Jusepe de Ribera et les apôtres. Visite de l’exposition Longhi au musée des Beaux-Arts de Caen

Au musée des Beaux-Arts de Caen, se tient une belle exposition, L’Ecole du regard Caravage et les peintres caravagesques dans la collection Roberto Longhi (1890-1970) autour du jeune Caravage et des peintres qu’il a inspirés. Roberto Longhi, historien italien redécouvreur du Caravage, était aussi un collectionneur qui a acquis des merveilles.

Promenade parmi les chefs d’œuvres de la collection Longhi

Mes photos prises à la va-vite, souvent latéralement afin d’éviter les reflets, sont seulement un moyen modeste de retrouver par l’imagination des moments de déambulation dans cette exposition. D’abord le Garçon mordu par un lézard,

Le Caravage. Le Garçon mordu par un lézard

puis les hommes d’église en blanc et noir de Lotto

Lotto Un Dominicain

On s’arrête devant des Judith et des David. Au 17ème siècle, la mode s’était répandue de ces tableaux qui juxtaposent le visage charmant et la jeunesse des meurtriers et l’horrible tête coupée des victimes.


Carlo Saraceni, Judith

Andrea Vaccaro, David avec la tête de Goliath , autour de 1630

Suzanne et les Vieillards (1656-1659) de Mattia Pretti et son jeu de regards. Comme on sait, la thématique est plus retorse que les revendications de Me too car la « chaste Suzanne » se sait regardée et le tableau est moins une dénonciation du voyeurisme masculin, qu’un jeu de regards entre le peintre et le modèle au grand corps blanc pour le plus grand plaisir du spectateur.


Mattia Pretti Suzanne et les vieillards. Détail

Barthelemy attendant son supplice

Mais aujourd’hui, j’évoquerai le choc ressenti devant les portraits des apôtres par Jusepe de Ribera, ces hommes qui sont chargés d’apporter la bonne nouvelle. Le premier, hirsute comme un vagabond, n’est pas le plus dérangeant. Nous sommes habitués à ces hommes du peuple que l’âge, les rides de leur front, leur barbe blanchie et les larges plis de leur manteau rendent vénérables. Seulement De Ribera l’individualise : Saint Philippe n’est pas un symbole abstrait et idéalisé, mais un visage que l’on pourrait rencontrer dans la rue.

Jusepe de Ribera, Saint Philippe, 1610

Il y a Thomas, un pauvre paysan qui a encore les joues rondes de l’enfance et que l’on imagine plus volontiers en cas social qu’en guide spirituel, non qu’il soit affreux, mais parce qu’il est tourné vers ce qui l’habite et qu’il se désintéresse de nous. Est-ce là la leçon du christianisme ? Qu’il n’y a pas besoin d’être aimable et intelligent pour être un apôtre, qu’il n’y a même pas besoin d’aimer les autres ! Peut-être la leçon du réalisme est-elle que la sainteté peut s’emparer de chaque individu. Le temps est également toujours troublé dans les portraits des saints. Il ne correspond pas à une séquence chronologique déterminée. L’expression est celle de la détermination d’avant le supplice, mais le saint reconnaissable à la lance qui l’a transpercé, à sa roue, à son gril… apparaît comme un corps passé par la mort, puis « restauré », avant même la résurrection finale.

Jusepe de Ribera, Saint Thomas vers 1612

Barthelemy surtout me stupéfie. A nouveau, Ribera adopte la mise en scène du Caravage et fait disparaître tout accessoire. Reste un mur dépouillé. Un pan lumineux isole le visage de l’apôtre, l’inscrit dans un rectangle gris clair qui vient trancher la scène aussi nettement qu’un coup de couteau.

Barthelemy est un petit vieux chauve, aux oreilles décollées, au cou décharné. Il tient un couteau de boucher. Au début, je n’ai vu que ça, les oreilles disgracieuses, le crâne rond, le couteau.  D’autant que le regard frontal m’a mis mal à l’aise. Est-ce qu’il me regarde cet homme ? Est-ce que ses yeux fixes dirigés vers moi voient quelqu’un d’autre que le Dieu dont il annonce la résurrection ? En ces temps d’attentats terroristes, ce couteau brandi dans la main droite serrée a quelque chose de menaçant. Même si je sais que les saints portaient les instruments de leur martyre, mon hésitation subsiste entre le rôle du bourreau et celui de la victime écorchée avec ce couteau. Et peut-être importe-t-il peu que le sang du sacrifice soit celui d’un ennemi, ou bien soit le sien, qu’il accepte de voir couler. Sur le tableau, les rôles semblent indiscernables. Il y a seulement  l’énergie sombre du personnage, sa détermination butée.

Jusepe de Ribera, Barthelemy vers 1612

Parce que je sais que l’apôtre a été écorché, je comprends que l’étoffe qu’il porte sur le bras gauche est en fait sa peau. Au milieu du haillon de chair suppliciée, un visage pend redoublant l’horreur (Le peintre a inséré là son autoportrait, dit-on, s’inspirant sûrement du Jugement dernier de Michel Ange dont par ailleurs le Barthelemy a une carrure autrement plus impressionnante, cependant que le terrible « autoportrait » décomposé par la mort paraît anticiper sur les tourments de l’enfer).

Michel Ange. Le Saint Barthelemy de la Sixtine et l’autoportrait du peintre

Ribera représente en forcené, un des acteurs principaux du christianisme. Il se sert des formes caravagesques pour exprimer cette nouvelle foi chrétienne. Le cadrage serré, la touche rapide pour les étoffes, les couleurs sanglantes, tout son art est au service de cette histoire insensée.

Catalogue : L’École du regard. Caravage et les peintres caravagesques dans la collection Roberto Longhi, 2021, Venise, Marsilio Editori, textes de Maria Cristina Bandera et Mina Gregori.

Les Murs à pêches de Montreuil

Montreuil fait partie du département de la Seine-Saint-Denis, mais les Parisiens s’y rendent par la ligne 9 du métro sans se rendre compte qu’ils ont franchi la frontière du périphérique.  

Montreuil ville-monde

Pourtant, Montreuil fait historiquement partie de ce qu’on appelait la ceinture rouge de la capitale. Malgré la désindustrialisation, la ville est encore dirigée par un membre du parti communiste après un intermède écologiste (qu’explique l’arrivée récente de Parisiens des classes moyennes chassés du centre par le coût du logement). Des voies publiques s’appellent toujours rue Babeuf, avenue de la Résistance, avenue Salvador Allende, rue Robespierre, alors qu’il n’y en a pas à Paris.

Montreuil est une terre d’accueil pour les migrants. Les nationalités du monde entier s’y accumulent sans toujours se mélanger, Portugais et Maghrébins sont très représentés. Une communauté manouche importante est installée depuis longtemps dans la ville, des Roms de Roumanie sont arrivés, non sans tension. 10 % de la population de la ville est malienne ou d’origine malienne. Montreuil, ai-je entendu, c’est Bamako-sur-Seine.

Jusqu’à aujourd’hui, l’accueil et la protection des étrangers, la lutte pour leurs droits, l’aide aux populations fragiles restent un axe revendiqué par les responsables de la ville. L’aide est d’autant plus indispensable que les usines ont disparu et avec elles, le travail.

Des initiatives moins institutionnelles doublent ce réseau d’aides publiques. Les militants ne se lassent pas de répéter que s’il y a de la violence et des trafics c’est d’abord à cause de la misère et que les gens qui ont atterri à Montreuil ont d’abord besoin de solidarité.

Sur le plateau du Haut-Montreuil, c’est l’agriculture qui s’est effondrée. Des hectares de terres sont à l’abandon. Dans les friches des Roms se sont installés. Quand on passe rue Saint-Antoine, on voit des jardins retournés à l’état sauvage, et on entr’aperçoit dans l’ombre des cabanes de planches et de tôles et de vieilles ferrailles.

Histoire des Murs à pêches du Haut-Montreuil

Un peu plus bas se trouve la longue impasse Gobetue qui dessert des parcelles le plus souvent orientées nord-sud, enfermées dans des murs blancs. C’est le cœur de ce qui reste des Murs à pêches, symbole de l’horticulture montreuilloise.

Ces murs sont un sous-produit de l’extraction du gypse dans les coteaux de Montreuil. A partir de la fin du 18e siècle de grandes carrières se développent. Ces plâtrières génèrent des déchets qui ont été récupérés pour édifier les fameux murs pour l’agriculture. En effet, le gypse, roche tendre et bon marché, est un matériau dans lequel il est facile de planter les clous qui permettent de fixer des treillages ou d’autres liens nécessaires pour accrocher des arbres. Plaqués contre les murs, ceux-ci sont protégés du vent et récupèrent durant la nuit la chaleur emmagasinée dans la journée.

Les horticulteurs de Montreuil se débrouillent pour que les deux faces des murs soient successivement exposées, du matin jusqu’à midi pour le coté du « levant » et l’après-midi pour le « couchant ».

Des artistes du palissage

Le palissage est pratiqué depuis longtemps. En 1612, un manuel de François Gentil, Le Jardinier solitaire, conseille d’utiliser la technique du palissage sur mur afin d’obtenir des pêches en région parisienne, bien qu’il s’agisse encore de palissage sur treillages. Plus tard, vers 1665, Jean de la Quintinie, le responsable du Potager de Louis XIV à Versailles, vient à Montreuil et y recrute des spécialistes déjà réputés pour soigner les pêchers, notamment le montreuillois Nicolas Pépin dont le nom est resté. A l’imitation des arboriculteurs de Montreuil, il fait entourer de murs plâtrés plusieurs des carrés versaillais.

Les arboriculteurs de Montreuil produisaient des pêches de plus de 400 grammes si renommées qu’elles étaient servies à la table des principales cours européennes, cour du roi Louis XIV, mais aussi du roi de Prusse, du Tsar, etc. Grâce à Marie-Rose Simoni Aurembou, l’ouvrage d’un autre expert, publié en 1771, après sa mort, est bien connu. Il s’agit du Discours sur Montreuil. Histoire des murs à pêches, de Roger Schabol. Le livre comporte un précieux glossaire et une description précise des techniques utilisées. J’aime bien la façon dont cet amoureux des jardins recueille avec soin et respect les expressions des cultivateurs de Montreuil en notant à plusieurs reprises que leurs expressions et leurs termes sont « très-beaux » :

C’est dans le même sens qu’on dit encore, & ce mot est très-beau , laisser jetter son feu, en parlant de la seve , lorsqu’on laisse à un arbre beaucoup de bois surnuméraires, dont aussi on le débarrasse par après (p.LXIII)

Il décrit notamment Le palissage à la diable qui consistait en une répartition équilibrée à partir de deux branches charpentières, guidées en oblique, ainsi que le palissage à la loque réalisé avec des chiffons récupérés chez les tailleurs de la rue de Paris. Avec ces bandes d’étoffe on fixait les branches aux murs sans risque de serrer trop et donc de blesser les rameaux.

Abbé Roger Schabol.  arbre tout taillé , & palissé à la loque , & où ont été récepées par en bas les branches trop proches

Six-cents kilomètres de murs

Un pêcher palissé pouvait produire 400 kg de fruits. De nouvelles variétés de pêches sont créées à Montreuil, comme la Prince of Wales, la Grosse Mignonne ou la Téton de Vénus. Un siècle plus tard, le témoignage de Louis Aubin, fils de jardinier, lui-même jardinier, a permis aussi de conserver la mémoire d’horticulteurs doués, comme ce Joseph Beausse dont la « Belle Beausse », mûrit la première quinzaine de septembre ou ce Gustave Guyot qui nomme sa « Belle Henri Pinault », en hommage à son ami Henri Pinault. Vers 1825 la récolte atteint quinze millions de pêches produites sur six cents kilomètres de murs.

En 1907, près de 300 hectares sur les 900 que compte la ville sont consacrés à l’agriculture.


https://journals.openedition.org/ephaistos/288)

La production fruitière était la production principale, mais l’espace central des parcelles était utilisé pour cultiver des fleurs, des plantes médicinales ou des légumes.

Les batailles de la MAP (Murs A Pêches)

Cependant, là comme ailleurs, à la fin du 19ème siècle, la grande époque de Montreuil aux pêches se termine avec l’accélération des transports : les chemins de fer permettent aux pêches de Provence d’arriver à Paris avant la maturité des pêches de Montreuil.

En 1953, une surface de 50 ha était encore classée en zone horticole protégée. En 1994, cette zone est transformée en zone urbanisable à 80 %. (Ce n’est pas la peine d’imaginer des turpitudes et il est sans doute difficile d’arbitrer entre le besoin de logements et la lutte contre le bétonnage des terres agricoles qui mobilise les écologistes !) C’est donc pour ce passé, antérieur au développement industriel de Montreuil, que se bat l’association des Murs à pêches, (MAP) . L’association arrache, en 2003, le classement de 8 hectares et en 2018 le renoncement à un second projet de cession de deux hectares au groupe Bouygues (Victor Tassey, 2018, Le Parisien). En 2020, les Murs à pêches obtiennent la labellisation « Patrimoine d’intérêt régional » par le Conseil régional d’Ile-de-France, puis la Fondation du patrimoine accorde au site une aide financière de 300 000€, la plus grosse dotation de la région, auxquels s’ajoutent un chèque de mécénat culturel de 50 000€ signé par la Française des jeux et l’ouverture d’une souscription populaire pour récolter 70 000€ supplémentaires.

Tous aux jardins !

Dans certaines parcelles, musiciens, marionnettistes, conteurs… s’agitent comme de beaux diables pour que vive une culture populaire. Amis, enfants, passants s’installent. Il suffit d’une corde et de quelques pinces à linge pour fabriquer un rideau de scène :

Les parcelles laissées aux agriculteurs s’autogèrent quitte à ce que quelqu’un pousse une gueulante quand des utilisateurs négligents oublient par exemple de fermer une porte.

Avertissement signé Patrick Fontaine

Patrick Fontaine représente l’élite des cultivateurs de parcelles et tient à le faire savoir. Les prix qu’il a gagnés sont affichés sur la porte du cabanon de son verger.

Sa parcelle qui n’est pas grande est une merveille de rationalité, Les espèces se succèdent, variétés précoces, variétés tardives et chaque centimètre de mur est utilisé. Le dessin explique très  bien comment on peut même trouver la place d’un poulailler (en bas à droite du dessin) dans cet espace en réduction !

Détail du plan de la parcelle de Philippe Fontaine. Côté Sud

Il cultive – surtout des pommiers et des poiriers – avec les techniques du passé, c’est-à-dire en utilisant le fameux palissage.

En juin, ses fruits qui commencent à se former sont soigneusement protégés. J’imagine Patrick Fontaine surveillant ses belles pommes pour les cueillir à maturité. Il n’y a rien de comparable entre l’attente du jardinier qui attend avec concupiscence que sa pomme Rose-de-Brie soit mûre et les amas de fruits qu’on vient acheter dans les supermarchés. Cette joie de la cueillette, il s’est donné les moyens de la renouveler au fil des semaines en fonction des variétés précoces ou tardives qu’il a plantées.

Le beau fruit sous son voile
Pommier Belle de Pontoise

Ses voisins sont moins savants et moins acharnés dans l’art du bêchage. Le jardin médiéval est un peu décoiffé, et mauvaises herbes et coquelicots y poussent en paix, ce qui pour un jardinier méthodique doit être un scandale ! De vieilles dames passent en riant. Les enfants courent partout. J’aime beaucoup les légumes qui grandissent dans des couffins à même le sol.

Jardin médiéval. Fèves et bardane

Nous n’arrivons pas à nous passionner pour l’exposition organisée dans une des parcelles, Expo Land Art aux Murs à Pêches, encore visible le 27 juin. Tout de même, une petite halte devant le dispositif imaginé par Eugenia Reznik, émigrée de son Ukraine natale et installée au Québec. L’Atlas des plantes déracinées ce sont de vieilles valises, remplies de terre et de fleurs, et abandonnées dans la prairie. On peut avec un téléphone portable cocher un QRcode et écouter son histoire de migration. 

Tout ça, c’est Montreuil, ville révoltée et ville heureuse, avec ce qu’il faut d’idéalisme pour faire vivre de petites utopies.

Bibliographie

AUDUC Arlette et al, 2016, Montreuil, Patrimoine Horticole. Hrsg. vom Service patrimoines et Inventaire der Région Île-de-France. Paris

GAULIN Chantal, Journal d’agriculture traditionnelle et de botanique appliquée, vols 30 3et4

Gaulin Chantal

Journal d’agriculture traditionnelle et de botanique appliquée  Année 1983  30-3-4  p. 320

GENTIL, François, 1612, dit frère), Le jardinier solitaire, ou dialogues entre un curieux et un jardinier solitaire. (Paris,1612) Le Jardinier solitaire, ou dialogues entre un curieux et un jardinier solitaire 

LAFARGE,  Ivan, Les murs à palisser « à la Montreuil. In:  e-Phaïstos, I-1 | 2012, 79-87 https://journals.openedition.org/ephaistos/288 [En ligne], I-1 | 2012, mis en ligne le 01 janvier 2015, ? 1750 ?Discours sur le village de Montreuil, 1750.

SCHABOL, Roger, (abbé) , 1771, et texte inédit de Louis Aubin, 1933, édition Lume, 2009 (http://www.lume.fr/ [archive]).  La théorie et la pratique du jardinage et de l’agriculture … ; le tout précédé d’un dictionnaire servant d’introduction à tout l’ouvrage, & qui forme le premier tome, par M. l’abbé Roger Schabol.

SCHABOL, Jean-Roger. 1767, Discours sur Montreuil. Histoire des murs à pêches,

SCHABOL Roger (abbé), La théorie et la pratique du jardinage et de l’agriculture, par principes et démontrées d’après la physique des végétaux, Paris 1767, p 322, selon cet auteur cette pratique serait apparue vers 1620.

www.jardin-ecole.com/newsitejardin-ecole

https://mursapeches.blog/

Vous pouvez visiter des parcelles : https://racinesenville.wordpress.com/au-jardin/

http://jardinons-ensemble.org/spip.php?article250

https://www.parcsetjardins.fr/jardins/1733-jardin-de-la-lune (d’inspiration médiévale)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Mur_%C3%A0_p%C3%AAches

HISTOIRE

https://www.wikiwand.com/fr/Mur_%C3%A0_p%C3%AAches

Corse du Sud. Fin de séjour

L’autre Bonifacio

Avec l’été et le retour des croisières, Bonifacio redeviendra bientôt une halte obligée des croisières méditerranéennes. Il est inutile de faire la moue et de soupirer. La Corse vit largement du tourisme et la vue de la ville perchée sur ses falaises blanches est d’une beauté à couper le souffle. https://passagedutemps.wordpress.com/tag/bonifacio/, mais si vous voulez regarder au large sans vous faire bousculer, il faut essayer de venir hors saison et prendre des chemins qui s’éloignent un peu des routes, par exemple cette piste qui partant de la RN 196 à la gauche de Bonifacio, débouche sur la plage de Paragon, passe par la belle anse de Fazzio avant de mener au phare de la Madonette à l’entrée ouest de la calanque de Bonifacio.

Paraguanu (Paragon) est l’endroit où passe la limite entre l’affleurement de calcaire  blanc, caractéristique du plateau de Bonifacio et le granit, la roche dominante du sud.

Le maquis est ras et sec sur les crètes, mais très vert et élevé dans les creux. Dans chaque vallon, on voit de hauts murs de pierres bâtis sans mortier qui ont permis de débarrasser les champs des cailloux et de délimiter les lopins de terre des propriétaires. Ils ont aussi un rôle écologique : ils retiennent la terre et l’humidité et arrêtent un peu le vent terrible du Sud extrême.

 Baracun et murets, traces de l’agriculture traditionnelle

Aujourd’hui, les Bonifaciens ont arrêté de travailler dur dans les champs. Ce sont d’abord les grands-parents qui ont dit aux enfants de devenir fonctionnaires au lieu de faire pousser des oliviers. Plus tard, une fois les enfants sont partis sur le continent, ils sont restés des soirs à les attendre, assis sur leurs bancs de pierre dès que le soleil permettait de s’asseoir à l’extérieur moins froid que les maisons de pierre. Ils crevaient d’ennui et de solitude en attendant le retour des continentaux. La deuxième génération revenait pour les vacances, mais il suffisait d’un divorce ou d’un problème de chômage pour que s’interrompe le mouvement pendulaire du continent à l’île.

A présent, la moindre boutique de cartes postales et de faux colliers de corail rapporte davantage que l’agriculture. Les oliviers se sont ensauvagés, le maquis regagne du terrain. La plupart des baracuns sont recouverts par la végétation. (Baracun, c’est le nom bonifacien pour les cabanes à outils, cousines des bories provençaux, construites pour la plupart entre le 17e et le 19e siècles : même forme ronde, même murs de pierres sèches non maçonnés. Ils sont cependant de dimensions plus réduites. Personne ne les a habités, mais on y rangeait les outils et ils servaient peut-être pour la sieste.)

Les murets tiennent encore en partie.

Muret dans le maquis
La strada vecia construite par les Génois, bordée d’un muret. Restauré, il a été maçonné)

L’Anse de Fazzio

Puis c’est la merveille de l’anse de Fazio : la terre est rabotée, les formes gonflées des îles s’arrondissent au-dessus de l’eau qui a tantôt des couleurs claires et vertes, tantôt les couleurs vineuses de la mer d’Homère.

Anse de Fazzio

Si on se tourne vers la large ouverture du vallon, c’est une tapisserie argent et or, tissée de gros bouquets d’astérolides jaunes et de marguerites.

Bonifacio. Anse de Fazzio. Vers le maquis
Asterolides maritimes

Le sentier remonte sur un plateau de maquis ras, jusqu’à la descente vers le phare d’A Madonetta dont tout le monde connaît la tourelle peinte en rouge.

Bonifacio. Phare de la Madonette
Bonifacio. Chemin du phare

Villages de montagne

En mai, les villages de la montagne se réveillent de leur sommeil d’hiver. Les gens d’en bas montent préparer l’estive. Les premiers continentaux arrivent.

Architecture de l’Alta Rocca

Des maisons de l’Alta Rocca, on peut dire qu’on en a supprimé tout ce qui est superflu. Aucun décor sur des façades réduites à l’essentiel. Des murs, quelques fenêtres et la beauté ascétique du granit.

Serra di Scopamene

Parfois, un potager et ses jardiniers animent le paysage.

On parle un peu. « Vous vous rendez compte ! Un 25 mai et il fait seulement quelques degrés le matin. Rien ne peut pousser. Les plantes, ça pousse pendant la nuit et depuis un mois il fait trop froid. Tiens ! J’ai arraché des plants de melons ce matin pour mettre autre chose à la place.  Et c’est le moment de repiquer les plants de salades, de tomates et de courgettes. Regardez ces coquins de geais qui nous regardent dans l’arbre ! On a beau dire qu’ils se font rares. Ici c’est le paradis des geais. Ils liquident tous les fruits. Un coup de bec… et puis les grosses guêpes s’y mettent. »

Autour du village, les circuits de promeneurs accueillent les visiteurs. Les maires de l’Alta Rocca se battent tous les jours pour que leurs communes survivent. Et ça marche. La montagne est à la mode. Des gens achètent et retapent d’anciennes demeures. Il suffit, hélas, d’héritiers qui se disputent et les maisons, invendables, pourrissent.

Le plus dur est de passer l’hiver quand il reste une poignée de personnes. Chacun veille sur les autres. Si les volets restent clos, si on ne croise pas son voisin, on vient toquer à la porte. Pour le moment, l’été approche sous le ciel bleu, le soleil tape dur. Heureusement, on peut entrer dans la châtaigneraie. Les arbres quand ils ne tombent pas malades sont bien accordés à ces villages de montagne. Leurs troncs montent sous le dôme sombre du feuillage qui étouffe le soleil et garde les sentiers frais.

Serra di Scopamene. Un châtaignier

… même si une inquiétude étrange peut saisir le promeneur qui voit leurs racines luisantes enserrer les roches jusqu’à les étouffer.

Racine de châtaignier

Espace des souvenirs

Les cousins partagent des promenades ; la forêt n’est pas encore trop envahie au printemps (et de toute façon, les touristes veulent seulement « faire la balade indiquée dans le guide » et n’ont pas le loisir de s’écarter des conseils.

L’un était parti travailler au loin avant de rentrer en Corse et de n’en plus partir. Il a pris sa retraite, est venu s’installer dans le village de son enfance.

Sa géographie du village est celle des souvenirs. D’ailleurs, il raconte au présent le passé inscrit dans chaque lieu : « Tu vois, c’est là où on jouait au foot, dans ce petit pré, c’est là qu’on allait et je croyais qu’on était loin dès qu’on avait passé le tournant

 Le jardin de pépé, tu vois, c’est là…

Tu vois le ruisseau, presque une rivière… là, il y avait une scierie. En amont, tata Rosine lavait son linge. Elle nous emmenait quand on était gamins. En voulant bouger des pierres, je suis tombé. Elle a posé une pièce de monnaie sur ma bosse. J’ai oublié si j’avais mal, mais la pièce pour faire rentrer la bosse, ça je m’en souviens bien…

Regarde celui qui passe là, c’est Pan-Pan à cause de ses grandes oreilles.

Celui qui était devenu un continental regardait passer la silhouette maigre, le visage long, mais c’était une ressemblance confuse. Il disait : « Oui ce n’est pas un inconnu, mais… » et sa voix restait suspendue.

Regarde la maison des trois sœurs : on les appelait les sorcières à cause de leur nez, tu t’en souviens ? Une est morte. Les autres sont toujours là. Elles font le plus beau jardin du village. Leurs vrais noms c’était Catalina, Mattea et Angèle… mais des Angèle et des Mattea, il y en avait beaucoup. Angèle la sorcière, c’est pratique au moins. C’est comme Antoine Pan-Pan ! Un surnom commode pour pas mélanger avec Antoine poisson qui savait nager quand on barbottait encore.

Celui qui est parti répond vaguement, mais l’écart s’est creusé. Ses souvenirs sont partis avec le courant du ruisseau. Il n’oserait pas confier qu’il a vécu le départ de Corse comme un départ libérateur. L’arrivée dans une grande ville ouverte sur tous les possibles l’a libéré des contraintes d’un endroit où chacun juge les attitudes et les conversations des voisins. Seulement, il constate un peu tristement qu’il revient en vain.

Il entend très bien ce que le cousin n’a pas besoin de dire : « Que veux-tu que le monde m’apporte de plus ? On ne peut pas être mieux qu’ici. La vue est grandiose sur la mer. Au-dessus du village, les sommets en arrêtes, en mâchoires de loup, en aiguilles coupent très bien le vent. Nous qui sommes au flanc de la montagne, on entend le libecciu passer très haut, mais on ne le sent pas trop. Les gens du village jouent aussi bien la comédie de la vie que les gens des villes. Quand ils s’aiment, c’est le bonheur fou. Quand ils se détestent, c’est le grand jeu et c’est aussi spectaculaire que dans tes opéras et tes pièces de théâtre. »

Celui qui va repartir s’exclame encore un peu sur la belle vue, mais celui qui reste ne pense pas à regarder tout le temps la vue : elle fait simplement partie de sa vie.

Cartes-postales des Bruzzi

Ce matin, j’ai regardé fixement le bas des murets pour continuer la chasse aux bulimes tronqués. Le vent qui souffle depuis deux jours a asséché le sol et ils sont tous rentrés dans leur antre souterraine. Avalés par les ténèbres, ils sont à présent remplacés par les fourmis. Mais celles-ci appartiennent à notre monde ordinaire. Tout a repris son cours normal. (voirhttps://passagedutemps.wordpress.com/2021/05/15/printemps-corse/)

Les touristes commencent à revenir, un peu méfiants devant les conditions à remplir : il faut un test PCR de moins de 72 heures pour avoir le droit d’entrer dans l’île. Seuls certains centres pratiquent ces tests et on ne sait plus s’il faut d’abord louer un billet ou d’abord faire un test aux résultats incertains. Pour ceux qui ont pu venir, c’est un moment idéal pour visiter l’île sans la foule habituelle. La réserve naturelle des Bruzzi entre Bonifacio et Sartène si fréquentée l’été paraît vide : il y a moins de 10 automobiles sur le parking.

Alors qu’à Paris il pleut et il fait frais, il fait tellement beau ici que cet article sera simplement fait de cartes postales : je veux montrer simplement des paysages sous un ciel bleu. Simplement, les partager. Le texte n’a qu’à se faire tout petit devant les images.

Nous sommes dans l’extrême sud de l’île, royaume du vent. Ici, le libecciu souffle 150 jours par an, même si ailleurs le ciel est calme. Alors aujourd’hui où la brise agite partout les arbres et les champs, la mer écume, les voiliers restent à l’ancre et seul un bon surfeur a osé quitter le rivage.

Le conservatoire du littoral a tracé un sentier très bien entretenu : la montée commence par la traversée d’un maquis haut. Les ombres mouvantes font des taches. Tout est maquis. La végétation et plus encore le sol avec ses dessins irréguliers en noir et blanc.

Maquis haut. Début du sentier des Bruzzi

Quand on émerge, on retrouve la lumière intense. En contrebas, la mer a la couleur des eaux polynésiennes, bleu céruléen et turquoise.

Sentier des Bruzzi. Du côté de Pianotolli-Caldarello
Vue depuis le sentier des Bruzzi. Du côté de Pianotolli-Caldarello

Voici les dernières villas autorisées. Bientôt, le chemin arrive à un promontoire qui domine la pointe rocheuse inhabitée et les îlots des Bruzzi. Il n’y a personne,que des cris d’oiseaux lointains.

Le vent nous gifle, pénètre les chemises qui claquent, emporte avec lui les quelques propos échangés sur le sentiment de petitesse qu’on éprouve devant ce paysage.

Pointe des Bruzzi

Sur la colline, on serpente entre les mêmes rochers, sculptés par le vent et les embruns.

Chemin des Bruzzi. Défilé entre les rochers
Chemin des Bruszi. Comme des murailles

La végétation s’est raréfiée : des genévriers au tronc courbé par les tempêtes, des épineux, des cistes.

Chemin des Bruzzi . Cistes et épineux

Passée la crête, le chemin redescend vers l’anse d’Arbitru. Au loin, la tour de guet d’Olmeto évoque le passé tragique d’une île en butte aux razzias des Barbaresques, qui vendaient leurs captifs sur les marchés d’esclaves d’Alger et de Tunis, ou les libéraient en échange d’une rançon. Ces attaques fréquentes ont contraint la Corse, trop petite pour assurer sa défense, à chercher une protection auprès des puissances méditerranéennes. Les Génois, maîtres de l’île pendant cinq siècles, ont construit 85 tours sur le littoral au 16ème siècle. Visibles l’une de l’autre, elles permettaient d’envoyer des messages d’alerte tout autour de l’île en moins d’une heure. Au 18ème et 19ème, la grande époque de la guerre de course était déjà passée. Cependant les pirates ont fait des prisonniers jusqu’au 19ème siècle et des confréries de pénitents s’étaient spécialisées dans la négociation avec le dey de Tunis et le bey d’Alger pour le rachat de captifs. En 1779, des ordres rédempteurs ont versé 250000 livres environ pour la délivrance d’une cinquantaine d’entre eux.

Des murs de pierres sèches rappellent qu’il y a longtemps des paysans durs à la tâche ont cultivé le sol, partout où un peu d’eau permettait de faire pousser un petit carré de blé

Chemin des Bruzzi. Au loin la tour d’Olmetto

Quelques chênes ont réussi à vivre en se laissant courber par les rafales.

Chêne travaillé par le vent

Il faut revenir sur ses pas, pour retrouver le chemin qui mène à la pointe des Bruzzi.

Pointe des Bruzzi

Du côté de Caldarello, la plage est plus abritée. Un jeune couple a posé ses serviettes. Elle, en maillot de bains deux pièces, très décolletée, un peu déhanchée, ses longs cheveux sur les épaules ; elle pose pour la photo qui célèbrera la splendeur de ses vingt ans. Nous la laissons publier ses photos sur Facebook et les envoyer à tous et nous partons sur la pointe des pieds comme on aurait fait il y a longtemps, quand on était seuls à regarder nos photos d’amour.

Plage de Chevanu. Les Bruzzi

Bibliographie

Daniel Panzac , « Les esclaves et leurs rançons chez les barbaresques (fin XVIIIe – début XIXe siècle) », Cahiers de la Méditerranée [En ligne] , 65 | 2002 , mis en ligne le 15 octobre 2004, : http://cdlm.revues.org/index47.html
http://cdlm.revues.org/index47.html#tocto2n6

http://www.1962lexode.fr/exode1962/en-savoir-plus/histoire-ancienne/turcs/corses-libres.html

Une rançon de 250 000 livres équivaut à 315 000 euros si on se fie à la valeur reconnue à la monnaie et à 2 millions d’euros si on tient compte du pouvoir d’achat (le panier de la ménagère en 1781) selon le site http://www.histoirepassion.eu/?Conversion-des-monnaies-d-avant-la-Revolution-en-valeur-actuelle. La vérité est quelque part entre les deux.

Printemps corse

Maquis

Dès que ça a été possible, nous sommes partis vers la Corse, délicieuse au printemps : le maquis est en fleurs et les parfums sont déjà si puissants que la moindre brise les apporte par bouffées.

Maquis près de Porto-Vecchio

La Corse sauvage des bords de mer, c’est le maquis ; le maquis, c’est la Corse. D’ailleurs, ce nom commun, entré dans le français au 18ème siècle, vient du corse machja que les étymologistes font remonter au latin macula (ils expliquent que le paysage est comme tacheté par les arbustes) ou à mucchiu, le ciste, une composante essentielle du maquis. Au printemps, les plantes les plus griffues n’ont pas trop poussé : peu de ronces et de salsepareilles. Un dédale d’arbousiers, de bruyères arborescentes, de myrtes et de lentisques pistachiers et surtout des cistes en fleurs.

Cette végétation est parcourue de sentiers qui ne mènent nulle part et que l’on emprunte au hasard avec le plaisir de se perdre en l’absence de points de repères. C’est évidemment « pour de faux », puisqu’il suffit de descendre pour retrouver la mer et puisque la zone commence seulement à repousser après un incendie, mais on a le temps de se raconter les histoires de ceux qui « prenaient le maquis ».  Le français a plusieurs mots pour désigner le fait de se réfugier dans la nature pour échapper aux autorités. Cependant, le succès de maquis et de maquisards se comprend quand on se promène dans cette végétation. Dès que les arbustes grandissent, ils constituent des tunnels de verdure où aucun gendarme, ni hélicoptère ne peut trouver les fugitifs qui se cachent. De là, maquis a été employé pour désigner ceux qui résistaient aux autorités. On parle du maquis du Vercors pour désigner les maquisards. Quand le mot a acquis son nouveau sens, pendant la dernière guerre, il était encore chargé des connotations du maquis, à la fois refuge protecteur et milieu hostile, à la végétation rocailleuse et peu pénétrable.

Quand le vent s’arrête, une pluie froide et têtue détrempe les chemins. C’est un paradis pour les fleurs de rocailles. Au milieu d’une piste, de minuscules iris ont réussi à écarter la terre et à éclore.

Les Iris sauvages du chemin

Toujours ce plaisir à sentir la force qui pousse la nature. Ils sont d’un bleu magnifique. On se penche. On les regarde.

Ambivalence de l’Herbe de l’Ascension

Près du village de T., on peut escalader de grandes plaques de granite, fleuries de plantes grasses d’un rouge pourpre, des sedum pourpiers, je crois  (sedum moronense, confirme la flore ).

A Cupulatta, l’herbe de l’Ascension (sedum pourpier étoilé)

La vieille cousine à qui nous racontons notre promenade nous dit : «  Ah ! vous êtes allés à Cupulatta  (cupulatta, c’est la tortue en corse et peut-être que l’endroit se confondait avec une tortue géante portant les enfants juchés sur son dos). Quand j’étais petite, l’école était tout près. On se retrouvait là à la sortie des classes. » Elle ajoute : « Aujourd’hui, c’est trop tôt pour cueillir l’herbe de l’Ascension. Il faut attendre le jeudi à l’aube, se lever dans la nuit, ramasser les plantes avec les racines et les ramener avant le soleil levant. Quand j’étais jeune, on les accrochait au mur dans les maisons, la tête en bas : si les tiges se redressaient et si les fleurs s’ouvraient pour la Saint Jean, on était protégés du malheur pour toute l’année… Attention ! le sort s’inversait si le soleil était déjà levé, ou si la plante dépérissait.  »

Le lendemain, on déjeune avec des cousins de la montagne. « On a hésité à vous apporter l’Arba di Ascinzioni.

̶ Vous avez bien fait ! Papy nous envoyait toujours en ramasser, mais une année, les tiges ne sont pas remontées et notre chien a commencé à dépérir, et puis il est mort. Depuis, on n’y va plus ! »

Je comprends mal comment a pu perdurer cette coutume. Bien sûr, nous avons gardé beaucoup de traditions liant le destin de l’homme et les forces de la nature, à commencer par la coutume des sapins de Noël. Ce n’est pas l’irrationalité qui m’intrigue, plutôt le risque qu’on acceptait de prendre il y a encore quarante ans. Pourquoi ramener chez soi une plante magique, tellement ambivalente qu’elle peut vous faire du mal au lieu de vous protéger ?

Et puis je me dis que ces actes magiques ne sont pas si éloignés de notre rapport à la médecine. Les médicaments sont efficaces. Ils peuvent aussi faire du mal. Dans mon enfance, on s’accommodait des effets négatifs et on se réjouissait des vaccins qui permettaient d’éradiquer des maladies mortelles ou très invalidantes. Aujourd’hui, on dénonce vigoureusement la duplicité des thérapeutiques au nom du principe de précaution. Cela me fait penser aux échecs du vaccin Astra Zeneca ou aux mise-en-garde de certains contre les vaccins à ARN messager. Les pouvoirs publics peinent à convaincre les citoyens d’accepter quelques morts au bénéfice de l’immunité collective ! Des « vaccino-sceptiques » nombreux dénoncent l’orgueil imprudent d’apprentis sorciers inventeurs de médicaments qui se révèleront des poisons.

Les bulimes cannibales

Il avait plu toute la nuit. Le matin, des grappes de sortes d’escargots à coquilles coniques avaient envahi le jardin. J’avais déjà vu des coquilles vides d’un rose pâle et je croyais que des enfants avaient ramassé sur la plage et abandonné des bulots. D’ailleurs l’extrémité des « coquillages » était abimée. C’est sans doute pour ça qu’ils avaient été jetés.

Mais j’étais confrontée à un grand rassemblement de  bulots limaceux qui s’agglutinaient en particulier contre les murets. Les coquilles étaient plutôt couleur de terre, c’est pourquoi je n’ai pas vu tout de suite l’étendue du problème, mais bientôt, je n’ai plus vu qu’eux.

Bulimes tronqués

Certes, ils avaient l’air engourdis, peu actifs. J’aurais pu cohabiter avec eux tranquillement s’ils n’avaient pas été si nombreux et si je n’avais eu la désagréable sensation du crissement des coquilles explosant sous les pieds pendant que j’inspectais le jardin. Leur prolifération était cauchemardesque.  J’ai fait ce qu’on fait à présent : taper sur un moteur de recherche escargots longs, Corse…et je suis tout de suite tombée sur les bulimes tronqués, « espèce invasive autour de la Méditerranée ». Tronqués, parce que le cône qui protège ces bestioles se casse de lui-même lors de la croissance, peut-être pour ôter un peu de poids à la coquille.

Bulime tronqué

J’ai appris qu’ils étaient omnivores avec une prédilection pour les escargots et les limaces. Les Anglais les appellent d’ailleurs Snails Destroyers. Ils s’attaquent peu aux plantes et ne grimpent pas aux arbres et les agriculteurs les utilisent parfois pour se débarrasser des escargots. (De fait, je n’en vois pas beaucoup au jardin). Malheureusement, les bulimes croquent aussi les vers de terre, pourtant bien utiles.

J’en ai ramassé quelques centaines que j’ai noyés dans de l’eau savonneuse sur les conseils d’une voisine, mort cruelle, je dois dire, mais les bulimes qui se nourrissent préférentiellement d’espèces proches m’apparaissent un peu comme des gastéropodes cannibales. Je n’aimerais pas rencontrer des gisements de bulimes géants !

Thievant Claire, Desideri Lucie, Michel, Albin, 2000, Almanach de la mémoire et des coutumes : Corse, Paris, Albin Michel

Trésor de la langue française (entrée maquis)

Bulime tronque, Wikipédia

Street Art. Quelques fresques situées à l’est du boulevard Vincent Auriol

/passagedutemps.wordpress.com/2019/04/19/les-fresques-du-boulevard-vincent-auriol/

/https://passagedutemps.wordpress.com/2019/11/14/suivre-le-mur-des-fermiers-generaux-de-la-place-de-lile-de-la-reunion-aux-pavillons-de-bercy/

Je m’étais promis de compléter nos balades sur le boulevard Vincent Auriol par un billet-promenade sur quelques fresques situées entre cet axe et sa parallèle du boulevard Masséna.

Dans le 13e, comme on sait, la pratique des fresques murales n’a rien à voir avec les pratiques clandestines  et éphémères des graffeurs, qui sont d’ailleurs parfois condamnés pour dégradation de l’espace public. L’art des fresquistes est institutionnalisé : il s’affiche à la demande et grâce aux financements de la mairie.

Le seul raté dont j’ai eu connaissance (Le Monde 25 mai 2019) est venu de l’architecte Gilles Béguin et de la désigner Isabelle Jégo, chargés de la réhabilitation de cinq barres de logements sociaux à l’îlot Say (du nom de l’ancienne raffinerie de sucre qui était installée là jusqu’à la désindustrialisation des années 60).  En 2019, furieux d’imaginer leur « œuvre » dénaturée par une fresque, Gilles Béguin et Isabelle Jégo ont obtenu du tribunal l’interdiction de toute intervention de street art sur les bâtiments, à moins d’un accord préalable écrit de leur part.

Îlot Say

Ce qui est à la fois drôle et triste, c’est que rien n’est plus morne que les blocs de béton du duo, supposés évoquer les carrés de sucre de la raffinerie Say. Ainsi, ce lieu sans qualité enferme la non-trace d’un art coloré et festif refusé par un duo vaniteux.

Les grandes fresques du 13e constituent un art muséifié. A Paris, le musée ART42 leur est d’ores et déjà entièrement consacré et les galeries ne manquent pas, à commencer par la galerie Itinerrance de Mehdi Ben Cheikh (qui est derrière ce projet de street art du 13e). La galerie est installée rue René Goscinny. Cet art officiel – ce qui n’a rien de péjoratif sous ma plume – tourne le dos à l’art tout aussi officiel des FRAC, (Fonds régionaux d’art contemporain ). Autant les FRAC ont du mal à rencontrer l’adhésion du public, autant Mehdi Ben Cheikh et le maire du 13ème ont  trouvé la formule d’une expression monumentale qui plaît à la majorité des habitants et des touristes.

Liberté, Egalité, Fraternité. Obey

Repartons du boulevard, Vincent Auriol à l’angle de la rue Jeanne d’Arc. La grande fresque d’Obey (Shepard) Revolution 2  a les couleurs tranchées de l’agit prop, Le dessin simplifié cherche l’efficacité et il est impossible de ne pas se laisser happer par le regard de l’héroïne. Son visage s’inscrit immédiatement dans la mémoire comme le poster de Barack Obama qui a rendu Obey célèbre, comme la Marianne, elle aussi aux couleurs du drapeau français, qui pleurait récemment des larmes de sang avec les victimes de la pandémie.

Street Art, fresques du 13e Arrondissement, Obey, rue Jeanne d'Arc
Obey, 93 rue Jeanne d’Arc Paris 13 – fresque réalisée en juin 2012

Attirantes, en rivalité avec la publicité, jouant sur ce qui nous plait dans la société qu’elles dénoncent les images d’Obey  se  veulent des actes politiques qui font réfléchir.

Si l’on continue la rue Jeanne d’Arc vers l’église, on tombe sur une fresque de Logan Hicks. Très différente des autres, plus petite aussi, elle tient du dessin d’architecte, de la photo de nuit. J’aime bien cette évocation de l’atmosphère miroitante et pressée de la grande ville.

Logan Hicks, place Jeanne d’Arc, New York

Si on tourne à droite, on se perd dans les petites rues. La ville est tranquille, les thèmes des fresques, assez sages (mère à l’enfant, grands hommes, motifs décoratifs) provoquent moins de désir, et de joie… qu’on en éprouve lorsqu’on remonte le boulevard Vincent Auriol.

Je crois que la fresque la plus ancienne du quartier se trouve rue Clisson. C’est un trompe-l’œil (tout près de la rue J.S Bach) qui représente l’artiste Fabio Reti peignant un portrait géant du compositeur d’après la reproduction d’un portrait en médaillon.

Fabio Rieti, rue Clisson, Bach

Au bout de la rue Jean-Sébastien Bach, deux pans de bleus sur un mur blanc. Qui est le concepteur ? Je ne sais pas

Près de la Rue Lahire, un plan du quartier, encadré par des portraits de Jeanne et de ses compagnons, peu inspiré. Je saute quelques rues pour me retrouver au croisement de la rue Jean Colly et de Château des rentiers  devant un immense  plan du métro du quartier en carrelage… changer les proportions suffit pour chasser la réalité et donner une allure de chasse au trésor

Rue Jean Colly. Coin Château des rentiers. Plan du métro géant

Arrêt au croisement de Tolbiac docteur Magnan et Choisy pour un nouveau visage réaliste et sentimental de C215, l’Age d’Or. Un gamin des favellas regarde l’agitation du carrefour.

26 rue du docteur Magnan. C 215. L’Age d’Or

Pour aujourd’hui, c’est tout, puisqu’il faut encore courir dans une des épiceries des frères Tang 48 avenue d’Ivry et 168 avenue de Choisy. Dans ce supermarché superlatif, je trouve tout ce dont je peux rêver comme épices et sauces asiatiques pour des cuisines thaïlandaises, chinoise, coréenne, japonaise… Je commence à apprivoiser les légumes, mais les poissons et les volailles m’impressionnent encore. Une autre fois peut-être.

Tang Frères. Avenue de Choisy

ART42 (96, Boulevard Bessières, 75017 Paris – Métro Porte de Clichy (musée gratuit, malheureusement inaccessible en ces temps de COvid)

COSNARD Denis, http://lafabriquedeparis.blogspot.com/2012/11/la-raffinerie-say-ou-la-jamaique-paris.html

https://www.lemonde.fr/culture/article/2019/05/28/street-art-et-architecture-en-conflit-sur-la-dalle_5468800_3246.html

La floraison des cerisiers au Jardin des Plantes. Hanami à Paris

Au Japon, chaque année, l’éclosion des fleurs de cerisiers est l’occasion de grands rassemblements populaires. La foule s’installe en famille sur des couvertures, festoie, danse et passe quelques heures à contempler les cerisiers. Cette fête d’Hanami a conquis Paris. Je ne sais pas si les Français partagent les conceptions religieuses des Japonais : nos poètes, me semble-t-il, associent la fragilité des fleurs à la vieillesse et à la mort, plutôt qu’à la joie que suscite la beauté qui revient au printemps. Mais nous vivons une période mondialisée et nombreux sont à présent ceux qui se précipitent dans les endroits où l’on peut voir des cerisiers, le jardin Albert Kahn, le parc Martin Luther King, le square situé à l’arrière de Notre Dame, les jardins de la tour Eiffel, la placette devant la librairie Shakespeare and Co…

Bien sûr le parc de Sceaux est l’endroit le plus connu. Jusqu’à la pandémie, un monde fou venait pique-niquer sous les 264 cerisiers du parc et se mêler aux Japonais de Paris pour assister à des représentations gratuites de danse et de tambour. J’y suis passée en 2019. Aujourd’hui, les rassemblements sont sûrement interdits et le parc est trop loin du périmètre de sortie auquel j’ai droit.

Fête d’Hanami au parc de Sceaux, 2019

Au Jardin des Plantes, le cerisier le plus célèbre est celui dont les branches touchent le sol, et sous lequel les visiteurs vont se faire photographier dès le mois de mars.

 Prunus Serrulata Shirotae

Cette photo date de l’an dernier. A quelques pas de l’arbre, l’œil hésitait entre l’image d’une montagne de neige et une vision plus analytique qui s’attardait sur les bouquets, chacun captant la lumière à sa façon. Ce 15 avril, le grand cerisier est déjà presque défleuri. Les derniers pétales qu’éparpille la brise n’évoquent plus que la brièveté du printemps de la vie. Amours et floraisons si passagers !

Les pétales tombés des cerisiers de mai
Sont les ongles de celle que j’ai tant aimée
Les pétales flétris sont comme ses paupières

La fête d’Hanami est moins mélancolique que dans le poème d’Apollinaire et la beauté éphémère des fleurs réjouit les cœurs des Japonais qui célèbrent l’appartenance au grand cycle de la vie, le retour annuel des fleurs avec le cycle des saisons.

Au jardin des Plantes, c’est maintenant le moment de gloire d’un prunus opulent où chaque branchette porte un bouquet  de pompons roses. Autour de l’arbre. Les visiteurs font la queue pour se faire prendre en photo dans des poses gracieuses…sauf une dame qui rouspète : « Il est trop ! Trop paré. Le rose est trop ! Trop riche, je dirais » 

Le cerisier blanc planté symétriquement de l’autre côté de l’allée est moins admiré. Pourtant je ne me suis pas lassée de contempler ses fleurs si légères, dont le blanc changeait dans la lumière, tantôt étincelant autour du bois très noir des branches, tantôt  presque gris sous les nuages.

J’ai aimé surtout que la structure de l’arbre reste bien visible sous sa couronne de fleurs faite d’une matière impalpable si simple et si claire.

Quand Hanami sera passé, il restera à visiter les autres trésors du jardin, la roseraie, le jardin alpin, le coin des pivoines, la gloriette de Buffon et à s’attarder le long des parterres en essayant de retenir les noms des plantes.

La RATP ose le féminisme sans passer par le point médian

Le métier de conducteur de bus, traditionnellement masculin s’est ouvert aux femmes. La RATP recrute désormais des femmes ou des hommes bien sûr quelle que soit leur origine ethnique.  C’est pourquoi une affiche du métro montre une jeune femme d’origine non-européenne, radieuse, le volant d’un bus entre les mains. Ainsi les femmes qui passent dans les couloirs ne pourront pas se dire « Ce métier n’est pas pour moi ! ». Cette opportunité d’emploi s’adresse aussi à elles : « Moi aussi je peux le faire ! ».

Le texte qui accompagne l’affiche est ainsi rédigé : « Devenez conducteur de bus ». Les néo-féministes prétendent que les femmes sont invisibilisées par le genre masculin. Les lectrices ne se sentiraient pas concernées par un tel message. Selon les militantes de l’écriture inclusive, il faudrait écrire avec un point médian quelque chose comme conduct.eur.rice afin d’abréger la lourde coordination, « Devenez conducteur ou conductrice ».

En réalité, la solution du point médian gênerait, voire empêcherait la lecture pour la plupart des passants. D’une part, le point sert habituellement à séparer les phrases. Cette habitude de lecture fondamentale, installée depuis le cours préparatoire, est perturbée par des points qui interrompent quelque chose qui n’est pas une phrase. Une autre habitude de lecture est de séparer les mots par des blancs. Or conduct.eur.rice vaut comme l’abréviation de trois mots (conducteur, ou, conductrice). Pis encore, les tronçons isolés par des points n’ont aucune fonction sémantique ; par exemple « rice » n’a aucun sens en français. Enfin, habitué à faire correspondre des lettres et des sons, un lecteur ordinaire va avoir tendance à lire « conducteurice ».

Utiliser la coordination que le lecteur est invité à rétablir produit par ailleurs un effet étrange : la présence du masculin ET du féminin donne l’impression que conducteur n’est pas tout à fait le même métier que conductrice. Soit on devient conducteur, soit on devient conductrice, comme s’il s’agissait d’activités distinctes. Des années de luttes féministes pour conquérir le droit d’occuper tous les postes de travail en tant qu’être humain se trouvent ainsi niées. (Bien évidemment, quand il s’agit de s’identifier on n’est pas tenu au générique et il est tout à fait banal de dire : « je suis conductrice »)

Devenez conducteur de bus (H/F)

Le concepteur de l’affiche en est sagement resté à l’orthographe reçue, considérant que dans le contexte le masculin générique était sans équivoque : conducteur englobait évidemment les femmes et les hommes. Pour les grincheux, il a ajouté H/F entre parenthèses (ce qui montre qu’il existe toute sorte de moyens discursifs de souligner des intentions, sans perturber la langue écrite).

Conclusion ? C’est en contexte qu’il faut juger du caractère équivoque ou non d’un message. Pour promouvoir l’égalité professionnelle, l’affiche clairement féministe de la Ratp n’a pas besoin d’une graphie ostentatoire.

A la recherche des petits grèbes de Créteil

il y a déjà deux jours que Myriam m’a prévenue :« Les petits grèbes sont nés mais les parents ne les portent pas encore sur le dos ce qui est un spectacle fascinant mais il faudra te dépêcher pour les voir cette année parce que cela ne dure que quelques jours. »

Malgré le froid vif et un emploi du temps serré, nous prenons le chemin de béton qui longe le lac après la préfecture de Créteil où se trouve la demeure des grèbes. Le temps a changé tout à coup. Il fait froid et le ciel est très nuageux.

Préfecture du Val de Marne et jet d’eau du lac de Créteil
Créteil. Roselière et immeubles

Les roseaux bougent au vent, à deux pas des immeubles.

Pourtant, malgré le retour de l’hiver, les naissances se sont accélérées et en longeant la rive, on ne compte plus  les nids occupés. Ces oisillons hirsutes sont-ils des foulques ?

Les vedettes sont les grèbes : nous avons rencontré deux personnes qui, nous croisant un peu avant  notre destination, nous ont hélés : « Ils sont nés. Ils sont nés ! Avec votre appareil, vous avez une chance  de les prendre en photos ! » Seulement, si le couple de cygnes qui a construit son nid contre le quai se borne à siffler quand le regard insiste trop, les grèbes restent cachés derrière le rideau des roseaux.

De surcroit, la mère qui flotte sur l’eau grise sans avancer cache les oisillons sous son aile. Il faudra revenir dans quelques jours pour voir les petits se promener sur son dos.

Mais pourquoi donc étais-je si contente à l’idée de voir des grèbes huppés ?  Pas seulement pour les aigrettes élégantes, les plumes rousses et le bec allongé, pas seulement parce que les petits montent sur le dos des adultes et partent ainsi en promenade, mais parce qu’entendant parler des grèbes de Créteil, j’avais l’impression d’avoir rendez-vous avec un souvenir archaïque. Ce souvenir ancien m’est revenu soudain. Le nom grèbe se détache sur le fond des lectures d’enfance à présent presque oubliées. Parmi les albums du Père Castor si bien illustrés par Rojan, j’ai lu les aventures de Plouf, Le Canard Sauvage qui vivait sur un étang, entouré d’oiseaux amicaux dont les petits Grèbes en habits rayés. C’est un étrange plaisir de retrouver les premières évocations de petits fragments de réalité arrachés au passé.

Plouf, Canard Sauvage. http://www.mulubrok.fr/archives/2015/03/10/31677402.html

Le Petit Grèbe, c’est aussi le titre d’une nouvelle farfelue d’Haruki Murakami, légèrement angoissante comme souvent dans cette œuvre. Après avoir erré dans de longs couloirs, le narrateur tombe sur un gardien chargé d’annoncer les visiteurs, qui lui demande le « mot de passe ». S’il ne trouve pas la réponse, alors qu’on ne la lui a pas communiquée, le narrateur ne pourra pas se rendre à un rendez-vous professionnel important pour lui. Pour aider le nouvel Œdipe, le portier donne des indices : le mot a rapport avec l’eau, il comporte 5 lettres, commence par un G et ne se mange pas.  Le narrateur propose « Grèbe » aussitôt refusé, mais il insiste et maintient qu’il n’y a pas d’autre solution à l’énigme. Il élève tant la voix que le gardien finit par se laisser fléchir et l’annonce.

« Ne laisse pas quelqu’un te dire ce qu’est la vérité, semble dire Murakami. Rebelle-toi et tu sortiras du cauchemar ? ». Cependant le récit ne s’achève pas là. Il nous emmène dans le monde tout aussi loufoque de la personne qui reçoit le héros. Même s’il a les attributs extérieurs d’une sorte de directeur d’entreprise bien ancré dans le quotidien (montre, fauteuil de cuir, lunettes), ce dernier est le petit grèbe. On ne saura pas si c’est le narrateur du premier épisode qui le voit désormais comme un grèbe ou si le directeur est un grèbe qui se tient à la frontière de la réalité et de l’imaginaire…

Même sans le savoir, je transporte avec moi ces motifs rencontrés dans les livres les plus inattendus. Il n’est pas besoin que ces livres appartiennent à la littérature. Ma bibliothèque imaginaire garde dans ses rayonnages des phrases, des images, des mots. Tout à coup une rencontre les fait réapparaître et je m’aperçois que ces souvenirs dormants m’accompagnaient depuis des années.

Promenade dans le Nouveau Créteil

Le Créteil que je visite aujourd’hui grâce à Myriam Panigel s’est construit pendant notre jeunesse et pourtant nous lui avons tourné longtemps le dos. Malheur aux amis qui habitaient en banlieue : c’était toujours eux qui venaient, alors que nous ne traversions jamais le périphérique !

J’étais « montée à la capitale » en 1967 et ma ville se résumait au quadrilatère qui allait du Jardin des Plantes au musée Rodin, de la place de la Concorde au Marais, avec une petite extension vers Vincennes. J’allais aux PUF, chez Maspéro, aux cinémas de la rue Champollion. Je fredonnais Il est cinq heures, Paris s’éveille. Il n’y a plus d’après à Saint-Germain des Prés,  Je donnais rendez-vous à des amis au café de la Boule d’Or, 4, place Saint-Michel. Je raconterai une autre fois comment j’ai vu disparaître librairies et cinémas, remplacés par des boutiques d’habits et des mangeoires à touristes… mais c’est une autre histoire. Ce que je veux dire aujourd’hui c’est que mon amour d’un Paris déjà désuet, m’empêchait de voir que le centre-ville devenait un décor figé tournant le dos à son époque.

Depuis mon retour à Paris, je me mets à flâner dans les villes de la périphérie, Montreuil, Bobigny, Le Perreux… Construit dans les années 70, avant La Défense, avant le quartier Bercy, voici le Nouveau Créteil qui a servi de terrain de jeu aux architectes. Et voici Myriam que j’ai rencontrée grâce à nos blogs respectifs… qui a été pendant un moment une plume amicale dont j’aimais le goût des voyages nourris de littérature (https://netsdevoyagescar.files.wordpress.com/2019/04/cropped-20190308_132329-e1554813672735.jp jusqu’au jour où, voyant que je m’intéressais aux bords de Marne, elle m’a écrit « Je peux te montrer Créteil ».  Je l’attends sur la placette toute proche de l’arrêt Créteil-Université et je la reconnais tout de suite grâce à sa description (petite, cheveux frisés gris, jean gris, masque à rayures rose et blanc…)

Placette située à l’arrêt de métro Créteil-Université. Sortie Mail des Mèches

Nous partons vers le quartier des facs. Ce qui m’a paru remarquable pendant notre promenade est que Le Nouveau Créteil  a été aménagé comme un tout. Il comporte les indispensables tours d’habitation, les boutiques qui équilibrent les centres commerciaux, les placettes où l’on peut s’arrêter le temps d’un verre… mais le plus précieux, ce 1er avril où il fait très beau, ce sont les itinéraires piétonniers bien distincts des routes, qui permettent de traverser un grand morceau de ville sans être gêné par les voitures. Pour faire ville, le chemin qui relie les bâtiments, (sinueux pour la beauté des courbes, mais pas trop afin que personne ne trace de raccourcis sauvages) est sûrement aussi important que le reste. « Au premier confinement, dit Myriam j’ai appris à regarder intensément chaque arbuste sur mon trajet. Mille détails des plantations ont accroché mon regard. Voir les tulipes et les myosotis s’épanouir  devenait  un évènement qui compensait l’enfermement. » (https://netsdevoyages.car.blog/2020/04/27/creteil-voyages-minuscules-dans-un-rayon-d1-km/)

Mail des Mèches. Vers la cathédrale

Le diocèse de Créteil est malheureusement fermé en raison du Covid, mais les deux coques de bois qui évoquent la coque d’un bateau retourné me plaisent bien. De face, l’église est arrondie, basse, si on excepte le clocher séparé en forme de mât. Longtemps, les cathédrales ont écrasé les quartiers qui les entouraient. Ici, les proportions de la tour Mansart et de l’église sont inversées. L’œuvre conçue initialement par Charles-Gustave Stoskopf était encore plus modeste.

Cathédrale de Créteil. Bâtiment initial de Charles-Gustave Stoskopf (Wikipédia)

Marie-Pierre Etienne, l’architecte chargée du « redéploiement », a agrandi l’édifice, et lui a donné un style.

Marie-Pierre Etienne. Diocèse Notre-Dame de Créteil.
Cathédrale de Créteil. Détail du clocher

Nous avançons entre les immeubles en direction du tribunal. Les architectes ont assoupli le « brutalisme » puritain des années d’après-guerre en rendant aux habitants couleur et formes décoratives.

Quartier Montaigut

Nous tournons autour du tribunal, œuvre monumentale de Badani et Roux-Dorlut. Avec ses 15 000 m², c’était, dans les années 70, l’un des plus importants tribunaux de France. J’ai lu que, les architectes avaient, en le dessinant, pensé au livre de la Loi  et au fléau de la balance de la Justice. Nos architectes vendent des mots autant que des formes !

Arrière du Tribunal de Créteil
Tribunal de Créteil. Entrée principale

le bâtiment a de l’allure, même s’il est un peu trop symétrique et solennel pour mon goût.

Juste à côté, commence le quartier des Choux, dessiné par Gérard Grandval. Chaque tour est hérissée de balcons évoquant vaguement des pétales repliés, ou des coquilles, qui dérobent l’intérieur au regard, ce qui devait, selon l’architecte, protéger l’intimité des occupants.

Tours des Choux (quatre Epis)

Les Choux ? Un panneau rectifie : « Non ! Les immeubles de quinze étages ce sont Les Epis. Le Chou, c’est la tour plus basse et plus large. » On apprend aussi que l’architecte prévoyait des façades végétalisées. Prudente, la ville a reculé devant les frais d’entretien. Il paraît que les logements ont difficilement trouvé preneurs. Les formes cylindriques sont difficiles à meubler et nombreux étaient les habitants choqués par les formes si décalées par rapport aux normes de l’époque. Une mauvaise blague du film Tellement proche disait que Gérard Grandval s’était suicidé en voyant son œuvre réalisée. Il n’en est rien et ce grand ensemble construit il y a près de 50 ans a plutôt bien vieilli. En tout cas, Il a fait la célébrité de Créteil.

A l’Hôtel de Ville, dessiné par Dufau qui était aussi l’architecte qui animait l’équipe de 100 architectes chargés du Nouveau Créteil, le côté massif se confirme, avec ce côté bien français qui associe puissance publique et étalage de grandeur. On imagine le maire dans son bureau, situé dans les étages supérieurs, très loin de l’agitation de sa « bonne ville » de Créteil. Cependant la tour posée sur un cylindre de béton paraît suspendue dans le vide et fait montre d’une hardiesse sympathique.

Hôtel de Ville de Créteil. Un cylindre suspendu dans le vide

Sur l’esplanade, une sculpture de Jean Cadot dont j’ignorais tout, évidemment très symbolique : un homme de bronze fend le mur de briques qui l’emprisonnait :

Parvis de l’Hôtel de Ville de Créteil
Jean Cadot. L’Homme qui fend le mur

La Maison des Arts et de la Culture de Créteil est fermée, ce qui est d’autant plus triste, dit Myriam, qu’elle invite de beaux spectacles de danse toute l’année et qu’en 2020, justement, la compagnie de Maguy Marin était accueillie en résidence.   «  Bref ! A Créteil, on n’est pas au bord de la capitale. On habite une ville en soi, pas une banlieue.  »

Et voici le lac de plus de 40 hectares, né des carrières de gypse et de graviers, non comblées à la fin de leur exploitation en 1976. La nappe phréatique de Champigny et un déversoir l’alimentent et sa hauteur varie en fonction du niveau des rivières. Roseaux et massettes ont été plantés ça et là et les oiseaux en profitent pour bâtir leurs nids.

Je vais sûrement revenir guetter les grèbes huppés qui se cachent derrière les herbes et photographier le lac décoloré par la brume de chaleur qui l’écrase aujourd’hui, comme s’il s’agissait d’un paysage chinois. Les équipes de réalisateurs ont la même impression, puisque Myriam m’apprend que les camions de tournage garés tout près travaillent à une série sur la Chine. C’est en Chine que j’ai vu ces lacs urbains avec des barres d’immeubles à l’horizon.

L’Esplanade des Abymes

Nous traversons le quartier de La Croisette et l’esplanade des Abymes. Les noms ne sont pas menteurs car l’urbanisme a quelque chose de la Méditerranée. L’esplanade est remarquable aussi par ses jardins admirables.

Ce sont sûrement des quartiers très gentrifié. Dans l’ensemble cependant, Créteil n’est pas menacé comme l’est Paris par l’élimination des couches populaires. La ville est très jeune, multi-ethnique. J’imagine qu’elle est plus vivante encore quand les universités sont ouvertes.

Nous revenons par le grand parc aménagé sur l’autre rive du lac qui conduit à la mosquée (bibliothèque hammam, salon de thé). Là encore, tout est fermé.

Créteil. Mosquée Suhaba

Apparemment, la mosquée a été construite sans polémique dans une ville où l’on coexiste sans heurts majeurs. «  – Pas d’antisémisme, non plus ?  » Myriam dira seulement qu’elle regrette les années où son collège était vraiment mixte. Aujourd’hui, la plupart des enfants juifs vont dans un lycée privé. (Repli sur-soi excessif, désir de maintenir un bon niveau scolaire dans une académie où les résultats scolaires sont très problématiques, ou nécessité devant les agressions, je n’en saurai pas davantage).

Les conflits politiques qui agitent Myriam aujourd’hui portent plutôt sur le projet de construction d’un troisième four à l’usine de traitement des déchets,Valo’Marne, usine gérée par le syndicat Smitdvum, qui couvre 19 communes du Val-de-Marne.  Grâce à l’incinération, la ville se chauffe à bas coût, mais en augmentant les capacités de traitement, on génère des norias de camions venus de toute la région parisienne. Le problème des vélibs est inverse. Les solutions locales empêchent d’utiliser le même système de location dans toutes les communes, en particulier Paris, tellement proche. Eternel problème du gigantisme de la région parisienne et de la difficulté de trouver la bonne échelle locale.

Le promenade s’achève. A défaut d’une terrasse de café, on boit une bouteille sur la placette.  Merci Myriam. Malgré le Covid, qui voit s’annuler voyages, activités communes et fêtes, nous avons tout de même de la chance… Il nous reste les lieux qu’on ne se lasse pas de parcourir, qu’on apprend tous les jours à mieux connaître ; il nous reste les blogs qui ont permis de se rencontrer, pas seulement par écrans interposés, mais le temps d’une après-midi partagée… Et pour moi, la découverte du Nouveau Créteil qui semble réaliser l’utopie de la ville à la campagne, ou la dystopie de la campagne en ville, si on refuse le mélange des tours et des lacs urbains !

http://laccreteil.fr/spip.php?rubrique9

(https://netsdevoyages.car.blog/2020/04/27/creteil-voyages-minuscules-dans-un-rayon-d1-km/)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Charles-Gustave_Stoskopf

https://laccreteil.fr/