Je vais à Herblay au vernissage d’une exposition d’un ami d’amis. Herblay est un de ces villages des bords de Seine, près de la forêt domaniale de Saint-Germain-en-Laye qui me semblaient loin de Paris, et qui à présent avec le réseau des trains rapides de banlieue sont tout proches. Je sors de la gare dans le fracas du rapide de Normandie. Herblay, Herblay… Le nom est quelque part dans ma mémoire mais je ne sais pas pourquoi. Préoccupée de ne pouvoir reconquérir le souvenir oublié, il me faut un petit moment pour trouver le chemin de la place de la Halle qui passe sous la voie de chemin de fer et s’en va vers la ville haute.
Puis quelque chose revient. J’avais entendu parler de la villa mauresque d’Herblay par mes amis qui y étaient souvent invités pour déguster un menu où des pintades figuraient régulièrement. En ce temps-là, je m’étais imaginée invitée moi aussi, bien que je ne connaisse pas le propriétaire de la villa. J’avais rêvassé à des soirs de printemps, aux convives installés autour d’une longue table, aux portes fenêtres ouvertes sur la Seine. Sur la terrasse, on avait sans doute allumé des flambeaux. L’hôte demandait à des serveurs de présenter les plats et ceux-ci défilaient de profil comme dans les banquets égyptiens :

Ils apportaient des pintades rôties (combien ?) découpées sur de grands plateaux laissant le maître de maison verser le vin. A la fin du repas, on servait des corbeilles de fruits et des gâteaux de miel. Au loin, des péniches glissaient sur la Seine. Les peupliers de l’autre rive bougeaient doucement.
J’étais trop loin pour entendre le cliquetis des couverts, ou bien j’avais fini par m’endormir et c’est en rêve que j’avais vu cette scène.
En arrivant à l’Etrange Galerie où j’étais conviée, le mystère s’est dissipé : l’hôte de la Maison Mauresque était le graphiste et photographe dont je venais voir l’exposition. C’est chez lui que mes amis dînaient autrefois pendant la belle saison. Christian Brieu présentait des images hybrides, à mi-chemin entre la photographie, le dessin à la main pour la rapidité du trait et le recours à l’IA. Nous avions à peu près le même âge. J’ai admiré sa capacité à s’approprier les nouvelles technologies.

Quant aux défilés des pintades, ils avaient cessé depuis 2012 quand la villa avait été vendue à Philippe Druillet, le dessinateur de bandes dessinées, qui l’avait à son tour vendue en viager à la ville, au prix de 500 000 €. Le Parisien expliquait que la maison était estimée à 1 M d’€ par les domaines, mais que l’artiste souhaitait que ce témoignage de l’Orient fantasmé reste dans le patrimoine d’Herblay.
J’ai suivi la rue qui descend vers la Seine jusqu’au 2 quai du Génie où Victor Madeleine, dessinateur industriel, photographe et peintre avait dessiné cette maison après avoir visité l’exposition universelle de 1900.


Il n’était pas le premier. A partir des années 1830, un peu après la peinture et la littérature, le style « à l’oriental » s’était répandu, associé à des lieux de plaisirs, cafés des boulevards parisiens, établissements de bains, thermes, casinos à Trouville, Hendaye ou Aix-les-Bains, (Bernard Thoulier 2006). Cet orient érotique, c’est celui qu’évoque encore Proust en 1916 errant pendant le couvre-feu dans les rues de Paris avant d’aboutir au bordel-gay tenu par Jupien : « Je me trouvai sans m’en douter, en suivant machinalement un dédale de rues obscures, arrivé sur les boulevards. … et me perdant peu à peu dans le lacis de ces rues noires, je pensais au calife Haroun Al Raschid en quête d’aventures dans les quartiers perdus de Bagdad. »

Entre temps, les villas inspirées par l’architecture de l’Afrique du Nord avaient colonisé Hyères, Cannes, Marseille, Toulon. Des architectes s’étaient spécialisés dans ce style comme Pierre Chapoulart. Je ne trouve pas dans leurs emprunts architecturaux, la moindre condescendance, ou invitation au libertinage (interprétation de l’Orient qu’Edward Said reproche à l’orientalisme). Victor Madeleine trouvait dans ce vocabulaire architectural (arcs en fer à cheval, boiseries rouges, balcons largement ouverts sur l’extérieur, sens de la décoration) de quoi mettre à distance la pesante uniformité du style urbain parisien ainsi que la standardisation des maisons en meulière que l’on trouve dans les villages du pourtour de Paris, mais je ne vois pas de traces d’une volonté de pouvoir dans son travail.
L’architecture moderne des bâtiments religieux mobilisent quelques signaux forts. Ainsi les minarets des mosquées :

Pour les bâtiments civils ou administratifs, c’est heureusement l’idée de ponts entre les deux cultures comme on le constate à l’Institut du monde arabe de Jean Nouvel ou bien au pavillon Habib Bourguiba.


Décoré par un artiste post-colonial le street-artiste Shoof, le pavillon Habib Bourguiba célèbre la beauté de la calligraphie arabe. Il n’y a pas de séparation divisant l’Est et l’Ouest. Les architectes inventent un langage qui met les deux mondes en relation. Les architectes n’enferment pas leur vision dans un affrontement. Ils montrent plutôt une « poétique de la relation » à l’œuvre, annonçant à la façon d’Edouard Glissant la culture mondiale de demain.
Brieu, Christian https://www.brieu.com/
Declety, Lorraine, La représentation de l’architecture islamique à Paris au xixe siècle : une définition de l’orientalisme architectural §
Base Mérimée : notice IA00075055.
Toulier, Bernard, 2006, « Un parfum d’Orient au cœur des villes d’eaux », Revue des patrimoines (n° 7, 2006) https://doi.org/10.4000/insitu.3069
Le Parisien, 5 octobre 2024, https://actu.fr/ile-de-france/herblay-sur-seine_95306/de-metal-hurlant-a-star-wars-le-mythique-philippe-druillet-expose-ses-oeuvres-dans-le-val-doise_61694294.html
Proust Marcel, rééd 2000, Le Temps retrouvé, Paris, Gallimard, Folio.
Said Edward W., trad. Et éd. 2005, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Paris, Le Point




























































