Chantons sous la pluie de novembre après l’exposition « Comédies musicales, la joie de vivre »

Philharmonie. Jusqu’au 27 janvier 2019

Est-ce bien le moment d’aller voir une exposition sur les comédies musicales alors que la planète brûle, que les inégalités explosent, que les turpitudes des grands patrons font la une des journaux sans que cela change quoi que ce soit au sentiment d’impuissance, que les populismes menacent, et que les abeilles meurent… Que peut encore nous dire une forme qui revendique sa frivolité ?

Et puis je me suis souvenue de l’arrivée de West Side Story dans les années soixante. Nous avions tout de suite adoré l’intensité électrique qu’ajoutaient la danse et la musique à ce Roméo et Juliette modernisé. Ah ! Ce prologue où les Jets arpentent un terrain de sport des bas quartiers en marquant le rythme d’un claquement de doigts. Leur élasticité animale, leur arrogance…. Nous avons déambulé pendant des jours dans les rues en essayant d’imiter leur souplesse… et nous avons fredonné avec Anita : « I like to be in America! ! O.K. by me in America ! Everything free in America ». Bien sûr, je braillais aussi les réponses de Bernardo qui dénonçait les discriminations et les dérives de la société de consommation, « For a small fee in America! », mais West SIde Story me semblait en tout cas un réservoir d’énergie inépuisable. Peu de films m’ont laissé un pareil souvenir.

Cette énergie joyeuse, on la retrouve dans l’exposition Comédies musicales, la joie de vivre du cinéma, organisée dans la salle qui jouxte la Philharmonie de Paris.

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Le grand serpent brillant qui tourne autour de la salle de la Philharmonie

Comme j’ai pris de l’âge, j’ai aimé revoir les versions plus anciennes de ce genre si bien  incarnées par Stanley Donen et Gene Kelly (1952) qui nous accueillent avec Singin’ in the rain.

La salle principale a été transformée en immense salle de cinéma. Des extraits de films thématiques sont projetés sur un long mur-écran. Plongés dans la pénombre, on s’installe pour revoir le New-York de West Side Story, Catherine Deneuve et Française Dorléac interpréter la chanson des sœurs jumelles dans Les Demoiselles de Rochefort, Björk combiner chant hypnotique et explosion rock dans Dancer in the dark, etc. Le dispositif des trois écrans suggère des filiations en projetant en parallèle John Travolta et Fred Astaire ; Jailhouse Rock d’Elvis Presley et un clip de Michael Jackson qui permet de voir tout ce que ce merveilleux danseur a appris chez le rockeur. Le mélange d’émotions et de légèreté est présent quand un condamné noir (Michael Clarke Duncan) demande  comme ultime faveur de voir un film, le premier de sa vie. Les larmes coulent sur ses joues pendant que Fred Astaire danse Top Hat.

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On peut emprunter la porte qui s’ouvre dans l’écran du milieu comme une invitation à passer « de l’autre côté » pour entrer dans l’univers de la comédie. Derrière, vous attend Fabien Ruiz, un claquettiste (c’est comme ça qu’on dit), qui vous initiera aux premier pas de danse.

PhilarmonieLa porte qui mène au studio du claquettiste.20181125_152135

La porte qui s’ouvre dans le mur-écran. De l’autre côté, la salle des claquettes

Tout autour de la salle, des stands permettent d’en apprendre plus sur le travail qu’il a fallu mener pour réaliser ces spectacles : les comédiens de La La Land répètent jusqu’à ce qu’ils aient l’air élégant des vrais danseurs professionnels. Ecouteurs vissés sur les oreilles, on compare la voix grave de Delphine Seyrig et la voix finalement retenue pour jouer la marraine dans Peau d’Ane. On comprend comment les acteurs s’y prennent pour marcher au plafond… On voit la peau de bête sous laquelle se dissimulait Catherine Deneuve et la robe couleur du soleil qu’elle mettait dans sa chambrette pour oublier sa triste situation.

Les enfants ont emprunté des déguisements avant de rejoindre la petite salle qui leur est dédiée. Quand je suis entrée, ils regardaient sagement Les Aristochats : le monde du dessin animé est en effet bien proche de la comédie musicale.

photo Roland Ley

Le Chat musicien. Photo Roland Ley

On sort le corps léger. A présent on s’en fiche du temps exécrable, on veut seulement chanter sous la pluie et chercher un cours de claquettes.

A la Fondation Custodia. Les estampes d’un Japon ouvert aux influences occidentales (1900-1960)

Custodia est une fondation d’art néerlandaise qui occupe l’ancien hôtel du ministre Turgot au 121 rue de Lille. Je ne devrais pas donner l’adresse de peur de participer à la découverte de cet endroit préservé (car il n’y a pas de queue dans ce musée qui organise des expositions remarquables). 200 mètres plus loin, la foule se presse à Orsay où l’atmosphère de supermarché est si étouffante qu’on se demande ce qu’on vient faire là. Pour peu que l’exposition soit « incontournable »,  on doit cheminer au rythme de la foule sans s’arrêter, comme si une voix répétait  « Il y a du monde derrière vous qui attend, vous ne pouvez pas rester si longtemps. Faites de la place, dépêchez-vous, avancez ! Avancez  ! ». Si on ralentit, on a l’impression de trop s’attarder comme si les visites aux musées mettaient les visiteurs dans la situation, évoquée par Jacques Brel, des soldats qui fréquentaient les bordels militaires où les prostituées les recevaient à la chaîne : « Au suivant ! Au suivant !  ».

A Custodia, pas de rythme imposé, pas de querelle parce que vous restez trop longtemps devant une toile, empêchant votre voisin de prendre une photo ou parce que quelqu’un passe au dernier moment devant vous alors que vous voulez prendre une photo…,

La fondation expose jusqu’au début 2019 des estampes japonaises provenant de la collection d’Elise Wessels. Cette femme, elle-même artiste, a rassemblé depuis vingt-cinq ans plus de deux mille gravures, livres illustrés, dessins préparatoires, aquarelles et peintures des années 1900-1960 qu’elle montre dans son musée privé d’Amsterdam, le Nihon no hanga.

Voici une exposition faite pour ceux qui, comme moi, ne connaissent guère en fait d’estampes et de gravures sur bois japonaises que l’œuvre d’Hokusai (1760-1849) – l’homme aux 30 000 dessins dont les inévitables vagues et Monts Fuji qui sont à présent affichés dans les couloirs des hôpitaux et des chambres d’hôtels… ou l’œuvre d’Utagawa Kuniyoshi ( 1798 – 1861) auquel le Petit Palais a récemment consacré une rétrospective qui m’a fourni un répertoire dépaysant de samouraïs et de monstres.

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Utagawa

Utagawa Kuniyoshi. Monstres et samourais au Petit Palais en novembre 2015

La modernité

Les estampes présentées à Custodia n’ont n’a rien à voir avec l’opposition traditionnelle de l’Orient et de l’Occident qui nourrit notre goût de l’étrangeté radicale. Elles invitent au contraire à se pencher sur les échanges entre le Japon et l’Europe du début du 20ème siècle.  Bien sûr, on savait l’engouement  de Van Gogh et de Monet pour les estampes japonaises… Ici, c’est le Japon qui découvre l’Occident et en est ébranlé. Quand les Japonais ont été autorisés à voyager, des artistes ont découvert l’Europe et l’idée qu’ils se faisaient de leur travail s’est rapprochée des conceptions occidentales : dans l’art traditionnel de l’estampe (expliqué dans un petit film), la question de l’auteur se brouille. Nous avons l’habitude d’admirer le geste de l’artiste, les variations de pression qui changent les lignes, mais l’estampe est fabriquée à la gouge, de même le jeu des couleurs appartenaient à l’artisan…. D’après ce que j’ai compris, un artiste comme Onchi Koshiro voudra désormais réaliser lui-même ses estampes afin de maîtriser toutes les étapes du processus créateur.

Les thèmes évoluent : la Bretonne de Yanamoto Kanae et son Village aux bords de Seine aux tons terreux et aux fines hachures pourraient être signés d’un nom de l’école de Pont-Aven.

Village des bords de Seine

Yamamoto Kanae. Village en bord de Seine (1913). Malheureusement les estampes sont sous- verre et il est presque impossible d’éviter les reflets.

Au lieu de samouraïs, les artistes montrent des villes « modernes » avec des bars, de grands magasins, des réverbères… Les surfaces peuvent se remplir, la ville devenir un échiquier coloré, les traits s’épaissir. Plus de ciel blanc et vide et pourtant les estampes gardent un sens du graphisme qui m’évoque le Japon, comme si l’artiste essayait de voir jusqu’où l’art traditionnel pouvait se faire un peu étranger. Une fois de plus, on voit combien la notiion d’identité doit faire une place à l’échange qui renouvelle les formes.

Azechi Umetarō, Pluie,
Pluie,

La prostitution est peinte plus crûment avec des geishas nues, tristes et solitaires..

L'Ennui. Ishakawa Toraji (1875-1964) DSC05608

L’Ennui. Ishakawa Toraji (1875-1964)

Les artistes se font aussi les témoins des changements qui touchent les Japonaises de la bonne société. Elles font du sport, jouent au billard et fument. Onchi Kōshirō a personnifié les saisons par des portraits de femmes. Celle qui incarne l’hiver ne porte pas de kimono. Enveloppée de fourrure avec son chaton couleur d’encre lové sur son épaule, c’est une Européenne aux yeux bleus (d’ailleurs le titre est écrit en français). Mais l’artiste a fait d’autres épreuves où l’élégante a les yeux noirs de son pays et où le nom de la saison apparaît sous son équivalent japonais.

Onchi Kōshirō

Onchi Kōshirō. L’hiver, issu de la série Belles femmes des quatre saisons (1927)

Les cadrages déséquilibrés du même Onchi Koshiro  et son goût pour la ligne stylisée rejoignent le travail des avant-gardes européennes. Une des plus belles estampe est  Le Plongeon… un trait dans l’espace, l’angle du plongeoir, la clarté de l’air. J’aurais voulu montrer une image, mais les terribles reflets du sous-verre ont brouillé ma photo et je ne sais pas si je suis autorisée à copier les images que l’on trouve sur le site de la fondation.

Les mêmes cadrages audacieux m’ont fait aimer La Chevelure d’Ito Shinsui.

La chevelure. Ito Shinsui (1898-1972)

La chevelure. Ito Shinsui (1898-1972)

Avant de partir, un coup d’œil par la fenêtre. Un jardin, des bancs…  Comme cet endroit doit être calme quand l’été précipite tout le monde aux terrasses des cafés !

De l’art de la guerre au jardin-forêt de la BNF

Un après-midi de novembre, je voulais travailler à la BNF. Aucune affichette ne prévenant que les  magasiniers de l’établissement étaient en grève, j’ai donc emprunté le périlleux escalier de l’entrée Est, fait la queue pour passer le portique de l’entrée, j’ai attendu qu’un casier se libère et je suis descendue à l’étage des chercheurs.

BNF. L'escalier de l'entrée Est164643 (1).jpg

J’ai marqué l’arrêt devant l’enclos des chèvres « des fossés » implanté à titre expérimental depuis mai pour débroussailler la forêt.

Les responsables ont enfin pris conscience que la prolifération des ronces, effet de  leur rêve écologique non-interventionniste, n’était peut-être pas idéal pour la bio-diversité qu’ils prétendaient défendre. Longtemps, ils ont semblé ignorer que les beaux jardins doivent beaucoup à l’art de la guerre. Je me souviens d’avoir jadis assisté chez moi à la lutte à mort des pervenches contre les autres fleurs. Chaque nuit, elles lançaient leurs tentacules contre de malheureuses tulipes, que je retrouvais étranglées au matin. Pendant ce temps-là, la bignone ne se contentait pas de couvrir le mur de jolies fleurs orange. Ses lianes traversaient le passage et poussaient où elles voulaient. Le matin, je rétablissais un peu de justice en éradiquant impitoyablement les pervenches qui s’approchaient des autres fleurs, en arrachant les surgeons de bignone et de chevrefeuille. Bref, la débutante que j’étais, en avait conclu que son intervention aidait au maintien de la diversité.

Les responsables de la BNF ont décidé de contenir les ronces et le lierre qui menacent d’envahir la forêt. Mais ils délèguent le soin de la lutte aux espèces animales réputées naturelles. Espérons que Framboise et ses cabris seront à la hauteur des espoirs éco-responsables placés en eux et qu’ils ne brouteront pas avec le même entrain fougères, pélargoniums et faux-fraisiers.

BNF La chèvre débroussailleuse

Framboise, la chèvre des fossés, chargée de débroussailler la forêt de la BNF

Dans les salles de lecture, on ne peut demander aucun livre. Heureusement que les usuels ne rendent pas la visite inutile. Je suggère cependant à la responsable de salle un affichage à l’entrée de la BNF. Est-ce briser la grève que de prévenir ceux qui paient (assez cher) leur entrée qu’aucun document des magasins ne leur sera communiqué ?

A la sortie il pleut doucement. Je repars avec une conférencière belge, spécialiste des algorithmes. Elle est toute jeune et parcourt la planète… « Non, la grève n’a pas empêché la tenue de la rencontre à laquelle elle participait ». Nous échangeons quelques mots sur l’état des bibliothèques et sur les mauvaises conditions de travail du personnel. « Vous avez tout de même de la chance, dit-elle. A Bruxelles, la bibliothèque royale est trop petite. Le nombre de places est si limité qu’il faut arriver avant l’ouverture. Je crois que les connexions internet n’existent toujours pas et qu’on cherche ses documents à l’ancienne sur des fiches cartons. Mais je me trompe peut-être ; je n’y vais plus ».

BNF. Nocturne BNF

voir aussi Le lapin de la bibliothèque François Mitterrand

Le Marais juif (2) : des Hospitalières- Saint-Gervais au jardin des Rosiers

Sur la place des Hospitalières Saint-Gervais, à côté du restaurant Chez Marianne, on trouve une école. Elle a été installée sur une partie de l’ancien marché des Blancs-Manteaux, à l’emplacement du Pavillon de boucherie, et la façade est toujours décorée de deux têtes de bœufs en bronze (réalisées en 1819).

Tête de boeuf par Edme Gaulle (1762-1841), 1819DSC05565

Ancienne fontaine à  la tête de boeuf de l’ex marché des Blancs-Manteaux, par Edme Gaulle (1762-1841).

L’enseignement mutuel ; l’école pour tous ; la rafle du Vel d’Hiv

Je dois être une des rares personnes à m’intéresser aux inscriptions des façades  « Ecole primaire communale de jeunes garçons israélites – mode mutuel  –  fond municip. juin mdcccxliv ». « Asile, Ecole primaire communale de jeunes filles israélites – mode mutuel  –  fond municip. juin mdcccxliv ». La pierre garde la mémoire d’un moment  de l’histoire, de ces établissements et plus largement la mémoire d’un épisode de l’histoire de l’enseignement en France.

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Fronton de l’ancienne Ecole Primaire Communale de Jeunes Filles Israélites (Mode Mutuel)

Après le concordat, qui organise les relations entre l’Etat et ceux qu’on appelle alors les Israélites, le consistoire obtient le droit d’ouvrir des écoles autour d’un programme qui faisait une place à l’hébreu. Une première école de garçons ouvre en 1819 qui accueille environ 80 écoliers. Pour les filles, l’école s’ouvre en 1822. Quelques années plus tard, des difficultés financières conduisent le consistoire à se tourner vers la Mairie de Paris et à demander que les écoles soient reconnues et financées comme écoles communales, tout en conservant leur spécificité confessionnelle, ce qui sera accepté à condition que le programme soit étroitement contrôlé et que le recrutement des maîtres obéisse aux règles fixées par les autorités. En 1844, sont édifiées deux écoles laïques pour accueillir les jeunes gens de la communauté juive, les garçons d’un côté, les filles de l’autre. Contrairement aux autres écoles, elles étaient fermées le samedi, jour de shabbat, et ouvertes le jeudi, jour de congé partout ailleurs. Il n’y avait pas d’instruction religieuse et la confession juive n’était demandée ni aux enseignants ni aux élèves.

Quant à la désignation de « mode mutuel », c’est un terme opaque, qui perdure  comme une couche ancienne qu’on aurait oublié d’effacer (de fait, c’est le propre des sociétés de laisser affleurer quelques strates du passé pour mieux se réinventer). « Mode mutuel » renvoie aux solutions imaginées au 19ème siècle pour scolariser la population pauvre. En Angleterre, un pasteur anglican Andrew Bell (1753-1832) puis un quaker, Joseph Lancaster (1778-1838), avaient entrepris de décomposer les éléments de la lecture et du calcul en éléments simples que des élèves un peu plus avancés (les moniteurs) pouvaient faire répéter à leurs camarades. Grâce à ce procédé, des écoles encadraient des centaines d’enfants sous la conduite d’un maître unique. Le souci d’économie concerne aussi le matériel : les tableaux de lecture et d’arithmétique remplacent les livres; les carrés de sable fin, puis l’ardoise,  permettent de s’exercer aux premiers tracés de caractères et d’économiser ainsi le papier. En France, la méthode est diffusée par La Société d’encouragement pour l’industrie nationale, fondée en 1801, qui avait pour but de favoriser la Révolution industrielle, mais qui croyait aussi aux vertus émancipatoires de l’instruction. La Société disposait d’un journal pédagogique et de liaison qui comporte 20 volumes, le Journal d’éducation. (L’immeuble qui abritait la société se voit toujours place Saint-Germain). Victor Hugo, parmi beaucoup d’autres  s’était enthousiasmé pour l’enseignement mutuel, efficace, au moins pour les apprentissages élémentaires :

Regarde. Ils vont s’apprendre, en d’aimables leçons,
Ces signes variés qui peignent tous les sons.
Au milieu d’eux se place, en sa chaire mobile,
Leur Aristarque, armé de son sceptre fragile ;
Vois-les, près d’un tableau, sans dégoûts, sans ennuis,
Corrigés l’un par l’autre, et l’un par l’autre instruits ;
Vois de quel air chacun, bouillant d’impatience.
Quand son rival s’égare, étale sa science ;
Ce soir il s’ornera d’un ruban bien acquis,
Et son regard dira : c’est moi qui l’ai conquis. (AVANTAGES DE L’ENSEIGNEMENT MUTUEL.

L’enseignement mutuel suscite cependant l’opposition de l’église catholique soucieuse d’exercer une surveillance étroite sur les enfants. Et puis, la méthode venait de pays protestants ! Elle est marginalisée peu à peu.

Alain Wagneur. Des milliers de places vides30102018

En juillet 1942, la Rafle du Vel D’Hiv, menée par les policiers parisiens touche durement les enfants de l’école. À la rentrée scolaire du 1er octobre 1942, il n’y a que 4 élèves juifs présents…  165 enfants juifs avaient disparu. Alain Wagneur, dans un beau livre intitulé Des milliers de places vides raconte son enquête quasi policière pour savoir comment le directeur de l’école, Joseph Migneret (1888-1949), avait fait sa rentrée devant des classes vidées de leurs élèves. Ses réactions, le directeur ne les a pas communiquées aux autorités scolaires, et plus généralement, Alain Wagneur n’a trouvé aucune trace dans les archives de répercussions suscitées par ces arrestations ni chez les instituteurs ni chez les autorités. L’institution scolaire reste muette. Cependant Alain Wagneur rend hommage à Joseph Migneret qui s’est engagé activement dans la Résistance, fabriquant des faux papiers, cachant des enfants dans un appartement qu’il loue 71 rue du Temple. Son nom est inscrit parmi les 2 693 « Justes de France » sur le monument de l’Allée des Justes (entre la rue Geoffroy L’Asnier et la rue du Pont Louis-Philippe). Une plaque rappelle aussi son action : « À Joseph Migneret, instituteur et directeur de cette école de 1920 à 1944, qui, par son courage et au péril de sa vie, sauva des dizaines d’enfants juifs de la déportation. Ses anciens élèves reconnaissants »

Le jardin des Rosiers – Joseph-Migneret

Le jardin dont l’entrée se situe au 10 rue des Rosiers (jardin des Rosiers) porte aussi le nom de Migneret. On y accède par un petit passage couvert. Quand les ateliers ont périclité, leurs cours ont été réunies et plantées.

A l’entrée une plaque porte les noms des enfants arrêtés pendant l’occupation.

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Aujourd’hui, on y trouve un espace tranquille à l’ombre de vieux arbres, des pelouses où les enfants peuvent jouer, et un carré que les habitants du quartier viennent cultiver. Quand on avance, le jardin fait un coude : un grand figuier rampant fait face à un marronnier centenaire. Nous avons rencontré un mordu de ces figues qui nous a raconte qu’en été, il vient faire provision de fruits et qu’il verrait volontiers le figuier devenir l’emblème de Paris, tant les fruits sont doux.

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Le figuier noueux du Jardin des Rosiers-Migneret

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A l’ombre du marronier. Jardin des Rosiers

Un vol de moineaux s’abat sur un arbuste. Les passereaux se font rares à Paris, mais ici, ils trouvent des plantes qui n’ont pas été traitées. Un panneau se vante d’ailleurs que le sol où est planté le figuier abrite tout un peuple d’insectes et d’araignées.

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Au fond du jardin, on voit la haute cheminée de la Société des Cendres fondée en 1859 et qui a fonctionné jusqu’en 2002 (un des vestiges du Marais ouvrier).

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Cheminée de l’ancien atelier des Cendres, vue depuis le Jardin des Rosiers

L’usine traitait les déchets des bijoutiers et des pellicules argentiques pour en extraire les métaux précieux. En 2014, Uniqlo a acquis le bâtiment désaffecté et a conservé comme décor pour son magasin, la cheminée, la verrière ;  les fours et les meules sont exposés au sous-sol.

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Magasin de la marque Uniqlo, rue des Francs-Bourgeois. La cheminée de l’Atelier des Cendres a été conservée

Après l’attentat de Pittsburg (octobre 2018)

Longtemps, les juifs américains sont venus visiter l’Europe pour contempler, effarés et soulagés, toutes les traces laissées par les persécutions, l’inquisition, les humiliations de l’ancien régime, les pogroms de l’Est, l’affaire Dreyfus, la fureur nazie… Les attentats musulmans étaient le dernier épisode d’une longue série et ils se demandaient pourquoi leurs coreligionnaires restaient en France au milieu des Arabes, au lieu de rejoindre l’Amérique défendue par la barrière infranchissable de l’océan Atlantique. Les plus conservateurs se réjouissaient des positions du président Trump qui s’était spectaculairement rapproché d’Israël, ce qui leur donnait l’impression d’une protection supplémentaire. Bref  ! Quelle que soit la politique d’Israël et quel que soit l’appui que les Américains fournissent à Netanyaou, ils étaient hors de portée des antisionistes. Mais voici qu’un antisémite, adepte des armes à feu, a fait un carnage dans une synagogue de Pittsburg. Nos amis américains ne comprennent rien à ce qui leur arrive ; ils sont obligés de se rappeler que l’antisémitisme « traditionnel » de l’extrême droite est toujours meurtrier et ils ne comprennent pas plus que nous les raisons d’une haine récurrente contre des personnes si semblables à ceux qui les détestent.

 

Wagneur, Alain, 2014,  Des milliers de places vides, Actes Sud, coll. « Le Préau ».

http://www.ajpn.org/juste-Joseph-Migneret-1978.html

Branca Sonia, (1980), « Principes et théorie de l’enseignement du français à l’école mutuelle sous la Restauration », Le français aujourd’hui n° 49, 85-96 ; ° 50, 95-108.

Brody Jeanne, « L’école de la rue des Hospitalières-Saint-Gervais, pratique religieuse et école laïque », Archives juives 26/2, 2e semestre 1995, pp. 49-60.

 

Du Marais ténébreux au Marais branché et commercial (1) La rue des Rosiers

Quand j’ai quitté Paris, le Marais était un quartier populaire, où les gens de la rive gauche s’aventuraient rarement. Je me souviens y être allée pour dîner un soir d’hiver où tout était obscur et silencieux. On n’avait pas croisé grand monde parce qu’il faisait froid. Il était tombé un peu de neige que les rares automobiles avaient transformée en boue sale. Comme je parlais avec nos amis, je n’avais pas fait attention aux noms des rues. Je déambulais, loin de ma rive gauche, dans un quartier perdu dont tous les bâtiments se ressemblaient. Comment imaginer aujourd’hui le Marais de ce temps-là, ce lieu ténébreux, où la crasse transformait les palais en taudis, où les dépôts noirs de suie effaçaient jusqu’aux formes des façades ?

La cause des femmes

Nous sommes entrés dans un restaurant-coopérative dont les prix variaient en fonction des ressources des convives. Nous avons  partagé une grande table avec des inconnus. Ce jour-là, nous avons discuté de la situation des femmes. Même celles qui n’étaient pas des militantes constataient amèrement que les révoltes étudiantes leur avaient fait peu de place. A la fin des réunions pour l’émancipation des peuples, il fallait des petites mains pour la vaisselle ou pour faire tourner les ronéos, et c’étaient toujours les femmes qui s’y collaient !  Je me souviens de cette soirée. Nous avions déjà le sentiment désenchanté que les utopies révolutionnaires viraient au cauchemar l’une après l’autre. Mais nous nous promettions, avec énergie, de modifier un peu nos vies. Nous ne voulions plus rester silencieuses dans les assemblées générales, ou nous laisser spécialiser dans les corvées. Je ne sais plus qui a dit : « La révolution qui va réussir, c’est celle qui va abattre le patriarcat ». Cinquante ans plus tard, j’ai l’impression  que les choses vont mieux de ce côté-là, du moins dans le milieu protégé qui est le mien, même s’il m’arrive de penser que la contraception a fait davantage pour ouvrir des possibles que tous nos discours ? N’est-ce pas la pilule qui a permis que la maternité soit un choix et non une maternité subie, qui a entraîné la limitation des naissances ; n’est-ce pas la pilule qui a permis notre entrée massive dans le monde du travail, clé de notre indépendance ?

Récemment, j’ai voulu retourner dans ce restaurant des années 70. Evidemment, je me suis perdue ! Fallait-il tourner tout de suite sur Sainte-Croix de la Bretonnerie ? Aller plutôt vers la rue des Blancs-Manteaux ? De toute façon, les entrepôts et les ateliers ont disparu. La population pauvre est partie ou bien elle est devenue invisible. Le Marais est un des quartiers les plus chers de Paris et les fonds de pension rachètent les appartements qui se libèrent pour les louer aux touristes. Le soir, la lumière est partout : les vitrines des cafés et des commerces resplendissent ; les enseignes lumineuses chassent l’obscurité et aplatissent les ombres. Une foule dense vient pour faire la fête. Là où le pas des passants résonnait dans des rues désertes, on entend de la musique et des rires.

Le Marais d’aujourd’hui est à la fois un musée géant,  un quartier juif modernisé pour touristes, qui doit moins aux ashkénazes qu’aux sépharades, malgré son surnom de Pletz (la « petite place » qui vient du yiddish). Les gays sont installés du côté du BHV, transformé en magasin branché qui multiplie les rayons de « marques ». Les Chinois font de l’import-export dans le haut Marais. On se promène dans ces mondes séparés qui ne sont pas reliés entre eux, même si les frontières en sont fluides. On se repère aux cuisines proposées par les restaurants, aux noms des commerces, le tout étant recouvert par le développement des boutiques de prêt à porter et des galeries d’art.

Le Marais-Musée

Il a fallu la loi de 1962 sur le ravalement des monuments parisiens (dite Loi Malraux) pour que les hôtels du Marais soient restaurés et retrouvent leur ancienne splendeur. Un certain nombre de ces hôtels sont des monuments qui se visitent, l’Hôtel de Soubise aux façades géométriques abritait les archives nationales, aujourd’hui déménagées à Saint-Denis. Chaque été, des musiciens viennent jouer dans son beau jardin. L’Hôtel de Sully abrite le Centre des Monuments Nationaux. Les visiteurs adorent passer par l’entrée qui permet de passer directement sur la place des Vosges, l’Hôtel Carnavalet, qu’a loué longtemps Madame de Sévigné, était mon favori. Malheureusement, son musée de l’histoire de Paris est en travaux jusqu’à la fin de 2019…. Mais aujourd’hui, nous allons flâner rue des Rosiers.

La rue des Rosiers : fallafels et prêt-à-porter

Le Marais juif attire presque davantage de visiteurs que les palais. On vient pour se recueillir sur le sort des Juifs, mais surtout par goût du pittoresque, pour acheter des vêtements ou parce qu’on peut y manger des fallafels qui sont avec les pizzas, les kebabs et les burgers la base de la nourriture des jeunes générations.

A la fin du XIXème siècle, les juifs d’Europe, victimes de pogroms, dans les pays de l’Est, ont afflué en France, le premier pays à avoir voté leur émancipation pendant la Révolution française, puis à condamner son armée plutôt que de laisser l’innocent capitaine Dreyfus pourrir au bagne. Ces immigrés s’entassaient dans les tout petits logements du Marais. C’est à la présence ashkénaze qu’on doit la haute synagogue de la rue Pavée, réalisée en 1913 par Guimard, le grand architecte de l’art nouveau.

Guimard synagogue de la rue Pavée

10 rue Pavée. Synagogue construite par Guimard

Un dicton disait alors « heureux comme dieu en France ». Pourtant, pendant la période de Vichy, 25.000 juifs du Marais furent déportés en Allemagne et massacrés : au numéro 14 de la rue de Bretagne, une plaque rappelle que la police française rassembla à cet endroit des juifs lors de la Rafle du Vel d’hiv en juillet 1942 et des plaques sur toutes les écoles du quartier témoignent du programme d’anéantissement qui a frappé même les enfants.

Peu à peu, les rapatriés d’Algérie ont pris le relais des ashkénazes. Les queues se forment devant les restaurants Marianne ou l’As du falafel qui proposent une cuisine séfarade.

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Mais la rue des Rosiers est surtout devenue un centre commercial piétonnisé et branché.

Happy Socks - rue des RosiersDSC05563

La boutique Happy Socks. Rue des Rosiers, on fête à  présent Halloween. Américanisation  des esprits au service du commerce…

Derrière les façades muséifiées, on trouve des boutiques vouées à la sape, comme au numéro 4, le Hammam-Sauna-Saint-Paul qui datait de 1863.

Le Hammam-Saint-Paul

Le Hammam-Sauna-Saint-Paul

Au n° 7,  en 1982, le restaurant de Jo Goldenberg a été la cible d’un attentat commandité par le Fatah qui avait fait 6 morts et 22 blessés. 40 ans plus tard, les coupables n’ont toujours pas été arrêtés. Le restaurant a fermé, remplacé par H&M. Aujourd’hui il cherche un repreneur.

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L’ancien restaurant de Jo Goldenberg au coin de la rue Duval et de la rue des Rosiers

Seul le traiteur Sacha Finkelsztajn propose encore une cuisine d’Europe Centrale. Je viens dans sa petite boutique jaune pour ses strudels, ses vatrouchkas et pour ses merveilleux boreks au fromage de brebis,

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Sacha Finkelsztajn. Saveurs yiddish, 27 rue des Rosiers

Partout, la foule se précipite fascinée dans les boutiques Bel Air, COS, Léa, Le Temps des cerises, H&M, René Dhery… Pourquoi là puisqu’on trouve les mêmes partout dans Paris?

Librairie du TempleRue des Hospitalières Saint-Gervais, la librairie du Temple est toujours là. Pour combien de temps ?

L’hôtel Nissim de Camondo : l’ombre des disparus

Les arts décoratifs du 18e dans un hôtel particulier au 63 rue de Montceau

Je ne sais pas si j’apprécie l’hôtel Nissim de Camondo, pourtant un exemple parfait du goût français au 18e siècle, tant je trouve étouffante sa profusion de meubles, de tapisseries et d’objets décoratifs.

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Bien sûr, la demeure ne manque pas de points de vue remarquables, par exemple sur l’escalier d’honneur avec son élégante statue de marbre blanc :

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ou les échappées sur le jardin, qu’un rideau d’arbres prolonge vers le parc Monceau, en sorte qu’on n’a pas conscience de ses dimensions réduites.

Nissim de Camondo20181005_152857La bibliothèque, avec ses murs arrondis, tapissés de livres, pourrait me plaire, bien que j’aie l’impression que les reliures y sont plus importantes que les textes.

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Et je trouve partout à apprécier des œuvres charmantes… Ce buste de petite fille, coincé entre un paravent de vives couleurs et un fauteuil en tapisserie …

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D’autres œuvres m’ont troublée. Un bronze réalisé d’après un plâtre de Houdon. L’inscription qui orne le socle indique : « Rendue à la Liberté et à l’Egalité par la Convention Nationale du 16 Pluviôse deuxième de la République Française une et indivisible (4 février 1794). »  .Cette date est celle de la première abolition de l’esclavage, (que Napoléon rétablira pour plaire à sa femme créole Joséphine de Beauharnais).

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Je suis sûre que j’aurais pu m’intéresser à mille détails, comme aux boiseries du Grand salon…. mais trop c’est trop et je mélange un peu les bergères à oreilles recouvertes de velours gaufré, les bergères en confessionnal et celles à lambrequin. Je confonds les tables à la Bourgogne et les tables en cabaret, le bureau à cylindres de Saunier et le secrétaire à rideau d’Oeben, les porcelaines de Limoges et celles de Meissen… Je voudrais apprécier le fauteuil du Père Gourdin acquis par M. de Camondo qui, dit la notice, est un chef d’œuvre par la pureté de ses lignes et par ses pieds relevés d’ornements rocailles, mais je ne fais que répéter ce que je ne sens pas. Je suis arrivée dans l’hôtel, sans attendre quoi que ce soit, sans « imaginer » ce que j’allais voir ; c’est sans doute pour cela que je le vois si mal.

Bref ! Je n’en sais pas assez pour assimiler ce qui est exposé et je n’ai pas envie d’apprendre.

La fin des Camondo

Ma légère indigestion se mêle à l’impression glaçante, qui vient du contraste entre l’art raffiné qui intéressait l’inventeur de ce lieu et le destin de sa famille. Cette famille juive qui s’était voulue tellement française a été anéantie dans les chambres à gaz d’Auschwitz.

Les Camondo, des sépharades chassés d’Espagne par l’inquisition, avaient prospéré dans l’Empire Ottoman. En 1802, Isaac Camondo fonde une banque qui devient la plus importante de l’empire. Il participe au développement d’Istanbul et finance nombre d’établissements philanthropiques.

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Abraham Salomon de Camondo. (d’après le film sur l’histoire de la famille projeté au musée)

La génération suivante se retrouve en Italie, soutient financièrement la cause de l’unité italienne, tant et si bien que Victor-Emmanuel II accorde en 1867 le titre de comte à Abraham-Salomon de Camondo. Ses fils poursuivent en France les activités financières et philanthropiques du groupe. Ils s’installent à Paris vers la fin de l’Empire et achètent des terrains voisins en bordure du parc Monceau pour y bâtir leurs hôtels.

Leurs enfants se désengagent de la finance internationale. Isaac se consacre à l’art et à la musique. Son cousin germain, Moïse, se prend de passion pour les arts décoratifs français du 18e siècle. Cet homme du 19e siècle aime l’art du 18e doré, luxueux, élégant. Il rêve peut-être de s’intégrer à l’aristocratie en achetant les meubles raffinés que des ducs et des marquis désargentés ont accumulé avant d’être obligés de les vendre.

Marié en 1892 avec Irène Cahen d’Anvers, elle aussi issue d’une lignée de financiers juifs, Moïse de Camondo commence une vie mondaine, offre des dîners exquis à la bonne société, jusqu’à ce que sa femme abandonne cet homme taiseux, borgne et mal entendant, pour un bel Italien après la naissance de leur deuxième enfant.  Le divorce est prononcé en 1902. Le comte obtient la garde de Nissim et de Béatrice qu’il élève tout en poursuivant ses activités de collectionneur.

Entre 1911 et 1914, il charge René Sergent de reconstruire l’hôtel familial pour y abriter ses collections du 18e siècle. L’architecte qui connaît à merveille le style classique, parvient à édifier un édifice qui pastiche élégamment le style Louis XVI, aimé par le commanditaire, tout en étant fonctionnel (ascenseur, carrelage hygiénique et brillant des salles de bains, cuisnes modernes avec monte-charge, chauffage central). Dans son roman, La Curée, Zola décrit une des demeures somptueuses de la rue Monceau en raillant le goût clinquants des parvenus (il est vrai qu’officiellement, son personnage n’est pas un banquier juif) : À la voir du parc, au-dessus de ce gazon propre, de ces arbustes dont les feuillages vernis luisaient, cette grand bâtisse, neuve encore et toute blafarde, avait la face blême, l’importance riche et sotte d’une parvenue, avec son lourd chapeau d’ardoises, ses rampes dorées, son ruissellement de sculptures. C’était une réduction du nouveau Louvre, un des échantillons les plus caractéristiques du style Napoléon III, ce bâtard opulent de tous les styles. ?

Est-ce pour échapper au mépris que montrent ces Français pour le mauvais goût supposé des Juifs que Moïse de Camondo choisit de vivre dans un exquis petit pastiche du 18?

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On peut imaginer la vie de Moïse de Camondo en visitant la chambre avec son nu placé dans l’alcôve juste au-dessus du lit, la chambre d’un homme esseulé, alourdi par l’âge,  qui nourrit comme il peut ses fantasmes ?

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A côté de la salle à manger d’apparat, désormais rarement utilisée, le collectionneur déjeune seul dans un étroit cabinet où il peut contempler ses services de porcelaine.

La guerre arrive. Le fils de Moïse de Camondo s’engage en 1914, devient sous-lieutenant, passe dans l’aviation en qualité d’observateur. Promu lieutenant en 1916, il obtient son brevet de pilote et mène de nombreuses missions de reconnaissance jusqu’au 5 septembre 1917, où son avion est abattu. Moïse de Camondo dévasté, ferme la banque familiale, mais il continue à collectionner dans son domaine, celui du goût exquis du dix-huitième siècle. Il cherche à effacer les frontières entre la maison et le musée, entre la richesse trop neuve du banquier juif et l’identité d’un  aristocrate cultivant un art de vivre qu’il admire. Lorsqu’il meurt en 1935, il cède par testament à la France l’hôtel particulier et les collections qui auraient dû revenir à son fils. L’hôtel, qui porte le nom de Nissim, est un mausolée hanté par le fantôme du fils disparu. Grâce à ce nom, le souvenir n’en disparaîtra pas.

Moïse de Camondo et son fils Nissim

Moïse de Camondo et son fils Nissim en permission (archives du musée Nissim de Camondo)

Une étrange atmosphère flotte dans cet endroit où les meubles inutiles restent à jamais fixés dans l’état où Moïse de Camondo a souhaité qu’ils demeurassent, aucun meuble ne devant être bougé après sa mort.

Béatrice est la seule survivante de la famille. Elle se marie avec Léon Reinach, lui-même héritier d’une famille juive de grands intellectuels. Ils ont deux enfants, Bertrand et Fanny, mais se séparent. Bertrand vit avec son père, et Fanny avec sa mère. La deuxième guerre mondiale éclate et bientôt les décrets antisémites et les premières rafles de juifs. Léon décide de se réfugier en zone libre d’où il compte partir pour l’Espagne. Béatrice fait comme si les lois anti-juives n’existaient pas. Elle monte à cheval tous les matins dans les allées du bois de Boulogne et participe à des concours hippiques. Elle se croit à l’abri parce qu’elle a grandi dans les salons parisiens et qu’elle chasse à courre avec des membres de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie. Et puis son frère n’est-il pas mort pour la France ? Son père n’a-t-il pas légué ses riches collections d’art à l‘Etat ? D’ailleurs elle est convertie au christianisme depuis 1942. Pierre Assouline, dans le beau livre qu’il consacre aux Camondo, semble déplorer sa naïveté due à son snobisme : elle  se sentait « aristocrate à sa manière » (p. 269). Il n’y a pas besoin qu’elle soit sympathique pour être bouleversé par son destin : Elle est arrêtée avec sa fille Fanny, puis Léon et Bertrand, dénoncés par un passeur. Tous sont internés à Drancy, puis déportés le 20 novembre 1943. Léon et Bertrand ont été gazés dès leur arrivée à Auschwitz ; Fanny a succombé au typhus peu après. On ne connaît pas les circonstances exactes de la mort de Béatrice.

Entre les impressions de luxe que laisse le musée, et la fin atroce de cette famille, le contraste est si violent que le souvenir des Camondo ne peut s’estomper.

 

Anne Hélène Hoog, Bertrand Rondot, Sophie Le Tarnec, Nora Seni, 2009, La Splendeur des Camondo. De Constantinople à Paris (1806-1945), Paris, musée d’Art et d’Histoire du judaïsme, 6 novembre 2009-7 mars 2010, Paris, Skira Flammarion.

Pierre Assouline, 1997, Le Dernier des Camondo, Paris, Gallimard.

 

 

Un été en Corse (2) En-deça des monts

Une autre fois, avec d’autres amis, nous nous arrachons au village pour aller dans le Nord.  Après la plage, nous partons vers les collines de la Castagniccia visiter Porta aux toits de lauze et au campanile singulier, le couvent d’Orezza et l’église de Piedicroce.

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l’église de Porta

Les ruines du couvent Saint-François d’Orezza

Le couvent Saint-François d’Orezza se trouve près du village de Piedicrocce. Désaffecté à la Révolution, il a été très endommagé pendant la seconde guerre mondiale.

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Couvent Saint-François d’Orezza. Castagniccia. Corse.

Orezza 20180817_164944Pour y monter depuis la côte orientale, on traverse les forêts de châtaigniers qui ont donné son nom à la région. Elles sont l’ombre de ce qu’elles furent. Partout, les arbres dépérissent ; partout, ils sont malades, sans qu’on sache si la maladie est arrivée faute d’entretien ou si un parasite suffit à sécher les cimes, là où devraient naître les bourgeons nouveaux.

Les Frères de l’Observance avaient fondé le couvent en 1485, puis les Franciscains en ont fait au 17ème siècle le plus grand couvent de Corse, remarquable par la haute tour de son église et par les six chapelles qui l’ornaient. C’est un lieu lié à un évènement important de l’histoire de la Corse: le 20 avril 1731 l’assemblée qui déclara légitime la révolte contre Gênes se tint dans ce couvent…

Les  Corses ont toujours entretenu des rapports compliqués avec leurs tutelles extérieures. Il leur fallait des protecteurs capables de les aider à se défendre contre les raids des Maures. Ce furent les Etats pontificaux, puis Pise et enfin Gênes, une des villes qui dominaient la Méditerranée vers la fin du 12ème siècle. Gênes la banquière avec sa Confrérie de Saint Georges avait construit Bonifacio, introduit le châtaignier et permis d’éradiquer les abus des seigneurs corses les plus rapaces. Cependant, les siècles passant, la tutelle s’était faite plus pesante…. D’où la révolte soutenue par le clergé local et menée entre autres par le père de Pascal Paoli. Gênes, plus ou moins désargentée, sollicita l’aide de Louis XV et lui céda en 1768 l’exercice provisoire de la suzeraineté. La restitution de l’île était envisagée une fois la paix rétablie.

Après la défaite des paolistes à Ponte Novo en 1769, la France, mieux inspirée que Gênes, rallia les notables en leur offrant des postes dans l’armée, la marine, la justice, c’est pourquoi à l’aube de la Révolution, Louis André Pozzo di Borgo, rédacteur du Cahier de doléances de la noblesse demandait à ce que la Corse soit déclarée partie intégrante de la France. En 1790, une autre consulte eut lieu à Orezza ; les 6 députés corses à l’Assemblée Législative (dont Pozzo di Borgo) décidèrent du rattachement définitif de la Corse à la France qui leur semblait préférable à la tutelle de Gênes. N’en déplaise aux héritiers de Pascal Paoli, l’histoire est parfois plus complexe que dans le légendaire nationaliste, et la Corse du 18ème siècle a été plutôt francophile jusqu’à la Terreur selon Michel Vergé-Franceschi (Une histoire de l’identité corse des origines à nos jours, Paris, Payot et Rivages),

Le texte placardé devant le monument explique que les Italiens y installèrent un dépôt de munitions penant la Seconde guerre mondiale et qu’ils décidèrent de le faire sauter pour que les Allemands ne s’en emparent pas.

Malgré ses voutes effondrées, l’édifice n’est pas sans grandeur : son clocher tient debout, qui lors de notre visite, se découpait, noir sur le fond du ciel. Il est interdit de s’y aventurer, mais comme le terrain n’est pas barricadé, je n’ai pu m’empêcher d’aller voir des arches, des  motifs décoratifs où demeurent encore des restes de peinture et les rideaux de lierre épais qui recouvrent les murs d’une végétation plus résistante encore que les pierres.

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Orezza 20180817_165841On ne peut pas en vouloir à la région de ne pas reconstruire le couvent d’Orezza. A quoi servirait-il dans cette région délaissée ? Sa ruine n’est qu’un signe supplémentaire de la disparition du monde de l’intérieur.

A quelques kilomètres, Piedicroce somnole malgré son église baroque. Le café où  les habitués blaguent avec le patron a l’air du seul endroit vivant sur la place.

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Nous venons surtout pour l’orgue génois du 17ème siècle qui a été transféré de Bastia à l’église Saint Pierre et Paul de Piedicroce. Deux volets de bois peints sont ouverts de part et d’autre du buffet surmonté par un fronton orné de grandes lettres dorées A, M pour Ave Maria et d’une couronne.

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L’orgue de l’église Pierre et Paul à Piedicroce

Un coup d’œil au décor baroque d’or et de stucs…

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Piedicroce. L’église baroque Pierre et Paul. Détail de l’autel

… à l’autel, où des anges roses, potelés et agités, lèvent les bras et lancent un air de trompette pour un saint Paul vigoureux, affublé d’une grande épée.

Co-officialité et situation incertaine de la langue corse

Les nationalistes cherchent à construire un peuple sur une langue qui deviendrait co-officielle avec le français. Ces quelques notes racontent l’ambivalence sceptique d’anciens avec qui j’ai parlé de ce projet. Des conversations ne constituent pas une enquête et le militantisme suffira peut-être à changer le destin de parlers en déclin. De fait, qui peut affirmer qu’une langue va disparaître ? Les optimistes citent toujours l’exemple de l’hébreu, en oubliant cependant que la résurrection en est intervenue dans un contexte multilingue où des exilés venus de toute l’Europe n’avaient pas d’autre langue en partage. En Corse, la situation n’a rien à voir puisque le français est présent partout.

Une enquête réalisée en 2013 pour la collectivité territoriale (https://www.corse.fr/attachment/409961/) estime à moins de 2% les familles qui assurent une transmission du corse comme première langue familiale. Par ailleurs, seuls 4% des moins de 24 ans ont voulu ou ont pu répondre en corse au questionnaire écrit sur leur pratique du corse. La survie du corse dépend de la capacité des nationalistes à construire un corse national qui puisse servir de drapeau à un peuple. Il n’est pas certain que les gens ordinaires s’y retrouvent.

Tel s’interroge sur la disparité des parlers de l’île qui lui semble irréductible et qui l’empêche de se reconnaître dans le corse « officiel » : « Mes parents ne m’ont pas appris le corse et entre eux, ils parlaient seulement le français. Il faut dire que ma mère parlait le corse du Nord et mon père le corse du Sud. Par exemple, elle disait cane en parlant du chien et nous disons ghjàcaru dans le sud. Bref ! La légende familiale dit que ma mère était venue jeune fiancée pour rencontrer son beau-père et elle a vu un chien dans la cuisine qui s’apprêtait à voler le rôti. Bien sûr, elle a crié pour l’effrayer : « u cane !, u cane ! ». Un éclat de rire du beau-père a salué son corse d’étrangère. Il paraît qu’elle est alors passée au français et n’a plus jamais essayé de se servir du corse.

Il y a le lexique, mais il y a surtout les différences de prononciation très marquées, et en particulier la prononciation des consonnes entre voyelles. En tout cas, quand nous avons déménagé à Bastia, notre père nous a prévenus : « N’essayez pas de parler le corse. Ils se moqueraient de vous ». Ce que je veux dire, c’est que nos parlers changeaient d’une région à l’autre, je ne comprenais pas les Bonifaciens, je ne comprenais pas le gallurien, et même les gens du nord, souvent, je ne les comprenais pas. Le corse, c’est pas une langue, c’est une mosaïque de patois… »

Cette femme âgée est corsophone de naissance et continue à parler le corse du Sud avec ses cousines. Elle souligne un double obstacle à la construction d’un corse national. On n’a aucune raison d’user de moyens de communication qu’on maîtrise mal quand on a à sa disposition le français dans lequel on a été baigné dès l’enfance. D’autre part, selon elle, le corse normé, qui tourne le dos au parler populaire des anciens, n’a pas d’avenir qui justifierait son élaboration. Le nombre des locuteurs qui pourraient en faire un usage scientifique ou littéraire est trop faible : « Ce que vous appelez le corse est un contrecoup du français. En tout cas, ce n’est pas le corse que je parle, c’est le corse de l’université. Ce n’est pas la langue vivante de mon enfance, celle dont je me servais pour communiquer. Aujourd’hui, c’est en français que je parle avec mes petites filles parce que c’est ça qui est naturel. Je ne vais pas utiliser une langue qu’elles maîtrisent encore plus mal que l’anglais. ‶Le″  corse, c’est la langue des profs de Corte dont ils veulent faire une langue nationale. Ce n’est pas ‶mon″ corse.

En plus, c’est une langue qui ne sert à rien. Les jeunes, ils pratiquent des langues qui valent le coup. Ce n’est pas une population de 300 000 personnes qui va développer une langue utile. La science, elle se fera pas en corse. Et combien de gens pour lire de la littérature en corse ? Même Marc Biancarelli qui enseigne le corse à Porto-Vecchio est passé au français pour son dernier roman. »

Je ne connais pas l’écrivain, mais j’imagine que ce choix ne l’empêche pas de poursuivre son travail personnel sur le monde d’avant et sur sa langue menacée en leur offrant une forme littéraire, comme d’autres écrivent en latin ou en yiddish parce qu’ils préfèrent les langues du passé, mais son travail ne pourra pas modifier les rapports de force entre le français devenu la langue vernaculaire des jeunes gens de l’île et le corse qui était en usage dans des communautés villageoises en voie d’extinction.

Changement climatique

Il a fait très chaud cette année. Les voisins nous disaient « Vous n’avez pas encore de clim ? » On répondait : « mais vous savez que ça consiste à rejeter de la chaleur dans l’atmosphère et que ça ne fait qu’aggraver le problème ? ». La réponse ne traînait pas « En attendant je ne peux pas vivre dans une étuve… »

Un moment après, les mêmes se lamentaient sur l’agriculture qui se meurt. « Aujourd’hui, on ne peut pas vivre d’agriculture à Porto-Vecchio. Il faut construire et louer… et louer avec piscine. Quand un Parisien cherche une villa, il demande « Et la clim ? Et la piscine ? Vous n’avez pas de piscine ? »

Tout l’été, nous avons guetté les signes avant-coureurs de la catastrophe biologique et de la fin de la Corse rurale que nous avons connue. Elle est si fragile, si menacée, qu’elle paraît déjà ancienne.

La Corse produisait des miels parfumés. Aujourd’hui, il n’y a pas de problème pour écouler la production locale dans les rayons « produits corses » des supermarchés, mais l’apicultrice que j’ai rencontrée dans une cabane où l’on vend des produits bio, se lamente. Ses abeilles ne souffrent pas de l’agriculture chimique comme sur le continent (celle-ci étant inexistante dans les collines de la Casinca) et pourtant elles dépérissent. Elles ont faim. Il fait trop chaud et elles ne produisent pas de miel. « Vous vous rendez compte. Nous allons vers une température comme au Maghreb ». Et puis les châtaigniers sont attaqués par ce parasite qui pond dans les bourgeons des arbres. La chute de la production est spectaculaire au lieu de 4 tonnes, elle a 500 kilos et elle vient vendre des légumes à « La Cabane » pour joindre les deux bouts.

A Porto-Vecchio, on ne sait plus ce que c’est qu’un après-midi tout bourdonnant d’insectes : est-ce la faute des produits contre les moustiques ? Est-ce que ce sont les poudres anti-fourmis qui les ont tués ? Il y a quelques années une nouvelle race de fourmis a débarqué à Calvi d’un navire en provenance d’Argentine. Elle s’est très vite adaptée, jusqu’à faire reculer « nos » braves fourmis locales qui menaient leur vie de fourmi en respectant la nôtre. Les Argentines mesurent moins de trois millimètres, mais elles sont agressives, et s’organisent en une sorte d’immense réseau à quelques centimètres sous la surface du sol, comme si tout le terrain formait une unique fourmilière en tapis. Les Noires ont disparu quelques années avant d’apprendre à coexister avec les Argentines. Tout aliment tombé à terre et oublié se paie par un envahissement en règle dans l’heure qui suit.

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Un voisin nous dit : « Le seul produit efficace contre les fourmis est interdit. Heureusement, que j’ai un beau-frère portugais ! Là-bas, c’est en vente libre ? – Et la bio-diversité… ? – J’ai mon potager. Je ne peux pas aller travailler avec des bestioles virulentes qui me grimpent sur les jambes et qui m’attaquent dès que je ne bouge pas. ­ ­‑ ­­Ton potager est joli, mais je cherche en vain un scarabée à montrer à un neveu et le petit duc ne vient plus chasser dans le lotissement trop traité. »­

Comme une mauvaise nouvelle n’arrive jamais seule, le ministre de l’écologie, Nicolas Hulot, a démissionné le 28 août, prenant acte de l’incapacité du monde à changer.

Les étoiles filantes ont continué à tomber dans le ciel du mois d’août. Les changements dans la vie des hommes importent peu aux étoiles, mais nous, nous sommes inquiets pour notre planète bleue égarée dans l’imensité de l’univers, pour cette île verte et pour ses arbres menacés par le bétonnage,  les incendies et la sècheresse.

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Palombaggia

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Forêt de l’Ospédale

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Forêt de l’Ospédale

Sarah Branca. Les eucalyptus

Photo Sarah Branca. Eucalyptus au soleil couchant. Vers Querciolo

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Un été en Corse (1) La Terre des Seigneurs, 2018

Même lorsque nous rêvons de grands voyages, l’été nous ramène au dernier moment près de Porto- Vecchio. Nous nous installons avec nos livres, nous descendons à la plage, parfois nous montons vers les forêts.

C’est l’été

L’énorme couronne du chêne rayonne au soleil de 7 heures qui l’inonde de lumière. Il est temps d’ouvrir la porte et de poser sur le seuil la gamelle du chat qui sort de nulle part pour venir manger.

Le matin, je nage au milieu de la baie dans la houle. Une vague gonfle. Juste derrière, un vide se creuse et m’aspire, et déjà la vague suivante se lève pour un nouveau cycle. A cinquante mètres du rivage, je suis lancée sur une balançoire qui me projette vers le haut, puis m’abaisse, avant que la vague suivante ne m’emporte encore plus haut, et que le battement régulier des palmes ne m’aide à glisser sur la pente. Je me laisse remuer dans mon berceau marin. Au bord, le doux mouvement de balancelle se fait plus rude. Sur les rochers gris, une écume blanche asperge la pierre avant de ruisseler, l’eau s’enroule puis se retire. Un immense filet de lumière dessine des mailles d’argent qui se décomposent et se recomposent inlassablement.

Vers 14 heures, on descend parfois partager un café avec ceux d’en bas. « Vous m’aimez bien parce que je suis le plus drôle, mais j’ai surtout de l’expérience, dit l’aîné. Du haut de ma sagesse, je vous invite à ralentir. A quoi ça sert de courir à la mer comme vous faites. Un Corse, ça n’aime pas la mer. Je l’interromps, « La montagne, alors ? Nous revenons de Cucuruzzu. Ça n’était pas encore dégagé dans ta jeunesse, à présent, regarde c’est impressionnant. Regarde mes photos  pour voir de quoi étaient capables les hommes préhistoriques : ils ont trouvé une énorme boule de granit éclatée qui a servi de point d’appui aux pierres de l’enceinte. En plus, c’est un point de vue superbe sur les aiguilles de Bavella­ – « Vous avez l’air de petits cons à courir partout sous un soleil de plomb. Regardez plutôt autour de vous; les murs de pierre de ce champ, c’est mon grand-père qui les a montés. Ça vaut bien vos murs ‶cyclopéens″. En tout cas, ça me suffit ».

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Le soir, c’est lui qui monte le raidillon. Il s’installe sur une chaise de la terrasse. Il dit. « J’aime rester un moment assis en face du golfe. Le mur du voisin cache un peu le paysage et surtout le pin, qui a poussé. Mais quand même, je vois un morceau de mer comme quand j’étais enfant. » Le soleil baisse lentement. Depuis la terrasse, nous regardons le phare qui commence à clignoter. Du golfe immense, on ne voit qu’un triangle bleu pâle où vient s’inscrire le gros ferry qui fait la liaison Porto-Vecchio Marseille. Les tourterelles du voisin roucoulent dans le pré avant de s’envoler pour se poser sur le chêne. Nous laissons le temps passer, comme si rien ne devait jamais arriver.

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Sur la terrasse, la nuit est tombée à présent. Le dîner est fini : on joue à regarder les silhouettes qui apparaissent dans le feuillage des arbres : un rat et un chien fou allongent leurs profils ; un masque dogon grimace. Je ne comprends pas leurs histoires d’arbre, mais je laisse paresseusement sans solution l’énigme de leur présence.

C’est l’été !

Mémoire des parfums

Je cherche partout du parfum d’immortelle. Introuvable. On vend sous ce nom des eaux dont l’odeur s’évapore avant même d’avoir touché la peau. Tant pis, c’est peut-être mieux de plonger son nez dans les fleurs et de sentir cette odeur forte qui rappelle un peu le curry. Dans la coulée du vent en arrivant à Bavella, leur parfum vous saute au visage.

Sur la route de Cala Rossa dans certains tournants, myrtes, lentisques et arbousiers. Si on écrase leurs feuilles sur la paume de la main, on retrouve le rêve d’une nature sauvage.

Il y a aussi le figuier du jardin, ou la brusque odeur des résineux. Tout est simple.

 Bonifacio

« Heureusement que vous m’avez ! Là vous pouvez dire : ‘Y a Marianne, on va devoir ouvrir une bonne bouteille. Je suis votre alibi favori’ ». Marianne est arrivée apportant son plaisir du vin partagé, son énergie, son désir de tout visiter en quelques jours. Il faut qu’elle voie Bonifacio, l’inoubliable promontoire sur lequel se serre la ville et qui va jusqu’aux maisons qui tombent à pic sur la mer.

Nous montons au sommet de la falaise crayeuse, vers la citadelle ceinte de remparts.

Le cimetière marin est le plus beau que je connaisse. Des chapelles blanches ou ocres, comme des maisonnettes dépourvues de décor et dissimulant les tombeaux, s’alignent strictement au long des ruelles.

Bonifaccio cimetière 2Nous débouchons sur une placette dégagée, dédiée aux légionnaires, longtemps cantonnés à Bonifacio. Il n’y a là que chaleur, lumière dure et abandon. Oui, d’abord, une impression de solitude car nous sommes les premiers à avoir pénétré dans la cité funéraire et nous errons dans des rues géométriquement ordonnées comme dans un tableau de Chirico.

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Le cimetière serait austère s’il n’y avait toujours, au débouché des allées, la mer immense sous un soleil éblouissant.

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Le chemin qui mène du cimetière à la ville domine le fjord et permet de se faire une idée du miracle géologique qui explique Bonifacio : le calcaire, accumulé au fond de la mer il y a 18 millions d’années, recouvre le granite magmatique qui domine en Corse du sud et  donne leur couleur rose aux montagnes.

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Les couches de calcaire sont empilées comme des assiettes, brisées de temps à autre par des lignes de faille. Erodée par le vent et le ruissellement, la côte est profondément entaillée et sur l’autre versant de la ville, des blocs sont déjà détachés du plateau…

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Un jour, les maisons suspendues dans le vide s’écrouleront à leur tour.

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Nous voici dans la haute ville, maisons serrées aux escaliers vertigineux, chapelles de confréries avec leurs statues que les pénitents sortent les jours de procession et leurs bouquets de bougies dans des bougeoirs rouges.

Bonifaccio rue

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Bonifacio chapelle St Jean BAptiste20180819_163607

Bonifacio 20180819 chapelle saint-jean Baptiste_163828.jpg

On ne peut qu’écrire « splendide, magnifique, époustouflant, touchant ». Malheureusement, nous ne sommes pas seuls à le savoir et la foule est arrivée entre temps. Les commerçants font ce qu’ils peuvent pour ranimer les impulsions d’achat de touristes, fatigués de trouver du made in Corsica venu d’Asie ou du Maghreb.

Vers la porte de Gênes, la foule se presse pour voir le point de vue sur « le Grain de Sable », énorme rocher tombé dans la mer et le phare de Pertusato qui surveille le détroit depuis le naufrage de la Sémillante (702 morts en 1855).

Il y avait trop de vent pour l’ilot des Lavezzi, réserve de pêche à 40 minutes du port, mais nous y sommes allés par un jour sans soleil. On se serait cru en Bretagne, au milieu  des blocs de granite gris. Pas de paillotes, pas de pubs. Il y a beaucoup (trop) de monde, mais tellement de criques que c’était supportable et comme partout, il y a davantage de gens sur le rivage que dans les eaux.

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Lavezzi 20180822_154317

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Lévie, Cucuruzzu et Capula

A Lévie, un petit musée de la préhistoire, remarquablement organisé abrite la « dame de Bonifacio » qui était enterrée depuis près de 9000 ans dans les abris sous roche de la falaise de craie. Son squelette est étendu sur le dos. Les archéologues racontent son histoire rousseauiste : celle d’une femme handicapée, incapable de se suffire à elle-même, qui a survécu grâce à la solidarité de sa tribu.

D’autres vitrines montrent les animaux qui occupaient le territoire. J’aime beaucoup le prolagus (lapin-rat), mélange de rat et de lapin, qui, dit-on, subsistait encore au temps de Mérimée.

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Beaucoup d’objets de l’âge du bronze. Certains, taillés dans  l’obsidienne, rappellent l’importance du commerce à l’époque préhistorique, puisque cette pierre ne se trouve pas en Corse.

A quelques kilomètres se trouve le casteddu de Cucuruzzu édifié vers 1800 ans avant J.C. C’est un site sans doute religieux et défensif, mais aussi un endroit où l’on conservait des vivres et où se tenaient des ‶ateliers″ de taille de pierre et d’autres activités abritées dans des cavités. Le chemin qui y mène traverse une forêt tranquille de chênes verts au milieu d’un chaos de granite : feuillages, murs de pierre, mousses entre ombre et lumière.

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Dans la citadelleJMG_6099Au bord de la rivière proche, des hêtres aux troncs noués, creusés de trous noirâtres, arbres sortis d’un rêve fantastique. Dans le silence, le bois, qui mène à l’enceinte médiévale de Capula, a l’air de la forêt perdue des contes de fées.

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On tombe en arrêt devant cette grande fente noire au flanc d’un hêtre qui s’entrebaille, comme s’il s’agissait d’un passage secret vers un monde mystérieux.

Cucuruzzu20180821_142206Mais voici déjà la clairière de Capula. La famille des Biancolacci, au départ envoyée par le pape pour reconquérir l’île sur les Sarrazins, occupa cette forteresse jusqu’au milieu du 13ème siècle lorsqu’une nouvelle famille imposa son pouvoir à l’Alta Rocca et fit démanteler Capula. Les pierres de l’enceinte sont plus régulières qu’à Cucuruzzu et elles sont jointes à la chaux, attestant des progrès des techniques de construction.

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Le Trou de la Bombe,  nous n’irons plus à Piscia di Ghjaddu

Dans l’Alta Rocca, des balades menant à des sites spectaculaires sont des incontournables comme le proclament Facebook et autres Trip advisor.

Ainsi le site de Bavella et son  «Trou de la bombe», (qui n’a rien à voir avec le souvenir laissé par un boulet de canon) mais qui est une échancrure de huit mètres de diamètre sur une arête, surplombant un à-pic de cinq cents mètres.  Il faut y venir au petit matin, en traversant une belle pinède et pouvoir le regarder seul au milieu des roches escarpées.

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Bavella trou de la bombe 20180727_124109Bavella trou de la bombe20180727_123614bavella view 1Ainsi la trop fameuse Piscia du Ghjaddu, son parking et sa file de touristes.

la cascadeDSC_0047Heureusement, les touristes ne s’écartent pas du chemin. Ils vont droit au but, immortalisent le but de la promenade et repartent pour ‶faire″ un nouveau site avant la tombée du jour, négligeant les chemins buissonniers…. ceux que nous prenons.

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A propos des migrations

Aquarius et Exodus

Les deux vieilles dames étaient à la terrasse d’un café ; elles parlaient suffisamment fort pour qu’on entende leur propos, sans paraître trop indiscret.

  « Ce qui m’a marquée, ce sont leurs histoires. Lorsque je les lis dans le journal, je me souviens du film Exodus qui me faisait pleurer quand j’avais 15 ans

Je trouvais ça insupportable, que des Juifs qui avaient subi tellement restent coincés en Allemagne, alors qu’arriver en Israël était leur unique espoir. Aujourd’hui, ce sont les Africains qui cherchent à fuir leur vie insupportable. Comment leur en vouloir ?

– Oui, tu as raison ; et en 1947, les Européens parquaient déjà les sans-visas dans des camps. Pour l’Exodus, c’était à Chypre, et puis on voulait les renvoyer en Allemagne.

Mais ce qui a changé quand même, c’est le nombre des gens à secourir.

Il y a des quartiers de Paris où on se croirait au Mali, par exemple. Ils sont plutôt sympathiques ces Maliens, mais il y aura 4 milliards d’Africains à la fin du siècle. Ça m’obsède. Comment imaginer que notre culture puisse résister à cette pression. Ce n’est pas la couleur de peau ou des bêtises du même type qui me préoccupe, mais l’écart culturel. Je serais moins inquiète si l’Etat était fort, s’il cherchait encore à construire un monde commun, s’il donnait des raisons d’aimer la France. Mais j’ai l’impression que la culture dans laquelle j’ai baigné va se dissoudre.

– Bah ! Ce monde commun, tu l’inventes. Tu sais, moi, je ne suis pas allée au lycée, mais au collège d’enseignement général. On disait CEG. Ta culture, je ne l’ai pas connue et quand j’ai quand même obtenu le bac et que je suis arrivée à la fac, j’ai bien vu que je n’avais pas les clés du discours universitaire.

Et puis, nous ne sommes pas les propriétaires de la France. Nous en sommes seulement les locataires ».

Cette conversation n’était pas âpre. Il n’y avait pas d’enjeu car aucune des vieilles dames attablées autour d’un Perrier citron n’était vraiment engagée. Elles pensaient surtout à leur santé, à la santé de leurs compagnons et elles ne voulaient surtout pas menacer leur amitié pour une divergence d’appréciation, d’ailleurs pas si énorme.

– Il fait trop chaud sur cette terrasse. Rentrons à l’intérieur.

Ici, s’est arrêtée la conversation qui m’a frappée parce qu’elle répartissait entre deux personnes, les questions et les réponses qui hantent beaucoup d’Européens en ce moment.

Couffin, cabas et caddie vont au marché

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–  Oh le joli cabas !

– Ce n’est pas un cabas, c’est un sac de plage. Un cabas, c’est pour le marché !

– Un cabas, ou bien un couffin.

– Non un couffin, on y met des bébés.

– Des bébés ou des figues.

– Pour les figues, on prend un panier.

 

– Non un panier c’est dur, A Nice, à Aix, quand j’allais au marché, j’emmenais un couffin de paille tressée souple.  De toute façon, à Paris on a des caddies, personne ne va au marché avec un panier.

Quel plaisir, ces petites discussions autour du lexique. Elles rappellent qu’un collectif fabrique toujours de la différenciation. La divergence si minime soit-elle, est au service de l’identité. Même si l’usage est instable (l’emploi de couffin et de cabas varie beaucoup en fonction des modes transmises par les magazines et les publicités), il me semble qu’en disant couffin, je reviens au lieu de ma jeunesse ; je (me) rappelle que j’appartiens aussi au sud.

 

Musée de la Chasse et de la Nature: hôtels de Guénégaud et de Mongelas

Quel lieu charmant ! Les conservateurs ont atténué autant que faire se peut l’atmosphère muséale et accueillent le visiteur comme s’il pénétrait dans un hôtel particulier dont le propriétaire serait absent pour des raisons obscures. Va-t-on faire comme le marchand du conte quand il traversait les grands appartements magnifiquement meublés du domaine de la Bête avant sa rencontre fatale avec le fauve ?

A-t-on le droit de parcourir ces couloirs silencieux, de marcher entre ces sombres boiseries, d’entrer dans les salons d’apparat décorés de velours cramoisi, éclairés par de grands chandeliers ? Est-il possible de se reposer à côté du renard empaillé qui dort sur son fauteuil Louis XIII ?

On ose. On se hasarde dans des cabinets. A un moment on tombe sur celui de Diane, au plafond, entièrement recouvert de plumes. Des têtes de chouettes regardent fixement le visiteur de leurs gros yeux de verre.

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Jan Fabre. Le plafond de chouettes

Dans le cabinet de la Licorne, il y a bien sûr une corne de narval, mais surtout le Dieu de la forêt, une représentation d’homme recouverte d’écorce de bouleau. Les muséographes ont marié œuvres anciennes et formes nouvelles. L’elfe des bois a été inventé par Janine Janet.

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Ce n’est pas un chasseur, mais un esprit, un doux sylphe qui nous rapproche des temps anciens où l’homme se confondait avec la nature…

Entre temps, on a oublié qu’on n’aimait pas la chasse.

D’autres pièces sont des cabinets de curiosités. Les vitrines sont posées sur des commodes, bien cirées dont il est permis d’ouvrir les tiroirs : on y découvre des pistolets, incrustés de nacre, qui sont plutôt des bijoux que des armes, des gravures, des appeaux, des moulages. Il faudra revenir et passer l’après-midi, à inventorier ces trésors.

Quand nous nous sommes promenés en juillet 2018, des artistes israéliens étaient invités. Zadok Ben-David avait disposé des centaines de silhouettes de fleurs miniatures sur un grand cercle blanc posé à même le sol. Les silhouettes en métal peint ont la délicatesse des croquis des flores victoriennes consultées par l’artiste. Sur une face, les plantes ont les couleurs d’un jardin d’Eden ;

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sur l’autre, elles sont noires. Les couleurs, le noir… comme la vie et la mort, le jour et la nuit, la terre avant et après le désastre écologique.

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Avec la même patience, le sculpteur-plasticien a célébré les papillons. A nouveau, son installation multicolore doit tout au plaisir de l’accumulation.

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Zadok Ben David. La Chasse aux papillons (ou aux personnages qui constituent leur abdomen ?)
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Sadok Ben-David. Les hybrides, mi-papillons, mi-hommes

Les conservateurs atténuent ainsi la sauvagerie des rapports entre l’homme prédateur et les animaux chassés. Empaillés, ceux-ci paraissent d’ailleurs plutôt amicaux quand on les croise dans les galeries.

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Il n’y a guère que les chienset les chats qui sont présentés comme des chasseurs, excités et avides, même lorsqu’ils chassent la pantoufle. Le musée rassemble une collection de portraits de Chardin, de Santerre, de Huet…  qui rappellent que les seigneurs de l’Ancien Régime aimaient leurs chiens à l’égal de leurs enfants.

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Pour retrouver quelque chose de la férocité de la chasse, il faut voir l’exposition que le peintre Garouste a consacrée à la métamorphose d’Actéon. On sait que le chasseur Actéon, s’étant aventuré dans un bois avait surpris au bain la déesse Diane avec ses suivantes et avait osé la désirer, Diane se vengea en lui jetant un sort. Soudain transformé en cerf, il devint la proie de ses chiens avec qui il chassait le cerf quand il était un homme et qui le mirent à mort.

Le mythe d’Actéon, qui traite du regard et du désir, a fasciné bien des peintres. Garouste le renouvelle en mettant face à face une Diane-lune, blanche, pâle, ronde, lisse, indifférente à la scène qui se déroule

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et un Actéon éperdu, plus bête qu’homme, avec sa peau ocre, rugueuse, peinte à coups de pinceaux tremblés et inégaux.

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Dans ces toiles, il est déjà un mélange de peau et de fourrure, de tête humaine et de ramure de cervidé et son grand corps déformé est la proie des chiens bondissants… Actéon-Garouste est une figure de l’effroi qui se détache sur le fond d’un bleu dur, intense comme chez Van Gogh ou Le Greco.

Devant ces images venues du rêve, impossible de ne pas penser au songe d’Athalie et au(x) Dieu(x) cruel(s) car le Dieu des Juifs l’est tout autant que la déesse de la nuit et Athalie, elle aussi a vu l’horrible mélange de ce qui fut une reine avec ses

« lambeaux pleins de sang et des membres affreux
Que des chiens dévorants se disputaient entre eux.

Le musée de la chasse est un charmant musée des familles. Mais l’exposition Garouste sauvage et transgressive rappelle la violence qui habite la nature humaine, qu’elle soit celle de la chasse ou celle de la sexualité