Avenue Rapp : immeubles Lavirotte, cathédrale orthodoxe du quai Branly

A tous ceux qui sont toujours en train de prendre l’avion pour parcourir le monde et voir le plus de choses possibles, il faut rappeler les plaisirs qu’offrent les rues de Paris, pourvu qu’on prenne le temps de les regarder. Il est vrai que le square et l’avenue Rapp sont des lieux particulièrement étonnants qui procurent au promeneur autant de bonheurs visuels que de questions sans solutions.

Tout commence au petit square Rapp où on aperçoit d’abord le beau trompe l’œil en treillage sur le mur qui clôt l’impasse. Sur la gauche, une construction exubérante en pierres et en briques de l’architecte Lavirotte et du céramiste Bigot, maître des grés flammés. Elle possède une tourelle d’angle couverte de tuiles vernissées et des décors loufoques à force d’éclectisme.

Sur la droite, l’édifice imposant de la société théosophique de France dont le porche qui monte presque au dernier étage accentue le caractère monumental.

Tourelle du square Rapp

Ce nom éveille le vague souvenir d’un mouvement ésotérique né au tournant des années 1900.

Façade du centre théosophique

Façade du centre théosophique

Mais alors que vient faire la feuille de l’ambassade du Costa Rica qui loge dans le même immeuble ? Est-ce que ce pays a des liens privilégiés avec la société ?  Ou bien a-t-il choisi cet immeuble parce que le loyer était modéré ? J’aurais aimé monter l’escalier, rencontrer le consul. Mais le consulat est fermé et d’ailleurs personne ne m’aurait laissé parler avec le consul.

 

 

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Il en va de même de la société de théosophie : la place est déserte. La porte est close. Wikipédia, la grande ressource sur le téléphone portable, explique que la Société théosophique « est une association internationale prônant la renaissance du principe théosophique ancien selon lequel toutes les religions et philosophies possèdent un aspect d’une vérité plus universelle ». La société a été fondée en 1875 par Héléna Petrovna Blavatsky, ainsi que par le Colonel Henry Steel Olcott et William Quand Judge. Ses quartiers généraux, dit l’article, « furent établis en Inde à Adyar ». Voici pourquoi les éditions et le site de la société poartent à ce nom Adyar.

Helena Blavatsky a l’air d’une riche héritière au fort caractère. Mariée à 17 ans, elle s’enfuit aussitôt pour parcourir le monde pendant 23 ans, devançant Alexandra Neil de 50 ans au Tibet, avant de fonder son mouvement. Celui-ci s’est largement diffusé et l’auteur de l’article cite une liste de membres illustres de cette société qui vont de Piet Mondrian à Yeats, Edison ou l’éditeur Camille Flammarion. Il y a quelque chose d’étrange dans la fureur que la société de théosophie déclenche chez certains internautes ; à l’abri d’internet, ils se livrent à des propos haineux.

Cependant le programme affiché sur la porte paraît inoffensif : quelques conférences de personnes qui se proposent de vous aider à trouver votre voie : allégories bibliques selon la Doctrine Secrète par Brigitte Taquin, les Pouvoirs latents dans l’Etre humain par Tram-Thi-Kim-Dieu. Le cours d’un maître de sagesse au nom indien, projeté en vidéo.

Le théâtre Adyar abrite aussi des concerts (est-ce pour pouvoir payer les frais ou parce que la musique joue un rôle dans l’éveil spirituel de l’humanité ?).

J’aimerais une fois rencontrer les gens qui suivent ces conférences. J’imagine des personnes âgées, au regard doux qui s’ennuient dans leurs appartements trop grands. C’étaient peut-être les mêmes qui venaient écouter Yves Nat en 1953 quand il joua l’intégrale des sonates de Beethoven dans le théâtre Adyar. Des internautes qui écrivent sur Facebook disent du bien de la salle, tout en déplorant le mauvais état des fauteuils. Sur les photos, on voit des fauteuils rouges, mais le velours doit être rapé à présent.

29 avenue Rapp

Au 29 avenue Rapp se tient l’immeuble le plus célèbre du tandem Lavirotte et Bigot, construit en 1901.

La structure est intéressante à cause du refus de la symétrie qui défie l’immobilité de la pierre, des variations opérées sur des formes connues (comme la lucarne agrandie du deuxième étage).

29 avenue Rapp . Derniers étages

Cependant, on vient surtout pour voir les couleurs et les ornements foisonnants qui ont valu à l’immeuble un prix au concours de la ville de Paris de 1901 (On vient un peu aussi à cause des descriptions scabreuses des guides qui expliquent que le décor central du porche représente un phallus inversé).

Je suis un peu perplexe : phallus-vitrage prolongé par un gland, ou bien motif floral innocent constitué par une tige et deux renflements symétriques à l’extrémité supérieure, tronc rigide comme l’est le tronc d’un arbre ou la tige de certaines fleurs, portant des outres gonflées qui contiennent des  graines ou des pépins, comme les figues dans leur petit sac de peau  ? (Tiens, mais la figue est justement un mot obscène pour désigner les testicules) ? Faut-il considérer que tout ce qui est droit est un phallus (ici plutôt triste puisqu’il est orienté vers le bas)  ? Que tout arbre est phallique et toute prairie féminine ?

29 avenue Rapp. Le porche

Et la fenêtre, qu’en penser ? A-t-elle une forme de vase banale (ici soulignée par les géraniums) ou représente-t-elle un coït ?

29 avenue Rapp. La fenêtre au scarabée.JPG

Si on s’approche, on s’amuse du bestiaire fantaisiste rassemblé sur la façade : deux têtes de bœufs, un oiseau couronné aux ailes dépliées, un lézard dont la queue forme de jolies arabesques, une tortue bicéphale, une scène de chasse (oiseau posé aux ailes repliées au risque du chat qui le guette) de gros scarabées sous les fenêtres (à moins qu’il ne s’agisse des phallus évoqués plus haut)…

 

 

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Les sculptures représentent aussi des êtres humains : Adam et Eve de part et d’autre de la porte, une femme au col de renard dont j’ai lu qu’il s’agissait de l’épouse de Jules Larivotte. Que penser de la juxtaposition d’une dame un peu mélancolique et d’une Eve souriante. On peut y voir deux représentations de l’amour, celui qui  fonde la famille bourgeoise, celui, bien plus sexuel de la petite Eve, si provocante.

29 avenue Rapp. La dame et Eve

Le Centre Spirituel et Culturel Orthodoxe russe

Quelques pas encore le long de l’avenue Rapp. Il est cinq heures, l’air a déjà la fraîcheur du soir. Nous passons devant le centre orthodoxe russe, inauguré le 20 octobre, mais encore inaccessible puisque les fresques et les mosaïques de l’intérieur ne sont pas achevées. On voit cependant les hauts murs qui entourent la cathédrale et les bulbes dorés qui accrochent la lumière. Il paraît que le maire de Paris, Delanoë, avait exigé que les coupoles de la cathédrale orthodoxe soient d’un or pâle qui ne puisse pas concurrencer Saint-Louis des Invalides.

Le choix d’un or « modeste » n’a pas empêché les reproches. Poutine aurait installé un outil de propagande en plein cœur de Paris. Voulait-il ainsi renforcer l’église de Moscou, la cathédrale de la rue Daru étant passée au patriarcat de Constantinople, et mieux contrôler la diaspora russe ? Affirmer la puissance de la fédération de Russie en inscrivant ce bâtiment imposant à deux pas de la tour Eiffel ? Ou même espionner le conseiller diplomatique de l’Élysée, son chef d’état-major et le service du courrier présidentiel, hébergés dans un immeuble du quai Branly, en dissimulant un système d’écoute dans les coupoles ? A cette dernière dénonciation, l’ambassadeur de Russie a joliment répondu que les progrès des systèmes d’espionnage rendraient obsolètes de telles installations. Quoi qu’il en soit, le travail de Jean-Michel Wilmotte est à la fois sobre et élégant et une fois passées les polémiques on s’apercevra que le centre s’inscrit fort bien dans le paysage, tout près du pont Alexandre III dont, actuellement, on retient seulement que c’est le pont le plus majestueux de Paris.

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Centre Spirituel et Culturel Ortodoxe Russe. Avenue Rapp

2 avenue Rapp. Centre Spirituel russe

Les coupoles du Centre Russe

Centre Spirituel et Culturel Orthodoxe russe. 1-5 quai Branly

Reste qu’il est inquiétant de voir confondues dans un « Centre culturel et spirituel orthodoxe » une église, une école franco-russe, une institution de recherche… La Russie actuelle n’a décidément rien à voir avec la laïcité  de séparation « à la française » et ce centre montre que, quelles que soient les déclarations sur le statut pluri-confessionnel de la Russie, la religion orthodoxe est la religion d’Etat ! (Accessoirement, on s’est peu s’indigné de voir « l’étranger » financer un lieu de culte en France. J’imagine ce qu’on aurait entendu si l’Arabie saoudite avait installé une énorme mosquée sur ce même emplacement ! )

Cent ans après la révolution de 1917, la collusion entre l’église et l’Etat russe montre à quel point sont fragiles les « évolutions » que je croyais irréversibles. La menace du retour de l’intolérance et du pouvoir patriarcal est mondiale, tantôt sous cette forme russe de l’alliance du trône et de l’autel, tantôt sous la forme américaine qui envoie le conservateur Trump à la présidence, tantôt sous la forme encore plus menaçante d’Erdogan qui emprisonne toute opposition à son pouvoir islamique.

L’Avenir du Prolétariat au Champ de Mars

Un quartier, c’est parfois un lieu qui rassemble les vues les plus hétéroclites. L’autre  jour, nous nous promenions du côté du champ de Mars et du pont de l’Alma, quand nous sommes tombés sur un immeuble qui, selon la plaque apposée sur sa façade, appartenait à « l’Avenir du prolétariat ». Le nom nous a fait sursauter car nous étions avenue de la Motte-Piquet, à deux pas de la tour Eiffel, dans un des endroits les plus bourgeois de Paris ! Un peu plus loin, nous sommes arrivés square Rapp au siège de la Société Théosophique de France, et ce fut le même étonnement de voir que ce cercle survivait là, en plein XXIème siècle. Encore plus loin, la flamboyante façade de l’immeuble Lavirotte, quintessence de l’Art Nouveau, détonnait dans cette rue Rapp si convenable… et déjà, nous longions le nouveau centre culturel russe et les coupoles dorées de la cathédrale orthodoxe. On ne peut pas faire plus disparate. Le seul lien, c’est que ces petits morceaux de ville coexistent à cet endroit et finissent par faire un ensemble.

L’Avenir du prolétariat

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C’est de retour chez nous que j’ai lu l’histoire de L’Avenir du prolétariat. Dans une période moralement difficile, on peut trouver du réconfort à se rappeler de la Société mutualiste conçue par Ferdinand Boire, ou des raisons supplémentaires d’être tristes en lisant ce qu’il est advenu de son projet.

En 1893, un receveur des Postes, sans doute influencé par le modèle allemand, imagina un système de solidarité permettant d’assurer une retraite aux ouvriers. Il s’agissait de collecter des cotisations auprès d’eux, et de les investir dans des immeubles de rapport. Au bout d’une période qui pouvait aller de quinze ans minimum à cinquante ans, les déposants percevaient une retraite. Le système devait générer assez de bénéfices pour qu’on puisse financer une rente, mais il n’avait pas pour finalité le profit du capital comme dans une entreprise classique. Ferdinand Boire donna à sa société d’assurance mutuelle le beau nom de « L’Avenir du prolétariat ». Au tournant du siècle, les déposants étaient plus de 150 000 et comprenaient de nombreux provinciaux, comme le montre une photo de mutualistes ariégeois (consultable sur le blog des Amis du Musée du Textile et du Peigne en Corne, à Lavelanet:http://amtpc.over-blog.fr/article-labastide-sur-l-hers-en-ebullition-116859529.html).

Vers 1910, L’Avenir du prolétariat  possédait 42 immeubles parisiens, plus un patrimoine immobilier conséquent en province. La société était assez puissante pour créer un orphelinat dans une belle bâtisse, La Haute Barde, en Indre-et-Loire et, en 1912,  pour faire construire au 325 rue Saint-Martin dans le troisième, un « palais » pour ses assemblées générales. L’architecte, Bernard-Gabriel Belesta, imagina un intérieur moderne, avec des voûtes sans pilier, coulées dans du béton armé. Il s’adjoignit Henri-Paul Hannotin, qui ajouta les ornements, ferronneries, rampe d’escalier monumental, décors luxueux, inséparables du beau au tournant du siècle. La salle des fêtes trouva sans problème à se louer. On y organisait des réceptions chics, ce qui compensait les frais entrainés par les fêtes prolétariennes.

Façade du palais de la Mutualité. 325 rue Saint-Martin

Façade du Palais de la Mutualité. 325 rue Saint-Martin

La mise en place d’un système de retraites obligatoire et garanti par l’Etat entraîna le déclin de l’Avenir du prolétariat. Un siècle plus tard, les 200 000 cotisants n’étaient plus que 4000. Déjà, le palais avait changé de destination. Il abrita successivement une fabrique de rubans de papier, une salle de boxe, une boîte de nuit, le Charivari, et des espaces de jeux pour enfants… Les journaux ont parlé du bâtiment parce qu’il avait été racheté par le couturier Jean-Paul Gaultier – qui l’avait loué à Lionel Jospin comme siège de campagne pour la présidentielle de 2002. A Paris, le déclin a sans doute été accéléré par la désindustrialisation. Bref ! Les palais du prolétariat étaient passés de mode avant que le couturier ne rachète le lieu pour en faire une maison de couture.

Les derniers mutualistes étaient cependant à la tête d’un patrimoine immobilier remarquable. Malheureusement, en 1970, des inspecteurs du fisc s’avisèrent que  L’Avenir du prolétariat ne relevait d’aucune structure juridique reconnue par la République. Ils enjoignirent aux affiliés de rentrer dans le rang, en l’occurrence d’adopter un statut de société civile immobilière (SCI), ce qui impliquait un partage  du capital entre tous  les membres.

Transformés en capitalistes, ces derniers se disputèrent rapidement sur le système de répartition. Dans une période de spéculation sur la pierre, certains retraités s’estimèrent lésés par rapport aux nouveaux entrants pour lesquels on tenait compte des plus-values réalisées.

La suite est tristement prévisible. Des promoteurs profitèrent des dissensions pour lancer une offre d’achat. Une clause de la SCI interdisait à un même individu de détenir plus de 0,3% du capital, mais en 1994, les gérants jugèrent utiles de faire passer la société sous le contrôle d’une famille, les Catteau, des capitalistes du nord de la France suffisamment prolifiques pour réussir l’opération. Vingt et un Catteau se mobilisèrent. D’autres se joignirent à eux. Ils récupérèrent la majorité du capital de L’Avenir du prolétariat. Les 4000 associés qui restaient reçurent un peu plus de 3.000 francs la part.

Nathalie Rauli, journaliste à Libération, qui raconte cette histoire, remarque que le parc immobilier, passé sous le contrôle des Catteau pour environ 6.000 francs par mètre carré, dégagea une marge confortable. Confortable est une litote, car même s’il fallait rénover les immeubles et attendre la mort des derniers occupants qui bénéficiaient de loyers bloqués depuis  1948, la valeur en a été multipliée au moins par 7.

L'avenir du Prolétariat rue Notre-Dame de Nazareth

73 rue Notre-Dame de Nazareth. 3ème

« L’Avenir du prolétariat » fut rapidement rebaptisée la « Foncière ADP ». Les nouveaux propriétaires devaient trouver que l’ancien nom fleurait désagréablement les idées de gauche. Oui, c’est ça, « Foncière ADP » leur a semblé plus dans l’air du temps ! (rappelant une fois de plus que les noms propres ne sont pas seulement des étiquettes, mais qu’ils ont une puissance sémantique, et que ceux qui figurent sur les plaques des façades sont des lieux de mémoire qui donnent une profondeur historique à notre expérience de la ville). Rien qu’à Paris, j’ai trouvé le 104 rue d’Amsterdam, le 10-12 rue Jean Dolent dans le 14ème, le 77 rue du faubourg Saint-Jacques, le 73 rue Notre-Dame de Nazareth (c’était le siège de la Société), le 8 rue Pernelle, derrière la tour Saint-Jacques.

77 rue du faubourg Saint-Jacques

77 rue du Faubourg Saint-Jacques

L’Avenir du prolétariat est évoqué dans un article de Nathalie Rauli, paru dans Libération http://www.liberation.fr/…/la-famille-catteau-se-paye-l-avenir-du-proletariat-ce-systeme-de-…28 nov  1995 et dans L’Homme défait, écrit par un des acquéreurs, Phillippe Catteau, (Ed. Cherche Midi) ; Les architectes qui ont rénové le 325 rue Saint-Martin en parlent sur leur site http://moatti-riviere.com/wp-content/uploads/2013/07/Archicree_2004.pdf; le domaine de la Haute Barde a été photographié ‘http://derriere-mes-yeux.blogspot.fr/2014/06/lorphelinat-abandonne-de-haute-barde_2.html)

A la Tour Eiffel

Ma fille me propose de visiter la tour Eiffel, ce que je n’ai pas fait depuis plus de quarante ans. Pourquoi pas ?

Nous descendons du pont aérien à l’arrêt de la station Bir Hakeim et nous pressons le pas afin d’arriver avant la foule. Une halte pour admirer la saisissante poussée des piliers de la tour…tour-eiffel

 et pour jouir de l’impression contradictoire de la forme noire dans le contre-jour, énorme, et pourtant légère car le fer est travaillé comme de la dentelle.tour-eiffel-toile-circonvolutions-dentelle

Nous cherchons le mot pour dire ce qu’on voit : toile, échelles, circonvolutions et déjà nous rejoignons les gens qui se pressent devant le portillon du contrôle. Les gardiens ne plaisantent pas depuis que les menaces d’attentat se sont précisées, mais ils confisquent surtout les cadenas que des touristes têtus, et qui voudraient que la tour se souvienne de leur jeunesse, s’obstinent à vouloir introduire en douce dans l’espoir de les accrocher à la rambarde.

En route vers l’ascenseur. Merveilleuses Japonaises qui poussent des cris quand il s’envole! Elles  nous rappellent que c’est magique  d’être emportées ainsi dans les airs.

Une vue à vol d’oiseau n’est pas un territoire

Le second étage offre une vue imprenable sur la capitale. Accoudées sur la balustrade, nous jouons à reconnaître les monuments.

Le Trocadéro et les tours de la Défense ont l’air tout proches….  tour-eiffel-du-trocadero-a-la-defenseQuelques pas et le regard file des clochers dorés du nouveau Centre culturel russe vers la butte Montmartre. du-centre-culturel-russe-a-montmartreD’en haut, Paris ne s’arrête plus au périphérique, invisible. Un  rayon de soleil suffit pour que Pantin et Bobigny émergent du lointain. Pourtant la ville me paraît moins exultante que le Paris d’en-bas. La Seine est un trait bleu qui divise le plan d’une ville appelée Paris. Sur le pont, les piétons avancent comme les figurines en plastic qu’on destine aux enfants. Ce sont des silhouettes minuscules sans individualité. En fait d’immeubles, on voit des maquettes et les arbres des jardins sont tout écrasés : ils sont réduits à des petites taches  de couleur, vertes, orange ou jaunes.  Paris n’est plus qu’une représentation.tour-eiffel-la-ville-maquette

Je n’appartiens pas au monde des oiseaux. De si haut, Paris ne me fait ni chaud, ni froid.

Cette beauté nouvelle

D’en-bas cependant, le bâtiment est impressionnant et on comprend mal les polémiques qui ont accompagné sa naissance:

L’année 1887, Eiffel commença à ériger sa tour qui devait être prête pour l’Exposition universelle de 1889. De grands noms des lettres et des arts ne tardèrent pas à envoyer au Journal Le Temps une lettre ouverte à l’intention du Directeur des travaux de l’Exposition, M. Alphand. La lettre, restée fameuse, commençait par ces mots :

Nous venons, écrivains, peintres, sculpteurs, architectes, amateurs passionnés de la beauté, jusqu’ici intacte, de Paris, protester de toutes nos forces, de toute notre indignation, au nom du goût français méconnu, au nom de l’art et de l’histoire français menacés, contre l’érection, en plein cœur de notre capitale, de l’inutile et monstrueuse Tour Eiffel, que la malignité publique, souvent empreinte de bon sens et d’esprit de justice, a déjà baptisée du nom de « Tour de Babel ».

Même Emile Zola, si souvent accusé de tourner le dos à un goût français naphtalinisé, s’était associé à cette diatribe hargneuse. Pourtant, Alphand tint bon. Dans sa réponse, il insista sur le fait qu’un tel exploit serait un symbole de force aux yeux du monde entier.

C’est également pour prouver la grandeur de la France que nous bâtissons cette tour « vertigineusement ridicule » car qui osera bafouer l’honneur de Paris, la ville possédant le bâtiment le plus grand jamais construit ? […] Le monde entier retiendra son souffle lors de la découverte de cette tour gigantesque ; tous seront ébahis par la prouesse de Paris.

Gustave Eiffel répondit en reprenant lui aussi l’argument du défi technique qui prouvait la suprématie française :

La tour sera le plus haut édifice qu’aient jamais élevé les hommes. Ne sera-t-elle donc pas grandiose aussi à sa façon ? Et pourquoi ce qui est admirable en Égypte deviendrait-il hideux et ridicule à Paris.

 Mais surtout, il mettait en relation l’esthétique et l’art de l’ingénieur, ce qui impliquait une beauté moderne, en tout cas, une beauté qu’on ne pouvait définir une fois pour toute :

Je crois, pour ma part, que la Tour aura sa beauté propre. […] Le premier principe de l’esthétique architecturale est que les lignes essentielles d’un monument soient déterminées par la parfaite appropriation à sa destination. Or, de quelle condition ai-je eu, avant tout, à tenir compte dans la tour ? De la résistance au vent. Eh bien ! je prétends que les courbes des quatre arêtes du monument telles que le calcul les a fournies, qui, partant d’un énorme et inusité empattement à la base, vont en s’effilant jusqu’au sommet, donneront une grande impression de force et de beauté ; car elles traduiront aux yeux la hardiesse de la conception dans son ensemble.

Eiffel explique ensuite qu’il fallait laisser circuler les vents et que c’est l’évidement de la tour qui a permis de la hisser jusqu’au ciel.

les nombreux vides ménagés dans les éléments mêmes de la construction accuseront fortement le constant souci de ne pas livrer inutilement aux violences des ouragans des surfaces dangereuses pour la stabilité de l’édifice.

C’est pourquoi sans doute les gratte-ciels d’aujourd’hui qui la dépassent ne donnent pas la même impression de légèreté. La tour Eiffel est une silhouette.

Nuit blanche 2016 : la fête à l’ère de la foule

Ce n’était pas la foule politique des manifestations, qui se constitue en collectif animé des mêmes idéaux. Ce n’était pas non plus le public des matchs de football avec ses moments d’exaltation violente et sa fureur d’appartenir à une Nation, à une ville ou à un club. Ceux qui étaient là s’étaient rassemblés pour voir les spectacles qu’on leur avait préparés ou plus simplement pour pouvoir dire « j’y étais ».

Rue de Rivoli, les gens piétinaient, cantonnés sur les trottoirs par une file ininterrompue de véhicules (c’est ce soir-là qu’il aurait fallu proclamer une « journée sans voitures ! ») Au Châtelet, la cohue de piétons n’avançait que sous la poussée de ceux de l’arrière qui eux aussi « voulaient voir ». Une foule patiente cependant, qui se laissait doucement dériver vers les rues qui mènent à la Seine. Une fois sur les quais, elle refluait un peu car les escaliers qui descendent sur les berges étaient obstrués par des grappes de jeunes gens à qui on avait promis qu’il y avait quelque chose sous le tunnel.

Au bord de l’eau, la police empêchait qu’un mouvement de foule n’aboutisse à une noyade, mais en cas de panique, il y aurait eu des morts, évidemment !

Nuit blanche 2016. Les chaussures

Nuit blanche 2016. Les chaussures

Cependant, à ce moment de la nuit les gens étaient gais. Venus là pour s’amuser, ils semblaient avoir oublié les menaces d’attentats. Une grande blonde accompagnée de ses petites sœurs avait mis ses super chaussures lumineuses.

Nous avons été emportés vers le pont au Change, du côté de la Conciergerie où, disaient les programmes, Pierre Delavie avait « retourné » le bâtiment. Nous sommes arrivés en face d’un grand trompe l’œil, une toile qui donnait l’illusion de voir l’intérieur de l’édifice, avec des colonnes trapues, inversées, dont les arcs ne portaient pas une voûte, mais un sol baigné par le fleuve. Seulement, les milliers de gens rassemblés empêchaient de trouver le point de vue idéal, voulu par l’artiste. N’importe ! Le contraste des colonnes surgies des ténèbres et des lumières était déjà un beau spectacle. On s’agglutinait. On s’exclamait : « C’est trop bien, on croirait qu’il y a un bâtiment dans l’eau !»

nuit-blanche-2016-la-conciergerieLa mairie et les organisateurs étaient sûrement rassurés de voir tout ce monde, Français et étrangers mêlés. Nous autres, septuagénaires ronchons, nous ne partagions pas la liesse générale. Il y avait trop de presse et nous n’aimons pas l’agitation. Nous avons donc tourné le dos à l’art ludique et comme les intellos vieillissants et trop sérieux que nous sommes, nous avons pris le chemin de la place Dauphine, dans l’espoir de trouver des manifestations moins tournées vers le divertissement. Hélas ! Quelques danseurs vêtus de noir tiraient sur des cordes qui glissaient sur des poulies. C’était sans doute fait pour qu’on pense à Sisyphe, mais une idée ne fait pas un spectacle. L’ennui nous a chassés vers la place de l’Hôtel de Ville et la forêt de glace imaginée par Stéphane Thidet. Nous avons vu de loin un lac gelé, des branchages qui flottaient sur la glace. Trop de monde là aussi ! La façade arrière de la Mairie de Paris était plus accessible : les masques d’Erwin Olaf, hommes et femmes, jeunes et vieux fardés de blanc et de rouge, s’inscrivaient aux fenêtres comme des mascarons démesurément agrandis. A l’étage inférieur, Erwin Olaf avait placé des corps nus dans des poses d’atlantes.

Hôtel de Ville. Nuit blanche 2016

Hôtel de Ville. Nuit blanche 2016

L’œuvre s’appelle Eveil et par la grâce de la vidéo et du mouvement très lent avec lequel les statues s’animaient, elle évoquait ces figures des contes de fées, du château de la Belle au bois dormant, ou de La Belle et la bête qui hésitent entre statues et êtres humains .

Nous avions décidé d’aller écouter Gwenaël Morin à Saint-Germain l’Auxerrois. Il devait lire en chaire le « Sermon sur la Mort et la brièveté de la vie » que Bossuet avait dit en 1662 devant Louis XIV et la cour. Il s’agit d’une méditation sur la fragilité de l’existence et l’espoir de la résurrection. Bossuet était considéré au 17ème et au 18ème siècle comme le plus grand des écrivains français. Aujourd’hui, son style paraît trop pompeux, trop complexe, surtout à cause de ses grandes périodes avec subordonnées à la latine. Les professeurs, auraient d’ailleurs peur de heurter les convictions de leurs élèves en leur faisant lire cet évêque catholique. Tournant le dos à la kermesse joyeuse, nous nous réjouissions d’entendre ce morceau d’éloquence sacrée sous les voûtes d’une des belles églises de Paris.

Des dizaines de gens sont venus comme nous… Mais que se passe-t-il, ? Au lieu de dire le texte, Gwenaël Morin le réduit à une suite de syllabes, chacune séparée de la suivante par une seconde de silence, de telle sorte que l’auditeur ne parvient pas à les lier entre elles. La sémantique commence au mot et ces syllabes isolées ne signifient rien.

On commence par rire et puis on se demande ce que veut faire Gwenaël Morin en pulvérisant ainsi Bossuet. Sans doute, il ne s’agit pas seulement d’être original. Peut-être a-t-il lu les philosophes de la déconstruction et veut-il nous faire découvrir quelque chose d’incongru qui insiste derrière la transparence fonctionnelle des phrases ? Là où Bossuet écrit « Me sera-t-il permis aujourd’hui devant la cour d’ouvrir un tombeau ? », l’auditeur serait invité à entendre sous la séquence sonore « -ra » le mot « rat », ou à se demander si « père » affleure sous « permis » prononcé « per – mis »…, parce qu’on ne peut s’empêcher de vouloir comprendre quelque chose.

Gwenaël Morin à Saint Germain-l'Auxerrois

Plus vraisemblablement, le public est convié à assister au jeu de massacre de la rhétorique. Notre performeur s’octroie le droit de mettre en pièce le sermon et de désigner cette prose comme grotesque, comme si la seule leçon à tirer de l’expérience était qu’il valait mieux partir danser sur le pont des Invalides.

Ce travail de démolition me rappelle ma colère lorsque j’ai découvert l’oeuvre de la céramiste Françoise Schein qui, à la station Concorde, a pris la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et l’a transcrite sur les murs en supprimant espaces et ponctuation (points, deux-points et virgules décorent la ligne inférieure des panneaux).

Nul ne doit être inquiété pour ses opinions même religieuses

Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses

Il y a peu de chance que l’étranger de passage, le collégien faible lecteur ou le passant distrait imaginent même à quoi ils ont affaire. Sans doute l’auteure de l’œuvre s’est-elle satisfaite d’échapper au didactisme. Françoise Schein avait le pouvoir de faire connaître un texte fondateur de la République à des milliers de voyageurs et ça a dû lui paraître trop respectueux. Elle n’allait pas se laisser faire avec le respect ! Elle était libre et on allait voir ce qu’on allait voir.

Reste à savoir ce qu’une société dit d’elle-même quand elle réduit les monuments de sa culture à des matériaux pour plasticien. Est-ce être réactionnaire de se chagriner du renoncement à la transmission ?

Nous quittons la nuit interminable. Elle n’est pas faite pour nous. Elle s’adresse à ces tourbillons de jeunes gens qui passent en s’apostrophant, en riant, qui jouent des coudes dans l’espoir d’atteindre le Crazy Horse ou la boîte de nuit du pont des Invalides, qui passent avec leur belle envie de vivre et de jouir de cette nuit d’automne étincelante et tiède.

Les baptiseurs taquins au Quartier Latin (Mat Pires)

Un jour de juillet 2005, en me promenant dans le cinquième arrondissement de Paris, je suis tombé sur les traces de ce qu’on est bien obligé d’appeler une action de guérilla latinisante. Sur un petit périmètre, en gros la zone piétonnisée bordée par la Seine, le boulevard St-Michel, la rue St-Jacques et celle des Écoles, des inconnus avait collé, par-dessus les plaques de rue parisiennes, des affichettes comportant des odonymes de substitution, en latin. Le célèbre aspect des plaques était repris : fond bleu, bordure verte aux coins arrondis, capitales blanches à empattements.

En bon linguiste de terrain j’ai tout de suite sorti mon appareil pour immortaliser ces inscriptions dignes des situationnistes. J’ai ensuite épluché Le Parisien et fait des recherches internet en quête d’informations sur cette mobilisation pour le moins incongrue… sans succès. Sur mes photos certaines affiches étaient déjà partiellement déchirées, mais au bout de quelques jours les services municipaux avaient fait tout disparaitre. La chose reste aujourd’hui aussi mystérieuse qu’elle l’était en juillet 2005.

Que la démarche relève de la blague toponymique semble indéniable : on est ici en plein quartier latin : quoi de plus naturel que de faire appel à cette langue pour désigner ses voies publiques. Le nom du quartier signale la présence de la Sorbonne, avec ses jeunes latinistes, qui auront peut-être fourni la main-d’œuvre et l’inspiration de la chose. Notons aussi que les quartiers chinois des grandes villes se distinguent parfois par des plaques de rues bilingues, comme celles-ci, photographiées à Seattle et Londres, mais ce type de rajout n’a jamais été sanctionné dans la capitale française, le français étant la seule langue permise pour les indications de voirie publique.6th-avenue macclesfield-street-londres

L’examen du petit corpus d’inscriptions recueilli ce jour fait ressortir deux choses. Primo, le latin n’est pas n’importe quel latin. Et secundo, les formes ne sont pas de simples traductions des noms français.

Le latin, lui, n’est pas un latin cicéronien : on aurait alors via comme odonyme de base, or c’est le latin médiéval vicus qui survient ici. On trouve cette forme par exemple lorsque Pétrarque au 14e siècle appelle « straminum vicus » la rue du Fouarre voisine (Seniles 9 : 1). Dante, qui y habita en 1309, l’appelle en toscan « vico de li Strami » (Paradiso 10 : 137).

S’agit-il donc de noms latins réellement en usage à l’époque médiévale ? Un seul des noms semble relever de ce cas, et encore, en partie seulement. Il s’agit de la rue de la Harpe, vicvs Cithare.vicus-cithare-rue-de-la-harpe

Selon le Dictionnaire historique des noms de rue de Paris de Jacques Hillairet, source incontournable dans le domaine et qui a certainement été consulté par nos latinistes, cette rue est issue d’une fusion de deux voies plus anciennes. Toutes deux, à un moment de l’histoire, ont porté des noms latins référençant la harpe : la première « Vicus Reginaldi Citharatoria », et la seconde, plus proche, « Vicus Cithare in Judearia », intégrant un autre nom historique, rue de la Juiverie. Pour les autres rues rebaptisées, Hillairet ne donne que des noms historiques français.

S’il ne s’agit pas de noms latins ayant existé, s’agit-il de traductions des noms actuels ?
vicus-scholarium-rue-des-ecoles-1

Ce cas est en fait très minoritaire, et dans son expression la plus simple survient une seule fois, lorsque la rue des Écoles, datant de 1852, devient vicvs Scholarivm.

Deux autres rues voient leur forme traduite augmentée d’un nom de saint. La rue de Latran s’étoffe en vicvs Sancti Iohanni in Laterano, rétablissant le « souvenir de la commanderie Saint-Jean-de-Latran (…) dont elle traverse l’emplacement » – quand bien même elle n’a jamais été nommée ainsi.

vicus-sancti-iohanni-in-laterano

La rue de la Montagne Sainte-Geneviève se voit compléter par la présence inattendue de Saint Étienne – Vicvs Sancti Stephani in Monte Sanctae Genovefae. Encore là, telle référence n’a pas de réalité historique : la rue a été passagèrement rue des Boucheries, et après la Révolution simple rue de la Montagne, laïcisation oblige.

Mystère donc, pour ce cas. Enfin, rue Saint-Séverin se précise en rue étroite Saint-Séverin, strictvs vicvs Sancti Severini.vicus-sancti-severini

Appellation à nouveau sans contrepartie historique… mais le Dictionnaire historique nous apprend que la rue « a été élargie en 1678 du côté de ses numéros pairs ». L’adjectif semble reprendre cette précision, re-situant la rue en amont de cet aménagement.

La rue Boutebrie, vicvs Erembvrgis de Bria inaugure une nouvelle série, celle des traductions de noms désuets.L’intervention relève d’un acte double : déplacement historique, puis traduction.vicvs-erembvrgis-de-bria Cette rue doit son nom à un dénommé Érembourg de Brie, habitant à la fin du XIIIe siècle ; son prénom subit par la suite une érosion phonique assortie de divers rafistolages sémantiques – Bourg Brie, Bout de Brie – jusqu’à la version actuel, où l’aspect fromager lutte avec les restes du nom restitué dans la traduction.

Mais dans d’autres cas le nom est complètement sorti de l’usage : la rue de la Parcheminerie, nous dit Hillairet, s’appela rue des Écrivains… entre environ 1273 et 1387, lorsque le nom actuel s’impose. La traduction de parcheminerie aura-t-elle posé une colle à l’équipe de latinisateurs-éclair ? Quelque chose l’aura poussée, en tout cas, à ressusciter un nom disparu depuis 618 ans.vicus-scriptorum

On aura remarqué l’aspect « papillonnage » de ces choix nominatifs : tantôt un nom d’antan, tantôt une traduction du nom actuel, tantôt des rajouts… Rien n’illustre mieux cet aspect que les rues associées à l’ancien champ de vignes le Clos Bruneau. Aujourd’hui il ne subsiste qu’une seule impasse ainsi nommée, le passage du Clos-Bruneau, mais à divers moments historiques, ce toponyme qualifiait également la rue des Carmes et la rue Jean de Beauvais. La rue des Carmes est latinisée en Vicvs Sancti Hilarii, souvenir d’une rue Saint-Hilaire on ne peut plus éphémère : succédant à Clos-Bruneau en 1317, c’est « peu après », d’après Hillairet, qu’elle cède sa place au nom actuel.vicvs-sancti-hilarii

Diamétralement opposé, le passage du Clos-Bruneau est transformé en vicvs Iuda, pour la rue Judas, appellation ayant défini la voie pendant presque 600 ans, avant d’être évincée au profit du nom actuel en 1838. Se dessine-t-elle une stratégie de contournement du toponyme Clos-Bruneau, dont la traduction en latin serait trop ardue, ou trop artificielle ? Que nenni : rue Jean-de-Beauvais devient Clavsvm Brvnelli, retour (presque) à son nom prérévolutionnaire de rue du Clos-Bruneauclausum-brunelli

Ce petit tour d’horizon se termine sur deux cas singuliers. D’abord, que justifie l’appellation vicvs Novior qui vient déloger rue Thénardvicus-novior

Novior, c’est le comparatif masculin de l’adjectif novus, « nouveau ». Ce serait donc la « rue plus récente ». Et de fait, c’est la plus récente des rues que j’ai photographiées, puisqu’elle est inaugurée en 1858, après la rue des Écoles qui est de 1852. Je ne suis pas sûr d’avoir saisi toute la campagne des colleurs d’affichettes avec mon appareil, mais cela reste une piste. Une description pure et simple, après la description partielle relevant l’étroitesse de la rue Saint-Séverin.

vicus-insomniaeEt enfin la Rue Du Sommerard, dont l’histoire révèle une flopée d’appellations évocatrices : Palais-des-Thermes, rue des Thermes, rue du Palais, rue des Mathurins-Saint-Jacques… avant qu’on ne lui colle en 1867 le nom d’Alexandre du Sommerard, fondateur du musée de Cluny.

Ce qui donne… vicvs Insomniae. Rue de l’insomnie ? Eh oui: car ici toute l’érudition soigneusement étayée de nos militants latinisants est brusquement jetée par-dessus bord. Qu’est-ce que la rue du Sommerard au fond ? Rien d’autre que la rue du Somme-Rare. Que l’on traduit très bien en latin, de toute évidence.

Ces bagarres d’écrits publics prennent appui sur le dépassement de la fonction pragmatique – repérer telle voie – dont relèvent aujourd’hui le fait de nommer une rue, et le fait de mettre en scène ce nom sur une plaque. De plus en plus souvent, les plaques encadrent une interaction entre différentes formes d’écrit public : le désignant à visée pragmatique qu’est le nom, et le commentaire onomastique qui en fait un méta-objet. C’est l’avenue du Général de Gaulle appelant la mention « Libérateur de la France », c’est l’information que tel nom renvoie à un « Mathématicien », avec ou sans ses dates de naissance et de décès, ou à un simple « lieu-dit ». Reflets de l’intérêt que l’on porte à l’histoire de la ville et de ses noms, ces péritextes sont tantôt banals, tantôt saisissants, comme celui qui dévoile la présence d’un marmiton médiéval – Gilles queux – dans l’étymologie de la rue parisienne Gît-le-Coeur. Mais leur simple existence pointe en creux la portée idéologique qui colore désormais l’acte de nommer une rue, les mairies de droite et de gauche baptisant et rebaptisant pour consacrer leurs figures ou faits marquants. Double mouvement temporel, donc : vers les raisons de nommer du passé, et vers les impératifs honorifiques du présent. La démarche des latinistes du quartier Latin reprend en les retournant ces actes : ce sont les noms du passé qui délogent ceux du présent, dans une langue ancienne qui en entrave la compréhension, réinvestissant de leur mystère ces toponymes aux sens usés par les années, et autour desquels nous nous orientons en ville.

Bibliographie

Hillairet, Jacques, 1964. Dictionnaire historique des rues de Paris, deuxième édition (2 volumes). Paris : Minuit.

La Tynna, J. de, 1816. Dictionnaire topographique, historique et étymologique des rues de Paris. Paris : Imprimerie Gilles-fils. https://archive.org/stream/dictionnairetopo00laty#page/n6/mode/1up

 

Le latin sur les murs : pharmaciens et médecins

J’ai repris l’habitude de me balader environ une heure chaque jour. Comme j’ai reçu un bel article de Mat Pires sur une farce de latinistes qui avaient entrepris en 2005 de rebaptiser les noms du quartier latin et que je vais le mettre en ligne, j’ai recommencé à chercher les inscriptions latines du 19e et du 20e siècles.

J’évoquerai aujourd’hui celles d’un pharmacien et de médecins. Le latin a longtemps résisté dans les disciplines médicales. On continue d’ailleurs d’en justifier l’enseignement, même si la fréquentation du web montre que les étudiants sont de moins en moins convaincus par l’argumentaire de leurs professeurs. Dans un forum, un futur pharmacien s’interrogeait : « Faut-il forcément avoir fait du latin pour réussir en pharmacie ? » (13/01/2007 à 11:08 pilaf82 ). Ses collègues, plus avancés dans leurs études, lui ont répondu sans ambages que cette langue ne servait pas à grand-chose : « A part à prononcer pas trop mal le nom ds plantes, ça sert à rien…Dire que faire latin grec est utile en médecine et pharma…c’est pas très fondé lol ! Et pourtant, c’est ce que certains profs nous disaient au lycée. » (lapoupetta Patronne (une femme qui en a) 13/01/2007). Non sans raison, une correspondante faisait remarquer que les enseignants en usent surtout comme d’un signe de distinction sociale. « Non   le latin, c’est pour la culture gé et quand certains profs commencent à se la pêter : du genre « ipse facto » au lieu de dire de ce fait, résultat 3/4 de l’amphi qui se demande ce que ça veut dire mdr … Enfin le latin ça rapporte des points au bac »  (Taq Mme la Ministre de la Santé. 13/01/2007 ). Même ceux qui reprennent l’argument si discutable de l’utilité du latin pour l’apprentissage du français donnent l’impression de ne guère croire à ce qu’ils disent. Pour tous, l’anglais est bien plus nécessaire.

Au 19ème en revanche, professions médicales et latin étaient encore étroitement associés et cela a laissé des traces sur les murs de Paris. Voici deux exemples. Celui du pharmacien Defresne et de sa pancréatine, celui des inconnus de la rue Alphonse Daudet.Louis Musard a rappelé dans un savant billet qu’en 1889, Defresne, soucieux de célébrité rapide, a cherché à soudoyer les membres du jury d’une exposition pour se faire décerner une médaille d’or. Loin d’accepter ses propositions, les deux jurés le dénoncèrent. (http://parismyope.blogspot.fr/2010/11/lestomac-des-batignolles.html). Son déshonneur ne semble pas avoir trop entamé son auto-satisfaction, puisqu’au 95 de la rue de Montreuil, il fait rappeller le souvenir de la pancréatine en apparentant sa découverte à la création de la lumière :

Devise de la pharmacie Defresne. rue de Montreuil

Devise de la pharmacie Defresne. rue de Montreuil

1 rue Alphonse Daudet, il faut pénétrer dans un immeuble pour découvrir des fresques de 1899 glorifiant le corps des chirurgiens de Paris. Il semble qu’un certain Julius Le Baron Andecavus (Jules Le Baron d’Anjou ?) docteur de la faculté de Paris ait commandé le décor.

dsc_0019Etait-il chirurgien ? Il fait reproduire en tout cas le blason de la faculté de médecine « à trois cigognes passantes au naturel portant chacune en leur bec une branche d’origan et un soleil rayonnant d’or chassant les nues en chef. »

 

 

Les fenêtres de la cage d’escalier sont décorées de médaillons à la gloire de la médecine: Hippocrate voisine avec les saints, patrons des médecins (Cosme et Damien), avec Robin, célèbre botaniste du 17ème siècle. Un vitrail célèbre les débuts de la dissection; les autres louent les vertus de la médecine.. en latin

 

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Rentrée (2016)

L’été s’est achevé par une petite excursion anglaise dont je reparlerai, tant la façon dont les Anglais gèrent leur société multiculturelle à Londres ou à Birmingham m’a fait osciller entre l’impression d’arriver dans un monde différent et l’impression contraire d’une évolution assez semblable à celle qui s’observe en France. Cependant, les Anglais que je croisais dénonçaient violemment la « laïcité à la française » avec ses malencontreuses chasses au burkini, à laquelle ils opposaient les accommodements raisonnables de leur pays tolérant et apaisé. Pour autant, ils se gardaient d’évoquer les effets du Brexit sur les expatriés européens, et ne s’interrogeaient pas sur le sort des demandeurs d’asile, mineurs y compris, qu’ils demandent aux Français de coincer à Calais.

J’ai retrouvé Paris. Il fait encore chaud, mais l’été s’en va peu à peu. Déjà, les marronniers prennent des couleurs brunes. Déjà, les feuilles mortes envahissent les rues. Parfois, les matins sont blafards, puis le soleil sort et les gens s’installent aux terrasses des cafés. Les soldats sont moins présents ; l’atmosphère est redevenue insouciante et les voitures ont été chassées des quais de la Seine.

Pendant l’été, les fresquistes du 13ème ont ajouté de nouvelles œuvres. On dirait qu’ils se sont donné le mot pour proposer des œuvres positives. Depuis le viaduc parcouru par la ligne 6 du métro, on voit la Marianne de Shepard Fairey/Obey qui proclame : « Liberté, égalité, fraternité ». En face, la jeune fille légère d’un collectif new-yorkais montre la même confiance. L’élan qui l’emporte par-dessus les toits  n’est pas une façon de se couper du monde, mais de partager la joie qui la remplit. Merci, les artistes ! J’aimerais conserver toute la journée votre bel optimisme. A quoi bon, l’humeur morose ? D’ailleurs, elle ne rend pas les voyageurs de la ligne plus généreux envers les musiciens roumains qui nous imposent « Les Amants de Saint-Jean ». Je leur donne un peu de monnaie, tout en grommelant. « C’est malin, je ne pourrai pas penser à quoi que soit d’autre pendant au moins une heure ! »

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Faile, collectif basé à New York « Et j’ai retenu mon souffle » 110 rue Jeanne d’Arc

Cette rentrée, les  mendiants roms sont à nouveau accompagnés d’enfants que la République ne se presse pas de scolariser.

Tiens ! À la station Nation, quelqu’un a fait sauter la séparation entre les sièges qui empêchait les squatteurs de s’allonger.

RER. Nation

RER. Nation

Ainsi vont les journées normales. Depuis quelques années, revenir à Paris, c’est  observer l’équilibre instable entre les quartiers à la beauté un peu figée, pour qui le temps s’est arrêté au 19e siècle, et les quartiers plus vivants, un peu délabrés, en voie de reconstruction à la recherche d’une beauté moderne. Mais c’est toujours aussi terrible de revoir la misère à Paris, surtout quand le temps devient gris et que le froid arrive.

L’été corse

Nous revenons vers ce tout petit coin de Corse pendant que nos amis cultivés visitent les merveilles du monde  et s’étonnent qu’on puisse passer son temps au même endroit.

Nous n’osons pas leur avouer que nous ne nous déplacerons sans doute même pas à Bonifacio qui n’est qu’à trente kilomètres et qui est la plus belle ville de la Corse du Sud. Construite sur un étroit promontoire calcaire et enfermée dans ses fortifications, Bonifacio domine la mer d’une soixantaine de mètres. C’est un lieu vertigineux, incroyablement beau.

La falaise de Bonifaccio00776

A Bonifacio, nous avons souvent erré d’église en église à la recherche des statues de confrérie que l’on sort en procession une fois par an.

Saint de procession Bonifaccio

Saint de procession Bonifaccio

 Nous avons descendu l’escalier si raide, dit du roi d’Aragon, qui menait à une source d’eau potable. Il était encore plus impressionnant vu de la mer comme une mince ligne oblique rayant la falaise de calcaire.

L'escalier du roi d'Aragon

Malheureusement, Bonifacio est aussi une ville incontournable pour les croisières et pour les visiteurs qui déferlent sur la Corse. Cette année, non, nous n’affronterons pas la cohue. Nous traverserons l’été sans bouger.

Ce temps, si pauvre, passé à regarder les oiseaux et à apprivoiser le chat des poubelles, le sauvage effrayé par les hommes, est précieux. Le matin, dans le rectangle de la fenêtre où s’encadre un olivier, les mésanges charbonnières viennent picorer une boule de graisse qui pend au bout d’un fil, accroché à une branche basse. Elles sautillent de la branche à la boule, sans jamais arrêter leur mouvement. Leur danse autour de la nourriture est la première joie. Comme ces oiseaux, les pensées de sept heures vont et viennent, sautillent d’une branche à l’autre, si légères qu’elles se défont avant même de prendre consistance, jusqu’à ce que le soleil illumine la cime du grand pin rappelant qu’il est l’heure de bouger.

Mésange charbonnière

Mésange charbonnière

C’est l’heure du chat. Je l’appelle : « Mouch, Mouch Mouch ». Il sort du petit bois et marche de travers pour bien montrer qu’il peut s’enfuir. Mais il ne résiste pas au lait et aux croquettes. ­« Tu as tort, dit notre fille, quand nous partirons, il souffrira ».Le sauvage

Vers huit heures, nous descendons vers la plage de Benedettu, avant l’arrivée des vacanciers.  plage01796

Pendant une heure et demie, je nage « entre mer et montagne », à cent mètres environ du rivage. Je contemple en nageant la draperie somptueuse de l’Alta Rocca, la pente de l’Ospédale, et tout au fond, vers la droite, les trois cornes rouges de Bavella.

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Nuage à Bavella

Les après-midis de canicule se passent à lire dans des pièces sombres, dont les volets ont été fermés. L’air est brûlant et les mouches se précipitent à l’intérieur dès qu’on ouvre les fenêtres. Quand la chaleur commence à tomber, nous partons parfois en forêt, mais beaucoup de temps s’écoule à ne rien faire. Quand on regarde avec intensité le même arbre, on constate que chaque feuille est différente, qu’elle vit de sa vie propre. L’une est agitée d’un petit mouvement inexplicable, et tout à coup devient frénétique alors que le restant de l’arbre est immobile. L’autre brille, puis une ombre efface son éclat d’argent. Le temps coule. Le soleil descend sans hâte.

On s’invite beaucoup. Ce petit groupe humain bruit d’histoires. Histoire des vieux du coin, histoires des nouveaux arrivants, Parisiens, Portugais, Savoyards, Marocains, histoires que l’on murmure sur les institutions et sur les comportements des uns et des autres. Chacun de ces récits est un monde aussi vaste que le vaste monde que parcourent nos amis.

LA CORSICA LINEA

Dans quelle république vivons-nous, où les institutions au lieu de maintenir le droit cèdent aux pressions, récompensent et flattent ceux qui les outragent ? L’histoire de la SNCM, compagnie maritime, que nous avons empruntée pendant trente ans pour venir sur l’île, s’ajoute aux nombreux renoncements de la chose publique. Mais c’est à Marseille et non à Bastia qu’elle commencele ferry SNCM_0009

Jusqu’à sa mise en faillite, nous avons privilégié cette entreprise (malgré les grèves à répétition) d’abord parce que nous donnions la préférence à ceux qui assuraient les liaisons entre l’île et le continent en toute saison, mais surtout, il faut bien l’avouer, parce qu’elle avait le monopole de la desserte de Porto-Vecchio, notre lieu de destination. Un cargo partait de Marseille vers 18 heures pour arriver le matin. A sept heures, le bateau remontait lentement le golfe encore endormi. Au passage, on reconnaissait notre plage, le restaurant du rancho, la pointe de Benedettu, le rocher aux cormorans. Une heure plus tard, on ouvrait les volets de la maison.

La compagnie a-t-elle payé des investissements hasardeux dans des bateaux surdimensionnés, comme le lui reprochait le syndicat CGT, tout puissant sur cette ligne ; ou l’embauche systématique de personnel inutile ? A Marseille, il fallait des dizaines d’employés pour faire monter les voitures dans la cale. Disposés tous les trente mètres, ils faisaient tourner leurs poignets avec élégance et servaient essentiellement, semble-t-il, à saluer le départ des voyageurs. Sur le bateau également, la scène était occupée par un ballet de figurants aux fonctions indéfinies, qui meublaient les couloirs, cependant que les passagers ouvraient tout seuls leurs cabines avec les cartes à chiffres qui leur étaient distribuées à l’accueil.

Du moins, on était bien sur le Jean Nicoli. Les serveurs du bar laissaient les passagers envahir des fauteuils confortables sans les forcer à consommer ; ils toléraient que les familles déballent sandwichs et taboulés et ne s’occupaient, fort gentiment, que de ceux qui le souhaitaient. La Corsica-Sardinia Ferries pendant ce temps embauchait des marins étrangers, incapables de dire un mot en français et faisait payer au prix fort le moindre service.

Sur l’île, les relations entre la SNCM et les usagers étaient moins sereines. Lassés par les grèves des syndicalistes marseillais, les Corses, et surtout les entrepreneurs, plébiscitaient la concurrence. Le mot service-public était devenu presque un contre argument.

La France cependant achetait la paix sociale en subventionnant la SNCM. Mais l’Europe, interpellée par la Corsica-Sardinia Ferries, est intervenue au nom de la « libre concurrence » et a exigé le remboursement des subventions. Ne pouvant payer ses dettes, la compagnie, placée en redressement judiciaire, a été vendue en 2015 par le tribunal de commerce de Marseille. Le tribunal a choisi un entrepreneur ajaccien, Patrick Rocca. Le Canard Enchaîné (notamment le 2 décembre 2015), Corse Matin, l’Express du 20 novembre 2015, en fait, la presse dans son ensemble, se sont étonnés qu’on choisisse un homme qui avait été condamné en 2014 et qui était soupçonné de liens avec les milieux mafieux. En 2010, il avait porté pendant dix mois un bracelet électronique pour détention d’arme après qu’on eut trouvé un fusil d’assaut chargé dans les locaux de sa société. En 2014, la condamnation était due à des escroqueries : Il avait utilisé de faux achats de véhicules pour obtenir un crédit de 300 000 euros, volé 40 000 euros à son assurance, après l’incendie criminel d’un de ses entrepôts, encaissé sur son compte 324 000 euros qui auraient dû revenir à une de ses sociétés. « J’ai un passé, il faut l’assumer, je l’assume », commentait avec superbe l’entrepreneur.

Le fait que sa compagne, Delphine Orsoni, figurait en 8e place sur la liste du radical de gauche Paul Giaccobi aux élections régionales de décembre 2014 a-t-il joué un rôle dans la décision du tribunal ? Le nationaliste Gilles Simeoni le pensait. « J’ai sous les yeux le jugement dans lequel il est précisé que l’offre de Patrick Rocca apparaît comme la meilleure, d’autant qu’il bénéficie, je cite, de l’appui des autorités corses (Corse Matin 30 novembre 2015) ». Il ne fallait pas être nationaliste pour s’étrangler. Tous les journaux ont commenté cette curieuse décision.

La justice de Marseille a donc autorisé un condamné de droit commun à faire main basse sur une des plus grandes entreprises de l’île.

L’histoire ne s’arrête pas là. A peine l’affaire conclue, Rocca a revendu une bonne partie de ses parts à un consortium d’entrepreneurs insulaires (qui avaient été écartés par le tribunal marseillais), alors même qu’une clause interdisait la revente avant deux ans. Il est vrai qu’entre-temps Paul Giacobbi avait perdu les élections. La Collectivité Territoriale de Corse gagnée par les nationalistes souhaitait une compagnie corse. Elle a dû avoir des arguments décisifs. Les nationalistes sont aux commandes. Ils s’appuient sur le modèle écossais pour contourner les règles européennes : une société d’investissement propriétaire des navires, dont la région détiendrait le capital et une société publique d’exploitation qui répondrait aux appels d’offres.

Le Syndicat des Travailleurs Corses (STC) veut voir dans le nouveau montage l’amorce de cette entité régionale. La CGT qui se confond (malheureusement pour l’idée qu’on peut avoir du syndicalisme) avec les Marseillais est furieuse et on la comprend car la nouvelle organisation ne cache pas ses intentions de corsiser les emplois. Cependant était-il normal que 75% du personnel soit marseillais ? Et aujourd’hui, est-il normal qu’on raisonne par « communautés » et non par compétences ?

Tout paraît iillogique dans les façons de faire de la commission européenne, l’idée que la desserte de l’île doit dépendre des profits privés, alors qu’il s’agit quand même de la vie économique de la Corse et des intérêts de sa population, autant que le petit jeu de cache-cache où les fonctionnaires de Bruxelles acceptent de se laisser berner avec un peu de peinture rouge.

Corsica Linea et CDorsica Ferries

Corsica Linea et Corsica-Sardinia Ferries


BETONNAGE

Comme le ferry entrait dans le golfe, nous avions constaté les dégâts depuis le bateau. La rive gauche est hérissée de villas neuves. Il ne faut pas exagérer, ce n’est pas la Costa Brava, mais le maquis est mité.

Trinité était resté pendant longtemps un hameau d’une cinquantaine de maisons de part et d’autre de la route nationale. Jusqu’aux pulvérisations de DTT qui ont accompagné le débarquement, seuls les hommes restaient l’été au bord de mer et se risquaient à respirer le mauvais air (la malaria). Pour que les femmes et les enfants échappent au paludisme, ils les envoyaient à la montagne. A Trinité, certains montaient passer l’été au village de l’Ospedale, « l’hôpital », dont le nom dit bien la fonction d’endroit sain.

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lac de l'Ospédale avril 2010

lac de l’Ospédale avril 2010

Aujourd’hui, à l’entrée de Trinité, devenue un faubourg de Porto-Vecchio, s’achève un immeuble qui occcupe le parking du « Fruits et légumes ». La fille du vieux Bastien est toujours là, mais pas la clientèle, puisqu’on ne peut plus stationner. Cet immeuble marque s’il en était besoin la fin d’une époque.

Le long de l’ancienne route de Cala Rossa, ce n’est pas mieux. Les parpaings sortent de terre avant même que les propriétaires aient achevé leur maison. Au lieu des murets de pierres sèches qui délimitaient les bois de chênes liège, voici de hauts murs qui laissent deviner quelques plantes exotiques. Les nouveaux habitants ont importé les mœurs mesquines du Continent. Ils auraient mieux fait de copier les Californiens et d’exhiber leurs pelouses. Bon !, je ne vois pas encore dans notre rue les tessons de bouteille ou le fil de fer barbelé qui couronnent les murs des banlieues du Continent.

Vieille route de Cala Rossa. Chez soi

Vieille route de Cala Rossa. Chez soi

Murets traditionnels

Au début de la plage du Benedettu près du delta de l’Osu, deux immeubles sont également en construction. Je croyais que les marais qui sont une des beautés de l’endroit étaient protégés. Je me trompais.

le marais au 37.2

le marais au 37.2

Je croyais qu’on ne pouvait bâtir sur des zones inondables. Je ne vois pas ce qui garantit qu’une crue de l’Osu ne viendra pas endommager ces habitations. Qui délivre les permis de construire et pour qui ? En 2013, les Assises du tourisme estimaient à 60 000 les résidences secondaires. Soit une maison sur deux. (Il faudrait y ajouter les locations « sauvages », les sous-locations, mais c’est une autre histoire). La plupart des permis de construire concernent ces résidences, alors même que les Corses les plus modestes ne peuvent plus se loger. Les prix du mètre carré s’envolent.

J’ai trouvé une annonce pour une villa près de la plage du Benedettu où nous allons : 4 chambres à 50 m de la plage sur jardin paysagé de 1600 m² env. 200 m² habitable sur 390 m² de surface bâtie dans le domaine privé de Cala Rossa. La villa est composée d’un grand séjour-salle à manger, cuisine indépendante, 4 chambres avec chacune une salle de bain simple ou double-vasques, 3 toilettes dont un à l’entrée pour les invités. Entouré de baies vitrées, le salon est très lumineux, de nombreux espaces préservés dans le jardin sont idéalement à l’abri des regards pour une totale intimité. 2 400 000 euros.

Il est vrai que les propriétaires se rattrapent sur les locations. Certaines résidences se louent 20 000 euros la semaine. Le vœu de ceux qui sont aux affaires est bien de favoriser cette clientèle de luxe. En 2006 déjà, l’homme fort du Sud de la Corse, Camille de Rocca-Serra, déclarait qu’il fallait « dé-sanctuariser le littoral Corse et favoriser l’arrivée d’investisseurs de grands groupes ». L’arrivée au pouvoir des autonomistes ne changera rien car les Corses vivent de leurs rivages, directement ou indirectement. Nombreux sont ceux qui tirent profit du bétonnage de l’île ou qui tout simplement travaillent grâce aux touristes.

Il n’y a pas si longtemps pourtant, c’était la campagne. Le braiement d’un âne nous réveillait. Les petits jouaient dans une brouette, surveillés par leur grand-père.

Une fois arrivés, il faut remplir le réfrigérateur et les placards. Les courses se feront dans un des supermarchés géants. Personne ne les aime, mais tout le monde y va. A partir de dix heures du matin, les parkings sont pleins. Tout est fait pour diminuer le nombre d’employés avec la pesée en libre-service et les produits pré-emballés, mais les hyper font semblant de maintenir quelque chose du commerce d’antan en recrutant des CDD qui font déguster coppa, fromages et bières corses. Seuls 10% de la charcuterie provient des porcs nourris aux glands et aux châtaignes. Les 90 % restants sont fabriqués à partir de porc congelé venu d’un peu partout. Qu’importe ! Il faut ramener des souvenirs et le touriste, qui sait sûrement à quoi s’en tenir, est moins berné que complice.

LE VILLAGE DES VIEUX

Cet été risque d’être une chronique du grand âge qui vient. Tata Marie, la fée bienveillante du quartier, la tante qui faisait des lasagnes au bruccio délicieuses, est à présent une vieille dame de 89 ans, plutôt taiseuse car de plus en plus sourde, malgré l’appareil qu’elle n’a pas envie de mettre. Elle ne retrouve l’envie de parler que pour commenter les désastres humains que nous allons visiter bientôt. « Tu vas voir. Ce n’est plus la Francesca d’avant Tu vas voir comme elle a changé. Elle n’a plus que la peau sur les os. Et son mari… tt ! Tt ! Il ne marche presque plus ! Une pitié ! Ça va s’aggraver et ça va tellement vite ! »

Comme s’il y avait quand même une toute petite satisfaction à être moins à plaindre que les autres femmes de sa génération.

La tante a raison, Francesca, que l’on appelle l’Américaine depuis qu’elle a épousé un GI, et son mari sont en mauvais état. Il est vrai que le voyage a été interminable. 5 heures pour faire Dallas New-York, deux heures d’attente pour l’avion transatlantique, à nouveau 6 heures et deux heures d’attente pour la liaison avec la Corse.

Tout ça pour trouver cette chaleur insupportable et maintenant le Mistral qui s’est mis à souffler. Leur fils les accompagne. Il me glisse à l’oreille « C’est dur en ce moment. Maman ne sait plus où elle en est. Elle me demande sans arrêt quand je serai colonel. Et elle propose tout à coup d’aller chercher John à l’école alors qu’il va avoir 50 ans. »

Quelle pitié ! Son mari s’ennuie devant la télévision. Il n’entend pas bien et comprend mal le français. Ça doit être difficile de rester sans rien faire devant le poste, de plus en plus seul, parce que la compagne avec qui il se disputait depuis leur mariage commence à perdre la tête.

Il regarde son corps sans comprendre : un jour ses jambes se mettent à enfler et la peau commence à éclater. Ces choses-là arrivent subitement, sans qu’on ait le temps de comprendre ce qu’elles signifient. Ils vivent à présent dans l’obscurité. La couleur des choses dans la pièce commune est devenue indistincte. Il fait nuit en plein jour.

La climatisation marche à fond. Pendant l’essentiel de la visite, on écoute le murmure angoissé de Francesca, à moitié recouvert par les voix américaines de la télévision. Nous regardons les ombres installées dans les fauteuils simili cuir du salon. Je me souviens d’une belle femme, pourvue de seins et de fesses. Aujourd’hui même le visage s’est rabougri.

« Une mauvaise année dit-elle. « Deux cancers. » Elle montre sa main couverte d’un pansement. – « Ça a plutôt l’air d’un mauvais grain de beauté. Ça devrait aller maintenant qu’on te l’a brûlé. » Mais elle dit « De toute façon la meilleure chose qui puisse arriver, c’est que je meure ici et qu’on m’enterre à côté de mon père.

Nous sommes montés saluer Toussainte. Un an a passé depuis la mort de son mari. Elle se débrouille. Son fils et sa belle-fille viennent l’aider pour les courses. Elle dit « Tu vois. On passait la journée chacun de son côté. Lui, ses occupations d’homme. Moi, à la maison. Et même le soir, il y avait souvent de longs silences entre nous. Et sinon, on entendait le bruit de la télé. Mais quand même, on était deux. Le soir surtout, c’est terrible quand les bruits du dehors sont éteints et que je sais que personne ne viendra plus. Oui, le plus terrible, c’est quand je vais éteindre la lampe et que je pars pour me coucher. »

Les gens vieillissaient avant aussi, mais la fille aînée se sacrifiait pour sa mère et les nouvelles générations remplissaient les maisons. Ce mois de juillet, à part les touristes, Il n’y a que des vieux dans le hameau. La troisième génération n’est pas là. L’un est parti pour la Grèce ; l’autre pour la Croatie. Les Continentaux trouvent que le transport coûte cher et hésitent à venir

Les choses arrivent subitement. Le bras rond se décharne en quelques heures. La peau devient grise. La marche est moins assurée. Ou c’est le visage qui s’effondre, comme ça d’un coup.

Il n’y a que des gens seuls. Une fois par jour, ils essaient de faire société. Christine passe comme une ombre et dépose trois tomates ou une aubergine. Est-ce qu’elle viendra goûter mon caviar d’aubergines ? Peut-être, mais en ce moment, elle n’a pas beaucoup de temps. Ivan ouvre son potager et redit souvent. « C’est trop triste de voir pourrir ». Tata Marie, la championne des contacts humains, va chercher la triste Noémie qui a perdu la tête et part tous les jours pour l’école en oubliant qu’elle est retraitée depuis 20 ans au moins. Et Marie la convainc de venir se promener, soulageant ainsi le mari pour une demi-heure. Le soir, femme et mari resteront devant l’écran de télévision. Que pourront-ils se dire ?

Les plus courageuses des vieilles femmes ont encore le courage de prendre le minibus qui les emmène au supermarché une fois par semaine. Elles pourraient y aller avec leurs fils, mais c’est important que le minibus serve. Il faut donc l’utiliser.

Et l’autre qui vit les volets fermés et la clim à fond pour se protéger de la chaleur raconte tout de suite les dernières histoires. Celle de Laurence qui est passée devant lui sans s’arrêter avec son air de grande dame qui a fait l’ENA. L’avarice du cousin qui a profité de son coffre pour se faire ramener des boites de publicité du continent, mais n’a jamais offert le moindre café quand on venait le saluer au camping « et pourtant, il en gagnait des millions ». La famille pour lui est constituée de deux sortes de gens. Les modestes et les prétentieux. Ils ont fait des affaires parce qu’ils ont tiré le gros lot (enfant unique ou fils d’un oncle qui avait hérité de terrains situés en bordure de mer, qui croient qu’ils sont riches parce qu’ils sont intelligents et qui passent devant sa maisonnette sans le saluer).

Il s’énerve aussi contre son frère et sa belle-sœur : « je ne vis pas comme vous, moi. Je ne porte pas de gandourah le matin. Je laisse ça aux Arabes ; je ne mange pas de caviar d’aubergine. Je mange de la salade niçoise. Je suis français, moi. »

SCENES DE LA VIE GLORIEUSE DE FRANCESCA

La vieille Francesca est l’aînée de quatre filles. On l’appelait l’enfant terrible. A cinq ans, un jour, en sortant de l’école elle était partie avec un petit groupe de grands qui venait du village de Torre, à 5 kilomètres environ de la maison d’école. Elle n’avait pas réfléchi. Au lieu de tourner à droite vers sa maison, elle avait pris vers le chemin qui serpente jusqu’aux hauteurs d’Antivanu avant d’obliquer vers Torre.

Bien qu’elle fût petite, elle avait réussi à suivre les grands en doublant le pas. Elle se disait vaguement que l’admiration devant pareil exploit ferait pardonner le délit. L’enthousiasme gonflait ses poumons, elle était comme les grands ! comme les grands ! Elle triomphait.

Arrivé à Torre, le groupe des enfants s’était disloqué ; chacun était rentré chez lui sans lui prêter la moindre attention, et elle s’était retrouvée seule sur une placette déserte, désemparée tout à coup

Cependant un paysan était passé par là : « Qu’est-ce que tu fais là ? Tu n’es pas la fille de Jean ? Viens boire de l’eau puis je vais te ramener chez toi. Tu devrais avoir honte. Tes parents se font sûrement du mauvais sang ? » La fillette avait bu sans répondre ; puis le paysan l’avait chargée sur ses épaules où elle n’avait pas tardé à s’endormir. Son père qui la cherchait partout dans une angoisse insupportable l’avait reconnue de loin. D’abord, il l’avait étreinte. Ensuite, il l’avait battue sévèrement.

Longtemps après, quand Francesca racontait cette anecdote, on voyait qu’elle pensait avec une satisfaction qu’elle croyait secrète : « Je voulais déjà faire mon chemin dans la vie ». A présent, Torre était trop loin pour elle. Que n’aurait-elle pas donné pour pouvoir parcourir à nouveau ce sentier et voir la silhouette de son père se dresser au seuil de la maison ? Mais les personnes dont elle avait gardé le souvenir avaient disparu, comme avaient disparu les choses de ce temps-là, la lampe à pétrole, l’horloge qu’il fallait remonter, le puits qui gardait l’eau fraîche, le four à pain où l’on cuisait pour tout le hameau.

Un autre de ses hauts faits s’est déroulé à l’internat où on envoyait les enfants qui essayaient de poursuivre leurs études. C’était à Ajaccio pendant la guerre et tout le monde manquait de tout, mais le dénuement était encore pire dans ces collèges. La faim ne la quittait pas. Les horaires étaient épuisants ; les règlements tatillons. On interdisait aux pensionnaires de remonter dans les dortoirs quand elles avaient un peu de temps libre. Elles restaient enfermées alors que la mer était toute proche (de l’autre côté du boulevard qui longeait l’hôpital et le collège) Le soir, les deux surveillants qui demeuraient pour les surveiller s’enfermaient et Francesca avait convaincu ses compagnes de faire le mur. Mais il fallait amadouer le chien, l’empêcher d’aboyer. Elle avait alors volé de la viande à la cantine. Le chien mangeait et les laissait passer. Les filles allaient sur la plage avec un délicieux sentiment de liberté. Elles ne faisaient rien d’autre qu’écouter le flux et le reflux de l’eau. Au retour, le chien avait le reste de la viande. Il leur faisait fête et n’aboyait pas. Malheureusement quelqu’un les a dénoncées. Les punitions se sont ajoutées à l’enfermement.

Dans cet établissement, il fallait être prêtes pour l’appel à sept heures du matin, alors qu’il n’y avait que trois lavabos pour une centaine de jeunes filles. Par vengeance, Francesca décida de jeter les clés de tous les dortoirs dans les toilettes. « J’étais méchante, mais j’étais courageuse. Je n’étais pas effrayée par les menaces et par les conséquences ». Les filles ont volé les clés et je les ai jetées. On a entendu le plouf, puis plus rien.

Evidemment elles ont toutes été convoquées. Elles seraient punies jusqu’à ce qu’on trouve la coupable. Francesca a décidé de se dénoncer, mais au lieu de demander pardon elle a attaqué dénonçant leurs conditions de vie insupportables. Elle insistait : « C’est injuste de nous punir lorsqu’on a cinq minutes de retard parce qu’on a dû attendre pour les toilettes. Vous nous avez vu courir dans les escaliers : s’il y a un accident, vous serez responsable. » Au lieu de la punition terrible à laquelle elle s’attendait, la directrice a souri :­ Il faudra que tu deviennes avocate

VENUS D’AILLEURS

Les Corses ont la réputation de n’être pas accueillants. A l’échelle du hameau, c’est faux pour les Européens (les Marocains qui sont les plus nombreux diraient autre chose). En tout cas, Parisiens, Savoyards, Picards, Portugais ont fait leur place sans difficultés. C’est l’histoire d’Ivan que son entreprise a licencié à 58 ans. Il avait été ébéniste dans sa jeunesse. Quand il raconte la manière dont on incruste le bois, des accotoirs des fauteuils, des formes chantournées, du vernis qui s’appelle l’apprêt, le métier paraît passionnant. Après un accident de moto il était devenu technicien de physiothérapie. Son sens des relations humaines a dû faire merveille, et il parle très bien des femmes qu’il soignait et qui se mettaient à pleurer tout à coup parce que leur vie était finie sans qu’elles l’aient vécue. Quand la profession s’est médicalisée, son « diplôme » ne l’a pas protégé. Les Thermes l’ont licencié.

Il venait en vacances en Corse depuis longtemps, jouait aux boules avec les gars du coin, partait chasser avec eux. Il a eu l’idée de demander à un copain de chasse de l’aider à trouver un stage de n’importe quoi, ce qui fut fait. Trois mois, puis encore trois mois. Il a fini par être détaché au collège comme homme à tout faire. Ici, personne n’a envie qu’il reparte. Il s’est endetté pour acheter une petite villa. Le matin quand il se lève, la lumière rayonne. Mésanges et tourterelles s’apprivoisent. A six heures, il est debout. Il donne du grain aux oiseaux, arrose les tomates, les aubergines et les melons, qu’il ne mangera pas et il les distribue aux voisins, Corses, retraités, touristes.

Son petit chien charmant et exaspérant aboie toute la matinée. Les gens du chemin, énervés crient « Tais-toi Mercure », mais personne ne jettera des boulettes empoisonnées ou ne se plaindra davantage. C’est l’enfant gâté des riverains. « Le pauvre ! il veut jouer. Il faut que quelqu’un s’occupe de lui. Toine ! Lance-lui quelque chose ».

Tout près de la maison, commence le maquis à présent mité par les nouvelles constructions. Cet été, il n’a pas plu et les sangliers détruisent les murets de pierre, ou défoncent les clôtures dans l’espoir de trouver à manger ou à boire. Un de ces jours les chasseurs en abattront un. Qui s’en plaindra

HISTOIRE DE LATIFA QUI CHERCHE UNE AUTRE VIE

Chacun parle si bien de sa vie que l’énergie qu’il faut pour la vivre me transporte. Pendant ce temps, je lis de petits articles qu’on me demande d’évaluer ; la plupart me paraissent rabougris avant d’être publiés… Evidemment, il faut qu’existe un corps de reproducteurs médiocres, pour qu’un jour apparaisse un texte éblouissant qui change la perception du monde. Voici le récit de Latifa :

 « Notre père était transporteur. Il disparaissait pendant des semaines, revenait, faisait un gosse à ma mère. Repartait. Ma mère était de plus en plus ronde et lasse. Onze gosses. Elle a eu onze gosses. Elle pleurait quand les médecins lui disaient qu’elle était à nouveau enceinte. Mais de là à envisager autre chose.

A la maison, ça piaillait, ça jacassait, ça se réconciliait, ça riait, mais il n’y avait pas moyen d’avoir un moment à soi, une chambre dont on puisse fermer la porte.

Mon père était pressé de se débarrasser des filles. Ma sœur aînée, je l’ai à peine connue. A 16 ans, elle a été mariée à un Algérien d’Oran. Quelques mois plus tard, elle s’est jetée par la fenêtre. Pour les suivantes, ça a été un peu moins dur. Mes parents ont dû réfléchir. Moi j’étais la plus jeune. Je grandissais comme je pouvais en imitant les aînés. J’ai appris à lire avant la grande école. Ça a été ma chance. Les maîtresses m’ont remarquée et elles m’ont soufflée à l’oreille qu’un autre avenir était possible. J’aimais être la meilleure… jusqu’à mon entrée au collège. Tout est devenu abstrait, difficile. J’ai fini par dire à mes parents : « Je ne veux plus aller à l’école. Je veux faire ce dont j’aie envie ».

Latifa, mal payée, mal logée par le propriétaire d’un centre de vacances qui lui loue une fortune sa chambrette, a rôdé dans le lotissement, et fini par trouver un homme plus âgé qu’elle. Aujourd’hui, elle partage son été. Les braves gens disent à mi-voix qu’elle se comporte comme une fille publique. Dans les après-midis somnolents, ça murmure, ça gronde que l’Arabe va sucer le sang d’un pauvre mec que l’on plaint d’avoir le cœur tendre. Personne ne trouve à redire au fait qu’il vive avec cette fille fraîche et bien roulée et qu’il couche avec elle à sa fantaisie ! Latifa ignore les commérages et embrasse volontiers ceux qui l’invitent à l’apéro.

Les femmes d’origine arabe n’ont pas de chance dans cette société. Ou bien, on leur reproche d’être frivoles, faciles, intéressées ; ou bien d’être soumises, obscurantistes

SENTIERS DU PATRIMOINE

La montagne se vide. Les villages ne se réveillent qu’en été quand les continentaux reviennent. Il suffit de parcourir les sentiers pour constater le recul des cultures et des jardins. A Monaccia d’Aullène, un coin de maquis a été défriché et les murets et le moulin ont été restaurés grâce à des fonds européens, ce qui permet de se faire une idée de la vie rurale aux 18e et 19e siècles. Les murs de pierres sèches bordaient sans doute des potagers. Qui irait si loin aujourd’hui pour faire pousser trois tomates ? On voit encore les meules de pierre d’un moulin logiquement ruiné lui aussi par la concurrence des machines.

Sur la colline, comme partout dans l’Alta Rocca, on trouve des tafoni, des blocs de granit aux formes si étranges que les gens du coin y logeaient les sorciers et les diables.Taffoni.Alta Rocca Aujourd’hui, on dit plutôt que les hommes de la préhistoire s’y sont abrités et on invite les touristes à voir dans les formes bizarres des tafoni, des éléphants, des lions, des visages à la bouche béante.

L'éléphant

Certains de ces tafoni étaient suffisamment vastes pour que les bergers aient l’idée de les fermer par des murs : l’abri devenait un oriu. On y gardait le grain, on pouvait même habiter les plus grands. Les orii se visitent : le plus célèbre, l’Oriu de Canni a l’air d’une hutte de schtroumpf.

L'Oriu di Canni

Ces roches font rêver : comparées aux petits jardins abandonnés, elles paraissent éternelles. Mais leur longévité est trompeuse. L’eau et le vent qui les ont crevassées puis sculptées, les feront périr à leur tour.

A LA CLINIQUE

Nous cherchons à joindre le chirurgien orthopédiste de Porto-Vecchio, Madame L., dont tout le village chante les mérites, pour faire soigner une entorse sévère. Son nom et son numéro de téléphone figurent sur l’annuaire de la clinique locale. Au téléphone, la secrétaire répond. : « Madame L. n’est plus là. Si vous voulez il y a un autre médecin.­- Non ! C’est Madame L. que nous voulons voir.­ – On ne sait rien. »

En se déplaçant au centre médical qui travaille avec la clinique, on obtient un numéro de téléphone. Le jeu de piste continue. Madame L donne rendez-vous dans un immeuble. Lorsqu’on arrive, on voit une enseigne pour des massages et de la relaxation.

Voici le fin mot de l’histoire telle qu’elle se raconte en ville. Le mari du docteur L, lui aussi médecin, un bon anesthésiste, avait accepté pour son premier poste de se voir confier des heures en réanimation (sous-payées) en plus de son service d’anesthésiste. La jeune collègue nommée après lui n’avait pas réussi à tenir cette double charge. En arrêt maladie, elle avait pris la décision de ne plus mener une vie pareille. Epuisé lui aussi par ce rythme infernal, le docteur L l’avait suivie. La clinique prospère n’avait qu’à recruter de nouveaux médecins.

Il se dit que les recrutés se sont concertés avec le directeur pour garder l’anesthésie et confiner le docteur L dans les soins de réanimation. Celui-ci voulant opérer, avait montré son contrat et refusé d’obtempérer. D’où sa démission, suivie par celle de sa femme. Médecins réputés, ils ne manquaient pas de nouvelles propositions, mais le docteur L devait encore six mois à la clinique qui l’a obligée à les faire tout en multipliant les mesures vexatoires, surtout destinées à l’empêcher de garder sa patientèle. La première glorieuse idée de la direction était de lui supprimer la pièce où elle recevait ses malades. Ne manquant pas d’amis, le professeur L. s’était installée provisoirement dans ce cabinet de relaxation. La seconde était de l’empêcher d’opérer sa patientèle en lui supprimant les assistants qui devraient l’entourer.

Les gens hochent la tête et disent. Ces abus sont connus, mais rien ne changera. Peut-être avec les nationalistes !

LE HAUT PAYS

Nous faisons provision de chaleur (tout en nous lamentant avec les autres contre le soleil affreux, l’été étouffant, la pluie qui ne tombe pas). Nous nageons longtemps dans une eau tiède, en regardant le soleil envahir peu à peu l’espace. Quand nous sortons, nous avons la chair de poule, mais ça permet de passer les heures de l’après-midi et d’arriver à 19 heures où il fait doux.

Il ne pleut pas. Un orage en cinq mois. L’eau tombe sur la montagne et ignore Porto-Vecchio. Le préfet a déjà pris des arrêtés pour restreindre les arrosages. (Je me demande si les jardins de Cala Rossa, l’enclave du tourisme de luxe sont concernés). Nous sommes tous inquiets chaque fois que le vent souffle. Un mégot et le feu partira.

Pour oublier la menace des incendies nous montons sur le plateau du Cuscione situé à 1500 mètres. C’est un plateau de landes rases, avec parfois des barres de granit qui font saillie. En se retirant, les glaciers du quaternaire ont laissé des dépressions où des tourbières se sont formées.haute valléeSC_0019 Aujourd’hui, le plateau est parsemé de trous d’eau et de petits ruisseaux. L’eau disparaît par endroits et ressort plus loin en sources très froides. Près des ruisseaux, le sol est parsemé d’hellébores, de digitales et de gentianes jaunes. Les plus belles fleurs sont les aconits au bleu si tendre et qui sont mortelles.Aconit du Cuscione

Les jours de mauvais temps, on pourrait se croire en Bretagne ou en Ecosse.

Les collines, elles, sont sèches et piquantes comme partout en Corse. De loin, les coussinets ont l’air accueillant, mais les jolies touffes sont constituées de genévriers nains, de berbéris et autres buissons impitoyablement épineux. Les chevaux, les brebis et les vaches de ce pays parviennent pourtant à brouter.

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On rencontre partout des troupeaux en semi-liberté.

Chevaux au Cuscione

Chevaux au Cuscione

C’est le moment où le soleil est à son zénith. Nous sommes assis à l’ombre des aulnes, près d’une source. Le plateau immense nous entoure. Un rapace plane tranquillement, là haut dans le ciel. Le cousin montre la route de terre où les 4/4 des gardes du parc circulent : « On l’a tracée quand on voulait construire un observatoire. Un télescope a même été installé un certain temps. Là-bas, vous voyez les murs de délimitation entre les terres des villages ». Une ligne de pierres dures distingue les pâturages. Je nous croyais dans un paysage vide, mais ici comme ailleurs, le haut pays a été façonné par les hommes.

Le berger pourrait rester chez lui car à la montagne, les bêtes sages reviennent se faire traire, mais il s’inquiète facilement : si une allait se perdre. Quand la nuit tombe, il n’hésite pas à parcourir trois collines, enchevêtrées de genévriers épineux pour ramener le troupeau.

ADIEU A l’ÎLE

Pendant deux mois, nous avons arrosé parcimonieusement les plantes en utilisant au mieux l’eau de chaque bassine destinée à nettoyer les légumes. Nous nous sommes alarmés pour ce que deviendra le tilleul dont les feuilles jaunissent trop tôt, pour la bouture de figuier qui va avoir du mal à tenir jusqu’aux premières pluies, pour la sauge rouge et l’olivier trop jeune. La beauté de cet endroit, c’est aussi celle de notre attention inquiète pour des problèmes d’été trop sec, d’automne pas assez pluvieux et ce grand mouvement des saisons donne une certaine distance par rapport à la politique.

Ça n’empêche pas de s’indigner de l’hystérie qui monte contre les Musulmans. La région corse est la seconde de France pour ce qui est de la proportion d’étrangers résidents (un peu plus de 9 % . Parmi les naissances de mère étrangère, les deux tiers sont de mère maghrébine, ce qui constitue plus de 11 % du total des naissances de l’île.). Sans doute,­ (pour le moment rien n’est sûr) ­l’origine des affrontements de Sisco qui bouleverse l’île est due à une famille marocaine, des partisans d’une vie entre soi, bien décidés à faire partir les habitués de la plage où ils s’étaient installés, mais les Corses sont loin d’être exempts de tout reproche. Ils sur-réagissent et passent des problèmes posés par quelques délinquants à des attaques contre toute la communauté musulmane. La chasse au burkini est absurde et on ne voit pas sur quelle base trier entre la femme en vêtement islamique, les enfants que l’on baigne habillés pour les protéger du soleil et les plongeurs cagoulés. Pourtant, on sent, on sait, qu’un vrai problème se pose et qu’il ne suffit pas de renvoyer aux sacro-saints droits individuels.

Il est question du monde commun que nous pouvons partager et, qu’on le veuille ou non, les voiles couvrants, nombreux à Porto-Vecchio, indiquent qu’une fraction importante des Musulmans se rallie à la vision wahhabite de la place des femmes dans la société. Je me désole de voir régresser si vite la liberté conquise après soixante-huit. Comme tous les étés depuis quarante ans, j’ai plongé, nagé avec délice en ne couvrant qu’à peine mon corps. Personne n’est venu me dire que j’excitais le désir des hommes, ou que j’étais impure ou je ne sais quoi. Cette innocence paisible est récente et voici que des femmes qui ont grandi ici revendiquent leur oppression et pensent exister davantage en affichant leurs tenues comme des symboles identitaires. Comment ne pas craindre qu’à terme, là où vivront des Musulmans, celle qui osera se baigner en maillot de bain paraîtra provocant et qu’on dira un jour, si elle se fait agresser, qu’elle l’a cherché !

Nous repartons. Au fur et à mesure que s’éloigne la ligne bleue des côtes, inquiétude et doléances paraissent moins aiguës, les « affrontements communautaires » redeviennent des rixes locales dont la presse n’aurait pas parlé il y a peu, les soubresauts de ceux qui se sentent relégués un signe d’intégration puisqu’ils ont appris à protester.

Nous quittons cette terre magnifique. Nous disons au revoir à la forêt de l’Ospédale, aux pozzi du Cuscione, à la plage, à la mer lumineuse, à l’odeur d’immortelles, aux gens du hameau et à la lumière intense.

Peut-être que toutes les montagnes deviennent bleues lorsque l’on s’en éloigne, mais c’est le bleu de ce lieu, inséparable du temps passé à l’aimer.Corse

Les quais engloutis

Une chose était sûre : la Seine montait. Elle montait de 4 centimètres par heure et elle n’était plus douce comme d’habitude, mais rapide et brutale. Elle tourbillonnait autour des piles des ponts et le courant charriait des débris de toute sorte, et même des madriers énormes.

Partagés entre voyeurisme et compassion, les Parisiens étaient venus en masse voir le zouave installé au pied du pont de l’Alma, malgré la muraille de nuages noirs qui menaçait. Depuis la grande crue de 1910, on mesure la montée des eaux par rapport à la statue de ce soldat de l’armée d’Afrique. En 1910, seule sa tête était hors de l’eau. Le 2 juin 1916, la Seine avait atteint le haut de ses cuisses (mais la statue ayant été rehaussée lorsque le pont avait été refait, le niveau aurait été un peu plus haut en 1910).

Zouave du pont de l'Alma. 2 juin 2016

– J’ai entendu les infos, dit une voix. Elle devrait monter jusqu’à ce soir et s’arrêter.

– Oh, il paraît qu’ils se sont trompés dans leurs calculs. Jeudi matin, on nous a annoncés un niveau maximum à 5,50 m et ce vendredi, on nous parle de 6 mètres. Alors je ne les crois plus.

– Encore des fonctionnaires incapables !

– Mais non, madame, c’est un problème technique.

– Mon cousin est inondé à Nemours.

– Moi, c’est le maraîcher du Réveillon. Toute sa récolte de haricots est perdue. Un désastre. Et je ne vous dis pas pour les maladies !

­– On voit vraiment qu’on n’est pas grand-chose. Regardez l’eau. Elle est plus forte que tout !

Les musées et la bibliothèque François Mitterrand situés en bord de Seine, avaient été fermés le 2 et le 3 juin pour permettre aux conservateurs de mettre les livres et les œuvres d’art en sûreté. Fatalistes, bien qu’un peu tendus, les Parisiens espéraient surtout que ce travail serait inutile.

Et pourtant, ils avaient beau être tristes, ils étaient fascinés par le nouveau paysage parisien.Quai de Gesvres. Crue juin 2016

Du côté de l’Hôtel de Ville, un lac épais, couleur de boue séparait la rive gauche et Notre-Dame. Les troncs des arbres étaient engloutis. Seuls leurs feuillages émergeaient et l’odeur de la circulation était recouverte par une  odeur sauvage  de boue et d’eau. Et les canards avaient pris possession des quais et vaquaient tranquillement à leurs affaires, sans être dérangés par les bateaux-mouches.

crue de la Seine. 2 juin 2016

Printemps mouillé à Sceaux

Attentats, grèves, ciel bas et gris depuis quelques mois déjà. Les gens se plaignent, et pourtant, Paris est  à ceux qui n’ont pas peur d’une averse. En juin, d’habitude, le parc de Sceaux est plein de monde, même s’il un peu moins connu que Versailles et Vaux-le-Vicomte (à tort, je crois car c’est le plus romanesque avec son mélange de grands panoramas, d’allées rectilignes et de vieilles forêts qui ensauvagent le site). Ce dimanche, la pluie a chassé presque tous les visiteurs et on peut jouir tranquillement du parc.

Parc de Sceaux. Perspective à la française

Le Nôtre a dessiné Sceaux en 1670 pour la « maison des champs » de Colbert, ministre de Louis XIV. Comme tous les parcs de Le Nôtre, celui-ci est d’abord fait pour la vue et ne peut qu’évoquer aux lecteurs de Michel Foucault les dispositifs panoptiques qui portent au loin le regard du pouvoir. À perte de vue, dit l’expression. Aujourd’hui, la vue ne se perd pas et va jusqu’au brouillard, avant de revenir vers le miroir horizontal d’une eau couleur de plomb.

La plus belle perspective, perpendiculaire au château, domine une butte assez raide qui descend en gradins, de vasque en vasque vers le bassin de l’Octogone. Les cascades ne fonctionnent pas, mais un petit vent venu dont ne sait où disperse le panache d’argent du jet d’eau.

Descente vers l'Octogone

Descente vers l’Octogone

Du décor du 17ème, il ne reste rien. On voit seulement, au niveau du premier bassin, les mascarons sculptés par Rodin pour l’Exposition Universelle de 1878 Ils ont été installés ici par l’architecte Léon Azéma, chargé en 1930 de restaurer les cascades bien dégradées.(http://palagret.eklablog.com/les-mascarons-de-rodin-cascade-du-chateau-de-sceaux-a114821072)

mascarons d'Auguste Rodin

mascarons d’Auguste Rodin

La statue de La Servitude qui se tenait avant la pente des cascades, et qu’Atget a tant de fois photographiée, a été déplacée. Il suffit pourtant de croiser au coin d’une allée de grandes statues blanches sur fond de nature puissante pour retrouver le dialogue entre la réalité et l’art. Dans ce coin du parc, c’est la statue qui est exubérante, tandis que les troncs colonnes des platanes dessinent une architecture régulière.

Allée des platanes

Le domaine de Sceaux organise régulièrement des expositions (peut-être en souvenir d’Atget). En ce début juin, l’exposition n’est pas encore complètement en place, mais au fond, le cadre déjà installé invite à regarder autrement les arbres.Cadrage

Une fois l’allée franchie, on aborde le grand canal que le fils de Colbert a fait creuser. Il a été  aménagé pour les familles, avec ses oiseaux, ses couvées de canetons, ses colverts à la sieste.Colvert

L’après-midi s’achève.

Tout coup le soleil apparaît. Un homme et une femme en couple traversent la prairie. Ils ne sont pas plus gros que des jouets. Tout occupés d’eux-mêmes, ils passent nonchalamment, sans s’arrêter devant la rangée des arbres, devant le vert encore brillant de la dernière pluie.

Parc de Sceaux. Couple

Sur la terrasse du château, la lumière retrouvée dessine la ligne médiane des arbres taillés, assombrit de contre-jour les buis, et de grisaille la grande forêt. Une géométrie grise, noire et blanche. L’art classique d’assembler des parties variées.

Sceaux. Fin d'après-midi

Sceaux. Fin d’après-midi

Nous ne sommes plus seuls. Le soleil a ramené les visiteurs ; la terrasse de la buvette s’est remplie et une fanfare réveille les plus engourdis

Parc de Sceaux. Musiciens