Van Gogh à Auvers-sur-Oise. Une visite avec Deleuze

J’ose écrire quelques mots à propos de la remarquable exposition dédiée aux derniers mois de Van Gogh à Auvers-sur-Oise : il reste deux mois de vie au peintre avant son suicide à 37 ans, deux mois pendant lesquels il a peint 74 tableaux, dessiné et gravé 33 dessins et presque tout a été réuni à Orsay. Je n’ai pas la prétention d’ajouter quoi que ce soit aux connaissances qu’on a sur lui, mais je lis en ce moment les cours de Deleuze sur la peinture et malgré mes difficultés pour comprendre bien des pages du philosophe, je voudrais partager des formulations qui m’ont aidée à voir cette peinture en la rapportant moins à l’émotion, qu’au courage et à l’obstination qu’il faut pour se dissocier de son temps et peindre contre la majorité.

« Les peintres luttent sans fin contre les clichés qui envahissent la toile avant que la moindre touche de peinture ne soit posée, avant que la peinture ne commence. L’art n’est pas une bataille contre le blanc, mais contre le déjà-là, les lieux communs de la représentation inventés à la Renaissance » (Sur la peinture, p. 50)

Deleuze cite aussi Bacon : « Si vous ne passez pas votre toile dans une catastrophe de fournaise ou de tempête, vous ne produirez que des clichés » (Francis Bacon : Logique de la sensation p. 83-86, p. 43 dans Sur la peinture).  

Les commissaires ont  épinglé sur une carte d’Auvers-sur-Oise les photos anciennes des lieux qui inspirèrent les œuvres et ils ont localisé jusqu’aux racines d’arbres, objets de l’ultime peinture, mais pour moi, le  tableau n’est pas la reproduction, ce qui me fascine, c’est le travail de Van Gogh pour transfigurer le réel jusqu’au dernier jour de sa vie.

Animer des aplats de couleurs

Plutôt que telle vue sur la plaine, je « reconnais » les couleurs et les touches en virgules qui font vibrer le paysage. Deleuze écrit que ces virgules et ces colimaçons ont permis à Van Gogh de quitter les tons « boueux » de ses premiers tableaux et d’entrer dans la couleur.

J’approche : des traits apparemment jetés au hasard  donnent un rythme aux aplats de peinture. Grâce à eux, et grâce aux formes pointues des meules, le jaune projette sa lumière jusqu’aux collines bleues de l’arrière-plan.

Les gestes de Van Gogh remplissent la toile de lignes et font apparaître le jaune comme foyer de lumière.

Un champ vert, orienté verticalement par les rayures du blé en herbe, et c’est la représentation du mouvement du vent. (Trois coquelicots  éveillent le vert bleu de ces brins de blé). Le second plan ce sont des aplats jaunes, crème et vert. A l’horizon, la ligne des arbres en coquilles d’escargots délimite le coteau. Enfin, dans une variante du geste d’enroulement, voici des volutes d’un gris bleuté sous le bleu dur, et ce sont les nuages.

J’ai longtemps vu les reproductions du Champ aux corbeaux à travers Artaud. Je déchiffrais les calligraphies de l’angoisse dans les corbeaux noirs, dans les giclées marron, blanches qui tournoient au ciel, dans le champ convulsif. Van Gogh était l’incarnation du lien entre folie et génie ; il était le martyre de l’intolérance de la société :

Un homme qui a préféré devenir fou, dans le sens où socialement on l’entend, que de forfaire à une certaine idée supérieure de l’honneur humain […]

Il y a dans tout dément un génie incompris dont l’idée qui luisait dans sa tête fit peur, et qui n’a pu trouver que dans le délire une issue aux étranglements que lui avait préparé la vie.

Champ de blé aux corbeaux, juillet 1890 © Van Gogh Museum, Amsterdam

Deleuze voit dans sa technique le résultat d’une pensée et non l’expression frénétique d’un malade. Il invite à comprendre les tableaux comme un travail sur les couleurs  Rouge, jaune, et bleu : l’œil accompagne le chemin rouge qui traverse le jaune des blés de bas en haut, la bande du milieu un peu incurvée, a commencé bien avant le cadre du tableau, et se prolonge par le vol des corbeaux qui mène au bleu, d’autant plus bleu qu’il est assombri par les nuages clairs.

Les portraits et la couleur

Van Gogh a écrit en 1890 :

Ce qui me passionne le plus, beaucoup, beaucoup davantage que tout le reste dans mon métier, c’est le portrait, le portrait moderne. Je le cherche par la couleur et ne suis certes pas seul à chercher dans cette voie » (lettre à sa sœur Willemina citée dans Deleuze p. 340)

Suivant de près les explications du peintre, Deleuze explique qu’il utilise à cet effet les « tons rompus », un mélange de deux couleurs complémentaires avec dominance de l’une :

Un bleu rompu  c’est un mélange bleu-orange avec dominance de bleu. Vous rompez le ton. Le même ton sera pris  deux fois : comme ton vif et comme ton rompu (Deleuze p. 342)

J’essaie d’examiner le visage du docteur Gachet : il émerge d’un fond bleu intense, mais « son frac » est travaillé par les lignes serpentines orangées, et le visage rappelle la chevelure (Tiens ! Gachet est roux comme Vincent). Pas de passage progressif, de demi-teintes. Van Gogh pose des couleurs qu’il énumère :  

Je travaille à son portrait la tête avec une casquette blanche, très blonde, très claire, les mains aussi à carnation claire, un frac bleu et un fond bleu cobalt, appuyé sur une table rouge sur laquelle un livre jaune et une plante de digitale à fleurs pourpres…(Lettre de Van Gogh à son frère Théo, 4 juin 1980)

Il faudra que je revienne afin d’apprivoiser ce que veut dire exactement modulation et pourquoi c’est dans le portrait que s’invente, dit Deleuze, le nouveau régime de la couleur. Van Gogh est-il si loin du vitrail avec ses couleurs cloisonnées, juxtaposées sans transitions ? Mes souvenirs de collégienne me rappellent que l’orange des cheveux est la couleur complémentaire du bleu, que le rouge violent de la table a pour complémentaire le vert de la digitale, que les contrastes de bleus et de rouge donnent de l’intensité au beige qui aurait sinon éteint le visage.

Je n’ai pas le langage pour traduire en termes techniques le travail sur le portrait d’Adeline Ravoux dont le visage de trois-quarts se découpe sur un fond noir avec dans le coin droit un buisson de roses décoratif. Ce qui m’interpelle, c’est l’architecture du visage rendue par des juxtapositions de couleurs (plutôt que par des dégradés). J’y retrouve le jaune de la chevelure et une modulation du vert de l’habit. Je m’aperçois alors que les feuilles du rosier sont comme un écho assourdi du jaune-vert du visage. Le grand jeu du peintre est-il de nous dire que toutes les couleurs sont disponibles pour rendre la chair et qu’elles s’organisent selon leur vie propre ? Je reviendrai, armée de Deleuze

Les Racines

De cette visite, j’emporte encore le souvenir du ciel d’orage avec sa lumière d’avant la pluie :

Et puis la dernière image des racines. Les commissaires de l’exposition soulignent que ce tableau ancré dans la terre, n’a rien à voir avec la recherche de l’abstraction. 

Cependant le travail du cadrage attire le regard sur une réalité d’ordinaire peu visible.

Van Gogh, fils de pasteur qui a voulu devenir pasteur, est aussi le peintre de nouveaux « motifs » négligés: paire de vieux souliers, lit de fer dans une chambre étroite, chaise de paille dont le jaune intense remplit la toile. Ces objets de pauvres sont-ils des symboles de la simplicité christique ? On pense à cette leçon du Christ dans le Sermon sur la montagne : « Préférez l’humilité à la grandeur. Ce qui est petit est immense ».

Peut-être chaise nue et racines, devenues sujet principal et non fragments secondaires de scènes religieuses ou historiques, affirment-elles simplement leur présence entêtante de choses et rappellent que l’art de Van Gogh nous parle au-delà d’un art de la couleur fût-il éblouissant.

Gilles Deleuze, 2023, Sur la peinture, Paris, Editions de Minuit.

Lettre de Van Gogh à son frère Théo, 4 juin 1980, https://www.surlespasdevangogh.fr/638-lettre-de-vincent-van-gogh-a-theo-van-gogh-auvers-sur-oise-le-4-juin-1890.html

Louis Janmot à Orsay. Un catholique saint-sulpicien, une icône androgyne

La coïncidence entre deux expositions à Orsay et l’édition des cours de 1981 que Gilles Deleuze a consacrés à la peinture me fait rêver à ce que c’est que regarder. Peut-on apprécier à la fois Janmot, un bigot réactionnaire, en peinture comme dans ses idées, et Van Gogh, un des héros de Deleuze, qui invente l’espace et la lumière avec ses couleurs?

Le Poème de l’âme de Louis Janmot est une étrange suite de tableaux allégoriques obstinément poursuivis pendant presque 50 ans entre 1835 et 1881 et accompagnés  d’un poème de 2814 vers dont on peut entendre des extraits lus dans des cabinets attenants aux salles d’exposition. Un premier cycle de 18 tableaux, achevé en 1854, raconte les premières années, au Ciel et sur la Terre, de deux âmes, représentées sous les traits d’un jeune garçon accompagnée d’une petite fille. On suit les étapes de leur parcours depuis la naissance du garçon jusqu’à la mort prématurée de son âme sœur.

Baudelaire avait apprécié en 1845 un tableau peint dans la trentaine intitulé Fleur des champs :

Louis Janmot. Fleur des Champs (1845) Musée des BA de Lyon
  • « Nous n’avons pu trouver qu’une seule figure de M. Janmot, c’est une femme assise avec des fleurs sur les genoux. — Cette simple figure, sérieuse et mélancolique, et dont le dessin fin et la couleur un peu crue rappellent les anciens maîtres allemands, ce gracieux Albert Durer, nous avait donné une excessive curiosité de trouver le reste. Mais nous n’avons pu y réussir. C’est certainement là une belle peinture. — Outre que le modèle est très-beau et très-bien choisi, et très-bien ajusté, il y a, dans la couleur même et l’alliance de ces tons verts, roses et rouges, un peu douloureux à l’œil, une certaine mysticité qui s’accorde avec le reste. — Il y a harmonie naturelle entre cette couleur et ce dessin. Écrits sur l’art Salon de 1845.

Dans L’Art philosophique, Baudelaire a changé d’avis : « C’est un esprit religieux et élégiaque, il a dû être marqué jeune par la bigoterie lyonnaise ». De fait, malgré le soutien de Delacroix, les 18 toiles du Poème de l’âme sont mal accueillies en 1851. Les thématiques de Janmot paraissent peut-être trop loin des peintures de martyrs héroïques qui remplissaient les musées. Le cycle est cantonné à  la vie privée avec un accent particulier sur la morale sexuelle. Peut-être cette obsession catholique de la pureté choquait-elle-même le public conservateur plus habitué aux peintures d’odalisques et d’esclaves au sérail. Alors qu’il s’agit d’amour, L’Histoire d’une âme ne laisse aucune place à la sensualité. A vrai dire, je ne sais trop ce qu’on voit. Parcours d’une âme ou de l’incarnation de cette âme ? La petite fille qui accompagne le garçon est-elle sa moitié ou une partenaire ? Je n’ai pas bien compris. En tout cas, la conception se décide dans les cieux (Génération divine), l’accouchement est remplacé par le transport de l’âme sur la terre, tache réalisée par un ange gardien : « De l’Ange gardien la mission commence.
Dieu lui donne, il emporte en ses bras, endormi
Celui dont il sera le conseil et l’ami ;
Dans l’espace il s’élance»

Louis Janmot – Le Poème de l’âme Le Passage des âmes, Musée des BA de Lyon

Le peintre s’attarde sur l’innocence des enfants : promenades dans des côteaux fleuris, baignés dans une lumière dorée de fin d’après-midi, oisillons, fleurettes composent un tableau délicat qui fait voir à la fois tout ce qui rattache Louis Janmot au « vert paradis des amours enfantines » et tout ce qui l’en sépare : il manque au Printemps la nostalgie baudelairienne inséparable de l’horreur du présent et la scène touchante n’est pas loin de l’imagerie saint-sulpicienne.

Louis Janmot – Le Poème de l’âme Le Printemps Musée des B-A

La seule péripétie dans la petite vie tranquille du couple enfantin est la rencontre avec l’institution scolaire. Deux toiles, les plus étranges de la série, évoquent les forces du mal qui menacent au 19e siècle. Le contexte est celui de la victoire des catholiques contre le monopole de l’enseignement secondaire et supérieur défendu par l’Université laïque. (Ce monopole datait de 1808 : il venait d’être aboli par la loi Falloux de 1850 qui permettait au clergé de développer des établissements luttant contre la déchristianisation et contre la République). Pour Janmot la reconquête de la jeunesse grâce à l’école des prêtres est centrale.

Dans une première toile, les deux enfants gravissent un escalier. A gauche, le hibou, l’arbre mort, montrent combien ce chemin est dangereux. A droite, s’allonge l’interminable bâtiment de l’Université, une construction basse, sans décor, creusée de niches où se tiennent des hommes en noir. Ces professeurs en embuscade tentent d’attirer les enfants en leur tendant des livres. Dans la première cavité une femme voilée, la mort spirituelle, peut-être, les observe. Evidemment, cette architecture anticipe les atmosphères angoissantes de Chirico, bien qu’avec moins de force que chez le surréaliste.

L’Université

On retrouve la femme voilée dans la toile nommée Cauchemar, toile qui vaut mieux, elle aussi, que la simple illustration d’une thèse ultraréactionnaire (« A bas les livres ! Vive la sainte ignorance »). Il y a dans le visage de la mort qui emporte l’âme de la jeune fille évanouie et tente d’attraper le garçon une étrangeté ambivalente que l’on retrouve dans beaucoup d’œuvres du 19e siècle au croisement du romantisme et de la modernité.

Louis Janmot, Musée des Beaux-Arts de Lyon. Le cauchemar : « Adieu, Printemps ! Voici le froid, la nuit, la mort ! »

Je m’aperçois qu’il faut que je retourne dans l’exposition pour voir les correspondances précises que les commissaires ont établies avec les contemporains, illustrateurs de Dante ou symbolistes comme Odilon Redon.

Cependant les adolescents triomphent des forces du mal et s’envolent vers les cieux. Vêtus pareillement de tuniques vaguement Renaissance dissimulant leur corps asexué, ils ne dépassent pas le stade de la pré-puberté.

Louis Janmot Le Poème de l’âme Le Vol de l’âme Musée des B-A, Lyon

Est-ce là l’idéal de pureté poursuivi par ce père de huit enfants ?  Pas trace du langage des corps, si présent chez les préraphaelites anglais, dont il est apparemment proche. Nous avions vu la salle de ce cycle pictural au musée des Beaux-Arts de Lyon. J’étais déjà restée médusée par la guerre ouverte menée contre l’école et vaguement écœurée par la représentation mièvre du couple. Je comprenais l’effarement des maîtres assistants et des assistants de mai 68 qui occupant la salle du Conseil de l’Université, réservée jusqu’alors aux professeurs, avaient découvert l’imagerie dévote et anachronique du Poème de l’âme !

Le second cycle est constitué de 16 grands dessins au fusain jamais montrés à Lyon pour les protéger de la lumière. Le garçon, désormais seul, est confronté aux tentations et aux malheurs avant d’être pardonné par Dieu et de retrouver son âme sœur au Ciel… A présent, il est un peu plus viril, une ombre de barbe lui a poussé sur le menton ; il est attiré par les dames (encore que le dévergondage est bien timide.

Louis Janmot Le Poème de l’âme Seul Musée des B-A, Lyon
Louis Janmot Le Poème de l’âme LOrgie- Musée des B-A, Lyon

Janmot dessine très bien. Je lui voudrais toutefois un peu de fièvre, un peu d’ardeur. Il est trop mou. Même la chute de son héros ne parvient pas à nous émouvoir.

Louis JanmotLe Poème de l’âme La Chute- Musée des B-A, Lyon

Au début de l’exposition figure un autoportrait. Louis Janmot nous fixe avec l’assurance presque pathologique de ceux qui percent l’obscurité du siècle où ils sont nés pour délivrer le message qui doit sauver la société. Pourtant la mise en spectacle de sa beauté (qui rappelle l’androgynie de son héros) est troublante.

Louis Janmot. Autoportrait

L’histoire de l’âme est peut-être plus complexe qu’il n’y paraît.

Charles Baudelaire, Ecrits sur l’art, Pris Louis Janmot : Le Poème de l’âme – Musée de Beaux-Arts de Lyon https://www.mba-lyon.fr/sites/mba/files/content/medias/documents/2019-12/fiche_focus_janmot_bd.pdf 

Janmot, Louis, Le Poème de l’âme.org/wiki/Le_Po%C3%A8me_de_l%27%C3%A2me

L’intelligence d’une ville Vie culturelle et intellectuelle à Lyon entre 1945 et 1975 Mai-Juin 68 à Lyon, https://www.bm-lyon.fr/mai68/expo/colloque-mai68.pdf

https://www.lemonde.fr/culture/article/2023/10/08/louis-janmot-un-fanatique-religieux-et-sa-fable-edifiante-au-musee-d-orsay_6193139_3246.html

Y a Troyes en Champagne

Pendant que l’auto file sur la route de Troyes, une rengaine d’enfant me revient en mémoire :

« Y a Troyes en Champagne
Y a deux testaments, l’ancien et le nouveau oh oh oh oh, oh oh oh hoh !
Mais y a qu’un cheveu sur la tête à Mathieu
Et y a qu’une dent dans la mâchoire à Jean »

Cette scie (comme on disait dans ma jeunesse) est  étroitement associée à Troyes parce que j’ai oublié les paroles pour 4, 5 et la suite. 4 évangélistes ? 4 saisons, 4 éléments, 4 murs ou bien Catherine ? Il ne me reste qu’à chanter à tue-tête et encore et encore

« Y a Troyes en Champagne
Y a deux testaments, l’ancien et le nouveau »

Cependant on arrive à Troyes et tout de suite aux ravissantes maisons à pans de bois. Partout en ville, il y a des façades où les poutres dessinent des dessins géométriques, lignes verticales croisant des appuis obliques, partout de hauts pignons coiffés d’un bonnet pointu.

Troyes. Maison à pans de bois

Ces maisons ont été bâties après le grand incendie de 1524 qui a conduit à rebâtir le tiers de la ville. Un édit de Sully obligeait à recouvrir l’ossature de bois par des crépis que le temps dégrada. Il n’y a pas si longtemps, Troyes était une ville délabrée et triste. Aujourd’hui, on a ôté les enduits, repeint le plâtre entre les poutres en couleurs ocre, rose, vert tendre.

Les dernières maisons sont en cours de réhabilitation ce qui donne une unité rare à la ville.

En cours de restauration

Le pavage à l’ancienne des rues ajoute au charme de la restauration.

Dans la rue des Chats où tout le monde vous envoie, les toits se rapprochent tellement que les chats passent d’un toit à l’autre. C’est là qu’il faut dîner en profitant du jardin Juvenal-des-Ursins s’il fait assez beau.

Troyes. Rue des Chats

Troyes est une ville d’églises et de musées. En bons touristes, on a couru sans parvenir à en faire le tour.

Voici l’église saint Pantaléon et son beffroi octogonal.

Eglise saint Pantaléon. Le Beffroi octogonal
L’Arrestation de saint Crépin et saint Crépinien, patrons des cordonniers

Nous prenons à peine le temps de visiter le musée du Vauluisant qui présente de belles statues du 16e siècle. une section consacrée à l’art du vitrail permet de voir à hauteur d’œil la finesse d’exécution des maîtres verriers du 16e siècle

Troyes. Musée du Vauluisant. Figure au turban

Plusieurs vitrines sont consacrées à l’art profane. Le tableau le plus inattendu est une représentation en pied du maître boucher Jean Legas un peu avant sa mort. Tout paraît loufoque dans ce portrait, la nudité dissimulée dans une toge de héros antique, le petit chien qui sert de compagnie au lieu d’une famille de notable, la barbe de prophète ondulée qui tombe jusqu’aux genoux. La notice dit que Legas était connu dans la région pour cette barbe démesurée. Lors d’un séjour à Troyes en 1586, le Roi Henri III demanda à le rencontrer pour en juger par lui-même et constatant qu’on ne lui avait pas menti, assura à l’artisan son soutien pour que sa descendance assure le fermage des Boucheries de Troyes. Au temps où vivait Legas un roi de passage pouvait vous transformer en notable pourvu que votre barbe ne soit pas postiche.

Portrait de Jean Legas, Maître-boucher de Troyes 1586

Je regrette peu de n’avoir pas vraiment vu les salles consacrées aux machines permettant de fabriquer, tricot, mailles, bonnets.  Il faudrait se faire tout expliquer et je ne suis pas même capable de me servir d’une machine à coudre, mais j’’apprends que l’entreprise Lacoste fondée en 1833 fait toujours confectionner des habits en France. C’est suffisamment rare pour être salué.

Cour de l’hôtel particulier de Vauluisant

La cathédrale a des vitraux qui se répondent étrangement. Dans le pressoir mystique comme dans l’arbre de Jessé du maître verrier Linbard Gontier (1625) un corps est étendu à la base du vitrail où se développe un arbre, mais l’imagier a figuré un supplice atroce dans le pressoir. Le Christ est allongé et laisse presser son sang qui tombe dans un calice comme du jus de raisin. Le cep qui sort de son corps se ramifie horizontalement et verticalement, d’un apôtre à l’autre, d’une grappe violette à l’autre. Je ne suis pas certaine que cette thématique perdure de nos jours.

Troyes. Le pressoir mystique. de Linbart Ganthier 1625

 lLe vitrail de l’Ouest qui date du 19e siècle est une rosace pourpre encadrée de murs sombres.

A côté deux musées. Le Musée Saint Loup abrite une collection hétérogène, animaux empaillés, de vestiges archéologiques, de sculptures et de peintures classiques. A moins de foncer vers les œuvres-phares vantées dans les catalogues (L’homme au luth de Rubens, L’Enchanteur et L’Aventurière de Watteau, Esprit de Baculard d’Arnaud de Jean-Baptiste Greuze), le visiteur harassé s’épuise devant les douzaines de portraits de familles bourgeoises qui n’ont guère plus d’intérêt (ou autant) que la collection de photographies d’une vieille tante. Mais nous voici devant un Saint Michel transgenre qui sauve une trépassée des griffes d’un démon rabougri. La toile d Etcheverry raconte la mort avec tous les stéréotypes du temps, le cimetière, les cyprès, les tombeaux, le corps chaste et frigide de la morte. Etonnant !

Etcheverry. saint Michel protège une trépassée

Le musée d’Art moderne a été créé par  Pierre et Denise Levy, un couple d’industriels qui a fait fortune dans la bonneterie (en s’appuyant sur la grande distribution pour vendre ses produits, voir le groupe Devanlay & Recoing) et a offert sa collection de plus de 2000 œuvres à la ville de Troyes : toute l’histoire de la peinture figurative entre 1850-1860 est évoquée. Une grande section d’art africain et des verres soufflés complètent l’ensemble.

Parmi tant de merveilles voici une biche de Courbet. D’où vient la lumière ? Pas du ciel, figuré seulement par un petit triangle bleu, mais de la neige elle-même, matière légère, crémeuse, nacrée, irisée. Elle n’est pas blanche, mais composée de dix couleurs différentes, tons bleus, tons ocre des arêtes du vallon juxtaposés en touches palpitantes. Comme après lui Sisley ou Monet, Courbet ne peint pas la neige sans évoquer les ombres noires. Ici c’est un arbre qui menace d’éteindre la lumière et le chevreuil isolé dans le vallon creux dont on ne sait s’il attend les chasseurs et la mort ou s’il se croit à l’abri.

Courbet. Une biche

C’est un plaisir de chercher les mots qui montrent ce qui était caché dans le tableau et qu’on voit soudain.

Dans le même genre de paysage mi-réaliste, mi-romantique se détache une toile de Narcisse Diaz de la Peña un membre de l’école de Barbizon qui jusqu’ici m’indifférait. Baudelaire lui reprochait  ses « Papillotages de lumière tracassée à travers des ombrages énormes » (Le Trésor de la langue française, signale que le papillotage désigne le « manque de cohérence dans les rapports de lumière et de couleur »). Ch. Baudelaire, « Catalogue de la collection de M. Crabbe », dans OC II, p. 963, voir Julien Zanetta).

Pourtant la façon dont Narcisse Diaz de la Peña représente les lentilles d’or du soleil dans un petit coin de forêt m’enchante. C’est un sous-bois que rembrunissent les taillis et les fûts noirs des arbres, et que la lumière qui se mêle à l’ombre vient transformer en monde enchanté

Narcisse Diaz de la Pena. Fontainebleau

On marque un arrêt pour Maximilien Luce que je connais si mal, qui écrivait dans des revues anarchistes et qui peignait (de façon un peu raide ici) des ouvriers héroïsés, bâtisseurs d’un Paris vertical. Je rêve d’une histoire de l’art qui ferait une place plus importante à ces peintres du travail.

Maximilien Luce. Les Terrassiers

Les « fauves » sont très représentés. Je n’oublierai pas un beau Derain, ami proche de cette famille de collectionneurs.

Derain. Hyde Park

A Troyes, on peut voir ces beaux tableaux sans être entourés par la foule jacassante du Louvre ou d’Orsay. Personne ne vous bouscule pour une photo souvenir.

Il y aurait tant à regarder, mais nous partons. Nous n’aurons même pas vu la Cité du Vitrail près des berges de la Seine.

A lire :  Julien Zanetta « Du papillotage : Baudelaire, sensations et illusions » Revue italienne d’études françaises, https://doi.org/10.4000/rief.9419 

La beauté

La première salle

de l’exposition permanente Hamad Al Thani

Hôtel de la Marine
2 Place de la Concorde, 75008 Paris
Tous les jours de 10h30 à 19h
Nocturnes jusqu’à 22h le vendredi soir

La première salle de l’exposition Hamed Al Thani rassemble des trésors de toutes les époques et de toutes les cultures. Des centaines de guirlandes dorées suspendues au plafond par des fils d’or, reflétées sur le sol, enveloppent les œuvres dans un écrin spectaculaire. Ce sont des fleurs lumineuses ou des poussières d’étoiles d’où surgissent des chefs d’œuvres isolés des œuvres sœurs de leur temps. Solitaires, séparés de la civilisation dont ils faisaient partie, ils appartiennent au musée de l’humanité.

Une petite déesse offre son visage au ciel nocturne. C’est une « guetteuse d’étoile ». Elle provient d’Anatolie, ressemble aux statues des Cyclades. Pourquoi ?

Déesse à la tête basculée vers le ciel. Asie mineure (3300-2500 avant J.-C.)

Des siècles plus tard, voici une reine guerrière du Bénin qui refusa d’écouter les oracles, engagea la bataille, fut victorieuse et sauva le royaume du son fils. Celui-ci la fit nommer Liyoba, Reine-Mère. A la page 544, de mon édition des Voix du silence, Malraux montre un masque identique qui se trouve au British Museum. Les Nigériens demandent en vain sa restitution. Aujourd’hui, il semble que l’argent du cheikh soit plus légitime.

Reine mère Idia en ivoire – Bénin – XVIè siècle

Un visage égyptien de la XVIIIe dynastie. Il est entièrement rouge, taillé dans le jaspe dur.

Égypte – Nouvel Empire (1475-1292 avant J.-C.) – Collection Al Thani

Une  statuette menue a elle aussi un visage rouge que le temps n’altèrera pas.

Un petit ours Han en bronze doré se gratouille l’oreille (206 avant JC). Il a l’air si doux et gai qu’il est le clou de l’exposition.

Ourson- Dynastie des Han occidentaux (206-25 avant J.-C.)- Collection An Thani- Photo Martine Halimi

Un cavalier se livre aux plaisirs de la chasse Il est tibétain et a été gravé sur une plaque d’or entre 600 et 800 après J.C.

Plaque – Tibet – Dynastie Yarlung (600-800 après J.-C.) – Collection Al Thani

La splendeur des pierres dures, la rigidité, le schématisme sont célébrées avec un masque olmèque. Sans les récits qui les accompagnent, la tête olmèque me parle peu, mais je vois là aussi resplendir à la lumière les pierres arrachées à la terre.

Les repères s’estompent. Il n’y a qu’un message simple : toutes les civilisations produisent des chefs d’œuvre qui viennent du fond de l’histoire, surgissent et parlent immédiatement à chacun sans que des médiations soient nécessaire.  Cet hommage aux génies fait penser aux Mages de Victor Hugo :

Oh ! tous à la fois, aigles, âmes,
Esprits, oiseaux, essors, raisons,
Pour prendre en vos serres les flammes,
Pour connaître les horizons,
À travers l’ombre et les tempêtes,
Ayant au-dessus de vos têtes
Mondes et soleils, au-dessous
Inde, Égypte, Grèce et Judée,
De la montagne et de l’idée,
Envolez-vous ! Envolez-vous !

A Montpellier

Qu’on appelle ça stage ou académie, ce qui fait plus chic, peu importe ! Ce sont 6 jours de chant l’après-midi, et de concerts le soir. Les matinées, nous les utilisons comme bon nous semble. On peut se promener dans la ville, suivre les ruelles en forte pente, s’arrêter dans de minuscules gargotes, déjeuner pour 10 euros de raviolis chinois et d’une salade de concombres du Yunnan… Les prix sont tellement bas que les restaurants sont pris d’assaut par des étudiants aussi joyeux que peu argentés. On dirait que la ville ne se vide jamais de sa jeunesse.

Les faubourgs de Montpellier ont leur lot de personnes survivant de minimaux sociaux ou de quelques emplois hospitaliers, entassées dans des habitats insalubres, dans des cités où des gamins sans avenir font les idiots, mais après les dernières années passées à Paris, le centre paraît doux à vivre.

Les statistiques ont beau évoquer des vols et des « incivilités », l’impression de relations gentilles et insouciantes prédomine…

…et on revient la nuit sans se retourner.

Montpellier est une ville de fontaines, souvent majestueuses ; la plus célèbre est celle de la place de La Comédie, toute entourée des bâtiments merveilleusement kitsch du 19e siècle.

Montpellier, place de la Comédie. La fontaine aux Trois grâces

L’eau est précieuse dans ce territoire ingrat de l’Hérault où le Lez est exsangue quand il ne déborde pas, où les cailloux affleurent, où la végétation est rabougrie et grise. Aussi, les places de la ville ont toujours l’air nettoyées du jour, sentent le frais, et les brumisateurs des terrasses offrent un peu d’humidité aux passants.

J’ai l’impression d’une ville bâtie sur un tertre. Les rues dégringolent vers la partie basse, certaines tellement raides qu’on évite les chaussures glissantes pour ne pas déraper sur les pavés.

Il y a partout des palais anciens, ornés de portails sculptés, de ferronneries, de belles poignées.

Rue de la Loge
Poignée de porte

Même dans les immeubles non restaurés, on trouve parfois un détail à aimer.

Et puis il y a la cathédrale défendue par des tours massives, incroyablement hautes et épaisses qu’on appelle des poivrières.

Les poivrières de la cathédrale Saint Pierre

Le musée Fabre

Le musée Fabre est idéal. Il n’est pas trop fréquenté. Il a un fond classique étoffé et des collections importantes de Bazille, de Courbet et de Soulages. C’est l’occasion de s’arrêter devant des peintres que j’ai croisés par hasard lors d’expositions.  Ainsi Georges-Daniel de Monfreid, le père de l’écrivain baroudeur qui a fait rêver les adolescents d’après-guerre. J’ai aimé son portrait de fillette lors de l’expo pastel d’Orsay et voici le portrait d’un ami, René Andreau. On  connaît Monfreid en tant qu’ « ami fidèle de Gauguin ».  Pour la deuxième fois, je m’enchante de ses couleurs, ici des rouges orientaux. Peut-être, l’attitude du modèle n’était-elle pas jugée assez virile ? Elle devient regardable en 2023.

Georges-Daniel de Monfreid. Le peintre René Andreau

Emile Friant est aussi un peintre bien oublié qui émerge peu à peu au hasard de balades dans les musées de province. Je me souviens d’une toile poignante intitulée La Toussaint, conservée par le musée de Nancy. Ici, ce sont des ados qui luttent et la scène dit de l’enfance quelque chose de fondamental qui réveille la nostalgie des spectateurs.

Emile Friant. La Lutte

Chaque fois que je croise les toiles de Bazille, je pense « Comme il a bien su montrer ce garçon qui fait la sieste dans la chaleur, ce pays dans la lumière de l’été. Il faudrait que je prenne le temps de mieux le regarder. » Une fois de plus, ce sera pour la prochaine fois.

Mais voici l’orgueilleux Courbet de Bonjour monsieur Courbet, le peintre à la barbe pointue que son mécène salue respectueusement  (au fond comme saluaient les donateurs médiévaux, mais il est vrai qu’il s’inclinaient devant Dieu et non devant l’art moderne).

Même sentiment des pouvoirs de la peinture dans ces Baigneuses que je détestais à vingt ans pour leur absence de grâce. Aujourd’hui, je suis fascinée par la monumentalité du corps de la femme nue.

Devant le petit tableau intitulé A Palavas un tel sentiment d’immensité qu’on pense aux vers de Baudelaire, son ami :

La mer est ton miroir tu contemples ton âme

Dans le déroulement infini de sa lame.

Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer

A Palavas

J’avoue que cette fois, je m’ennuie tranquillement devant les Outrenoirs de Soulages, quitte à me laisser surprendre de temps en temps par les grands coups de pinceaux bleus traversant le noir de toiles plus anciennes :

La Theresienmesse de Haydn

Des leçons de piano de l’adolescence, Haydn m’avait laissé le souvenir de sonates dont j’avais envie de dire « pas mal, mais c’est du sous-Mozart » et voici que par la grâce d’un stage de chant choral, je découvre la puissance de synthèse de ce compositeur. Dans la Theresienmesse, on chante des mélodies expressives, ainsi le Qui Tollis qui appartient à son temps avec les effets dramatiques qui feront le succès des opéras de Mozart ou bien l’émouvant Et Incarnatus,  (laissé hélas aux solistes, mais c’est le destin des choristes que de passer à côté des plus beaux airs).  Pour se consoler, le chœur a à chanter des fugues baroques, et des danses sur des airs sacrés, dans une atmosphère de fête heureuse. Le Gloria est même jubilatoire ce qui atténue les effets grandioses soulignés à grands coups de trompette. 

Pendant cinq jours, notre quarantaine de choristes s’est entraîné à articuler, à s’appuyer sur des consonnes, à écouter le pupitre voisin (« quand les ténors ont le thème, ils le chantent forte, mais juste après les ornements, ils doivent murmurer pour que le thème entonné par la voix suivante soit bien audible). Les conseils se ressemblent d’un chef à l’autre :  attaquer avec un fort appui sur les consonnes avant même de chanter prononcer les KKK « mettez de l’air dans vos consonnes KKKHHH  pour kyrie ; ne jamais prononcer à la française les voyelles « i, u, é », les remplacer par des « oe » qui arrondissent la voix ; écourter les notes tenues pour que les voix ne tourbillonnent pas dans les églises ; ne jamais ânonner note à note, chanter des lignes, chaque note portant jusqu’à la suivante. Les conseils sont les mêmes, mais Hugues Reiner est lui-même chanteur et il sait comment aider, par quel mouvement de la respiration, des bras, du torse, on peut parvenir à ce qu’il souhaite. Il n’hésite pas pour faire comprendre le « swing » de Haydn à ordonner « Allez-y. Dansez ! Chantez en dansant. » Le troupeau des choristes malhabiles exécute plutôt un piétinement sans grâce aucune, mais quand même se dit qu’il approche un peu le secret de cette musique.

Il nous a pris comme nous sommes : des gosiers de retraitées pour la plupart. Certes, capables de déchiffrer à peu près une partition, mais sans très belles voix et comme à l’habitude avec un vrai déficit de basses et ténors : Au fait ! Pourquoi donc, les femmes à la retraite se lancent-elles joyeusement dans de multiples activités, alors que la plupart des hommes s’abstiennent ?

Hugues Reiner a commencé par faire rire le groupe ; il l’a soudé par le rire. Il a tout de suite repéré quelques profils, l’inspectrice des impôts, l’infirmière psychiatrique, la directrice des ressources humaines, ce qui lui permet d’interpeler des personnes et de ne pas s’adresser à un groupe abstrait… Qui dira sa patience répétant pour la dixième fois qu’il veut entendre le « t » final de « et » prononcé à la latine sur le deuxième temps pour que tout le monde s’arrête simultanément et qui doit constater qu’une fois de plus un choriste a oublié la consigne. Parfois cependant enivré de sa propre gaîté, il raille, … il blesse. Le groupe consterné attend la fin de l’orage, sachant qu’il ne mord pas par malveillance, mais parce qu’il y a un concert à préparer.

Au bout de cinq jours, nous donnons avec engagement un concert « au chapeau ». Il y a du monde, mais l’église n’est pas pleine, malgré les gens partout en ville. La grande majorité est indifférente à ce qui n’est plus du tout son héritage. Serait-il possible que la musique de Haydn soit abandonnée ? J’ai le sentiment douloureux que cette perte est possible, que notre société risque d’oublier en silence la si forte expérience de cette musique fabriquée en commun.

Manet et Degas à Orsay

Alors, cette exposition ?

Il aurait sans doute mieux valu s’abstenir de commentaires sur des peintres majeurs qui sont tous deux des acteurs essentiels de la nouvelle peinture des années 1860-80. Du moins, ils donneront peut-être envie à mes lecteurs de relire Malraux ou Foucault. Les Voix du silence m’ont appris à aller voir ce que Malraux appelait « la picturalisation du monde » de Manet : « le vert du balcon, le peignoir rose d’Olympia, le balcon framboise du petit Bar, l’étoffe bleue du Déjeuner sur l’herbe, de toute évidence sont des tâches de couleur, dont la matière est une matière picturale, non une matière représentée » (1951, p.114)

Et bien sûr l’exposition permet de revoir le Balcon si célèbre, son fond noir qui contraste avec les robes blanches des femmes, avec la note vert cru des volets et des ferronneries du balcon.

https://www.arts-in-the-city.com/2023/03/24/manet-degas-au-musee-dorsay-en-images-lexposition-sublime-de-deux-geants-de-la-peinture/

Même dans une esquisse comme le portrait de sa femme avec un chat sur les genoux, il y a ce noir puissant qui par contraste fait paraître la couleur plus fraîche et vibrer la masse pyramidale de la robe rose.

Madame Manet

Et la puissance des noirs de Manet qui rend le regard lumineux n’est jamais aussi forte que dans les portraits de Berthe Morisot :

Berthe Morisot reposant

Plus tard, Foucault m’a conduite à m’intéresser à la stylisation brutale de cet art. Il rappelait que la peinture ancienne s’évertuait à tricher grâce aux obliques pour évoquer la troisième dimension. Manet, disait Foucault, avait entrepris de ramener le regard sur la surface du tableau délimité par le cadre en barrant ce point de fuite.

Sur la plage

L’important n’était pas que la plage soit ressemblante, mais qu’elle figure en quelque sorte autant le tableau que le sujet : les bandes horizontales ont la densité de la peinture, sable beige, mer et ciel bleus (clair tirant vers le blanc, sombre puis clair à nouveau tirant vers le rose). Elles contrastent avec les verticales des personnages, l’ensemble rappelant le cadre.

Quand j’allais voir Manet avec Foucault je « voyais » d’abord la fin des illusions de la représentation qui permettait de faire advenir le tableau comme matérialité.

Je suis aujourd’hui, peut-être sous l’influence du mouvement féministe, sensible à la provocation réaliste des œuvres exposées :

Le regard de Victorine Meurent, modèle d’Olympia, est direct, intense. Il me tire vers l’intérieur du tableau, mais il regarde aussi à travers moi, au loin, refusant toute complicité et son opacité même semble dénoncer l’ordre masculin.

Olympia

Et Degas ?

Ce billet est bien mal rédigé ! J’ai escamoté Degas alors que l’exposition est justifiée par un parallèle évoquant les relations des deux peintres pendant leur vie, leur rivalité, leur amitié et la proximité de leur recherche. Pas d’excuses, sinon que Manet, pour moi, est incomparable… Il me semble par ailleurs que Degas est un peu desservi par la  faible présence des pastels où il est prodigieux. Or ceux-ci sont regroupés dans l’exposition Pastels. De Millet à Redon qui se tient dans une salle voisine du musée.

L’intérêt pour la vie des humbles, serveuses de bar, prostituées, repasseuses, lavandières, danseuses du corps de ballet, rapproche Manet et Degas dont les plus beaux tableaux s’éloignent des genres nobles et de la mythologie. Abandonnant la grande histoire, ils peignent des lieux et une époque modernes, cafés, et salles de spectacle (plutôt coulisses des salles de spectacles).

La Repasseuse

Le rapprochement oblige aussi à s’intéresser aux différences. Quand Degas montre des scènes intimes de bain et de coiffure, c’est en dissimulant le visage des modèles ramenés à des corps anonymes.

Degas

Ce qui me touche, dit une amie, c’est que les corps de Degas sont détachés du souci de plaire. D’habitude, dans la peinture, les femmes projettent des ondes érotiques puissantes. Elles se redressent, ou s’offrent, elles se cambrent ou s’abandonnent, mais on n’oublie jamais qu’elles sont faites pour être regardées. Au fond, la publicité ne fait que prolonger les leçons de la peinture. Partout dans les villes, on lit des injonctions : « Perdez du poids ! Faites du sport ! Plus qu’un mois avant la plage ! » Cet appel à une auto-évaluation permanente rappelle la parade des femmes pour les hommes. Degas, lui, montre des corps traversés par la fatigue qui ont renoncé à se mettre en scène ; les prostituées entre deux clients se lavent, s’essuient ou se coiffent, absorbées dans des soins de toilette sans coquetterie. Les danseuses ont abandonné leur port de tête, les clientes des cafés, épaules tombantes et regard perdu n’ont aucun désir de plaire.

La présence de ces corps féminins fatigués m’émeut beaucoup.

Deux références

Foucault, Michel, 1971, https://etyen.be/sites/default/files/professeur/lapeinturedemanet_foucault.pdf

Malraux, André, 1951, Les Voix du silence. La galerie de la Pleiade, Paris Gallimard.

L’atelier-musée de Bourdelle avec une exposition de Philippe Cognée

Un musée-jardin au centre de la ville

Musée gratuit de la Ville de Paris. Café-restaurant au 1er. 18 rue Antoine Bourdelle (métro Montparnasse)

Je me souviens mal du musée d’avant la restauration. Il me semble qu’il n’a pas été modifié de fond en comble. D’ailleurs, les notices expliquent qu’il s’agissait surtout de consolider le bâtiment du 19e siècle et de le protéger de l’humidité. Pourtant, tout semble s’être éclairé. On arrive dans un atelier, îlot préservé du Montparnasse des années 30, près des emplacements où Rodin, Dalou, Carrière travaillaient.

Bourdelle. La leçon de l’antique

Ce qui m’étonne le plus dans les sculptures de Bourdelle, c’est la constance des thèmes. A côté des bustes de célébrités, des allégories monumentales pour esplanades, qui ne me plaisent qu’à moitié, à côté du cavalier de bonze, morceau de bravoure attendu de la part d’un grand sculpteur, il y a des œuvres dont les thèmes sont empruntés à la mythologie grecque sur lesquelles Bourdelle est revenu toute sa vie, variant les matériaux, les dimensions, stylisant quelques traits afin d’accentuer la structure des formes.

La Force, l’Eloquence, la Victoire et la Liberté. Musée Bourdelle. Photo Martine Halimi
Détail de la statue colossale du général argentin Carlos Alvear, acteur de l’indépendance de l’Argentine

Il a donné un corps à des centaures, des nymphes…

Baigneuse au jardin

Son Héraklès archer, les jambes écartelées au-dessus du vide, le buste tendu, a acquis peu à peu son visage archaïque, aminci, aux yeux en amande, au nez dans le prolongement du front, accordé au mouvement du corps. Les écoliers de France dans les années 60 se servaient encore de cahiers ornés d’une gravure représentant cet Herakles inscrite pour toujours dans leur mémoire.

Herakles. salle des plâtres
Herakles au visage en arrêtes, yeux en amandes, bouche en forme de flèche
Héraklès dont le monstrueux pied d’appui n’exprime plus que la force

Ainsi sa Pénélope, dont nous avons souvent vu une copie de loin en contrebas du Ministère des Finances presque à hauteur du pont, ici placée au milieu de la salle des plâtres. Elle a, raconte la notice, le visage de la première épouse Stéphanie Ven Parys et le corps de la seconde, son élève Cléopâtre Sevastos, avec son déhanchement antique et le plissé de sa robe si semblable aux cannelures des colonnes de Grèce.

Pénélope. Bronze. Photo JM Branca
A l’atelier. Cléopâtre Stevanos

J’ai vu trop vite la section qui explique la préparation des bronzes depuis le modelage jusqu’à la coulée finale. Je voulais profiter du jardin des statues car le musée prête des sièges aux visiteurs qui veulent s’y installer pour dessiner ou tout simplement prendre le frais sous les lilas.

Musée Bourdelle : dessiner au jardin

Philippe Cognée et la crise de l’art

Nous sommes allés voir l’exposition Philippe Cognée D’après la peinture. Bien qu’il déclare dialoguer avec l’œuvre de Bourdelle, son travail me paraît très éloigné de l’équilibre entre classicisme et modernisme que ce dernier recherchait. L’exposition commence par des images du monde réel, du moins à le regarder de loin. Le supermarché Leclerc est hyperréaliste et pourtant flou parce que le peintre a recouvert le tableau achevé d’une cire recouverte d’un film en plastique. Fondue au contact d’un fer à repasser, une fois le film arraché, la cire vient faire trembler la peinture. Les contours sont moins nets, les pigments se mélangent et laissent apparaître une image vibrante.

Philippe Cognée. Supermarché

J’ai été fascinée par ses tableaux de fleurs. Le cadrage, la disposition sur des fonds sombres uniformes et surtout le changement d’échelle ajoute de l’intensité à la représentation et  apparentent pivoines et amaryllis aux personnages de Bacon.

C’est une harmonie de blanc nacré pour les amaryllis. Philippe Cognée évoque dans la notice, les danseuses Loïe Fuller et Isadora Duncan, cachées dans le tourbillon de leurs voiles, agitées par une musique silencieuse. Les pétales de l’amaryllis déploient leurs arabesques dans un dernier élan avant la pesanteur de la mort.

Philippe Cognée. Amaryllis blancs. Photo JM Branca

Les pivoines sont plus angoissantes. Les pétales n’ont plus la force de l’élan. Leurs grenats, leurs violets évoquent des chairs sanglantes au bord de la décomposition. Plus encore que les blancs amaryllis, les pivoines sont des vanités qui donnent à voir la vie juste au bord de la mort.

Philippe Cognée. Les pivoines
Une pivoine. détail

J’ai vu sans trop m’y attarder le catalogue de Bâle. Pendant des années, Philippe Cognée a déchiré des pages significatives du catalogue de la grande foire de Bâle pour les repeindre » : 1100 « repeintures », entre copie et recouvrement, sont exposées. Le peintre donne ainsi à voir son affrontement avec ses contemporains. Je dis affrontement, mais il faudrait plutôt dire emprise selon l’intitulé de l’exposition : « La peinture d’après ».

Philippe Cognée. Catalogue de Bâle. Photo M. Halimi

Le catalogue s’adresse aussi à nous qui consommons de la peinture. D’abord on s’amuse à identifier  les peintres, Picasso, Giacometti, Rothko, Bazaine ( ?)… Pour la plupart des œuvres, on ne peut pas.  Alors quoi ? La peinture est-elle menacée par une sorte d’obsolescence programmée comme les objets du supermarché ? Peut-on parler encore des trésors de l’art alors qu’un nouveau style apparaît chaque année, qui efface le précédent ? L’abus d’art ne mène-t-il pas à l’anéantissement de l’art ?

Le propos de Philippe Cognée est sévère. De la trivialité du supermarché à l’accumulation commerciale d’une société d’images, à ces fleurs épuisées au bord de la mort, il nous parle d’une société en voie de désagrégation.

A l’opéra : Les Puritains et Nixon on China

Le hasard des réservations a fait que nous avons vu successivement Les Puritains de Bellini au Théâtre des Champs-Elysées, puis Nixon in China à la Bastille.

On ne peut pas assister à des spectacles plus contrastés.

Les Puritains au Théâtre des Champs-Elysées

Verrière-plafond-lustre du Théâtre des Champs-Elysées

Le livret des Puritains de Calo Pepoli est indigent :

Elvira est la fille d’un partisan de Cromwell. Elle va cependant épouser son amoureux Lord Arthur Talbot, un partisan des Stuart, grâce à l’intervention de George Valton, frère de son père.

L’amoureux éconduit, le jaloux Riccardo, déclare qu’il ne pourra assister au mariage car il doit convoyer une prisonnière d’État. En échangeant quelques mots avec cette dernière, Arturo comprend qu’il s’agit d’ Henriette d’Angleterre (Enrichetta), destinée à être décapitée sur ordre de Cromwell. Elvira, par jeu, a posé son voile de mariée sur le front d’Enrichetta, Arturo décide soudain de faire évader la reine dissimulée sous le voile de sa fiancée. Riccardo reconnaît sa prisonnière malgré son déguisement. Comprenant le parti qu’il peut tirer de la situation pour épouser Elvira, il laisse Arturo s’enfuir avec sa prisonnière. Le chœur des Puritains maudit la trahison d’Arturo et Elvira perd la raison persuadée d’être abandonnée.

La voici délirante, convaincue d’être attendue à l’église par son bien-aimé (Quella voce sua soave … Vien diletto in ciel). Telle une Ophélie italienne, elle court les bois en chantant un vieil air qu’elle partageait avec Arturo, Cinta di fiori. Celui-ci, qui a échappé à ses poursuivants, lui répond soudain. A peine réunis et à peine Elvira a-t-elle retrouvé la raison, qu’ils sont surpris par des soldats. Il ne leur reste qu’à mourir ensemble (Alto là ! Fedel drapello !). Soudain, des trompettes résonnent pour annoncer une fin encore plus invraisemblable : les Stuarts ont été vaincus et Cromwell a prononcé une amnistie afin de rassembler les deux factions ce qui permet à Arturo et Elvira de se marier sans délai.

Elvira est une version « modérée » de toute une série d’héroïnes écrasées par la société qui contrarie leurs amours. Ses proches et les Puritains admirent de façon obsessionnelle sa pureté (comprendre qu’elle est vierge et fidèle), pureté qu’incarne son soprano stratosphérique qui s’arrête juste avant que la note se change en cri de souffrance. Si son mariage échoue, cette chaste jeune fille n’a d’autre choix que la folie ou la mort, seules issues envisageables pour échapper à l’enfermement familial et clanique.

De mise en scène, il n’était pas question au Théâtre des Champs Elysées qui donnait l’opéra en version concert. Il ne restait que le chant, mais nous sommes chez Bellini. Stendhal (qui n’appréciait qu’à moitié Bellini) évoquant des compositeurs du 18e siècle comme Cimarosa, écrivait que certains compositeurs « inventaient en mélodie » ([1829, 1997], 502) : Les Puritains sont inventés en mélodies. L’œuvre est une succession d’airs magnifiques, le plus souvent mélancoliques, avec des phrases qui s’étirent, qui s’étirent indéfiniment. J’ai grandi avec La Callas qui me mettait les larmes aux yeux en chantant Rendetemi la speme (« Rendez-moi l’espoir ») comme une invitation personnelle à trouver une dernière jouissance dans un chant éperdu.

Jessica Pratt chante avec moins d’intensité, cependant son agilité vocale exceptionnelle fait merveille dans cette musique qui trouve son chemin entre illusion et égarement. Elle est si sûre d’elle, que je n’ai pas ressenti l’angoisse qui accompagne souvent l’écoute de ces airs sidérants où les sopranos risquent de rater la note suraiguë de leur vocalise.

Nixon on China

Depuis l’opéra : l’ange de la Bastille reflété dans les fenêtres d’un immeuble

Nixon in China, c’est tout l’inverse. La musique répétitive de John Adam n’est pas mal du tout et Gustavo Dudamel dirige impeccablement une partition aux rythmes périlleux, mais j’aurais du mal à l’écouter sans l’appui des paroles et de la mise en scène. Le livret politique et psychologique d’Alice Goodman est intelligent, ironique sans être manichéen ; la mise en scène de Valentina Carraso, un régal.

En 1971, la Chine invite Nixon pour rompre son isolement. L’équipe de ping-pong américaine avait amorcé ce rapprochement en faisant une tournée en Chine un peu auparavant (et perdu son match 13/0 ce qui est rappelé dans l’opéra). C’est pourquoi le prologue montre une partie au ralenti avec deux pongiste  un bleu pour les Etats-Unis, un rouge pour la Chine.

Une des parties de ping-pong qui rythment la visite du président des Etats-Unis

Nixon (Thomas Hampton), sa femme, (Renée Fleming), et Kissinger atterrissent dans un grand avion-aigle et sont accueillis par les dirigeants dans un salon-bibliothèque où les livres ne sont que des trompe-l’œil. Les vrais livres sont au niveau inférieur, invisibles pour les invités. Ils servent en fait de combustible pour chauffer la résidence. Pendant que Mao cherche à discuter philosophie avec Kissinger, un intellectuel est battu dans ce sous-sol.

Pat Nixon visite une fabrique d’éléphants en verre, elle rencontre les gens dans une ferme de cochons, une école. La mise en scène qui utilise des figurines de carton avertit que tout ceci est un simulacre… Pat chante son émerveillement d’être en Chine et rêve d’un avenir pacifique « This is phophetic ». C’est un air magnifique que Renée Fleming chante avec simplicité et avec une émotion communicative !  Elle se promène dans un parc suivie par l’affectueux dragon rouge de l’Opéra de Pékin. La femme de Mao, Jiang Qing, offre alors une représentation de son opéra révolutionnaire que Pat Nixon trouve atroce. Jian Quing remet les choses à leur place à coups d’aigus tranchants. La vérité, c’est l’affrontement brutal entre les deux peuples.

Une ferme modèle avec ses cochons de carton. La visite n’est qu’une mise en scène

La dernière partie s’ouvre sur le témoignage d’un professeur du conservatoire de musique de Pékin, torturé et emprisonné pendant la Révolution culturelle. Les Américains sont pour leur part représentés par des images des bombardements du Viet Nam, ce qui relativise évidemment la comédie du rapprochement que chaque dirigeant jouait au premier acte.

Les tables de ping-pong sont renversées. Les couples présidentiels ne dialoguent plus. Chacun des vieux dirigeants regrette sa jeunesse auprès de sa femme. Mao, soudain vêtu d’une chemise hawaïenne, rêve de pêcher des petits poissons dans une rivière du Hunan. Nixon, réconforté par sa femme, se souvient d’avoir toute une nuit attendu la mort lors des bombardements japonais. Ce sont des gens normaux, faillibles et pourtant ils ont changé l’histoire.

 Il n’y a que le sage Chou-en-Laï (Xiaomeng Zhang) pour se demander à la fin « De tout ce que nous avons fait, qu’y a-t-il eu de bien ? »

Photo Télérama. Le départ des Américains

J’ai donc vu mon premier opéra contemporain politique.

https://www.lepoint.fr/culture/trois-raisons-de-courir-voir-nixon-in-china-a-l-opera-de-paris-25-03-2023-2513536_3.php

r esmusica.com/2023/04/01/entree-remarquee-de-nixon-in-china-a-bastille/

Stendhal, [1829, 1997], Promenades dans Rome, Paris Folio Classique.

Le musée Jean-Jacques Henner

Jean-Jacques Henner (1829-1905)  qui avait son atelier à Pigalle et vivait rue La Bruyère n’a jamais habité l’hôtel particulier du 43 avenue de Villiers où est installé son musée. Le lieu a en fait été acquis et aménagé par le peintre Guillaume Dubufe (1853-1909) avant d’être vendu par ses héritiers à la veuve du neveu de Henner. Celle-ci y a rassemblé la collection d’œuvres laissées par son oncle et a fait don du musée à l’Etat à condition que le lieu reste consacré à J.-J. Henner.

La visite de ce musée peu fréquenté a le double intérêt de nous montrer ce qu’était un atelier d’artiste en vue de la fin du 19e siècle et de nous faire découvrir Jean-Jacques Henner. Portraitiste recherché…

il était célèbre en son temps pour ses nus féminins aux poses alanguies, au corps pâle et à la chevelure rousse.

Une icône patriotique

Jean-Jacques Henner est aussi l’auteur d’un tableau iconique, « L’Alsace. Elle attend ».

Henner Jean Jacques (1829-1905). Paris, musée Jean-Jacques Henner. JJHP1972-15.

Le tableau a été offert par des industriels de Thann à Gambetta qui avait organisé la résistance aux Prussiens et qui, député à l’Assemblée, avait, contrairement à ses collègues, refusé la capitulation de la France et l’annexion. Il représente une jeune fille en costume de deuil qui regarde frontalement le spectateur. Ce tableau a beaucoup de force par sa retenue. La douleur ne s’accompagne d’aucun geste démonstratif, le peintre n’ajoutant pas à l’émotion les signes de l’émotion. Son modèle a la détermination calme des saintes, tout en étant suffisamment individualisé pour ne pas se réduire à une allégorie.

Cependant l’image est opaque (comme toujours). Pour en comprendre la signification , il faut lire la sentence inscrite à droite de la toile ainsi que la date, 1871, inscrite à gauche : Ce que la jeune femme attend, c’est le retour de l’Alsace dans la France. Le visiteur n’est pas invité à partager un deuil, mais à entendre l’appel à la libération. Gambetta montrait le tableau à ses visiteurs et appelait la jeune fille « Ma fiancée »

Indépendamment de sa valeur picturale, le tableau est passionnant pour ce qu’il dit de notre rapport à l’histoire. Il correspond au moment de l’histoire de la propagande où les informations s’accompagnent de plus en plus souvent d’images reprenant les discours sous une forme émotionnelle. Les Français se sont reconnus dans cette personnification de l’Alsace et l’Alsace de Henner a été bientôt reproduite sous forme de gravures largement diffusées.

gravure en noir et blanc de Flameng (hélas ! moins réussie que l’original) BNF  sur http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b102134790

Pour ceux qui ont traversé les années structuralistes et « l’Empire des signes », le tableau d’Henner rappelle la force des images et souligne qu’elles ne se ramènent pas à leur décodage langagier et imposent leur incarnation irréductible.

Ce retour sur l’histoire des provinces perdues en 1871 est aussi l’occasion d’un parallèle avec le temps présent. Certains Français considèrent avec incompréhension la guerre entre Ukrainiens et Russes. Afin de préserver la paix et les commodités du monde d’avant, ils voudraient que les Ukrainiens renoncent à la Crimée et au Donbass et acceptent la vision de Poutine pour qui un russophone a pour vocation de rejoindre l’ethnie slave.

A 150 ans de distance, ces débats ont été les nôtres. Ceux qui luttaient contre le rattachement de l’Alsace-Lorraine à l’Allemagne défendaient une conception de la patrie, proche de celle des Ukrainiens, conception que Renan a formulée dans un texte remarquable :

« La famille germanique, par exemple, selon la théorie que j’expose, a le droit de reprendre les membres épars du germanisme, même quand ces membres ne demandent pas à se rejoindre. Le droit du germanisme sur telle province est plus fort que le droit des habitants de cette province sur eux-mêmes. On crée ainsi une sorte de droit primordial analogue à celui des rois de droit divin ; au principe des nations on substitue celui de l’ethnographie. C’est là une très grande erreur, qui, si elle devenait dominante, perdrait la civilisation européenne. Autant le principe des nations est juste et légitime, autant celui du droit primordial des races est étroit et plein de danger pour le véritable progrès. [… ]                       

Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. » (Renan, 1882)

On n’est pas citoyen, expliquait Renan, en raison d’une origine, mais par attachement à une communauté politique. J’adhère à cette définition ‘politique’, la seule possible d’ailleurs dans un pays comme le nôtre qui accueille des populations venues du monde entier. Elle s’oppose à la conception ethnique propre à l’Allemagne, et aujourd’hui à la Russie.

La visite du musée Henner est ainsi une occasion de réfléchir à l’imaginaire patriotique qui légitime le sacrifice d’une génération, au moment où les historiens pour la plupart antimilitaristes insistent surtout sur la souffrance des soldats des deux bords et sur l’absurdité des guerres.

Le peintre officiel

La carrière de Henner est celle d’un peintre reconnu du Second Empire et de la 3ème République. Il gravit toutes les marches de la carrière des honneurs : médaillé aux Salons, élu à l’Académie de beaux-arts, il est membre de plusieurs associations d’artistes, d’écrivains et d’hommes politiques. Pour autant, il est invité aux expositions des artistes modernes ; il fréquente Edouard Manet et vote en sa faveur pour l’attribution d’une médaille. Les courants dans l’histoire de la peinture qui m’apparaissaient sans communication et même hostiles, n’étaient peut-être pas si inconciliables. On n’était pas dans le camp de Monet ou dans le camp de Gervex et de Cabanel… ou du moins, des peintres comme Henner habitaient des quartiers voisins, s’invitaient et s’estimaient.

L’Hôtel de Dubufe pas trop loin de l’hôtel de Guermantes

L’hôtel de Dubufe (racheté par les héritiers de J.-J Henner) est situé dans un quartier d’artistes, non loin des demeures de Manet, de Debussy,  de Fauré, de Puvis de Chavannes, d’Edmond Rostand… Le quartier est aussi près du « faubourg Saint-Germain », où Proust imagine la demeure d’Oriane de Guermantes, appellation toute métaphorique, puisque situé sur la rive droite, bien loin de l’église et du boulevard Saint-Germain du 6ème et du 7ème arrondissements. Vivre plaine Monceau n’empêche pas Oriane d’être la maîtresse du premier salon du « faubourg. ». :

Le jardin du Musée Henner, petit et enclavé est devenu un joli jardin d’hiver qui accueille des concerts

Alsace noire, Italie brumeuse

Les étages comportent des salles disposées autour d’un patio central.

Balustrade de l’escalier, et frise orientale

La salle Alsace présente des toiles de jeunesse représentant le Sundgau.

On y voit essentiellement des paysages et des portraits de proches dont un petit tableau avec des bâtiments d’un noir profond sous un ciel blafard. Un noir où n’entre aucune couleur.

La salle Italie est surprenante : après son prix de Rome, Henner vivra 5 ans dans ce pays. Il en ramène de petits formats. Laissant de côté, les lumières du soir idylliques qui baignent les tableaux de Vernet, de Granet ou de Corot, Henner peint un palmier dans la brume, un paysage de landes sous un ciel stagnant.

Au troisième étage, l’atelier de la place Pigalle a été reconstitué avec ses nus masculins sa toile des Naïades (1877), un peu de mobilier :

Musée Jean-Jacques Henner. L’atelier

La Femme qui lit

Parmi tous les portraits de jeunes femmes rousses, j’aime beaucoup celui de la femme qui lit.

Les tableaux de femmes liseuses ont peu à peu quitté la thématique religieuse, de la Vierge avec son Livre d’Heures ou la thématique amoureuse d’une femme avec la lettre de son amant, pour représenter le pur plaisir de la lecture. De Fragonard à Renoir, Fantin Latour, Renoir, Berthe Morisot, Félix Valloton, Henri Matisse, nombreux sont les peintres de scènes de lecture, mais il en est peu qui peignent une liseuse nue.

Berthe Morisot. Jeune-fille lisant

La belle rousse de J.-J. Henner, absorbée dans sa lecture, est dans un autre monde comme si elle ne savait pas que nous l’observons.

Ce portrait me touche. Malgré les reflets dont je n’ai pu me débarrasser et le cadrage imparfait qui font de cette photo une photo ratée, il m’évoque le bonheur intime de la lecture quand on peut se livrer à la voix silencieuse qui se forme dans les pages imprimées en ignorant toute autre présence.

Bibliographie

https://musee-henner.fr/

http://elisabethpoulain.over-blog.com/2017/06/l-alsace-elle-attend-la-jeune-alsacienne-vue-par-j.j.henner-1871.html

BNF  sur http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b102134790

Ernest Renan, 1882, Qu’est-ce qu’une nation ? Calmann Lévy https://fr.wikisource.org/wiki/Qu%E2%80%99est-ce_qu%E2%80%99une_nation_%3F.

Les Choses. Une formidable exposition au Louvre

12 octobre 2022 – 23 janvier 2023

Vous n’êtes pas allés voir la grande exposition du Louvre, Les Choses. Une histoire de la nature morte. Les natures mortes vous ennuient. Vous avez tort de vous abstenir.

Ni naturelles, ni mortes

La commissaire, Laurence Bertrand Dorléac, refuse d’ailleurs la notion de nature morte (il est dommage que le sous-titre réintroduise de l’ambiguïté) et son exposition multiplie les exemples d’œuvres où les objets ne sont ni morts, ni endormis, au risque (mais est-ce un problème ?) de rendre incertaines les frontières du genre. C’est notre rapport aux choses qu’interrogent les œuvres rassemblées, qui vont des tableaux aux sculptures et aux extraits de films. Une phrase de Victor Hugo affichée au seuil de la première salle avertit : « Car les choses et l’être ont un grand dialogue ».

Je me suis parfois perdue dans un propos complexe, en particulier dans la première salle où voisinent le grave et le burlesque, l’ancien et le contemporain : La Madeleine de la Tour, un extrait de Tarkovski, mais aussi L’Epouvantail de Buster Keaton que reprend Spoerri dans Le Repas hongrois, nature morte faite d’assiettes et de reliefs de repas collés à la verticale. Mais je préfère errer dans le labyrinthe des œuvres commentées selon plusieurs plans, et jouir de la multiplicité des pistes ouvertes que de suivre un parcours uniquement chronologique.

Une histoire en 15 séquences chronologiques et thématiques

La chronologie sert cependant d’axe principal à une réflexion sur l’art occidental (quelques œuvres venues d’autres continents ne sauraient compenser le cantonnement à l’art européen) : on part de l’héritage antique, où l’on observe des thématiques qui se maintiendront comme la tête de mort encadrée par la couronne d’un roi et par la besace d’un mendiant, rappel de la vanité des biens terrestres.

Memento Mori (Mosaïque de Pompéi)

Puis vient le Moyen-Age et les objets symboliques de la foi. Ce ne sont pas des objets qui sont peints, mais des choses qui signifient et renvoient obstinément à la lecture chrétienne des œuvres. Les lys et les iris associés à la Vierge sont connus, mais je n’avais pas remarqué les deux oranges que Rogier Van der Weyden (1435-1440) place sur le manteau de la cheminée dans son Annonciation et qui sont, explique le cartel, une allusion au péché originel que rachètera le Christ puisque les oranges se disent pommes de Chine en néerlandais.

Les pommes de Chine de l’Annonciation de Van der Weyden

Accumulation, prédation

Vient ensuite le triomphe de la consommation avec les étals des marchés, les fleurs, ainsi que les collections amoncelées que présentent les peintres à partir du milieu du 16e siècle. L’abondance excessive est joyeuse, même si elle relègue les hommes aux marges des choses.

Snyders. Nature morte aux légumes 1610 (avec deux silhouettes de laboureurs à l’arrière-plan)
Une scène de genre : le Marché aux poissons de Joachim Beuckelaer 1570  où les marchands prennent eux-mêmes les teintes des tranches de thon. Tout au fond, en grisaille, La pêche miraculeuse.
Anne Vallayer-Coster. Coquillages : l’âge des collections

Mais l’opulence peut inquiéter. Au milieu des tables chargées de victuailles ou de bouquets floraux, Van Aast cache des mouches, libellules, papillons, lucanes et autres lézards qui troublent la sérénité de la scène de leur présence importune. Ils nous renvoient de manière métaphorique à la destinée humaine en suggérant le pourrissement, la putréfaction inéluctables.

Balthasar Van den Aast, Fruits et coquillages (Détail). Avant le pourrissement

Cette section rejoint la critique actuelle de l’hyper-consommation et de l’avidité capitaliste, ce que dit explicitement le titre de la séquence Accumulation, échange, marché, pillage. Le questionnement était aussi celui des contemporains et c’est ce qu’annonçait dès l’entrée La Madeleine à la Veilleuse de Georges de la Tour. La clarté limitée vient frapper le visage de la sainte et sa main qui repose sur un crâne. Les objets posés devant elle sur la table sont rares, deux livres, un fouet, un crucifix. La fragilité de la flamme est un rappel de la fragilité de l’existence humaine.  La Tour peint la pénombre, la solitude et le silence. Est-ce que Madeleine se repent ? Est-ce qu’elle laisse la vie s’écouler lentement dans l’attente de quelque chose qui n’est pas là et qu’elle désire ? C’est ce que suggère la juxtaposition de l’œuvre avec un extrait de Stalker, le film de Tarkovski (un des plaisirs de l’exposition est ce dialogue entre des œuvres d’époques différentes qui vient empêcher les interprétations trop simples).

A partir du dix-huitième siècle, l’art du dépouillement et de la solitude se prolonge avec Chardin, puis Manet et Van Gogh, peintres de la beauté des choses ordinaires.

Vincent Van Gogh, La chambre de Van Gogh à Arles (1889)

La partie consacrée à la fin du 20e siècle et au 21e siècle est plus compliquée à résumer. Tantôt, le monde des choses abandonnées dans un monde vide est sinistre : artichauts de Giorgio de Chirico (Mélancolie d’une après-midi, 1913), chaussures dans le désert de la photographe Sophie Ristelhueber.

Sophie Ristelhueber, photographe de guerre. Chaussures dans le désert

Tantôt, les artistes jouent à déranger l’ordre des choses. Le porte bouteilles de Duchamp, repositionné, interroge la frontière entre art et industrie :

Duchamp. Le Porte-bouteilles

Meret Oppenheim s’amuse à assembler une queue d’écureuil en guise d’anse phallique et douce à prendre en main et un verre de bière mousseuse pour suggérer un écureuil bien érotique et Dali fait vivre sa nature morte dans un grand tableau où les objets s’envolent.  

Meret Oppenheim. L’Ecureuil
Dali. Nature morte vivante

Une œuvre de l’Américaine Nan Golding que je connaissais pour des photos crues de souffrances et d’extase, et qui apparaît ici apaisée et contemplative, prolonge avec délicatesse, les jeux de la nature avec la lumière.

Nan Goldin. 1er jour de quarantaine

L’exposition se termine par une scène de Zabriskie Point où un personnage d’Antonioni imagine une  gigantesque explosion détruisant une villa, les meubles, les objets, et les vêtements qu’elle contenait et la lente retombée des débris.

Des chemins de traverse

L’organisation chronologique est sans cesse dérangée par des questionnements transversaux. Ainsi le thème des influences et des emprunts, la Desserte de Matisse réinterprétant par exemple le tableau de Davidsz de Heem (personnellement, il me permet de m’intéresser à un art d’apparat qui m’aurait bien ennuyée, sinon).

Davidsz de Heems. Fruits et riche vaisselle sur une table (1640)
Henri Matisse, Nature morte d’après « La desserte » de Davidsz de Heem (1915)

« La bête humaine »

J’ai appris aussi à regarder autrement les nombreuses représentations d’animaux mis à mort et suspendus verticalement. Bien sûr le boeuf écorché de Rembrandt, mais aussi des trophées de chasse, le lièvre écorché de Chardin, le poulet de Ron Mueck, attaché par les pattes et pendu à un crochet comme une réminiscence d’un corps crucifié :

Chardin. Le Lièvre (vers 1730)
Ron Mueck. Le Poulet

Je ne mesurais pas l’omniprésence de la thématique de la violence exercée contre les animaux, ni l’angoisse que suscite le spectacle de l’agneau de Zurbaran prêt à être immolé, saisissant d’être détaché sur un fond noir, ou l’effet de la tête de bouc de Ribera, de la tête de mouton de Goya, de l’œil accusateur de la vache de Serrano, évoquant le sacrifice de Saint Jean-Baptiste, (explique le cartel de l’exposition).

Attribué à Jose de Ribera. Tête de bouc
Goya. Nature morte avec des côtes et une tête d’agneau
Andres Serrano. Cabeza de Vaca. 1984

Je ne savais pas qu’ils étaient si nombreux les peintres du meurtre des animaux. Voici encore la truite de Courbet d’autant plus tragique que le poisson est encore vivant, mais déjà perdu, et que ses dimensions inhabituelles font que nous contemplons notre mort en le regardant.

Juste avant l’asphyxie. La Truite de Courbet

Dans cette identification entre victimes animales et victimes sacrées, l’homme n’est qu’une victime de plus pour un Géricault hanté par la mort.

Membres amputés de condamnés exécutés

J’ai appris à repérer les objets qui passent d’un tableau à l’autre : couteaux placés à l’oblique pour donner de la profondeur à l’espace (ce qui fait qu’on ne s’étonne pas de le voir traverser la toile en volant chez Dali), ou asperges nouées en fagot, celles de Coorte bien avant celles de Manet célébrées par Proust.

Coorte. Les Asperges, 1697

J’apprends à observer les fonds : le noir permet à Juan Sanchez Cotan de projeter en avant les objets, de les faire surgir de la nuit jusquà les sortir du cadre.

Juan Sanchez Cotan, Nature morte au gibier, légumes et fruits (1602)

Au contraire, Chardin invente une harmonie chromatique, estompe les contours et construit une atmosphère tiède, malgré les signes d’un présent menacé, ce qu’annoncent la minuscule tache rouge de la braise dans le fourneau de la pipe, la mousse de la bière qui va s’évaporer.

Chardin. La Tabagie. Vers 1737.

Illusion ou reconstruction

On peut aussi lire l’exposition comme une hésitation entre la représentation des choses comme illusion et la présentation des choses comme reformulation. La belle armoire trompe-l’œil aux bouteilles et aux livres d’un médecin de 1470 en est un bel exemple,

 Nature morte aux bouteilles et aux livres (1470)

…. alors que de Cézanne à Matisse, les artistes tournent le dos aux images fidèles, s’émancipent de l’illusionnisme, creusent l’écart entre le monde et les signes, Cézanne montrant des arabesques des obliques, des sphères et non des pommes et des nappes. Matisse faisant basculer le plan horizontal de la table à la verticale.

Cézanne. La Table de cuisine (1888-1890)
Henri Matisse, Nature morte aux oranges (1912)

Mais cette opposition entre réalisme et reconstruction est une simplification. Bien avant que l’art du 20e siècle ne se détourne de la reproduction, Luis Egidio Melendez peignit avec beaucoup de minutie des pastèques d’une taille monstrueuse aux chairs rouges et offertes et les disposa dans un paysage d’orage… Fidélité réaliste ou scène onirique ?

Luiz Melendez, Pastèques et pommes dans un paysage (1771)