Jardins et balcons de Paris

Les Jardins d’Orient à l’Institut du Monde Arabe

Je suis allée voir l’exposition de l’Institut du Monde Arabe sur les jardins orientaux, et je suis malheureusement arrivée en retard. Mon amie m’avait attendue si longtemps que j’ai un peu sacrifié le début de l’exposition pour la rejoindre. J’ai quand même appris que les Occidentaux doivent l’essentiel de leur art des jardins au monde oriental. C’est à Babylone, non loin de l’actuelle Bagdad, vers 600 ans avant JC, que tout aurait commencé. Pour plaire à sa femme, qui regrettait les collines boisées de son enfance, le roi Nabuchodonosor aurait fait édifier une montagne artificielle, couverte d’arbres sur son sommet et ses terrasses latérales. Des machines hydrauliques, qui ont suscité l’admiration jusqu’à aujourd’hui permettaient de monter l’eau de l’Euphrate jusqu’aux terrasses. L’exposition suggère que cette origine est douteuse et qu’il faut aller chercher en Perse les premiers systèmes d’irrigation efficaces. J’ai cru comprendre que la vis d’Archimède avait été inventée par ces Perses quelques siècles avant la date officielle. En tout cas, le monde des religions du Livre n’a cessé de rêver aux jardins d’Orient puisque le mot Paradis voulait simplement dire ‘jardin’ en ancien persan.

1000 ans plus tard, on propose encore des représentations des jardins de Babylone comme celle d’Athanasius Kircher.Athanasius Kircher. Jardins de Babylone

Et je me souviens d’Henri Salvador qui chantait dans mon enfance :

Voir les jardins de Babylone

Et le palais du Grand Lama

Rêver des amants de Vérone

Au sommet du Fuji-Yama …

C’est donc d’Orient que sont venus nos jardins médiévaux découpés en quatre par des allées en croix et leurs plates-bandes en carrés. C’est en Orient aussi qu’on a pris l’habitude d’enclore de beaux jardins décorés de fontaines. On les retrouve, chez nous, associés au culte marial. Des roses, des lys, et une vierge sage gardée entre les murailles, son missel à la main ou son enfant dans les bras. Au XVIIème siècle, les parcs à la française jouent avec des perspectives grandioses, sans commune mesure avec les jardins du Moyen Age, mais les architectes ont conservé le goût oriental pour des compositions géométriques, disposées autour de pièces d’eau. Bassins et fontaines sont toujours l’âme de nos parcs.

L’exposition présente aussi les échanges entre les arts, les ornements des tapis et des vêtements reprenant les broderies de verdure des jardins. Elle expose d’admirables images du jardin Majorelle de Marrakech avec sa profusion de cactus, yuccas et palmiers adossés à des murs bleus intenses ; elle montre des peintres qui revisitent la tradition des miniaturistes…

D’où vient ma légère déception ? Du côté minimaliste des explications, peut-être. Une photo montre un certain Gabriel Veyre, étendu sur une chaise longue, les yeux clos. L’art de la sieste ? Une nonchalance décadente ? Ce n’est pas à l’IMA que j’en ai appris davantage. Il a fallu que je me branche sur Internet pour trouver quelques renseignements sur ce photographe amoureux  du Maroc. Un peu plus loin, des images de femmes dans les jardins de l’Islam, voilées, dévoilées, entre elles, avec un ou deux hommes… Mais où sont-elles exactement ? A Téhéran, en Arabie Saoudite, au Maroc ? Les légendes des photos ne l’indiquent pas. On dirait que pour la commissaire de l’exposition tout s’équivaut et qu’elle construit une représentation unifiée, forcément trompeuse de la place des femmes dans ces pays.

Déception aussi en ce qui concerne le « jardin évènement » qui devait apporter l’Orient à Paris. Orangers, palmiers, roses et fleurettes sont là, mais la luxuriance n’est pas au rendez-vous. Il est vrai que nous sommes devenus difficiles et que les jardineries nous ont habitués à une profusion de couleurs et d’odeurs. Le Truffaut du quai de la Gare rivalise très bien avec l’Institut du Monde Arabe. Il regorge de plantes d’intérieur et d’extérieur, de fleurs de soleil et d’ombre, potagères ou décoratives ! Soyons patients. A l’Institut du Monde Arabe, les fleurs vont pousser pendant l’été. En attendant, nous avons docilement pris la passerelle pour voir l’anamorphose de François Abelanet et puis nous sommes repartis dans Paris.

Anamorphose. Exposition Jardins d'Orient IMA

Anamorphose. Exposition Jardins d’Orient IMA

La grande olivaie

Les Parisiens sont assez riches pour fleurir leurs balcons. Ils y sont encouragés par les pépiniéristes bien sûr, mais aussi par les écolos qui leur répètent que les plantes des balcons favorisent les insectes pollinisateurs et enclenchent un processus vertueux assurant une ville verte aux générations futures. Que planter ? Les plantes de balcon, c’est un peu comme les prénoms des enfants. En 2016, Louise et Léo ont remplacé Emma et Nathan. Sur les balcons, les géraniums et les pétunias ont reculé devant les lavandes, les lauriers et les oliviers. Pourquoi ? Battage des catalogues peut-être ? Envie de se souvenir de la Méditerranée à Paris ? Besoin de voir du vert en toute saison ? En tout cas, Paris doit être aujourd’hui la plus grande olivaie de France. En attendant que des ethnobotanistes mettent en ligne une enquête sur les balcons parisiens, voici quelques images de cette mode du Sud.

Palmier. Bl Saint-Germain

Palmier au croisement Saint-Germain, rue des Bernardins

L'olivier et le cactus. Rue des Bernardins 5e

L’olivier et le cactus. Rue des Bernardins 5e

Mais les lauriers-roses battus par la pluie n’ont pas le parfum funèbre et sucré des étés de Provence

rue Michelet. lauriers roses

rue Michelet. lauriers roses

et un olivier, c’est d’abord un tronc millénaire qui a connu l’empire romain, résisté à la sécheresse, survécu aux incendies et pas ces arbustes nains, ces bonsaï de balcons. Qu’est-ce qu’une olivaie sans les rafales de vent qui rebroussent les feuilles grises et leur donnent la couleur de l’argent ?

Nocturne. Le babyfoot de la gare d’Austerlitz

Les mondes parallèles

Mais qu’est-ce qui nous a pris de vouloir rentrer en métro jusqu’à Bastille alors que nous avions quitté nos amis vers 1h 45, non loin du Collège de France ?

Il n’y avait aucun taxi en vue quand nous avons croisé la station Maubert. « Nous pouvons toujours essayer de prendre le dernier métro », ai-je dit à mon mari. Et de fait, la station était ouverte et une rame est arrivée tout de suite. Nos montres indiquaient deux heures quand nous sommes parvenus à Austerlitz, à temps pour prendre la correspondance avec la ligne 5. Nous nous sommes rués dans les couloirs. Passant, devant une salle où des employés attendaient, je leur ai demandé, « il y a encore un métro pour place d’Italie ? », en me trompant, car notre arrêt, Bastille, était dans l’autre direction. Ils m’ont dit oui. Nous nous sommes dépêchés. Dans le couloir qui menait au quai, on entendait du bruit. Nous avons pensé que  c’était notre métro, mais il s’agissait de la ligne qui allait dans l’autre sens. De notre côté, un panneau indiquait que tout était interrompu jusqu’au matin. Nous sommes repartis vers la sortie Gare d’Austerlitz. Nous avons pris un couloir à droite, puis à gauche. Du bruit encore. Les grilles étaient en train de se refermer ! Il restait trente centimètres. Trop bas pour se glisser dessous. Il devait bien y avoir une porte ouverte quelque part, tout de même…  Nous sommes retournés vers le couloir de la ligne 10 pour demander aux employés par où passer : tout le monde avait  disparu !

Nous avons descendu en courant l’escalier qui mène à la gare d’Austerlitz en espérant sortir par le côté des chemins de fer. Les escalators ne fonctionnaient plus, mais on entendait des voix dans le hall, là où les lignes de métro rejoignent les grandes lignes. Un groupe d’hommes s’amusait au babyfoot. Nous avons hésité à aller vers eux. Nous avions peut-être un peu peur de ces grands gaillards (banlieusards en attente de train ? SDF à l’abri ? Compétiteurs de babyfoot à l’entraînement, agents de la SNCF au repos…? ), puisqu’il n’y avait apparemment qu’eux et nous dans cet endroit et nous, nous avons en principe passé l’âge de traîner à deux heures du matin dans une station de métro. J‘ai quand même interrogé nos étranges rencontres. « Vous savez comment sortir d’ici ? ». Un des hommes  a fini par répondre « Bonne question ! » et il a ajouté. « On ne sort plus, madame ! La sortie, c’est  pour 5 heures 30 ».  Puis,  il est retourné à sa partie et je n’ai pas osé lui demander la raison de la présence incompréhensible du babyfoot dans le hall d’Austerlitz. Nous avons avancé vers les quais de la gare plongés dans la pénombre. Au bout du quai, vers la sortie, les rideaux de fer étaient baissés. Là aussi, aucun agent de sécurité. « Je crains que tout ça ne se termine mal, a dit JM. Ils vont sûrement éteindre la lumière  et nous serons plongés dans l’obscurité».

L’heure avançait : il était 2 h 20. Un bruit de voix provenait de très loin vers le haut. Nous avons remonté au pas de course le grand escalier, pris un couloir en direction des voix. Seulement, les employés du nettoyage qui auraient pu nous aider étaient séparés de nous par  une nouvelle grille qui venait de s’abaisser. On aurait dit que nous étions dans un jeu informatique où des obstacles infranchissables surgissaient sans cesse. Notre embarras a d’abord amusé les hommes en tenue orange, puis ils ont montré un peu de compassion : « Redescendez ! Vous trouverez un ascenseur qui vous permettra d’arriver jusqu’à nous ».

Les joueurs étaient toujours dans le hall et nous ont fait un petit signe de la main en nous regardant cavaler vers l’ascenseur. L’accès en  était interdit par une bande rouge. Nous n’avons pas osé passer par peur de nous retrouver coincés dans la cabine (un piège cruel du jeu informatique dont nous étions prisonniers à déjouer absolument ?) et nous sommes repartis pour constater que nous tournions en rond : remontée de l’escalier, couloir de la 10, grilles baissées, (entre temps les nettoyeurs étaient partis), marches à redescendre pour la troisième fois. La fatigue me faisait battre le cœur et j’avais juste l’envie de me résigner et de m’affaler dans un coin. JM me donnait l’impression d’être décidé à courir toute la nuit en évitant les obstacles jusqu’à faire apparaître une porte quelque part. Mais il a simplement décidé de passer sous la bande matérialisant la fermeture de l’ascenseur. Je l’ai suivi. L’ascenseur a démarré. Nous avons retrouvé les nettoyeurs qui nous ont indiqué une sortie dérobée. C’était fini !

Une fois à l’air libre, nous sommes rentrés chez nous à pied, plutôt contents d’être dehors. On voulait protester auprès de la RATP, incapable de laisser quelqu’un pour inspecter les couloirs, ou au moins un numéro de téléphone. On imaginait la réponse administrative. « Vous n’aviez qu’à prendre vos dispositions ». La voix se ferait désagréable. « Regardez-vous. Vous êtes âgés ; vous avez l’air éduqués. Vous savez lire un règlement, n’est-ce pas ? Est-ce que vous avez pensé à nos agents qui doivent rentrer chez eux à la fin de leur service ? ». Nous pourrions invoquer l’honneur du service public, le risque d’enfermer des cardiaques ou des diabétiques, mais il valait mieux nous abstenir….

En fait, je ne regrettais pas notre séjour nocturne dans les sous-sols du métro. Je me reprochais  seulement de ne pas avoir discuté avec les hommes des profondeurs. Je les imaginais planquant le babyfoot dans une galerie souterraine et le ressortant pour jouer dans leur monde parallèle. Je ne pouvais pas m’empêcher de me demander ce qu’était ce lieu dont nous avons été un petit moment les prisonniers. Etait-ce vraiment la gare familière, ou bien une autre, née de la nuit ?

Les Noctiliens glissaient en silence sur la chaussée. JM disait « Marchons encore un peu pour éliminer le champagne de la soirée ».

(L’histoire est plus simple. J’ai lu sur Internet que l’entreprise a mis ces mini-foots à disposition de la clientèle pour lui éviter l’ennui des salles d’attente. Une application permet aux gens intéressés de se contacter. Il avait suffi aux joueurs d’arriver au moment où les autres partaient. N’empêche. Qui sont-ils ? Peut-être vivent-ils cachés pendant le jour et se réveillent-ils la nuit pour se livrer à d’interminables parties de babyfoot ?).

Suite à la tradition du café solidaire

Mariagrazia Margarito, une Turinoise, qui se promène souvent sur le blog, avait évoqué, dans son commentaire au billet intitulé Les Misérables,  la tradition, à l’origine napolitaine, qui consiste à commander un café et à en payer deux, un pour soi et un autre pour un inconnu pauvre qui se présentera dans le bar et qui trouvera ainsi un café prépayé. Ce petit geste  ne coûte pas grand-chose, mais dit la solidarité avec les plus démunis. Elle m’envoie une photo prise à Turin et écrit : « je l’ai trouvé ce matin, dans un café de Turin, vieillot, au charme indémodable (un « café historique », où allait souvent Cesare Pavese). L’étiquette est une très bonne idée, un rappel. A Naples, en Sicile, pas besoin d’étiquette ni de petit pot pour l’argent. On donne au gérant, et gérant et garçons savent comment faire. Mais « dans le continent », comme disent les Siciliens et les Sardes, « au nord » comme disent les Napolitains, scripta manent (tiens, le latin) et ceux qui ont oublié n’ont pas d’excuse ».

Caffè Sospesso. Turin (photo de Mariagrazia Margarito)

Caffè Sospesso. Turin (photo de Mariagrazia Margarito)

Sur le Net, j’ai trouvé une page de Wikipédia qui montrait que l’idée s’était répandue partout et un vieil article du Parisien (avril 2013) « Un café solidaire, s’il vous plaît! ». Le mouvement, hélas, semble être retombé avant même d’avoir pris à Paris.

 

Jardin des Plantes

A Paris, on va au Jardin des Plantes, (jardin ouvert, musée gratuit pour les moins de 26 ans), un des lieux où tout le monde est heureux, quel que soit son âge.

La Grande Galerie a permis la réalisation d’un conte de  savants extravagants. C’est un lieu où des milliers d’animaux naturalisés sont rassemblés pour montrer l’ordre de la vie, mais elle est aussi (surtout) célèbre pour son extraordinaire défilé des animaux de la savane qui se dirigent vers un Noé invisible, mais très présent, tant et si bien que le naïf croit tout d’abord qu’on lui montre là tout le règne animal. A l’exception de la baleine, ce sont les plus spectaculaires des vivants qui sont là : l’éléphant qui mène le troupeau, les girafes qui le dominent !

Jardin des plantes. Caravane africaine du

_DSC0025On leur a refait des yeux et ils sont si proches que parfois  leur regard trouble le visiteur.

Grande Galerie

Le muséum, inauguré la même année que la tour Eiffel, est une cathédrale de verre et de métal, dont la beauté tient à la structure apparente. A chaque étage,  une galerie fait le tour du bâtiment et permet de revoir d’en haut le grand troupeau. Le hall est balayé par des lumières qui changent de couleur régulièrement : un bleu sombre fantomatique ; l’ocre qui  rappelle le cinémascope de notre enfance et le lion de la Metro-Goldwin-Mayer…

Grande Galerie Museum d'Histoire Naturelle

Grande Galerie Museum d’Histoire Naturelle

Justement, c’est à l’enfance que fait penser, au premier étage, un groupe formé d’un éléphant qui porte une nacelle et qui est attaqué par un tigre. C’est un don du duc d’Orléans en souvenir d’un accident qui lui est arrivé lors d’une chasse en Indes où une tigresse s’est agrippée à la nacelle de son éléphante. La mise en scène hésite entre Jules Verne et les chasses au lion d’Hemingway. Oui ! Ce musée consacré au règne animal est sans doute en partie l’œuvre de chasseurs qui rapportaient les dépouilles des éléphants, tigres, jaguars, zèbres, girafes, hippopotames, antilopes et autruches abattus lors de leurs safaris. Il n’est pas si loin le temps où ils partaient pister le lion et débusquer le buffle… Je lisais leurs aventures dans les revues que ma grand-mère conservait dans son grenier. Ils avaient dormi sous la tente en pleine brousse, écouté les cris et les feulements du gibier et abattu lions et rhinocéros sans hésiter. On aurait tendance aujourd’hui à condamner leur férocité inutile, mais ceci est une autre histoire ! Ce sont aussi les chasses au tigre de Delacroix, que je revois, bien que l’éléphante du muséum n’ait pas l’air paniqué. Coups de dents, torsion, ruades et fuite sont à imaginer. Sans doute trop difficiles à représenter pour l’art des empailleurs.

Au troisième étage, les admirateurs du dodo sont nombreux à se presser autour du plus célèbre des oiseaux dont l’espèce est éteinte. Le dodo était un grand oiseau qui vivait sur l’île Maurice. Le pauvre n’était guère beau. Gros comme un dindon, son poids et ses ailes atrophiées le rendaient incapable de voler, il était une proie facile pour des marins en manque de viande.

Buffon en trace un portrait grotesque:

« On regarde communément la légèreté comme un attribut propre aux oiseaux, mais si l’on voulait en faire le caractère essentiel de cette classe, le Dronte » (nom officiel de notre dodo) « n’aurait aucun titre pour y être admis, car loin d’annoncer la légèreté par ses proportions ou par ses mouvements, il paraît fait exprès pour nous donner l’idée du plus lourd des êtres organisés; représentez-vous un corps massif et presque cubique, à peine soutenu sur deux piliers très gros et très courts, surmonté d’une tête si extraordinaire qu’on la prendrait pour la fantaisie d’un peintre de grotesques ; cette tête portée sur un cou renforcé et goîtreux, consiste presque toute entière dans un bec énorme où sont deux yeux noirs entourés d’un cercle blanc, et dont l’ouverture des mandibules se prolonge bien au-delà des yeux, et presque jusqu’aux oreilles : ces deux mandibules concaves dans le milieu de leur longueur, renflées par les deux bouts et recourbées à la pointe en sens contraire, ressemblent à deux cuillères pointues, qui s’appliquent l’une à l’autre la convexité en dehors : de tout cela il résulte une physionomie stupide et vorace, et qui, pour comble de difformité, est accompagnée d’un bord de plumes, lequel suivant le contour de la base du bec s’avance en pointe sur le front, puis s’arrondit autour de la face en manière de capuchon, d’où lui est venu le nom de cygne encapuchonné (cycnus cucullatus). », Buffon, Histoire naturelle générale et particulière, Imprimerie royale, XVI, 480, 1770.

C’est une reconstitution et non un animal embaumé que nous voyons au muséum car il n’est longtemps resté du dodo, dronte, ou cygne encapuchonné, que quelques squelettes et un œuf (présenté au musée d’East London. http://www.potomitan.info/dodo/reveil.php). J’irai un jour voir le squelette d’Orléans qui a été acquis en 1906 auprès de la maison Deyrolle à Paris. Il provient dit-on, des fouilles effectuées à la Mare au Songe. On ne peut mieux dire que cet animal est un mythe, un rêve des taxidermistes. Le dodo est d’ailleurs le sujet du tableau consacré à l’art des taxidermistes du Muséum.

Henri_Coeylas_dodo_Reconstitution du Dodo

La fascination qu’il exerce vient aussi de Lewis Caroll.

C’est lui qui initie Alice aux plaisirs nouveaux de la course cocasse :

« Qu’est-ce qu’une course cocasse ? » demanda Alice ; non qu’elle tînt beaucoup à le savoir, mais le Dodo avait fait une pause comme s’il s’attendait à être questionné par quelqu’un, et personne ne semblait disposé à prendre la parole.

« La meilleure manière de l’expliquer, » dit le Dodo, « c’est de le faire. » (Et comme vous pourriez bien, un de ces jours d’hiver, avoir envie de l’essayer, je vais vous dire comment le Dodo s’y prit.)

D’abord il traça un terrain de course, une espèce de cercle ( « Du reste, » disait-il, « la forme n’y fait rien » ), et les coureurs furent placés indifféremment çà et là sur le terrain. Personne ne cria, « Un, deux, trois, en avant ! » mais chacun partit et s’arrêta quand il voulut, de sorte qu’il n’était pas aisé de savoir quand la course finirait. Cependant, au bout d’une demi-heure, tout le monde étant sec, le Dodo cria tout à coup : « La course est finie ! » et les voilà tous haletants qui entourent le Dodo et lui demandent : « Qui a gagné ? »

Cette question donna bien à réfléchir au Dodo ; il resta longtemps assis, un doigt appuyé sur le front (pose ordinaire de Shakespeare dans ses portraits) ; tandis que les autres attendaient en silence. Enfin le Dodo dit : « Tout le monde a gagné, et tout le monde aura un prix. »

Les Anglais associent le dodo au patronyme de Lewis Caroll (Dodgson, de son vrai nom, qui, affligé d’un léger bégaiement se présentait lui-même comme Do-do Dogson), les Français, se laissent attendrir par les syllabes enfantines de ce nom « allez les enfants au dodo », grâce auxquelles la gaucherie de l’oiseau devient ingénuité. C’est aussi pour cette raison  que les noms que cite Buffon me paraissent tous faux. Dronte, Cygne à capuchon… ils ne parviennent pas à se coller à ma représentation du dodo !

Bien sûr, l’ ambition du muséum n’est pas de jouer avec nos fictions, mais d’ enseigner l’histoire de l’évolution et la place de l’homme dans les espèces vivantes Nous reviendrons, c’est sûr pour voir les films et lire les explications. Aujourd’hui, les ados avec qui nous avons visité le musée ont repris leurs portables et sont repartis dans leur monde où on se fâche et on se réconcilie à coups de SMS. Le musée, c’était beau, mais il est temps de revenir à la vraie vie ! Sortis de la Grande galerie, les adultes ont encore sacrifié au culte de l’éphémère  et visité  les cerisiers du Japon que les botanistes du jardin appellent prunus (Prunus Groupe Sato-zakura ‘Shirotae’).

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C’était trop tard ou trop tôt. Les branches noires des grands arbres étaient encore nues derrière le cerisier rose. Les pétales du cerisier blanc commençaient à tomber.

Mais nous aimons aussi les moments où les choses ne sont pas encore là et ceux où elles se défont déjà. On ne lit plus assez Ronsard qui  décrivait si bien la fragilité de la jeunesse et de la beauté, toutes deux vouées à disparaître et l’exquise nostalgie qui accompagne les moments heureux

Le temps s’en va, le temps s’en va, ma Dame.

Las ! le temps non, mais nous nous en allons

– Et tôt serons étendus sous la lame

Cependant, les jardiniers proposent des bouquets en toute saison et le parterre des pavots de Californie étale déjà toutes ses séductions.

les pavots du Jardin des Plantes

les pavots du Jardin des Plantes

L’exquise nostalgie ce sera pour une autre fois.

BOIS DE VINCENNES ET PARC FLORAL

Les rêveurs de Vincennes

Chaque fois que nous allons vers le bois de Vincennes, le souvenir furtif de l’université de Paris 8 vient nous troubler. Je travaillais à Aix-en-Provence et je revenais à Paris pour voir mon amoureux, puis je filais au Centre universitaire expérimental de Paris 8. Je m’y rendais en mobylette. Je me souviens bien des deux colonnes de la Nation et des pavillons de Ledoux qui, dans ces années 70, marquaient pour moi la fin de Paris. Et après ? J’ai complètement oublié ce qu’était mon itinéraire. Je passais peut-être par la route de la Tournelle. Je traversais des bois hantés par les travestis brésiliens. Je ne m’arrêtais pas.

L’institution permettait à ceux qui n’avaient pas le bac de faire des études supérieures et elle ouvrait des cours du soir pour que les travailleurs puissent venir.  C’étaient sûrement les innovations les plus importantes. Les brillants intellectuels qui accueillaient les étudiants voulaient aussi changer les rapports entre enseignants et enseignés et préféraient la forme du séminaire au cours magistral.  On serait venus rien que pour les linguistes Gross, Lyons, Chevalier, et pour les philosophes, Deleuze, Foucault,… Bien sûr, tout n’était pas rose à Vincennes. Michel Foucault y a été insulté copieusement par des agitateurs qui interrompaient ce « mandarin coupable de discourir au lieu de changer le monde ». Parfois, les « travailleurs » qui arrivaient fatigués découvraient que les cours étaient suspendus pour leur permettre de participer à une des interminables assemblées générales dont la faculté avait le secret. L’intérêt pédagogique de certains cours reste obscur : un jour, des apprentis plasticiens ont été ainsi conviés à une séance d’art corporel : « Déshabillez-vous. Tout le monde à poil ! Et on ne mate pas. Je n’aime pas les mateurs ! » Une trentaine de jeunes adultes bourrés d’hormones sexuelles ont ce jour-là essayé tant bien que mal de palper leurs voisins et leurs voisines sans rougir et sans avoir d’érections. Mais qui peut oublier l’utopie née de ce mélange de milieux sociaux, de cultures et d’origines diverses ? On ne s’ignorait pas alors et on discutait sans fin de politique, de sexualités, de projets  de vie, de nos efforts pour articuler notre vie quotidienne et la pensée.

Vincennes a été rasé dans les années 80 et n’est pas sur Google Map. Comment chercher un endroit qui n’existe plus ? Dans un beau documentaire, Le Bois dont les rêves sont faits, Claire Simon ressuscite pour quelques minutes, à l’aide d’images d’archives, l’atmosphère des cours de Deleuze. Puis elle part à la poursuite des vestiges de l’université et ne trouve que de l’herbe, des arbres et quelques tuyaux de cuivre. Il ne reste rien du campus et pas grand-chose de l’optimisme de notre jeunesse.

Ce sont d’autres rêveurs que Claire Simon rencontre dans son film, plus frustres, plus marginaux, plus cabossés par la vie, mais combien remarquables. Elle les montre avec respect et amitié. Je n’oublierai par celui qui vit dans une cabane au fond du bois, regrette que les gens l’observent sans lui parler, et se laisse aller au sommeil pour oublier. Ni le peintre qui met son chevalet sous les arbres et peint des femmes cubistes jusque dans la pénombre sans plus rien voir et la caméra de Claire Simon s’attarde, même si la nuit est tout à fait tombée ; ni les Cambodgiens réunis pour fêter l’année du cheval qui disent à mi-voix que personne, jamais, ne leur demande comment ils sont arrivés à Paris et qui ils ont laissé derrière eux.

Les habitants du monde parallèle sont là à côté des familles : prostituées, dragueurs, promeneurs de chiens, cyclistes, pêcheurs de carpes. On se côtoie dans le bois au fil des saisons, mais on  ne se rencontre plus et sans doute que personne, hormis la fille de Deleuze qui cherche l’endroit où avait lieu le cours de son père, ne se soucie du campus de Vincennes.

Magnolias et rhododendrons au Parc Floral

Pas de fantômes du passé au Parc floral ; pas de marginaux, non plus. Clos et gardé, c’est un paradis innocent à l’usage des familles et des touristes (parcours dans les arbres, manèges, pavillons à thèmes, expositions photos, concerts admirables l’été pour trois fois rien…). Aujourd’hui, nous passons pour les arbustes en fleurs. C’est encore trop tôt pour la collection d’iris.

Entre les pins, soudain, les massifs de camélias, de rhododendrons et de magnolias « Ralentis, ralentis. Ils sont irrésistibles !

Paris. Parc floral. Les rhododendrons sous les pins

Ce n’est pas la peine de  courir dans tout le parc. Il suffit de prendre le temps de regarder l’endroit où nous sommes. II n’y a pas deux arbustes semblables. Il n’y a pas deux fleurs pareilles sur la branche du magnolia. Et dans chacune on peut voir comment la lumière piégée est devenue visible.

On s’arrête, éblouis par la splendeur de cette floraison. On se chuchote : « Je ne m’en lasse pas ! Chaque année, je viens pour les voir ».

Un enfant vient de tomber. Il courait si vite que ça devait arriver. Sa mère qui courait derrière lui arrive à son tour. Elle crie plus fort que lui : « Ça devait arriver. Je te l’avais dit qu’on ne court pas sur le bitume ». Un homme, qui doit être le père, survient : « Allez ! Arrête de pleurer. Tu veux une glace ? On va aller acheter une glace ». Les pleurs cessent. Dans le silence en forme de point d’interrogation, on entend la mère : « Je suis contre. Qu’est-ce que c’est que ça ! Je venais de lui dire qu’il n’aurait pas de glace. On vient d’arrêter de manger. Il a descendu un paquet de chips et presque un paquet de gâteaux. Et maintenant tu veux le pourrir ? » L’enfant recommence à pleurer. « Oh ! Et puis je m‘en fiche ! Continue comme ça et tu verras ce qu’il va devenir ». Ils disparaissent par l’allée qui aboutit au café.

Un homme âgé et une femme s’assoient sur le banc d’en face. « Cette fois, c’est la fin, Annie. Ils ont arrêté la chimio. Je ne serai sans doute plus là au printemps prochain. Je suis surtout très, très fatigué. Tu n’as pas idée de l’effort que j’ai fait pour venir ici.

– Il faut garder espoir. On ne peut pas savoir.

– Je ne sais que trop. Mais comme je n’ai pas envie d’attendre la mort, j’ai attendu les fleurs et je suis là. Je suis bien content de revoir les magnolias. Et puis merci pour cette promenade. Je sais que c’est difficile avec moi. Les gens ont peur. Alors merci.

– Ce n’est pas que j’ai peur, dit cette Annie. C’est que tu ne nous laisses pas parler de ce qu’on a sur le cœur. »

On repart. Bientôt, les fleurs vont tomber et ce sera le tour des feuilles, puis à nouveau des branches nues jusqu’à mars où tout refleurira. Est-ce qu’il y a un temps linéaire qui va vers la mort pour les hommes et un temps circulaire pour la nature ?

La pelouse centrale est envahie par la foule venue pique-niquer. Devant le grand bassin, le héron surveille l’eau verte et sale où nagent des carpes. Canards, bernaches, poules d’eau passent en couple. On dit que c’est pour la vie. Le héron a l’air plus farouche. Ou du moins solitaire, mais depuis que je rencontre ses pareils dans tous les parcs de Paris, les hérons ont perdu leur prestige.

Parc Floral. Le héron

Parc Floral. Le héron

Bercy au printemps

Du Palais omnisports de Paris-Bercy à l’AccorHotels Arena

Est-ce que Bercy est encore Bercy depuis que l’AccorHotels Arena a imposé sa marque sur le fronton de la salle polyvalente dédiée au sport et aux spectacles ?

D’habitude, je lis dans le métro. Il y a deux jours, je rêvassais pendant que s’égrenait le chapelet des stations, National, Chevaleret, Quai de la Gare et que les wagons de la ligne 6 glissaient sur le viaduc. Voici les tours de la bibliothèque, les lumières qui scintillent sur la Seine, la masse sombre du Ministère des Finances. Et soudain, j’ai remarqué les grandes lettres lumineuses AccorHotels Arena. C’est d’abord ce choix du global english qui m’a énervée, puis, la présence incongrue du nom, comme si on me privait de tout ce qu’évoque pour ma génération le « Palais Omnisports de Paris-Bercy ».

Je n’ai jamais mis les pieds dans le stade aux parois recouvertes de gazon, mais le nom  flotte dans ma mémoire. C’est là qu’a eu lieu le concert de Jean-Michel Jarre dans les années 2010 et de grands concerts de chanteurs qui attiraient des milliers de spectateurs et les tenaient en haleine pendant des heures. Je voyais aussi, les affiches placardées sur les murs du métro, où alternaient l’annonce des tournois de tennis et l’annonce des tournois de handball. Et puis Bercy, c’est tout un quartier.

Toutes les notices sur l’histoire du lieu disent qu’il s’est appelé d’abord Percy, nom qui apparaît au 12e siècle dans un acte de donation du roi Louis VI le Gros  aux moines de l’abbaye de Montmartre. Puis il y eut la « Grange de Bercix » et, en 1415, l’établissement de la première Seigneurie de Bercy. La fortune de Bercy est liée au commerce parce que la zone était située en bordure de Seine, à l’extérieur de la barrière d’octroi de la Rapée, ce qui permettait de ne pas payer de taxes. En 1810, le ministre des Finances de l’époque acquit  des entrepôts de vins qu’il fit remettre en état. En 1869, les entrepôts devenus trop petits furent agrandis jusqu’à occuper quarante-deux hectares. Bercy était le centre mondial du négoce des vins. D’énormes chais accueillaient barriques et tonneaux jusque dans les années 1960 quand les consommateurs ont commencé à acheter les vins mis en bouteilles à la propriété et ont abandonné les  assemblages proposés par les négociants. Après un siècle d’existence, le lieu déclina jusqu’à sa reconversion autour du Palais Omnisport (1984), du Ministère de l’Economie et des Finances (1990), du Parc et de la zone commerciale de Bercy-Village

Je suis fâchée qu’on fasse mourir un nom familier. Qui ? Pourquoi ? De retour à l’appartement, j’apprends en fouillant sur Internet, que la municipalité a passé un accord avec le groupe hôtelier, ce qui a  permis la rénovation gratuite du lieu en échange de de sa location comme support de publicité (www.lemonde.fr/sport/article/2015/…/au-nom-du-fric_4799516_3242.html). Sourds aux pleurnicheries des gardiens de la mémoire, les jeunes énarques qui font les comptes se frottent les mains.

Je suis peu sujette à l’indignation et je me dis: « C’est un détail. De toute façon, les noms de lieu changent depuis toujours et ceux qui demeurent n’ont pas le même sens pour les parents et les enfants. » Par exemple, pas un Marocain ne pourrait aujourd’hui parler de Port-Lyautey qui est redevenu Kenitra après l’indépendance du pays. Nous connaissons tous des noms de rues débaptisées au rythme des élections. A Sartrouville, qui faisait partie de la banlieue rouge dirigée par les communistes, la rue Marx a été remplacée par une rue de Tocqueville après un changement de majorité. Et ce n’est pas la seule.

Bon ! ce changement est un détail. Oui, mais infime ou non, un changement de nom n’en reste pas moins un acte d’identité et nous savons bien qu’en  Bretagne ou en Corse, on se bat même autour de leurs transcriptions. Les noms écrits « à la française » par les cartographes voisinent avec des transcriptions fidèles à la prononciation locale. Sur les pancartes, Sartène est souvent  rageusement rayé au profit de Sartè ; l’Ospedale (où un locuteur d’une langue  latine autre que le corse reconnaissait sans peine « hôpital ») laisse place à U Spidali, qui met en avant la langue de l’île.

Un haut-lieu parisien est à présent porteur d’un nom de marque. Depuis longtemps, les commerciaux ont convaincu leurs clients d’arborer des vêtements qui les transforment en hommes sandwichs, Levis, Adidas, Mango… Il est un peu triste qu’un lieu de mémoire se transforme en support de publicité.

Les décisions d’une majorité municipale échouent parfois à modifier les habitudes. La place Charles de Gaulle est restée  place de l’Etoile. Voyons ce qu’il en sera de Bercy.

 

Balade verte : le parc et la passerelle Simone de Beauvoir

Hier après-midi, l’orage tournait sur Paris. Le ciel avait la couleur du plomb. Soudain une grande bourrasque et la pluie a tout trempé en quelques minutes. Le magnolia a perdu ses pétales qui sont tombés sur la pelouse.

Le printemps hésite encore sur la place, mais depuis quelques jours les bourgeons dorés des marronniers sont devenus des feuilles. Comme chaque année c’est un miracle : la veille, ils luisaient comme de petites lampes. Le lendemain ils s’étaient déployés.

Les jours allongent et j’ai envie de balades vertes. Le nom de Bercy flotte encore dans ma mémoire et je repars par le métro jusqu’à la station Bercy. Les travaux de rénovation ne sont pas finis et je me faufile  entre l’arrière de l’hôtel Novotel  et la palissade qui masque l’entrée du parc.

Bercy n’a rien à voir avec le grand jardin à la française que l’on associe à l’image de Paris. Il est composé de façon à faire varier sans cesse les points de vue.

Au premier plan, la prairie rythmée par les platanes aux troncs puissants. Ce matin, elle sent encore la terre mouillée.

Bercy. Les sportifs

Bercy. Les sportifs

Des jeunes gens s’agitent encouragés par un moniteur invisible.

Certains font des étirements, d’autres redescendent la butte qui monte jusqu’à une terrasse qui domine le fleuve et le parc. Depuis ce belvédère, la vue embrasse la rive droite jusqu’au-delà du quartier Jeanne d’Arc ; on peut aussi suivre la coulée du fleuve jusqu’aux tours de Notre-Dame.

 

Une fois montée la pente abrupte, si on va vers la droite, on arrive royaume des skateurs.DSC_0010.JPG

Si l’on poursuit droit devant soi, on trouve la passerelle Simone de Beauvoir qui relie la rive droite au parvis de la Bibliothèque Nationale de France. Interdite à la circulation, elle est suffisamment large pour que les sportifs, les familles et les flâneurs coexistent sans se gêner.

Dans un paysage fluvial où dominent les lignes droites, ce pont sans pile (construit en 2006 par l’architecte berlinois Dietmar Feichtinger) frappe par ses courbes élégantes, son allure élancée. Il forme un entrelacs très allongé, dont le niveau supérieur est assez élevé pour offrir une vue en surplomb sur la Seine et le pont de Bercy tout proche. Là où les branches se croisent, au centre, un espace couvert est souvent occupé par des groupes qui répètent des chorégraphies mystérieuses ou par des lecteurs qui cherchent un abri intime et un peu protégé. Les lecteurs y sont en paix, à l’écart des passants. Rien ne les distrait, sinon le lent mouvement du fleuve et la fuite des nuages chassés par le vent. Le temps se ralentit.

Pont de Bercy depuis la passerelle Simone de Beauvoir

Pont de Bercy depuis la passerelle Simone de Beauvoir

Retour vers la deuxième partie du parc, conçue comme une série de petits jardins très différents les uns des autres, séparés par des buis ou par des boqueteaux d’arbrisseaux touffus. Il est  facile d’y trouver une place intime.

Bercy. La taille en espalier

Bercy. La taille en espalier

La roseraie et un plan de vigne, qui rappelle la vocation de Bercy, ne sont pas encore sortis de l’hiver, mais près du coin des jardiniers, les espaliers sont fleuris et le « potager pédagogique », qui permet aux écoliers de cultiver de minuscules parcelles, déborde d’herbes et de légumes.

Pas de touristes, mais des oiseaux dans les bosquets et des jeunes gens sur les bancs. Plus loin, des ponts «  à la chinoise »,  dont l’arche élevée enjambe la rue Joseph Kessel, et qui mènent au «  Jardin romantique». Romantique, je ne sais pas, mais il comporte des bassins entourés de roseaux qui abritent des poissons, des tortues et des oiseaux d’eau. Les  familles y emmènent des petits enfants fascinés,  d’autant que les œufs ont éclos et que les canes promènent leurs canetons.

La couvée

La couvée

Bercy n’est  sans doute pas le « plus beau » parc de Paris, ni le plus majestueux, mais les merveilleux jardiniers de la ville ont su faire tenir plusieurs mondes dans quelques hectares et chacun peut trouver sa façon d’y faire halte avant de retrouver le temps de la ville.

Pierres écrites en latin

Toutes les villes s’organisent autour de monuments qui manifestent la force des pouvoirs religieux ou profanes, des institutions culturelles, du pouvoir économique. L’écrit accompagne régulièrement  ces symboles sous forme d’inscriptions ou de plaques apposées sur des murs.

Aujourd’hui, où l’on assiste à une bataille politique à propos des manifestations religieuses dans l’espace public, il me paraît intéressant de faire un pas de côté en m’intéressant aux signes, marques et symboles écrits qui rendent visibles les pouvoirs par définition invisibles qui façonnent le sens de la ville. Pour répondre à une suggestion de Mariagrazia Margarito dans son commentaire paru  le 20 février 2016 (à l’occasion de l’article Nation), je prendrai la question par le « petit bout » du latin. Les murs de Paris gardent la trace d’une guerre culturelle à présent quasiment éteinte entre le latin et le français, cependant que de nouveaux conflits apparaissent.

16ème -18ème siècles : le pouvoir royal choisit le français comme langue de l’Etat,  mais le latin reste la langue de Dieu et des Belles Lettres

Longtemps, c’est en latin que Paris a célébré Dieu, le roi ou les Belles-Lettres. Les arguments en faveur du latin étaient, comme pour l’anglais aujourd’hui, la nécessité de disposer d’une langue de communication internationale. A quoi s’ajoutaient son rôle de langue quasi sacrée et l’idée de la supériorité linguistique d’une langue plus éloquente que celles qui lui ont succédé. Enfin, et surtout, la pérennité d’une langue morte soustraite aux changements.

Dès le Moyen Age, la puissance royale cherche pourtant à se libérer de la tutelle latine, assimilée au pouvoir de l’Eglise. Entre le 14ème et le 16ème siècle, le français s’impose lentement dans les chartes royales. Cet essor aboutit à la promulgation de l’ordonnance de Villers-Cotterêts qui fait en 1539 du français la langue officielle du droit et de l’administration.

Au 16ème siècle, les protestants décident de célébrer la messe dans un idiome que le peuple comprend. Cependant, les catholiques attendront le Concile de Vatican II (1965) pour renoncer à la liturgie latine. Au 17ème siècle, dans la France officiellement catholique, on priait donc toujours Dieu en latin, affirmant ainsi la vocation universelle de l’église, même si c’était au détriment de la transparence du message divin.

L’éducation secondaire (réservée aux garçons des classes aisées) était logiquement à base latine, puisqu’elle était aux mains des ordres religieux. A son tour, cette formation explique la fonction scientifique remplie par le latin… L’Université attendra par exemple le 20ème siècle pour renoncer à la thèse secondaire en latin. Emile Durkheim, le fondateur de la sociologie, a encore écrit en 1892 Quid Secundatis Politicae Scientiae Instituendae Contulerit. Même les pauvres et les filles apprennent souvent à lire en latin parce que les correspondances des sons et des lettres sont plus régulières qu’en français, et surtout parce que la lecture se résume souvent pour eux à pouvoir déchiffrer les prières à la messe.

Au 17ème et au 18ème siècles, le latin occupe encore massivement des fonctions prestigieuses et s’affiche partout dans Paris. Laurence Gauthier et Jacqueline Zorlu, ont publié une très éloquente recension des inscriptions dans leur livre Paris en latin. Legenda est Lutetia : Grands et petits secrets des inscriptions latines dans la capitale, Paris, Parigramme, 2014, 176 p. (11.90 euros). Je ne répèterai pas leur travail.

Imiter la Rome impériale : les portes royales Saint-Denis et  Saint-Martin

Une petite incursion cependant jusqu’aux arcs de triomphe des portes Saint-Denis et Saint-Martin inspirés par les arcs romains qui suggèrent que Paris est la nouvelle Rome ! J’en parle surtout parce que tout le monde se presse aux arcs de l’Etoile et du Carrousel en oubliant le 10ème arrondissement. Ce qui m’attire là, comme beaucoup, je crois, c’est que les lourdes portes royales sont serties dans le bazar hétéroclite des boulevards. Saint-Denis voit se succéder les boutiques d’épices et les restaurants  pakistanais, sri-lankais, indiens, les sex-shops, les coiffeurs africains spécialisés dans les tresses et les perruques, et des passages  populeux qui permettent de rejoindre Saint-Martin. Et soudain, barrant la rue, on tombe sur le monument majestueux.

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Les deux arcs célèbrent les victoires de Louis 14, à la façon dont les Romains célébraient les succès militaires de leurs empereurs. L’inscription latine, gravée sur l’attique de Saint-Martin peut être traduite : A Louis le Grand pour avoir pris deux fois Besançon et la Franche-Comté et vaincu les armées allemande, espagnole et hollandaise, le Prévôt des marchands et échevins de Paris. Sur la face sud de la porte Saint-Denis, c’est le chef de guerre qui est à nouveau loué : en moins de soixante jours, Louis le Grand a passé le Rhin, le Waal, la Meuse, l’Elbe,  il a conquis trois provinces, pris quarante places fortes et il s’est emparé d’Utrecht. Dans la frise de l’entablement est inscrite la dédicace « Ludovico Magno » (À Louis le Grand).

Cependant certains intellectuels du 17ème siècle commencent à se scandaliser qu’on utilise une langue « étrangère » au lieu du français. Le « moderne » Charpentier a par exemple défendu le français  dans sa Defense de la langue française pour l’inscription sur les monuments et, en 1677, il est décidé que les monuments du règne seront gravés en français (et non plus en latin).  La querelle se poursuit néanmoins au 18ème siècle. Voltaire peut à la fois affirmer  « Une inscription latine me déplaît parce que je suis bon Français. Je trouve ridicule que nos jetons, nos médailles et nos louis soient latins » et ajouter aussitôt que le français moins synthétique que le latin, notamment à cause de ses verbes auxiliaires, se prête mal aux inscriptions lapidaires. (Correspondance 1741, A M. Loc-Maria).

Les monuments doivent parler le langage de tous

Les révolutions sont propices aux réflexions sur le rôle des langues dans les jeux de pouvoir. Il est donc normal que la place du latin dans les écritures publiques soit interrogée. Le célèbre abbé Henri Grégoire (connu pour ses prises de positions en faveur de l’émancipation des Juifs, contre l’esclavage des noirs et pour l’enseignement systématique du français au détriment des « patois ») fait un rapport à la  Convention nationale pour promouvoir le français (Rapport sur les inscriptions des monuments publics. Seance du 22 nivose  an 2, 1794). Grégoire y rappelle que la question du latin a été déjà longuement débattue avant la Révolution, et ajoute un argument démocratique :

« Sous le despotisme, le peuple était compté pour rien ; actuellement, il est ce qu’il doit être, c’est-à-dire tout. Les monuments publics doivent donc lui rappeler son courage, ses triomphes, sa dignité ; ils doivent parler un langage intelligible pour tous et qui soit le véhicule du patriotisme et de la vertu, dont le citoyen doit se pénétrer par tous les sens. […] Notre langue reconnue comme celle de la raison  par sa clarté, deviendra, par nos principes, celle de la Liberté. Ne lui faisons donc pas l’outrage de la repousser de nos monuments, tandis qu’elle reçoit les suffrages de l’Europe. (Oeuvres, vol. II).

Le 19ème : conservatisme à l’école, recul dans la ville

Napoléon fit cesser tout effort de propagande en faveur du français et pour ne pas avoir à financer l’école, il abandonna l’enseignement à l’Église, ce qui restaura évidemment les positions du latin qui restera la langue des collèges pendant tout le 19ème siècle. On ne s’étonne pas de le trouver aux frontons des églises et dans les cimetières. Et si la locution latine, Fluctuat nec mergitur, apparaît dès le 16ème siècle sur des jetons municipaux, elle est choisie comme devise de Paris par le baron Haussman, préfet de la Seine en 1853.

Mais plus on avance dans le siècle, moins le latin joue le rôle d’une écriture d’apparat pour les monuments.

J’ai donc été frappée de rencontrer des mentions « privées » au cours de mes balades.  Au 97 rue Monge, un immeuble modeste renvoie à une devise de l’Art poétique d’Horace : « [Scribendi recte,] sapere est et principium et fons ». Un billet du blog parismyope.blogspot.com/2012/08/linstitution-savoure.html daté du 24 août 2012 fournit la solution. Il s’agit  d’une pension, en son temps célèbre, l’Institution Savouré, qui perdurera jusque vers 1860. J’avais pensé que la devise était en quelque sorte une « enseigne », mais  dans son commentaire Louis Musard rectifie. il signale que la pension avait déménagé et que la devise fonctionne plutôt comme un hommage.

97 rue Monge "Sapere est et principium, et fons"

rue Monge « Sapere est et principium et fons »

Des traces plus modestes montrent le rôle « classant » du latin. Il n’est pas besoin de le savoir. Il suffit d’un mot pour faire signe. Sur le boulevard Saint Germain, sur l’avenue Kléber, de beaux immeubles affichent une date  de construction précédée de ANNO, rappelant ainsi que l’architecte (ou l’acheteur) fait partie des détenteurs du pouvoir linguistique, lequel passait encore par le latin.

 

 

Modernité du latin des devises ? Fluctuat nec mergitur

Je me rappelle qu’après les attentats de novembre 2015, de jeunes manifestants ont très vite déployé une banderole avec la devise latine de Paris FLUCTUAT NEC MERGITUR (il est battu par les flots, mais ne sombre pas). Dans le même temps le nombre d’occurrences sur Twitter explosait.  Dans le contexte des attentats, la formule devenue slogan prenait un sens collectif renouvelé, les mots affirmant que la ville était indestructible et saurait faire face aux terroristes, et le latin rappelant l’appartenance à la très ancienne communauté imaginaire des humanistes.

Voici que la devise se prête à présent à des jeux commerciaux. Elle s’imprime sur des tee-shirts et depuis avril 2016 s’inscrit à la devanture d’un café de la place de la République, comme si l’on voulait se persuader que s’asseoir à la terrasse de cet établissement était un acte militant ou au moins prolongeait l’élan collectif qui avait suivi les attentats.

 

 

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LES MISERABLES

 

1er mars : Un marché à une des portes de Paris. Marché crasseux où des pauvres vendent à des pauvres des fruits périmés et des hardes de seconde main. Des petites filles courent vers les automobilistes chaque fois que le feu passe au rouge. Elles ont des pancartes « Réfugiés syriens ». Les amis baissent leurs vitres. « Ce sont des Roms, pas des Syriens », disent-ils, comme si c’était une justification. Le feu passe au vert et nous démarrons.

8 mars. Jean voit le métro bondé arriver sur le quai. Un wagon est miraculeusement presque vide. Il s’y engouffre. Quand le métro repart, il prend conscience d’une odeur suffocante et comprend pourquoi le wagon est vide. Il a vraiment envie de vomir et descend précipitamment à la station suivante en abandonnant le wagon au clochard.

9 mars. Il y a encore quelques mois, les banquettes permettaient de s’asseoir sur le quai de la place de la Nation. Je ne m’y asseyais jamais car trop de gens dans des états pitoyables y passaient la journée. J’avais vaguement peur d’attraper la gale ou des puces. Aujourd’hui le problème est « réglé ». La RATP a installé de drôles d’appui à pan incliné qui ne permettent pas de s’allonger, même plus de s’asseoir. Les municipalités font de même. Place Jussieu, il a fallu beaucoup d’ingéniosité pour trouver la solution :

Place Jussieu

Place Jussieu

Les bancs incommodes. Nation 2016

Les bancs incommodes. Nation 2016

13 mars, 82 rue Réaumur. Un groupe de mendiants passe le temps de l’autre côté de la rue.Mendiants rue Réaumur Contre le numéro 82, ils ont installé des cartons qui, comme des murets, dissimulent leurs affaires pendant la journée. Cette pratique est tolérée dans beaucoup d’endroits. Le soir, les cartons servent de matelas, de coupe-vent et peut-être de paravents.

Rue Réaumur. Stocker ses affaires

Mais ailleurs, on observe l’inverse. Rue des Bernardins, il y a une sorte de galerie à arcades qui protège de la pluie sur 50 mètres. Pendant quelques temps, ce lieu abrité a été utilisé par des mendiants qui étalaient des matelas qu’ils repliaient pendant la journée dans les renfoncements creusés à intervalles réguliers. On ne passait plus trop par là.

Désormais, en plus de l’ancienne grille qui interdisait depuis longtemps aux enfants tout écart dans la rue, un nouveau système de « protection » a permis de chasser les mendiants. Il y a à présent une grille tout le long du mur et comme cela ne suffisait pas, des plots empêchent d’utiliser les interstices du bâti. Il faut bien admettre que mères de famille et les touristes empruntent à nouveau ce chemin.Rue des Bernardins. Paris5e. Les grilles du renfoncement

16 mars : Pendant la journée, j’ai parcouru quelques étapes qui vont de l’exaspération à la culpabilité. Le matin, j’ai fait un détour pour éviter les Roms installés sur un banc de la place. Je me suis dit  que je ne pouvais rien contre leur sort et qu’il valait mieux que j’aide les gens qui dépendent de moi, plutôt que de subventionner la mafia qui exploite ces misérables. Le soir  je me suis rachetée en donnant deux euros à un accordéoniste sur la ligne 6. Tout cela  est minable et mesquin, je le sais.

L’ironie ne m’aide pas à affronter mes contradictions. Un mendiant stationne devant le Franprix du quartier. Il me dit « Bonjour ». Je ne peux pas passer en baissant la tête. Je réponds « Bonjour ». Un homme à qui on a dit bonjour, on ne fait pas comme s’il était une pierre ou un sac de déchets. Pas question pour moi pourtant d’essayer de savoir comment il est arrivé là. De temps en temps, je dépose un croissant, ou un sandwich et je pars très vite. Je veux qu’il n’y ait pas de rencontre. Je ne veux pas me sentir « obligée ».

18 mars. Un homme dort dans la rue, au carrefour Franklin Roosevelt. Arrivée à sa hauteur, une passante accélère le pas. Elle fixe un point situé très loin en avant, qui l’empêche de voir l’homme qui lui gâcherait sa promenade « sur la plus belle avenue du monde ».

SDF ROnd-point des Champs-Elysées

SDF ROnd-point des Champs-Elysées

Je viens de lire le nouveau livre de Pierrette Fleutiaux. Il s’appelle Destiny et raconte la rencontre entre Anne, qui attend la naissance de sa première petite fille, et Destiny, une Nigériane enceinte qu’elle aidera de son mieux pendant plusieurs années. Le récit montre d’abord la force de la migrante, qui a quitté sa vie misérable afin d’avoir une vie meilleure, et qui se fraye un chemin dans une France compliquée, difficile, mais finalement plus aidante qu’il pourrait sembler, du moins pour qui croit en son destin. D’autres livres ont raconté l’énergie qu’il faut pour fuir sa vie, si misérable soit-elle, et s’en inventer une nouvelle. Celui-ci me touche parce que c’est l’histoire de la relation entre cette Destiny et une femme qui ressemble à bien des Françaises des classes moyennes, peut-être à moi quand je me décide à être un peu plus aidante qu’à l’ordinaire. Or, Pierrette Fleutiaux  parle très bien des mouvements du cœur qui font hésiter parce qu’on ne peut, ni ne veut déranger complètement sa vie pour quelqu’un qui vient d’un autre monde : « Entre donner tout et ne donner rien où placer correctement le curseur ? » C’est aussi un livre qui évoque le réseau serré d’institutions et de fonctionnaires qui intervient dans la vie de Destiny : « Le 115 » qui déniche des hébergements, même précaires, les assistantes sociales, secrétaires de mairie, médecins, psychiatre… Enfin, la CGT (« Cigiti ») qui soutient Destiny lorsque le propriétaire du salon de coiffure qui l’employait se déclare en faillite au lieu de payer les salaires et que les travailleuses clandestines décident d’occuper les lieux et de lutter en plein jour. J’aime vraiment ce livre qui invite à la rencontre, mais évite toute culpabilisation.

Déambulation dans le Paris d’Haussmann

E. Hazan, dans L’Invention de Paris, reproche à Haussmann d’avoir éventré les vieux quartiers pour permettre le mouvement des troupes, de façon à pouvoir mater rapidement un peuple rebelle, prompt à la révolte. Il lui reproche aussi d’avoir accentué l’embourgeoisement de la ville. Mais il admet que les travaux du second Empire ont apporté l’eau, les égouts, l’éclairage au gaz et transformé un Paris médiéval qui pourrissait littéralement tant le manque d’hygiène était général. Quoi qu’il en soit, l’urbanisme d’Haussmann se confond aujourd’hui avec l’image de la ville.

Les travaux, voulus par l’empereur, avaient commencé avec Jean-Jacques Berger, préfet de la Seine de 1848 à 1853. Sous sa direction, la rue de Rivoli avait été prolongée et le dégagement du Louvre et de l’Hôtel de Ville amorcé. Cependant, le coût des travaux à entreprendre et l’endettement qui en résulterait l’effrayaient et c’est son successeur, le baron Haussmann, qui n’hésitera pas à emprunter pour dégager les moyens financiers nécessaires. C’est bien lui qui a fait réaliser les percées principales. Entre 1852 et1859 un axe nord/sud : le boulevard Saint-Michel (qui double la rue Saint-Jacques, une ancienne voie romaine), le boulevard de Strasbourg et le boulevard Sébastopol). Un axe qui va de l’ouest vers l’est : la rue de Rivoli prolongée jusqu’à la rue Saint-Antoine, élargie sous son impulsion.   Après 1859, les travaux s’accélèrent : des places énormes sont ouvertes (notamment la place de la République, la place du Trône et la place de l’Etoile, tout le quartier de la colline de Chaillot, les boulevards qui mènent aux gares Saint-Lazare, de l’Est et du Nord, etc., etc.). L’Atlas du Paris haussmanien de Pierre Pinon est la bible qui permet de comprendre un peu la mécanique des travaux haussmaniens.

Les Parisiens vont vivre dans les gravats pendant des années au milieu des baraques écroulées, de la boue et de la poussière avant de voir émerger un quadrillage d’artères rectilignes et nues, tendues vers l’horizon. Quand on passe des plans de Paris à la rue concrète, la rupture radicale avec l’architecture antérieure frappe tout autant. Les nouveaux règlements interdisaient les avancées des parties supérieures des immeubles à l’exception des balcons. Pas de pergolas, de bow windows (oriels,) pas de parties en saillie, ni de courbes ondulées. Les ornements étaient limités aux consoles, souvent en forme de volutes qui soutiennent les balcons et aux arabesques de fer forgé des balustrades. Encore faut-il ajouter que ces ornements sont souvent abstraits.

Le premier étage (second pour nous car nous comptons l’entresol pour un) est destiné aux riches et a droit à des balcons et à une plus grande hauteur sous plafond. Les balcons filants du cinquième devant l’étage de couronnement sont là pour la symétrie et pour accentuer les lignes de fuite. Le nombre de niveaux est limité à cinq initialement. Depuis la fin du 18ème siècle, la hauteur des façades était en principe de 17,54  mètres. On pouvait toutefois aller jusqu’à 20 mètres de hauteur dans les rues de 20 mètres de largeur qu’Haussmann était en train d’ouvrir. Les toits étaient à 45 degrés.

21 rue Etienne Marcel

21 rue Etienne Marcel

Les immeubles des riches ne pouvaient guère se distinguer que par quelques pilastres, tandis que les gens plus modestes s’en tenaient  aux consoles. Les architectes devaient s’ennuyer.

Mais on pouvait raccorder ces immeubles si semblables par les lignes droites des toitures, et par les balustrades noires des balcons. L’alignement des ferronneries était au service d’une perspective sévère et claire.

Lorsque je regarde la rue de l’Opéra, je vois les obliques filer au loin vers la ligne d’horizon, sans rencontrer d’obstacle. La perspective s’allonge, s’allonge jusqu’à  l’opéra Garnier ainsi mis en valeur.

Avenue de l'Opéra

Avenue de l’Opéra

Ces rues peuvent paraître interminables à force d’être si semblables et si raides. Ainsi, la Rue Lafayette qui comporte peu de commerces, peu d’appartements et se vide après 17 heures de sa population d’employés. Elle prend alors un caractère funèbre. Si le boulevard Saint-Michel ou le boulevard Magenta n’ont pas cette allure de rues-fantômes, c’est  qu’on y vit, mais aussi qu’on y a planté des arbres qui animent les façades, en hiver de leur graphisme désordonné, en été de l’ombre de leurs feuillages.

boulevard Sébastopol

boulevard Sébastopol

A visiter les quartiers haussmanniens, j’apprends du vocabulaire et des façons de dire. A présent, je nomme les refends (ces lignes tracées à l’extérieur des murs et qui simulent vaguement les jointures entre des pierres, et servent surtout à redoubler les lignes horizontales le long des façades. J’ai appris aussi à dire bossage vermiculé pour l’ornementation imitant les traces que laissent les vers dans une matière molle, des courbes sinueuses courtes et irrégulières, gravées en creux dans la pierre. Les architectes ont pu en trouver l’idée au Louvre ou à la porte Saint-Martin, mais ces ornements sont démocratisés et appliqués aux immeubles de rapport du 19ème. Parler d’étage de couronnement (dernier étage et combles) me ravit

Bossage vermiculé

Bossage vermiculé

Le plaisir d’employer des mots techniques tient à ce qu’ils semblent assurer une prise solide sur les choses. A y regarder de plus près, ils sont moins stables qu’il y paraît : Le dictionnaire Robert applique le terme modénature au profil des moulures, alors que Wikipédia dit qu’il concerne l’ensemble des décors de la façade (encadrement, corniche, bandeau……). Quoi qu’il en soit, ces mots sont plutôt lents à se transformer. On peut les orner presque autant que les choses qu’ils désignent, parler par exemple des consoles à volutes, des consoles enrichies de guirlandes fabrique seulement des sous-classes de consoles.

Au contraire, la force des mots courants s’épuise vite en ce moment si troublé : nous disons nation, français et nous avons l’impression de manipuler des valeurs désuètes, de renvoyer à des enthousiasmes douteux. Finkielkraut et d’autres cherchent à les ranimer et les guetteurs furieux (qui abondent en France) ne manquent pas de dénoncer leur trahison. « Finkielkraut et les siens sont au mieux, disent-ils, des réactionnaires ». Je dirais plutôt des conservateurs et, soit dit en passant, je regrette, comme eux, qu’on ne cherche pas davantage à « conserver » les mots (et les discours où ils s’inscrivent) pour établir des ponts entre le passé et le présent. Mais on ne peut pas s’en tenir au discours du déclin, de la décadence.

Il y a autant de promesses que de menaces dans le monde d’aujourd’hui. Et par exemple la numérisation permet à des millions de jeunes gens d’écrire. D’accord, ils ne ponctuent pas beaucoup  et je m’ennuie très souvent à les lire. Mais ils écrivent. Il y a peu, les hommes s’en tenaient à la déclaration d’impôts ; les femmes à la correspondance familiale et aux lettres du jour de l’an pour la parentèle. Aujourd’hui, on s’invective sur les réseaux sociaux, on défend avec chaleur, on dénigre avec rage tout ce qui arrive. On tient son blog comme j’essaie de le faire en ce moment. Comment ne pas voir que cette « prise d’écriture » généralisée est une étonnante avancée démocratique ? Ce que les personnes en feront est incertain, mais ne peut être vu seulement comme une catastrophe qui menace la culture.

L’ATELIER DE LA RUE TIPHAINE

Je reçois un appel de Cristina. Elle a lu l’article concernant les façades richement décorées de la fin du 19ème et tient à me faire comprendre que, la plupart du temps, ce n’étaient pas les « artistes » qui  exécutaient les ornements des façades. Ces derniers inventaient des motifs qu’ils modelaient dans des matériaux malléables comme l’argile ou la cire, mais c’étaient souvent des tailleurs de pierre, de bons techniciens, qui s’occupaient de la fabrication proprement dite.

Cela vaut pour les plus grands et pour toutes les techniques. Rodin n’a pas réalisé les contrastes que j’ai tant admirés entre le poli des corps et le socle presque brut des statues. Il savait parfaitement comment faire, mais il était plus intéressé par la fécondité de son génie, par les idées neuves qui se pressaient en foule, que par la réalisation. Il avait recours à des aides (comme faisaient d’ailleurs les grands peintres qui étaient aussi des patrons d’ateliers et qui intervenaient parfois seulement sur les parties les plus délicates de l’oeuvre qu’ils signaient, les mains, les pieds, le regard).

Cristina Appel-Bally, sculpteure et pastelliste, travaille dans le 15ème, 27 rue Tiphaine. http://www.christina-appel-bally-sculptures.fr/. Pour sa part, et comme Camille Claudel, qui a été l’une des « aides » de Rodin, Cristina a appris à mouler : « Il faut, dit-elle, que je te montre ce que cette technique tellement ancienne suppose de compétences ». Nous nous retrouvons 18  rue Antoine-Bourdelle dans le 15ème. L’atelier de Bourdelle est un îlot de calme à deux pas de la gare Montparnasse. C’est un musée gratuit, délaissé par les touristes, alors même que les sculptures monumentales qui sont exposées dans le jardin prennent facilement une allure fantastique lorsqu’on les voit de près.

Un documentaire permet de suivre les étapes de la fabrication d’une sculpture en bronze, une fois achevé le modèle. Le travail dans l’atelier d’un fondeur est indispensable car les fours doivent supporter une température de 1100 degrés. Il faut d’abord recouvrir le modèle d’élastomère, insérer des piques qui l’empêcheront de bouger et passer les couches de plâtre qui formeront le moule. A l’intérieur du moule, faire couler de la cire chaude afin de former une peau intérieure de quelques millimètres. Le moule refermé permet d’obtenir une épreuve de cire. Après démoulage, le modèle est retouché à la main pour supprimer les petits trous laissés par des bulles d’air. La deuxième étape peut commencer : c’est la fabrication d’un nouveau moule en terre réfractaire, qui formera une coque autour de l’épreuve en cire. Ce moule contient des trous de coulée : les jets servent à verser le métal brûlant qui fera fondre la cire et prendra sa place, Les évents à évacuer l’air. Les égouts permettent l’évacuation de la cire fondue. Une fois le bronze coulé et le moule détruit, des artisans très spécialisés achèvent le travail : le soudeur assemble les grandes sculptures, l’ébarbeur les débarrasse des morceaux de métal en trop comme les jets de coulée, les évents, les égouts. Le ciseleur élimine les défauts qui subsistent ; le patineur colore le bronze en l’oxydant jusqu’à lui donner la teinte foncée qu’il ne prendrait naturellement qu’au bout de quelques siècles. Cristina commente le caractère problématique de la déclaration de Léonard de Vinci, « L’art est une chose mentale ». Evidemment, c’est Rodin qui concevait ses sculptures, mais on ne peut effacer les techniciens qui se sont affairés  pour les réaliser.

Je suis un peu perdue dans cette succession de moules et de retouches. Il aurait fallu que je manipule les matériaux pour assimiler les explications car je ne « pense » les techniques qu’en effectuant les gestes nécessaires, mais j’ai au moins retenu qu’il faut beaucoup d’artisans et d’organisation autour d’une sculpture. En bonne amatrice du 20ème siècle, élevé au culte de l’auteur et du génie, je ne voyais pas, je ne me représentais pas l’importance de ces habiles artisans, de leurs gestes d’une fiabilité à toute épreuve. Et je suis contente de leur redonner leur juste place.

Cristina expose des terres cuites, des nymphes classiques qui supportent le plein air, que l’on peut installer dans son jardin ou sur sa terrasse, livrer au vent et à la pluie. Elle a renoncé au métal tellement cher et tellement lourd. Pour qui le souhaite, elle patine ses statues jusqu’à en donner l’illusion. Le lutin du potagerSes demoiselles sont séduisantes, mais elle préfère, travailler sur des lutins coiffés de chou romanesco, sur de drôles de monstres sortis de son imagination, les uns sont des figures aériennes, prouesses techniques puisque modelés directement sur des armatures métalliques, esquissant des pas de danse ou jonglant avec le vide ; les autres sont des matrones enceintes, petites sœurs des déesses-mères archaïques de la préhistoire.

Plutôt que de s’épuiser à courir les salons, ce qui suppose d’empaqueter, de ranger, de transporter, Cristina accueille le visiteur sur son lieu de travail. Visiter son atelier est un plaisir qui  l’emporte sur bien des vernissages !

 

Les immeubles de la fin du 19ème siècle : atlantes, mascarons et fleurs des champs

Je n’apprécie pas beaucoup l’architecture pompeuse de l’Opéra Garnier. A mon goût, la richesse bourgeoise s’y étale trop. Mais on doit reconnaitre à Charles Garnier, qui a usé abondamment d’atlantes et de cariatides, qu’il a relancé la mode des décors opulents. A partir des années 1860 et jusqu’à la première guerre mondiale, des figures sont revenues orner les balcons, encadrer des portes monumentales, soutenir les frontons et les coupoles des banques. Un peuple de sculpteurs s’est chargé d’animer les façades solennelles, d’ajouter un peu de spectacle à la lourde architecture parisienne.

Les portes sont immenses. Quand on est riche dans le Paris de la fin du 19ème siècle, il ne s’agit pas d’avoir comme vous et moi des portes à hauteur d’homme. Les entrées sont les grandes portes du pouvoir et elles montent souvent jusqu’au second étage.

61 rue de Rome

61 rue de Rome

Pour peu qu’on lève le nez, on verra des faunes, des Atlantes courbés par le poids des balcons, des Vénus un peu émoussées par le temps

rue des Petites-Ecuries 9ème

rue des Petites-Ecuries 9ème

 

et, quand l’Art Nouveau arrive, des femmes tout simplement qui prennent l’air au balcon.

Femmes et tête de bélier. Art Nouveau. rue Jasmin

Femmes et tête de bélier. Art Nouveau. rue Jasmin

 

Nation-rue Jaucourt

Nation-rue Jaucourt

Les angles des immeubles étaient depuis longtemps le refuge de l’invention : on les arrondissaient en rotondes, on les coiffaient de calottes sphériques, de dômes qui évoquaient le bonnet d’un évêque, le haut de forme d’un mondain, un pot renversé… Mais les architectes ont tout à coup du culot. Ils s’amusent et, lorsque les bourgeois pour qui ils travaillent se prennent pour des châtelains, ils ajoutent volontiers des clochetons médiévaux aux bâtiments post-haussmanniens.

Tout le monde ne pouvait pas être Rodin, Dalou ou François Pompon, mais des artistes moins connus aujourd’hui, des André Laoust, des Jules-Ernest Bouillot, des Camille Alaphilippe ont bien vécu grâce à l’art de la fin du 19ème siècle.

Les immeubles de la moyenne bourgeoisie n’avaient pas d’atlantes, mais au moins des mascarons. Je viens d’apprendre dans un article de Wikipédia pourquoi ce sont si souvent des visages burlesques : les sculpteurs recopiaient tout simplement  les formes de l’Antiquité.

78rue du Rendez-Vous

78 rue du Rendez-Vous, Paris 12ème

Même si les grotesques n’avaient plus pour fonction de protéger des mauvais esprits maisons, tombeaux, portes, vaisselle, et meubles, ils avaient survécu à leurs pouvoirs magiques dans les ateliers de quartier, les écoles des Beaux-Arts, les Prix de Rome et autres récompenses académiques.

Cercle de l'Interallié. 1714. Reconstruit 1864 par Léon Ohnet

Cercle de l’Interallié. 1714. Reconstruit 1864 par Léon Ohnet

Les moins connus du petit peuple des sculpteurs, ceux qui ne signaient même pas leurs œuvres, s’occupaient à proposer des décors floraux, des marguerites,  des feuilles d’acanthes, de lierre, du houx et des chardons, des bananiers ou de la vigne. On voit au fronton des immeubles leurs jardins de pierre tout aussi variés que les jardins des avenues et des parcs. Je ne peux m’empêcher de rêver à tous ces artistes artisans qu’abritait Paris, fiers de leur technique, s’efforçant de planter un jardin suffisamment réaliste pour qu’on puisse reconnaître les fleurs qui y poussent. Combien étaient-ils ?

rue Marsoulan

rue Marsoulan

Débordés par la demande, ils ont pu croire que le travail serait toujours là. Mais voici que le béton est arrivé et que la mode a changé. On n’a plus offert aux projets des sculpteurs que des ronds-points peu propices aux statues. La taille des appartements a découragé les admirateurs ; le loyer des ateliers a empêché de stocker les œuvres et nous avons perdu les imagiers de Paris. Ce sont hélas, les publicitaires et leurs images qui les remplacent ! Les sculpteurs ont rejoint la cohorte des ouvriers victimes des fermetures d’usine, des artisans dont les métiers ont disparu. Seuls, leurs spectres invisibles errent encore dans les rues. Peut-être se réjouissent-ils en regardant leurs façades ; peut-être se lamentent-ils car il est dur de symboliser une époque révolue.