A Paris je flâne à travers les époques. Je parcours des siècles en traversant le quartier de l’hôpital Saint-Louis, passant de l’architecture classique de l’hôpital, aux bâtiments industriels du 19ème siècle, au Paris branché des bords du canal Saint-Martin.
Nous arrivons à l’hôpital par la rue Bichat, rue anodine du Paris bobo avec ses bars décontractés et ses terrasses pleine de monde jusqu’au 13 novembre 2015 où Abdelhamid Abaaoud et Brahim Abdeslam ont attaqué à la kalachnikov les clients du café Le Carillon, tenu par un patron d’origine Kabyle, et du restaurant Le Petit Cambodge. Toutes les nationalités se côtoyaient dans ces lieux accueillants et c’est d’abord ce brassage de populations que haïssaient les terroristes. Les commerces ont rouverts. Mais on ne revient pas en arrière et les clients peuvent lire les plaques apposées en souvenir des victimes. Que penseraient-elles, ces victimes si elles voyaient à deux pas l’armurerie de la gare de l’Est qui ces jours-ci propose une mitrailleuse en vitrine?
Cette kalachnikov en solde… Je ne savais pas que les armes de guerre étaient des produits anodins soumis au même rythme commercial que les robes.
L’HOPITAL SAINT-LOUIS
Juste après le croisement de la rue Allibert commence le mur d’enceinte de l’hôpital Saint-Louis. Le roi Henri IV, roi bâtisseur, puisqu’on lui doit la place des Vosges (à l’époque, place Royale), ordonna, par l’édit du 16 mai 1607, la création de ce lieu situé à l’extérieur de la capitale pour y accueillir et y enfermer les malades contagieux en cas d’épidémies. Saint-Louis est actuellement un des grands hôpitaux de Paris, spécialisé dans les maladies dermatologiques. Mais sa partie ancienne subsiste encore, miraculeusement intacte.
Les malades étaient isolés de l’extérieur par des corps de bâtiments en équerre où logeait le personnel. On voit toujours ces murs de briques encadrés de blanc, qui rappellent la place des Vosges par le plan et par l’unité. Cet ensemble un peu sévère, dépourvu de l’ostentation qui gâte pour moi bien des monuments parisiens, a de plus le charme des lieux délaissés.
Deux personnes sont venues partager un café au soleil. Elles sont tranquilles sur leur banc. Je remarque leurs portables qui sont comme des emblèmes hyperréalistes venant déplacer un peu l’image classique d’un bâtiment Louis XIII (fenêtres à barreaux, murs de pierres et de briques, jardin d’hiver aux ombres douces).
CANAL SAINT MARTIN
Plus de deux siècles séparent l’hôpital et le canal Saint-Martin, auquel mène la suite de la rue de Bichat qui aboutit à la passerelle en arc du même nom.
Le canal Saint-Martin relie le bassin de la Villette à la Seine. Il court sur 4,55 km (dont 2 km de souterrains ce qui rend agréables et un peu mystérieuses les croisières qu’on y organise. En hiver, il fait trop froid pour se lancer, mais l’été, la fraîcheur est délicieuse). Sa création a été décidée pendant la période thermidorienne, mais retardée par la crise financière que connaît la France en guerre. Finalement, ce sont des capitaux privés qui permettront d’achever sa construction en 1825. En 1860, Haussmann voudrait s’en débarrasser pour favoriser la circulation terrestre. Il fait couvrir ce qui deviendra le boulevard Richard Lenoir. Plus tard, on prolongera ce recouvrement pour créer le boulevard Jules Ferry, tout en abaissant le niveau afin de permettre la navigation sous les voutes.
Tantôt les ponts dominent le canal ; tantôt ce sont des ponts mobiles dont les deux moitiés s’écartent pour laisser passer l’eau des écluses.
Les ateliers et les usines ont presque disparu de Paris. Un commercial croisé sur le trottoir nous dit que l’entreprise de papeterie Exacompta est la dernière manufacture qui subsiste. La famille qui la dirige a su conserver son capital et opérer les regroupements qui permettent de tenir. J’écris encore sur des cahiers Clairefontaine et j’achète leurs agendas Quo Vadis.
Il n’y a plus d’avenir pour le monde ouvrier dans ces quartiers. Les petites boutiques de l’enseigne Antoine & Lili ont été repeintes en vert anis, jaune moutarde, vieux rose, des couleurs pimpantes et « tendances » qui s’adressent à une clientèle de jeunes cadres dynamiques. De fait, on y trouve des vêtements et de la déco qui conviennent aux chineurs du canal. Cette population coexiste avec les habitants des logements sociaux et les migrants qui viennent échouer de temps à autre sur les bords du canal.

L’HOTEL DU NORD ET LE COMPTOIR GENERAL 80 QUAI DE JEMMAPES
Au 102 du quai de Jemmapes, se trouve l’Hôtel du Nord, rendu célèbre par le film de Marcel Carné tourné en 1938. C’est un faux hôtel du Nord, car celui du film est une reconstitution en studio. Où est le mensonge ? Dès qu’on entre, l’hôtel du quai ne ressemble à rien, avec sa grande salle qui peut accueillir des cars de touristes. On visite cet hôtel pour avoir l’illusion d’entrer dans le monde du film, et on ne reconnaît rien. Oui, un fragment d’un réel transformé par la fiction devrait ressembler au décor du film aimé, au « vrai » hôtel du Nord. Celui de nos souvenirs.
Un cercle d’initiés de moins en moins restreint fréquente le Comptoir Général, dissimulé au fond d’une allée où pousse l’aubépine. Ce vaste café a d’abord été une sorte d’étable ou d’écurie, puis il a été racheté et est devenu un centre d’aide au travail, avant de finir en café branché qui a conservé quelques activités culturelles militantes. Les soirs de weekends ce n’est pas la peine d’essayer d’y venir, mais en semaine, son calme contraste avec le bruit des cafés alignés le long du quai de Jemmapes.
La décoration rappelle un style colonial de bric et de broc avec des tables et des bureaux d’écolier récupérés dans des brocantes, des canapés dépareillés, de vieilles cartes de géographie, des masques africains évoquant le monde colonial, le tout réinterprété en multiculturel tranquille. Le café donne sur un jardin tropical protégé par une verrière. Des plantes poussent aussi à l’intérieur. Cet espace démesuré permet de se parler à voix basse en s’isolant des autres.
A la sortie, nous rencontrons des fresquistes.
– Mais qu’est-ce que vous écrivez ?
–Fraternité.
– Ah ! Le R n’est pas en bout de ligne mais au début de la ligne suivante, alors on n’arrivait pas à lire parce qu’on a l’habitude de couper le mot autrement.
Nous les quittons et déjà je regrette de n’avoir pas parlé davantage avec eux. Qui sont-ils ? Ont-ils décidé seuls de répondre ainsi aux menaces qui flottent dans l’air de Paris en cette année 1917, ou bien quelqu’un leur a t-il demandé de décorer le mur ?
http://www.evous.fr/L-histoire-de-l-hopital-Saint-Louis,1162775.html#CLSrQm2G5mXhHTcb.99
Je viens de tomber sur le billet incontournable d’A. Rustenholtz consacré au canal Saint-Martin (Un canal à gueule d’atmosphère)à l’adresse : http://rustenholz1.rssing.com/browser.php?indx=6595869&item=65









Je suis repassée devant le magasin calciné qui fait l’angle Picpus rue du Rendez-vous : les mauvaises langues disent que le commerce marchait mal et que la prime d’assurance était une solution. Le matin on passe et on sent l’odeur de brûlé qui ne s’en ira qu’avec la démolition. Un peu plus loin la boutique de produits de la Baltique. Elle était tenue par une Polonaise venue en France, sans doute parce qu’elle aimait Victor Hugo et Zola. Elle n’aimait pas vendre les harengs et elle a fait faillite. Derrière la vitrine, on voit les dernières bouteilles de vodka dont les étiquettes se décollent et un papier peint beige sale encore plus triste que les planches qui masquent l’intérieur du magasin brûlé. Le verre de sa vitrine a la couleur de la poussière.



La rue des Cinq Diamants est un haut lieu bobo. Mais quelque chose demeure de l’esprit d’insoumission parmi les jeunes gens qui opposent leur envie de vivre l’instant présent à ceux qui leur disent d’économiser leurs forces, et de chercher sérieusement du travail. Ils vont donc chez Gladines, ou chez Mamane manger comme dans une cantine (les tables étant collées les unes contre les autres on ne peut que fraterniser avec ses voisins). Quand il n’y a vraiment plus de place, ils se retrouvent au Passage des artistes. Il y a tant de monde qu’on patiente dehors, un verre à la main. On est donc toujours sûr de rencontrer quelqu’un.





































La mairie et les organisateurs étaient sûrement rassurés de voir tout ce monde, Français et étrangers mêlés. Nous autres, septuagénaires ronchons, nous ne partagions pas la liesse générale. Il y avait trop de presse et nous n’aimons pas l’agitation. Nous avons donc tourné le dos à l’art ludique et comme les intellos vieillissants et trop sérieux que nous sommes, nous avons pris le chemin de la place Dauphine, dans l’espoir de trouver des manifestations moins tournées vers le divertissement. Hélas ! Quelques danseurs vêtus de noir tiraient sur des cordes qui glissaient sur des poulies. C’était sans doute fait pour qu’on pense à Sisyphe, mais une idée ne fait pas un spectacle. L’ennui nous a chassés vers la place de l’Hôtel de Ville et la forêt de glace imaginée par Stéphane Thidet. Nous avons vu de loin un lac gelé, des branchages qui flottaient sur la glace. Trop de monde là aussi ! La façade arrière de la Mairie de Paris était plus accessible : les masques d’Erwin Olaf, hommes et femmes, jeunes et vieux fardés de blanc et de rouge, s’inscrivaient aux fenêtres comme des mascarons démesurément agrandis. A l’étage inférieur, Erwin Olaf avait placé des corps nus dans des poses d’atlantes.








Cette rue doit son nom à un dénommé Érembourg de Brie, habitant à la fin du XIIIe siècle ; son prénom subit par la suite une érosion phonique assortie de divers rafistolages sémantiques – Bourg Brie, Bout de Brie – jusqu’à la version actuel, où l’aspect fromager lutte avec les restes du nom restitué dans la traduction.



