Le rêve de pierre de Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806) : la Saline Royale d’Arc-et-Senans

Arc-et-Senans est au-delà du cercle magique des guides touristiques à l’intention des Parisiens désireux de partir en weekend, dont la limite se situe à peu près à 200 kilomètres. Il faut doubler le temps de voyage pour atteindre Arc-et-Senans, soit 4 heures de route en voiture. Il faut donc bien choisir ses amis pour que le trajet ne paraisse pas trop long. L’escapade était encore possible début mars. L’épidémie paraissait lointaine et on était partis avec une certaine insouciance.

Outre Arc-et-Senans, on a découvert les belles villes de Franche-Comté, Besançon, sa remarquable galerie des Beaux-Arts et son musée des horloges ! Dole-la-méconnue, avec sa Collégiale et son grand orgue sculpté,…

Collégiale de Dole. Le Grand orgue. Détail

… ses demeures magnifiques, ses lents cours d’eau.

Au pays du sel

Le site de Salins-les-Bains, qui exploitait les eaux très chargées en sel du sud du Jura depuis les Romains, étant devenu trop petit, Arc-et-Senans a été conçu par l’architecte Ledoux pour développer la production de cet « or blanc » si précieux et d’un si bon rapport grâce à l’impôt de la gabelle. Comme il fallait de grandes quantités de bois pour faire s’évaporer la saumure, Ledoux n’hésita pas à acheminer l’eau depuis Salins, à travers la vaste forêt domaniale de Chaux, soit 22 kilomètres, par un système de conduites creusées dans des troncs d’arbres  : « Il étoit plus facile de faire voyager l’eau que de voiturer une forêt en détail » (Traité d’Architecture, p. 38, désormais TA)

Quand la construction de la saline lui fut confiée en 1773, Claude Nicolas Ledoux était déjà l’architecte des financiers gestionnaires des impôts (La Ferme générale), et avait été nommé « Commissaire aux salines de Lorraine et de Franche-Comté » en 1771 par Louis XV.

Au 19e siècle, la saline qui subissait la concurrence des marais salants, se révèlera peu rentable. Elle fonctionnera cependant jusqu’en 1895, sous monopole d’État puis en tant que compagnie privée, avant d’être plus ou moins abandonnée. Elle est aujourd’hui sauvée, restaurée, classée patrimoine de l’Unesco. Elle abrite un musée consacré à l’œuvre de Ledoux, un Musée du sel, des lieux de rencontres et un hôtel.

Une utopie politique carcérale : l’espace circulaire

Ledoux a entouré sa saline d’un mur d’enceinte afin d’empêcher la contrebande. Une seule porte permettait d’y accéder. Cette porte ornée de colonnes doriques est cependant étonnante : est-ce l’entrée d’une fabrique ou d’un temple grec ? Les deux à la fois sans doute, car le sacré pour Ledoux allie le travail, la beauté architecturale fondée sur la raison et la foi dans le progrès qui change l’ordre du monde et mène de la nature brute à la civilisation.

Le péristyle aux colonnes doriques

Après la colonnade, le visiteur passe sous une voute où est stylisée une grotte. Il a suffi de quelques pierres brutes qui contrastent avec les pierres taillées pour signifier le contraste entre la nature pourvoyeuse du sel et l’art de l’homme qui recueille et exploite ce trésor pour accroitre son bien-être.

La Grotte de sel. Porche de la saline

Dans son livre magistral, Surveiller et punir, Foucault a montré cependant la proximité entre les utopies progressistes des Lumières et les cauchemars des sociétés modernes fondées sur la surveillance. C’est ce qu’incarne la Saline Royale d’Arc-et-Senans qu’il évoque p. 176 de son livre.

L’appareil disciplinaire parfait permettrait à un seul regard de tout voir en permanence. Un point central serait à la fois source de lumière éclairant toutes choses, et lieu de convergence pour tout ce qui doit être su : œil parfait auquel rien n’échappe et centre vers lequel tous les regards sont tournés.

En optant pour un plan en demi-cercle, dépourvu d’angles morts, Claude-Nicolas Ledoux constituait un ensemble architectural merveilleusement ordonné, mais surtout il facilitait le contrôle des ouvriers.

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L’entrée unique était encadrée par les logis des soldats qui gardaient la saline contre les incursions du dehors.

En face, le pavillon du directeur, surmonté par une tourelle permettait de voir tout en restant invisible, d’observer les va-et-vient des ouvriers autant que les arrivées de l’extérieur en vérifiant que chaque personne était à sa place. Une personne qui traversait la cour ne pouvait échapper au regard: était-elle décemment vêtue ? S’attardait-elle pour bavarder ? Se dirigeait-elle effectivement dans le pavillon requis par son emploi ?

De part et d’autre, étaient bâties les bernes, les deux grands bâtiments où la saumure était chauffée dans des « poêles » jusqu’à évaporation, ce qui prenait entre deux et quatre jours ; puis les bâtiments des métiers annexes, des écuries, une maréchalerie, une tonnellerie, les logis des ouvriers. Entre 30 et 80 personnes vivaient là. Des travailleurs intermittents se joignaient si nécessaire au personnel à demeure : les hommes occupés au dur travail de la cuisson, le sel attaquant la peau, les femmes qui façonnaient les pains de sel ; jusqu’aux enfants qui ramassaient les cendres.

Michel Foucault dénonce dans de tels lieux l’avènement de la discipline-mécanisme qui sert le pouvoir « en faisant croître l’utilité possible des individus » (p.211)

Une manufacture ? Un temple ?

Oui, la saline peut être considérée comme un établissement de discipline, mais le souci architectural de Ledoux va bien au-delà des objectifs pour maximiser les profits. Quand nous sommes venus, le site presque vide, jusqu’à susciter le malaise, semblait un fantastique rêve d’architecte héritier de Paestum où les bâtiments réinterprétaient une fois de plus l’équilibre des formes primitives du carré, du triangle et du cercle.

Maison du Directeur

Si les lourdes colonnes à ressauts de la Maison du Directeur participent au souci d’en imposer, elles répondent surtout au goût de Ledoux pour une architecture réduite à l’essentiel où la sévérité des lignes est seulement atténuée par les saillies qui accentuent violemment le contraste des ombres portées et des parties claires.

Les colonnes doriques se détachent sur des murs striés et là encore le lisse en dialogue avec le saillant accentue les contrastes sans qu’il soit besoin d’autres ornements. (Dans le traité, Ledoux écrit sans cesse combien il déteste les fioritures qui corrompent la pureté des lignes).

Colonnes de l’entrée

Les maquettes de la Ville de Chaux

Le musée consacré à Ledoux présente surtout les maquettes de la Cité de Chaux, réalisées d’après les planches du Traité d’architecture, que j’avais consultées quand j’avais visité la Rotonde de la Villette. La cité, restée à l’état de plans devait prolonger le domaine d’Arc-et-Senans. Tantôt ce sont des bâtiments collectifs école, maison de justice, église. Voici la maquette du Pacifère :

Pacifère. Temple de la paix « Au Pa	cifère se concilient les intérêts des familles, et se préviennent ou se terminent leurs divisions (TA, p. 3)

Pacifère. Temple de la paix « Au Pacifère se concilient les intérêts des familles, et se préviennent ou se terminent leurs divisions (TA, p. 3)

et le cimetière où tout converge vers une sphère, qui relie le monde des morts à la perfection du cosmos où tournent les planètes.

Maquette du Cimetière de la Ville de Chaux

Ledoux ne désespère pas d’améliorer les mœurs des habitants : l’Oikema, dont le plan nettement phallique représente non sans humour la destination, n’est ni un palais des plaisirs sexuels, ni un centre de rééducation, mais les deux à la fois puisque : « « L’Oikema présente à la bouillante et volage jeunesse qu’il attire la dépravation de l’homme ranimant la vertu qui sommeille, conduit l’homme à l’autel de l’Hymen vertueux qui l’embrasse et le couronne (TA., Int. p. 2)… Dans la Maison close, le novice rééduqué sera amené à apprécier les vraies jouissances de la vie conjugale ! »

L’Oikema

Ledoux n’est pas un égalitariste « Faut-il que tout soit misère ou magnificence », s’interroge-il ?  mais il pense que l’architecte doit à la fois créer des maisons fastueuses pour les riches et offrir aux pauvres des habitations élégantes, assujetties « à la pureté des lignes » comme la maison des tonneliers en forme de tonneaux, la retraite pyramidale du bûcheron, « la Coupole domestique du charbonnier qui prépare l’aliment nécessaire aux fourneaux des chimistes ».(TA, p. 4-6), le logement sphérique des gardes agricoles :

Maquette de la Maison des Gardes Agricoles

A quoi rêvait Ledoux ?

Dans le passage où il décrit la saline, Foucault souligne le lien étroit d’Arc-et-Senans avec l’emprise répressive sur les hommes. L’ensemble de son livre est plus ambivalent et montre que la répression est inextricablement mêlée au progrès : l’école apprend  à lire et à écrire dans le même temps qu’elle discipline dans un mélange inextricable ;  l’hôpital surveille et soigne ; les manufactures modernes répandent l’abondance et produisent des marchandises en abimant moins la santé des hommes que le système antérieur. Le mal et le bien se développent ensemble et à vrai dire ne peuvent être distingués.

Foucault n’évoque pas non plus la capacité de rêve d’une force extrême qui transparaît dans les réalisations et les projets de Ledoux, qui voyait l’Architecte comme un « rival du créateur » (p. 8) , capable de guérir le malheur du monde, ce qui fait d’Arc-et-Senans une expérience de pensée à la fois esthétique, psychosociologique et cosmique.

Quelques références :

Foucault, Michel, 1975, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, NRF.

Jöckel Wolf, https://paris-blog.org/2019/07/14/die-grosse-saline-von-salins-les-bains-und-die-koenigliche-saline-von-arc-et-senans-unesco-weltkulturerbe-im-jura/

Ledoux, Claude-Nicolas, 1804, L’Architecture considérée sous le rapport de l’art, des meurs et de la législation, Paris, Herman. (et sur Gallica, en accès libre, l’édition originale,  https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k857284.image

Ozouf Mona, 1966. « Architecture et urbanisme : l’image de la ville chez Claude-Nicolas Ledoux », Annales ESC, pp. 1278-1304.https://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1966_num_21_6_421483

Scachetti, Emmeline, « La saline d’Arc-et-Senans : manufacture, utopie et patrimoine (1773-2011).» Histoire. Université de Franche-Comté, 2013. Français. ffNNT : 2013BESA1030ff. fftel-01327327f

Voir aussi : La Rotonde de La Villette

Le parc d’eau de Courances

Courances est un château de pure imagination. Il a effectivement été édifié au début du XVIIe siècle, mais de son état primitif, il ne restait pas grand-chose lorsqu’en 1871, le baron Samuel de Haber, un banquier suisse, héritier des banquiers des grands-ducs de Bade, l’a racheté.  En faisant restaurer des bâtiments à demi ruinés, il avait fait ajouter un escalier en fer à cheval, sur le modèle du château de Fontainebleau, et un élégant parement de briques qui n’était pas dans l’original. Ainsi transformé, Courances correspond mieux aux images rêvées que nous nous faisons du style Henri IV et Louis XIII et maintenant qu’un siècle a passé quelle différence entre le « vrai » XVIIe et la belle construction d’aujourd’hui « à moitié fausse »  ?

Courances. Le château
L’escalier à double révolution, imité de Fontainebleau

L’intérieur de la demeure, toujours habitée par des héritiers de Samuel de Haber, ne se visite qu’en partie. Mais nous sommes venus d’abord pour le parc de 76 hectares, un des plus beaux jardins de France, disent les guides. De la Renaissance, le jardin, un temps abandonné, a gardé le goût des jeux d’eau ; de l’âge classique, le tracé géométrique des allées ouvrant sur des perspectives lointaines, mais les propriétaires, aidés par de merveilleux jardiniers, les Duchêne père et fils, ont renoncé au gravier et à la taille géométrique des arbres. Après-guerre, Jean-Louis de Ganay, en charge du domaine, a réaménagé à son tour le parc et les pièces d’eau. Il a planté des peupliers, notamment le long du grand canal. Il a agrandi les pelouses entourant les dix-sept pièces d’eau sans doute parce qu’il était sensible à l’élégance de ces grands tapis d’herbe (en partie aussi dans un souci d’économie : cinq personnes suffisent pour l’entretien du domaine). L’actuelle châtelaine, Valentine de Ganay, développe aujourd’hui avec beaucoup d’énergie une agriculture bio et sans labour sur les 500 hectares qui appartiennent toujours à sa famille.

Ainsi, les bosquets du parc poussent au naturel et les branches basses des vieux platanes ploient jusqu’à l’eau.

Courances. Des platanes

Il y a toujours au fond d’une allée une statue, un bassin qui font voir la profondeur de l’espace.

Les couleurs montent de cette masse de feuillages, les verts de l’été, déjà touchés par le roux et le jaune de l’automne.  Elles viennent colorer l’eau des douves et des bassins.

En suivant une allée plantée de hêtres, j’arrive très vite au jardin anglo-japonais, conçu à la Belle époque par Berthe de Ganay, petite fille du baron. Ravagé par la seconde guerre mondiale, il a retrouvé une nouvelle vie grâce à Philippine de Noailles, épouse du petit fils du baron. Il se regarde comme le tableau d’un coloriste éblouissant (de loin car il est protégé par des barrières). Le rouge intense des érables et les boules des buis contrastent avec la sobriété du reste du parc.

Courances. Fragment du Jardin japonais

Courances doit son nom à quatorze sources cachées dans les bois qui irriguent dix-sept pièces d’eau. La source du rond de Moigny, filtrée par le sable, est si transparente qu’elle transfigure le moindre caillou en joyau. Il paraît que ces eaux courantes aidées par les carpes qui broutent les herbes aquatiques suffisent pour entretenir les bassins.

En se penchant bien, selon qu’on tourne la tête vers la lumière ou vers l’ombre, on passe d’un monde roux qui semble naître de l’eau à un monde bleu traversé de petites irisations.

Le temps pluvieux a vidé le parc et permet d’échapper aux foules bruyantes qui envahissent les lieux célèbres. Je marche sur des tapis d’herbe autour des principales pièces d’eau de la propriété : Grand  canal, Nappes (qui sont des bassins en escalier), Miroir d’eau à l’arrière du château. Sur mon passage, je fais lever des bouffées de parfum d’herbe mouillée dont l’odeur se respire jusqu’au vertige. On a du mal à la raconter. Pourtant, elle réveille des souvenirs entêtants, de jeux dans des prairies, de courses, de luttes, de roulades, avant de se coucher sur le dos pour regarder les nuages. Dans ce temps-là, je fredonnais une chanson dont j’aimais la douceur  un peu molle : «  Je me suis couché dans l’herbe pour écouter le vent, écouter chanter l’herbe des champs ». Aujourd’hui, les jeux de l’enfance sont perdus et je ne sais plus ce que cette chanson pouvait bien me dire, mais le parfum de l’herbe en ravive le souvenir, comme la présence fantôme de la joie d’exister.

La vie de château

Un guide nous fait visiter quelques pièces du château ouvertes au public. C’est très étonnant. Le baron mégalomane a multiplié les signes de royauté, ajoutant des lys au décor des poutres, installant une cheminée avec un bas-relief de Louis 14… Vanité (assez touchante) des actuels propriétaires qui ont disposé près de l’entrée, sur un piano, des dizaines de photographies de leurs invités prestigieux, de façon à montrer aux visiteurs que les grands de ce monde séjournent chez eux. (Le statut princier du prince Charles en première ligne semble leur importer davantage que le statut historique de de Gaulle à moins que ce soit son goût pour l’écologie qu’il partage avec Valentine de Ganay, une des propriétaires actuelles). Sur un canapé, trois petits coussins à litifs régressifs de nounours montrent que la vie continue et que le goût des habitants évolue. Pourtant, il y a un charme dans ce salon étroit où les fenêtres ouvrent sur les deux façades du château et sur les belles verdures du parc comme si nous étions dans une halte entre deux promenades.

Le salon suivant est assez vilain. Il est tout encombré de meubles, notamment une table de billard, abandonnée par  le maréchal Montgomery, adjoint au commandement des troupes de l’OTAN, basé à Fontainebleau.

Un autre comporte une peinture curieuse des cinq frères de Ganay, par un des membres de la famille, Sébastien de Ganay. L’oeuvre couvre tout un mur : sur un fond de rayures jaunes et vertes, les 5 frères posent en pied. L’aîné à califourchon sur une chaise nous regarde dans les yeux. Il ont le sourire et la belle allure de cow boys (ou de banquiers) américains.

La salle à manger est moins déprimante avec quatre tables rondes de faux marbre,  des boiseries, une frise d’assiettes accrochées près du plafond…mais manger là doit donner l’impression de descendre dans un hôtel. Il ne reste qu’à espérer que les propriétaires qui ont divisé l’espace restant en 4 appartements de 300 m2 chacun se sont inventés des appartements plus personnels.

Nous sortons un instant sur la terrasse qui permet de voir l’arrière du château et sa broderie de buis. La brume se lève. Le ciel blanc s’obscurcit peu à peu.

Broderie de buis depuis la terrasse du château

Au rez-de-chaussée, de l’aile ancienne, un autre salon dans une pièce envahie de trophées de chasse. Plus loin, une longue galerie et trois tapisseries flamandes, des scènes de singeries du 17e siècle. Les personnages sont uniquement des singes dont les vête­ments réduits à quelques accessoires, chapeaux, écharpes, turbans… servent seulement à indiquer leur sexe ou leur rôle. Les scènes sont assez plaisantes, jeux variés, tournoi, jeu de mail,  paume, jeu de dés, danses, musique. Souvent critiques : le clergé joue aux jeux d’argent…Fin de visite dans une chapelle consacrée dont on admire les boiseries.

Courances doit être magnifique par tous les temps, mais nous avons aimé cette visite d’automne, le roux des feuilles mortes, le vert des pelouses, au-dessus de nos têtes le blanc laiteux du ciel et ce fond brumeux qu’on regarde comme si un cavalier solitaire allait en surgir.

Cliquer pour accéder à Valentine-de-Ganay.pdf

sur les Singeries, voir l’article de Nicole de Reynies « La tenture  de Sully au château de Courance. Pour une histoire des singeries »  Revue de l’art, années 1987, https://www.persee.fr/doc/rvart_0035-1326_1987_num_77_1_347656

De l’échangeur de Bagnolet au métro Robespierre de Montreuil en passant par le parc Jean Moulin : trois paysages pour un seul nom

L’Echangeur de Bagnolet

Je n’allais pas à Bagnolet. Je voyais seulement, quand j’empruntais parfois le périphérique, deux tours, les Mercuriales, avec leurs parois réfléchissantes qui leur donnaient un air de twin towers version du pauvre, juste après l’indication d’une bretelle d’accès à la Porte de Bagnolet. Après ce repère, il fallait arriver à la Philharmonie pour retrouver un bâtiment monumental.

Au retour, je reprenais le périphérique « dense, mais fluide », regardant les lumières de la Ville et des automobiles, l’échangeur de Bagnolet, les grandes lettres sur les Mercuriales, le flux rouge des feux arrière, le flux jaune des phares d’en face qui coloriaient la chaussée mouillée.

Malgré les Mercuriales, Bagnolet n’existait pas. C’était un nom sur un panneau qui n’était là que pour être dépassé par les milliers de voitures accumulées sur le périphérique. Dans cette section, on était sûr de rencontrer un ralentissement à l’échangeur car un flot d’automobiles venues de l’autoroute A3, l’autoroute la plus empruntée d’Europe, s’ajoutait après l’embranchement.

J’avais beau savoir que les Parisiens vivaient surtout en banlieue. Le périphérique faisait frontière.

Un jour pourtant, j’ai dû me rendre à Bagnolet pour voir quelqu’un. J’ai regardé le plan sur Google Map. Sur le côté gauche, en bordure de ville, on voyait l’échangeur de Bagnolet et il était possible d’agrandir le dessin. J’ai admiré la composition de l’architecte,  Serge Lana,  la flèche formées par les rues à l’équerre de l’ancien quartier, avenue de la République, avenue Ibsen, la quasi droite du périphérique, les courbes de l’échangeur.

Les photos, aussi étaient jolies avec leurs rubans de béton qui rejoignent la voirie locale encore plus visibles que sur le dessin.

L’échangeur de Bagnolet (photo-c3a9changeur-de-bagnolet.-les-mystc3a8res-de-panane.png)

Echangeur me rappelant vaguement échangisme, j’imaginais la gigantesque partouze de la civilisation automobile, troquant des camions belges contre des automobiles locales qui se rendaient au supermarché. J’ai cherché sur Internet l’histoire du projet : Serge Lana, un de ces grands aménageurs qu’a produit la France récente, avait voulu rééquilibrer l’agglomération parisienne en modernisant Bagnolet, longtemps laissé à l’abandon. Comme dans un organisme géant, les routes et le métro de la ligne 3 allaient irriguer les organes d’une nouvelle Défense, des bureaux, des lieux de consommation et des hôtels pour hommes d’affaires tout juste débarqués de Roissy.

Il reste de ce projet non abouti, le terminal des cars européens, le centre commercial Bel Est et les deux tours Mercuriales de 175 et 141 m bâties entre 1975 et 1977, qui représentent une surface de 80 000 m² et sont actuellement en grande partie vides. Elles ont été acquises par le promoteur anglo-israélien Omnam. Selon le nouveau programme, la tour Levant (côté A3) restera une tour de bureaux, la tour Ponant (côté Paris) sera transformée en hôtel haut de gamme.

Les Mercuriales depuis le noeud autoroutier de Bagnolet

Du grand programme de Lana, reste aussi l’arrêt de métro Gallieni, terminus de la ligne 3 qui vient du centre de Paris. Plus de coupure, plus de frontière ! J’ai réalisé qu’une station de métro faisait plus pour établir une continuité que tous les discours sur le grand Paris.

Sur le parvis, toutes les nationalités se croisent, Africaines en boubou, Maghrébines à foulard, Européens, tous en route vers le centre commercial du Bel Est où l’on trouve toutes les boutiques spécialisées de la consommation, des banques, des bijouteries, un fleuriste, une pharmacie, une bijouterie, des petites boutiques de mode et diverses formes de restauration qui masquent un peu la démesure de l’hypermarché avec ses immenses étals de viande, de crèmerie, ses dizaines de caisses enregistreuses… et ses chariots pleins à ras bords.

Je suis contente de ne pas avoir à y aller. Je profite des Franprix et autres Monoprix de Paris où l’on paie un peu plus cher, mais où on achète moins de choses, ce qui fait qu’on ne doit pas dépenser davantage au final.

Sur le parvis, des vendeurs de pizza et de poulets grillés. En face, les Roms ont installé un campement : des matelas protégés de la pluie, des chaises, une table. Pas de bébés endormis ou drogués au phénergan. Deux enfants jouent avec une trottinette profitant de la liberté de la rue, désormais interdite aux petits Parisiens (qu’on ne voit  plus jamais seuls dans l’espace public).

Bagnolet. Un abri provisoire pour des Roms
Bagnolet. L’Echangeur vu de dessous

Le Bagnolet villageois

Il suffit de tourner dans la rue des Fleurs pour échapper à la foule et pour se retrouver dans des rues villageoises au nom fleuri. Le bruit de la ville vient de très loin.

La proximité de la Société de Distribution de Chaleur de Bagnolet (SDCB) qui fournit le  chauffage urbain d’une partie de la ville empêche encore les prix de s’envoler car on n’aime jamais trop vivre à proximité de grandes cheminées…

Plus haut, de l’autre côté de l’avenue Jules Vercruysse, le quartier est en voie de « boboïsation. Les maisons sont souvent étroites, les étages rares, encore plus rares, les balcons, mais il suffit d’une glycine, d’une vigne vierge pour transformer en villa une bicoque joliment retapée. Les annonces sur Internet proposent des maisonnettes à 650 000 euros.

Bagnolet, rue des Arts

Les ombres du Bagnolet d’antan sont en train de partir. Les ruelles tranquilles se partagent entre des maisons où des familles venues d’ailleurs s’entassent et des maisons aux baies vitrées qui font rentrer la lumière à flots dans leurs salons.

Bagnolet. Etendage. Rue des Arts
Bagnolet. Rue des Arts

Quelque part, un enfant s’essaie au violon. La mélodie qui grince un peu n’enlève rien à la sérénité de la rue.

Parc Jean Moulin – Les Guilands

Comme il fait beau, je décide de poursuivre mon chemin et de rentrer par Le Parc Jean Moulin – Les Guilands qui permet de redescendre sur Montreuil et de rentrer par la ligne9.

Il s’agit de la réunification de deux parcs, l’un sur la ville de Bagnolet et l’autre sur Montreuil, ce qui permet d’atteindre 26 hectares de verdure. On entre par une pinède à Bagnolet et on rencontre un terrain occupé ce jour-là par des joueurs d’un sport non identifiable. Il semble que l’équipe soit pakistanaise. Armés de battes de baseball ou de cricket, les joueurs se balancent d’une jambe sur l’autre en attendant qu’une balle soit lancée (qui la plupart du temps rate son but). Le meneur de jeu pousse un cri terrible et tombe tout de suite dans une apathie étonnante. Les joueurs ont l’air de s’endormir et nous nous assoupissons au soleil en attendant le coup suivant qui vient… ou qui ne vient pas.

Plus loin, une aire de jeu pour enfants ; les panneaux expliquent que des animations comme la venue d’un cirque sont organisées toute l’année.

Plus loin, une esplanade, une grande prairie, avec vue sur des jardins partagés et sur les grands ensembles.

Parc Jean Moulin-Les Guilands

La Maison du parc et son esthétique Ikea

La Maison du Parc

Coté Montreuil, on peut apercevoir la « Cascadelle », un escalier de plus de 100 marches. Dommage ! La cascade d’eau annoncée ne coule pas. Plus haut, un étang artificiel avec ses canards et dit-on la nuit des fouines, furets et autres petits carnassiers.

Redescente vers Montreuil :

Cheminée de l’ancienne usine plâtrière de Montreuil (et street art sur le mur de la rue Marcel Dufriche)
rue Marcel Dufriche

Tant pis pour Paris-le-petit qui se croyait protégé de la banlieue grâce au périphérique (qui avait lui-même pris la place des fortifications militaires désaffectées après la première guerre mondiale). En redescendant du grand parc dont j’ignorais l’existence, je me suis demandé qui vivait de l’autre côté. Au fond, c’était peut-être Paris, encerclé, qui était privé de sa moitié du ciel.

Bibliographie : Groupe Tomato architectes, 2003, Paris , La Ville du Périphérique, Le Moniteur (ce groupe d’architectes défend l’idée de transformations  en cours permettant de mieux intégrer périphérique et banlieue)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Tours_Mercuriales

Les verts Paradis de Chaumont sur Loire

Construit vers l’an mille, possédé par Catherine de Médicis et Diane de Poitiers, Chaumont a été acheté, dans la seconde moitié du XIXe siècle, par une riche héritière, Marie Say, avant son mariage avec le prince Amédée de Broglie. C’est de ce moment que datent les luxueuses écuries et surtout le parc devenu un lieu légendaire, un graal des jardiniers, un lieu incontournable du tourisme en Val de Loire grâce à Chantal Colleu-Dumond, Directrice du Domaine de Chaumont-sur-Loire, et Commissaire des expositions d’art contemporain.

Bien sûr, il y a des fleurs magnifiques,

mais Chaumont à la différence de tant de jardins à la française est d’abord un parc d’arbres, qui s’élèvent haut dans le ciel, étendent l’ombre de leurs feuillages noirs sur de grands prés.

A l’arrière du château, les arbres dégringolent la pente de la colline jusqu’au Vallon des Brumes et pendant quelques mètres, le visiteur est perdu dans un pays tropical au milieu de la brousse. Pour que l’illusion soit complète, il doit traverser un pont suspendu à travers des jets de gouttelettes qui font comme un brouillard tiède.

De l’autre côté du parc, en contrebas, coule la Loire.

Un peu partout des prés frissonnent sous la brise. Les parterres d’iris se mêlent à la « mauvaise herbe », au pâturin des prés, aux folles avoines, aux amourettes, aux queues de lièvre…

Le charme de ce parc des champs suffirait au bonheur de la visite, cependant, nous sommes venus, attirés par le Festival des Jardins, dont le thème, cette année, est Les Jardins de Paradis.

Les Jardins de Paradis

Le « défaut » de l’art contemporain des jardins, c’est qu’il part des mots. Les jardiniers cherchent  des expressions avec lesquelles jouer. Par exemple, parce qu’ils ont en mémoire les portes du paradis, ils jonchent le sol avec des portes. Vincent Janssen Zeger Dalenbergarch et Quentin Aubry, eux,  ont réalisé des ouvertures dans des portes pour que chacun puisse découvrir son jardin.

Vincent Janssen Zeger Dalenbergarch et Quentin Aubry,

D’autres, plus politiques, barricadent leurs jardins pour déplorer les frontières qui rendent nos paradis inaccessibles… Parfois, une bonne idée arrête le visiteur et propose une image plastique qui fait mouche…Mais faut-il parler de jardin, pour les centaines de sacs poubelles et le vieux matelas abandonné écolo-dénonciateurs de Claire et Marie Bigot ? Le paradis ne serait-il qu’une enceinte d’où rappeler le monde a plus de conscience ?

Claire et Marie Bigot. Jardin éternel

Mes jardins préférés sont moins directement signifiants. J’aime beaucoup Voguer, voler, flotter de Mark Thomann et Naeem Shahrestani, couronne de plumes, suspendue au-dessus des têtes.

Voguer, voler, flotter de Mark Thomann et Naeem Shahrestani

plumes que j’imagine être les ailes des anges gardiens des portes du jardin d’Eden, à moins qu’il ne s’agisse des âmes des morts qui volent pour rejoindre les nuages.

C’est aussi un jardin pour le vent qu’ont inventé Sophie Kao Arya Sandrine Tellier. Il s’appelle Elixir floral parce que les plantes sont toutes odorantes, mais on remarque d’abord les fleurs de verre aux couleurs si japonaises qui bougent doucement au-dessus de l’eau.

Sophie Kao Arya Sandrine Tellier . Elixir floral
Les Fleurs de verre de Sophie Kao Arya Sandrine Tellie

On peut aussi pénétrer dans le labyrinthe qui mène à l’Eden conçu par David Bitton et Philippe Collignon en traversant quatre espaces concentriques : un premier lieu obscur évoque le moment de la mort, un deuxième des limbes blanches. Un jeu de miroirs vient rappeler que le voyage vers le paradis est un voyage intérieur et qu’on doit regarder en face la vie qu’on a menée avant de parvenir aux fleurs épanouies.

Enfin au cœur du jardin d’Eden, attend l’olivier arbre de vie.

Un des beaux jardins de l’exposition obéit à une conception architecturale traditionnelle. Benoit Julienne Aurélie Bontempelli, Eloi Barray et  Morgane Le Doze ont réalisé un jardin autour d’un bassin  d’eau. Elégance géométrique et foisonnement de plantes méditerranéennes dialoguent à l’abri d’une clôture, mais les couleurs renouvellent les motifs du tapis persan.

Benoit Julienne Aurélie Bontempelli, Eloi Barray et  Morgane Le Doze . Mirages

Quelques jardins pérennes et des installations près du château

L’an prochain, tous ces jardins de paradis qui parlent d’éternité ne seront plus là, mais quelques créations des années précédentes ont été conservées. Bernard Lassus préfère les arbres artificiels de métal aux feuillages naturels. Les couleurs flashy ne disparaissent pas et ne s’estompent pas. Elles sont immuables en toutes saisons. Les feuillages métalliques filtrent efficacement la lumière, mais ces arbres curieux ne se taillent pas et ne s’arrosent pas. Sans épaisseur, le jardin n’a pas besoin d’espace. Un parc de salon pour citadin manquant d’espace en quelque sorte.

Bernard Lassus

Plus loin, les jardins jouent avec le paysage environnant. Tantôt, le foisonnement de la nature prend le dessus comme autour d’une eau très noire et pourtant scintillante, des fougères, des roseaux et des plantes d’eau avec leur merveilleuse variété de formes.

Shodo Suzuki. L’archipel

Le lieu invite à rester là, tranquille, devant l’eau trouble où se reflètent des arbres selon les heures. Le regard va des blocs des pierres disjointes, en train de se fragmenter (combien de siècles seront nécessaires ?), aux poteaux de bois fichés dans l’eau, à l’entrelacs des branches. On a fait taire les téléphones portables, l’incessante circulation des nouvelles ; on se contente de s’imprégner de la coexistence de l’eau, du bois, de l’arbre et on pense à leur rythme de vie différents.

De retour vers le château, on prend encore le temps de voir des installations logées dans des dépendances. Une visite à La Serre du bonheur d’Agnès Varda. La cinéaste qui a secoué notre jeunesse avec Cléo de cinq à sept est morte le jour de l’inauguration de son exposition qui prend des allures de testament. Au début, on voit une cabane faite d’une drôle de matière fragile.

Agnès Varda. La cabane de pellicule

En approchant, on découvre qu’il s’agit de pellicule. Agnès Varda expliquait qu’elle avait recyclé des pellicules du Bonheur qui n’avait eu aucun succès. Entre auto-dérision et manifeste pour un art de la récup. Agnès Varda lui a donné une seconde chance.

La bande piaillante des visiteurs de l’après-midi ne vient pas jusque dans le bâtiment où Stéphane Thidet expose There is no darkness. Ceux qui entrent arrêtent de parler quand ils pénètrent dans son monde obscur et liquide.

Une grande pièce est plongée dans la pénombre. Au milieu, une piscine couverte de lentilles d’eau. Une ampoule allumée, accrochée juste au-dessus des lentilles, se déplace au hasard. Tout se fait en silence. On suit des yeux la lumière orange qui avance lentement en rayant à peine la pellicule végétale, trace un chemin noir, une ligne de vie.  Peu après le passage de l’ampoule, l’eau redevient lisse. Il semble qu’il n’y ait rien à interpréter. Juste rester là, s’imprégner de l‘impression légèrement angoissante qu’on assiste à un dialogue entre le visible et l’invisible (le temps ?)

Du même artiste, moins hypnotiques toutefois, Les Pierres qui pleurent s’égouttent lentement sur le sol d’argile. Elles sont suspendues haut au-dessus des têtes, aussi on ne voit pas la réserve d’eau. Il y a seulement ces larmes qui gouttent et la flaque qui sèchera pendant la nuit. Le lendemain tout recommence… Mais oui, me dis-tu c’est ce Stéphane Thidet qui avait détourné l’eau de la Seine à travers la Conciergerie, pour la Nuit Blanche en 2018.

Dans une autre pièce, Enrique Oliveira expose du contreplaqué ou du bois de palissade de chantier transformé en gigantesque tronc mi-bois, mi-serpent, qui descend d’un grenier, se tord dans la pièce, cherche à retourner dans son abri.

Enrique Oliveira. Momento fecundo à la Grange aux Abeilles
Enrique Oliveira

Le grenier est sans doute le lieu magique où des forces donnent naissance à ces troncs géants, l’escalier le lieu de passage entre les mondes

Un coup d’œil aux écuries. A travers la grille, luisent les pointes d’or d’une énorme sphère

Klaus Pinter. En plein midi.Auvent des écuries

Les coupoles qu’éclaire la lumière venue des fenêtres sont toujours un peu célestes et les murmures qu’on y entend semblent venus d’ailleurs. Sous la voûte du manège, Stéphane Guiran a planté un champ de fleurs de pierres. Des centaines de géodes ramassées dans le désert.

Ne serait-ce pas là, une dernière image du paradis ?

On a sacrifié le château pour s’attarder dans le parc. Il faut quitter la vue splendide sur la Loire, redescendre la colline le long d’un chemin bordé de roses anciennes et d’anémones.

Le lieu est magique. Y revenir peut-être à l’automne pour voir comment les jardins auront passé l’été. On espère qu’il fera encore assez beau pour déjeuner en plein air sous les tilleuls de la terrasse du Comptoir Méditerranée. Pâtes fraîches, sauces savoureuses jus de légumes, fruits, glaces, cafés… et la gentillesse des serveurs cuisiniers. Pour 20 euros par personne.

Le Repas chez Simon le Pharisien. Une toile de Paul Véronèse à Versailles

Décidément, je me fatigue vite dans le château de Versailles aux 2300 pièces. Je vais de salle en salle de sculptures, en tapisseries, peintures, dorures et lustres, entassés pour en mettre plein la vue aux visiteurs. A peine me retient l’horreur des lits d’apparat où les reines accouchaient et mouraient en public.

Appartement d’apparat de la Reine après sa restauration
Cette photo de Roland Ley qui montre la foule rassemblée dans la pièce suggère ce que pouvait être la vie de ces pauvres reines exhibées sur leur lit de parade dans les moments essentiels de leur existence, la naissance des enfants royaux, la mort…

Mais bien sûr, je trouve mille choses attirantes au château. Je croyais que c’était la troisième République qui avait forgé, par-delà la coupure de la Révolution, l’idée d’une continuité entre l’Ancien régime et la République, l’image d’une France millénaire et je créditais la République de l’invention de symboles patriotiques comme Charles Martel. Je découvre que la galerie des batailles racontait déjà la même histoire. Or, elle a été voulue par le roi Louis-Philippe (1773-1850), qui, il est vrai, était l’homme de la réconciliation, un partisan de la Révolution dans sa jeunesse, qui n’avait pas levé les armes contre la République et qui avait adopté le drapeau tricolore quand on lui offrit le trône en 1830 après la chute de Charles X. Ce libéral avait surtout fait quelques pas en direction du parlementarisme…. Sur 120 mètres de long, est exposé en 33 tableaux immenses, d’un côté de la galerie, le passé monarchique ; en face, les victoires de Masséna et de Moreau et la geste de Napoléon jusqu’à Wagram. Le roi Louis-Philippe inventait le musée d’une France réconciliée par ses exploits militaires.

C’est une autre grande scène, que je veux évoquer aujourd’hui, Le Repas chez Simon le Pharisien de Véronèse, accroché dans le Salon d’Hercule, près du Grand Appartement du Roi.


Le Repas chez Simon le Pharisien . Paul Véronèse.
http://www.versailles3d.com/fr/au-cours-des-siecles/xxe/1997.html

Le tableau a été peint pour un réfectoire monastique de Venise avant d’être offert à Louis XIV en 1664, par les sénateurs soucieux de s’assurer du soutien militaire de la France contre les Turcs. Le peintre aimait à représenter ces décors fastueux où des convives absorbés par leur conversation semblent complètement indifférents à ce qui devrait être l’essentiel, le Christ et la femme blonde qui lui essuie les pieds avec ses longs cheveux.


Le Repas chez Simon le Pharisien . Paul Véronèse. Détail.

Le christianisme condamne sévèrement les plaisirs de la chair et pourtant offre en exemple de belles pécheresses, qui apparaissent à tout bout de champ dans la vie de Jésus. L’art du récit abrupt que pratiquent les évangélistes m’enchante. Luc met en scène le pharisien qui se scandalise devant le spectacle: « Si cet homme était prophète, il connaîtrait qui et de quelle espèce est la femme qui le touche, il connaîtrait que c’est une pécheresse. » Jésus prit la parole et lui dit : « Simon, j’ai quelque chose à te dire » – « Parle, Maître », dit-il. « Un créancier avait deux débiteurs ; l’un lui devait cinq cent pièces d’argent, l’autre cinquante. Comme ils n’avaient pas de quoi rembourser, il fit grâce de leur dette à tous les deux ? Lequel des deux l’aimera le plus ? Simon répondit : « Je pense que c’est celui auquel il a fait grâce de la plus grande dette ». Jésus lui dit : « Tu as bien jugé». Et, se tournant vers la femme, il dit à Simon : « Tu vois cette femme. Je suis entré dans ta maison : tu ne m’as pas versé d’eau sur les pieds, mais elle, elle a baigné mes pieds de ses larmes et les a essuyés avec ses cheveux. Tu ne m’as pas donné de baiser, mais elle, depuis qu’elle est entrée, elle n’a pas cessé de me couvrir les pieds de baisers. Tu n’as pas répandu d’huile odorante sur ma tête, mais elle, elle a répandu du parfum sur mes pieds. Si je te déclare que ses péchés si nombreux ont été pardonnés, c’est parce qu’elle a montré beaucoup d’amour. Mais celui à qui on pardonne peu, montre peu d’amour ». Il dit à la femme : « Tes péchés ont été pardonnés ». Les convives se mirent à dire en eux-mêmes : « Qui est cet homme qui va jusqu’à pardonner les péchés ? ». Jésus dit à la femme : « Ta foi t’a sauvée. Va en paix ». (Luc 7, 36-50).

Circulez, il n’y a rien à voir. L’attitude de la pécheresse est une attitude de soumission. Le geste un geste de pardon. L’amour, une union mystique, la leçon, une parabole de l’amour divin promis à ceux qui se repentent, celle-là-même que proclament les angelots : « Il y a de la joie dans le ciel pour un pêcheur faisant pénitence ».

Pourtant Véronèse a donné une chair si lumineuse, une chevelure si voluptueuse à cette Marie penchée sur les pieds du Christ qu’il invite le spectateur aux fantasmes romanesques. J’entends les chuchotements de la pécheresse : « Tu es ma vie, mon amour, mon agneau et mon grand amour. Je chéris ton corps. J’aime jusqu’au dernier de tes orteils. Je voudrais faire l’amour avec toi, sentir le poids de ton corps sur le mien, me perdre dans ton odeur. Je voudrais veiller sur ton sommeil ».

Le Christ ne refuse ni le parfum coûteux répandu sur ses pieds, ni les cheveux blonds, ni les baisers, mais il n’écoute pas le murmure de la femme. Il regarde un homme, un disciple peut-être, ou le maître de maison, et sa main qui est dirigée vers la jeune femme la désigne d’un grand geste théâtral qui  la tient à distance comme s’il ne voyait dans la beauté blonde qu’une occasion de réfléchir sur la vie et de proférer une leçon.

Le sentier Denoncourt à Apremont (Fontainebleau)

On vit désormais en sachant que l’homme a la possibilité de détruire tout ce qui rend sa vie humaine… on vit sous la menace nucléaire depuis les bombes d’Hiroshima, dans l’attente du réchauffement climatique ou de la destruction des espèces à cause de l’agriculture chimique. Nous voyons déjà des campagnes sans insectes, des haies sans oiseaux, des talus sans coquelicots.

Dans le même temps, la vision du passé a changé. Au 18ème siècle, l’âge de la Terre était estimé à 6.000 ans en fonction de la succession des descendants d’Adam évoqués dans la Bible. Aujourd’hui, on nous parle de 4,55 milliards d’années et la présence de l’homme sur terre est devenue un accident insignifiant. Nous reconstituons difficilement 10 000 ans de son histoire, alors que devant le moindre paysage, il nous faut nous compter en millions d’années.

Ce dimanche d’avril à Fontainebleau, Ivan évoquait la mer tropicale, nommée mer stampienne, qui occupait  le Bassin Parisien il y a 35 millions d’années. Elle avait laissé derrière elle de 30 à 60 mètres d’épaisseur de sable, recouvert d’une dalle de grès de 4 à 5 mètres d’épaisseur. Le grès, d’ailleurs, ce n’est jamais que du sable lié par un « ciment » de calcaire ou de silice. Sur le plateau, on marche sur ces  dalles qu’un mouvement de bascule (contre coup des chaînes du Massif Central) était venu ensuite fracturer.

L’eau avait dissout la silice en suivant les fissures de la roche et avait fini par former les étranges carapaces, les mufles, les ailes que l’on trouve un peu partout dans la forêt.

Des millions d’années entassées sous nos pieds avaient passé sans un homme pour les vivre, pour les penser, pour les raconter. A côté de cette immensité des temps géologiques, il y a le rythme annuel des saisons qui nous est tout autant étranger : la forêt d’avril n’a pas besoin de mémoires, ni de traditions, ni de personne qui se souvienne du passé pour que le printemps avance.

Les bouleaux, qui se détachent sur le fond des sombres pins, ont commencé à déplier leurs feuilles.

Grands bouleaux. Route de Clair Milan

Pendant qu’ils reverdissent, les chênes attendent on ne sait quel signal. Dans chaque espèce, les arbres s’éveillent ensemble selon des rythmes énigmatiques.

Nous suivons à peu près le sentier Denecourt Colinet n°6  qui fait le tour des Gorges d’Apremont encore peu fréquentées en cette saison. La piste mène le promeneur des platrières pauvres en eau, à part quelques mares très noires, comme la Mare aux Biches et la Mare aux Sangliers…

Mare aux sangliers

à quelques belvédères,

… des vallons escarpés

des amas rocheux, dont la célèbre grotte des brigands où, dans L‘Education Sentimentale, Frédéric emmène Rosanette afin de fuir l’agitation du Paris révolutionnaire de 1848 et découvre une autre sorte de violence : « La furie même de leur chaos fait plutôt rêver à des volcans, à des déluges, aux grands cataclysmes igorés ».

Mais plus beaux que les points de vue « remarquables », il y a ces moments où le soleil, comme un peintre, entoure d’un cerne de lumière le bord d’un arbre ou d’un rocher.

Le cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois

Les œufs rouges

« Il n’y a rien de plus important que de maintenir les rites m’avait dit une amie slave. » Elle était en train de teindre en rouge des œufs de Pâques en les faisant cuire dans une décoction de pelures d’oignons. Elle avait ajouté : « Les rites, c’est une affaire de femme. »

J’avais répondu en souriant : « Surtout quand on ne croit ni à Dieu, ni à Diable. »

Mais très sérieusement, elle avait repris : « C’est quand on cesse de s’en soucier que finit l’impression d’exil et moi, je ne veux pas oublier. On peut se sentir bien chez vous, votre liberté, vos cafés, vos grands trottoirs pour flâner. On peut oublier comment c’était chez nous avant, et puis quand même fêter la Saint Nicolas et les fêtes de Pâques ». Un peu avant Pâques, elle faisait provision de peaux fines d’oignons jaunes (ou rouges pour une couleur plus sombre). « Si tu veux une couleur vive, tu en mets beaucoup, sinon vingt-cinq doivent suffire. On laisse mijoter trente, trente-cinq minutes. Puis la décoction repose toute la nuit. on sort les pelures et on met les oeufs à cuire, jusqu’à ce qu’ils soient durs ». L’amie est morte et plus personne n’est là pour les rites. C’est peut-être pour ça que j’ai suivi Marianne qui voulait visiter le cimetière de Sainte-Geneviève-des-Bois, où les Russes ont un carré réservé depuis 1927.

Le plus grand cimetière russe de l’étranger

La princesse Vera Mestchersky avait fondé à Sainte-Geneviève une maison de retraite pour les émigrés russes âgés, qui fatalement décédaient au bout d’un moment. On les enterrait dans le cimetière communal situé presque en face de la maison de retraite. Au fil des ans, des Russes de toute l’Europe de l’Ouest ont cherché à avoir une sépulture dans ce village et, aujourd’hui, environ douze mille personnes d’origine russe sont enterrées là. Les visiteurs errent parmi les tombes en cherchant les noms les plus connus, cinéastes comme Andreï Tarkovski, comédiennes comme les sœurs Poliakjoff (Odile Versois et Hélène Vallier), familles nobles, dont certaines très célèbres comme la famille Troubetskoy. Plusieurs de ces nobles avaient sauvé leur fortune, mais beaucoup étaient habillés comme des malheureux et subsistaient en conduisant des taxis, comme n’importe quel migrant pakistanais du 21e siècle.

On trouve aussi des monuments funéraires et des carrés militaires de l’Armée impériale russe et des Armées Blanches russes, avec entre autres le carré des cosaques du Don, devenus soldats du Tsar. Persécutés sous Staline, ils rejoignirent les forces d’Hitler… aussi je ne sais trop qui sont ceux qui sont célébrés à Sainte-Geneviève.

Les itinéraires de Google Maps sont tellement efficaces qu’on ne peut plus se tromper pour s’y rendre depuis Paris. Il faut enchainer trois RER, et traverser en bus une banlieue où s’enchaînent de petits pavillons en meulière et des immeubles de quatre à cinq étages. Tout est tellement pareil qu’il faut des noms pour distinguer la Grande Charmille du Parc ou la Résidence du Parc d’avec les logements de l’avenue Duclos et de la rue Rosa Luxembourg, noms qui témoignent de la couleur politique communiste de la municipalité.

Enfin, le car nous dépose devant le cimetière. Aujourd’hui, l’église orthodoxe de la Dormition de la Mère de Dieu est fermée.

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Mais on peut se promener dans un charmant jardin « à la russe » : bouleaux, ifs, épicéas par centaines, pins qui se mêlent aux tombes orthodoxes surmontées de petits bulbes bleus ou dorés.

J’ignorais que les sépultures russes étaient à la fois aussi simples et aussi raffinées avec des niches de verre renfermant des bougies, ou des icônes, et des croix orthodoxes qui rappellent les croix de Lorraine (une petite traverse pour l’inscription qu’a fait accrocher Ponce Pilate, une pour clouer les mains du Christ, un appui pour les pieds en bas ; cependant la traverse est oblique).

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Parfois un œuf peint pour symboliser l’espoir de la résurrection.

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Le ciel est gris et les fleurs ne poussent pas en janvier, mais il y a  les fruits rouges de l’églantier.

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Beaucoup viennent pour voir la tombe du grand danseur Noureev qui a l’air recouverte d’un tapis oriental rouge, bleu et doré, en fait, une mosaïque conçue par le décorateur Enzo Frigerio, compagnon de Noureev.

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Au-delà, commence, le cimetière français, désolant comme souvent par son absence d’arbres, mais on peut rester dans la partie russe, image reconstituée de la patrie perdue. On peut rester dans le jardin apaisant jusqu’au moment où le soir tombe et où il faut regagner la ville.

Fontainebleau : les brouillards du massif de Coquibus

A Fontainebleau plus qu’ailleurs, on ressent le cycle du temps et je voudrais être capable d’exprimer la paix que procure l’éternel retour des saisons.

Voici l’automne et ses brouillards. Les hêtres sont déjà entrés dans leur sommeil d’hiver. Leur silence est doux et profond. Je me sens aussi calme que ces arbres tranquilles érigés sur leur fastueux tapis de feuilles.

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Au versant de la colline, le froid a dépouillé les branches des chênes et les a changées en serpents. Il a coloré de roux la chevelure des fougères.

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Mais aujourd’hui, les couleurs sont voilées.

Coquibus112.2018.FontainebleauDSC05649.jpgLumière et ombre se confondent. Les lichens sont les seules lampes qui luisent dans la forêt…

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En cette saison, il y a partout des sentiers où, dès que j’arrive, passent des silhouettes de chevaliers qui cherchent l’aventure ; des mares,  où si j’arrive doucement, je peux voir des filles-fées qui se regardent dans le miroir de l’eau, et des carrefours où je m’attends à voir passer de grands cerfs portant des croix de feu entre leurs bois.

L’Abbaye de Jumièges

Jumièges est situé dans une boucle de la Seine, qui a presque transformé le domaine en île.

Plus émouvante que si l’on voyait une église intacte, la nef de Notre-Dame aux deux tours très blanches est pratiquement tout ce qui reste d’une puissante abbaye.

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Jumièges Sarah Branca. Les deux tours

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L’église ruinée impressionne d’autant plus qu’elle était orgueilleuse, que ses piliers romans montaient à 25 mètres. Une charpente et un plafond de bois moins lourds que les voûtes de pierre traditionnelles de l’art roman avaient permis, en allégeant les supports nécessaires, de lui donner une immense envergure. Ses tours atteignaient 45 mètres. Etonnamment, à présent que la charpente est effondrée et que rien n’arrête le regard, un mouvement irrésistible l’emmène jusqu’au ciel.

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Photo Sarah Branca. Jumièges

Pas de vitraux pour tamiser la lumière. Les variations de la lumière sont violentes. Contre le jour, les murs deviennent noirs, l’église se fait  squelette de pierre.

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Photo Sarah Branca. Contre-jour

Dans le sens des rayons, ils absorbent l’or du soleil.

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Restauration. Reconstruction

Nous avons croisé une visite de chantier. La jeune responsable descendait des échelles et le guide nous a raconté comment on travaillait aujourd’hui.

Comme dans presque toutes les églises de France, les peintures murales n’ont quasiment pas survécu et la pierre calcaire est à nue, mais on retrouve parfois un morceau de fresque. En ôtant les impuretés, on révèle une silhouette,  un visage, vieux de 10 siècles.

Jumièges. Fresque JM

Au fond du bâtiment de Notre-Dame, là où s’élevait le transept, des ouvriers refaisaient des murs. On a vu les traces de leur travail un peu partout : les colonnes protégées par des tiges de ferraille pour empêcher les infiltrations, les murs rebâtis avec les moellons épars sur le sol… Jusqu’où aller pour entretenir une ruine ? Que se passe-t-il lorsqu’on manque de pierres ? Est-ce qu’on répare l’irréparable ?

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A quel moment cesse-t-on d’avoir affaire au bâtiment d’origine ? Quelle étrange course entre le temps qui dépose moisissures et champignons, descelle et effrite les pierres, défait les murailles et efface les fresques et les hommes occupés à ralentir ce travail de destruction.  Le même processus est à l’œuvre dans tous nos monuments, mais quand ils sont en ruine comme à Jumièges, le sentiment de la vanité des grandeurs humaines est encore plus fort.

Le propriétaire qui a sauvé le domaine en 1853, Aimé Lepel Cointet, y a planté des tilleuls, des charmes, des hêtres et des ifs. Aujourd’hui, ces arbres se marient à la pierre. L’abbaye en ruine qui va vers la mort est la victime d’un temps linéaire. Les arbres, qui reverdissent chaque printemps vivent l’éternel retour d’un temps circulaire.

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Les démolisseurs et l’esprit d’entreprise

Pourtant ce n’est pas la flèche d’un temps abstrait qui a produit ces ruines, mais une histoire humaine où les conquérants et les fanatiques ont été relayés efficacement par de braves bourgeois animés par l’esprit d’entreprise.

L’abbaye naquit au VIIe siècle, une dizaine d’années après la mort du roi Dagobert. Son fondateur, le moine Philibert, reçut l’appui de la reine Bathilde qui dota la nouvelle abbaye d’immenses domaines. Philibert bâtit trois églises Notre-Dame, Saint Pierre dont on voit encore les murs carolingiens, et Saint Germain-Saint-Denis, Après sa mort, Philibert fut canonisé, et l’abbaye devenue lieu de pèlerinage vit s’accroître encore sa richesse.

En 841, les Vikings pillèrent un lieu si prospère et les moines s’exilèrent, emportant reliques et manuscrits  précieux. Un siècle plus tard, en 940, Guillaume Longue Epée, duc de Normandie, descendant de ces mêmes Vikings, releva l’abbaye et l’église Notre-Dame, celle qu’on voit encore. Au milieu du XIIIe siècle, s’y trouvaient environ cinquante moines avec à peu près autant de domestiques, cuisiniers, artisans, gardiens… L’abbaye appliquait la règle de saint Benoît. La journée était rythmée par huit offices religieux. Les moines se consacraient aussi à la copie de manuscrits.

En 1450, le roi Charles VII résida cinq semaines à Jumieges. Sa maîtresse, Agnès Sorel, enceinte de huit mois, vint le rejoindre et fut logée dans un manoir tout proche. Elle mourut neuf jours après l’accouchement et fut enterrée à côté des puissants abbés qui régnaient sur l’abbaye. Les sarcophages ont été emmenés.  Aujourd’hui, il n’y a plus rien, qu’un trou, pour évoquer le néant où tous ont été précipités.

Malgré les malheurs de la guerre de Cent Ans et les pillages liés aux guerres de religion (en 1562), les moines poursuivirent leur activité intellectuelle. La réforme dite de Saint-Maur accentua encore leur vocation d’historiens et de critiques. A la Révolution, ils étaient cependant peu nombreux, leur ferveur chrétienne avait bien diminué et ils ne protestèrent guère contre l’ordre de dispersion.

Cependant, les bâtiments désaffectés coûtaient cher en entretien, aussi en 1790-1791, la municipalité proposa à diverses reprises à l’abbé de Jumièges de transférer sa paroisse à Notre-Dame. Ce dernier « refusa, objectant les frais immenses d’entretien si disproportionnés aux ressources de ses paroissiens, et craignant au fond, ainsi qu’il l’a avoué depuis, d’être expulsé honteusement, si la Révolution avortait et si les communautés religieuses étaient rétablies. » (Emile Savalle, http://jumieges.free.fr/savalle_moines.html). Les bâtiments qui étaient des biens nationaux furent donc vendus en 1795. L’acquéreur entreprit de les démolir pour faire commerce des pierres. Comme le chantier ne rapportait pas assez, un nouveau propriétaire, Jean-Baptiste Lefort, eut l’idée moderne d’employer la poudre et de multiplier ainsi la rentabilité de l’entreprise. En trente ans, les 2/3 de l’abbaye disparurent. Un ambassadeur anglais récupéra quelques pierres sculptées pour son château d’Outre-Manche. En l’occurrence, ce qu’on attribue au « vandalisme révolutionnaire » résulte plutôt de l’esprit mercantile d’une bourgeoisie pour qui 1 et 1 font 2.

Il fallut l’arrivée de nouveaux propriétaires pour que s’arrêtent les destructions, d’abord grâce à Casimir Caumont maire de Jumièges, puis, à Aimé Lepel Cointet, un agent de change qui acquit le domaine en 1853 et planta les érables, les hêtres pourpres et les charmes qu’admire le visiteur d’aujourd’hui.

Evariste Vital-Luminais et Les Enervés de Jumièges

Le nom de Jumièges traîne aussi dans nos mémoires à cause d’un étrange tableau, Les Enervés de Jumièges, plus célèbre que le nom de son auteur, Evariste Vital-Luminais.

Evariste_Vital_Luminais_-_Les_énervés_de_Jumièges_(Musée_des_beaux-arts_de_Rouen)

Les Enervés de Jumièges (1880) Musée National de Rouen.

Selon une légende du XIIe siècle, les deux fils du roi Clovis II se révoltèrent contre leur père, parti guerroyer. Jugés pour rébellion au retour de ce dernier, ils furent punis par où ils avaient péché. On les priva de leur force en les « énervant », c’est à dire en brûlant les tendons des muscles, de sorte qu’ils ne pouvaient plus bouger. Plus tard, pris de pitié, les parents décidèrent de les remettre à la grâce de Dieu. Ils les firent placer sur un radeau sans rame ni gouvernail et les abandonnèrent à la dérive sur la Seine. Le peintre les a peints, gisant dans une barque, enveloppés d’une couverture,  avec à leurs pieds une bougie derrière un reliquaire fleuri. La chronique du XIIe siècle dit qu’un moine de l’abbaye de Jumièges les recueillit, les soigna et qu’ils vécurent là saintement jusqu’à l’heure de leur mort.

Le mystère du tableau tient au calme de cette eau lente, à ces corps alanguis, dont on ne comprend pas ce qu’ils font là, à la contradiction violente entre le sens moderne du mot « énervé » et l’immobilité des jeunes gens allongés sur le radeau.

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Johny Depp, Jim Jarmush, Dead Man.

Pour ma génération, le tableau évoque inévitablement le film de Jim Jarmush avec Johny Depp blessé qui dérive lentement dans un canot indien. L’eau est lisse. Tout est tranquille. Il va mourir bien sûr à la fin du voyage.

Jacques Le Maho, L’abbaye de Jumièges, éditions du Patrimoine, 2001

Dominique Bussillet, Les Enervés de Jumièges, cahiers du Temps, Cabourg, 2007.

Lieux désordonnés : les bords de l’Orge

Les lisières des villes juxtaposent souvent sans « cohérence » des espaces solidement encadrés par les institutions et des lieux désordonnés. Les manières d’y vivre sont, elles aussi, diverses, hétérogènes. Ainsi des bords de l’Orge qui n’ont pas encore été réarrangés entièrement dans une logique touristique et sont plutôt fréquentés par les résidents. Leur charme tient en partie à l’impossibilité de faire coïncider la balade avec un itinéraire de randonnée classique

Sur la colline, la ville a reconverti ses bâtiments majestueux, château de Morsang et parc, en lieux d’accueil populaires. Le public est là, joggeurs en tenues criardes, familles avec enfants à bicyclette.

Epinay-sur-Orge. Château (1)

Château de Morsang

Les arbres eux-mêmes sont monumentaux, même si au-delà de leur couronne on voit émerger les immeubles. Tout à coup, l’arbre devient émouvant et cette sensation surgit de presque rien, du soleil qui illumine les dernières feuilles d’automne  et en fait brusquement l’essentiel du paysage.

Le beau platane 2

Le château a été bâti sur une hauteur et la prairie descend en pente raide vers un étang colonisé par les oiseaux qui s’approchent pour quêter de la nourriture dès qu’ils voient des promeneurs avancer.

Bassin de Morsang. les Foulques (1)

A grands coups d’ailes pour les foulques les plus éloignées qui ne veulent rien rater du festin. En silence, pour les cygnes dont la blancheur est si élégante, mais dont le cou a la couleur jaunâtre  de la vieille lingerie.

Bassin de Morsang. Les foulques noirsBassin de Morsang. Deux cygnes (1)

Quelques dizaines de mètres suffisent pour que le paysage perde son aspect endimanché. Le chemin devient une piste qui mène aux marges de la ville là où le bruit de l’autoroute et des trains accompagne le bruit du vent dans les roseaux.

Vers la fourche où l’Orge et l’Yvette se rencontrent, on tombe sur l’inévitable hôtel de formule 1, si proche de l’autoroute, au milieu d’un chantier qui a l’air en sommeil et où s’entasse un bric à brac de ferrailles rouillées et d’engins de construction. La zone commerciale est quelque part dans le voisinage.

Bords de l'Orge. Formule 1 (1)

Quand le vallon est assez large, des riverains cultivent des salades ou des choux et élèvent des poules. J’aime les clôtures en grillage de leurs jardinets et leurs cabanes à outils. Comme en cuisine, où une ménagère avisée remplace l’ingrédient qui manque par un autre sorti du placard, les maçons improvisés complètent un mur par une tôle ondulée, bouchent les trous par une bâche, ou par n’importe quel objet disponible.

Bords de l'Orge. Jardinet. Sarah

Une cabine de jardinier au bord de l’Orge. Photo de Sarah B.

Les potagers disparates échappent aussi à l’uniformité de l’agriculture industrielle. Dans un carré de légumes, brillent d’innombrables bouteilles de plastic posées sur des piquets. Le jardinier qui leur a offert une seconde vie n’est plus un consommateur, mais  un créateur qui a fabriqué ses mini-serres avec les déchets de la société de consommation.

Bords de l'Orge. Le champ de choux (1)

Jardin potager du bord de l’Orne

Au bord du chemin, l’Orge est rapide. La moindre branche vibrante piégée dans le courant est malmenée par le flot. Celles qui ne se décrochent pas arrêtent des paquets de feuilles mortes, jusqu’à ce qu’un orage vienne grossir la rivière et emporte au loin le barrage.

Bords de l'Orge. Le paquet de feuilles Sarah

La branche. Photo de Sarah B.

Un pêcheur attend le poisson qu’il appâte avec des vers de vase. C’est au bord de l’Orge qu’on trouve cette jolie variante des pancartes injonctives qui organisent nos façons de vivre ensemble dans notre vieux pays d’écriture : « Défense d’afficher », « Défense de stationner », « Défense de déposer des ordures ». « Il est interdit de fumer, de cracher par terre ». Cet écriteau-là interdit aux ramasseurs de vers de vase de pénétrer dans cette propriété sous peine de sanctions.

Bords de l'Orge. Ecriteau Vers de terre

Les friches vont rapidement entrer dans le circuit des lieux organisés pour la promenade et la fête. Des cafés vont ouvrir et les flâneurs apprécieront sûrement l’atmosphère urbaine branchée qui va se substituer aux ambiances marginales bricolées par les gens de peu. La boboïsation des bords de l’Orge n’est qu’une question de temps.