Les licornes voyageuses au musée de Cluny

Exposition du 10/03/26 au 12/07/26
Visitée avec France Alzheimer-Culture

Les licornes sont originaires d’Orient. Avant d’habiter nos musées, elles ont traversé les mondes et les imaginaires. Nées dans l’Asie ancienne, elles avaient un corps chimérique, torse de cerf, queue de vache et sabots de cheval ; le pelage de leur dos était un mélange de cinq couleurs différentes. Elles sont passées en changeant de forme par les pays arabes. Quand elles sont arrivées en Grèce, elles possédaient le tronc d’un cheval et les pattes d’un éléphant… A Cluny, les licornes médiévales ont perdu la monstruosité des premiers récits pour gagner cette grâce ambiguë qui les rend inoubliables.

Une des premières représentations de licornes provient d’un territoire qui est aujourd’hui le Pakistan : un petit sceau de pierre tendre, vieux de plus de 4000 ans.

Civilisation de l’Indus. Sceau avec un animal unicorne veillant sur une urne, vers 2000 av. J.-C. Stéatite.

Plus loin, un bronze doré indien du 18ème siècle :

Licorne d’un parc où Bouddha aurait prêché. Conservée au musée de Zurich

L’ Occident médiéval imagine les licornes cachées dans l’obscurité des forêts. Leur longue corne torsadée aurait le pouvoir de purifier l’eau et de neutraliser les poisons. Aussi les convoite-t-on avec avidité. Mais elles demeurent insaisissables : farouches, rapides comme l’éclair, elles échappent aux chasseurs. Pour les capturer, une seule ruse semble efficace : abandonner une jeune vierge dans une clairière au cœur de la forêt. Fascinée par son odeur merveilleuse, la licorne, oubliant toute méfiance, vient amoureusement poser la tête sur les genoux de la jeune femme, ce qui permet de s’en emparer.

Dans les derniers siècles du Moyen Âge, se développe une iconographie singulière : les forêts deviennent le sanctuaire d’une société idyllique où des hommes et des femmes sauvages, aux corps velus, vivent en harmonie avec de gracieuses licornes. La licorne incarne alors un désir de réconciliation avec la nature. Ce sont ces créatures sylvestres qui servent d’ailleurs d’affiche à l’exposition.

Les licornes, aujourd’hui considérées comme des animaux paisibles, étaient ambivalentes au Moyen Âge. La licorne chinoise est douce ; mais celle décrite par Pline, l’Ancien, est féroce et, dans l’histoire de Barlaam et Josaphat, on voit une licorne furieuse qui s’allie à un dragon et à des pourceaux pour tenter de tuer le héros. Derrière la blancheur de l’animal affleure toujours une violence primitive.

l’histoire de Barlaam et Josapha. La licorne menaçante. Milieu du 13e Ferrare.

C’est seulement au 17ème siècle que la plupart des scientifiques admettent que la licorne n’existe pas, et que sa corne légendaire est la longue dent spiralée du narval, un cétacé des mers froides.

Livre de Valentini avec le rapprochement licorne-narval (18ème siècle)

A mon seul désir.

Le point d’orgue de l’exposition est le chef-d’œuvre du musée de Cluny, la tenture de La Dame à la Licorne, un ensemble de six tapisseries tissées entre la fin du 15ème siècle et le début du 16ème siècle.

Chaque panneau reprend une composition semblable. C’est d’abord un effet de couleurs : on ressent l’impression du rouge profond du fond semé de « mille fleurs », peuplé d’animaux miniatures et d’arbres symboliques – chêne, houx, pin, oranger. Puis surgit le bleu intense qui flotte au milieu de l’espace. Une dame au long corps et à la peau pâle, se tient au milieu.

Voici toujours cette île bleue et ovale, flottant sur le fond discrètement rouge, qui est fleuri et habité par de petites bêtes tout occupées d’elles-mêmes. Là seulement, dans le dernier tapis, l’île monte un peu, comme si elle était devenue plus légère. Elle porte toujours une forme, une femme, en vêtements différents, mais toujours la même. (Rilke,  Les cahiers de Malte Laurids Brigge, 1910)

La dame est entourée d’un lion et d’une licorne tenant entre leurs pattes des armoiries identiques, une lance bleue semée de croissants d’argent qui porte une bannière de gueule à la bande d’azur chargée de trois croissants d’argent.  George Sand qui a redécouvert la tenture dans un château de la Creuse et qui a joué un rôle majeur dans sa conservation, imaginait que les costumes et les croissants renvoyaient au prince turc Zizim (ou Djim ) qui avait séjourné à Bourganeuf et aurait soupiré pour une dame de Blanchefort. L’histoire mélancolique du jeune prince oriental a été abandonnée en 1883, et on sait à présent que les armoiries étaient celles de Jean Le Viste, bourgeois de Lyon, grand administrateur du royaume.

Une énigme matérielle demeure. Lors d’une restauration il y a un siècle, les lisières inférieures furent recréées avec les teintures d’origine. Pourtant, alors que le Moyen Âge conserve son toujours éclatante, la partie moderne s’est fanée. Comme si les maîtres lissiers d’autrefois détenaient un secret désormais perdu.

Les cinq premières compositions célèbrent les sens.
La vue où la licorne vient contempler son reflet dans un miroir tendu par la jeune femme.

La vue

Le goût où une perruche attend une friandise, tandis qu’un singe juché sur un tabouret mange un fruit.

L’odorat où la jeune femme tresse une couronne d’œillets et en contrepoint le petit singe respire une fleur.

(Toulouse) L’Odorat (La Dame à la licorne) – Musée de Cluny Paris

L’ouïe où la dame joue d’un orgue portatif.

Reste le sixième tableau, portant la devise « A mon seul désir ». Ici, le sens vacille et l’interprétation se dérobe. Qui parle à travers ces lettres d’or flottant au-dessus de la tente Est-ce le commanditaire de l’œuvre, Jean de Viste, qui s’engage en offrant des bijoux à l’objet unique de son désir dans un geste d’amour courtois ? Ou bien s’agit-il de la dame, car il n’y a aucune image d’homme dans les scènes représentées et parce qu’ordinairement dans les tableaux médiévaux l’écriture flotte au-dessus des personnages qui parlent (à la manière des BD) ?

Et que signifie ce geste de déposer son collier d’or dans le coffret présenté par sa suivante ? Les joyaux du coffre seront-ils remis à l’homme aimé, seul désir de la dame ? La sentence dit alors qu’elle accepte de se donner, d’assumer la jouissance amoureuse. Ou faut-il y lire, à l’instar de la conservatrice Béatrice de Chancel-Bardelot, une leçon de morale chrétienne ? Déposer ses bijoux serait alors l’allégorie du renoncement aux passions mondaines, le triomphe de la volonté et de l’esprit sur la tyrannie des cinq sens. (voir aussi Jean Marie Borghino )

Il m’est impossible d’arrêter la fuite des interprétations. Le secret de la licorne est d’une certaine façon la difficulté à décider quel code est prévalent. Et vous ? Etes-vous comme moi attirés par l’opacité de la phrase inscrite au-dessus de la tente « A mon seul désir » ?

De la Pop-Culture au Sacrifice Moderne : Les Métamorphoses Contemporaines

Loin de disparaître quand on reconnaît qu’elles ne sont pas « réelles », les licornes restent des symboles puissants. Après une éclipse au 18ème siècle, elles redeviennent à la mode avec les symbolistes et les voilà ressuscitées dans l’exposition. On ne peut citer tout le monde, mais voici la belle photographie de Marie-Cécile Thijs

Marie-Cécile Thijs, inspirée de Maertens deVos

et la réinterprétation des tapisseries de Cluny par Suzanne Husky, La noble pastorale, symbole d’une nature menacée par la surexploitation des ressources naturelles.

Suzanne Husky (née en 1975).La noble pastorale

Ainsi s’achève l’exposition : non sur une certitude, mais sur une nostalgie. La licorne demeure insaisissable. Elle traverse les civilisations, change de visage, échappe aux savants comme aux amoureux. Peut-être parce qu’elle incarne, depuis toujours, ce que les êtres humains cherchent sans jamais pouvoir le retenir tout à fait : le désir, le mystère et la perte.

Pop licornes 

Cluny n’a pas choisi de s’attarder sur la mode commerciale des licornes plébiscitées par les petites filles qui ressemblent à des poneys d’un blanc immaculé à la crinière rose ou arc-en-ciel et bien sûr, flanqués d’une corne. On les retrouve souvent pailletées dans des collections de mode enfantine, cartables, trousses, sacs. Vous ne trouverez pas non plus dans l’exposition les licornes arc-en-ciel devenues les icônes de la communauté LGBT, ni les « licornes-startups », ce terme financier forgé en 2013 par Aileen Lee pour désigner ces entreprises rares et précieuses valorisées à plus d’un milliard de dollars. Ce vocabulaire de la finance, emprunté à la fantasy des geeks, est un autre voyage.

Les licornes mélancoliques de la Fin des temps 

Cluny a négligé aussi la poésie nostalgique de La Fin des Temps d’Haruki Murakami. Dans ce roman, les licornes peuplent une cité close dont les habitants ne souffrent plus, car ils ont été dépouillés de leurs sentiments et de leurs souvenirs. Le pelage coloré des licornes, évoqué dans les anciens textes orientaux, se change à l’automne en « une éclatante teinte dorée » (p. 25) en même temps que les animaux se chargent des émotions, des peines et des souvenirs des hommes. L’hiver venu, les licornes meurent de froid sous le poids de cette humanité volée. Le Gardien de la ville sépare alors leurs têtes de leurs corps pour y emprisonner les « vieux rêves ». Le héros, devenu « liseur de rêves », apprend à décrypter ces mémoires qui s’évaporent sous forme de fumée blanche. Dans la ville de la fin des temps, pour vivre sans douleur, il faut confier ses souvenirs et son âme à ces animaux devenus des figures sacrificielles mortes à la place des gens.

À la fin du récit, le liseur de rêves a l’opportunité de s’échapper. Son Ombre – qui représente sa conscience, sa mémoire et son humanité – a trouvé un moyen de fuir la Ville et de rejoindre la vie réelle. Pourtant, au dernier moment, le héros décide de rester. Il refuse de quitter la bibliothécaire, dont il est tombé amoureux, même si celle-ci n’a plus ni sentiment profond, ni mémoire. Il a surtout compris que la Ville est une projection de son subconscient et il ne veut pas abandonner le monde qu’il a lui-même engendré. En renonçant à la fuite, il choisit son monde intérieur. Ce que l’autre partie du livre consacrée à la violence de la civilisation moderne nomme « mort cérébrale » devient, de l’intérieur de la Cité, l’accès à une mélancolique éternité.

La licorne traverse les civilisations, change de visage, échappe aux savants comme aux artistes. Peut-être parce qu’elle incarne, ce que les êtres humains cherchent sans jamais pouvoir le définir tout à fait : le désir, le mystère et la perte.

Borghino Jean-Marie, 2022, https://jeanmarieborghino.fr/la-tapisserie-de-la-dame-a-la-licorne/

Delahaye Élisabeth, 2007, La dame à la licorne,  édition RMN 2007.

Delahaye Élisabeth, 2010, Les tapisseries de « La Dame à la licorne », Communications, p. 57-64,  https://www.persee.fr/doc/comm_0588-8018_2010_num_86_1_2536

Jourdan Jean-Pierre, 1996, Le sixième sens et la théologie de l’amour [essai sur l’iconographie des tapisseries à sujets amoureux à la fin du Moyen Âge]. In: Journal des savants. 1996, p. 137-159.

Murakami Haruki, [1985] trad. Fçse. Atlan,1992, La Fin des temps, Paris, Seuil.