L’Abbaye de Jumièges

Jumièges est situé dans une boucle de la Seine, qui a presque transformé le domaine en île.

Plus émouvante que si l’on voyait une église intacte, la nef de Notre-Dame aux deux tours très blanches est pratiquement tout ce qui reste d’une puissante abbaye.

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Jumièges Sarah Branca. Les deux tours

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L’église ruinée impressionne d’autant plus qu’elle était orgueilleuse, que ses piliers romans montaient à 25 mètres. Une charpente et un plafond de bois moins lourds que les voûtes de pierre traditionnelles de l’art roman avaient permis, en allégeant les supports nécessaires, de lui donner une immense envergure. Ses tours atteignaient 45 mètres. Etonnamment, à présent que la charpente est effondrée et que rien n’arrête le regard, un mouvement irrésistible l’emmène jusqu’au ciel.

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Photo Sarah Branca. Jumièges

Pas de vitraux pour tamiser la lumière. Les variations de la lumière sont violentes. Contre le jour, les murs deviennent noirs, l’église se fait  squelette de pierre.

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Photo Sarah Branca. Contre-jour

Dans le sens des rayons, ils absorbent l’or du soleil.

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Restauration. Reconstruction

Nous avons croisé une visite de chantier. La jeune responsable descendait des échelles et le guide nous a raconté comment on travaillait aujourd’hui.

Comme dans presque toutes les églises de France, les peintures murales n’ont quasiment pas survécu et la pierre calcaire est à nue, mais on retrouve parfois un morceau de fresque. En ôtant les impuretés, on révèle une silhouette,  un visage, vieux de 10 siècles.

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Au fond du bâtiment de Notre-Dame, là où s’élevait le transept, des ouvriers refaisaient des murs. On a vu les traces de leur travail un peu partout : les colonnes protégées par des tiges de ferraille pour empêcher les infiltrations, les murs rebâtis avec les moellons épars sur le sol… Jusqu’où aller pour entretenir une ruine ? Que se passe-t-il lorsqu’on manque de pierres ? Est-ce qu’on répare l’irréparable ?

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A quel moment cesse-t-on d’avoir affaire au bâtiment d’origine ? Quelle étrange course entre le temps qui dépose moisissures et champignons, descelle et effrite les pierres, défait les murailles et efface les fresques et les hommes occupés à ralentir ce travail de destruction.  Le même processus est à l’œuvre dans tous nos monuments, mais quand ils sont en ruine comme à Jumièges, le sentiment de la vanité des grandeurs humaines est encore plus fort.

Le propriétaire qui a sauvé le domaine en 1853, Aimé Lepel Cointet, y a planté des tilleuls, des charmes, des hêtres et des ifs. Aujourd’hui, ces arbres se marient à la pierre. L’abbaye en ruine qui va vers la mort est la victime d’un temps linéaire. Les arbres, qui reverdissent chaque printemps vivent l’éternel retour d’un temps circulaire.

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Les démolisseurs et l’esprit d’entreprise

Pourtant ce n’est pas la flèche d’un temps abstrait qui a produit ces ruines, mais une histoire humaine où les conquérants et les fanatiques ont été relayés efficacement par de braves bourgeois animés par l’esprit d’entreprise.

L’abbaye naquit au VIIe siècle, une dizaine d’années après la mort du roi Dagobert. Son fondateur, le moine Philibert, reçut l’appui de la reine Bathilde qui dota la nouvelle abbaye d’immenses domaines. Philibert bâtit trois églises Notre-Dame, Saint Pierre dont on voit encore les murs carolingiens, et Saint Germain-Saint-Denis, Après sa mort, Philibert fut canonisé, et l’abbaye devenue lieu de pèlerinage vit s’accroître encore sa richesse.

En 841, les Vikings pillèrent un lieu si prospère et les moines s’exilèrent, emportant reliques et manuscrits  précieux. Un siècle plus tard, en 940, Guillaume Longue Epée, duc de Normandie, descendant de ces mêmes Vikings, releva l’abbaye et l’église Notre-Dame, celle qu’on voit encore. Au milieu du XIIIe siècle, s’y trouvaient environ cinquante moines avec à peu près autant de domestiques, cuisiniers, artisans, gardiens… L’abbaye appliquait la règle de saint Benoît. La journée était rythmée par huit offices religieux. Les moines se consacraient aussi à la copie de manuscrits.

En 1450, le roi Charles VII résida cinq semaines à Jumieges. Sa maîtresse, Agnès Sorel, enceinte de huit mois, vint le rejoindre et fut logée dans un manoir tout proche. Elle mourut neuf jours après l’accouchement et fut enterrée à côté des puissants abbés qui régnaient sur l’abbaye. Les sarcophages ont été emmenés.  Aujourd’hui, il n’y a plus rien, qu’un trou, pour évoquer le néant où tous ont été précipités.

Malgré les malheurs de la guerre de Cent Ans et les pillages liés aux guerres de religion (en 1562), les moines poursuivirent leur activité intellectuelle. La réforme dite de Saint-Maur accentua encore leur vocation d’historiens et de critiques. A la Révolution, ils étaient cependant peu nombreux, leur ferveur chrétienne avait bien diminué et ils ne protestèrent guère contre l’ordre de dispersion.

Cependant, les bâtiments désaffectés coûtaient cher en entretien, aussi en 1790-1791, la municipalité proposa à diverses reprises à l’abbé de Jumièges de transférer sa paroisse à Notre-Dame. Ce dernier « refusa, objectant les frais immenses d’entretien si disproportionnés aux ressources de ses paroissiens, et craignant au fond, ainsi qu’il l’a avoué depuis, d’être expulsé honteusement, si la Révolution avortait et si les communautés religieuses étaient rétablies. » (Emile Savalle, http://jumieges.free.fr/savalle_moines.html). Les bâtiments qui étaient des biens nationaux furent donc vendus en 1795. L’acquéreur entreprit de les démolir pour faire commerce des pierres. Comme le chantier ne rapportait pas assez, un nouveau propriétaire, Jean-Baptiste Lefort, eut l’idée moderne d’employer la poudre et de multiplier ainsi la rentabilité de l’entreprise. En trente ans, les 2/3 de l’abbaye disparurent. Un ambassadeur anglais récupéra quelques pierres sculptées pour son château d’Outre-Manche. En l’occurrence, ce qu’on attribue au « vandalisme révolutionnaire » résulte plutôt de l’esprit mercantile d’une bourgeoisie pour qui 1 et 1 font 2.

Il fallut l’arrivée de nouveaux propriétaires pour que s’arrêtent les destructions, d’abord grâce à Casimir Caumont maire de Jumièges, puis, à Aimé Lepel Cointet, un agent de change qui acquit le domaine en 1853 et planta les érables, les hêtres pourpres et les charmes qu’admire le visiteur d’aujourd’hui.

Evariste Vital-Luminais et Les Enervés de Jumièges

Le nom de Jumièges traîne aussi dans nos mémoires à cause d’un étrange tableau, Les Enervés de Jumièges, plus célèbre que le nom de son auteur, Evariste Vital-Luminais.

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Les Enervés de Jumièges (1880) Musée National de Rouen.

Selon une légende du XIIe siècle, les deux fils du roi Clovis II se révoltèrent contre leur père, parti guerroyer. Jugés pour rébellion au retour de ce dernier, ils furent punis par où ils avaient péché. On les priva de leur force en les « énervant », c’est à dire en brûlant les tendons des muscles, de sorte qu’ils ne pouvaient plus bouger. Plus tard, pris de pitié, les parents décidèrent de les remettre à la grâce de Dieu. Ils les firent placer sur un radeau sans rame ni gouvernail et les abandonnèrent à la dérive sur la Seine. Le peintre les a peints, gisant dans une barque, enveloppés d’une couverture,  avec à leurs pieds une bougie derrière un reliquaire fleuri. La chronique du XIIe siècle dit qu’un moine de l’abbaye de Jumièges les recueillit, les soigna et qu’ils vécurent là saintement jusqu’à l’heure de leur mort.

Le mystère du tableau tient au calme de cette eau lente, à ces corps alanguis, dont on ne comprend pas ce qu’ils font là, à la contradiction violente entre le sens moderne du mot « énervé » et l’immobilité des jeunes gens allongés sur le radeau.

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Johny Depp, Jim Jarmush, Dead Man.

Pour ma génération, le tableau évoque inévitablement le film de Jim Jarmush avec Johny Depp blessé qui dérive lentement dans un canot indien. L’eau est lisse. Tout est tranquille. Il va mourir bien sûr à la fin du voyage.

Jacques Le Maho, L’abbaye de Jumièges, éditions du Patrimoine, 2001

Dominique Bussillet, Les Enervés de Jumièges, cahiers du Temps, Cabourg, 2007.

Les Caryatides de Guyancourt (1992)

GPS et banlieue

Ça va bien jusqu’à la sortie de Paris, mais une fois en banlieue, il y a des routes partout. La voix  artificielle articule nettement. « Après 800 mètres, tenez la gauche » et pour être sûr que le conducteur ait bien compris, le programmateur lui fait répéter « Tenez la gauche ». La séquence suivante arrive très vite : « Au rond-point, tournez à gauche, 4ème sortie ». Las, nous avons sans doute confondu une sortie et un chemin privé. L’écran s’interrompt et ce qui apparaît, c’est « Reprogrammation ».

Quand j’avais une carte sous les yeux, j’avais une idée approximative de l’ensemble du chemin à parcourir. Aujourd’hui, je suis les instructions de la voix en  regardant la petite fenêtre de l’écran qui indique une ou deux rues d’avance. « Virage à gauche imminent ». que faire ? Il n’y a pas de possibilité de tourner à cet endroit. Ah ! oui, c’est vrai, en langue GPS « imminent » ne veut pas dire « immédiatement ». Entretemps cependant, il aurait fallu tourner. Au lieu de quoi, le GPS reprogramme l’itinéraire et nous amène à l’entrée d’un tunnel autoroutier à deux branches. Faut-il prendre à droite ou à gauche ? Le GPS réfléchit, semble-t-il. En tout cas, il prend son temps, et la copine à l’arrière est terrifiée de nous voir immobilisés à l’entrée d’une autoroute. Nous nous décidons pour la branche de droite, nous acquittons un droit de passage et nous partons pour dix kilomètres sous terre. Sortie vers Versailles, loin de Guyancourt.

Le GPS toujours aussi calme ordonne : « Tenez la gauche. Tenez la gauche, puis à la fin de la route, tournez à gauche ». Une fois de plus, nous n’avons pas su choisir entre bretelles, échangeurs, voie rapide et autres rocades. Nous voici dans la forêt de Fausses Reposes, route de l’Impératrice. De l’autre côté du bois, c’est déjà Marnes-la-Coquette et le pavillon qu’occupait Johny Halliday dont on voit la grille où les admirateurs accrochent régulièrement des bouquets. « Faites demi-tour dès que possible », répète la voix du GPS qui nous ramène en sens inverse sur la route de l’Impératrice. « Virage à droite imminent. A la fin de la route tournez à droite, puis à la fin de la route tournez à droite ». Et nous revoici dans le tunnel en sens inverse jusqu’à notre point de départ du côté de Saint-Cloud. (Cette fois, le droit de passage est de 8 euros, mais Guyancourt est toujours à 25 kilomètres. « Au rond-point, tournez à gauche 4ème sortie »),

 Je vais racheter une carte. Je ne sais pas parler le GPS.

Manuel Nuñez Yanowsky : les Caryatides de Guyancourt

Enfin nous arrivons dans la ville nouvelle de Guyancourt au croisement des rues Andrea Palladio et Franck Lloyd Wright pour voir les immeubles postmodernes de l’architecte Manuel Nuñez Yanowsky. Nous aimons beaucoup le contraste des lignes droites de l’immeuble avec la jolie torsion des Vénus de Milo (dupliquées comme étaient dupliqués les esclaves du commissariat Daumesnil). C’est à nouveau la rencontre d’une image icônique de l’art ancien et du béton façon Bofills.

Guyancourt 6 Aphrodytes

Guyancourt Vénus

« Oui bien sûr, dit la dame. Au moins, c’est une architecture qu’on ne voit pas partout, même si tout le monde n’apprécie pas. »

– Et vous ?

– Je vous ai dit, j’apprécie de vivre dans une ville qui n’est ni banale, ni trop urbaine. En été, c’est très agréable. En hiver, ça ne suffit pas, quand même. On manque de transport et il n’y a rien à faire le soir pour les jeunes.

Alors… une architecture pour photographes amateurs ? Le contraste du béton et des réminiscences de l’art classique.

Guyancourt. Les Caryatides

Cependant, les immeubles de Yanowsky ne sont pas tout à fait aussi raides qu’ont pu l’être les realisations des architectes des années cinquante, car l’architecte a un peu joué, ajoutant un puit de lumière et quelques décors sur les murs.

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Puits de lumière. Photo Martine Halimi

Puits de lumière. Photo Martine Halimi

La référence à l’art est, elle aussi, joueuse. Yanowsky nous montre des Vénus qui font semblant de porter le socle de l’immeuble sur leur épaule mutilée et certaines sont enceintes de foetus bizarres.

Guyancourt. Les Caryatides. Détail d'une tête foetus

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Et puis l’immeuble est à taille humaine. Il n’engendre pas le sentiment de vide que l’on ressentait devant  l’immensité des espaces de Noisy-le Grand

La dame nous a dit d’aller voir entre les deux immeubles jumeaux de Yanowsky, un jardin réalisé par un paysagiste et un sculpteur grec. Juste le temps de marquer une petite halte devant les Gogottes du sculpteur Philolaos.

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Il faudra revenir sinon nous serons en retard pour le déjeuner chez les amis qui nous attendent.

Retour au Jardin d’agronomie tropicale : fragments d’un passé disparu

Nous étions déjà venus en hiver au Jardin d’agronomie tropicale où sont conservés des pavillons construits à l’occasion de l’exposition universelle de 1900 et des expositions des colonies françaises de 1906 à Marseille et au Grand Palais à Paris. (voir Bois de Vincennes : le Jardin d’agronomie tropicale)

Nous connaissions l’existence de ce jardin et de l’École nationale supérieure d’agronomie coloniale créés entre 1899 et 1902 afin de former des chercheurs capables de sélectionner des plants et des ingénieurs agronomes capables d’améliorer les rendements agricoles dans tout l’Empire. Le centre avait perduré sous le nom de CIRAD (Coopération Internationale en Recherche Agronomique pour le Développement), puis, l’essentiel des activités ayant déménagé à Montpellier, le jardin était resté plus à moins sans entretien jusqu’à ce que la Mairie de Paris décide de l’ouvrir au public et de réhabiliter quelques bâtiments.

Pourtant tout semblait encore à l’abandon et la lumière d’hiver ajoutait à l’impression funèbre. Certains pavillons étaient entourés de grillage ; on voyait leurs fenêtres défoncées. Les serres étaient ravagées, leurs carreaux brisés.

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Nous n’avons rencontré personne et on pouvait croire le jardin complètement abandonné.

Des fragments de statues jonchaient le sol. Une représentation de coq, déjà ridicule au temps où le sculpteur l’avait créé, avait gardé son air querelleur et arrogant, mais perdu une cuisse. Sa patte inutile demeurait fermement posée sur le socle de béton.

Le coqEt le coq piteux semblait une image de l’empire perdu. Pourtant le jardin solitaire était d’une beauté aveuglante. Il parlait bien de la fragilité des œuvres humaines.

Un dimanche de mai, la journée était limpide et nous avons décidé d’explorer systématiquement  le jardin et ses secrets. La mairie de Paris met des cartes en ligne. Il n’y avait qu’à suivre les indications et à lire les notices explicatives placées devant chaque vestige.

httpswww.google.comsearchq=plan+jardin+dagronomie+tropical

La porte chinoise  (n°10)

L’entrée se fait par une porte chinoise, en bois rouge, qui date de l’exposition universelle de 1906 et qui a été déplacée de la verrière du Grand Palais jusqu’à l’allée centrale du jardin. Chacun prend la pose le temps d’une photo afin de ramener un souvenir qu’on croirait sorti d’un long voyage exotique.

La porte chinoise
La porte chinoise
Porte chinoise. détail
Porte chinoise. détail

Le jardin d’agriculture tropicale a aussi été un lieu où ont été déposés des pavillons évoquant les différents peuples de l’Empire, tels qu’on les représentait lors des expositions coloniales. Durant la première guerre mondiale, plusieurs de ces bâtiments ont ensuite été transformés en hôpitaux pour accueillir les soldats des colonies, blessés ou moribonds. C’est pourquoi des monuments aux morts d’outre-mer ont été dressés un peu partout. On y conserve enfin quelques statues à la gloire d’administrateurs ou d’entités obscures.

En suivant l’allée de gauche, on rencontre d’abord une stèle verdie par la mousse et noircie par les années. Elle a été érigée en l’honneur des soldats de Madagascar tombés en 14-18 (C)

hommage aux soldats de Madagascar morts en 14-18

Un peu plus loin un Persée tenant la tête de Méduse.

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Persée

Un des bâtiments les plus navrants est le bâtiment ruiné  du Maroc qui a abrité l’école d’agriculture, avant d’être converti en hôpital pendant la première guerre mondiale.

Pavillon du Maroc 2
Bâtiment du Maroc
pavillon du Maroc . Détail_DSC0139

Les pavillon de la Guyane (4 sur le plan) de la Réunion (5) et de la Tunisie (6)

De l’autre côté du chemin, le pavillon de la Guyane abritait une collection de bois précieux et de fibres destinées au tissage. Un vieux tronc d’arbre traîne par terre. Un cycliste s’arrête. « Ne partez pas sans jeter un coup d’œil à la côte de la baleine ! »  – Ah bon ! Le tronc d’arbre, c’est un morceau de baleine ? – L’autre bout est un peu plus loin. Ce sont des montants d’un portail.

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Pavillon de la Guyane

On a demandé au cycliste qui il était. – Moi ? Un chercheur du Cirad. Nous ne sommes pas tous délocalisés et nous sommes logés dans un des pavillons. Inutile de vous dire que j’apprécie le jardin. Profitez-en pendant qu’il dort tranquillement. Un jour, on installera des cafés et des marchands de souvenirs et la magie du jardin disparaîtra. »

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Pavillon de la Réunion
pavillon de la Tunisie
Pavillon de Tunisie

En 2011, le pavillon de Tunisie, a été décoré par un plasticien, Johann Le Guillerm, qui y ajouté des « Architexture » de bois. Il sera peut-être sauvé et transformé en restaurant, mais il faut faire vite car des squatteurs fêtards menacent de le ruiner.

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Le Pavillon de l’Indochine (pavillon 8)

Aujourd’hui rénové, et entouré de palmiers, l’ancien Pavillon de l’Indochine de l’exposition universelle de 1907 accueille des locaux du CIRAD et des expositions (des amis du Tibet sont là ce dimanche et vendent de petits objets).

pavillon de 'Indochine. Aujourd'hui accueille le CIRAD
Pavillon de l’Indochine. Aujourd’hui accueille le CIRAD

En face, À gauche la serre du Dahomey (le Bénin de nos jours). Elle a servi à l’acclimatation des plantes tropicales. (9 sur le plan)

Serre du Dahomey 152

L’esplanade du Dinh (11 sur le plan)

Importé à Marseille pour l’exposition coloniale de 1906, un temple a été déplacé en 1907 au jardin, face à l’esplanade du Dinh (sorte de maison commune au Vietnam). En 1984, le temple est ravagé par un incendie criminel et pillé. Il est remplacé en 1992 par une petite pagode rouge vif édifiée en mémoire des soldats d’Indochine.

Pagode Rouge
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Lorsqu’on contourne le temple rouge, on parvient à une esplanade où le souvenir des morts vietnamiens est toujours célébré.

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Un portique de pierre fait face au temple. Au fond, un mur orné de mosaïques. Au centre, une urne funéraire de bronze, copie des urnes du Palais impérial de Hué.

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L’esplanade du Dinh n’est pas close par des murs, mais elle est pourtant à part avec ses contrastes entre la perspective géométrique de la terrasse et les arbres à l’horizon, ses marches aux rampes ornées de dragons sinueux, sa pagode rouge d’autant plus touchante qu’elle n’est pas ruisselante d’or comme le sont souvent les édifices sacrés au Vietnam, C’est un lieu serein, un jardin dans le jardin.

La jungle miniature et les statues à la gloire de l’empire colonial

On prend un petit pont de pierre orné de najas. L’ombre est épaisse car à cet endroit les arbres se rejoignent pour former une haute voûte. Ce coin du jardin a des allures de forêt.

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Le chemin mène à un stupâ dédié aux morts laotiens et cambodgiens.

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Nous sommes presque retournés au point de départ. Nous retrouvons les vestiges du monument à la gloire de l’expansion coloniale sculpté par Jean-Baptiste Belloc :

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Statue de J.M. Belloc (photo Jean-Marie Branca)

la République Française avec son coq gaulois, de belles jeunes femmes « exotiques ». L’une montre son profil ; l’autre est allongée au milieu des bambous.

L'Anamite
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Ce dimanche, des familles ont pris possession des pelouses délimitées par des bosquets. Quelqu’un a tondu l’herbe. Comme il y a du soleil, les merles chantent.

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Des enfants profitent des bois retournés à l’état sauvage pour jouer aux explorateurs. Bien sûr, la végétation (à l’exception des bambous) n’est pas tropicale, mais par endroit, avec l’eau dormante, et l’enchevêtrement des branches, on se sent très loin.

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Les vieilles serres n’ont pas été réparées ; la végétation les cache presque entièrement sous un fouillis vert qui leur ôte toute tristesse. Tout est confondu, arbustes, ronces et lierre; et forme une broussaille impénétrable et charmante.

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Sur les réseaux sociaux, certains pleurent l’abandon des lieux… D’autres exècrent ces traces des expositions coloniales où l’on demandait à des colonisés de mettre en scène leur infériorité. On avait bien proposé aux Indigènes un salaire pour venir en France habiter les pavillons , mais le spectacle qu’ils offraient (même s’il ne s’agit pas semble-t-il d’attractions foraines ou de « zoos », à proprement parler) ne faisait que montrer leur étrangeté.  Danses « barbares » des Africains, combats simulés des Touaregs à dos de chameau, quasi nudité des Canaques, confortaient les Européens dans l’idée de leur mission civilisatrice. Le jardin, même s’il évoque d’abord l’agronomie tropicale et ensuite les horreurs de la guerre, porte encore témoignage de cette honte.

Dernière métamorphose du lieu : près des serres, des gens s’affairent dans un carré soigneusement bêché. Plus question de nature anarchique. Les laitues poussent à travers des bandes de plastic, faites pour décourager la mauvaise herbe.

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Ces citadins bénévoles réapprenent le B.A. BA de l’agriculture maraîchère. « Nous sommes la « V’île Fertile ».  Nous inventons les fermes urbaines de demain. N’hésitez pas. Nos salades sont à vendre. »

Bibliographie et renseignements pratiques

Isabelle Lévêque, Dominique Pinon et Michel Griffon, Actes Sud, coédition CIRAD, ISBN 978-2-7427-5673-5, 2005

(source Mairie de Paris) https://www.campus-jardin-tropical-paris.fr/content/download/4146/31120/version/1/file/PRESENTATION+DU+JARDIN+TROPICAL.pdf (très présentation historique)

http://www.expositions-universelles.fr/1907-vincennes.html

http://www.zouzenparis.fr/esplanade-du-dinh-un-voyage-spatiotemporel-du-vietnam-au-bois-de-vincennes/

Pour y aller : 45 bis avenue de la Belle-Gabrielle, 94130 Nogent-sur-Marne.
RER (A) Nogent-sur-Marne, ou ligne 1 du métro jusqu’à Château de Vincennes

Des visites guidées sont annoncées sur le blog des jardins de la Ville Paris et sur son agenda en ligne. https://www.campus-jardin-tropical-paris.fr/content/download/4146/31120/version/1/file/PRESENTATION+DU+JARDIN+TROPICAL.pdf

Atlantes de Daumesnil, Camemberts de Noisy-le-Grand, déesses de Bussy-Saint-Georges : l’architecture monumentale de Manuel Nuñez Yanowsky

Les esclaves mourants du commissariat Daumesnil

Je repensais au commissariat Châlon, situé au croisement de la rue de Rambouillet et de l’avenue Daumesnil, avec sa vague silhouette de paquebot et son incroyable étage de couronnement où s’alignent des Atlantes qui copient l’Esclave mourant de Michel Ange. Ce ne sont pas vraiment des Atlantes puisqu’ils se bornent à séparer les balcons des appartements. Ce ne sont pas non plus des copies à l’identique car le corps nu est asexué, le torse est percé, et les clones de béton ne rendent absolument pas le contraste entre le marbre poli pour représenter le corps et la masse rugueuse du socle (ce que les historiens d’art appellent le « non finito ») où l’on peut voir soit une trace du combat de l’art et de la matière, soit le rôle de la sculpture qui libère le rêve de l’artiste de sa prison matérielle …(La coulée verte du 12ème. Entre high line et chemin champêtre)

Commissariat au croisement Rambouillet-Daumesnil

Les répliques en béton de Manuel Nuñez Yanowsky ont cependant conservé la posture, le bras levé et plié, la tête abandonnée, si reconnaissables… et tout leur pouvoir de suggestion. L’énigme des statues arrête tous les promeneurs : font-elles seulement référence à la présence de l’art dans nos sociétés ? Interrogent-elles le sens de la tradition ?  Les esclaves sont-ils des jeunes gens passés à tabac dans le commissariat ou des policiers épuisés par leur combat avec la délinquance ?  En tout cas, elles ne laissent pas indifférent.

La cathédrale russe du quai Branly

Grâce à Internet, je sais à présent pourquoi le nom de Manuel Nuñez Yanowsky me disait quelque chose. L’architecte avait fait parler de lui lors du concours de 2011 pour la grande église orthodoxe du quai Branly. Son agence, Sade, alliée à l’agence russe Arch Group, avait gagné avec un projet spectaculaire : devant des dômes dorés, on verrait un voile de verre étincelant qui recouvrirait un jardin. « Le voile de la Vierge » avait-il dit, car les architectes vendent des mots autant que des formes.

Je ne sais pas pourquoi le projet a été écarté. L’architecte avait en revanche son idée et il avait porté plainte contre le maire et contre la ministre de la Culture que son avocat accusait d’avoir « donné des instructions aux Architectes des bâtiments de France (ABF) et à la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) d’Ile-de-France pour qu’ils rendent des avis négatifs sur la demande de permis de construire ». Le maire de Paris, Delanoé, lui, avait bruyamment fait connaître son opposition au plan, qu’il accusait de ne pas se fondre suffisamment dans le quartier monumental qui va des Invalides au pont de l’Alma… Malheureusement pour Manuel Yanowsky, et malgré les enregistrements clandestins de réunions où les pressions étaient évoquées, la justice l’a débouté.

Le maquette plus aseptisée de Wilmotte qui l’a emporté « ne porte pas atteinte aux bâtiments voisins », mais enfin Paris vit de mélanges et je ne vois pas ce qu’on gagne à embaumer tout un quartier.

Les arènes de Picasso

Le turbulent Manuel Nuñez Yanowsky, reconnu comme un grand architecte en Espagne, a construit plusieurs ensembles de logements sociaux dans la banlieue de Paris qui font mieux comprendre son goût néo-classique du décor grandiose et son humour de pasticheur.

Aujourd’hui, nous partons dans l’Est. A Noisy-le-Grand, en 1985, il a édifié 540 logements une crèche, des écoles et des emplacements pour des boutiques. Au-dessus des côtés ouest et est de la place sont édifiés deux grands cylindres supposés représenter les roues d’un chariot renversé. L’ensemble est officiellement nommé les Arènes de Picasso, mais les éléments les plus caractéristiques ont bientôt été  reommés les « camemberts » par les habitants.

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Il est plus que vraisemblable que les meubles Ikéa sont difficiles à disposer dans les appartements situés vers la circonférence, mais je ne crois pas que cela suffise à expliquer le désamour des habitants. En plein jour, le jardin aux fontaines est séduisant. Des mères y promènent les bambins. Il doit être agréable d’échanger quelques propos avec les voisins sous les arcades qui font le tour de la place et protègent de la pluie et de la chaleur. La courbe préférée à la droite corrige l’impression de sévérité que l’on ressent devant des architectures monumentales.

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Pour arriver sur la place, nous avons dû passer sous un porche. Un guetteur nous a inspectés et voyant que nous étions inoffensifs n’a rien dit. A quelques mètres, se tenaient le revendeur et ses clients. Il était vêtu d’une djellaba et si émacié que j’ai pensé qu’il faisait commerce d’héroïne au vu et au su de tous.

Aucun geste architectural ne suffit à guérir un quartier malade du trafic de drogue. Comment y circuler dès que le soir tombe ? Comment laisser sortir ses enfants dès qu’ils grandissent.

Au pied des colonnes monumentales à l’arrière des arènes, un amas de vieilleries, matelas, machines à laver, jouets d’enfants, caddy de supermarché. Je ne suis pas sûre que dimanche soit un jour de collecte et que tous ces déchets vont être ramassés. Ils vont sans doute rester, autorisant par leur présence les habitants à jeter davantage de choses. Et voilà un beau projet d’architecte transformé en décharge.

Arènes de Picasso. décharge au pied des immeubles_DSC0199

La grand’place de Bussy-Saint-Georges

Rappelant les sculptures de la promenade plantée, on peut voir quelques kilomètres plus loin, la grande place néoclassique de Bussy-Saint-Georges. Yanowsky l’a monumentalisée comme aime à le faire Bofill avec qui il a travaillé. Les immeubles ont tous des colonnes doriques, et des frontons triangulaires bizarrement  « ébréchés »… Yanowsky a ajouté deux pastiches de statues grecques, démesurément agrandies. C’est encore la même idée sympathique : la place est bâtie dans un quartier populaire. Il s’agit d’offrir un décor magnificient au peuple, une architecture qui s’inspire des belles places d’Italie.

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Au niveau du toit, un œil surveille la place. Qu’est-ce que c’est que cet œil en forme de talisman turc, de symbole maçonnique déformé, ou d’instrument panoptyque rappelant à la population  qu’on peut la surveiller à tout moment ?

Bussy-Saint-Georges. Grand'place. Une statue.

J’ai croisé quelques habitants qui venaient à la fraîche pour balader le chien, sortir les petits….  Personne ne sait ce que signifient ces statues… « Que pensent-ils de la place ? »  -« Pas grand-chose. »  « Est-ce qu’ils la trouvent belle ? » – « Commode, en tout cas pour les enfants ».

Bussy-Saint-Georges. (2)

Au témoignage des réseaux sociaux, cet espace pourtant paraît démesuré et il devient angoissant à 6 heures du soir en novembre quand il est balayé par le vent : « Le soir la ville est très triste, il n’y a personne dans les rues donc il faut marcher très vite pour rentrer chez soi surtout en sortant de la gare » (http://www.linternaute.com/ville/bussy-saint-georges/ville-77058/temoignages)

Ce n’est pas la faute de Manuel Nuñez Yanowsky si Bussy est une ville-dortoir, d’où toute présence humaine se retire dès que le soir tombe. Je ne suis pas sûre pour autant que cela déplaise à cet architecte amoureux des villes monumentales. Bien sûr, on pense aux peintures de Chirico avec ses espaces démesurés peuplés par des silhouettes minuscules qui attendent inutilement que quelque chose se passe, silhouettes perdues au milieu de figures mythologiques qui ont perdu leur sens.

A Bussy aussi, ceux qui ne prennent pas le RER pour aller travailler ailleurs attendent en vain que quelque chose de positif arrive dans leur vie..

La coulée verte du 12ème. Entre high line et chemin champêtre

Aujourd’hui, c’est le printemps. Au lieu de radoter sur le sens de la vie, je me contente de m’émerveiller du jour si clair. Le ciel est lumineux. Il fait bon. Nous sommes restés à Paris où nous avons marché dans des quartiers tranquilles, avant de terminer par la coulée verte (celle de l’Est Parisien qui porte le nom de l’écologiste René Dumont).

De Bastille à Vincennes

Créée en 1988 par les paysagistes Philippe Mathieux et Jacques Vergely à l’emplacement de l’ancienne ligne de chemin de fer qui reliait depuis 1859 la place de la Bastille à Boissy-Saint -Léger et la Varenne-Saint-Maur, la promenade plantée René-Dumont est un parcours de 4,5 km qui mêle des passages aériens et des tronçons sous terre, des jardins raffinés de roses et d’iris organisés autour de bassins orientaux et des espaces de végétation touffue où se mêlent tilleuls, acacias, noisetiers, et lianes entrelacées.

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Elle démarre derrière l’Opéra-Bastille, surplombe l’avenue Daumesnil jusqu’au jardin de Reuilly : A cet endroit, elle est installée sur les grandes arches de brique rouges du Viaduc des Arts. Dix mètres plus bas des ateliers d’artisans se sont installés entre les arcades : un luthier, des tapissiers, des restaurateurs de tapisserie… Depuis le trottoir, on ne voit pas la promenade dissimulée bien au-dessus des têtes des passants. La première fois que j’y suis venue, comme je cherchais l’escalier le plus proche pour monter, j’ai demandé au commissariat du douzième arrondissement, situé en face. « Une promenade plantée a dit, le policier ? Non, madame, je ne vois pas de quoi vous voulez parler ».

En revanche, là-haut, tout le monde s’arrête pour voir l’immeuble où se trouve ce commissariat, imaginé en 1985 par Manuel Nuñez Yanowski, car il comporte au niveau du toit, un alignement de sculptures copiant « l’esclave mourant » de Michel-Ange.

Coulée verte.Esclave mourant

Treize clones de béton alignés au lieu de l’esclave du Louvre s’abandonnant à la mort de façon si voluptueuse. Qu’a voulu dire l’architecte ?

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De l’autre côté, on marche à hauteur d’étages ordinairement cachés.

coulée verte. Un balcon_DSC0122.JPG

Plus loin le chemin tranche entre deux immeubles, comme si on avait coupé une pastèque en deux. (Est-ce bien l’architecte Mitrofanoff qui l’a dessiné ?)

coulée verte

Les angles sont si aigus qu’il n’y a guère que des ectoplasmes sans épaisseur qui pourraient habiter de tels espaces. C’est ce que pensait Roger Caillois quand il écrivait son  Petit guide du XVe arrondissement à l’usage des fantômes, arrondissement où les façades d’angle en biseau ne manquent pas.

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Dans ce premier tronçon, les merveilleux paysagistes qui ont conçu la promenade changent de jardins tous les cent mètres, roseraie, jardin persan, bambouseraie… se succèdent.

Le jardin persan

Le chemin entre dans le Jardin de Reuilly par une passerelle qui oscille doucement au-dessus de la pelouse. Une mère enveloppée dans un voile qui la couvre des pieds à la tête, laisse aux fillettes qui l’accompagnent un moment de joie et d’aventure. Est-ce qu’elle voudra bientôt emprisonner leurs corps sous des draps noirs ?

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Sur la pelouse d’en-bas, c’est Paris plage. Somme toute, la coexistence entre deux populations est pacifique. Les filles qui bronzent en maillot de bains ont appris à ne marquer ni déplaisir, ni étonnement et vice-versa.

coulée verte pelouse à Reuilly_DSC0118

Le jardin paraît vaste car ses bords sont constitués de micro-espaces, jardin d’euphorbes, roseraie, fougères, bambous…

Au sortir de la passerelle, on pénètre dans la partie basse de la promenade. L’allée Vivaldi dépassée, on doit emprunter le tunnel de Reuilly avec ses filets d’eau qui cascadent le long des parois. Les enfants adorent faire résonner leurs voix sous les voutes.

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Après le tunnel, commence une tranchée verte ponctuée par des gloriettes. Dans le défilé, moins de bruit d’ambulance, de crissement de freins, de grands rires. Quand les ombres du soir commencent à descendre, même les promeneurs baissent la voix.

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Si l’on poursuit, de tunnel en placettes, on arrive presque à Vincennes. Hélas !la piste ne traverse pas encore le boulevard périphérique.

Depuis 2007, les jardiniers laissent pousser la mauvaise herbe et renoncent aux espèces fragiles qui ne peuvent être maintenues qu’à coup d’engrais chimiques. Petit à petit les graminées et les arbustes d’ile de France les supplantent et cette partie du jardin ressemble à un vallon de campagne, avec ce quelque chose de subtilement organisé qu’on doit aux horticulteurs magiciens. Sur Internet, on trouve le nom d’Éric Berlouin, responsable du pôle horticole de l’arrondissement (12e).( https://www.jardinsdefrance.org/coulee-verte-bonne-voie/)

Je suis assez contente que la Coulée verte ne propose pas d’activités supplémentaires, qu’il n’y ait pas de petits commerçants pour vendre des glaces et des sodas, qu’il n’y ait de gaîté surajoutée au bonheur de la promenade. Si la fontaine d’eau pétillante de Reuilly ne suffit pas, ceux qui ont soif n’ont qu’à redescendre ou à pousser jusqu’à l’allée Vivaldi.

La balade est d’autant plus agréable, qu’on ne croise pas les hordes de touristes que les agences emmènent prendre des selfies au jardin du Luxembourg ou devant la tour Eiffel.

Dernier billet depuis le lac Hoan Kiem d’Hanoï (Vietnam 9)

Le train de Sapa était arrivé à 5h30. L’hôtel voulait bien garder nos valises mais nous attendait vers 10 heures. Heureusement, qu’on se lève tôt au Vietnam et qu’il y avait déjà des cafés ouverts : nous avons opté pour un établissement avec terrasse, situé au bord du lac Hoan Kiem au centre de la vieille ville.

La légende explique que le nom Hoan Kiem évoque la lutte pour l’indépendance : un pêcheur avait pris dans ses filets une épée magique et l’avait remise à Lê Loi. Grâce au pouvoir de l’épée, le pays s’était libéré de l’emprise des Mings. Lê Loi se promenait tranquillement au bord du lac lorsqu’une tortue géante s’adressa à lui : « Puisque la paix et l’ordre règnent désormais dans le pays, tu n’as plus besoin de ce présent de l’Empereur Lac Long Quân. Rends-lui l’épée » Lê Loi comprit que celui qui l’avait aidé était le souverain du Royaume des Eaux. Il remit l’épée à la tortue qui l’emporta dans les profondeurs. Depuis lors, le lac s’appelle Lac de l’épée restituée.

Hanoï. Lac de l'épée restituée d'Hanoï

Le lac est le cœur de Hanoi. Dès le matin, on y croise des Vietnamiens occupés à faire de la gymnastique sous les flamboyants.

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Le soir, les bords du lac s’embrasent : le petit pont vermillon rutile, le temple jaune a des couleurs fluo et on voit partout des arbres de lumière… C’est joyeusement bariolé et la foule a l’air ravi.

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On vend des ballons, des jeux, des boissons, des ballons

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Et puis il y a toujours des bancs dans l’ombre pour les amoureux.

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Le dimanche est le jour des familles : la circulation est interdite et les piétons ont enfin un vaste espace à eux.

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Ils  écoutent des orchestres de rue, grignotent, s’amusent à qui fera la plus grosse bulle de savon, essaient des skates ; les  petits s’exercent à conduire des mini-motos ou des chars de guerre miniatures  (l’éducation patriotique n’est jamais loin).

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Ainsi va le Vietnam dont l’économie a progressé de telle sorte qu’il peut offrir un peu de consommation et de temps libre au peuple des villes. Ce n’est pas la prospérité, mais ça permet de goûter la vie.

 

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Pendant le voyage, je me suis souvent étonnée de l’absence d’allusions à l’agression coloniale, que ce soit les humiliations d’un régime qui spoliait les habitants ou les atrocités de la guerre. Peut-être est-ce que l’hospitalité confucéenne explique cette discrétion, peut-être la solidité des structures familiales qui organisent une société solidaire et persévérante, plutôt optimiste, peut-être la volonté du gouvernement de regarder résolument vers l’avenir. Les succès de l’armée de libération ont dû aider car les Vietnamiens ont des raisons d’être fiers de leur victoire, ce qui aide à ne pas ressasser les traumatismes du passé.

Cet accueil généreux n’empêchait pas un sentiment profond de mon étrangeté. Bien sûr, la raison principale est que je ne comprends pas la langue. Aller au Vietnam sans parler le vietnamien, c’était savoir que je serai exclue et tant pis pour moi (j’aurais pu raconter deux, trois anecdotes où le manque de compréhension a entraîné des malentendus, ou bien, comme dans les taxis, a permis la multiplication par dix du prix local d’une course). Je veux évoquer un sentiment plus profond : je suis immédiatement repérable dans ce pays. Je ne peux être qu’une touriste de passage ou une expatriée employée par une compagnie internationale qui rentrera un jour chez elle. On me dévisage ; on me photographie parfois (juste retour des choses, puisque je suis moi-même venue photographier l’étranger !!). Je crois que cette distance raciale ne peut disparaitre dans un  pays dont les habitants, quelle que soit leur hétérogénéité, sont tous des Asiatiques.

A l’arrivée à Roissy-Charles de Gaulle, j’ai dû prendre le RER. Toutes les couleurs, de peau, de cheveux et d’yeux se mêlaient dans le wagon et j’aurais été bien incapable (c’est très bien ainsi) de distinguer immigrés, touristes et compatriotes. Quoi qu’en disent les Noirs et les derniers arrivés, qui trouvent que les Français tardent à leur faire une place, les peuples sont tellement mélangés à Paris depuis 50 ans qu’on ne « voit » plus qui est étranger. Cela ne veut pas dire qu’on ne voit pas de différences sociales, mais que les catégories de « l’indigène » et de « l’étranger » ne fonctionnent plus.

Pour autant, je ne me sens pas seulement une habitante du monde global quand je reviens à Paris. J’y retrouve le français, ses accents, la musique des échanges oraux. Combien m’est nécessaire cette langue pour que je me sente appartenir à une société, pour que je sois d’ici et non de n’importe où !

Des musées au Vietnam (8)

Le musée de la sculpture cham

L’Empire Cham a son musée à Danang au centre du Vietnam. Ce musée construit de 1915 à 1919 par l’école française d’Extrême Orient a été voulu et conçu par Henri Parmentier, un archéologue français, quand personne ne s’intéressait à l’empire disparu et aux traces qu’il avait laissées derrière lui.

Malgré les notices (la traduction en français est très maladroite, ce qui montre l’état pitoyable de la connaissance de notre langue à Danang), il me manque des clés essentielles pour pouvoir apprécier le savoir que cet art cherchait à délivrer. Je ne sais pas si les sculptures en grès qui vont du 5e au 15e siècle, sont une simple copie de l’art hindouiste et bouddhique venu de l’Inde ou une réinterprétation originale. Mon ignorance me permet seulement des « j’aime », « je n’aime pas » et je vais courir au musée Guimet de Paris pour mettre si possible cette visite en perspective.

J’ai aimé la raideur d’un guerrier de pierre à l’entrée du musée.

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et j’ai admiré la façon dont les sculpteurs montraient le mouvement.

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Puis, ces créatures mythologiques mi-hommes, mi-bêtes, comme l’ aigle Garuda en train de dévorer un serpent :

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Ces sculptures sont souvent pleines d’humour. Elles font sourire. En tout cas, elles m’ont fait sourire.

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Et puis, il y a eu une Apsara. Les Apsara sont des danseuses célestes sorties des flots comme Aphrodite. Elles dansent au fronton des temples khmers, offrent le spectacle d’une quasi nudité, taille fine et seins bombés. Celle-ci, yeux mi-clos, sourire offert, arrondi du bras et de la main retournée, avait une grâce à part. L’âme dansait avec le temps.

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Le musée des Beaux-Arts d’Hanoi

Au musée des Beaux-Arts d’Hanoi, on peut s’intéresser à bien des œuvres (et les guides en dressent une grande liste). Dans ce billet, j’évoque seulement les souvenirs qui persistent une fois le voyage achevé. J’ai sans doute admiré autre chose, mais les limites de ma mémoire font que j’ai retenu seulement deux ou trois sculptures.

Je me souviens de la  déesse de la Compassion en bois laqué, datée du 18e siècle, avec sa grande roue d’yeux attentifs et tous ses bras secourables. Bien qu’elle soit très belle, elle évoquait d’autres images traditionnelles rencontrées au musée Guimet à Paris. Cette figure était le chef d’œuvre d’un artisan pour qui refaire infiniment un remède symbolique au désespoir du monde suffisait.

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Et je me souviens de la figure mélancolique d’un patriarche en méditation, presque délié de tout attachement terrestre. Il figurait dans un ensemble de copies de sculptures du 17e et du 18e siècles, dont les originaux se trouvent à la pagode de Tai Phuong non loin de Hanoi. Après les innombrables sculptures qui représentaient des symboles codifiés, j’ai été fascinée par cette salle où apparaissait tout à coup des personnes irréductibles les unes aux autres. Si on y trouvait l’évocation de la spiritualité bouddhique, c’était à partir de l’expérience de personnes individuées.

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Qu’importe si ce sont des oeuvres copiées que l’artiste a peut-être modernisées en amplifiant les effets recherchés par les maîtres de Tai Phuong.

Nous avons regardé trop vite les peintures contemporaines, sans savoir quoi que ce soit des artistes et de leurs recherches. La source d’eau de Nguyen Trong Kiem, (1933-1991),  pleine de bons sentiments communistes, évite au moins le « réalisme » soviétique et fait penser à un imagier populaire.

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D’autres tableaux marient peinture et technique ancienne de la laque et produisent des peintures assez décoratives, mais je préfère celles qui cherchent autre chose. Un tableau m’arrête: il montre une jeune femme et une vieille femme par une fin d’après-midi. Il n’est pas désagréable que le sens en reste incertain.

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Un musée où l’on a rencontré ne serait-ce qu’une œuvre nous est devenu exceptionnel. Nous aimons le lieu où nous pourrons la revoir. Le musée des Beaux-Arts d’Hanoi restera d’abord pour moi celui des patriarches.

Le musée d’ethnologie d’Hanoï

Nous avons passé des heures dans l’admirable musée d’ethnologie de Hanoi. L’intérieur est passionnant avec ses collections d’objets venus des 54 ethnies du pays, ses scènes de vie quotidiennes reconstituées, et ses nombreux petits films.

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Les visiteurs sont encore plus attirés par l’extérieur où sont exposées les formes d’habitats inventées par les différentes ethnies. Des maisons traditionnelles et des tombeaux ont été démontés, transportés et remontés par des artisans de leur région d’origine.

Nous retrouvons la pauvre demeure de Hmongs aux plantes disjointes malgré le rude climat de la montagne. A Sapa, nous avions vu surtout des toits de tôle :Sapa_DSC0407 tandis qu’au musée, le toit est un toit de bardeaux.

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Photo Rolanf Ley. Hanoï. Musée d’ethnologie. Habitat Hmong

La plus spectaculaire est la Maison commune des Bahnar, qui vivent dans les hauts plateaux du centre. La maison est construite sur de hauts pilotis à 3 m du sol et atteint 19 mètres de haut pour une surface de 90 m2.

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Hanoi. Musée ethno. _DSC0576Le tombeau des Jörai, qui vivent essentiellement au Sud, célèbre bien tranquillement la fécondité pour consoler les morts: femmes enceintes, hommes en érection.

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Seuls les gardiens solitaires, postés aux quatre coins, paraissent pensifs (ou angoissés).

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A heures régulières, on peut voir le théâtre de marionnettes sur l’eau :

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PS : loin du bruit de la rue, le restaurant du musée permet de se poser au calme. On y mange très bien.

A Hanoï, nous avons aussi visité le lourd mausolée destiné à honorer Ho Chi Minh. Il avait bien recommandé qu’on l’incinère et que ses cendres soient dispersées à travers le pays. Ses successeurs n’en ont rien fait et lui ont bâti un tombeau dont la taille rappelle les extravagantes sépultures des empereurs de Hué. Tout autour, la police veille à ce que les règles de décence soient respectées. Habits convenables, démarche et conduites respectueuses.

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Hanoï. Mausolée d’Ho Chi Minh. Photo Marie Ley

Enfin, nous avons fait un tour au musée de la Révolution destiné à célébrer l’héroïsme de la nation. On y trouve des photos, des armes, des instuments de torture (c’était la première fois que je j’approchais une guillotine), des chars, des avions qui témoignent de la férocité des Français puis des Américains. Dans les rencontres quotidiennes pourtant les guerres paraissent loin. On nous a parlé de tout ce que les Français ont laissé, chemin de fer, bâtiments, hopitaux, musées…, mais pas de l’injustice coloniale. Par ailleurs, les Vietnamiens apprennent l’anglais sans état d’âme. Les touristes américains sont les bienvenus… comme les anciens boat people.

Beaucoup d’écritures pour un seul pays

Les systèmes d’écriture voyagent avec les religions : il n’y a qu’à voir l’alphabet latin et le Nouveau testament, l’écriture arabe et le Coran… Au Vietnam, tout est compliqué à cause du caractère composite du pays. Le Nord a connu mille ans d’occupation chinoise et a été sinisé en profondeur. Le Champa, au Centre, a vécu des siècles sous influence indienne en adoptant le sanscrit et les Occidentaux sont venus bouleverser la région à partir du 17ème siècle.

De 1000 avant J.C env. à 938 après J.C. env.

Pendant 1 000 ans le Nord a vécu sous occupation chinoise. Après l’indépendance conquise en 938, sous la dynastie des Ly (1009-1225) puis sous celles des Trân (1226-1400), l’étude de la langue chinoise n’a fait que se développer comme le montre la construction du Temple de La Littérature à Hanoi à partir de 1070. Les rois organisèrent alors des concours fondés essentiellement sur l’acquisition de la culture confucéenne.  Sur la photo trop pâle d’une des stèles conservées au temple de la Littérature à Hanoi, on devine les caractères chinois des stèles des lauréats.

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Photo Jean-Marie Branca. Hanoï. Temple de la Littérature. Une des 82 stèles en caractères chinois dressées sur le dos d’une tortue

Du 10ème siècle après J.C. au début 20ème siècle après J.C.

Parallèlement se développe une écriture appelée nôm ou quôc âm, qui ajoute aux sinogrammes, des caractères pour exprimer les six tons de la langue vietnamienne.
Au 18e siècle, les documents administratifs et la plupart des œuvres littéraires et ouvrages historiques étaient écrits dans cette écriture.

Le pays Cham

Cependant, dans les territoires indianisés du Champa, on utilise un alphabet originaire de l’Inde (dès le Ile ou le Ille siècle de notre ère). Là aussi, l’alphabet est adapté pour exprimer les voyelles complexes de la langue cham. Des Chams du Vietnam connaissent encore cette écriture et peuvent lire les textes de leur littérature.

Du 17ème siècle à maintenant : le quôc ngu

Au 17e siècle des missionnaires européens viennent évangéliser la Cochinchine et le Tonkin. Le père Alexandre de Rhodes, jésuite polyglotte, apprend le vietnamien, et met au point la première transcription de la langue en caractères latins. Il est l’auteur d’un  dictionnaire trilingue vietnamien-portugais-latin édité à Rome en 1651. Au 20ème siècle, ce système, appelé « Quốc ngữ » prend un essor considérable et devient finalement en 1954, l’écriture officielle au Vietnam.

Les caractères latins de l’alphabet sont complétés par des signes diacritiques indiquant le ton sur lequel elles doivent être prononcées. Il y a 6 tons possibles, exemple :

la (sans accent) : la note la, crier

là (accent grave) : être

lá (accent aigu) : feuille

lả (crochet) : fatigué

lã (tilde) : eau non bouillie

lạ (point) : inconnu, bizarre

https://www.normalesup.org/~pham/divers/ecriture.html

De Lang Co, à Sapa et à la baie d’Halong. Le pays des images (Vietnam 7)

Notre avidité d’images est insatiable. Armés de nos appareils numériques, nous arpentons le monde. Nous attendons des images qu’elles nous accompagnent et qu’elles renforcent l’expérience du voyage, voire s’y substituent. « Oui ! J’étais là. » Souvent, nos photos ne font que répéter d’autres images qui ont justifié notre envie de voyages, et qui s’étaient imprimées dans nos mémoires bien avant le départ.

Parfois, elles les infléchissent. Les rizières de Sapa n’étaient pas vertes comme sur les affiches des agences. Elles avaient la couleur bronze de la terre au tout début du printemps et cette différence m’a rendu l’endroit plus précieux. Voici le paysage de Sapa dans l’expérience particulière que j’en ai eu.

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Dans ce billet, la logique des images fait cependant que je rapproche Lang Co, Sapa et Halong parce que ce sont les lieux les plus photogéniques du Vietnam, ceux que le touriste attend, ceux que nous voulions voir.

Du col des nuages à Lang Co

D’ailleurs le chauffeur du gros taxi qui faisait la route de Hué à Hoi An s’était arrêté sans même qu’on le lui demande au col des nuages  (Hai Van) où il trouvait qu’il fallait prendre des photos, à l’entrée du village de pêcheurs de Lang Co là où on voit les vagues blanches se déverser dans la baie, puis devant les parcs à huitres.

Col des Nuages (2)

LAng CoDSC0085Vingt minutes de pause devant des barques noires dans le contrejour ; la ligne d’horizon sépare une mer d’argent et un ciel d’orage.

Lang Co 6_DSC0090

Vingt minutes pour nous rendre compte que les appuis où s’accrochent les jeunes huitres sont ici fabriqués à partir de  vieux pneus. Eau saumâtre et caoutchouc n’ont pas donné envie d’essayer les huitres.

Lang Co 8_DSC0092.JPGDépart dans un léger malaise. Quelques photos et les gens ne profiteront en rien de notre arrêt.

 La montagne de marbre et la grotte du Bouddha

Tout près de Danang au centre du Vietnam, il y avait cinq collines d’où l’on extrayait le marbre nécessaire à la confection des palais. Aujourd’hui, l’exploitation est interdite et le marbre des fabriques vietnamiennes vient du nord du Vietnam. Restent les pagodes et les temples disséminés dans la forêt.

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Pour visiter la colline Hui, la seule accessible, il faut dépasser les ateliers d’où sortent en série lions, bouddhas, vierge Marie et monter 135 marches (ou prendre un ascenseur).

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Même dans les lieux habités par les dieux, on rencontre des coqs. Coqs de combat ou roi de la basse-cour du gardien, je ne sais. Celui-ci posait sur le dos d’une biche de marbre.

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Avant le tourisme de masse, le pèlerin errait dans les sentiers. Aujourd’hui, qu’il suit un circuit fléché, il longe les toits verts d’une première pagode…

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… et parvient à une petite grotte d’où émerge, à peine détachée de la montagne,  la statue du Bouddha féminin, la  déesse de la miséricorde. Les frontières entre monde minéral, monde végétal et dieu s’estompent car les plis fluides de la robe, taillée à même la roche, ont l’apparence d’une grande tige ligneuse et les mains semblent se détacher sous la poussée d’une éclosion. Ainsi la statue inverse le sens des métamorphoses d’Ovide où le minéral se saisit du vivant pour l’anéantir : ici, la vie surgit de la pierre, déjà apparentée à la déesse, par ses plissés.

Nulle angoisse de mort ne vient serrer la gorge, mais la promesse rêveuse d’une traversée possible des frontières qui vont du règne minéral au dieu secourable.

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Grotte de Hoa Nghiêm. Statue du Bouddha femme, ou « Déesse de la Miséricorde » sculptée dans la montagne

C’est pourtant dans une autre grotte  que pour le temps d’une visite, nous nous sommes laissé envahir par l’atmosphère mystique du lieu.

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Grotte de Huyên Không

Dans l’obscurité nous n’avons vu tout d’abord qu’un faisceau de lumière qui traversait l’ombre. Il provenait d’un grand trou, fruit de la dernière guerre : la grotte qui servait d’hôpital au Viêt-Cong a été bombardée par les Américains et un cratère laissé par une bombe permet aujourd’hui à la lumière naturelle d’entrer à flots.

Nos yeux se sont habitués et nous avons discerné une silhouette d’or luisant dans l’ombre : un Bouddha, en extase.

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Grotte de Huyên Không. Bouddha assis

C’était une joie inattendue d’être dans le temple de pierre face à cette énorme statue qui invitait à la sérénité. Un moment nous avons arrêté le rythme de la journée touristique (il n’y a hélas, rien de plus agité qu’un touriste qui parcourt un pays en quinze jours).

Montagne de marbre Bouddha

La galopade a repris et nous avons fini par rejoindre Sapa, la ville du Nord-Ouest qui surplombe les célèbres rizières en terrasse.

Sapa

A Sapa, heureusement les images se sont mêlées aux paroles échangées avec les uns et les autres, et ce, malgré la frustration d’avoir seulement accès à ceux qui vivent du tourisme.

Nous étions montés dans les ténèbres par une route encombrée de camions que le chauffeur n’hésitait pas à doubler dans les tournants, comptant sur les phares pour savoir que la voie était libre. Cette conduite répréhensible nous a épargnés des heures de route mais nous avons eu plus d’une fois la sensation d’avoir échappé à un accident. L’arrivée à Sapa dans une rue défoncée un soir de weekend a été épouvantable. Une foule festive immobilisait le véhicule et nous avons mis ¾ d’heure pour traverser la ville. A l’hôtel, Ha la responsable, nous avait attendus jusqu’à 22 heures, bien au-delà de l’heure convenue. C’était une jeune femme souriante d’une trentaine d’années qui s’exprimait dans un anglais fluide. « Vous avez de la chance. La pluie a cessé. Demain, vous verrez les montagnes de vos fenêtres. Bon je vous montre les chambres et puis je file car mes trois enfants attendent que je revienne. » Hôtel sur trois étages. Escalier raide. « C’est pour ça que je suis mince », dit Ha en riant. Les chambres sont modestes, mais très propres et on n’entend pas de bruit.

Ha nous envoie dans un restaurant de la rue principale que nous ne trouvons pas. L’excitation générale est pénible après les heures de bus. Rues bondées de monde, vendeuses ambulantes en costume, accompagnées d’enfants sûrement morts de fatigue qui harcèlent les passants en proposant de petits objets brodés, karaokés des bars. Nous longeons les boutiques où des rangées de clients exposés au regard se font frictionner les jambes et tripoter les pieds par des masseuses mélancoliques. Nous nous arrêtons au hasard dans un restaurant. Deux familles entrent pour manger des glaces. En général, les enfants vietnamiens sont sages comme des images. Ceux-ci sont insupportables. Chaque gamin a son portable plein de jeux ou de chansons qu’il écoute le plus fort possible. Un d’entre eux, 6,7 ans à peu près, grassouillet, aux cheveux légèrement permanentés, se plante devant nous avec son portable. Le bruit est tel qu’on ne s’entend plus parler, Les parents n’interviennent pas (Ce sont peut-être des Chinois qui sont venus passer un weekend).

Au matin, le ciel est bleu. Les touristes sont moins visibles. La ville est chaotique, c’est vrai, mais entourée de belles montagnes et le petit déjeuner du Heart of Sapa est délicieux. On peut tout demander à Ha qui court au premier étage où a été installé une cuisine, préparer crêpes, omelettes ou un pho très parfumé.

Chinh, un guide francophone : sapahmongtreks@gmail.com

Nous avions décidé de prendre un guide local pour que l’argent n’aille pas à des intermédiaires.  Chinh a répondu en premier qu’il était originaire d’un village près de Sapa, qu’il était francophone et pouvait nous emmener à l’écart des grands circuits touristiques, par exemple à Ban Khoang au Nord de Sapa, habité par les Dzao rouges (Hmond Dzao), et à Ta Giang Phing chez les Hmong Noirs. Nous avons rendez-vous à 14 heures. Toute la matinée est à nous.

Nous partons à Ham Rong (le parc de la montagne). Bien qu’il soit « artificiel », il est très joli. Seuls les Vietnamiens l’escaladent. Les autres touristes courent les marchés et les villages des minorités. Dans le parc, l’étrangeté par excellence, c’est la taille, et Roland, est si grand en comparaison des Vietnamiens qu’il est sans cesse arrêté par des jeunes femmes qui veulent se faire photographier avec lui. Elles lui arrivent au menton. De temps à autres, par politesse, elles nous demandent aussi de poser. Souvent, elles ont loué des costumes Hmongs qu’elles revêtent le temps d’une photo.

Les Vietnamiens adorent les photos. Ils les prennent un peu autrement que nous en cherchant des gestes décoratifs, alors que nous voulons avoir l’air « naturel ». Sur la montagne de Ham Rong, une petite fille déguisée posait avec une telle grâce que tout le monde souriait.

Fillette dans le parc de la montagne

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Chinh est arrivé à l’heure, souriant. Il est anglophone et francophone et la qualité de son français est remarquable. Il n’a pas trente ans. On lui a redit qu’on voulait éviter  de croiser trop de monde. Il a répondu qu’il avait compris et qu’on partait à une heure de route où des Hmongs rouges et des Hmongs bleus nous accueilleraient.

En chemin, il expliquait les cultures, montrait les champs d’indigo, la cardamome. Après quarante minutes de jeep, nous suivons à pied un sentier de terre battue jusqu’à une maison de planches disjointes, couverte de tôle. Le dénuement à l’intérieur fait honte à notre voyeurisme : pièce unique chauffée par un foyer  sans cheminée (ce qui permet de fumer les saucisses qui pendent au plafond, mais n’est sûrement pas recommandé pour les yeux).

Sapa_foyerDSC0401Sapa. 19. Maïs.JPG

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Dans la courette, les  gorets exultants, impatients, gloutons se gorgent de pâtée.

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Autre village, autre maison. Les Hmongs rouges nous attendent. Ces belles femmes rieuses et bonnes commerçantes essaient de vendre leurs broderies. Et nous les repus de l’Occident, nous discutons les prix. Ça n’empêche pas de rire. Elles ont des visages doux, ronds et cuivrés et ne montrent pas leur déception d’avoir eu affaire à des touristes radins. Dans cette maison,  l’électricité a fait son apparition et on voit une télévision sur une des photos.

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Au retour, Chinh raconte ses rêves : acheter son 4/ 4 pour développer son activité de guide, au lieu de devoir louer les services d’un chauffeur. (Nous secouons la tête : Est-ce bien prudent d’acheter un véhicule. Combien de temps pourrait-il résister aux fondrières de la route ?)

Le soir s’est assombri. Les monts Fansipan près des portes du ciel sont des ombres bleues. Un reste de soleil vient frôler une touffe d’herbes.

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 « Quels cadeaux puis-je apporter demain, ai-je demandé ? Je n’ai pensé à rien. On dit qu’il faut des crayons. » « – Apportez plutôt des brosses à dents et du dentifrice. Ils n’en ont pas à la campagne. Quelques années après les bonbons, les enfants ont des carries partout. C’est mon cas. J’ai vraiment mal et il faut descendre à Lao Coï pour trouver un dentiste ». De fait, j’ai vu des papiers jetés sur le chemin avec l’étiquette  « Haribo ».

Le matin, rendez-vous à 9 heures pour une balade un peu plus longue dans les rizières, avec arrêt dans un gite pour le déjeuner.

Un chemin descend doucement. Quelques touffes de bambous et le scintillement de rizières bien irriguées.

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Les collines sont sculptées par des milliers de gradins séparés de quelques mètres les uns des autres. L’eau circule du niveau supérieur jusqu’aux niveaux inférieurs.

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Le riz n’a pas encore été repiqué. Il faudrait être là en mai pour que les collines soient vertes et en septembre – octobre, pour qu’il vire au jaune. Nous ne voyons pas le paysage le plus pittoresque, mais  les collines arrondies couvertes de rizières fauves sont une œuvre d’art géante.

Sur le chemin défoncé, une noria de motos avec leur surcharge habituelle. En attendant la mousson, les hommes réparent les canaux d’irrigation, transportent des matériaux ou construisent des maisons. La communauté des hommes a cependant des loisirs. En Chine, les Hmongs étaient d’abord des chasseurs. Les hommes continuent à aller dans  la forêt pour tuer des écureuils volants, des singes, des cerfs et même des ours noirs.

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Nous passons près de la maternelle : les élèves accourent pour nous saluer. On leur a appris la politesse disciplinée. A Hanoi dans le temple dédié à Confucius, on explique que la première tâche est d’enseigner le respect et l’obéissance. Elle a l’air de s’appliquer à Sapa.

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Conversations : avec Chinh, nous découvrons que l’éducation coûte cher. Pour avoir un diplôme, il faut un père qui se saigne aux quatre veines  « Le mien s’en fichait, dit-il. Je n’ai pas fait d’études ». Quel contraste avec  les écoliers des écoles privées que nous avons croisés à Ha Noi dans leurs beaux vêtements, accompagnés de jolies professeures qui leur parlaient anglais. Aujourd’hui encore, dit-il, les familles des minorités ne sont pas obligées d’envoyer les enfants à l’école. Cependant Chinh est certainement très doué pour les langues. Il a appris le français grâce à l’Office de Tourisme de Sapa et cet apprentissage a été remarquable. Avec ou sans diplôme, c’est un guide intelligent et charmant.

Il a organisé pour nous des visites où chacun trouve son compte. Personne ne manipule d’argent devant nous, mais il nous a dit que les villageois sont rétribués pour leur accueil. Tout au long du parcours, il a raconté les modes de vie des villages, expliqué les techniques de culture et d’artisanat, évoqué son amour des montagnes…

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Chinh. Guide francophone de Sapa

Il fait très chaud dans les rizières ; ce n’est pas la chaleur moite de Saïgon, mais le soleil de onze heures est brûlant. Chinh semble danser sur les sentiers un peu en avant. cependant, il est toujours là pour nous tendre la main quand le sentier devient escarpé.

Déjeuner, la propriétaire du gite s’affaire dans sa cuisine, son bébé sur le dos. Elle coupe hache, tourne, mélange les épices. Elle disparaît ensuite nous laissant savourer le repas le plus délicieux du voyage.

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Cette jeune femme (comme les hommes) est vêtue à l’occidentale, même si le harnais du bébé est orné des précieuses broderies traditionnelles. La cuisine n’est plus du tout rudimentaire. La maison, outre les pièces du gîte, dispose de chambres séparées pour les membres de la famille.

Retour vers la vallée et les dalles de pierre de la rivière. Pêcheurs, lavandières. Le linge sèche sur les clôtures, ou sur des perches devant les maisons. Au fond, le barrage qui apporte l’électricité. En route, nous croisons les bassins où on élève des poissons de rivière. Peu à peu, la vie devient moins dure.

Le tourisme gagne. Sapa déborde le long des routes. De nouveaux hôtels de luxe dominent à présent les rizières.

Ha à l’hôtel Heart of Sapa

Comme dans beaucoup d’endroits, on a d’abord envie de dire le personnel de l’hôtel Heart of Sapa, est gentil et efficace. La gérante, Ha, nous a aidés à réserver un mini bus pour faire les 300 kilomètres de l’aéroport de Danang à Sapa. C’est elle qui a réservé le train de nuit Lao-Cai Hanoi car nous étions incapables de trouver quelqu’un qui répondait à nos mails en anglais. Au dernier moment, elle a déniché le taxi qui pouvait nous descendre à la gare de Lao Cai. Lorsque nous sommes revenus des rizières, nos chambres étaient déjà rendues, elle a ouvert une pièce pour que nous puissions nous doucher avant de repartir. Des jus de fruit nous attendaient que nous n’avons jamais pu payer.

Elle a quelque chose de plus qui fait qu’on aime son hôtel, une spontanéité, une envie d’échange qui n’est qu’à elle. Nous ne sommes pas restés longtemps, mais j’aurais aimé être son amie.

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Je ne sais plus comment nous en sommes venues à parler de la condition féminine au Vietnam.

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Je lui ai dit :

–  J’ai vu partout des femmes qui travaillaient comme des folles. dans les marchés, elles étaient vendeuses, mais en même temps, elles tressaient du bambou, ou elles égrénaient des baies. Et je les ai vues la plupart du temps le dos courbé. Elles portaient des fagots, ou des enfants. J’ai vu des hommes assis bavarder tranquillement, mais je n’ai pas vu de femmes inoccupées.

–  Oui ! Les femmes apprennent à travailler tout le temps. Elles cumulent leur travail salarié ou le travail aux champs, les corvées ménagères, le soin des enfants… et on leur demande d’être souriantes. C’est leur vie. Nous sommes soumises plus profondément encore. Nous nous marions à quinze, seize ans. Si nous attendons un peu, on se moque de nous. A trente ans, c’est déjà trop tard.

Et on nous apprend à n’être pas jalouses, à vivre pour les enfants. De toute façon, le divorce est honteux.

Ici, une femme peut s’estimer heureuse si son mari ne boit pas, s’il ne se drogue pas (les fumeurs d’opium sont nombreux). La maison est l’affaire de la femme, même si elle travaille. La maison est comme une usine qui repose sur ses épaules. Si elle s’arrête, tout s’arrête. Alors elle continue. Elle est là, toujours disponible et puis la vie passe.

–  En Europe, tout a changé en cinquante ans. Les filles sont sorties de ces rapports de servitude. Je ne dis pas qu’elles ont la liberté, mais elles ont les mêmes contraintes que les garçons. L’espoir est vraiment permis pour les filles chez nous.

– Mon aîné a quinze ans. Il est révolté. c’est normal, mais du coup tout est compliqué. Je fais attention car avec la violence de l’adolescence, il pourrait aussi bien quitter la maison d’un coup. Pour mes filles, je peux analyser ce qui se passe, mais de là à le changer. Je me fais encore plus de souci pour elles. Qu’est-ce qu’elles vont devenir ?

Après mes amis sont revenus et nous avons parlé d’autre chose jusqu’à l’arrivée du taxi.

Qui profite de l’essor touristique de la région ? Si l’on peut croire quelques rencontres de hasard et quelques lectures sur internet, bien peu revient aux villageois.  Dans un restaurant, des clients qui ont pris le temps de parler avec nous ont dénoncé le manque de démocratie :   » Le parti communiste, disaient-ils, organisent des parodies d’élection avec des candidats qu’il désigne. Nous ne sommes pas représentés… Et puis, les responsables locaux s’enrichissent sur notre dos. Vous payez des taxes à l’entrée des villages, soi-disant pour qu’on puisse construire une route. La route, nous l’attendons toujours et les responsables locaux prennent l’argent ».

Baie d’HaLong

Au choix, deux origines pour Ha Long qui signifie « descente du dragon » en vietnamien. Un dragon, descendu dans la mer, aurait entaillé la montagne avec sa queue. Le niveau de l’eau étant monté, seuls les sommets les plus élevés émergent. Pour leur part, les géographes écrivent que le site s’est formé à la fin de l’ère primaire lorsque des rochers calcaires se sont affaissés avant de se décomposer. Seul le silex a résisté à l’érosion créant quelques 3000 îlots abrupts répartis sur une baie qui a pratiquement la surface de la Guadeloupe, soit 1550 kilomètres carrés.

Bien sûr, le yacht est fantastique ; il est flambant neuf. L’équipage est attentionné et efficace.

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Salle de bain du bâteau de l’Orchid Cruise

L’itinéraire permet d’éviter le gros de la flotille touristique parce qu’il part de Vinh Lan Ha qui est  à l’écart des circuits les plus empruntés.

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Le dîner est spectaculaire, les activités (kayaks, baignade, visite d’une grotte) très plaisantes.

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Tout ceci ne serait rien sans ces blocs sombres qui tombent dans la mer, sans le changement de l’atmosphère qui à la tombée du jour a métamorphosé le paysage en estampe. Impossible de savoir si les les formes des montagnes paraissent noyées dans le brouillard parce que la peinture d’inspiration chinoise nous a appris à les voir ainsi, ou si les représentations des artistes s’expliquent par la nature à la fois tourmentée et vaporeuse des pierres et du ciel.

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La nuit on entend des bruits de pluie contre les vitres du yacht, puis la pluie diminue. Au matin, le ciel a sa couleur café au lait habituelle et  les couleurs reviennent peu à peu.

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Une dernière visite pour comprendre que la baie recèle des gouffres et des grottes

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Reste le nom que nous faussons  en oubliant Dihn Vu trop difficile à garder en mémoire. Nous avons vu la baie d’Halong. Nous avons vu la baie d’Halong avant que tout soit détruit par le tourisme auquel nous participons. Avant que les cannettes de bière et de coca ne flottent partout.

Nous l’avons vue, la baie d’Halong.

Religions (Vietnam 6)

J’ai rencontré partout la religion : dans chaque hôtel, boutique, restaurant, sur les parebrise des taxis, au bord des routes, au milieu des champs, sous forme d’autels, d’amulettes ou d’offrandes.

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Pare-brise d’un taxi à Ho Chi Minh-Ville

Et même au pied des arbres, où parfois quelqu’un avait glissé des fleurs, piqué des bâtons d’encens dans le sol ou répandu des pétales de roses ?

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Un arbre au bord du lac Hoi Khan à Hanoi.

Que représente l’arbre ainsi honoré ?  Est-il lui-même un esprit de la nature ? Un dieu ou un génie vit-il entre ses racines ?

Les églises, les pagodes et les temples sont pleins de fidèles venus déposer des offrandes : souvent des bâtonnets d’encens ou des spirales accrochées aux plafonds (il y en a tant que les yeux nous piquent) ; de la nourriture, des fruits, des fleurs, quelquefois des morceaux de viande crue…

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Je reste extérieure à ces rites et je n’en ressens pas la puissance d’acte. Il faudrait entrer dans la croyance connaître les récits qui l’entourent pour qu’ils prennent leur sens. J’ai aussi du mal à imaginer des relations « mystiques » entre les dévots et le divin car tous ces fidèles sont occupés à des taches concrètes comme habiller des statues ou disposer de la nourriture sur des soucoupes… Une petite prière et ils repartent. Ils ressemblent à des ménagères pressées, davantage qu’à l’image abstraite que je me fais de croyants.

Tout m’étonne au Vietnam. J’ai beau savoir que les églises d’Occident étaient colorées au Moyen Age, les couleurs rutilantes des temples et des pagodes me paraissent peu « sérieuses ». J’ai du mal à me dire qu’un dieu peut avoir une tête de singe quand bien même il serait le fidèle compagnon du dieu Rama.

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Temple Tam Son Hoi Quand. Cholon. Ho chi Minh-Ville

Leurs postures et leurs tenues paraissent fort peu sacrées.

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Les corps sont imparfaits, du moins à nos yeux d’Occidentaux. Au musée des Beaux-Arts de Hanoi, voici des patriarches vénérés comme des compagnons de Bouddha : l’un n’a que la peau sur les os et presque l’apparence d’une momie. La grosse bedaine de l’autre n’a vraiment aucune dignité.

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Et pourtant,  la ferveur de la population est générale.

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Spirale d’encens au temple de Thien Hau, déesse de la mer à Cholon. Ho Chi Minh-Ville

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Un mélange de religions

Je ne connais rien au confucianisme, au taoïsme et vraiment pas grand-chose au bouddhisme chinois, mais je vois que les temples et les pagodes coexistent paisiblement, sans doute parce qu’aucune de ces doctrines ne met en avant un être suprême, un sauveur tout puissant, ni ne prétend expliquer l’origine du monde comme c’est le cas des monothéismes. Les fidèles de Lao Tseu  croient un grand tout, une sorte de principe primordial d’où toutes les créatures procèdent, et que nul Dieu n’a créé. Confucius se contente de recommander un ordre social. Bouddha invite plutôt à l’ascèse personnelle. Mais ces doctrines ne sont pas exclusives et s’influencent et s’enrichissent mutuellement. D’ailleurs Confucius, comme Bouddha sont des personnages historiques. Dans plusieurs temples d’Ho Chi Minh ville ou d’ Hoi Nan, nous avons rencontré d’autres « dieux humains ». Ainsi Quan Cong avait été un général particulièrement loyal au cours de sa vie terrestre .

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On comprend que le Vietnam ait pu ajouter le christianisme sans trop de difficultés (encore que le régime persécute les Chrétiens. J’y reviendrai).

Le temple de la Littérature d’Hanoi

A Hanoi, j’ai été ravie de trouver un temple, consacré à Confucius et aux disciples qui l’entouraient, qui porte le beau nom de Temple de la Littérature. Tout amateur de lettres occidental est plein de nostalgie en voyant la place faite ici à la littérature (la Chine est une fois de plus l’inspiratrice). Cependant, il ne faut pas imaginer un temple qui honorerait les poètes maudits et autres transgresseurs de normes. Confucius était parvenu bien au contraire à ce que soit institué un idéal de gouvernement conservateur où l’on commençait par inculquer à chaque étudiant le sens de la hiérarchie. De son côté, la future élite devait mériter son autorité en étant honnête, juste et lettrée. D’où cette école de formation pour sélectionnert des administrateurs sur la base de leurs talents. Les examens consistaient à transcrire des textes, expliquer des poèmes classiques… et à partir du 18ème siècle écrire soi-même des compositions de science politique et des poèmes. Méthode de sélection qui en vaut d’autres !

Le temple a été fondé en 1070 dans un Vietnam sous domination chinoise. Il se compose de 5 cours bordées de pavillons et reliées par des portes sculptées dont la beauté est encore rehaussée par des noms magnifiques : porte des Talents accomplis, porte de la Magnificence des Lettres…

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Bassins à carpes et arbres complètent le paysage.

On y emmène les enfants des écoles. Nous avons croisé une classe d’une école privée, bilingue car les Mandarins de demain parleront anglais… Ils sont déguisés pour l’occasion. Ils ont sagement écouté leurs institutrices américaines leur parler de Confucius, puis ils se sont envolés comme une volée d’oiseaux.

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Dans la troisième cours, 82 stèles honorent les lauréats des concours mandarinaux qui se sont déroulés pendant une dynastie entière. Elles sont posées sur des tortues de pierre, la tortue étant un symbole de longévité et un animal porteur de valeurs. On retrouve donc la tortue (en bronze cette fois-ci) dans la Maison des Cérémonies située au fond de l’ensemble.

HanoiTemple de la littérature 3Dans le dernier pavillon, entièrement refait, on montre l’armoire où sont rangés des livrets qui retracent la carrière scolaire des étudiants.

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Temple de la Littérature. Cahiers retraçant la carrière des étudiants

Les images que nous ramenons de ces visites montrent  l’importance accordée à la continuité pour que vive la société et au long travail de perfectionnement que chacun doit accomplir pour trouver sa place dans le monde. Selon ses opinions, on pourra déplorer ce conformisme ou répéter avec Alain Finkielkraut qu’une société qui renonce à la transmission se détruit inexorablement.

Culte des ancêtres et chamanisme

Ce qui saute aux yeux, c’est l’importance des aïeux. Nous n’avons pas vu de maison, de restaurant  ou de commerce sans un autel où l’on rend un culte aux trois générations précédentes, même dans les gargotes les plus modestes, comme dans ce café en bordure d’une piste à Sapa ces quelques fleurs sous le regard des hirondelles :

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ou comme l’autel qui est quasiment le seul ornement d’une maison Hmong, presque dénuée de tout :

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Les ancêtres sont associés à la vie de tous les jours. L’autel rend leur présence visible. Les faits et gestes de la famille se déroulent sous le regard de trois générations, ce qui correspond à la période où les âmes des morts habitent avec les vivants, (ce qui a bien l’air de correspondre à nos capacités de mémoire familiale. Au-delà, pour ceux qui n’appartiennent pas à la grande histoire, les récits deviennent de plus en plus fragmentaires avent de s’évanouir).

La famille assure la survie paisible de ces aïeux proches en les vénérant. Au contraire, un mort privé de culte n’est plus qu’une âme errante,  dangereuse. De leur côté, les ancêtres protègent leur lignée.

« La vertu rayonne éternellement ; elle irradie depuis les ancêtres et apporte le bonheur sur sept générations. Les hauts sommets du Nord embellissent notre pays depuis toujours. Les eaux de la grande rivière Nhué s’écoulent au loin en de multiples bras. Une bonne réputation se propage partout elle est appréciée dans le pays tout entier et honorée dans le village sur trois générations » (Inscription relevée près d’un autel des Ancêtres au Musée d’Anthropologie d’Hanoï)

La personne n’est pas esseulée au Vietnam. Les fantômes de ceux qui l’ont précédée l’accompagnent. Quand elle franchira la porte de la mort, tout ne s’arrêtera pas pour elle. La porte reste ouverte et elle reviendra protéger les siens.

Ce lien étroit des vivants et des morts, on le retrouve dans les traditions chamaniques. Ce jour-là, on se reposait au bord de la rivière de Sapa, avant de monter les pentes raides qui mènent à un village, quand le guide Tchin a évoqué les chamans de sa région. « Ce sont, disait-il, des fermiers comme les autres qui vivent au village et qui soignent gratuitement. Ils n’ont pas voulu leur pouvoir. Un jour, un esprit est entré dans leur corps. Ils ont ressenti une force qui les rend capables de soigner les membres de leur communauté et ils ont accepté leur élection. Les esprits reviendront au changement de génération pour prendre possession d’un nouveau jeune de la même famille.… Les élus voyagent pendant le temps de leur apprentissage ». Je n’ai pas compris s’il s’agissait d’un voyage mystique dans le royaume des esprits ou d’un voyage concret dans le monde d’ici-bas pour acquérir des connaissances concrètes en herboristerie, ou des deux.

Que soignent-ils, ces chamans ? La maladie, la fièvre, les verrues, les maux de ventre, le manque de sommeil, l’angoisse. La question suivante aurait été « Comment font-ils ? », mais Chinh avait déjà repris la route et nous n’aurons plus l’occasion de parler de chamanisme.

Plus tard, nous avons croisé une femme. Elle avait une marque violette (je ne sais plus si c’était sur le front ou bien au cou … mais je me souviens de Chinh qui nous a dit. « Voici, elle a été soignée pour une bronchite »). Au musée d’anthropologie de Hanoi un film montre un rituel accompli par une prêtresse. La cérémonie est très gaie. On mange, on danse. Tout le monde éclate de rire.

Les effets de la loi sur les religions « non reconnues »

Nous avons renoncé à rendre visite aux lieux saints du caodaïsme, religion pourtant bien étonnante d’après les guides touristiques. J’aurais bien aimé voir Victor Hugo et Pasteur sanctifiés et nul doute que j’aurais ressenti la même gêne devant des statues loufoques à mes yeux que dans les temples de Cholon. Le caodaïsme paraît cependant dans la continuité du syncrétisme vietnamien et je compte bien faire un jour du rattrapage au temple caodiste d’Alfortville.

Nous n’avons pas davantage visité d’édifices chrétiens. La cathédrale Notre-Dame de Saigon était fermée. Nous avons vu de l’extérieur, derrière une palissade, sa façade de briques rouges (fabriquées à Marseille !). Le christianisme est cependant ancien au Vietnam. Il a été introduit par le Français Alexandre de Rhodes qui a ouvert une première église en 1627. On doit à ce Jésuite l’alphabet latin qui a remplacé les idéogrammes chinois.

Les empereurs alternent ensuite des périodes de rapprochement et des périodes de persécution, comme quand, en 1835, l’empereur Minh Mang fait exécuter le père Marchand. La Société de missions étrangères de Paris, dont le séminaire est situé à Paris, rue du Bac, a poursuivi cependant un entreprise d’évangélisation  jusqu’au milieu du xxe siècle.

Après les accords de Genève de 1954, 600 000 catholiques fuient vers le Sud Vietnam. Les 400 000 catholiques qui restent au Nord sont persécutés et quelques centaines de prêtres sont incarcérés ou interdits de ministère. Les missionnaires étrangers sont expulsés. La conquête du Sud entraîne la fermeture des séminaires jusqu’en 1986 où le régime autorise une réouverture sous condition : l’entrée de nouveaux séminaristes est autorisée une fois tous les six ans sur accord des autorités locales. En 2015, Le Monde indiquait qu’il y avait au Vietnam 6,6 millions de catholiques sur 95 millions d’habitants, soit un pourcentage de  6,93 % de la population)
(http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2015/10/22/au-vietnam-les-catholiques-invites-a-composer-avec-l-etat_4794774_3216.html#lODcbOO1EGDqEMYE.99

Les autorités vietnamiennes se méfient des chrétiens et des lois récentes renforcent les attaques contre les libertés civiles. Les persécutions contre les blogueurs et contre les membres des religions « non reconnues » sont fréquentes. Le Comité Vietnam de la Ligue des Droits de l’Homme signalait en ce début de 2018 l’Église Bouddhique Unifiée du Vietnam (dont le Patriarche Thich Quang Do est en détention depuis plus de 35 ans sous diverses formes), les Églises protestantes des minorités Montagnards, Hmongs, les Caodaïstes et les Bouddhistes Hoa Hao (dont 10 ont été condamnés à des peines allant jusqu’à 12 ans de prison au début de cette année). (http://queme.org/fr/?v=11aedd0e4327)

Hué l’impériale (Vietnam 5)

La Cité des empereurs Nguyen

La Cité impériale de Hué a été construite assez récemment (entre 1804 et 1833) à l’initiative du fondateur de la dynastie des Nguyen, bien qu’elle emprunte le modèle de la Cité impériale de Pékin, qui, elle, date du 15ème siècle. C’est un ensemble énorme de plus de 500 hectares. Même à Pékin, la Cité couvre seulement 72 hectares (mais peut-être ne parle-t-on pas de la même chose, car la cité de Hué comprend aussi la citadelle qui est une vraie ville où vivent  plus de 70 000 personnes). La Cité impériale est constituée de trois enceintes successives, protégées par des canaux et percées par des portes qui permettent d’aller du plus extérieur jusqu’au plus secret, la cité Pourpre interdite où résidaient l’empereur et sa famille y compris une centaine de concubines. C’est un énorme complexe qui englobe des palais, des pavillons, des ponts, des lieux de culte pour célébrer les ancêtres des Nguyen, des plans d’eau…

En 1968, bombardée sans relâche, elle a été gravement endommagée. On se demande comment les Américains qui ont anéanti la plupart des édifices importants de la cité osent aujourd’hui dénoncer les atteintes des Talibans et de Daech contre le patrimoine de l’humanité. Qu’ont-ils fait d’autre ? Cependant, grâce à l’inscription sur la liste du Patrimoine Mondial de l’Humanité, de l’Unesco, des campagnes de restauration ont permis de rendre à Hué une partie de sa splendeur. N’empêche ! De nombreux bâtiments sont encore en travaux. D’autres ont subi l’usure du temps. Notre promenade dans la cité impériale a été une alternance de visites à des bâtiments pimpants, soigneusement restaurés et fleuris, et de moments où nous nous sommes égarés dans des lieux qui avaient l’air abandonnés et au bord de la ruine.

En fait, toute la cité plonge le visiteur dans une curieuse expérience temporelle : plusieurs époques y coexistent. Les bâtiments qui paraissent les contemporains des palais de Pékin en sont séparés par des siècles. De plus, le visiteur qui vient voir la cité impériale des Nguyen voit plutôt la copie rêvée de cette cité. Hué, c’est Carcassonne en Asie.

Tout est fait cependant pour donner au visiteur l’impression qu’il n’est pas entré dans une reproduction, mais dans un lieu merveilleux et sacré. D’ailleurs, le régime communiste demande à ce que le palais légendaire soit traité comme nous traitons les lieux de culte. On ne doit pas s’y promener en découvrant ses genoux et ses épaules et même le port de la casquette est prohibé. Par-delà la lutte des classes, le Vietnam communiste célèbre les artisans de l’unité du pays. Nguyen- Ho Chi Minh même combat ?

Hué Cité impériale

Sur le modèle chinois, l’empereur se voit confier un mandat sacré, maintenir l’ordre du monde. C’est pourquoi le site du palais obéit aux principes de la géomancie. Il allie la rivière des Parfums qui divise la capitale en deux et en constitue l’axe principal, la montagne Ngu Binh (appelée l’Écran royal) symétrique d’une dune supposée représenter un tigre aplati. La relation entre les points cardinaux au nombre de cinq pour les vietnamiens (centre, ouest, est, nord et sud), les cinq éléments naturels (terre, métal, bois, eau et feu) et les cinq couleurs fondamentales (jaune, blanc, bleu, noir et rouge) souligne la conception de la ville et se retrouve dans le nom d’un grand nombre de ses caractères principaux et dans ses ornements.

La porte du Midi est l’entrée principale.

Hué Cité impériale 2

Hué. Cité Impériale. La porte du Midi

Puis les allées alternent avec les portes et les palais, des bâtiments plats, terminés par des toits qui rebiquent surmontés par des dragons. Les dragons asiatiques n’ont rien à voir avec l’enfer ; ce sont des êtres révérés, des divinités des eaux, bienfaisantes et parfois facétieuses, ce que semble indiquer leurs représentations exubérantes.

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L’atmosphère est bien différente de celle qu’on observe dans la sévère cité de Pékin. Les mosaïques en faïence kitsch sont omniprésentes.

Parmi les édifices remarquables, le palais de l’Harmonie suprême et ses colonnes sculptées et laquées, le pavillon de la Splendeur et la cour aux neuf urnes funéraires.

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Hué. Deux des neuf urnes dynastiques

Mon préféré est peut-être le pavillon de lecture où l’empereur venait se délasser, aujourd’hui, un salon de thé. Un des charmes de l’architecture chinoise est de ménager des transitions entre l’intérieur et l’extérieur, entre le monde et son image. Le salon ouvre sur une terrasse abritée.

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De là, on voit une île miniature, entourée d’une eau d’un vert profond. Elle est symbole avant d’être ornement car elle offre une image d’un monde en modèle réduit, montagne à pic dans l’eau, végétation, construction humaine.

Le rêveur qui contemple le bassin est aussi le maître des reflets : qu’il  se déplace à peine et à la surface des eaux calmes apparaîtra l’image jaune de la façade, presque aussi vraie que le bâtiment. Sur le miroir de l’eau fusionnent images miroitantes et nénuphars.

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Il suffit alors d’une seule feuille posée à la surface du bassin et le temps s’arrête.

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Cependant, ce sont tous les bâtiments qui proposent des passages progressifs entre le dedans et le dehors. Il suffit d’une galerie ouverte qui longe une pièce d’eau, une cour, un jardin ou même de portes qui sont des transitions entre deux jardins.

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Dans une des galeries, il y a une exposition de photos. Les images ont vieilli et les Vietnamiens n’ont pas cherché à les restaurer. Les noirs sont tellement palis par le temps qu’on distingue à peine les yeux de l’impératrice et du garçonnet de chaque côté de la table. Un visiteur grommelle : « Quand même ! On sait rattraper les images abimées, maintenant ! Quelle inefficacité les fonctionnaires communistes ! ». J’aime au contraire ces photos qui baignent dans une atmosphère floue, comme la mémoire du Vietnam d’aujourd’hui.

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 Et parfois, une marche inégale, une peinture écaillée, des taches violacées sur les murs, des couloirs silencieux qui ne mènent nulle part évoquent mieux qu’un bâtiment refait à neuf ce monde révolu.

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Dans un de ces coins délaissés quelqu’un avait accroché une cage  où chantait un oiseau musicien. Son chant avait attiré un de ses congénères qui se lamentait et désespérait d’atteindre la prisonnière. Celle-ci n’était pas moins triste. On aurait dit qu’elle l’appelait.

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Les oiseaux amoureux (Hué. Cité impériale)

Je ne sais pas ce qu’ils deviendront, mais on peut croire que l’oiseau sera fidèle car le cœur des oiseaux est moins changeant que le cœur de l’homme… Mais qui sait, c’est peut-être une princesse prisonnière qui pleure au fond de la cage en attendant qu’un amoureux la délivre d’un méchant enchantement.

Vers le fond de la cité, à côté d’un pré retourné à l’état de friche, on découvre un court de tennis où le dernier empereur, féru de sport, aimait à venir jouer. Dans mes rêveries, le palais impérial conférait une dignité particulière au fils du ciel. Mais le court de tennis décevait mon imagination : bien oublieux de ses origines fabuleuses, le dernier empereur s’était comporté comme un colonial quelconque, de même qu’il n’avait été politiquement, qu’une marionnette aux mains des Français.

Deux tombeaux

C’est pourtant d’extravagance impériale qu’on a envie de parler en visitant la vallée des tombeaux.

Pour les empereurs Nguyen, la vie dans l’au-delà nécessitait autant d’espace et de palais résidentiels que la vie d’ici-bas.

Nous avons visité le tombeau de Khai Dinh construit entre 1920 et 1931. La modernité du matériau utilisé, le béton, ajoute au trouble. Khai Dinh est presque notre contemporain et il se comporte en pharaon, augmentant les impôts de son pays de 30% pour financer la construction de son mausolée. Dans une première cour, il a fait aligner guerriers, mandarins, chevaux.

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Un escalier très raide monte à un premier pavillon, suivi d’une terrasse encore plus élevée. A l’intérieur le monarque a voulu un décor éblouissant constitué de mosaïques. On dit que les artistes cassèrent des vases précieux pour recueillir suffisamment de ces fragments polychromes destinés à recréer décors floraux et symboles royaux.

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Tombeau de l’empereur Khai Dihn

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Branche d’abricotier. Symbole du printemps et rouleau de lettré

Le second tombeau a été édifié par son ancêtre Minh Mang, célèbre entre autres pour avoir eu 30 femmes légitimes, 300 concubines et au moins 142 enfants. N’hésitant pas à édifier des collines et à creuser des lacs artificiels pour créer la nature de ses rêves, il réalisa un parc paisible un peu mélancolique.

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Du haut d’une esplanade, on aperçoit le pont qui franchit un lac et mène au royaume des morts. Chez nous, nul n’en revient. Ici, il a l’air proche, un îlot juste en face d’un beau parc.

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Quittant les monuments étranges que l’homme  édifie parfois, nous avons repris le taxi, traversé des villages misérables pour rejoindre Hué ses vendeurs de peinture sur soie, de cartes postales en papier découpé, d’habits faits au Vietnam, ses pousse-pousse qui ne transportent que des touristes, ses cafés tonitruants.

Prochaine étape, le musée Cham de Danang et la montagne de marbre.