L’étrange mausolée de Joseph Sec (1715-1794) à Aix-en-Provence

Au Nord d’Aix-en-Provence, il y a un monument fascinant. Les touristes n’y vont guère car il est situé au 8 rue Pasteur, du côté extérieur de l’enceinte de la vieille ville, loin des boutiques élégantes, entre un parking et des cafés un peu défraîchis. Pourtant je crois qu’en France, c’est le seul  édifice de cette importance dédié à la LOI.

Il a été bâti et orné de statues pendant la Révolution française par Joseph Sec qui en a fait son tombeau. Le grand historien jacobin de la Révolution française, Michel Vovelle, qui était aussi un spécialiste des attitudes collectives devant la mort au 18ème siècle, a reconstitué sa vie dans sa complexité.

Eléments de biographie

Joseph Sec naît en 1715 dans une famille de paysans aisés (on les appelait « des ménagers » par opposition aux « travailleurs » obligés de se louer pour vivre). Le père de Joseph Sec était un ménager de petite envergure qui possédait une douzaine d’hectares. Joseph fait son apprentissage chez un menuisier aixois, devient maître- menuisier et très vite marchand de bois. Il est alors accusé par des confrères d’accaparer les bois flottés des Alpes à leur arrivée aux ports de la Durance. Pour l’essentiel cependant, sa fortune lui vient de la construction d’une partie du quartier nord de la ville d’Aix. A sa mort, il fait partie de la bonne société de la ville. Il laisse 100 000 livres de capital  et 17 maisons et immeubles dont une auberge, un grenier à sel, ses ateliers et des maisons avec cour et jardins. C’est là qu’il a fait bâtir son tombeau.

Or, ce notable participe à la Révolution au côté des Jacoobins. En 1792, son nom est indiqué comme scrutateur lors d’un vote pour demander que sa section soit rebaptisée section des Piques « qui ont merveilleusement servi à épouvanter les tyrans ».

Tout devait captiver Michel Vovelle dans l’histoire de cet homme qui n’a laissé aucune trace écrite personnelle et dont la vie pose l’énigme d’une triple appartenance. Il a été pénitent gris membre d’une confrérie qui faisait l’aumône aux pauvres et leur rendait les honneurs funèbres. Il a sans doute appartenu à une loge maçonnique et il sera jacobin pendant la Révolution se sentant assez homme du peuple pour se dresser contre « les tyrans ». Son monument témoigne de cet étonnant syncrétisme.

Arrière du monument. Avec une statue de St Jean Baptiste

Un monument qui célèbre la loi

Son monument célèbre l’alliance des lois divines révélées par Moïse et des lois humaines. Il est dédié à la municipalité.

L’an IVme de la liberté 1792 le 26 février monument dédié à la municipalité de la ville observatrice de la loi par Joseph Sec.

(On remarque que Joseph Sec date le début de la liberté de 1789 et non de la proclamation de la République comme c’est l’usage officiel). Sur la façade du côté de la rue, Thémis, la déesse de la justice, est au sommet d’une forme pyramidale, puis vient Moïse tenant les tables de la loi, encadré par les allégories de l’Afrique, et de l’Europe. L’Afrique est un esclave qui vient d’être libéré.

L’Afrique libérée

Sa statue est accompagnée de ce cartouche :

Sorti d’un cruel esclavage
Je n’ai d’autre maître que moi
Mais de ma liberté, je ne veux faire usage
Que pour obéir à la Loi

L’Europe, déjà libre, affirme :

Fidèle observateur de ces lois admirables
Qu’un Dieu lui-même a daigné nous dicter
Chaque jour à mes yeux elles sont plus aimables
Et je mourrai plutôt que de m’en écarter

Pour le reste, la symbolique me reste obscure, même si elle semble célébrer les progrès de l’humanité (et de Joseph Sec ?)

Les 7 statues du jardin

Le jardin comporte sept grandes statues abritées dans des niches. Elles représentent des personnages de l’Ancien Testament. Ces sculptures, ont été réalisées par Pierre Pavillon, un bon sculpteur provençal au style baroque un peu archaïsant, pour orner la chapelle des Messieurs du collège des Jésuites. Après l’expulsion des Jésuites, la ville d’Aix les met en vente. Joseph Sec les rachète et les déplace dans le jardin du monument.

Noé
David se réjouit de sa victoire sur Goliath

Figurent aussi quelques statues de femmes fortes, Myriam la prophétesse, sœur ( ?) de Moïse et surtout Yaël qui tue le général de l’armée des Cananéens en lui enfonçant un pieu dans la tête alors qu’il était endormi dans sa tente.

Le meurtre de Siséras par Yaël

Tout le monde connaît Judith et Holopherne, mais qui connaît Jael (ou Yaël) et Sisera ? Elle est célébrée dans un cantique frénétique de la prophétesse Déborah dont j’ai découvert qu’elle était Juge (une femme juge dans cette société patriarcale ??) et qu’elle menait l’armée d’Israël (Juges 5.24) :

Bénie entre toutes les femmes soit Yaël,
L’épouse de ‘Heber le Kénite,
Au-dessus de toutes les femmes dans la tente elle sera bénie…
À ses pieds il tomba, il s’écroula, il s’étendit :
À ses pieds il tomba, il s’écroula ;
Là où il tomba, il mourut…
Qu’ainsi périssent tous tes ennemis, ô Dieu ;
Mais que ceux qui T’aiment

Soient pareils au soleil avançant dans toute sa gloire.

Nous avons passé un moment dans le jardin, profitant des statues, (tout en nous inquiétant car elles sont peu protégées)… à rêver à Joseph Sec. Sa culture composite a été moquée. Par exemple, Paul Mariéton  raille un chef d’œuvre d’emphase, un monument de fatuité heureuse ( La terre provençale : journal de route (1894). Le distingué Félibrige n’a pas su voir le bond en avant accompli par ce fils de ménager qui s’autorisait à affirmer publiquement ses convictions « sans avoir fait le collège »… Un transfuge de classe, dirait-on aujourd’hui.

Vovelle Michel, 1975, L’Irrésistible Ascension de Joseph Sec, éd. Édisud, Aix-en-Provence.

Vovelle Michel, 2003, Les folies d’Aix ou la fin d’un monde, éd. Le Temps des Cerises, Pantin.

Maral, Alexandre, 2003, Des jésuites d’Aix-en-Provence au monument Sec l’étonnante destinée des statues de la chapelle des messieurs, Bibliothèque de l’École des chartes   161-1  pp. 289-321, Des jésuites d’Aix-en-provence au monument sec l’étonnante destinée des statues de la chapelle des messieurs – Persée

Le Tata de Chasselay près de Lyon. Un hommage aux Africains morts pour la France

Au bord de la D100 entre Les Chères et Chasselay dans la banlieue lyonnaise, un bâtiment ocre rouge se détache sur le fond noir d’un ciel d’orage.

Le «Tata»

De forme rectangulaire, entouré de murs surmontés à chaque angle et, au-dessus de l’entrée, d’une forme pyramidale hérissée de piques, le « Tata » se caractérise par une architecture d’inspiration soudanaise complètement inattendue à cet endroit.

Entrée du Tata sénégalais de Chasselay

Sur le portail sont sculptés huit masques stylisés, différents, sur lesquels on reconnaît des fétiches veillant sur le repos des défunts.

Chasselay. Quelques masques du portail

Devant le monument, un panneau raconte la tuerie raciste qui s’est déroulée au début de la Seconde Guerre mondiale. Dans le cimetière, reposent 196 corps de diverses nationalités d’Afrique occidentale, Sénégal, mais aussi Haute-Volta, Dahomey, Soudan, Tchad… Il y a aussi six soldats d’Afrique du Nord et deux légionnaires, l’un russe, l’autre albanais.

A l’intérieur, des stèles identiques avec le nom des soldats

196 stèles

En Afrique occidentale, le mot «Tata» d’origine mandingue signifie « enceinte fortifiée », de là «enceinte de terre sacrée». Nous sommes dans un mémorial où sont enterrés des guerriers africains morts au combat.

Le massacre des tirailleurs

En juin 1940, l’armée allemande avance vers la ville de Lyon. Dans la nuit du 17 au 18 juin 1940, Edouard Herriot, maire de Lyon et président de l’Assemblée Nationale, qui se trouve alors à Bordeaux où s’est réfugié le gouvernement convainc le maréchal Pétain nouveau Président du Conseil de déclarer Lyon « ville ouverte » afin d’éviter les destructions.

Cependant le 25e régiment de tirailleurs composé de 2 200 hommes déployés sur une ligne de défense entre Caluire et Tarare, avait  l’ordre de résister en cas d’attaque et « sans esprit de recul ». Ces soldats affrontaient les 15 000 combattants  de la 10e Panzer division, une unité blindée de la Wehrmacht. Les soldats savaient sûrement ce que signifiait « sans esprit de recul » ; ils l’avaient accepté et se battaient désespérément. Le désordre de la débâcle fait qu’ils n’ont pas reçu l’ordre de cesser les combats et n’ont rendu les armes qu’une fois leurs munitions épuisées. Selon la Convention de Genève de 1929, qui protégeait les droits des prisonniers de guerre, les survivants auraient dû avoir la vie sauve. A Chasselay, au mépris des règles, les Allemands ont massacré les noirs à la mitrailleuse après les avoir séparés des blancs, qui, eux, seront transférés dans une caserne de Lyon. Les survivants noirs sont férocement achevés, écrasés sous les chenilles des chars d’assaut. Le capitaine Gouzy qui avait tenté de protéger ses hommes reçoit une balle dans le genou. Horrifiés par la tuerie, les habitants tentent de cacher et de soigner quelques rescapés. Lorsque les Allemands retrouvent ces blessés, ils les brûlent vifs, ou les exhibent comme trophées sur les chars.

Les habitants de Chasselay se regroupent pour enterrer les corps des tirailleurs dans une fosse commune. Privés d’expression politique par un régime despotique, ils agissent en silence, fleurissent et décorent les tombes par des drapeaux français. Ils auront été en quelque sorte, les pionniers de l’hommage qui sera rendu par la suite aux morts de Chasselay.

Naissance de la nécropole

La réalisation de la nécropole est due à Jean Marchiani. Ancien combattant de la guerre de 1914/1918, il est en 1940 Secrétaire général de l’Office départemental des mutilés de guerre, anciens combattants et victimes de guerre. Dès qu’il a connaissance des événements des 19 et 20 juin, il prend la décision d’honorer ces héros. Il fait rassembler les corps des soldats d’origine africaine inhumés dans des cimetières communaux pour certains, mais bien souvent dans de simples fosses en pleine campagne. Le gouvernement de Vichy refusant de soutenir financièrement le projet, Marchiani puise dans ses deniers. Il achète un terrain à Chasselay, à proximité du lieu-dit « Vide-Sac » et fait bâtir ce mausolée. Là comme trop souvent, c’est un responsable de rang intermédiaire qui a racheté l’honneur d’un gouvernement lamentable, incapable de respecter les valeurs militaires dont il se réclamait.

L’inauguration a lieu le 8 novembre 1942, trois jours avant l’invasion de la zone libre par les Allemands.

Ce lieu est classé nécropole nationale depuis 1966, et rappelle aux Français le souvenir des Africains morts en 1940 (40 000 ont participé à la guerre) et qui sont ainsi inscrits dans la continuité des héros célébrés par la France. Les mots guerre, sacrifice, gloire ont perdu de leur séduction mais le souci de la lutte contre les discriminations rend nécessaire la conservation de ces lieux de mémoire.

Fargettas  Julien, 2012, Les Tirailleurs sénégalais- Les soldats noirs entre légende et réalité-1939-1945 , Taillandier. 

Fargettas avec la contribution de Baptiste Garin, Juin 1940. Combats et massacres en Lyonnais, Gleizéditions du Poutan.

Lepidi Julien,2020,  « Le village de Chasselay rend hommage à ses tirailleurs africains morts pour la France [archive] », Le Monde, 23 juin 2020

Maquis corse

Sur une lacune du vocabulaire français : le cas du pissenlit

Porto-Vecchio. Vue du port

Le printemps orageux de Porto-Vecchio n’est guère propice à la baignade à moins d’être un descendant de viking… Mais c’est un temps idéal pour la promenade dans le maquis.

Chêne vert dans le maquis

Je me balade dans un halo de noms : lentisques, cistes blancs de Montpellier, arbousiers, aphyllanthes… Il me semble que je vois mieux ce qui m’entoure quand je pose un nom sur une plante : au nom s’attachent tout de suite des détails caractéristiques… mais voici tout à coup des boules de pissenlit ou plutôt car ce n’est pas un nom une vague description.

J’ai lu un jour dans une flore que « la » fleur du pissenlit est en fait composée d’une multitude de minuscules fleurs serrées les unes contre les autres jusqu’à constituer une grande tache jaune bien attirante pour des insectes. Cette disposition dense se nomme le capitule (petite tête). Mais ce n’est pas le nom que je cherche car ce qui attire mon regard, c’est le moment où la couronne jaune est devenue une boule légère de graines prêtes à s’envoler. Cette image du pissenlit est fixée dans la mémoire des écoliers qui ont manipulé le Larousse : la couverture était ornée d’une belle jeune femme qui dispersait  les graines d’un pissenlit illustrant la devise « Je sème à tout vent » (des graines de savoir).

Celui qui approche voit les centaines de petites graines surmontées d’aigrettes qui donnent une allure plumeuse au pissenlit : de près on peut s’émerveiller comme devant une armée de drones miniaturisés. Ce sont du moins des appareils d’une technologie particulièrement efficace.

En anglais, on dit blowball boule à souffler, boule pour le souffle. C’est exactement cela qui manque au français car je ne me vois pas utiliser le mot pappus des botanistes, trop spécialisé.

Cette minuscule lacune dans mon vocabulaire  me fait penser à deux textes magnifiques. L’article poignant de la médiéviste Yvonne Cazal.

le grec ancien et le latin disposaient de mots pour décrire celle dont l’enfant est mort raconte-t-elle. Le substantif grec orphaneia désigne « le fait de perdre son enfant » ; il est construit sur l’adjectif orphanè, lequel s’applique à l’enfant ayant perdu ses parents mais aussi aux parents ayant perdu leur enfant. D’autre part, existait aussi le participe passé latin orbatus  dérivé de l’adjectif orbus que Félix Gaffiot traduit par « privé d’un membre de sa famille », lequel peut être un parent mais aussi un enfant. Orbus a disparu au moment du passage aux langues romanes, en dépit de l’importance centrale du thème de la Vierge devant son fils agonisant puis mort. (Cazal 2009). Quant à orphelin, il a perdu le sens général de « privé de » qui permettait de l’employer dans différents contextes pour se spécialiser et ne plus désigner que l’enfant privé de ses parents.

L’autre référence qui me vient à l’esprit, c’est le Vocabulaire européen des philosophies : Dictionnaire des intraduisibles. Seuil [2004], 1 532 p., dirigé par Barbara Cassin. Il s’agit de tout un lexique de termes philosophiques qui font difficulté car ils sont sans équivalents d’une langue à l’autre. Ces « intraduisibles » sont sans cesse retraduits afin de les comprendre mieux en sentant les différences des langues et des cultures. Pour prendre un exemple simple, la saudade est ainsi un mélange de nostalgie, d’incomplétude et de mélancolie propre à la culture portugaise, qui de nos jours renvoie au fado et en particulier à Amalia Rodriguez. Evidemment, ce qu’apprend le Dictionnaire c’est qu’à des mots isolés manquants correspondent des phrases et qu’on peut se consoler du manque de mots .

Laissons donc tournoyer les balles de souffles du pissenlit dans la brise.

Cassin Barbara 2004,Vocabulaire européen des philosophies : Dictionnaire des intraduisibles. Seuil.

Cazal Yvonne, 2009, « Nec jam modo mater, enquête sur une dénomination disparue pour désigner « la mère qui a perdu son enfant », La madre-The mother, Micrologus, Nature, Scienze e Società medievali, XVII, Florence, Edizioni del Galluzo : 235-253.

Les robes de haute couture dans les appartements Napoléon III du Louvre

Exposition Louvre Couture – Objets d’art, objets de mode (jusqu’au 21 juillet 2025)

Aussi fastueuse qu’artificielle, la mode des grands couturiers étale la richesse de vêtements immettables dans les appartements fastueux conçus pour Achille Fould, ministre de Napoléon III et dans le département des objets d’art.

D’ordinaire, je traverse cette aile du Louvre sans regarder Lustres, boiseries dorées, lourds rideaux de velours. Trop c’est trop !

Un des mérites de l’exposition est de mettre en scène le dialogue des couturiers et du musée. La robe de John Galliano 2006 est peut-être la plus fastueuse. Elle est assortie aux velours cramoisis des sièges, et rappelle discrètement les motifs des céramiques bleues d’Iznik.

Dior. Galliano (2004). La robe cramoisie
Tulipes et œillet, inspirés de la céramique d’Iznik

Montrée de façon tout aussi théâtrale, une robe que Galliano appelle « guerrière » feint un affrontement historique avec le roi-soleil dont le portrait figure en arrière plan :

Robe guerrière de Galliano

La mini-robe de Donatella Versace semble conçue pour un thé dans un petit salon Louis XVI.

Robe de Donatella Versace (2002-2003) assortie aux fauteuils de Georges Jacob (1777)

Le vêtement spectaculaire de Demna pour Balenciaga est en référence directe avec d’antiques armures.

Robe-armure de Demna à côté d’une armure acquise pour Louis XIV. Photo Steve Appel

Ma préférée est la robe de bal de Balenciaga installée dans la grande salle à manger des appartements de style Napoléon III. 

Robe de bal. Balenciaga. Dans la grande salle à manger

Solennelle, plus qu’époustouflante (comme disent les journaux de mode).

Ainsi le Louvre s’est mis à la mode. Il n’y a pas longtemps une exposition à Galliera était intitulée : Le musée pour demain. Depuis l’exposition Dior au Musée des Arts décoratifs, l’engouement du public n’a pas faibli. Au musée des Arts décoratifs, il fallait des heures de queue pour voir les robes de Van Herpen, représentée dans l’exposition du Louvre par une robe papillon !

Robe-papillon d’Iris Ven Herpen (2018-2019)

Cet infléchissement est salué par tous les journaux « Epoustouflant, Exposition-Evènement, A ne pas manquer ! ». Cependant une petite visiteuse américaine de 13 ans se lamentait hier soir au dîner sur les salles inaccessibles. Elle est fascinée par Vermeer et elle ne verra pas La Dentellière. Elle a étudié l’art égyptien et presque toutes les salles sont interdites d’accès, le personnel étant requis par l’exposition. Le musée, soucieux de « rajeunir son offre », a renoncé à assurer sa mission traditionnelle.

Architecture de l’ailleurs : l’Orient à Herblay (Ile de France)

Je vais à Herblay au vernissage d’une exposition d’un ami d’amis. Herblay est un de ces villages des bords de Seine, près de la forêt domaniale de Saint-Germain-en-Laye qui me semblaient loin de Paris, et qui à présent avec le réseau des trains rapides de banlieue sont tout proches. Je sors de la gare dans le fracas du rapide de Normandie. Herblay, Herblay… Le nom est quelque part dans ma mémoire mais je ne sais pas pourquoi. Préoccupée de ne pouvoir reconquérir le souvenir oublié, il me faut un petit moment pour trouver le chemin de la place de la Halle qui passe sous la voie de chemin de fer et s’en va vers la ville haute.

Puis quelque chose revient. J’avais entendu parler de la villa mauresque d’Herblay par mes amis qui y étaient souvent invités pour déguster un menu où des pintades figuraient régulièrement. En ce temps-là, je m’étais imaginée invitée moi aussi, bien que je ne connaisse pas le propriétaire de la villa. J’avais rêvassé à des soirs de printemps, aux convives installés autour d’une longue table, aux portes fenêtres ouvertes sur la Seine. Sur la terrasse, on avait sans doute allumé des flambeaux. L’hôte demandait à des serveurs de présenter les plats et ceux-ci défilaient de profil comme dans les banquets égyptiens :

Musée du Louvre. Peinture égyptienne. Porteurs d’offrandes

Ils apportaient des pintades rôties (combien ?) découpées sur de grands plateaux laissant le maître de maison verser le vin. A la fin du repas, on servait des corbeilles de fruits et des gâteaux de miel. Au loin, des péniches glissaient sur la Seine. Les peupliers de l’autre rive bougeaient doucement.

J’étais trop loin pour entendre le cliquetis des couverts, ou bien  j’avais fini par m’endormir et c’est en rêve que j’avais vu cette scène.

En arrivant à l’Etrange Galerie où j’étais conviée, le mystère s’est dissipé : l’hôte de la Maison Mauresque était le graphiste et photographe dont je venais voir l’exposition. C’est chez lui que mes amis dînaient autrefois pendant la belle saison. Christian Brieu présentait des images hybrides, à mi-chemin entre la photographie, le dessin à la main pour la rapidité du trait et le recours à l’IA. Nous avions à peu près le même âge. J’ai admiré sa capacité à s’approprier les nouvelles technologies.

Christian Brieu

Quant aux défilés des pintades, ils avaient cessé depuis 2012 quand la villa avait été vendue à Philippe Druillet, le dessinateur de bandes dessinées, qui l’avait à son tour vendue en viager à la ville, au prix de 500 000 €. Le Parisien expliquait que la maison était estimée à 1 M d’€ par les domaines, mais que l’artiste souhaitait  que ce témoignage de l’Orient fantasmé reste dans le patrimoine d’Herblay.

J’ai suivi la rue qui descend vers la Seine jusqu’au 2 quai du Génie où Victor Madeleine, dessinateur industriel, photographe et peintre avait dessiné cette maison après avoir visité l’exposition universelle de 1900.

Victor Madeleine. Reproduction d’un tableau représentant un bateau-lavoir que le quai d’Herblay
Herblay. Villa mauresque conçue par Victor Madeleine

Il n’était pas le premier. A partir des années 1830, un peu après la peinture et la littérature, le style « à l’oriental » s’était répandu, associé à des lieux de plaisirs, cafés des boulevards parisiens, établissements de bains, thermes, casinos à Trouville, Hendaye ou Aix-les-Bains, (Bernard Thoulier 2006). Cet orient érotique, c’est celui qu’évoque encore Proust en 1916 errant pendant le couvre-feu dans les rues de Paris avant d’aboutir au bordel-gay tenu par Jupien : « Je me trouvai sans m’en douter, en suivant machinalement un dédale de rues obscures, arrivé sur les boulevards. …  et me perdant peu à peu dans le lacis de ces rues noires, je pensais au calife Haroun Al Raschid en quête d’aventures dans les quartiers perdus de Bagdad. »

Herblay. Une fenêtre de la villa mauresque, depuis la rue du Val.

Entre temps, les villas inspirées par l’architecture de l’Afrique du Nord avaient colonisé Hyères, Cannes, Marseille, Toulon. Des architectes s’étaient spécialisés dans ce style comme Pierre Chapoulart. Je ne trouve pas dans leurs emprunts architecturaux, la moindre condescendance, ou invitation au libertinage (interprétation de l’Orient qu’Edward Said reproche à l’orientalisme). Victor Madeleine trouvait dans ce vocabulaire architectural  (arcs en fer à cheval, boiseries rouges, balcons largement ouverts sur l’extérieur, sens de la décoration) de quoi mettre à distance la pesante uniformité du style urbain parisien ainsi que la standardisation  des maisons en meulière que l’on trouve dans les villages du pourtour de Paris, mais je ne vois pas de traces d’une volonté de pouvoir dans son travail.

L’architecture moderne des bâtiments religieux mobilisent quelques signaux forts. Ainsi les minarets des mosquées :

Mosquée de Créteil

Pour les bâtiments civils ou administratifs, c’est heureusement l’idée de ponts entre les deux cultures comme on le constate à l’Institut du monde arabe de Jean Nouvel  ou bien au pavillon Habib Bourguiba.

Cité Internationale. Pavillon de Tunisie. Décor du street-artiste Shoof
Institut du monde arabe de Jean Nouvel

Décoré par un artiste post-colonial le street-artiste Shoof, le pavillon Habib Bourguiba célèbre la beauté de la calligraphie arabe. Il n’y a pas de séparation divisant l’Est et l’Ouest. Les architectes inventent un langage qui met les deux mondes en relation. Les architectes n’enferment pas leur vision dans un affrontement. Ils montrent plutôt  une « poétique de la relation » à l’œuvre, annonçant à la façon d’Edouard Glissant la culture mondiale de demain.

Brieu, Christian https://www.brieu.com/

Declety, Lorraine, La représentation de l’architecture islamique à Paris au xixe siècle : une définition de l’orientalisme architectural §

Base Mérimée : notice IA00075055.

Toulier, Bernard, 2006, « Un parfum d’Orient au cœur des villes d’eaux », Revue des patrimoines (n° 7, 2006) https://doi.org/10.4000/insitu.3069

Le Parisien, 5 octobre 2024, https://actu.fr/ile-de-france/herblay-sur-seine_95306/de-metal-hurlant-a-star-wars-le-mythique-philippe-druillet-expose-ses-oeuvres-dans-le-val-doise_61694294.html

Proust Marcel, rééd 2000, Le Temps retrouvé, Paris, Gallimard, Folio.

Said Edward W., trad. Et éd. 2005, L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Paris, Le Point

L’Eglise de Gentilly et ses anges de bronze

Le weekend est fini et ça se ressent sur les routes d’Île-de-France. Les chaînes d’info répètent qu’il y a plus de 600 kilomètres de bouchons. Bison futé a vu rouge en vain car nous n’avons pas résisté aux dernières heures de soleil, pas plus que des millions de Parisiens. Aussi, nous voilà coincés dans la voiture. On arrive enfin au dernier bout d’autoroute, avec ses hauts murs graffités, là où l’autoroute croise le périphérique tout aussi bloqué et assourdissant. Juste avant le tunnel, on a l’impression que c’est Paris qu’on a mis en cage. Avec l’air irrespirable, il est hors de question d’ouvrir une fenêtre.

Arrivée de l’autoroute du Soleil. Paris

Apparaît alors sur la gauche un mince clocher au sommet duquel se trouvent quatre anges en bronze, aux larges ailes déployées.

Gentilly. Eglise du Sacré-Cœur

Depuis cet observatoire, les anges pourraient réconforter les automobilistes, mais ils inclinent la tête et ferment les yeux (peut-être pour signifier qu’ils sont étrangers à une civilisation qui a inventé le tourisme de masse et les embouteillages). On ne saurait trouver la raison de pareil emplacement, sinon de servir de repère aux automobilistes. De fait, lorsque je vois l’église, je suis contente. « Ça y est, nous arrivons à Paris, nous serons bientôt rentrés même s’il faut encore une heure pour les derniers kilomètres! »

Je n’étais donc jamais allée dans cet improbable lieu de culte surplombant des nœuds autoroutiers.

On peut cependant le visiter facilement en passant par la Cité universitaire Internationale et la passerelle du Cambodge qui enjambe le périphérique.

Après la première guerre mondiale, des capitalistes paternalistes avaient constitué une fondation nationale sans but lucratif, afin de bâtir une Cité universitaire internationale, destinée à promouvoir la compréhension entre jeunes du monde entier. Quand on pense aux prédateurs actuels, on peut trouver que ceux d’avant avaient parfois du bon, même s’ils expiaient peut-être l’argent gagné à Verdun en vendant des canons.  L’église a été édifiée dans ce cadre entre 1933 et 1936. Elle ne pouvait pas être dans la cité que son caractère laïc empêchait de privilégier des cultes, mais le clergé parvint à lever des fonds pour la construire tout près. Ce fut l’église du Sacré-Cœur de Gentilly, construite sur un plan en croix latine et dans un style néo-roman en béton armé. 

Cependant les étudiants de la Cité universitaire, n’y sont guère allés et encore moins après 1968. Elle a fini par être attribuée aux Portugais qui l’ont restaurée et qui réunissent des centaines de paroissiens pour les messes du dimanche.

Aujourd’hui le temps est radieux. Les cerisiers de la cité universitaire sont en fleurs.

L’allée de platanes aux jeunes feuilles est encore lumineuse.

Les jeunes gens préfèrent cependant les bains de soleil sur la pelouse.

Cité Universitaire. La Pelouse

Une passerelle en bois mène à Gentilly.

Malheureusement le Sacré-Coeur ouvre seulement le dimanche pour les messes. Nous nous contenterons de tourner autour du portail, d’admirer le grand Christ en majesté de Georges Saupique, si bien accordé à la démesure de l’église.

Portail de l’Eglise du Sacré-Coeur de Gentilly sculpté par Georges Saupique

Les habitants de Gentilly qui prennent la passerelle rejoignent leurs immeubles en suivant une petite allée coincée entre l’église et l’autoroute. Ils longent le terrain de joueurs de pétanque et les coins où des chaises ont été installées sous les cerisiers, juste sous le mur anti-bruit.

Gentilly, Gentilly de ma mémoire, c’est aussi la ruelle déserte que suivent Rémi et Vitalis une nuit de tempête de neige, à la recherche d’une carrière où s’abriter. La carrière est murée ; le vieux Vitalis mourra de froid protégeant Rémi dans ses bras, ce qui sauvera l’enfant. Pendant deux ans, Vitalis, ancien chanteur d’opéra célèbre, devenu un artiste des rues ambulant, aura été le père spirituel de Rémi et lui aura transmis son idéal moral. Sans famille a été un grand roman de mon enfance. Aujourd’hui, j’aime bien lire qu’Hector Malot le créateur de Sans Famille a été à la hauteur de ses personnages, militant sa vie durant pour l’abolition du travail des enfants et le droit des femmes de quitter leur mari.

Je ne sais pas où sont les carrières de Gentilly. La prochaine balade !

Bibliographie : https://passagedutemps.com/2020/06/28/la-cite-universitaire-100-ans-darchitecture-et-dutopie-universitaire/

Rue de Rome. La musique à Paris

Répétitiondu choeur Hugues Reiner pour le Requiem de Mozart. Derniers conseils

Deux mesures pour rien

« Attention, dit le chef, je compterai deux mesures pour rien. Le temps que tout se taise avant d’attaquer le Lacrymosa ».

Non ! C’est ridicule de dire deux mesures pour rien. Ces mesures, ce n’est pas un temps vide.  C’est un temps suspendu. Votre voix s’y anticipe.  Elles sont pleines de musique.

Ecoutez l’orchestre que vous allez prolonger et respirez ensemble. Le public doit respirer avec vous…

Mozart n’a pas écrit des notes

Vous savez que Mozart est mort avant d’achever son Lacrymosa. Sa dernière note c’est ce 4e la un peu haut pour vous. Il vaut mieux le crier ce la. Vous serez toujours plus justes qu’avec une note juste. Ne cachez pas le hurlement qui guette au fond de la musique de Mozart. Ne cachez pas la souffrance ; elle doit déchirer les auditeurs »

C’est aussi pour ces commentaires qu’on vient chanter dans le choeur de Reiner.

Un chœur amateur éprouve sans doute la métamorphose de l’interprétation davantage qu’un chœur professionnel Un bon chef le mène à ce moment où les notes sont devenues une ligne, où la ligne rejoint le fond de ses sentiments. Les quatre pupitres ne sont plus juxtaposés. Ils consonent et le chef sourit enfin. La veille du concert, il rappelle le programme de la fin d’année : « Mercredi, venez avec Le Stabat Mater de Dvorak. On attaque les premiers mouvements. Le déchiffrage, c’est votre affaire… «  Bref ! Un passage par la rue de Rome s’impose.

Rue de Rome : le royaume de la musique

La portion de la rue de Rome qui va de Saint Lazare à la ligne 2 est le royaume des marchands de musique depuis l’époque où le conservatoire supérieur était encore rue de Madrid. Luthiers, facteurs d’instruments à vent et librairies musicales alternent.

Un luthier. Rue de Rome
Les Instruments à vent de chez Feeling

Mon but est la petite librairie Arioso au numéro 45. Je marque une pause sur le trottoir où des bacs sont remplis de partitions à deux sous. Il y a toujours un flâneur, un musicien à la recherche d’une opérette, une soprane qui veut élargir son répertoire.

L’Eventaire d’Arioso au 45 rue de Rome

J’entre. Au rez-de-chaussée, on circule entre des colonnes de partitions qui vont jusqu’au plafond ; je ne me suis pas encore aventurée au sous-sol, dédié, je crois, à la flûte.

Pas besoin de demander un petit prix. La vendeuse propose spontanément une occasion : « Regardez celle-ci. Elle est impeccable. A quoi vous servirait le prix du neuf ? »

Je tremble qu’Amazone à qui les éditeurs vendent sûrement leurs partitions avec un rabais ou que le projet IMSLP (International Music Score Library Project) qui offre les partitions libres de droits aient raison d’Arioso qui a survécu aux années covid (grâce à l’aide de l’Etat) …

Le plaisir de feuilleter, d’échanger quelques mots sur les mérites d’une édition, de découvrir, vaut mieux qu’un catalogue en ligne.

Approche du printemps

C’était dans la forêt Les arbres étaient réduits à leurs branches.

Les feuilles desséchées, couleur de terre, avaient l’âge de la saison. Et rien ne verdissait encore sinon la mousse qui recouvrait les troncs.

Seulement si on se penchait, on découvrait les petites lances de brins d’herbe pâles qui essayaient de pousser la croûte des feuilles mortes.

Paris dans le mélange des langues

Pendant la semaine passée à Avranches, j’ai entendu parler français. De retour à Paris, je retrouve un bain de langues, un peu déconcertant parfois. Il y a évidemment, l’anglais, les langues asiatiques, l’espagnol et l’italien des touristes qui trainent leurs valises à roulettes à la recherche de leur location de vacances. Il y a aussi les langues africaines des ouvriers et des nounous, ou l’arabe des commerçants du marché. Bien sûr, le portugais des copines de ma concierge de l’immeuble. Maria m’a pourtant raconté qu’on se moquait de son accent quand elle revient au pays pour les vacances. Paris parle étranger. Parfois cela ne va pas sans malentendu. Je n’ai pas réussi à m’entendre avec un vendeur vietnamien qui croyait que je l’interrogeais sur la quantité de nems que je désirais acheter, alors que je demandais le prix à la douzaine.

Parfois, des amis s’inquiètent des langues que les Parisiens parleront dans 30 ans !

Bien sûr, tout au long de l’histoire, Paris, ville-monde a été un creuset de langues ce que raconte fort bien le livre de Gilles Siouffi, sous le joli titre de Paris Babel.

L’italien de la cour s’est ainsi renforcé après le mariage de Catherine de Médicis avec Henri II. On ne compte plus alors les mots qui pénètrent le français, que ce soit dans le domaine de la guerre  (alarme, escarmouche, cartoucheattaquer, etc.), de la finance (banque de banca  comptoir de vente banqueroute, crédit, faillite, etc.), de la peinture (coloris, profil, miniature), de la musique (cantatrice, concerto, adagio), de l’architecture (belvédère, appartement, balcon, chapiteau, etc.).  Cette importation massive a été moquée par les grammairiens du 16e . Henri Estienne (1528-1598), un imprimeur protestant érudit, raille le jargon de la cour dans un pamphlet célèbre, Deux dialogues du nouveau français italianizé, et autrement desguizé, principalement entre les courtisans de ce temps. De plusieurs nouveautez qui ont accompagné ceste nouveauté de langage. De quelques courtisianismes modernes et de quelques singularitez courtisianesques (1578).

Aujourd’hui l’arabe joue un grand rôle comme le rappelle Jean Pruvost l’auteur du malicieux Nos ancêtres les Arabes, ce que le français doit à la langue arabe. Les gens âgés associent arabe et mots dépréciatifs du temps de la colonisation, gourbi (vieilli), mais aussi bled, kasbah, soukh, Il faudrait rendre aux élèves des banlieues l’histoire des mots d’origine savante : algèbrezéro, algorithme, ou des termes d’astronomie comme zénith. Il faudrait rappeler les fruits et les fleurs venus de l’autre côté de la Méditerranée : abricotjasmin, artichaut, aubergine souvent passés par l’espagnol comme naranja, venu de l’arabe narandj.  On trouve aujourd’hui des expressions venues des cités qui paraissent encore exotiques :  avoir le seum, pour être en colère, avoir le cafard, de l’arabe semm, synonyme de venin ;  ou bien hass l’expression signifiant la honte, la prison, la galère Tellement la hass tu fais n’importe quoi, tu bosses comme un âne — (Rohff, Paroles de la chanson, La Hass, 2005)  De l’arabe hassd (volonté de nuire). Wiktionnaire. Ou le célèbre kiffer (de «kif»), aimer, raffoler.

Pour ma part, je suis surtout frappée par l’anglais… Je pourrais noter les mots de la radio. Rien que pendant une heure, j’ai entendu spoiler, les people, les smartphones, faire le buzz… En rentrant par le métro, j’ai pu voir des expressions non traduites en anglais. Le féminisme des grandes marques se dit stand up… « levez-vous ? Révoltez-vous ? Dressez-vous ? ou finalement stand up. Même si les Français commencent à savoir un peu d’anglais, beaucoup ne sont pas à l’aise, mais le féminisme des jeunes passe par l’anglais

8 mars 2025. Dans le métro

Et cette maison du rêveur, pourquoi l’anglais suscite-t-il un désir plus fort d’aller la voir ?

Bon, c’est la balade d’une observatrice grognon des petits faits. L’essentiel, on le sait se passe ailleurs… Mais je connais le triomphe de l’anglais pour les publications scientifiques. Un jeune chercheur qui rédige en français est quasiment hors course !

Dans les grandes entreprises aussi les cadres doivent manier l’anglais. ENGIE anonce la montée en compétence en anglais ?

Dans un contexte de mondialisation croissante, maîtriser l’anglais devient un atout incontournable pour toute entreprise cherchant à collaborer efficacement à l’international. C’est le défi auquel ENGIE a été confronté lorsqu’une équipe anglophone a intégré son organisation. Pour fluidifier les échanges et garantir une collaboration harmonieuse entre équipes, ENGIE a fait appel à YESNYOU. Découvrez comment les équipes d’ENGIE ont pu monter en compétence en anglais et relever ce défi avec succès, grâce à des formations adaptées.

Et je me suis laissé raconter que dans certaines entreprises, les réunions se passent en anglais même lorsqu’il n’y a que des Français. C’est encore une sorte de comédie qui se joue là : pour bien des participants, s’exprimer en anglais prévaut sur ce qu’ils ont à dire et leur souci de représentation prévaut sur l’efficacité à leur pensée. Mais c’est sans doute une période de transition.

Crèche. Paris 16e

Les bébés de demain seront de parfaits bilingues !

PRUVOST Jean, 2017, Nos ancêtres les Arabes. Ce que notre langue leur doit, Paris, JC Lattès.

SIOUFFI Gilles, 2025,Paris-Babel, Arles, Actes Sud.

Chiharu Shiota. L’âme tremble

Grand-Palais ;11 décembre 2024-19 mars 2025

L’art textile est à la mode, mais Chiharu Shiota est à part et c’est pourquoi tout le monde court voir son exposition au Grand Palais. Ce qui la rend incomparable, c’est qu’elle tourne le dos à l’art décoratif des grandes tapissières dont j’ai visité récemment les expositions. Elle est différente. Des questions primordiales sous-tendent son œuvre : où se trouve notre âme ? Où va-t-elle après la mort ? Qu’est-ce que ce fil de la vie ? Que signifient les rêves… ? Ces questions paraissent enfantines car la plupart des personnes les refoulent à l’âge adulte. Au milieu de l’exposition, Chiharu Shiota nous invite en écho à son travail à écouter des vidéos d’enfants de 10 ans interrogés sur la couleur des âmes ou sur leur lieu d’existence après la mort.  D’autres interrogations renvoient au déracinement d’une Orientale venue vivre à Berlin : que signifie une vie entre deux mondes (expérience qui fait écho aux réfugiés des guerres et aux migrations économiques de masse de notre époque, et qu’on ressent devant l’installation d’une centaine de valises :

Chiharu Shiota. Searching for destination

Délicat, intime et monumental

Chiharu Shiota utilise un matériau humble, le fil de coton, et un jeu de couleurs appauvri : de toutes les teintes ne restent que le rouge, le noir et le blanc, mais avec ce matériau modeste, elle construit un monde monumental. Il a fallu des dizaines de kilomètres de fils pour l’exposition du Grand Palais !

On est accueillis par des formes blanches suspendues au-dessus de l’escalier des Arts qui mène à l’exposition, des formes légères de coton traversées par la lumière : des bateaux ? Des ailes d’oiseaux ? Des plumes. Le catalogue explique que le blanc est une couleur dont Chiharu Shiota n’use que depuis 2017 quand elle a survécu à un cancer.

Chiharu Shiota. Des bateaux blancs

Puis, on suit tout son parcours, l’école où elle apprenait la peinture abstraite dans les années 1990, les premières installations avec d’immenses robes lavées qui dégouttent. Elle rend visible le rapport au temps qui tombe goutte à goutte du tissu ; puis c’est l’invention de la technique qui la fit connaître : des milliers de fils monocolores connectés entre eux.

Dans la pièce rouge, des barques ou pirogues en fil de fer sont entourées par une nuée enveloppante, accrochée au mur et montant jusqu’au plafond.

Chiharu Shiota. Incertain Journey 2019. Fil rouge et châssis métallique

Une femme traverse un couloir étroit ne sachant trop si les cocons qui entourent les barques sont protecteurs ou inquiétants, si les barques sont mortuaires ou si elles permettent de voyager.

Ces fils rouges sont inquiétants parfois ; ils s’apparentent à la prolifération du cancer qui traverse le corps malade :

Chiharu Shiota Réseau des veines ou prolifération de la maladie

Dans la chambre noire, quelque chose est arrivé : il y a un piano brûlé; désormais silencieux ; une ombre dense formée par des fils métalliques inextricablement embrouillés, enchevêtrés. Les chaises des spectateurs, sont restées là, vestiges d’une salle de récital abandonnée. Le noir est-il simplement un signe de mort, ou bien le fantôme de la musique est-il là, les fils noirs représentant la résonance des sons calcinés qui se prolonge après leur disparition comme si la musique était une lamentation silencieuse devant la perte qui est liée à notre condition humaine ?

Chiharu Shiota, 2022. In Silence

A côté de ces installations monumentales, une œuvre me tient à cœur : deux robes immaculées accrochées dans une caisse aux parois de verre, entourée d’une toile de fil noir (comme si une doublure du moi subsistait prisonnière, ou bien était demeurée là et s’était peu à peu couverte de poussière.) Un peu de lumière parvient à s’infiltrer

Une présence dans l’absence, dit elle (Connaissance des Arts, p. 33)

Chiharu Shiota m’a piégée dans son nouveau dispositif illusionniste, un miroir dont je n’ai pas réalisé tout de suite la présence. Grâce au miroir, je m’aperçois tout à coup dans le monde des ombres.

Connaissance des Arts, Hors série : Chiharu Shiora. The soul trembles
https://passagedutemps.com/2022/04/18/chiharu-shiota-entre-les-fils/