Figures du fou. Du rire à l’effroi

Elisabeth Antoine-König et Pierre-Yves Le Pogam. Exposition au Louvre

Le feuillage des arbres  n’est presque pas tombé. Il n’y a pas de vent depuis des jours et il pleut rarement. Les feuilles ont une belle couleur dorée, mais c’est la seule lumière sous un ciel obstinément gris, un temps de musée, qui nous pousse à rejoindre le Louvre. Et puis il y a  le thème de l’exposition Figures du fou. C’est l’occasion de voir les images qui ont accompagné le travail du jeune Foucault lorsqu’il écrivait l’Histoire de la folie, livre qui a secoué toute une génération… même si les commissaires soulignent qu’ils montrent les fous, et non comme le faisait Foucault l’effet du regard médical qui délimite et met à l’écart des comportements que nous appelons aujourd’hui maladies psychiatriques, psychose, folie. Michel Foucault s’intéresse à un mouvement d’exclusion ; les commissaires interrogent les modes de présence de ceux que désigne le mot fou dans la société.

Etrange exposition qui englobe sous le même nom fou  des représentations d’incroyants qui se détournent de Dieu, de chrétiens illuminés habités par l’amour du Christ, de fous institutionnels qui travaillent dans les cours royales et de malades mentaux du 19e siècle. Une histoire de la discontinuité des représentations des « autres » dans notre culture (or, justement, dans l’exposition, on s’aperçoit que l’autre, c’est souvent nous !)

La folie du haut Moyen Age est assez sympathique. Le sang ne coule pas et je ne vois guère de férocité dans les petits monstres qui habitent les bords des vitraux ou les marges des manuscrits, qui jouent de la musique, agitent leur sceptre dérisoire, s’occupent à décider dans quelle direction ils doivent diriger leurs têtes opposées, ce qui n’est pas si facile.

Un être mi-homme mi-bête souffle dans un instrument de musique (fragment de vitrail)
Deux têtes tête-bêche en chemin rencontrent un assaillant

La démence, c’est de n’être pas chrétien. Tant pis pour l’insensé, qui ne voit pas que la mort approche et que seul importe l’ordre de Dieu. Il ne fait de mal qu’à lui-même. La plupart des fous n’ont pas l’aspect inquiétant qu’on donnera plus tard aux malades psychiatriques. Rien de pathétique non plus dans ceux qui sont en proie aux tourments de l’amour. Ils déraisonnent gaiement. La matrone qui se laisse séduire par un jeune fou (reconnaissable à son bonnet et à ses oreilles d’âne) n’a pas l’air dévastée.

Fou enlaçant une femme. Vers 1535… Porte-serviettes

La douce folie d’amour mène aussi le fils prodigue ; sans doute, il renouera avec la raison paternelle une fois que les courtisanes l’auront dépouillé, l’exposition cependant ne le montre pas repentant.

Le Fils prodigue. Détail d’une peinture anonyme de la Renaissance (Musée Carnavalet)

Et si Aristote, le vieux roi des philosophes se soumet à la maîtresse d’Alexandre, celle-ci se borne à l’empoigner par les cheveux.

Aristote et Phyllis, la maîtresse d’Alexandre qui avait juré de le séduire

A la fin du 15e siècle et au 16e siècle, la folie se confond avec un inventaire des vices qui touchent la société entière. La Nef des fous de Sébastien Brant (1494), va devenir, au XVIe siècle, le livre le plus lu après la Bible. L’Eloge de la folie d’Erasme 1511 a aussi été un grand succès. L’église elle-même sonne la récréation pour le temps du Carnaval où l’on est autorisé à manger, boire, danser joyeusement et à pratiquer toutes les formes d’échange inventés par l’homme en société. La critique des folies humaines du Carnaval rappelle le tableau des proverbes de Brueghel

Brueghel l’Ancien, Les Proverbes flamands

Voici la clé de quelques-uns :

Lier le diable sur l’oreiller. L’hypocrite mord les piliers. Elle pote du feu dans une main et de l’eau dans l’autre

les femmes sont malignes (qui lient le diable sur l’oreiller). L’hypocrite mord les piliers. Je ne suis pas sûre de comprendre. Le pilier est-il l’image de spiritualité que le mordeur de pilier veut donner, alors qu’à l’intérieur, il est indifférent ? La personne à la langue bien pendue trouve toujours sur quoi parler (Elle porte du feu dans une main et de l’eau dans l’autre).

Les signes distinctifs des fous sont très nombreux, bonnet aux oreilles d’âne ou à crête de coq, parfois ornés de grelots ; marotte ou flute (le fou souffle dans des instruments à vent), habit rayé, manteau à queues de renard tournées vers l’extérieur. Les livres ne préservent pas de la folie. Les intellectuels chaussés de lunettes sont parmi les pires car ils sont prétentieux et on ne sait trop si les peintres dénoncent leur conception erronée de la science, ou si leur folie est de croire que l’homme peut accéder à la raison.

D’autres sont prospères comme ce Coquinet, bouffon du duc de Bourgogne, qui porte un chaud manteau et un bonnet orné de jolis médaillons. Ce fou de cour est exempté de la folie universelle car il dit qu’il n’y a que déraison dans le monde, que la raison humaine est une folie. Finalement il révèle la vérité, même s’il ne sait pas que c’est la vérité.

Coquinet par Jacques le Bourg, 1560

Toutes ces images montrent une société d’avant la frontière d’une prison entre raison et déraison où le fou existait dans la société. C’était avant le phénomène historique que Michel Foucault a décrit sous le nom de « grand renfermement du 17e siècle » quand la folie cessant d’être détentrice d’une vérité, les fous ont été enfermés à l’Hôpital général et autres maisons de force avec les chômeurs  les délinquants et les mendiants.

Il faut les dernières salles pour qu’on nous parle de la tragédie de la folie : la société qui entourait les fous à la Renaissance a disparu des images, cependant la présence de la folie dans la peinture se fait insistante, à travers les figures du rêveur du criminel ou de l’artiste.

Goya fait surgir des chouettes et des chauves-souris inquiétantes derrière son dormeur et montre la déraison qui habite nos songes.

Füssli représente le délire de Lady Macbeth qui doit affronter ses crimes. Charles Marie Bouton, la folie de Charles VI. ce sont à présent les rois que l’on montre délirants.

Maintenant le délire touche le peintre, envahi par son œuvre, étranger au monde social qui l’entoure, effrayé par ce qu’il abrite en lui, et nous, voyeurs, nous nous interrogeons sur l’unité profonde de l’art et de la folie.

Courbet. L’Homme rendu fou par la peur

Quelques repères:
Antoine-König Elisabeth et Le Pogam Pierre-Yves, Figures du fou, Découverte Gallimard-Musée du Louvre
Foucault, Michel, 1961, Folie et déraison. Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Plon.
https://www.artmajeur.com/fr/magazine/5-histoire-de-l-art/les-proverbes-flamands/332902

Les Heures heureuses du Jardin du Luxembourg

Tes histoires sont tristes », m’avaient écrit des lecteurs de ce blog, et j’avais répondu « je n’y peux rien. J’ai l’impression que les lieux qui nous frappent  renferment davantage d’histoires tristes que d’histoires gaies. »

Où se cachent les histoires heureuses ? Je ne sais trop, mais j’ai souvent entendu des gens nés au lendemain de la guerre 39-45 regretter leur enfance parisienne. Une famille vivait fréquemment dans une pièce, devait chercher l’eau au robinet du couloir, allait aux toilettes sur le palier, se lavait aux bains-douches une fois par semaine, et pourtant la vie d’alors est racontée comme joyeuse. Je me souviens d’une dame qui disait que le boulevard Voltaire était sa salle de jeux ; d’une autre qui vivait près d’un atelier de fabrication de gâteaux. A quatre heures un employé distribuait des tartelettes aux écoliers. La courette embaumait. Même si je photographiais les marelles tracées par les petites filles d’aujourd’hui, je ne retrouverai pas l’atmosphère de l’après-guerre populaire. Cette liberté du dehors, surveillée par tout le quartier, était merveilleuse.

Vers les années 1968, venus de province pour étudier à la Sorbonne, nous habitions des mansardes transformées en 2 pièces. Il fallait traverser le jardin du Luxembourg pour aller au quartier latin. L’hiver, c’était un parc blême où on avançait le plus vite possible en serrant bien son manteau contre soi quand le vent soufflait.

Jardin du Luxembourg. L’Hiver

Quand les beaux jours revenaient, on s’attardait sous de grands arbres, on marchait en regardant bouger doucement les taches d’ombres et de lumière que faisait le feuillage.

Jardin du Luxembourg. L’Eté

En été, le lieu heureux, c’était le bassin octogonal et ses chaises disposées tout autour. Le Sénat, propriétaire des lieux, avait décidé de mettre en location 1500 chaises à l’intention des promeneurs. S’il n’y avait qu’une chaise de libre, c’était encore mieux. Je m’asseyais sur tes genoux et te murmurais des phrases passionnées pendant que tu me serrais dans tes bras.

Jardin du Luxembourg. Le grand bassin devant le Sénat

Le loueur de voiliers attend toujours les navigateurs de 6 ans près de sa guérite.

Jardin du Luxembourg. Le loueur de voiliers

L’après-midi s’écoulait. On se dispensait des livres, des cours des professeurs, des discours militants, pour ne plus chercher de chaleur qu’en nous-mêmes. Je ne pensais pas alors à regarder le palais du Sénat.

Aujourd’hui, j’ai davantage de curiosité pour Marie de Médicis (1575-1642) mal mariée à un Henri IV volage, tout occupé d’Henriette d’Entragues, qui avait elle-même rapidement remplacé Gabrielle d’Estrée, morte brutalement à 26 ans. La « grosse banquière », comme le roi appelait Marie de Médicis, avait été épousée pour sa fortune et ses alliances. Henri IV n’avait pas de considération pour sa culture de fille de la Renaissance qui avait grandi dans des palais splendides, joué dans les jardins de Boboli, qui avait appris la gravure et le luth, les sciences… Il n’avait même pas respecté les délais de rigueur pour la tromper ouvertement et faisait élever les enfants de Gabrielle d’Estrée avec les enfants royaux. (Voir le Journal d’Héroard, le médecin attitré du dauphin, pour la description de la vie à Fontainebleau).

Elle se vengeait de ses humiliations en étalant des bijoux somptueux sur ses toilettes d’apparat. Ce n’était que diadèmes, perles irisées, dentelles, petits cristaux qui réfléchissaient la lumière, étoffes de grand prix.

Marie de Médicis (1573-1642), Frans Pourbus le Jeune -1610 Louvre
Rubens saura autrement mieux mettre en valeur ses rondeurs de blonde aux joues un peu bouffies

Une fois devenue régente après l’assassinat du roi, elle chercha des compensations. Elle acheta le château de François de Piney-Luxembourg en 1612, trouva sans doute quelques voluptés à agrandir le bâtiment et le domaine pour en faire un palais somptueux. Occupée à défendre son image, elle commanda 24 tableaux à Rubens, qu’elle installa dans une galerie du Luxembourg. Ils sont aujourd’hui au Louvre où on peut les regarder si on cherche à comprendre ce qu’était une peinture politique.

On n’étudie pas assez le rôle des régentes ; quand j’étais écolière, elles ne faisaient même pas partie de la liste des rois qu’on récitait en cours d’histoire : Henri IV, Louis XIII, Louis XIV. Marie était escamotée comme Catherine avant elle. Si on parlait de Marie, c’était pour condamner son goût de la dépense et l’influence de ses favoris, Concini et sa femme, La Galigaï. (On peut se demander en quoi François Ier ou Louis XIV ont mieux géré les finances du Royaume ?)

Jusqu’à Haussmann, les Parisiens ont profité  de la pépinière qui occupait des hectares au fond du jardin. C’est dans l’allée qui longe le parapet de la Pépinière  du côté de la rue de l’Ouest [actuellement rue d’Assas] que Marius rencontre Cosette. Seule une petite portion de la pépinière a survécu aux terribles travaux haussmanniens. Les arboriculteurs y pratiquent toujours l’art de la taille, tordant les branches des fruitiers pour les obliger à pousser parallèles, dessinant les rameaux pour que les fruits reçoivent la même quantité de lumière. En cet automne 2024, les arbres n’ont pas très belle allure. « Ils sont malades », explique un jardinier…. Est-ce à dire qu’on ne sait pas les soigner sans fongicides ?

Le Palais est le siège du Sénat depuis 1958 et l’avènement de la Ve République. Dans un coin, les sénateurs font élever des abeilles : les entours des ruches sont tout bourdonnants malgré les acariens (le redoutable Varroa) et les frelons asiatiques qui ont remplacé les vipères dans l’imaginaire des Français.

Les ruches du Jardin du Luxembourg (Des cours sont dispensés régulièrement)

Manèges, jeux d’enfants, courts de tennis, marionnettiste, boulodrome permettent aux Parisiens de s’amuser.

Le jardin appartient cependant aux Sénateurs qui décident du règlement intérieur. En 1972, après quelques déprédations des étudiants des Beaux-Arts, ils décidèrent d’interdire l’entrée aux jeunes gens. L’interdiction tombait s’ils accompagnaient des enfants ! La frontière entre un enfant et un jeune homme paraissant un peu incertaine, tout le monde se moquait des sénateurs, même les gardiens ! Aujourd’hui, les gardiens ont renoncé à garder l’herbe et les chaises ne sont plus payantes.

A 20 ans, je faisais au détour pour voir l’eau noire de la fontaine Médicis.

Au fond du bassin obscur, un couple d’amoureux, le berger Acis et la nymphe Galatée

A présent, tout en pestant contre la poussière des allées qui blanchit mes chaussures, je traverse le jardin et remonte jusqu’à l’Observatoire pour saluer la fontaine de Carpeaux. Le long du chemin, les pelouses devenues autorisées ont remplacé les chaises (devenues gratuites) et des jeunes gens s’inventent de fabuleux pique-nique.

Au bout du jardin de l’Observatoire, les chevaux de Carpeaux caracolent en faisant naître des arcs en ciel.

Chartier, Olivier, Le palais et le jardin du Luxembourg. Le Sénat de la République, Paris, Flammarion.
Foisil, Madeleine, ed. 1993, Journal d’Heroard, médecin du roi Louis XIII, Paris, Fayard.
Jardillier, Dominique, 2018, Le Jardin du Luxembourg, promenade historique et littéraire , RMN.
Lacroix, Alexandre, 2013, Voyage au centre de Paris, Paris, Gallimard.

L’Anniversaire

Histoire de la maison sur la lande

Le sentier des douaniers fait un brusque virage à l’aplomb d’une pointe rocheuse. De l’autre côté d’un bosquet de pins émerge une maison de la taille d’un immeuble. Les volets sont fermés. Une grille rouillée enfouie sous les orties et les ronces barre l’entrée. Une haie d’hortensias, laissée à l’abandon a peu à peu envahi la pente. Est-ce que j’aime cette maison ? La question est superflue. Elle est là. Ses trois étages détonnent dans une île où les normes esthétiques voudraient plutôt des longères dans les champs, et où les maisons de villages sont serrées les unes contre les autres pour se protéger du vent. La villa solitaire, elle, est plantée au bord de la falaise, face à la haute mer, avec un balcon en saillie pour la vue. On ne voit pas d’autre habitation à proximité. Elle dégage une étrange impression de vide et d’abandon.

Le soir, j’ai interrogé la vieille dame qui me loue une chambre : « A l’époque où je suis entrée au CP, celui qui a fait bâtir la maison allait à l’école d’ici. J’étais trop jeune pour le connaître vraiment, il préparait le certificat d’études et j’étais petite. Après il a disparu. Je veux dire qu’il est parti en pensionnat sur le continent. Il était le premier de chez nous à aller au lycée. Ses parents étaient très pauvres. Ils sont morts assez vite et on l’a oublié pendant quarante ans. Quand il est revenu avec une femme et un enfant, il nous regardait de haut, comme s’il avait une revanche à prendre. Il ne parlait à personne. On aurait dit qu’il jouissait de revenir sur la terre de ses ancêtres en compagnie d’une créature de rêve comme on en voit sur les couvertures de Paris-Match. Il l’avait rencontrée lors d’un concours de Miss Monde où elle représentait la Suisse. Il l’avait épousée, lui avait fait un enfant et il les avait emmenés au pays de son enfance sur la promesse d’une belle vie. Il avait bâti cette demeure que tous les promeneurs étaient obligés de voir. Au village, les gens le voyaient passer tous les deux mois au volant de son Audi sur la route des Poulains. Il rendait visite à sa femme et à son fils et repartait au bout de deux jours. Quelquefois, c’était un chauffeur qui conduisait. Il ne parlait jamais avec nous.

Le reste est facile à imaginer. En arrivant, sa femme ne s’était pas trop inquiétée de la solitude tant elle était séduite par le romantisme de l’endroit. Tout l’été, elle s’était promenée sur la lande avec son petit garçon. Mère et fils allaient  ensemble, jusqu’à la pointe où Sarah Bernhardt avait acheté un petit fortin désaffecté. On la voyait passer habillée à la dernière mode, chemise à pois, jupe ajustée à la taille, bottines et petit bob. Elle n’était pas assez robuste pour le goût des hommes d’ici, mais il faut avouer qu’elle avait de l’allure quand elle marchait en faisant balancer sa jupe à chaque pas. Elle s’approchait du bord de la falaise sans lâcher la main du petit garçon. Ils s’asseyaient sur l’herbe rase et regardaient les gerbes d’écume s’envoler. En bas, les vagues déferlaient sur les arrêtes des rochers avant de se retirer en laissant derrière elles une chevelure d’eau, puis une nouvelle vague se soulevait et le cycle recommençait sans fin.  Au retour de leur promenade, le vent faisait danser leurs cheveux sur leur tête.. L’enfant courait trop vite et se blessait sur un caillou pointu, elle le relevait : « Faites-voir où vous avez mal, Andrea ! », Elle l’embrassait sur le front. « C’est fini, mon chéri ». C’était fini. L’été les enveloppait et c’était bon de revenir comme ça, décoiffés par le vent.

Il ne restait qu’à apprivoiser les gens du village. Comme elle aurait voulu que la boulangère l’accueille  gentiment : « Bonjour Marie ! Alors vos amis sont venus pour l’été ? »  et qu’une longue conversation s’engage… Mais quand son tour arrivait, la boulangère la servait en se bornant au minimum, un « – Que voulez-vous, madame ? »… qui maintenait la distance. Sur le quai, la vieille épicière vend des carottes, des oignons et des pommes de terre à ceux qui n’ont pas de potager, et complète par des cartes postales et des « produits locaux » l’été quand les estivants sont là. Jamais, elle ne lui avait dit : « Alors, vous allez rester avec nous ? Bienvenue » ou quelque chose comme ça. Parfois, elle faisait bravement une tentative pour l’apprivoiser : « – Quel temps aurons-nous, aujourd’hui ? ». La commerçante montrait qu’elle n’avait pas de temps à perdre : « – Un temps d’ici, ma petite dame. Bon c’est pas tout ça, il faut que je serve mes clients…». On n’est pas aimable dans l’île avec les gens qui n’ont pas besoin de travailler pour vivre et qui veulent faire des phrases sur l’amitié.

Affaire de patience, pensait-elle… Son fils était tellement mignon que ça irait mieux dès que l’école commencerait. Oui, c’est à l’école que tout allait s’arranger.

Ici, l’automne et l’hiver sont interminables. La lande est déserte, passé le 15 août. L’humidité est partout. Les champs sont vite transformés en boue. Les ruisseaux remplacent les chemins. Il n’y a que le bruit de la pluie, tantôt furieux quand elle cingle les carreaux, tantôt murmurant au rythme lent du crachin…. Au bout de 100 mètres, on est perdu dans la brume. Il fait froid et on n’est même pas encore en octobre.

Quelquefois un goéland traversait le ciel en direction de la mer. La lumière était lugubre jusqu’au petit arrêt de la fin d’après-midi où le ciel devenait rose avec un beau soleil orange sur le point de se coucher. Puis c’était la nuit. Elle avait horreur des coups qui se répétaient à intervalles réguliers lorsque les vagues se fracassaient contre la falaise.

A présent, Andrea était à l’école primaire Sainte-Marie. Avec son pantalon de velours et ses bottines en cuir souple, il détonnait parmi les enfants du village qui couraient en galoches et qui lui témoignaient une indifférence absolue. Ce n’est pas facile de se faire des copains quand on est un petit garçon vouvoyé par sa mère qui vous appelle mon chéri. Un jour, une idée lui était venue. Il avait acheté des calots œil de dragon, les plus belles billes, et même un boulard mammouth à l’épicerie et avait fait semblant de jouer seul… Les garçons s’étaient approchés, l’observant en silence. Quand le maître avait sifflé la reprise des cours, ils s’étaient précipités et avaient volé toutes les billes. Andrea n’avait rien dit à personne.

Dans le salon de la grande maison, la pendule battait les secondes. La journée était lente, trop lente, à attendre l’heure de la sortie d’école. Derrière le temps qui battait, il y avait un paysage de pluie et cet exil interminable. L’idée lui était venue de faire arriver quelque chose dans leur vie où il ne se passait rien. A la fin du mois, ce serait l’anniversaire d’Andrea. Elle lui ferait une fête inoubliable. Elle inviterait toute l’école. Elle avait vite rédigé une lettre d’invitation : « je vous invite à mon anniversaire. Il y aura des jeux, une chasse au trésor avec des cadeaux pour tous. Il y aura des beignets, des crêpes et un gros gâteau d’anniversaire ». C’était une très belle idée !

Les parents s’étaient concertés. D’abord, la mère de Pierrot était allée voir la mère de Paul. La mère de Paul qui était en train d’éplucher des pommes de terre s’était essuyée les mains, inquiète (on ne se rendait pas visite à l’improviste comme ça sans une bonne raison). Elle avait demandé : « Il est arrivé quelque chose ? – Non, c’est cet anniversaire. Tu emmènes, ton fils, toi ? – Je ne sais pas ! Après on sera obligés de rendre l’invitation. » Les uns après les autres, les parents trouvaient des raisons de ne pas venir : « Et les tenues de sa mère ? Quand je viens chercher Jeannot à l’école avec mon vieux manteau, j’ai honte si elle me regarde. On a beau dire, ça fait barrière. – Oh ! Tu as bien tort. Elle se prend pour le spectacle du monde avec ses lèvres peintes. Mais nous, on a déjà eu Sarah Bernard, alors celle-là ! – Et puis son garçon, tu l’as vu. Qu’est-ce qu’elle croit qu’il a de spécial, celui-là, à part d’être timide ? – S’il fallait s’occuper de tous les timides ! –  Ça nous regarde pas, les états d’âme de son gamin.

De toute façon, je ne sais jamais quoi lui dire… C’est pas notre monde, c’est tout ! »

Le jour de la fête, le petit garçon avait attendu des heures, sagement assis sur le canapé en cuir. Personne n’était venu. Vers le soir il avait allumé les bougies du gâteau. Il les avait soufflées, puis il avait coupé deux tranches, une pour sa mère, une pour lui. Ils avaient mangé lentement leur part de gâteau sans échanger un mot. « – Merci maman, c’était un très bon choix, avait dit Andrea quand leur assiette fut vide – Il ne faut pas être triste, avait répondu sa mère, on a partagé un gâteau exquis, Tu as huit ans et c’est merveilleux… mais ces gens ont raison. On n’a rien à voir avec eux. On est d’un autre monde »

Le lendemain, une entreprise de déménagement avait été contactée. A la fin de la semaine, il n’y avait plus personne dans la grande maison. Il ne restait aucune trace de leur présence, ni photo, ni cahier d’écolier. Rien.

Les parents d’Andrea ont fini par mourir. Andrea n’est jamais revenu. A-t-il cherché des acheteurs que l’isolement et la rigueur des bourrasques de vent venues de la mer ont découragés ou bien a-t-il laissé trainer les choses par négligence ?

La maison est restée abandonnée. Elle tient encore debout, plantée sur la lande. Peu importe qu’elle soit à sa place ou pas dans le décor de Belle-Ile-en-Mer. Elle aimante mes promenades. Le récit de ma propriétaire a donné une réalité fantomatique à Andrea et à sa mère comme si quelque chose de l’affront qui leur avait été infligé subsistait encore derrière les volets clos.

On n’y pouvait rien. C’étaient des bourgeois et des étrangers en plus. Il n’y avait pas de remède.

Bruno Liljefors (1860-1939)

Un peintre du Nord au Petit Palais

Bruno Liljefors, « La Suède sauvage » du 1er octobre au 16 février 2025 – Petit Palais, avenue Winston Churchill, 75008 Paris – petitpalais.paris.fr(Nouvelle fenêtre) – Du mardi au dimanche de 10h à 18h, nocturnes les vendredis et samedis jusqu’à 20h. – Plein tarif à 12 euros

L’architecture du Petit Palais, construit pour l’exposition universelle de 1900, peut apparaître comme surchargée. Le style Beaux-Arts est l’art d’apparat d’une France au sommet de sa puissance satisfaite, mais le palais a de l’allure avec sa coupole surmontée d’un dôme en forme de couronne, reposant sur des colonnes elles-mêmes ornées de statues. Le regard est attiré par les anges dorés qui se détachent sur le bleu de la coupole.

Coupole du Petit Palais

L’intérieur est étonnamment lumineux, éclairé par de grandes croisées et par le décor de mosaïque du carrelage.

Couloir du Petit Palais

Les escaliers légers sont admirables.

Le petit Palais a un jardin intérieur délicieux, havre de paix à deux pas des Champs Elysées. A force de dire qu’il est secret, tout le monde le connaît, mais une fois qu’on a conquis une place, on peut jouir de son bassin et de ses arbres.

Le petit Palais est plein de trésors ignorés. Je pense à sa collection d’icônes orthodoxes que personne ne va voir.

Saint Georges, le dragon et la princesse

Les conservateurs sont inventifs et pour leurs expositions, ils n’hésitent pas à marier des arts improbables. La collection d’art officiel de la République  et le Street Art où l’on retrouve Bansky, Invader, Obey, Seth, Roa et tant d’autres :

Aujourd’hui, nous sommes venus voir un peintre du Nord, Bruno Liljefors, un peintre suédois. Sur l’affiche, qui représente un lièvre variable, la virtuosité peut décevoir. « Pfff, on dirait une photo »

Mais la douceur de la neige et de la lumière est illusion. La terreur n’est jamais loin. La nature sauvage est à la fois délicatesse et violence. Le Renard déchire la proie qu’il a ramenée pour ses petits. Il écorche. Ils dévorent.

Un petit chat noir et blanc se réjouit du soleil parmi les  fleurs d’or du printemps tout en surveillant des oisillons du coin de l’œil. Bruno Lijsjefors n’oublie jamais que le monde animal est un monde de prédateurs tenaillés par la faim

Liljefors. Le Chaton et les oisillons

Parfois, le peintre travaille le côté décoratif, cadrant l’avant d’une barque et la rive d’en face  à la façon des photographes (il l’était).

Parfois, il fait penser aux abstraits en plaçant le spectateur au cœur des roselières, effaçant la ligne d’horizon pour l’immerger dans la matière.

Parfois, il évoque la stylisation japonaise, que ce soit au niveau des formes avec le vol lourd des oies sauvages.

Japonaise aussi la toile calligraphique des passereaux interprétée en rouge, blanc et noir.

Mais Bruno Liljefors vaut mieux que son éclectisme. Il sait faire ressentir la claire lumière qui semble émaner de la neige quand tout s’immobilise dans le silence de l’hiver.

Visite au musée de Cluny

Moi qui adore traîner dans les musées, je néglige Cluny à tel point que je n’y étais pas retournée depuis sa restauration.

Le bâtiment est étonnant, réunissant les murs des thermes romains du 1er et 3ème siècles et la demeure luxueuse des abbés de Cluny, édifiée au 15e siècle et sa belle chapelle flamboyante. 

Chapelle gothique des abbés de Cluny

On pourra peut-être regretter que le musée ait du mal à à évoquer le lien de certaines œuvres à leur contexte, en particulier leur rapport aux églises, ce qui est dommage surtout pour l’art du Moyen Age. Ainsi, les chapiteaux isolés de leurs hautes colonnes sont devenus des statues-ornements, qui sacrifient la représentation au plaisir de l’arabesque décorative ; les spectateurs ont perdu le rapport que les sculpteurs établissaient entre ces figures fantaisistes et la maison de Dieu.

Musée de Cluny. Chapiteau au lion
Deux lions

Maintenant, les objets sont isolés les uns des autres dans un éclairage qui les métamorphose et les vitrines sont placées à une hauteur commode pour les gens qui ne sont pas très grands (la nouvelle génération trouvera peut-être que certaines sont un peu basses). Ce dispositif permet aux vitraux de devenir des tableaux. Alors que dans les églises je me contente souvent de percevoir les vitraux comme des ensembles lumineux rouge et bleu, à Cluny, je vois soudain un fragment où une calligraphie rapide compose un paysage moderne.

Détail d’un vitrail. Photo Martine Halimi

Ailleurs, le verrier a peint pour son plaisir quatre perdrix aux pattes rouges.

Les conservateurs ont laissé une place importante à d’autres couleurs que le rouge et le bleu, le jaune, par exemple

Fragment d’un vitrail jaune. PHoto Martine Halimi

Je confesse que c’est souvent l’anecdote qui m’a séduite, ainsi ce soldat concentré sur sa tâche de flagellant dont le visage est dessiné comme dans une BD :

Je retrouve dans les tableaux et les tapisseries le plaisir du détail. L’enfant à la robe rouge qui joue au cheval au bord du tableau de la Présentation de Jésus au temple.

Présentation de Jésus au temple

… La célébrité de La Dame à la licorne tient évidemment au rapport entre la dame et cette licorne fabuleuse et à l’inscription énigmatique « Mon seul Désir » de la dernière tapisserie d’une série consacrée aux 5 sens. Laissant de côté la  devise qui résiste, je regarde le fond qui ajoute au caractère paisible des scènes, avec ses fleurs et ses petits animaux :

Le mille fleurs

Je continue à trouver fatigant l’art des ivoires et des émaux. Bien sûr, la virtuosité des artistes est admirable, mais les miniatures sont petites et la profusion des détails m’empêche de trouver des lignes de force.

Scènes de la vie du Christ. Photo d’un dyptique de la vie du Christ. Martine Halimi

A Cluny, j’ai aimé immédiatement les statues de bois que leur tendresse souriante rapproche du visiteur du 21e siècle.

L’Ange de l’Annonciation. Pisano. 14e siècle

Mais en y repensant, j’ai eu l’impression que les visages ravagés de statues qui ont survécu au temps avaient quelque chose de plus frappant. Les vingt-huit statues monumentales des rois de Juda qui surplombaient la façade occidentale de la cathédrale Notre-Dame de Paris avaient été décapitées à la Révolution comme symboles de l’Ancien Régime ; les têtes ont été retrouvées deux siècles plus tard en 1977, enterrées dans le jardin d’une banque du 9e arrondissement Elles sont exposées dans la salle gigantesque du frigidarium, alignées sur le fond d’un mur austère. Leurs faces tragiques décomposées à présent ne transmettent pas la sérénité ni la puissance, mais la souffrance et la mélancolie.

Musée de Cluny – musée national du Moyen-Âge) Gérard Blot

Rongées par le temps, elles sont inoubliables.

Vers la sortie, le café des Amis du Musée Cluny permet de s’asseoir dans la cour des princes abbés

Cour de l’hôtel de Cluny

Bon ! Ce n’est pas le luxueux café Marly sous les arcades du Louvre. On se contente de chaises de fer sous des parasols et la carte est restreinte, mais les prix ne sont pas exorbitants pour des tartes de massepain (Moyen Age oblige !) capables de rassasier les visiteurs les plus affamés et le décor est superbe.

L’un de nous  a remarqué la formule du cadran solaire : nil sine nobis

 « Rien sans nous » Quelle outrecuidance ces abbés !

– Quelle humilité, tu veux dire ! Rien sans nous, les heures ! Nous ne sommes rien sans les heures qui créent tout. C’est de leur régularité que naît la vie des puissants comme elle enveloppe celle des pauvres. »

Nil sine nobis

Il est presque 14 heures au cadran de Cluny. L’heure tourne doucement. (Tant qu’il y a eu des cadrans à nos montres, on comprenait ce que voulait dire « l’heure tourne ». Aujourd’hui pour ceux qui n’ont plus que des téléphones portables, le temps a cessé d’être circulaire, il ne fait plus que passer.)

Côte Ouest : Belle-Île, Avranches, Chausey

Belle-Ile

Belle-Ile, qui vit largement du tourisme, est protégée de la laideur par son insularité et par le coût prohibitif des traversées en voiture.

Concession aux visiteurs, les beaux feux d’artifice, tirés près des ports, les petits orchestres de musique bretonne (l’île a toujours parlé gallo, mais s’invente un passé celtique), les fêtes à la sardine et, pour notre bonheur, le festival Belle-Île en mer, où se mêlent insulaires et visiteurs.

D’un côté la terre se heurte à la haute mer, d’où les à pics, les rochers déchiquetés. De l’autre, les ruisseaux ont creusé des criques, des baies. Des canards vivent dans les roselières.

On se baigne dans une eau à 15 degrés qui saisit le corps quand on y entre et puis on s’aide d’un peu d’Eluard « un peu de soleil dans l’eau froide » et on s’étonne de se sentir euphorique à la sortie.

L’intérieur de l’île existe vraiment. Il y a encore des paysans pour cultiver des champs de blés, des carrés de choux, du maïs et le soir, on rencontre des faisans qui viennent glaner. Mais parfois le long des sentiers douaniers, on se retrouve au milieu de grands bosquets d’hortensias et on s’aperçoit que les cultures ont reculé.

Sur la lande, la promeneuse est habillée en rouge. « Il n’y a que l’été, n’est-ce pas, où on peut s’habiller entièrement en rouge ! » dit une Parisienne.

Autour c’est une harmonie de fleurs roses, mauves, violettes et l’incendie du jaune des ajoncs.

Avranches

La ville se dispense d’inventer des plaisirs pour les touristes captés par le Mont Saint-Michel. (passagedutemps.com/2020/07/12/mont-saint-michel-quelques-images/). Ceux qui sont en vacances viennent souvent de Rennes. Ils fêtent un anniversaire, entretiennent la maison de leur mère vieillissante et n’ont pas besoin qu’on les occupe. Cela ne les empêche pas d’admirer leur mont et de se retrouver parfois sur les rochers de la pointe du Groin ou sur la plage du Bec d’Andaine pour admirer le coucher du soleil sur la baie.

Peut-être est-ce parce que les habitants ne se sentent pas submergés que les rapports sont moins rugueux qu’ailleurs. A Avranches, on s’arrête dès qu’un piéton fait mine de traverser ; on se dit « bonjour » quand on se promène ; on se pousse gentiment quand quelqu’un veut prendre une photo dans un « spot » signalé dans les guides.

L’archipel des îles Chausey

Aux îles Chausey, dans la Manche, le tourisme est-il encore « gérable » ? Au mois d’août, Grande-Ile (12 km de longueur ; 5 de largeur)  absorbe chaque jour jusqu’à deux mille personnes, attirées par les plus grandes marées d’Europe (14 mètres d’amplitude). La mer découvre 365 îlots à marée basse, puis les recouvre et il n’en reste 52. Les prospectus promettent une nature « sauvage », un petit royaume de pierre et de mer accessible à I5 kilomètres au large de Grandville.

L’intérieur qui appartient à trois familles est privatisé. Où mettre les visiteurs ? Les propriétaires leur laissent le bord de l’eau, les plages de Port-Marie, du Homard, et de la Grande-Grève. « Tout ce qu’on voudrait, c’est conserver un peu de tranquillité, pleurent ceux qui demandent des quotas. – ça dure peu, répondent les autres. Le 20 août, la déferlante est finie. Et il y a 200 emplois à la clé. »

De fait, ce 19 août, les plages ne sont pas envahies et les gens cheminent à la queue-leu-leu seulement vers l’embarcadère.

De quoi vivait-on avant le tourisme ? Au 18e siècle, l’abbé Nolin avait mis l’archipel en culture et en échange de ses efforts en avait obtenu la concession. De cette activité, il ne reste que des friches, du moins dans la partie accessible.

Lorsque l’abbé mourut, ses héritiers vendirent Chausey au fils de l’aubergiste. Régnier a son tour fit construire une ferme, une étable, une boulangerie et une chapelle. L’amplitude des marées lui permit d’exploiter le varech d’où l’on extrait de la soude utilisée par les artisans verriers normands jusqu’à ce que les chimistes inventent de quoi remplacer le travail des moissonneuses de varech), (https://ileschausey.com/sci-des-iles-chausey/origine/).

Schuffenecker_Les_Ramasseuses_de_varech.jpg ‎( MIME type: image/jpeg) 1889, Wikimedia

Louis-Jean-Christophe Régnier relança aussi l’exploitation des pierres de granit bleu-gris, si belles, et qui coûtaient moins à faire venir par bateau à Saint-Malo puis à Paris qu’à transporter par route depuis la Bretagne continentale. (On a oublié l’état déplorable de la voirie, jusqu’à récemment). Il y a eu jusqu’à 500 carriers dans Grande-Ile.

Des difficultés financières amenèrent un changement de propriétaire. Ce dernier, un des principaux négociants de Granville fit ériger de gros bâtiments : phare, fort, presbytère, grande cale. En 1860, l’Etat souhaitant construire un nouveau fort expropria une parcelle faute d’accord financier.

Au début du 20e siècle, Chausey était aux mains d’une Société Civile Immobilière composée de trois familles. En 1921,  Louis Renault acquit des parts que ses héritiers revendirent dans les années 70. Quatre générations plus tard, trois familles se répartissent le capital de la société et possèdent aussi une vingtaine de maisons louées à des résidents secondaires ou à des pêcheurs. Aujourd’hui, l’archipel vit de la pêche, notamment de la vente des homards, mais surtout du tourisme. Même si les résidents déplorent les nuisances du sur-tourisme, ils s’en accommodent comme ailleurs. Ils en dépendent et ils se contentent d’un peu de morale lors de la traversée sur les vedettes Jolie France : « Ramassez vos déchets, restez sur les sentiers… ». Les plus agacés sont sans doute les locataires en villégiature qui croyaient avoir payé au prix fort le droit à la solitude.

La pêche à pied

Les familles avancent lentement, chargées d’énormes poucettes et de glacières. Elles s’installent sur le sable doux. C’est marée basse. Où donc est partie la mer ? Tout autour de nous les champs d’algues qui vont du jaune doré au brun noir. « Mon père faisait de la pêche à pied. Je crois surtout qu’il échappait ainsi à nos cris d’enfants ».

Les enfants partent explorer les fentes des rochers à découvert pour y chercher des crustacés, ramassent des bigorneaux, bâtissent un palais humide aux crabes, le décorent de varechs.

Moi qui ai passé mes étés dans le golfe de Porto Vecchio où rien ne change pendant l’été, ni la mer, ni le ciel, me voici fascinée par la marée. Je contemple les rochers et les algues laissés sur la grève qui seront cachés dans quelques heures. Des ruisselets s’écoulent vers le large où la mer s’est retirée ; des crevettes s’agitent dans les flaques ; des yeux observent dans les fentes des rochers ; des vies minuscules qui n’ont pas été aspirées par les vagues attendent la remontée des eaux.

Bientôt la vague du fond de la baie reviendra frangée d’écume, puis une nouvelle vague la recouvrira qui s’approchera un peu, puis la suivante. Le grand champ d’algues sera englouti, puis le cycle recommencera.

https://www.ouest-france.fr/tourisme/sur-les-iles-chausey-faut-il-reguler-le-flux-de-passagers-lete-8aa3741c-378d-11ee-a9e9-8ba2277a57c4

https://ileschausey.com/sci-des-iles-chausey/origine/

Wikimedia, Schuffenecker_Les_Ramasseuses_de_varech.jpg ‎( MIME type: image/jpeg) 1889,

Les hommes qui tirent la langue. Cinq mascarons parisiens

Peu à peu les Parisiens partent, soulagés pour un moment que le Front national ne soit pas (encore ?) aux affaires. Les jeunes gens qui rêvaient de ressusciter 1936 ont disparu (A chaque époque les Français vont chercher une référence ancienne à leur envie de changement. En 1789, les discours des Romains ont fourni le modèle historique… La Commune en appelait à 1789,  les années 2000 ont essayé de ressusciter le programme de la Résistance, Mélenchon a fait une belle OPA sur 1936 avec ce nom de Nouveau Front populaire, mais le goût de la commémoration résiste mal aux vacances. Les étudiants se sont dispersés en attendant la rentrée).

Il n’y a que les monuments qui subsistent au centre de la ville de pierre voulue par Haussmann.

Quand j’ai commencé ce blog il y a bientôt dix ans, j’ai bien aimé flâner le long des rues en levant les yeux et découvrir les mascarons, étonnée par l’engouement des architectes pour ces têtes sans corps(https://passagedutemps.com/2016/02/28/les-immeubles-de-la-fin-du-19eme-siecle-atlantes-mascarons-et-fleurs-des-champs/). En ce moment je collectionne ceux qui tirent la langue.



En architecture, un mascaron ou masque (de l’italien mascherone dérivé augmentatif de maschera, masque), est un ornement que l’on trouve souvent apposé sur la clé de voûte (ou le linteau) d’une fenêtre ou d’une porte. On les trouve aussi sur des piliers, comme les mascarons du Pont-Neuf  et sur les fontaines: comme ceux que Rodin a sculptés pour le parc de Sceaux.

Parc de Sceaux : deux mascarons d’Auguste Rodin

Pendant l’Antiquité, la fonction du mascaron était d’empêcher les mauvais esprits de pénétrer dans la demeure grâce à des figures grimaçantes. Quand les Français empruntent la chose et le terme à l’italien, le mascaron n’a plus qu’une fonction ornementale, même si la tradition du grotesque perdure.

 Certains propriétaires se sont cependant commandé un visage orné de lauriers à la hauteur de leur importance.

Une tête noble. Boulevard Raspail

D’autres ont voulu un portrait idéalisé de la personne qu’ils voulaient honorer :

Hôtel de Beauvais. Un mascaron représentant la reine Anne d’Autriche

Cependant le mascaron, conformément à son origine est souvent difforme, grimaçant. Victor Hugo décrivait ceux du pont-Neuf comme des : « cauchemars pétrifiés sous la main de Germain Pilon » (Hugo, Notre-Dame de Paris,1832).

Rien d’étonnant donc à voir des mascarons tirer la langue. J’en ai photographié quatre. Il y en a sûrement d’autres.

Ceux de la rue de Madrid et de la rue Joseph Bara ont de petites oreilles de satyre : tirer la langue est sans doute pour eux une invite sexuelle.

Mascaron du 5 rue Joseph Bara

Mascaron du 27 rue de Madrid

Le sculpteur de la rue du Rendez-vous est moins habile peut-être, mais cela rend le personnage encore plus frappant : sa bouche grande ouverte laisse sortir une grosse langue qui descend jusqu’à son cou au risque de le faire vomir. L’effort lui donne un air anxieux qui rend bien énigmatique le sens de la scène.

Au fait, je n’ai pas rencontré de femme qui tirait la langue !

L’image de celui qui tire la langue n’est pas figée. Rue des Jeûneurs, c’est un petit jeune homme joufflu au visage encadré de jolies boucles. A quoi, à qui peut-il donc tirer la langue ? Peut-être à une sorte de Célimène qui ne voulait pas de lui ? Le geste de séduction s’est transformé en mépris.

11 rue des Jeûneurs

Et j’oubliais le satyre du Pont Neuf qui invite les passantes à jouer avec lui.

En voici cinq pour le moment et je vais quitter Paris pour un moment. Merci à ceux qui en trouveront d’autres !

Deux références :

https://lindependantducoeurdeparis.blogspot.com/2020/07/mmclvii-un-mascaron-assez-facetieux-au.html

https://passagedutemps.com/2016/02/28/les-immeubles-de-la-fin-du-19eme-siecle-atlantes-mascarons-et-fleurs-des-champs/).

La fontaine des Innocents. Exposition au musée Carnavalet

Dernière semaine de juin.

En juin, nous avions l’habitude de déambuler dans Paris, mais cette année une sorte de brume jaune stagne sur la ville jusqu’à l’arrivée de nuages venus de l’Ouest qui se déversent en brusques ondées.

Il fait frais. Les fleurs des parcs sont abimées et même le parfum des seringuas est détrempé. Et puis, les touristes commencent à arriver et leur affluence rend certaines rues presque impraticables. L’autre jour, en sortant du musée Carnavalet avec des amis, nous sommes allés rue des Rosiers pour boire un thé au célèbre Loir dans la théière. C’est un salon de thé délicieux qui fait qu’on s’accommode de la rue surencombrée où la foule piétine d’une boutique de vêtements à un restaurant. (Je me demande vraiment ce qui pousse tant de touristes à arpenter la rue des Rosiers : sûrement pas la nostalgie, car depuis longtemps, les vieux ashkénazes en sont partis et ont laissé la place aux séfarades plus démonstratifs qui se livrent à une concurrence effrénée pour vendre leurs falafels. Le Loir dans la Théière n’en est pas moins un endroit charmant meublé de sièges qui viennent des puces, décoré de vieilles affiches et qui sert d’énormes tartes au citron meringuées (plus copieuses que raffinées). Seulement, pauvres naïfs que nous étions ! Une longue file d’attente s’était formée sur le trottoir. Les gens patientaient car c’est devenu très chic de faire la queue. cela montre que l’endroit où vous allez est à la mode.

Plus que 8 jours avant les élections. Tout le monde attend. Les Français attendent. On a beau leur parler des sondages qui placent tous le RN en tête, ils attendent pour se réjouir ou pour s’effrayer, à moitié incrédules, à moitié consternés. Quelques jeunes gens défilent contre le fascisme, pour la défense des droits des minorités, mais souvent leurs objectifs paraissent flous (il y avait plus de drapeaux palestiniens que de drapeaux français dans la manifestation « contre le RN » du samedi 15 juin). Les cortèges sont réduits… A qui s’adressent les états-majors des partis qui mettent en garde contre le risque d’une conflictualisation permanente, soit pour menacer l’adversaire, soit pour accuser Macron d’avoir contribué à fracturer la société ? La plupart des Parisiens sont ailleurs.

La fête de la musique m’a parue morose. De rares cafés avaient invité des musiciens de pop… En face de l’hôpital Saint-Antoine un groupe de gospel chantait « Hallelujah » sans attirer grand monde. Quant à la musique que j’écoute d’habitude, il y a longtemps qu’elle a disparu des rues. Désuète même à Paris qui s’est débarrassé de ses couches populaires à coup d’avenues haussmanniennes et de rénovations pittoresques. A l’angle de notre rue, le café rassemblait des gens heureux que la pluie ait cessé (« Vive l’éclaircie et on ne parle pas politique » a crié un jeune homme au moment où je suis passée).

Une nymphe de Goujon, icone de mode

Le musée Carnavalet a organisé une exposition très complète sur la fontaine des Innocents et l’œuvre de Jean Goujon (1510–1567). Elle donne à voir l’histoire tourmentée du monument, elle célèbre plus largement l’œuvre de Jean Goujon, sculpteur majeur de la Renaissance, et raconte la longue histoire de l’invention d’une icône, une nymphe joliment déhanchée devenue un thème que chaque époque reprend jusqu’à la publicité.

Au 13e siècle à l’angle des rues Saint-Denis et aux Fers, non loin du marché principal de la ville, il y avait une fontaine.

En 1549, on demanda au sculpteur Jean Goujon de reprendre la vieille fontaine afin d’embellir le chemin que le roi Henri II devait suivre pour « entrer » à Paris. Ces entrées royales étaient un grand moment d’affirmation du pouvoir. Les autorités de la ville organisaient des parades inconcevables aujourd’hui : elles faisaient dresser des arcs de triomphe, défiler des chars tirés par des éléphants. Des chevaux déguisés en licornes paradaient et les plus beaux jeunes gens de la ville faisaient de la figuration. Un ouvrage orné de grandes planches a conservé le souvenir de l’évènement de 1549.

On dressait des arcs de triomphe…

Il évoque  la fontaine :

La nouvelle fontaine étant adossée au cimetière des saints Innocents et à une habitation n’avait que deux côtés ; une loggia permettait au public de dominer la rue et d’observer Henri II faisant sa première entrée.

Henri II lors de sa première entrée comme roi à Paris

Chaque arcade était entourée de nymphes sculptées par Jean Goujon.

Au XVIIIe siècle, les morts entassés dans le cimetière des Innocents posaient des problèmes d’hygiène tels que  les urbanistes décidèrent de fermer le cimetière et de transférer les ossements dans les grandes fosses des Catacombes. La fontaine risquait de disparaître avec les morts, mais finalement dans l’espace ainsi dégagé, on installa un marché au centre duquel on déplaça la fontaine remaniée : disposée au milieu de la place, elle devait avoir quatre face et trois nymphes supplémentaires, ce dont se chargea le sculpteur Pajou (1730–1809).

On peut préférer regarder l’œuvre de Jean Goujon dans son lieu. La fontaine est devenue inséparable de la place, des jeunes gens qui se reposent sur les marches avec ou sans guitare, planche de skate, cannettes de bière. Les ombres des arbres font des taches mouvantes sur le sol. On est bien Cependant grâce à l’exposition on voit les nymphes de près et à hauteur de regard.   Isolées du bâtiment, elles ont perdu leur aspect ornemental de bas-reliefs pris dans une colonne dont elles font partie pour devenir des chefs d’œuvres du musée.

Jean Goujon. Nymphe à l’urne

Goujon a inventé le déhanché gracieux des cinq nymphes verticales, la fluidité des plis des tuniques qui symbolise l’écoulement de l’eau. Le ciseau de Pajou creuse les plis, alourdit les dimensions du corps qui ne s’étire plus en longueur.

La nymphe est réinterprétée dans d’autres matériaux. La voici en céramique émaillée,

Plus tard, Ingres estompe les contours, inverse la pose… puis la photo de mode s’empare du motif.

Ingres, La Source
Vanessa Paradis. Publicité de Goude pour Chanel

Les bas-reliefs horizontaux

Trois bas-reliefs de Goujon situés dans la partie basse de la fontaine ont été envoyés au Louvre vers 1810. L’écoulement des eaux les endommageait. Ils sont prêtés au musée Carnavalet pour l’exposition.

Jean Goujon y célébrait une nouvelle forme de beauté féminine avec l’arabesque du corps orientée vers la pointe des pieds et de la main cambrée, qu’entourent les lignes serpentines de la chevelure, et les plis des habits.

Jean Goujon. Bas-relief de la fontaine des Innocents

Ces nymphes ressemblent au bas-relief sacré de l’ensevelissement du Christ. Les femmes sont charmantes même dans la douleur, les coiffures forment des entrelacs compliqués (la Madeleine)

 

Jean Goujon, un huguenot qui a peut-être été massacré lors de la Saint Barthelemy convient bien à notre temps inquiet, lui qui poursuivait l’image d’une beauté sensible, « renaissante » dans un siècle de violences religieuses.

Bibliographie

C’est l’ordre qui a este tenu a la nouvelle et joyeuse entrée, que treshault, tresexcellent, & trespuissant Prince, le Roy treschrestien Henry deuzieme de ce nom à faicte en sa bonne ville & cite de Paris, capitale de son royaume, le sezieme jour de juin M. D. XLIX. 1549

Exposition du 24.04.2024 au 25.08.2024, Ouverture du mardi au dimanche de 10h à 18h. Juliette Tanré-Szewczyk,  Sophie Picot-Bocquillon.

Pereire – Wagram. Derrière les façades

Longtemps, j’ai traversé le quartier Pereire Wagram sans le voir. Le quartier était bien trop solennel à mon goût, trop éloigné des commerces, des cinémas, des petits restos de la rive gauche. Les rues n’avaient qu’une fonction pratique : me conduire chez nos amis. J’ai changé. J’admire les formes biscornues des angles des immeubles sur les grands axes…

Angle du 134 rue de Courcelles et de Wagram

Je m’attarde devant les décors végétaux ou devant les allégories des sculpteurs soucieux de célébrer la morale familiale, ou la beauté des femmes.

Fronton aux branches de marronniers. Rue Théodore de Banville
Rue des Renaudes

J’ai aussi la nostalgie des vies qui s’y sont déroulées et que mes amis me racontaient quand j’avais vingt ans. Je respire dans les rues les récits d’un passé qui chaque jour s’oublie davantage.  Je pense « Voilà ce qui s’est passé  derrière cette façade en pierres de taille si  sérieuse ».

Il était arrivé du Mexique sous le Second Empire quand les richissimes sud-américains étaient fous de Paris. Et bien sûr il avait de l’argent à investir ! La gare de Pereire-Levallois (anciennement Courcelles-Levallois) créée par les frères Pereire avait donné un élan à tous les alentours en permettant de faire circuler des hommes et des marchandises.

Gare Pereire Levallois

Il avait acheté sur plan un bout de rue et fait bâtir de grands immeubles bourgeois qu’il louait.

Son fils s’était définitivement installé après un détour par l’Espagne où il avait trouvé une digne épouse. Dans ce quartier aristocratique, les familles les plus traditionnelles, réfractaire à tous ces étrangers douteux, hésitaient encore à frayer avec lui. Les oreilles lui tintaient quand on contrefaisait son accent ou qu’on fredonnait devant lui l’air du Brésilien:

Je suis Brésilien, j’ai de l’or,
Et j’arrive de Rio-Janeire ;
Plus riche aujourd’hui que naguère,
Paris, je te reviens encor !
Deux fois je suis venu déjà ;
J’avais de l’or dans ma valise,
Des diamants à ma chemise :
Combien a duré tout cela ?
Le temps d’avoir deux cents amis
Et d’aimer quatre ou cinq maîtresses,
Six mois de galantes ivresses,
Et plus rien ! ô Paris ! Paris !
En six mois tu m’as tout raflé,
Et puis, vers ma jeune Amérique,
Tu m’as, pauvre et mélancolique,
Délicatement remballé !
Mais je brûlais de revenir,
Et là-bas, sous mon ciel sauvage,
Je me répétais avec rage :
« Une autre fortune ou mourir ! »
Je ne suis pas mort, j’ai gagné
Tant bien que mal, des sommes folles,
Et je viens pour que tu me voles
Tout ce que là-bas j’ai volé !
Ce que je veux de toi, Paris,
Ce que je veux, ce sont tes femmes,
Ni bourgeoises, ni grandes dames,
Mais les autres… l’on m’a compris !
Celles que l’on voit étalant,
Sur le velours de l’avant-scène,
Avec des allures de reine.
Un gros bouquet de lilas blanc ;
Celles dont l’œil froid et câlin
En un instant jauge une salle,
Et va cherchant de stalle en stalle
Un successeur à ce gandin
Qui, plein de chic, mais indigent,
Au fond de la loge se cache,
Et dit, en mordant sa moustache :
« Où diable trouver de l’argent ?… »
De l’argent ! Moi j’en ai ! Venez !
Nous le mangerons, mes poulettes,
Puis après, je ferai des dettes :
Tendez vos deux mains et prenez !
Hurrah ! je viens de débarquer,
Mettez vos faux cheveux, cocottes !
J’apporte à vos blanches quenottes
Toute une fortune à croquer !
Le pigeon vient ! plumez, plumez…
Prenez mes dollars, mes bank-notes,
Ma montre, mon chapeau, mes bottes,
Mais dites-moi que vous m’aimez !
J’agirai magnifiquement,
Mais vous connaissez ma nature,
Et j’en prendrai, je vous le jure,
Oui, j’en prendrai pour mon argent.
Je suis Brésilien, j’ai de l’or,
Et j’arrive de Rio-Janeire ;
Vingt fois plus riche que naguère,
Paris, je te reviens encor !
(La Vie parisienne d’Offenbach, 1866)

Il haussait les épaules et laissait dire sans se fâcher.

Ayant accompli ses devoirs conjugaux et fait deux enfants à sa femme, il s’occupa de danseuses de cancan à culottes fendues et d’engins volants car il nourrissait depuis son enfance le rêve de voler comme les oiseaux. Sa vitalité était légendaire. Il aimait jeter de l’argent par les fenêtres lors de fêtes mémorables. Quand l’argent qu’il déversait sur les ballerines venait à manquer, il vendait un des immeubles de rapport qu’avait fait construire son père.

Son épouse espagnole, qui mettait encore une mantille pour se rendre à la messe, qui participait aux kermesses de charité pour se consoler de sa solitude et réservait toute sa rigueur à l’éducation de ses filles commençait à s’inquiéter sérieusement. Il restait seulement deux immeubles !

Un jour, il était rentré après avoir fait la noce toute la nuit. Il avait trop bu. Il était allé dans la salle de bains pour chercher un cachet d’aspirine dans l’armoire à pharmacie quand sa femme avait fait irruption en brandissant le pistolet du tiroir de la table de nuit, prête à faire feu. Il était tellement stupéfait qu’il n’avait rien trouvé à dire. D’abord en Amérique ce sont les hommes qui tirent et puis, elle ne l’avait pas habitué à de semblables démonstrations.

– Je suis sûre que tu n’as pas envie de mourir, lui dit-elle de sa voix bien élevée. Tu vas signer un acte de donation en faveur de tes filles. Un immeuble pour chacune. Tu ne voudrais pas  abréger ton existence. Tu ne voudrais pas qu’un crime m’envoie en prison et laisse deux orphelines ruinées à Paris.

– Il Il avait répondu : « Ne tire pas, je signe ».

Il avait ensuite eu le bon goût de mourir rapidement d’ennui et d’apoplexie. Il n’y a aujourd’hui pas plus parisiens que leurs descendants. Pour moi cependant, la façade grise de leur immeuble a le romanesque du temps des opérettes. Je rêve à la grand-mère qui emportait toute sa literie avec elle quand elle allait rendre visite à sa mère en Espagne, par peur des punaises et de l’inconfort des hôtels ; je rêve à leurs filles à la peau sombre et aux grands yeux noirs qui écoutaient leurs père parler en mexicain mais lui répondaient en français. Comme ils doivent vendre les derniers appartements, les membres de la nouvelle génération n’attacheront bientôt plus le nom de la rue aux bribes de leur lointaine histoire qui montre pourtant joliment avec quelle rapidité des arrivants qu’on appelait des rastaquouères pour bien s’en démarquer se sont mélangés, fondus dans une société qui paraissait pourtant soucieuse de les tenir impitoyablement à distance

Van Eyck. La clarté du monde

Je connaissais depuis mon enfance la Vierge du chancelier Rolin avec son paysage immense qui s’étend des montagnes enneigées jusqu’au parapet qui surplombe la vallée. Mais le tableau vient d’être débarrassé des vernis jaunes qui l’encrassaient et tout le monde court voir l’exposition qui célèbre son retour au Louvre. J’y suis allée aussi peut-être par effet de mimétisme puisqu’il sera possible de le voir tranquillement plus tard ; aussi parce que la commissaire a fait venir d’autres œuvres de Van Eyck, Annonciation, Vierge de Lucques qui vient de Francfort, beau portrait de Baudoin de Lannoy, qu’on peut voir d’autres portraits « réalistes » de Rolin, des miniatures ainsi que des œuvres de Rogier van der Weiden, de Robert Campin, le Maître de Flémalle, de Bosch, de Bellini, des enluminures, des objets sculptés…

Van Eyck. La Vierge au chancelier Rolin

Le revers de la Vierge au chancelier Rolin a lui aussi été restauré. On a mis à jour un faux marbre vert et jaune qui montre que l’œuvre n’est pas un simple tableau, plutôt un objet de dévotion portatif que le chancelier emmenait avec lui dans ses déplacements. 

Cohue

Résultat : j’ai piétiné dans le couloir entourée d’une foule déterminée avant de pouvoir pénétrer dans la chapelle. Une fois à l’intérieur, une autre bataille a commencé. La cohue m’a rappelé l’exposition Léonard de Vinci ou bien les bousculades d’Orsay devant les derniers Van Gogh. Chacun dégainait son téléphone portable et jouait des coudes pour photographier les détails… Le problème, c’est qu’il faut du temps pour repérer des détails, les plus recherchés étant les deux lapins qu’on a redécouverts en nettoyant la toile (animaux prolifiques symboles de luxure, écrasés sous la colonne de gauche). Ces recherches augmentent le temps de stationnement devant la toile, et donc l’exaspération des suivants.

J’ai tort de me plaindre car j’ai eu ainsi l’occasion de concentrer mon attention sur quelques œuvres et de bien les regarder, de voir comment des motifs du jardin, ou du paysage en panorama se retrouvent de peintre en peintre.

Une rencontre avec la Vierge ou la vision d’un croyant ?

Le beau tableau de Van Eyck est, disent les historiens, une révolution dans l’art de la représentation du sacré car le commanditaire a la taille des personnages divins. Le chancelier Rolin, ministre des finances d’un des Etats les plus puissants d’Europe vers 1435, n’a même pas besoin d’un saint patron comme intercesseur, son importance sociale lui semblant un mérite suffisant pour leur être présenté. Cependant malgré l’identité d’échelle, il y a quelque chose d’étrange dans la réunion de Rollin, de la Vierge et de l’enfant-Dieu : leurs yeux ne se croisent pas. (Je m’avise tout à coup que la peinture est beaucoup une histoire d’illusion des regards échangés et je me dis que je vais parcourir le Louvre en guettant dans les tableaux les regards qui ne regardent pas leur vis-à-vis). Pas de paroles échangées non plus. L’ange est tout occupé à couronner la Vierge. Celle-ci, les yeux baissés, présente son fils en silence. L’enfant, au visage vieux avant l’âge, regarde obliquement on ne sait trop où et se limite à une bénédiction. Dans l’Annonciation les premiers mots du dialogue de l’Ange et de la Vierge sont figurés en lettres d’or. La réplique de Marie, Ecce ancilla domini, est à l’envers pour indiquer qu’il s’agit d’une réponse.

Van Eyck, Annonciation, Washington

Malgré le pont qui relie le monde des hommes au monde de Dieu, Rolin ne « communique pas » avec les personnages divins et il ne saurait les dévisager.

A ce moment déjà tardif de sa vie, Rolin prépare sa mort. Il n’exprime pas d’émotion identifiable, ni attendrissement, ni angoisse. Il est sans douceur, comme il convient à un homme qui conduit un peuple. Il n’a pas renoncé aux attributs du pouvoir, au velours somptueux de l’habit qui l’enveloppe, à la fourrure qui borde le col et les manches.

Le maître du détail

La foule est surtout venue admirer le paysage qui se déploie au fond du tableau car Van Eyck est célèbre pour avoir réussi à faire tenir le monde entier dans un petit tableau qui mesure à peine 66 cm sur 62 : alors que les personnages principaux sont réunis dans une loggia, les grandes diagonales créées par la disposition des personnages et la ligne verticale des carreaux du sol au motif d’étoiles nous mènent vers le jardin de la loggia, avec ses fleurs symboliques, églantines, pivoines, lys et iris, ses animaux, pies annonçant la mort du Christ, paons célébrant la pureté de la vierge…

Du jardin clos, le regard passe au parapet. Au point de fuite, un homme se penche pour contempler le paysage ; un peintre le regarde. C’est Van Eyck, reconnaissable à son chapeau rouge, disent les historiens de l’art.

Il faut s’approcher à quelques centimètres de la toile pour voir les détails du paysage, les hommes minuscules qui s’affairent dans la ville, descendent le fleuve, traversent les ponts, entrent dans les maisons du village, dans les églises de la ville, les côteaux d’une campagne prospère.  Ce spectacle peint avec tant de minutie est-il une allusion au rôle politique de Rolin. Dignitaire le plus important de l’État bourguignon, il espère paraître devant Dieu l’âme en paix car il bien administré le duché qui lui était confié.  Mais Van Eyck célèbre aussi la toute puissance de Dieu, l’infinie diversité de la Création et la beauté de chaque chose qu’il a placée dans une lumière paradisiaque. 

Musée du Louvre, jusqu’au 17 juin 2024. 9h-18h : lundi, mercredi, jeudi, samedi et dimanche. 9h-21h45 le vendredi. Fermé le mardi.