andrei Siniavski d’écoper de 7 ans de bagne et Iouli Daniel, à qui on reproche en plus son « cosmopolitisme » (euphémisme pour d’origine juive ?), de cinq ans. L’Union des écrivains soviétiques, qui voulait cantonner toute expression dans un conformisme étroit, avait fait un exemple.

Une fois libéré, en 1972, Siniavski émigre et devient professeur à la Sorbonne. Il finira sa vie en France.

J’ai sur mon bureau un recueil de Iouli Daniel paru en 2019 (Proses, Vers et traductions, Prosa, stikhi, perevodi) que mon cousin m’a offert. Je commence à déchiffrer ses poèmes qui sont à la portée de mon russe balbutiant. Sa volonté de témoigner, son refus de tout accommodement avec le régime expliquent peut-être que l’écrivain ait résisté aux conditions si dures de la prison. Une fois libéré, il resta en Russie. Il ne condamnait pas ceux qui partaient, mais il ne participa pas au mouvement d’émigration massive des Juifs. Qu’est-ce qu’un Juif quand on est athée, et qu’on ne croit pas que les clés de sa conduite se trouvent dans les dogmes religieux ? Une identité désuète selon tous ceux qui rêvent d’un monde délivré des divisions engendrées par les monothéismes. Iouli Daniel  pensait peut être ainsi. Mais je projette aussi sur lui mon impression que si je quittais la France, je quitterais ma langue, ma culture, mon identité. Est-il pire exil pour un écrivain russe que d’être exilé du russe ? N’est-ce pas une raison vitale de rester ?

En tout cas, depuis sa prison, Iouli Daniel avait écrit une « Romance sur sa patrie », qui est une déclaration d’amour fou pour la Russie. Voici le premier quatrain :

Ô mon pays, dis-moi au moins un mot

Devant toi, mon âme est pure

Est-il vrai que sans vergogne et pour toujours,

Nous – toi et moi – serons séparés par la calomnie ?

Je traduis mot à mot, désespérant de rendre le rythme, alors que la poésie russe est d’abord une poésie scandée. Voici un autre poème de prison où Iouli Daniel revendique la place de témoin pour les victimes muettes de la terreur :

« Verdict » (1ere tentative)

Tu n’oseras pas penser à ce qu’est ta vie

Regretter ta maison, et refuser d’avaler ta nourriture exécrée

Tu es un objectif,  une feuille de papier

Tu es un filet jeté dans cet étang

Ton chagrin agrègera la tristesse des autres

Le camp multipliera tes années de vieillesse

Ta fatigue portera le fardeau

Des limites étrangères des étendues polaires

Laisse tes cals douloureux

Te rappeler la blessure d’autrui

Etouffé par ces destins humains

Ton destin désormais sera  douleur

Tous les jours tu devras effacer la limite

Entre le « moi » léger et le pesant « nous autres »

Et mourir tous les jours

Pour les autres dont la mort fut muette

Oui, ton eau sera salée

Et ton pain amer, et ton sommeil sans rêves,

Tant qu’autour de toi tu verras ces visages

Et que dans ses robes noires la douleur sera à la peine

Au verdict, je réponds

OUI

A sa sortie de prison, il a repris son métier de traducteur qui lui permettait de vivre avant son arrestation, mais les autorités du pays ne l’ont autorisé à publier que sous pseudonyme. Inconnu sous cette identité, sauf des amis, il avait du mal à trouver du travail. Il survivait grâce à la fraternité de quelques poètes.

Alexandre, le fils de Iouli, qui est là ce soir, est un historien qui a entre autres pris sur ses épaules la double tâche de rendre une identité aux morts du goulag et de lutter contre les atteintes présentes aux droits de l’homme. Il achève un dictionnaire des victimes de la répression politique. Il travaille au Memorial, une ONG fondée par Andreï Sakharov et Arseni Roginski  pendant la perestroïka qui, selon ses statuts, cherche indissociablement à « Promouvoir une société civile mature, et une démocratie fondée sur une société de droit, de façon à prévenir le retour du totalitarisme ».  L’association s’occupe d’ailleurs d’aide juridique et sociale, autant et plus que de recherches historiques.

Le pouvoir combat Memorial. En 2009, l’enquêtrice Natalia Estemirova, menacée de mort par le président de Tchétchénie, est assassinée. En 2012, Memorial tombe sous le coup d’une nouvelle législation : toutes les associations qui acceptent des financements de l’étranger doivent accepter l’appellation « agent étranger ». Je ne connais pas bien le travail de l’organisation, mais je retrouve dans l’historien qui dîne tranquillement avec nous le courage de ceux qui refusent de se laisser dicter leur conduite par la peur.

Je ne peux pas m’empêcher de me demander si j’aurais été capable d’un tel engagement ou si j’aurais vécu une vie accommodante (la question sans réponse que les enfants d’après-guerre se posaient. Qui aurais-je été pendant les années sombres ? Un héros ou un salaud ? Qu’aurais-je fait ? Aurais-je résisté ou aurais-je choisi la servitude volontaire?) En même temps, je suis bien consciente du caractère grandiloquent de mes propos, que désapprouverait certainement Alexandre Daniel, tellement discret, tellement raisonnable.

Du patriotisme

Misha nous a promenés dans de nouveaux quartiers. Il nous emmène au couvent de Novodievitchi, hélas fermé quand nous arrivons. On voit seulement des coupoles dorées dépasser de hauts murs rouges et un talus où Rachele fait glisser sa luge.

La nuit est tombée, mais nous escaladons les pentes raides de la colline de l’université Lomonossov de Moscou, une des sept sœurs staliniennes. Au bout de l’esplanade, la forêt éclairée brille de mille feux vénéneux, violets, roses, dorés. La guide de l’Agence Tsar avait raconté que ces débauches de lumières servaient à lutter contre la dépression !

Le lendemain, nous retrouvons Misha pour un tour dans l’ancien quartier Basmanny un peu moins touristique que le Moscou de la place Rouge.

Eglise de la Théophanie

Arrêt devant une  affiche de l’armée qui cherche à recruter et retour sur un mot-clé décidément, entendu presque à chaque rencontre, « patriotisme ».

Engage-toi !

Une telle récurrence est frappante pour un Français. Chez nous, le patriotisme ne fait plus consensus peut-être parce que la nation est désormais une unité floue (entre les petites patries tellement à la mode et l’Europe qui a récupéré une partie des attributs du pouvoir sans parvenir à donner le sentiment d’être une entité symbolique forte). A Moscou, nous avons entendu invoquer sans complexe le patriotisme, par le guide Sacha, où il signifiait la défense de la Russie contre l’envahisseur nazi ; par les enseignants du centre Korochevo pour renvoyer à un programme d’éducation ethno-culturel ; et  voici que Misha s’inquiète de voir sans cesse associés, dans une sorte de confusion, le pouvoir intérieur et la politique menée en Ukraine, le soutien au gouvernement devenant un devoir citoyen. Qu’on s’interroge sur la place de la démocratie dans la vie politique, on est soupçonné de n’être pas patriote! Le patriotisme prend alors le visage grimaçant de la répression.

Il y a des mots qui se prêtent plus que d’autres à l’amalgame.

NOTE 1 : Les femmes ont peu parlé, sans doute parce que la soirée était surtout consacrée à l’histoire de la famille retrouvée. Je regrette à présent de n’avoir pas assez interrogé Nina et la mère de Michaël.

Note 2 : Ces pages ont l’air bien critiques. Il faut les mettre en  balance avec les éloges de Michaël sur l’état des universités où Nina et lui travaillent.  Le niveau de recrutement est bon ; les équipes de travail sont enthousiastes. Enseignants et doctorants ont des bureaux confortables. En France, par exemple, estime Michaël, les conditions de travail, qui rendent la vie professionnelle intéressante, sont loin d’être aussi bonnes. Cela rejoint l’impression, certes totalement superficielle, du centre Korochevo avec ses professeurs qui semblent croire à leur avenir d’enseignants.

https://www.memo.ru/en-us/

https://www.memo.ru/en-us/memorial/mission-and-statute/

Roginski  Arseni (cofondateur de Memorial. Interviex 2018) http://therighttomemoryfilm.com/  

Daniel, Iouli, 1966, Ici Moscou. Nouvelles, J. Bonnet , A . M. Felkers , J . Michel, traducteurs, Paris, Sedimo.

Даниэльl, Юлий, 2019, Проза, Стихи, Переводи, москва, Оги.

Breuillard, Sabine, 1993, « La dissidence en U.R.S.S. : les années 1950-1980 – objet d’étude, sources, problèmes de méthode (Colloque de Moscou, 24-26 août 1992) », Revue des études slaves, t. 62. https://www.persee.fr/doc/slave_0080-2557_1993_num_65_2_6472

Le Kremlin (Moscou 5)

Le vendredi, le temps était gris. Pas très froid, mais un petit vent glacial balayait la colline. Tout était vide. La guide n’en revenait pas. « La dernière fois, disait-elle, il y avait d’énormes queues, mais la Russie se barricade pour éviter la propagation du coronavirus, contre les Chinois qui constituent l’essentiel des visiteurs »… Donc l’immense Kremlin était vide et à notre arrivée des corbeaux se sont envolés en croassant (je me suis souvenue du Jour des freux de Savrassov).

Longtemps la forteresse a été interdite. Aujourd’hui, le président habite ailleurs et ne se rend au Kremlin que pour travailler ou pour honorer des hôtes étrangers. Les visiteurs peuvent donc franchir les hautes murailles crénelées de la forteresse.

Chrétienté orthodoxe et pouvoir

Quand au 15e siècle, Ivan se fait couronner « Souverain et autocrate de toute la Russie, nouveau tsar Constantin de la nouvelle Constantinople-Moscou, et souverain de tout le pays russe et d’autres nombreux pays », il affirme le lien indéfectible entre l’héritage byzantin et son pouvoir. De fait, le Kremlin est à la fois résidence royale et résidence du patriarche de l’église orthodoxe russe. Aujourd’hui, le président Poutine ne fait qu’inscrire son rapprochement avec l’église orthodoxe dans ce registre religieux d’autorité sacrale.

Sur la colline glacée, les signes du pouvoir sont partout, le « Tsar des canons », fondu en 1586 à la demande du tsar Fédor Iᵉʳ, fils d’Ivan le Terrible, pèse 39 tonnes, a un calibre de 890 mm, et un diamètre externe de 1 200 mm. Il n’a jamais servi ; il a pour voisine, une énorme cloche, appelée « tsar-kolokol », qui n’a jamais sonné parce qu’elle s’est effondrée sur le sol le jour où l’on a voulu la mettre en branle. Sous la violence du choc un gros morceau de bronze s’est détaché et, la reine des cloches restera à jamais silencieuse. Le chêne de Gagarine a été planté en l’honneur du premier homme à avoir volé dans l’espace. Mais le Kremlin rappelle aussi la domination ethnique qui perdurait en URSS. « Savez-vous, dit la guide, une belle brune née en Sibérie, qu’à l’école qui préparait ce vol, on préférait recruter des slaves blonds aux yeux clairs pour pouvoir montrer à la télévision un héros russe archétypique ? »

Tsar Kolokol. La grosse cloche. Photo JMB

Une muraille italienne

Le Kremlin naît vraiment à la Renaissance quand des maîtres italiens remplacent les remparts de bois d’une vieille forteresse par une enceinte de briques rouges, flanquée de tours. Plus tard, les Russes les doteront de toitures à silhouette pyramidale.

La Tour de la Trinité

Place des Cathédrales

Le Kremlin est une ville dans Moscou, avec des palais, des casernes, des couvents, de styles différents, mais comme à saint Marc ou au Campo Santo de Pise, le regroupement de nombreux monuments donne à la Place des Cathédrales une beauté particulière : des églises en pierre blanche ainsi que le clocher d’Ivan le Grand forment le noyau blanc du Kremlin, porteur, selon la vieille symbolique russe, des couleurs de majesté divine, de pureté et de sainteté. Par rapport à nos églises gothiques surmontées de flèches vertigineuses qui s’élancent au-dessus des villes, les églises orthodoxes sont souvent petites, moins hautes que les palais qui les entourent. Elles paraitraient trapues, si elles n’étaient surmontées de dizaines de bulbes et de coupoles.


Cathédrale de l’Annonciation et Grand Palais

Comme partout dans Moscou, les bulbes, certains surmontés d’un croissant avant la croix orthodoxe, ont été redorés et brillent dans le ciel gris.  On dit qu’ils symbolisent la flamme des cierges. La vie des pauvres, des moujiks, des simples paysans, des déportés, des humiliés depuis des siècles était-elle soulagée par la vue de ces bulbes éclatants, promesse d’éternité, au milieu du monde affreux ?

La guide explique que le doré est réservé à Dieu, le vert est habituellement la couleur de la sainte Trinité, le bleu celle de la Vierge et qu’on attribue souvent le gris aux saints. 

Eglise de la Déposition de la Robe de la  Vierge

A l’intérieur, nous pénétrons dans la pénombre d’or du monde byzantin. Les portiers veillent à ce que les têtes des femmes soient couvertes et celles des hommes, découvertes. Les icones enchâssées dans l’or et l’argent brillent à la lumière des bougies et sur les murs se déploient les couleurs chaudes du divin.

Une cloison, où sont accrochées des icônes, sépare la nef du sanctuaire et l’espace sacré. C’est l’iconostase qui illustre l’essentiel de l’enseignement orthodoxe. L’ordre est strict : le Christ du jugement dernier est au centre, ayant à sa droite la Mère de Dieu et à sa gauche Saint Jean-Baptiste ; la deuxième icone sur la droite de la partie inférieure est une représentation du saint auquel est dédiée l’église. Nous mettons des noms sur les icônes de la Vierge à l’enfant qui mettent toujours en scène les mêmes gestes codifiés. « La Vierge de tendresse » est joue contre joue avec le Christ ; « La Conductrice » le présente de face dans son giron, et le désigne au spectateur, la Vierge du signe a les mains levées en signe de prière.

Ce lieu a une force étonnante. Peut-être parce que l’église est basse, parce que les brun-rouge des icônes sont patinés par le temps, parce que les flammes tremblantes des cierges font bouger l’ombre et la lumière et que l’or renvoie cette clarté comme un miroir.

La vieille galerie Tretyakov (Moscou 4)

Nous restons peu de jours. Or, en 2017, nous avions vu une partie de la collection de Sergueï Chtchoukine à Paris où nous ne manquons pas d’impressionnistes, de Matisse et de Picasso. En revanche, nous ne connaissons pas l’art russe. Pour nous, entre Roublëv et Kandinsky, il n’y avait personne. Aussi, nous optons pour la galerie Tretyakov du nom du généreux amateur d’art qui a donné sa collection à sa ville en 1892. Ce musée en contient au moins deux, les salles consacrées aux icones et celles qui portent sur la peinture des 18e et 19e siècles.

L’art des icônes

Notre visite commence par  les icônes apparues en Russie au 12e siècle, avec la religion orthodoxe. Les couleurs qui sont restées brillantes et intactes sous la couche d’huile de lin sont dans l’ensemble d’une harmonie chaude et simple.

Plus étonnant par rapport à mes vagues clichés sur les images mystiques, le côté surtout décoratif de certains détails comme dans cette icône où le plaisir de superposer chevaux et casques pointus est évident.

Tretiakov. Icône du Signe de la Vierge. Détail (15e siècle)

L’icône de la Trinité (peinte vers 1410) est une des icônes célèbres d’Andreï Roublev dont le sujet est l’hospitalité offerte par Abraham à trois archanges, mais dont la composition, qui multiplie les parallèles avec le Nouveau Testament, représente l’unité de La Trinité et une méditation sur ce que signifie l’Eucharistie.

Tretiakov. Roublëv. La Trinité

La sérénité qui caractérise la scène se retrouve dans beaucoup d’images, en particulier dans la représentation du Christ, qui est ma préférée. Ce Christ est peint sans souci des proportions, son cou est « trop » puissant, son nez « trop » étiré », le bas de son visage immense. Les couleurs se fondent dans l’ôcre du fond.

Tretiakov. Roublëv. Le Christ

Et pourtant le visage rayonne ; il est étonnamment apaisé (apaisant ?).

Peintres réalistes ; les Ambulants

L’essentiel du musée est consacré à la peinture du 18e au 20 e siècle. Trétyakov était un autodidacte, c’est peut-être pour cela qu’il a été capable de soutenir les peintres qui voulaient rompre avec les sujets mythologiques de l’Académisme. Je m’ennuie cependant devant la peinture de genre qui a l’air de sortir de vieilles demeures provinciales, même si parfois le regard critique du peintre retient. Une des œuvres les plus connues de Fedotov qui date de 1851 et s’intitule Fiançailles d’un major ressemble à une nouvelle misogyne de Tchekhov. Tout y est : la fille minaude en robe de mariée ; le futur mari s’ennuie à la porte. Il l’a sûrement épousée pour sa dot. Le père à l’arrière-plan, en sobre costume de marchand, est la clé de ce mariage d’argent.

Tretiakov. Fedotov. Le Mariage du major

Les Russes ont l’air d’adorer Vassily Ivanovitch Sulikov (1848-1916), un peintre d’histoire. Ils vous racontent l’Exécution des Streltsy qui se sont rebellés en 1698 contre le tsar Pierre alors que ce dernier se trouvait hors de Moscou. Quand Pierre revint, il les punit sévèrement, coupant même personnellement la tête de certains d’entre eux…. Cette peinture est connue de tous, comme chez nous Bonaparte au pont d’Arcole, ou Le Radeau de la Méduse. Voici La Boyarine Morozova, arrêtée en 1671 parce qu’elle soutenait le mouvement des vieux croyants (Elle tient deux doigts levés, montrant ainsi l’ancienne forme du signe de la croix).

Tretiakov. Sulikov. La Boyarine Morozova

A côté de la grande fresque aux multiples personnages, quelques esquisses permettent d’apprécier le talent de portraitiste de Sulikov.

La Boyarine Morozova. Esquisse

Des visiteurs contemplent les héros slaves peints par  Viktor Vasnetsov… A vrai dire, ison art rappelle l’art des illustrateurs de contes… mais on ne plaisante pas avec des figures tutélaires de l’histoire russe !

Mes peintres préférés sont les « ambulants ». En 1860, douze peintres rompent avec l’idéalisme classique et rejoignent le mouvement réaliste européen à peu près à l’époque où les musciens créent le groupe des cinq autour de Rimsky-Korsakov. Cette rupture est guidée par un projet politique libéral. Les artistes veulent émanciper le  peuple, développer sa conscience critique. Le nom de peintres ambulants provient du nom de la « Société des expositions artistiques ambulantes, créée en 1870,  qui organise des expositions itinérantes, dominera la vie artistique pendant une trentaine d’années.

Parmi eux, Vassili Perov est un des plus critiques. Il a peint une troïka, c’est-à-dire un attelage de trois chevaux. Dans son tableau, trois enfants remplacent les chevaux et qui tirent d’énormes barils dans le froid de l’hiver.

Tretiakov. V. Perov. La Troïka

Bien qu’il ait été un peintre officiel de l’armée, Vassili Verechtchaguine représente la guerre dans toute son horreur dans Les Vaincus : les autorités (le sabre et le goupillon) contrastent violemment avec les pauvres morts laissés sans sépulture. La peinture est au service de la protestation humaniste.

Tretiakov. V. Verechtchaguine. Les Vaincus

J’ai surtout aimé la peinture de paysage. Chichkine montre avec une technique minutieuse, la terre gorgée d’eau, de mousses blanches épaisses, les grands troncs de simples résineux formant une forêt profonde qui mène vers l’obscurité. Dépassant l’illusion référentielle, il suggère un lieu où le temps ne passe pas ou bien c’est un autre temps. L’espace qu’on devine illimité se prolonge autour de l’image.

Tretiakov-Ivan-Ivanovitch-Chichkine

Avec Ivan Konstantinovitch Aïvazovski, peintre de la mer, le hors cadre entre à nouveau dans le cadre du tableau. J’aime la hardiesse avec laquelle sa représentation de la Mer Noire s’en tient au jeu des vagues dans une mer sans limite. La ligne à l’horizon, presque imperceptible, ne pèse rien par rapport à la représentation des forces de la nature.

Tretiakov. Aisavovsky. Orage sur la mer Noire 1881

Savrassov s’attache aux jeux de lumière dans de simples hameaux.  L’ombre projetée d’une église, la présence des corbeaux, viennent donner un sens un peu plus complexe à ses tableaux.

Tretiakov. Savrassov. Les Freux sont de retour

Je découvre aussi Philippe Maliavine, créateur d’une série intitulée « Floraison de femmes russes ». Né en Russie, il est mort à Nice en 1940. Je n’ai vu d’abord que ses couleurs éclatantes et j’ai cru pénétrer dans une salle de peintures abstraites, mais vers le haut du tableau émergent les visages des paysannes.

Tretiakov Philippe Maliavine. Tourbillon.Détail

Grabar fait sentir en une toile ce que représente l’éveil de la nature pour les Russes.

Tretiakov Grabar. L’Azur de février

Ses bouleaux encore plongés dans l’hiver annoncent le retour à la vie.

Un tour du centre-ville avec Sacha. (Moscou 3)

Les étoiles rouges et la modernité

Le guide, Sacha, est bien intéressant et d’abord par son analyse qui oblige à penser le mélange complexe de détestation de la catastrophe stalinienne et d’entrée dans la modernité, liée pour beaucoup à la Révolution. Il évoque sa mère, fille de paysans qui a été « extirpée du Moyen Age et propulsée au 20e siècle » et son impression de rêver éveillée quand elle ouvrait le robinet pour avoir de l’eau chaude. Qu’importe si les immeubles étaient gris et d’une monotonie désespérante !  Ce récit me rappelle les amis qui avaient connu le début de la cité de Sarcelles. Ils étaient venus là par choix : les grands ensembles étaient pour ces enfants d’après-guerre la possibilité d’être logés confortablement. Des comités d’habitants dynamiques organisaient la vie. Le travail ne manquait pas. C’étaient des années passionnantes dont mes amis avaient la nostalgie.

Quel que soit le bilan de l’URSS, Sacha n’oublie pas que, 12 ans après la guerre, Gagarine, petit-fils d’un serf, a conquis le cosmos.

La Grande Guerre Patriotique

Il évoque lui aussi le patriotisme qui est d’abord la fierté d’avoir tenu devant les Allemands. Hitler est arrivé aux portes de Moscou, mais s’est cassé les dents devant la résistance acharnée des Russes. L’Occident pour des raisons de guerre froide a davantage célébré l’aide américaine, mais pendant « La Grande Guerre Patriotique », on estime à 26,6 millions les pertes russes, dont plus de 13 millions de soldats, alors que les Américains ont perdu environ 130 000 hommes sur le front de l’Ouest. Les historiens disent d’ailleurs que le tournant de la guerre a eu lieu à Stalingrad quand les Allemands ont levé le siège de la ville après 900 jours.

En France, il y a dans les moindres villages, des monuments aux morts de 14-18 (le pays encore exsangue a peu résisté en 39-45). A Moscou, on célèbre la victoire de 1945. Tout près de l’hôtel, on voit d’ailleurs un tank qui commémore l’héroïsme de la Russie.

Près de la station de métro « Les Champs d’octobre », un tank de la dernière guerre. Photo Myriam Halimi

Tout est occasion de se souvenir. Dans une des rues du centre, je ne sais plus laquelle, les façades des bâtiments sont revêtues du granite que les nazis persuadés de conquérir la Russie voulaient utiliser pour édifier un monument à leur victoire et ce granite récupéré est une petite revanche. Bref, les Russes célèbrent le sacrifice et et l’héroïsme. Comment critiquer ce discours alors que chaque famille pleure encore un proche ?

Sasha croit à l’esprit des peuples et même si on peut appeler ça des clichés, ils sont suggestifs. Il dit : « les Russes sont capables de travailler pour accumuler de l’argent qu’ils vont dépenser en une nuit, capables de boire comme des trous, et puis de plonger tout à coup dans des rivières glacées… Ils sont comme ça les Russes. Ils ont une énergie folle qu’ils mettent dans des entreprises folles. » Alors, il nous a raconté l’histoire de la rue Tverskaïa qu’on avait voulu élargir de trente mètres en conservant des immeubles « constructivistes ». Qu’avait-on fait ? On avait déterré les fondations, installé des rails sous les constructions qu’on avait pousséss lentement jusqu’à leur nouvel emplacement. Incroyable ! – « Comment les ingénieurs savaient-ils que ça marcherait ? »  « Ils ne savaient pas, mais ils ne savaient pas non plus que ça ne pouvait pas marcher. C’est pourquoi ils l’ont fait ».

Après un nouveau tour du centre, une traversée du Goum, un arrêt sur la place Rouge, nous allons au parc Zaradié

Le nouveau parc Zaradié 

Le temps s’est éclairci quand nous arrivons au parc, ouvert à l’occasion du 870e anniversaire de la capitale. Il est situé à côté de la place Rouge, sur le quai de la Moscova et il s’étend sur plus de dix hectares, à la place de l’ancien hôtel Rossia – un hôtel qui pouvait  héberger 5 300 personnes conformément au gigantisme des années d’après-guerre.  Le jardin qui lui a succédé abrite une grotte de glace, des restaurants, une salle de concert et un amphithéâtre à ciel ouvert. Un pont en forme de boomerang surplombe la rivière Moskova.

Parc Zaradié. Le petit bois de bouleaux

Des plaques de neige qui n’ont pas fondu permettent de se représenter combien était magique la Russie des hivers d’avant le réchauffement climatique dans la blancheur de la neige et la blancheur du tronc des bouleaux.

Parc Zaradié. Vue sur une des sept soeurs

Plus loin, sous un ciel d’orage très noir, c’est le contraste des couleurs ternes d’une des sept tours monumentales, et des zones touchées par la lumière, les plaques de neige, les reflets éblouissants sur la Moskowa, les croix des églises.

Parc Zaradié

Tout s’assombrit à nouveau. Bien que les églises peintes, qui rappellent notre Moyen Age, ne doivent sans doute rien au manque de lumière, leurs couleurs compensent un peu le gris d’un Moscou, pluvieux, gigantesque et sans publicité.

Moscou (2) Chanter est une fête

Le centre Khorochevo

Le centre Khorochevo est une sorte de conservatoire privé où l’on accueille des enfants dont l’âge varie de 3, 4 ans jusqu’à l’adolescence. C’est aussi là que des personnes âgées viennent chanter en chœur. La directrice et Svetlana Lebedela nous montrent quelques classes où de charmantes petites filles à nattes ou à chignon, des garçons, plus rares, apprennent à peindre, à faire de la poterie, à interpréter des saynètes, à chanter, à danser, à parler anglais…

Les professeurs ont tous souligné que leur but est aussi d’inculquer des valeurs patriotiques à leurs élèves. Personne n’a relevé. Il est clair qu’on ne plaisante pas avec le patriotisme dans ce pays, mais que veut dire au juste ce mot ?

Centre Khorochevo. Atelier de peinture
Centre Khorochevo.

Nos hôtes expliquent qu’il n’y a ni tri à l’entrée ni examen de fin d’année. Les cours sont collectifs et le résultat de fort bon niveau, pour autant qu’on puisse s’en rendre compte. Les cours sont payants pour une partie des élèves et j’aurais aimé savoir si la somme était importante et si le tri social qui en découlait était sévère, mais l’atmosphère ne se prêtait pas à ce genre d’enquête. Ce qui est visible, c’est que les enfants sont disciplinés et qu’ils ont l’air très contents de s’exercer et de montrer ce qu’ils savent faire.

Centre Khorochevo. Chants populaires
Centre Khorochevo. Danse populaire
Centre Khorochevo. Danse populaire

La chorale moscovite a cuisiné pour nous des beignets (pirojki) aux choux ou à la pomme, acheté des bonbons au chocolat dont les Russes raffolent et préparé des gâteaux :  « Tous à table, crient les grand-mères! Mangez ! Mangez ! Il ne faut rien laisser ». L’atmosphère est chaleureuse. Je ne parle pas russe… Mon petit bagage s’est défait l’an dernier quand j’ai interrompu des efforts trop récents. Je peux évidemment acheter quelques bricoles, me présenter… La pauvreté de mes connaissances empêche tout échange réel, mais on se regarde avec intérêt, on montre des photos de petits enfants, on dit qu’ils sont beaux.

Le concert des deux chorales

Le mercredi matin est occupé par une répétition (catastrophique !).  Nous devons chanter une dizaine de chansons sentimentales des années 30, des airs patriotiques et des chansons cosaques, mais tout nous perturbe, l’acoustique de la salle, les entrées et les sorties, les réprimandes justifiées de Svetlana et de son fils, la coordination avec l’autre chorale puisque nous chantons deux chansons ensemble. Il faut maîtriser les micros, puis rentrer dans le rang à reculons en faisant de grands sourires au public. Rien n’est facile et notre cheffe de choeur s’inquiète.

A la fin, la chorale russe offre de jolis foulards aux Françaises et des casquettes aux garçons. Une des choristes, Marie-Christine, nous fait crier trois fois « Hourra ! » ce qui est le maximum qu’on peut attendre de Français compassés !

Le lendemain en fin d’après-midi, c’est notre concert. Les vieux copains des choristes moscovites sont venus les écouter. Ils connaissent notre répertoire. Même si j’essaie de ne pas focaliser mon attention sur les mêmes spectateurs, je les vois fredonner en même temps que nous ou bien taper en rythme dans leurs mains. Nous sommes portés par leur bienveillance et notre prestation est applaudie.

Nous partons fêter la soirée dans un restaurant boîte de nuit géorgien.

On boit trop en portant des toasts à nos futures performances, à la beauté des femmes, à l’amitié, à l’avenir, … Notre vis-à-vis insiste pour que le Français boive cul sec lui aussi comme un homme.

On chante comme des fous, on mange, on danse…Nous sommes vaguement ivres, très euphoriques. De Moscou, les Parisiens m’apparaissent comme des gens coincés, qui se plaignent tout le temps, comme s’ils étaient déterminés par un malheur social qui les empêchait de profiter de la vie, tandis que les Moscovites visiblement moins aisés que les Français rigolent de tout, bien décidés à faire la fête dès qu’il y a une occasion !

Le dimanche, les festivités recommencent. Des chorales venues d’un peu partout viennent chanter un numéro, écouter un grand discours et leur chef reçoit un trophée sous les applaudissements. A la fin de la distribution des prix, nos chorales franco-moscovites se mélangent pour chanter une dernière fois notre chanson commune, Fsio ichio pieredi dans un par cœur approximatif… Et puis, c’est fini. On se dit au revoir. On promet d’envoyer des photos, mais pour cette fois, c’est fini, on va se quitter, chers compagnons de chant !

Une semaine à Moscou (1)

Le Voyage de la chorale Glinka

Le souvenir du temps des études accompagne les vies et les illuminent. Deux jeunes filles, toutes deux prénommées Svetlana, s’étaient rencontrées au conservatoire de Moscou où elles étudiaient. Des années plus tard, l’une dirigeait une chorale de retraités au Palais de la création des enfants et de la jeunesse Khorochevo à Moscou ; l’autre, une chorale d’étudiants du Centre de Russie pour la Science et la Culture au 61 rue de Boissière à Paris. Svetlana Althoukova de Paris avait envoyé une vidéo d’un concert de ses élèves ; Svetlana Lebedela de Moscou avait eu l’idée d’inviter les Parisiens à participer à un festival de chorales d’amateurs. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés à Moscou pour une semaine.

Paris-Moscou : Chorale « Quand l’âme chante », chorale « Glinka »
La chorale de Moscou
La chorale du Palais Khorochevo
Choeur Glinka

Une famille retrouvée après quatre générations

J’avais particulièrement envie de faire le voyage parce que j’avais appris depuis quelques mois l’existence d’un cousin dont j’ignorais tout jusqu’au printemps dernier. Misha Daniel était le cousin de l’arrière-petit-fils de mon grand-père russe qui avait fui la Russie après l’échec de la révolution de 1905, s’était établi à Nice où il gagnait sa vie comme guide touristique pour l’aristocratie tsariste, était reparti en 1917 pour participer à la Révolution, avant de quitter définitivement l’URSS en 1925 pour retrouver sa compagne et ses enfants en France. Il n’avait jamais parlé de sa femme russe et de son fils. Trois générations plus tard, le goût d’une cousine américaine pour la généalogie et l’efficacité d’internet avaient permis à la famille dispersée sur la planète de renouer des liens et voilà que je pouvais rendre visite à la famille de Nina et de Misha, à son père Alexandre Daniel, un courageux historien de la dissidence, à sa mère et entendre parler de Iouri Daniel, leur père et grand-père, écrivain, poète, traducteur, un des prisonniers politiques du Goulag ainsi que son ami Siniavsky (tous deux condamnés en 1964, sous Brejnev, à des années de prison, après un procès politique retentissant, pour avoir publié à l’étranger les textes que leur pays refusait d’éditer.)

Moscou : quelques chiffres

J’aurais bien voulu me précipiter chez mon cousin dès le premier jour, mais nous étions occupés et il travaillait sûrement pendant la semaine. Je lui ai proposé de nous rencontrer le dimanche.

L’agence Tsar Voyage avait organisé notre accueil à l’aéroport. Une jeune guide accompagne le transfert en bus jusqu’à l’hôtel d’une petite présentation de Moscou. « Moscou est la plus grande ville d’Europe : on y ferait tenir plusieurs Paris et elle compare notre petit périphérique de 35 kilomètres à l’anneau de 108 kilomètres qui entoure Moscou. La nouvelle rocade est déjà en construction. Ou bien, si on préfère, on peut comparer les 12 millions de Moscovites aux 7 millions d’habitants de Paris et de la petite ceinture. »

« Moscou, dit-elle, est un lieu de contrastes : notre hiver peut descendre à – 40 et pendant l’été le thermomètre monte à 31 ° (en 2010, les forêts brûlaient). Moscou est un incroyable mélange d’époques. Et ne croyez pas que la perestroïka ait liquidé le souvenir de l’union sociétique : ça se voit tout de suite aux noms. Leningrad est redevenue Saint Pétersbourg, mais pour entrer dans la ville nous empruntons toujours l’avenue Leningrad en hommage aux combattants de la dernière guerre… Vous verrez. »

Avec le décalage horaire, il est deux heures du matin quand nous arrivons dans notre hôtel Ibis de la proche banlieue (Ulitsa Marshala Rybalko 2, à 500 m de la station de métro Oktyabrskoye). Il paraît que le bâtiment est récent, mais il évoque l’architecture stalinienne monumentale et néoclassique (rotondes, arcades, colonnes).

Arrière de l’Hôtel Ibis près d’Oktyabreskoye Polié

Depuis décembre, les Russes se lamentaient sur le réchauffement climatique. Au lieu de neige, ils avaient une ville grise et terne et les fleurs commençaient à s’ouvrir dans les jardins. Heureusement des flocons miraculeux étaient tombés quelques jours avant notre arrivée illuminant Moscou et ils n’avaient pas entièrement fondu.

Un petit tour sur la place Rouge

Nous avons rendez-vous au centre culturel à 14 heures. Cela laisse du temps pour courir vers la place Rouge. On découvre que les avenues de Moscou réputées trop larges sont juste ce qu’il faut pour une ville du 21e siècle envahie d’automobiles de toute sorte (les luxueuses BMW coexistant avec quelques Lada), que le métro fidèle à sa réputation est très commode et impeccablement entretenu. J’y reviendrai.

Nous descendons vers la place des théâtres, jetons un coup d’œil au Bolchoï, avant de nous diriger vers l’hotel Metropol de 1905 et ses frontons de mosaïques… Le centre de Moscou était alors entré dans la modernité. Que serait-il advenu de la ville s’il n’y avait pas eu de révolution ? Aujourd’hui, la façade aurait bien besoin d’un ravalement, même si l’intérieur, est paraît-il, époustouflant.

Hôtel Metropol (photo JMB)
La Princesse des rêves. Fronton de l’Hôtel Metropol

En levant bien la tête, on aperçoit La princesse des rêves de Vroubel en mosaïque. On peut ensuite remonter la rue piétonne Nikolskaïa toute décorée de guirlandes, regarder les immeubles élégants aux couleurs de la Mittel Europa, roses, vert pâle, jaunes crème,…

Rue Nikolskaya

Devant l’immeuble de l’Académie slavo-gréco-latine, un souvenir de la belle histoire de Lomonossov (1711-1765). Ce fils d’un serf, né dans le nord de la Russie, apprit à lire grâce à un diacre frappé par son envie d’apprendre. Il décida de venir à Moscou pour étudier, voyageant à pied et subsistant grâce à une cargaison de poissons séchés. Il parvint à s’inscrire à l’Académie en se faisant passer pour le fils d’un noble, étudia sans relâche et finit par entrer à l’Académie des sciences de Saint Pétersbourg. Sa boulimie de savoir s’exerçait dans tous les domaines (chimie, physique,astronomie, histoire, philosophie, … Il est le fondateur de l’université de Moscou qui porte son nom).

Monastère du Sauveur-derrière-les-images qui abritait au 17ème siècle, l’établissement où Lomonossov étudia

Au numéro 8, on accède à une cour un peu miséreuse au milieu d’immeubles en travaux qui abrite une petite église privée élégante.

Cour du n° 8
Cour du n° 8 de la rue Nikolskaya
L’Eglise de la Dormition. N° 8 de la rue Nikolskaya

Si je reviens à Moscou, je suis sûre que la cour sera toute neuve, avec des boutiques de mode et de jolis petits cafés aux couleurs pastel.

Le centre de Moscou est converti à la consommation. D’ailleurs près du Metropol, personne ne s’intéresse à la plaque en l’honneur de Lénine. Les yeux se tournent vers la vitrine de Valentino… On croise quelques jeunes femmes ravissantes, dont les manteaux de fourrure très courts laissent voir de longues jambes. Inutile de se demander qui elles sont. Filles ou femmes de vieux oligarques aux revenus confortables, prostituées, jeunes filles venues tenter leur chance ?

Valentino et Lénine

Tout près, le rez-de-chaussée du Goum, le grand magasin célèbre où les prolétaires venaient acheter de quoi manger au rythme d’arrivages chaotiques, est occupé par la haute couture : Chanel, Dior, Vuitton, Tiffany, Bentley, etc., comme à Paris ou à Shanghaï… ou partout dans le monde.

La Fontaine du Goum

Il est temps de courir jusqu’à la place Rouge, krasnaya ploshchad’, (rouge comme le mur crénelé du Kremlin ou bien belle place, puisqu’en russe les mots sont quasi identiques). Son immensité ne se voit pas trop car elle est envahie par une foire et par une patinoire.

La Patinoire de la place Rouge

A une extrémité de la place, voici Saint-Basile, immense église berlingot, dit le Guide du Routard, en tout cas d’un kitsch digne de Walt Disney. Il y a trop de couleurs pour un œil occidental, mais sous le ciel gris, le bâtiment de briques rouges, couronné de bulbes fantastiques rayés, de motifs et de couleurs différentes a fière allure. et plus nous la regardons, plus nous l’apprécions

Saint-Basile

Saint Basile était un de ces « fols-en-Christ » (sortes de « clochards célestes ») qui récusent la raison de ce monde et contrefont la folie pour se rapprocher de la folie du Christ, un dieu se laissant flageller et crucifier comme un esclave. Ce vagabond avait renoncé à toute vie sociale, abdiqué toute aisance, se promenant à moitié nu et mendiant son pain pour survivre. Il avait eu courage de reprocher sa conduite cruelle à Ivan  le Terrible. Et pourtant, à sa mort, le tsar lui-même vint porter son cercueil.

La figure des fols-en-Christ rappelle évidemment celle de l’Innocent dans l’opéra de Moussorgski, Boris Godounov, et peut-être aussi tous ces héros populaires, ces Ivan Dourak, Ivan « l’Idiot ». Dans les contes, innombrables sont ces cadets paresseux et naïfs qui finissent grâce à Dieu par triompher des puissants, épousent la fille du Tsar et gagnent un  royaume.

Siniavski, Daniel, 1990, Ivan le Simple, Paris, Albin-Michel.