August Macke et Franz Marc. L’aventure du Cavalier Bleu. Une visite à l’Orangerie avec Sarah Imatte

J’ai eu la chance de visiter l’exposition que le Musée de l’Orangerie consacre à  « L’Aventure du cavalier bleu » (pour l’essentiel à l’œuvre d’August Macke et Franz Marc), en compagnie de Sarah Imatte, une des conservatrices de l’Orangerie, commissaire de l’exposition et co-auteure du beau catalogue édité par les éditions Hazan.

Je dis la chance, parce qu’au grand plaisir de voir les œuvres, s’est ajouté tout ce que nous a dit cette jeune femme, à la fois précise et habitée par ce qu’elle racontait. Elle allait des détails d’une relation qui ne s’est interrompue qu’avec la mort des amis, à l’évolution de la peinture, une histoire brève, qui a duré quatre ans à peine, et qui pourtant va de l’expressionisme allemand à l’abstraction moderne.

Les deux peintres se rencontrent en janvier 1910. August Macke a 23 ans, Franz Marc, 30.  August Macke visite une galerie, et, subjugué par les lithographies de Marc, demande son adresse, lui rend visite. Cette rencontre suffit pour que naisse leur amitié.

Ils sont très différents. Marc le mystique peint un monde presque sans présence humaine, avec des formes et des couleurs simplifiées. Sarah Imatte dit qu’il veut nous faire voir le monde à la façon des animaux, symboles d’innocence et de pureté (ce que Marc appelle l’animalisation de l’art).

Les animaux ont des formes massives et rondes qui ressemblent aux formes du paysage. Un gros chat roux dort derrière un arbre bleu, tout aussi arrondi.

Franz Marc. Chat derrière un arbre 1911
Franz Marc. Chat derrière un arbre 1911


Un chien blanc d’une douceur de peluche est étendu sur une neige éblouissante. Les animaux tournent le dos au spectateur, ou bien ils ferment les yeux, perdus dans un rêve voluptueux. Marc ne se contente pas d’un but spirituel. L’accord entre l’animal et la nature passe par l’arabesque de l’arbre bleu accordée aux courbes du chat, par la blancheur de la neige qui prolonge le blanc du pelage…

Franz Marc. Chien dans la neige. 1911

Le peintre a aussi son graphisme et les cercles qui figurent les croupes des chevaux vus de dos se retrouvent encore dans les œuvres abstraites de la fin de sa vie.

Les thèmes d’August Macke n’ont rien de religieux. Il peint la vie toute simple, la beauté de sa femme,

August Macke. 1909. Portrait de sa femme avec des pommes

les jouets des enfants, les maisons et les jardins des hommes à travers les yeux de Cézanne et de Gauguin. Mais il sait faire vibrer les couleurs comme personne.

En 1911, Marc rencontre Vassily Kandinsky et s’associe à lui pour publier l’Almanach du Blaue Reiter, sorte de manifeste de l’avant-garde munichoise. Kandinsky expliquera ainsi le nom de Cavalier Bleu: « Nous avons trouvé le nom Der Blaue Reiter en prenant le café ; nous aimions tous les deux le bleu, Marc les chevaux, moi les cavaliers ».

L’Almanach est une publication associant des reproductions des peintres de la modernité européenne, des arts de l’Afrique et des dessins d’enfant, des affiches et des peinture de dévotion populaires. Macke participe à ce grand mouvement de décloisonnement des arts, mais il prend ses distances avec son côté spiritualiste et surtout avec un Kandinsky qui lui paraît presque délirant.

L’année 1912 amorce un tournant dans la vie de Macke. En septembre, il se rend à Paris avec Marc. Les deux peintres visitent l’atelier de Delaunay, y découvrent la série des Fenêtres. August Macke aime les rythmes qui naissent du mouvement de l’œil passant d’une couleur à l’autre. En avril 1914, il voyage en Tunisie avec  Louis Moilliet et Paul Klee. Il se met à jouer avec les couleurs et les formes géométriques pour représenter la lumière intense du Sud et trouve son chemin vers l’abstraction géométrique. A la veille de la guerre, ses quadrillages colorés annoncent Kupka, ou même l’Op Art.

August Macke. Paysage près de Tunis. 1914

Franz Marc représente une autre pente vers l’abstraction : dans  ses improvisations graphiques  il  est proche des énergies explosives de Kandinsky.

Cependant ses dernières toiles d’animaux sont féroces. Les chiens et les chevaux si bienveillants ont laissé la place à des bêtes d’apocalypse, taillées à angles aigus, qui avancent à une vitesse effroyable.

Franz Marc. 1912. La Peur du lièvre

Aux couleurs chaudes succède la palette sombre de la Guerre dans les Balkans, comme si l’Europe savait tout de sa destruction avant même que la guerre ne se généralise. (Il faut peut-être se méfier des peintres sismographes, se méfier de la part obscure de Franz Marc. N’a-t-il pas voulu secrètement la fin d’une époque qu’il jugeait corrompue ? N’a-t-il pas cru que d’une guerre purificatrice sortirait un monde régénéré ?)

Franz Marc. 1913. Les Loups. Guerre dans les Balkans

Le 3 août, l’Allemagne déclare la guerre à la France. Macke est tué quelques semaines après la mobilisation, Marc, en 1916, près de Verdun. En Allemagne, Macke, mort si jeune, est presque oublié. Franz Marc est célébré pour sa germanité, avant d’être accusé d’être trop « français », puis d’être attaqué par les nazis comme artiste dégénéré.

Aujourd’hui, Franz Marc et August Macke sont honorés comme des auteurs majeurs de l’expressionisme allemand. « En France, ils restent moins connus », dit Sarah Imatte, qui remarque que c’est la première exposition qu’un musée national leur consacre. Elle suggère, en citant Cécile Debray, la Directrice du musée, que les hostilités qui ont séparé la France et l’Allemagne expliquent le retard des Français (mais le Cheval bleu se trouve sur tous les présentoirs des librairies d’art !). Peut-être. Ou bien, tout simplement, les deux peintres sont-ils morts trop jeunes, ils ont essayé trop de styles sans avoir le temps de trouver définitivement le leur, et Kandinsky, qui leur survit, a pris la place de héros de l’aventure abstraite.

Sans doute parce qu’elle vit intensément leur fin tragique qui est aussi la fin d’une Europe optimiste, Sarah Imatte invite son auditoire à revoir les Nymphéas que Claude Monet a offert à la France après le carnage de 14-18. Les toiles sont accrochées dans les sous-sols de l’Orangerie, ce qui fait de ce musée un lieu dédié à l’espoir de la paix. Et puis Claude Monet comme Franz Marc tournait le dos aux atrocités commises par la civilisation pour s’intéresser à une nature élémentaire, vidée de toute présence humaine, Monet qui ne peignait pas les animaux, mais l’eau, les nénuphars, la lumière, proposait une troisième route vers l’abstraction.

Du Musée des Colonies au Musée national de l’histoire de l’immigration

Une petite promenade de la place Daumesnil au Musée de l’immigration pour profiter de l’après-midi encore tiède.

Eglise du Saint-Esprit néo-byzantine. 186 avenue Daumesnil

L’avenue passe devant l’église du Saint-Esprit. Impossible de jeter un œil sur la coupole byzantine et sur les fresques de Maurice Denis dans la chapelle de la Vierge car il y a une messe, d’ailleurs fréquentée dans cette période de Pâques. On se contente du haut clocher-porche.

Un peu plus loin, voici le Palais de la Porte Dorée qui eut pour vocation première d’abriter le Musée des colonies. Il fut construit à l’occasion de l’Exposition internationale de 1931 dans un style Art Déco.

Entre temps, l’Empire s’est écroulé, la honte a envahi les Européens. Au moment où la France desserre un peu son emprise sur son empire, les grandes migrations commencent avec l’accord du patronat : les entreprises tournent à plein régime et il leur faut de la main d’œuvre. En 2007, on décide de transformer le musée en Cité nationale de l’histoire de l’immigration.

Je suis frappée par ces changements de noms qui accompagnent notre perception du passé (comme dans ces jeux optiques où un simple déplacement du regard fait surgir une autre scène)… Le Palais de la porte dorée, si longtemps Musée des Colonies est devenu Musée de l’Histoire de l’Immigration et, même aujourd’hui Musée National de l’Histoire de l’Immigration… ce qui résume les efforts de la nation pour rompre avec son passé colonial et construire un avenir commun apaisé. Le musée veut raconter les épopées des nouveaux venus et transférer le vieil orgueil des Occidentaux vers ceux qui ont vaincu tant d’obstacles pour venir faire France commune avec un peuple qui a oublié qu’il était lui aussi un peuple d’exilés provinciaux, de Polonais, d’Italiens et d’Espagnols chassés de chez eux par la dictature ou par la misère.

Et je m’amuse du préfixe qui dit avec optimisme le sens du regard. Les derniers arrivés sont représentés non comme des émigrés, renvoyés pour toujours là-bas, vers leurs racines, mais comme des immigrants participant à la vie du pays d’ici.

Musée National de l’Histoire de l’Immigration

Mais le bas-relief de la façade, réalisé par le sculpteur Alfred Janniot (1889-1969) est toujours là. Cette vaste fresque (de 1100m2, dit le site de musée), qui recouvrait toute la façade du palais, représente les peuples, les ports et les aéroports de l’ancien Empire. Elle ne manque pas de grandeur et convient en tout cas au style art-déco de l’architecture des années 30 : formes géométriques, colonnes, un ensemble qui n’a pas l’austérité des bâtiments modernistes quand les architectes n’oseront plus rythmer les façades par des éléments décoratifs.

Bas-Relief sculpté par Alfred Janniot. Façade du Musée National d’Histoire de l’Immigration (détail)

L’intérieur du palais est également décoré, avec des mosaïques de sol et de grandes fresques.

Pour aujourd’hui, nous n’entrons pas. Nous nous arrêtons seulement un peu sur le parvis où est présentée une exposition de photographies de Nicolas Henry. La démarche est sympathique. Chaque photo vient de la rencontre du photographe et des laissés pour compte de la société et de leur élaboration commune d’un décor imaginaire, souvent des cabanes que quelques morceaux de bois et de toile transforment en écrins pour les récits de leurs rêves ou de leurs cauchemars. Cette scène est par exemple une sorte de résumé de tous les bateaux chargés de migrants secoués par la mer alors qu’ils dérivent au large de nos côtes.

Ses images sont des contes baroques et tendres qui n’ont pas besoin de mots.

Giboulées de mars

Le mot décisif revient en boucle dans les informations (« le vote décisif du Brexit, l’acte décisif des gilets jaunes, la semaine décisive des manifestants algériens »  et bien sûr «  le coup de pied décisif du buteur »). Même si je compatis au malheur du monde, je me sens un peu éloignée des passions de ma jeunesse et j’ai l’impression de regarder de l’extérieur ce temps linéaire de l’évènement, tout en ressentant de plus en plus vivement le temps qui roule d’une saison à l’autre.

– Qu’est-ce que tu as fait depuis un mois ? – J’ai attendu le printemps.

Cette semaine, il fait clair à 18h 30. Le printemps arrive, le premier temps qui nous met le sourire aux lèvres. Dès que les giboulées s’arrêtent, les gens se précipitent aux terrasses des cafés. Aujourd’hui, ça discute ferme le réchauffement climatique. « – Tu te rends compte, il y avait des asperges chez les maraîchers… – Bah !  Des asperges de serre ! Oui, mais quand j’étais petite, les asperges étaient là pour Pâques, on a gagné un mois. – Gagné ou perdu selon comme tu le vois. – Tu ne trouves pas que c’est bien d’avoir chaud en mars ? – Et tu fais quoi de l’avenir ? Tu te rends compte, le Bordeaux, les Côtes du Rhône vont disparaître…– Nous ne serons plus là. Buvons un coup en attendant. De toute façon, c’est foutu, alors autant en profiter »… tout ça grommelé avec la lucidité cynique de ceux qui ont honte et qui savent pourtant que leur attitude consiste à dire à la génération suivante de se débrouiller toute seule. –

– Mais toi, que fais-tu contre le réchauffement ?

– Eh bien ! Je mange des légumes de saison !

Bon ! Le réchauffement est là. Pourtant, comme dans les livres, c’est encore mars, le mois que Fabre d’Eglantine appela ventôse  pour ses brusques bourrasques, ses alternances de beau temps et de pluie, ses ciels de catastrophe que la rougeur du soleil vient soudain éclairer.

Coucher de soleil. Rue du Bac
Coucher de soleil. Rue du Bac
Vers rue du Bac-Saint-Germain

A Fontainebleau, le 10 mars

En forêt, la même météo impétueuse. Le vent se lève, secoue les arbres. Puis tout s’arrête. La forêt redevient silencieuse. Pas d’oiseaux, sauf les corneilles.

Voici l’aire de sable blanc qu’on appelle, je ne sais pourquoi l’aire du cul du chien (il y a un rocher en forme de tête de chien, mais c’est une tête qu’on voit). De temps en temps, quelqu’un se dresse sur un rocher et se détache, noir contre la lumière crue.

Fontainebleau. Les sables du Cul du chien

Et les bouleaux sont de vrais capteurs de lumière mais ils sont encore nus, comme nues sont les branches de chêne à l’exception des vieilles feuilles d’automne

De nouveau, de froides averses remplissent le ciel.

Nous voici retournés en hiver pendant que nous rentrons par une allée forestière… de flaque en flaque.

Le Musée Guimet (1889) et l’exposition des trois trésors boudhiques de Nara

Quand j’étais retournée au musée Guimet pour voir les trois têtes gigantesques moulées à Angkor, j’avais vieilli et appris à aimer aussi le bâtiment belle époque reconfiguré par Henri et Bruno Gaudin, avec le patio baigné par le jour qui tombe d’une verrière centrale et baigne les visages d’Angkor dans une lumière sereine.

Guimet. Art Khmer. Moulages d’Angkor

Il y avait toujours la superbe bibliothèque au cœur du musée, une rotonde secrète, qui  m’avait donné envie de savoir qui était Guimet, car ce n’est pas si fréquent de chercher à donner du sens à son existence en couplant un musée et une bibliothèque, de sorte que le but du lieu qui porte ce nom de Guimet n’était pas seulement esthétique et proposait une voie vers la connaissance de l’Asie. (Aujourd’hui, la bibliothèque a été déménagée au rez-de-chaussée, mais elle est toujours accessible).

Guimet. L’ancienne bibliothèque du musée
Bibliothèque du Musée Guimet. Deux Caryatides

Portrait de l’inventeur du musée Guimet en érudit autodidacte

C’est alors, en 2017,  qu’a été organisée une exposition sous la direction de Cristina Cramerotti et Pierre Baptiste dont on peut lire le catalogue, Enquêtes vagabondes. Le Voyage illustré d’Emile Guimet en Asie. Les livres sur l’origine des religions étaient ce qui intéressait vraiment Emile Guimet qui était allé bien au-delà de la culture moyenne des amateurs de son temps.

Guimet (1836-1918) était le fils d’un ingénieur chimiste qui avait fait fortune en trouvant la formule d’un bleu outremer chimique bon-marché qui remplaçait le lapis-lazuli d’Afghanistan, importé à prix d’or, si précieux qu’au Moyen Age on le réservait aux manteaux de la Vierge et des rois.

Ce bleu Guimet qu’une publicité présente ici sur un cahier d’écolier fit la fortune de la famille. Elevé par une mère peintre et musicienne, les intérêts d’Emile le portaient d’abord vers la musique et il composera toute sa vie. Le catalogue de la Bibliothèque Nationale comporte des espagnolades comme par exemple Les Contrebandiers, Scène des Pyrénées… mais aussi  Taï-Tsoung, un opéra au titre asiatique, écho probable de ses voyages. Le musée Guimet devrait le faire entendre. Peut-être qu’il a manqué à Emile Guimet d’être pauvre pour devenir un grand compositeur. Riche, il est resté dilettante.

Il travaillera cependant dans l’usine de son père en patron saint-simonien actif, soucieux des conditions de travail de ses ouvriers. On connaît assez bien les détails de son existence, mais il y a des silences dans toutes les vies. Comme tout laisse penser qu’il lui était difficile de vivre simplement en industriel lyonnais, j’imagine ses difficultés à bifurquer pour se créer un autre destin.

Il avait commencé ses voyages par l’Egypte et s’était passionné pour les cultes isiaques, puis, en 1876, il s’était rendu aux Etats-Unis, où il avait convaincu le peintre Felix Régamey de l’accompagner pour un grand voyage en Orient.

Ce qu’on lit de la vie de Félix Régamey (1844-1907) est très sympathique. Il gagnait sa vie en publiant des caricatures dans des journaux. Sympathisant communard, il avait dû s’exiler à Londres où il s’était notamment lié d’amitié avec Verlaine et Rimbaud.

Félix Regamey. Croquis de Verlaine et Rimbaud à Londres

Il avait ensuite bourlingué en Afrique du Sud  et son crayon faisait merveilles pour dénoncer la violence qui s’exerçait contre les ouvriers dans les mines de diamants.

Félix Régamey. Violences exercées contre les ouvriers dans une mîne d’Afrique du Sud

Il rejoint les Etats-Unis. Emile Guimet, parti voyager seul après la mort de sa mère, l’y retrouve. Il a besoin d’un compagnon de voyage et le convainc de l’accompagner pour un périple de plusieurs mois, tous frais payés en échange de croquis.

Les deux hommes vont beaucoup aimer le Japon qui s’ouvrait à l’Occident depuis quelques années. Ils en rapporteront le livre Promenades japonaises dont les deux volumes illustrés par Regamey paraissent en 1878 et 1880.  Il est vrai que Régamey était déjà conquis avant le départ : il avait pu découvrir des estampes d’Hokusai à la Bibliothèque impériale : 

« Le Japon, nul ne savait ce que c’était… J’ouvris le carton à images et je fus émerveillé […] Je passai ma journée à les copier ; j’étais fou, j’étais ivre de couleurs. « 

Bien sûr, le voyage ne va pas sans préjugés et anecdotes railleuses, mais il s’agit tout de même d’une vraie recherche des cultures autres et d’une initiation aux religions d’Asie. Guimet note les détails pittoresques, les chaises à porteur des Djunrikhis, les femmes nues au bain en plein rue, les « petits bâtons » qui servent à vider à toute allure les bols de riz, cubes et petites rondelles de légumes qui servent de nourriture… Mais ce qu’il cherche surtout à comprendre ce sont les religions d’Orient et leurs rapports avec les monothéismes.

Malgré les difficultés, (bien des fois, le récit de voyage raconte des rencontres avec des bonzes qui se débarrassent des Occidentaux en disant à l’interprète ne rien connaître de leur religion) Emile Guimet cherche à rencontrer des religieux japonais. Félix Régamey le croque en train de discuter grâce à la médiation d’e l’interprète.

Conversation bouddhique

Guimet ramènera de son voyage dans le monde bouddhiste une copie de taille réduite d’un ensemble de vingt-trois sculptures en bois polychrome représentant un mandala complet de bodhisattvas supposés guider les croyants dans leur progression spirituelle (je ne distingue toujours pas ce qui est disciple, réincarnation du bouddha, divinités locales) et des centaines de sculptures

Félix ramène l’Asie avec ses toiles. Ses tableaux grand format furent présentées dans la section « Religions de l’Extrême Orient » à l’exposition universelle avant d’être oubliés dans les caves de Guimet. Quelques-uns ont été montrés dans l’exposition de 2017.

Félix Régamey. A Ceylan

Balade dans le musée

Le Musée Guimet, c’est comme le Louvre : on ne peut pas tout voir en une seule fois. Aujourd’hui, je laisse de côté les collections consacrées à l’Inde et à l’Asie du Sud-Est et je visite seulement quelques objets de l’art de la Chine qui sont au 2ème et au 3ème étages .


L’éléphant de bronze qui date de la dynastie Zhou (puisqu’en Chine, on compte les périodes par dynasties)

Dans la salle 2, j’ai aperçu une laque toute craquelée, offerte par mon marchand, M. Loo (passagedutemps.wordpress.com/2019/01/09/la-pagode-m-loo-la-vie-dun-galeriste-chinois/). Je suis incapable d’en comprendre l’intérêt. J’espère que le musée a bénéficié de dons plus spectaculaires. Je chercherai à savoir une prochaine fois.

Ceux qui aiment les musées espèrent que malgré les années qui les rendent moins perméables aux émotions, ils vont faire une rencontre qui viendra éclairer leur journée (et peut-être même pourront-ils garder longtemps en eux le souvenir de cette illumination). J’ai eu la chance de rencontrer une œuvre qui m’a happée. Quelques minutes, la réalité s’est estompée pour ne laisser que la présence d’un cheval frémissant. Le sculpteur lui a donné une force qui transmet son énergie à qui le regarde.

Chine du Nord. Dynastie des Tang

Un peu plus loin, de  gracieuses joueuses de polo qui volent des les airs sur leurs chevaux légers, invitent l’imagination à s’envoler avec elles vers un autre horizon.

Joueuses de polo. Dynastie des Tang

Les Rikishi de Nara

Voilà. Je m’arrête de mettre des photos. J’espère que celles-ci donnent envie de venir à Guimet. Mais aujourd’hui, je suis là pour la présentation de trois statues bouddhiques qui viennent de l’ancienne capitale du Japon, Nara. La grande famille des Fujiwara a commandité ces sculptures. Comme toujours, la bonté est légèrement ennuyeuse et la statue du Bodhisattva Jiso qui date de la fin du 9ème siècle ne manque pas à la règle. Celui qui porte la souffrance à la place des hommes est un peu trop serein, un peu trop joufflu pour mon regard occidental.

Jiso Bosatsu.

Je lui préfère  les Kongo Rikishi du 13ème siècle, ces gardiens divins qui encadraient les portes d’un temple. Ils doivent beaucoup à l’influence chinoise

Chine du Nord. Gardien de porte. 8e siècle

au Japon, ils sont devenus deux forces complémentaires, l’un bouche ouverte est l’Agyo ; l’autre bouche fermée est l’Ungyo.

Ces athlètes sont torse nu ce qui découvre leurs muscles de héros de mangas, la jupe drapée sur les hanches qui accentue l’impression de mouvement, les poings serrés, prêts à bondir sur ceux qui ne suivraient pas la voie boudhique. Toute leur posture est énergie :

L’Agyio du temple de Nara
L’Ungyo, bouche fermée du temple de Nara

Le sculpteur du temple obéit au modèle chinois qu’il a en tête et en fait des statues neuves, plus humaines, plus réalistes. Aller à Guimet, c’est faire et refaire l’expérience des échanges entre traditions. Refaire, c’est faire ce qu’on n’aurait pas pu trouver sans l’œuvre qui vous précède, et qui souvent vient d’ailleurs.

Paris en métro

Plusieurs de mes amis n’aiment pas le métro qu’ils voient comme un monde parallèle inquiétant. Les bus, les taxis et les Uber sont les moyens de déplacement des habitants du monde auquel ils appartiennent. Ces amis ont peur des pauvres, des Arabes, des Noirs, des Roms, des Chinois.., des mendiants, qui peuplent le monde d’en bas. Ils ont peur des pickpockets qui les guettent sur les lignes surpeuplées. Ils se perdent dans le dédale des couloirs, de Châtelet, s’égarent aux embranchements incompréhensibles, s’épuisent dans les escaliers interminables qui vous donnent l’impression de descendre au fond de la terre. Ils détestent les stations envahies par les clochards, les recoins malodorants où de vieux incontinents se cachent pour pisser.

Moi, je trouve qu’on n’a quand même rien trouvé de mieux pour se déplacer dans Paris. Quelques minutes d’attente et une rame est là qui vous emporte où vous voulez aller.

Et puis, parfois, il y a de belles surprises. La ligne 6 et la ligne 2, qui parcourent Paris d’Est en Ouest, alternent viaducs et souterrains. Quand il est aérien, le métro se fait funambule pour offrir des vues imprenables sur les immeubles. Il surgit de terre à Passy et traverse la Seine sur le pont Bir Hakeim. Pendant qu’il brinqueballe sur le pont de fer, j’ai le temps d’un coup d’œil vers l’Ile aux Cygnes. Déjà, surgit la Tour Eiffel couverte d’ampoules clignotantes qui étincellent dans la nuit.

La Tour Eiffel depuis le pont Bir-Hakeim


Le métro poursuit sa chevauchée sur le viaduc, le temps de plonger le regard dans des salons illuminés, des chambres à coucher aux éclairages tendres, sur des rues vides… et le métro brinquebalant nous emporte à la station suivante.

Je prends le métro tous les jours ou presque, tantôt sur des tronçons réputés tranquilles, tantôt sur les lignes plus populaires comme dans certaines parties de la 2 et de la 7.  Il m’arrive d’être très, très, contente au milieu de ces voyageurs de toutes les couleurs et de toutes les langues. J’essaie de deviner d’où viennent ces femmes en  habits traditionnels et dans quelle langue parlent mes voisins. Je suis fascinée par leurs voix, et peut-être parce que le sens m’est incompréhensible, j’entends mieux des phrasés, des inflexions quasi musicales. Alors je pense : comme c’est bien, cet incroyable mélange qui fait voyager sans quitter Paris !

Aux Quatre Chemins

Comme la majorité des Parisiens, je viens d’ailleurs, et je trouve normal, que des gens traversent le monde pour venir jusqu’ici. Pour beaucoup, le voyage, l’arrivée, la recherche du travail est une petite épopée, plus ou moins héroïque, et c’est même miracle de voir des paysans venus du fond d’une Afrique rurale s’adapter à toute vitesse.

Ligne 9

Il m’arrive de me sentir au contraire très malheureuse. Je n’arrive plus à imaginer qu’un sentiment de cohésion puisse naître d’une telle juxtaposition de gens incapables de parler ensemble. « Bon débarras, les peuples », disent d’une quasi même voix les capitalistes heureux de voir arriver une main d’œuvre docile et les alter mondialistes. Le peuple, c’est ce qui empêche des gens de venir « librement » s’installer où ils le souhaitent et de consentir à faire les métiers que les sociétés d’accueil ne veulent plus faire. Le peuple, c’est une illusion qui empêche de voir les conflits de classe, pour la gauche internationaliste.…  Mais nous, gens d’ici, nous souffrons de vivre dans une société désagrégée ou le lien social élémentaire que permet la langue se défait sous nos yeux. Est-ce qu’on peut continuer à laisser les adultes se débrouiller pour apprendre le français. Est-ce que les Français n’auraient pas intérêt à les accueillir avec des cours de langue obligatoires ?

En principe, personne ne s’adresse à moi quand je voyage seule si ce n’est les mendiants. Encore est-ce le plus souvent collectif et glaçant : « J’ai faim. Je crève de faim. Donnez-moi un peu d’argent pour que je puisse manger ». Que je détourne les yeux ou bien que je donne un euro, le suivant s’approche, qui essaie d’accrocher un regard : « Je me permets de passer parmi vous et de vous solliciter d’un ou de deux euros, afin de pouvoir rester propre… »

L’autre jour pourtant deux jeunes femmes se sont assises en face de moi. L’une disait à l’autre avec enthousiasme qu’elle était allée au Sacré-Cœur et je n’ai pu m’empêcher de faire la moue.

– Vous n’aimez pas le Sacré Cœur ?

– Son emplacement, oui, mais pas son côté chou à la crème.

– Et alors qu’est-ce que vous aimez ?

– Et bien plein d’endroits, mais pour un jour à Paris, l’île de la Cité et puis la vue de Notre Dame depuis le pont de la Tournelle.

– Nous voilà réconciliées, moi aussi.

– Et qu’est-ce que vous aimez encore ?


– Je vais peut-être vous surprendre, j’aime bien voir la façon dont le 13ème change. Je vais m’y balader de temps en temps.

– Moi, j’y travaille.

– Alors vous connaissez peut-être cet immeuble qui donne l’impression d’avoir été vissé sur lui-même au bout de l’avenue de France, à gauche.

– Oui ! Oui ! Je vois très bien. Il n’est pas comme les autres au moins !

Nous avons continué à échanger sur nos balades, mes marches sur la coulée verte, la navigation de la blonde sur un bateau mouche, les tours en vélo lib de la brune, la chorale ukrainienne de Concorde qui mérite qu’on fasse un détour (J’aurais pu leur parler aussi de l’accordéoniste russe de Sèvres-Babylone, du Vietnamien de Nation qui joue sur un violon traditionnel à deux cordes et de tant d’autres…).

Groupe des Ukrainiens de Lviv

Nous nous sommes quittées bonnes amies. Elles revenaient de leur chorale où elles avaient chanté du gospel ; je revenais de la mienne où j’avais chanté des chants russes.

Le cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois

Les œufs rouges

« Il n’y a rien de plus important que de maintenir les rites m’avait dit une amie slave. » Elle était en train de teindre en rouge des œufs de Pâques en les faisant cuire dans une décoction de pelures d’oignons. Elle avait ajouté : « Les rites, c’est une affaire de femme. »

J’avais répondu en souriant : « Surtout quand on ne croit ni à Dieu, ni à Diable. »

Mais très sérieusement, elle avait repris : « C’est quand on cesse de s’en soucier que finit l’impression d’exil et moi, je ne veux pas oublier. On peut se sentir bien chez vous, votre liberté, vos cafés, vos grands trottoirs pour flâner. On peut oublier comment c’était chez nous avant, et puis quand même fêter la Saint Nicolas et les fêtes de Pâques ». Un peu avant Pâques, elle faisait provision de peaux fines d’oignons jaunes (ou rouges pour une couleur plus sombre). « Si tu veux une couleur vive, tu en mets beaucoup, sinon vingt-cinq doivent suffire. On laisse mijoter trente, trente-cinq minutes. Puis la décoction repose toute la nuit. on sort les pelures et on met les oeufs à cuire, jusqu’à ce qu’ils soient durs ». L’amie est morte et plus personne n’est là pour les rites. C’est peut-être pour ça que j’ai suivi Marianne qui voulait visiter le cimetière de Sainte-Geneviève-des-Bois, où les Russes ont un carré réservé depuis 1927.

Le plus grand cimetière russe de l’étranger

La princesse Vera Mestchersky avait fondé à Sainte-Geneviève une maison de retraite pour les émigrés russes âgés, qui fatalement décédaient au bout d’un moment. On les enterrait dans le cimetière communal situé presque en face de la maison de retraite. Au fil des ans, des Russes de toute l’Europe de l’Ouest ont cherché à avoir une sépulture dans ce village et, aujourd’hui, environ douze mille personnes d’origine russe sont enterrées là. Les visiteurs errent parmi les tombes en cherchant les noms les plus connus, cinéastes comme Andreï Tarkovski, comédiennes comme les sœurs Poliakjoff (Odile Versois et Hélène Vallier), familles nobles, dont certaines très célèbres comme la famille Troubetskoy. Plusieurs de ces nobles avaient sauvé leur fortune, mais beaucoup étaient habillés comme des malheureux et subsistaient en conduisant des taxis, comme n’importe quel migrant pakistanais du 21e siècle.

On trouve aussi des monuments funéraires et des carrés militaires de l’Armée impériale russe et des Armées Blanches russes, avec entre autres le carré des cosaques du Don, devenus soldats du Tsar. Persécutés sous Staline, ils rejoignirent les forces d’Hitler… aussi je ne sais trop qui sont ceux qui sont célébrés à Sainte-Geneviève.

Les itinéraires de Google Maps sont tellement efficaces qu’on ne peut plus se tromper pour s’y rendre depuis Paris. Il faut enchainer trois RER, et traverser en bus une banlieue où s’enchaînent de petits pavillons en meulière et des immeubles de quatre à cinq étages. Tout est tellement pareil qu’il faut des noms pour distinguer la Grande Charmille du Parc ou la Résidence du Parc d’avec les logements de l’avenue Duclos et de la rue Rosa Luxembourg, noms qui témoignent de la couleur politique communiste de la municipalité.

Enfin, le car nous dépose devant le cimetière. Aujourd’hui, l’église orthodoxe de la Dormition de la Mère de Dieu est fermée.

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Mais on peut se promener dans un charmant jardin « à la russe » : bouleaux, ifs, épicéas par centaines, pins qui se mêlent aux tombes orthodoxes surmontées de petits bulbes bleus ou dorés.

J’ignorais que les sépultures russes étaient à la fois aussi simples et aussi raffinées avec des niches de verre renfermant des bougies, ou des icônes, et des croix orthodoxes qui rappellent les croix de Lorraine (une petite traverse pour l’inscription qu’a fait accrocher Ponce Pilate, une pour clouer les mains du Christ, un appui pour les pieds en bas ; cependant la traverse est oblique).

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Parfois un œuf peint pour symboliser l’espoir de la résurrection.

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Le ciel est gris et les fleurs ne poussent pas en janvier, mais il y a  les fruits rouges de l’églantier.

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Beaucoup viennent pour voir la tombe du grand danseur Noureev qui a l’air recouverte d’un tapis oriental rouge, bleu et doré, en fait, une mosaïque conçue par le décorateur Enzo Frigerio, compagnon de Noureev.

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Au-delà, commence, le cimetière français, désolant comme souvent par son absence d’arbres, mais on peut rester dans la partie russe, image reconstituée de la patrie perdue. On peut rester dans le jardin apaisant jusqu’au moment où le soir tombe et où il faut regagner la ville.

La pagode M. Loo. La vie d’un galeriste chinois

Avant de déménager au boulevard Haussmann, entre 1900 et 1906, Marcel Proust habita avec ses parents, puis avec sa mère seule  au second étage du 45 rue de Courcelle. Patrick Modiano s’amuse à donner cette même adresse à l’avocat Rocroy, un des personnages de Quartier perdu. Il se décrit sous les traits d’un romancier à succès, Jean Decker, qui revient sur les lieux de son passé :

Devant la porte cochère, j’ai éprouvé une vague appréhension et j’ai fait les cent pas le long de la façade qui se termine en rotonde à l’angle de la rue de Monceau. Cette façade massive, avec ses portes-fenêtres et ses balcons, me paraissait plus claire : sans doute l’avait-on ravalée en mon absence. Les volets de fer du premier étage de la rotonde étaient fermés. En face, la pagode chinoise. Je l’avais souvent contemplée des fenêtres du bureau de Rocroy, se découpant sur le ciel rosé du crépuscule.

Cédant à une curiosité un peu stupide, comme si les lieux réels étaient la clé des livres que j’aime, je suis partie voir à quoi ressemble ce 45 rue de Courcelles. J’ai tout de suite été déçue par cette façade si convenable. Heureusement, en face, il y a la surprenante pagode rouge-sang du numéro 48, inséparable de l’aventure de Ching Tsai Lou, parti de sa campagne chinoise à la fin du 19e siècle pour devenir le plus grand antiquaire d’art oriental du début du 20e siècle.

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Ching Tsai Loo (1880-1957) grand galeriste ou prédateur

Ching Tsai Loo (dont on connaît aujourd’hui le nom véritable, Lu Huan Wen, grâce à sa biographe Geneviève Lenain) naît en 1880 dans le hameau de Ludjiadu  à 300 kilomètres de Shanghai. À dix ans, il est orphelin. Recueilli par son oncle, il décide d’aller tenter sa chance dans la ville de Nanxun, la plus proche, y travaille comme cuisinier pour un homme enrichi dans le commerce de la soie. Il part pour Paris avec le fils de cet homme, Zhang Jinjiang, nommé en 1902  à l’ambassade de Chine en France.

A 22 ans, le cuisinier découvre l’abondance extraordinaire de l’Europe. En Chine, tous les plats ont l’air frugaux ; la viande est coupée en petits bouts : une cuisse de poulet avec du riz et du soja, suffit à nourrir une famille. On boit de toutes petites coupes Les Occidentaux enfournent de gros morceaux de bœuf, boivent du vin dans de grands verres. Loo s’adapte très vite. Quand il était arrivé à Paris, il portait encore la robe traditionnelle et la longue queue des fils du Ciel, mais après quelques mois, il adopte les codes du chic occidental : il s’habille en costume trois pièces et ses cheveux, coupés de près, sont brillantinés. Il abandonne son nom de Lu Huan Wen pour le nom plus facile à prononcer de Ching Tsai Loo. Cette fausse identité, empruntée à une lignée « honorable » de lettrés (le caractère Zhai fait référence à la littérature) lui permet d’effacer les traces de son origine pauvre qui lui fait honte. On n’en était pas encore à la revendication actuelle des transfuges de classe qui expliquent leur ascension sociale par leurs mérites. A cette époque, chacun était assigné à une place et le nouveau riche s’exposait à se voir demander : « Qui te permet d’être là ? ». Le Chinois ne procède pas autrement que les Français qui font ajouter une particule de devant leur nom. (Mais qui est trompé par ce changement ? Pas les Européens qui ne connaissent pas les codes chinois… N’est-ce pas lui qui s’abuse comme dans un rêve, en croyant effacer ses origines médiocres pour faire advenir un homme nouveau).

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Loo, qui loge chez Zhang Jijiang, travaille bientôt dans le magasin d’importation de marchandises chinoises que son patron a ouvert place de la Madeleine. Il s’y rend indispensable et se lie d’amitié avec lui. Cependant,  Zhang Jijiang fréquente des milieux contestataires que Ching Tsai Loo observe de loin, se contentant de faire connaissance avec ceux qui viennent en visite. Décidément, il n’aime pas beaucoup la politique. Il ne s’intéresse qu’aux affaires ! Bien qu’il ait été nommé responsable du magasin de la Madeleine, il s’y sent à l’étroit, d’autant que les bénéfices ne sont pas réinvestis, mais partent en Chine financer ce qui deviendra le Kuomintang. En 1908, il décide d’ouvrir son propre magasin rue Taitbout. Les relations avec Zhang restent affables – et le demeureront. Le nouveau marchand d’art conserve une profonde reconnaissance envers celui qui lui a permis d’échapper à la vie étriquée et pauvre qui aurait dû être la sienne et qui lui a ouvert les portes du métier.

C.T. Loo était parti en Chine lever des fonds afin de démarrer son commerce d’antiquités. Il s’était tourné en premier lieu vers une connaissance de Nanxun, Wu Qi Zhou dont les affaires marchaient bien, qui avait mis 150 francs dans l’entreprise, devenant ainsi l’associé principal de C.T. Loo. L’autre moitié de l’investissement provient de deux antiquaires installés à Pékin. Petits chevaux mongols, musiciennes de terre cuite, danseuses en robe vernissée envahissent la galerie de la rue Taitbout. Les amateurs parisiens achètent des peintures, des bijoux en jade, des porcelaines et des flacons-tabatières ; ils installent dans leur salle à manger des buffets deux portes laqués noir à décor de papillons, des tapis de soie avec muraille de chine ou feuillages bleus, plus bleus que le plumage d’un canard colvert. En quelques mois, le capital de la société est multiplié par dix.

Mais le galeriste voit plus grand. Des trésors de l’art asiatique ancien arrivent rue Taitbout grâce au réseau chinois, qui profite sans doute des pilleurs de tombes. C.T. Loo se procure pour trois fois rien des vases de porcelaine, du vert un peu gris qu’on appelle céladon ; il achète de grands vases de l’époque Ming avec des scènes de bataille, des vases Kangxi (K’hang-hsi dans ses catalogues) exceptionnels à la glaçure délicate comme celui dont le décor représente l’impératrice accompagnée par son emblème, le phénix. Une splendeur… Touché par la pureté des couleurs, Loo apprend vite à reconnaître les plus belles pièces de jades, coupes en jade blanc, gravées de  frises de motifs géométriques, coupe en jade vert, couleur d’océan, en forme de feuille de lotus et à décor de tortue de la dynastie Song du Sud,  montagne miniature shanzi… Il apprécie les bronzes puissants qui remontent au 16e siècle avant l’ère chrétienne, des bronzes qui comportent des représentations d’animaux, (ding utilisés pour cuire les aliments, ou vases du bassin du fleuve Jaune avec leurs pieds réalisés dans de hautes lames de bronze décorées d’oiseaux ou de dragons stylisés). Il est sensible à la grande statuaire et importe les stèles de Taizong, qui remontent au deuxième empereur de la dynastie des Tang. Son ascension est fulgurante.

Il n’a peut-être pas l’impression de voler son pays. L’Empire Qing au bord de l’effondrement ne protégeait pas ses trésors livrés aux aventuriers. Les tombes ruinées, les temples et les grottes, à l’abandon, semblaient n’appartenir à personne. D’ailleurs, le galeriste affirme qu’il n’est pour rien dans le pillage des tombes et qu’il s’est borné à acheter des œuvres sur le marché libre. C.T. Loo se voit même comme un ambassadeur culturel qui permet à l’Occident de comprendre la grandeur de son pays. (Il lèguera d’ailleurs sa collection de jades antiques au musée Guimet).

Evidemment, la Chine actuelle ne voit pas les choses ainsi. Pour les autorités de Pékin, C.T. Loo est un affreux prédateur qui a privé la Chine d’une partie de son héritage artistique ! Le pire, peut-être, est que ce criminel n’est pas un homme blanc, mais un des leurs. C’est un compatriote qui encourage les trafiquants en leur permettant d’écouler leur butin ! Un ami chinois s’indigne du vol de six chevaux sculptés du 7e siècle dans un mausolée situé près de Xi’an. Pour faciliter le transport, le galeriste a fait casser cette sculpture en morceaux. Il m’écrit : « Quand on pense que cette sculpture d’un raffinement et  d’une vivacité exquise, qui était restée intacte pendant 1300 ans, a été atrocement abimée dans notre temps par la cupidité de cet homme ! Chaque fois que  je vois cette sculpture, je me dis qu’il doit y avoir un coin dans l’enfer réservé à ces casseurs de l’art ». Ces statues mutilées pulvérisent la légende de C.T. Loo.

C.T. Loo a obtenu la considération des Français. Il est souvent invité dans des cocktails ou des dîners. Son français est approximatif – et le restera – mais il plaît.  Sa biographe cite un billet d’une cliente de Saint-Denis-sur-Loire : « Venez me voir, je serai si fière de vous présenter à mes amis monsieur et madame la comtesse de Milly à Macé, ils ont un château. Daignez donc venir nous voir. Votre dévouée, Angèle Depars. » (éd. 2015, p 53) Beaux dîners, vie mondaine. Au centre de la table miroitent les plats d’argent de ses hôtes. Il vaut d’ailleurs mieux qu’un mondain. Il noue des relations amicales avec Segalen et avec le sinologue Paul Pelliot, chef de l’expédition dans les grottes bouddhiques de Dunhuang.

Cependant, l’intégration a ses limites, qui s’arrêtent aux alliances matrimoniales. Malgré sa réussite, le Chinois est exclu du marché des femmes de la bonne société et ne devra son mariage avec une Française qu’à la marginalité de la jeune fille qu’il épouse en 1910. Il était en fait amoureux d’une modiste, sa voisine, qui devait sa propre réussite commerciale à un riche protecteur. Pour conserver sa rente, elle refuse de l’épouser, mais lui offre en échange sa fille (illégitime) de quinze ans. Marie-Rose, mariée sans amour à un homme plus âgé qu’elle, chinois par-dessus le marché, se laisse faire et laisse s’établir une double vie, car Loo continue à voir régulièrement sa belle-mère, maîtresse et ange gardien qui le conseille dans la gestion de ses affaires… Double jeu ou tradition chinoise du concubinage ? La jeune madame Loo se résigne ou s’arrange de la situation. Elle se console en faisant la dame dans son appartement de la rue de l’Opéra. Elle n’a pas besoin de travailler, s’habille avec goût, s’occupe de sa famille. Quatre filles sont nées dans ce drôle de ménage à trois. « Je n’ai pas d’enfant, dira pourtant, Loo  pour qui seuls comptent les héritiers mâles ». Les aînées, issues de parents qui ne s’aimaient pas, grandissent sans que leur père s’intéresse beaucoup à ces étrangères, la cadette Janine, si gracieuse, peintre, amatrice d’art chinois adule son père. C’est à elle que le « Kanhweiler chinois » confie sa galerie d’Art de La Pagode quand le régime de Vichy interdit aux étrangers d’exercer une profession commerciale sans une autorisation spéciale et c’est elle qui en prendra définitivement la direction en 1947.

La guerre de 1914-18  avait obligé Loo à passer par les Etats-Unis lors du retour d’un voyage en Chine. Ayant découvert le marché florissant des antiquités chinoises de New-York, il décide en 1915 d’établir une galerie sur la 5e avenue, ce qui lui permet d’entrer dans le marché mondial. Dès lors, il joue un rôle de conseiller pour de nombreuses collections privées et pour le Metropolitan Museum of Arts, comme il le faisait déjà pour l e musée Guimet  et le British Museum.

Derrière son sourire impénétrable, masque de l’Oriental, il est difficile de savoir ce que pense C.T. Loo. Il ne semble pas avoir cherché à transmettre son héritage chinois à ses filles. Porteuses de prénoms sans consonance étrangère, elles ne connaissent pas le chinois (tandis qu’il parle mal le français). Elles sont de France et non d’ailleurs et la famille qui s’est construite ne ressemble pas à la structure organique qui, en Chine, réunit les générations.

Loo n’oublie pas son village natal. Cependant malgré les va-et-vient entre la Chine et l’Europe, sa vie est cloisonnée. Il ne semble avoir cherché à partager son identité complexe avec les villageois de Lujiadou. Même si quelques détails de sa jeunesse, comme le goût du Ma Jong lui sont restés, il est pour eux un Occidental. Au moins, il sera le bienfaiteur du village : il fera construire un puits, puis une école. Bientôt, il envoie 2 000 dollars par an, environ 20 000 yuans, soit cent fois le salaire annuel d’un paysan chinois de l’époque. Cette somme colossale pour la Chine fera vivre confortablement l’ensemble du hameau.

Le commerce fructueux prend fin avec la prise de pouvoir des communistes. Après 1949, ses correspondants fuient ou sont arrêtés et le galeriste ne pourra jamais retourner dans son pays. Le déclin de l’entreprise commence. Au soir de sa vie, C.T. Loo rassemble des notes pour justifier son parcours. N’a-t-il pas joué un rôle dans la lutte contre l’arrogante assurance des Européens en montrant que l’art de la Chine n’était pas inférieur à l’art occidental ? N’a-t-il pas préservé des chefs d’œuvre que des paysans indifférents auraient laissé disparaître ? Que serait-il advenu des merveilles qui sont à présent exposées dans les riches musées d’Europe et d’Amérique ? Chacun s’arrange comme il peut avec le sens de sa vie, ou avec l’image qu’il veut en transmettre, mais C.T. Loo voyait bien que les musées et les collections « mondialisées » se nourrissaient de la substance de pays qui n’étaient pas en mesure de tenir tête à l’Occident. Il n’est pas parvenu à terminer son récit justificatif.

Il meurt en 1957. La pagode qu’il a fait construire en 1926 pour abriter sa collection est la part orientale de sa vie parisienne. Implantée dans le très bourgeois 8ème arrondissement, elle affirme avec flamboyance le particularisme d’un exilé qui est parvenu à bricoler un symbole de Chine en plein cœur de Paris. Je suis fascinée par cette image.

Mais finalement, cette double appartenance est  vraie pour pas mal de gens. Tant de gens sont venus à Paris pour transformer leur existence, qui, au soir de leur vie, n’éprouvent plus qu’un sentiment de déplacement.

La pagode rouge

La pagode, qui a choqué les voisins de C.T. Loo, a été construite à l’angle de la rue de Courcelles et de la rue Rembrandt. L’architecte Fernand Bloch a transformé un hôtel Louis-Philippe en pagode pour le CT Loo qui y installe la société C.T. Loo et Compagnie dont les activités perdurent jusqu’en juin 2011.

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Quand on arrive au coin de la rue Rembrandt, on a l’impression que l’écart entre l’Orient et l’Occident est aboli. Auvents en tuiles vernies qui se relèvent au coin, animaux protecteurs sur les avant-toits, croisillons asiatiques des fenêtres et des balcons…

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portique décalé par rapport à la porte de façon à empêcher les mauvais esprits d’entrer.

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Le site internet www.pagodaparis.com. décrit un intérieur splendide, des plafonds à caissons  et de magnifiques boiseries laquées des 17e et 18e siècle. Après un changement de propriétaire, la pagode accueille expositions et événements privés. Les fonds de la bibliothèque de M. Loo, riches de 1.300 livres, 3.000 catalogues d’exposition, 3.000 photographies d’objets d’art, y sont consultables, mais quand j’ai voulu prendre rendez-vous, le site était fermé.

En tout cas, il va falloir s’habituer au côté ambigu de l’histoire muséale du début du 20ème siècle, longue période où l’Occident faisait venir des œuvres du monde entier, où la possession des territoires allait de pair avec la possession des chefs d’œuvres. Galeristes, collectionneurs, chercheurs et musées ont participé à l’entreprise. Même s’ils ne sont pas des trafiquants, ils ont joué un rôle dans un marché où l’argent nourrissait tous les trafics.

Lenain, Geneviève, Monsieur Loo. Le Roman d’un marchand d’art asiatique, éd. Philippe Picquier

www.pagodaparis.com

Fontainebleau : les brouillards du massif de Coquibus

A Fontainebleau plus qu’ailleurs, on ressent le cycle du temps et je voudrais être capable d’exprimer la paix que procure l’éternel retour des saisons.

Voici l’automne et ses brouillards. Les hêtres sont déjà entrés dans leur sommeil d’hiver. Leur silence est doux et profond. Je me sens aussi calme que ces arbres tranquilles érigés sur leur fastueux tapis de feuilles.

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Au versant de la colline, le froid a dépouillé les branches des chênes et les a changées en serpents. Il a coloré de roux la chevelure des fougères.

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Mais aujourd’hui, les couleurs sont voilées.

Coquibus112.2018.FontainebleauDSC05649.jpgLumière et ombre se confondent. Les lichens sont les seules lampes qui luisent dans la forêt…

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En cette saison, il y a partout des sentiers où, dès que j’arrive, passent des silhouettes de chevaliers qui cherchent l’aventure ; des mares,  où si j’arrive doucement, je peux voir des filles-fées qui se regardent dans le miroir de l’eau, et des carrefours où je m’attends à voir passer de grands cerfs portant des croix de feu entre leurs bois.

Disparition de Jean-Claude Chevalier

 

Je viens d’apprendre la disparition de Jean-Claude Chevalier. A vrai dire, si j’étais raisonnable, je verrais cette mort comme une délivrance car la fin de sa vie a été dure. Il se survivait, diminué, mais trop conscient. Il ne lui restait qu’à s’étonner d’être encore là quand tous ses collègues proches avaient disparu.

Mais je ne peux m’empêcher d’être très triste, pour moi, pour la linguistique française dont il était une des grandes figures, pour l’utopie de l’université Paris VIII où je l’ai rencontré en 1969, car c’est aussi ce passé que j’irai enterrer mercredi.

Jean-Claude Chevalier a été une sorte de père, ironique et attentif, quand je me suis retrouvée orpheline à 19 ans.

Il a été un formidable éveilleur d’idées. Son séminaire d’histoire de la linguistique de Paris VIII était un lieu ouvert au débat, au plaisir des idées vives. L’histoire de la grammaire française et l’épistémologie de la linguistique nous faisaient faire un grand pas de côté. Tout à coup, nous comprenions que les catégories grammaticales de notre enfance ne se confondaient pas avec le réel, qu’elles étaient seulement une des façons de représenter la langue. Les formalismes de la grammaire générative de Chomsky avec sa recherche d’unités de base combinables entre elles, (le fameux P –> SN-SV), devenaient une des façons d’aborder les structures de base de la langue, qu’on pouvait confronter avec la proposition de Port-Royal, en observant les différences et la même fascination pour le langage. La grammaire apparaissait inséparable de l’organisation de la pensée et de l’art de la persuasion, la rhétorique. A étudier les relations entre Grammaire, Logique et Rhétorique à travers les âges, on situait mieux ce que signifiait le retour de l’énonciation et de la prag­ma­tique pour la linguistique des années 70. Plus tard, autour de la figure de Ferdinand Brunot, Jean-Claude Chevalier s’est intéressé surtout à l’ancrage social  de sa discipline, au lien  entre la grammaire scolaire et la production des savoirs universitaires.

Ce Jean-Claude Chevalier-là était sans doute trop sceptique pour avoir construit la grammaire structuraliste des années 70. Mais sa Grammaire Larousse du Français contemporain était tout de même un livre qui permettait de prendre du recul par rapport au catéchisme des grammaires en usage.

Après s’être, désabusé, autant qu’usé, retiré de la communauté des linguistes, Jean-Claude Chevalier parcourait avec un peu de désenchantement les parutions récentes. « As-tu trouvé quelque chose de neuf en linguistique ? ». Il ne voulait plus être que le survivant d’un siècle déchirant, où les intellectuels s’étaient beaucoup trompés, ce qui l’amenait à se défier de l’esprit de sérieux, n’être plus qu’un homme d’une culture encyclopédique qui réfléchissait sur le renouvellement des idées, et le premier lecteur des romans qu’ écrivait sa femme, Anne-Marie Garat.

Aujourd’hui, nous sommes de l’autre côté de sa mort. Mais il est inséparable du mélange d’explosion de liberté et d’intelligence collective qu’a représenté l’université de Vincennes. Il m’est difficile de penser « jamais plus. Jamais plus ! ».

Le rayon bricolage du BHV (Marais 3)

Les grands magasins sont inséparables d’une époque optimiste d’expansion du capitalisme, promesse d’une abondance quasi illimitée. Rien d’étonnant à ce que les tours majestueuses des palais aristocratiques soient passées à ces palais de la consommation.

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Les tours du Printemps Haussmann

C’est aussi au 19ème siècle qu’est né l’art nouveau de gérer un amoncellement de marchandises, d’en montrer l’abondance, la variété et le renouvellement permanent. Dans les rayons, les clients peuvent fouiller à leur aise, toucher des étoffes sans rien acheter. C’est pourquoi certains viennent là comme à la promenade.

Leur rivalité, qui les rapproche aussi, explique que les grands magasins aient adopté la même disposition d’ensemble. Ils déploient leurs rayons d’articles de Paris au rez-de-chaussée : maroquinerie, parfums, vêtements, foulards attirent la cohue des visiteurs. Les tapis, les meubles dont la clientèle est moins nombreuse sont placés dans les étages supérieurs.

Le plus célèbre des Grands Magasins est celui des Galeries Lafayette qui est sur l’agenda des tour-operators, quelque part entre l’ascension du monument d’Eiffel et la visite à la Joconde. Les touristes viennent admirer le décor splendide de sa coupole, la dentelle de fer de la verrière, la profusion des couleurs, d’ors et de pourpre des murs… Ils en profitent pour acheter souvenirs de Paris et cadeaux luxueux.

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Galeries Lafayette. La coupole « byzantine » de Ferdinand Chanut

Entre ces quatre enseignes, ma préférence va au BHV du Marais à l’angle de la rue de Rivoli et de la rue des Archives. Il est moins fastueux que  ses concurrents du 7ème et du 9ème arrondissements, et sa clientèle s’adresse moins aux touristes saoudiens et chinois qu’aux Parisiens, surtout (si on en croit sa publicité), aux « urbains créatifs » du quartier pour qui des sessions de bricolage et cuisine sont organisées.

Le magasin de bonneterie bon marché, ouvert en 1852 par Aristide Boucicaut, qui a développé un des premiers une caisse de prévoyance et de retraite pour les employés, octroyé un jour de repos hebdomadaire… s’est tout de même normalisé. Racheté par Bernard Arnault en 2012, il vise désormais une clientèle plus tournée vers le luxe. Les boutiques de la consommation mondialisée ont envahi les étages. Impossible de dire, « je cherche un chemisier… il me faut un rouge à lèvres » : il faut aller d’une marque à l’autre, ce qui allonge le temps passé dans le magasin et empêche la comparaison.

De la force d’attraction qu’exerce le sous-sol du BHV sur une personne ne sachant pas bricoler

Mais le rayon bricolage est toujours là. Bien que je n’aie aucune idée de la façon de changer les joints d’un tuyau, de faire tenir une tringle à rideau de douche, ou de réparer une vitre cassée, et que je sois tout juste capable de remettre en route l’électricité, je suis fascinée par le sous-sol du BHV, par sa profusion bien ordonnée.

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J’aime l’atelier géant, les gondoles de tournevis, clés à douille, marteaux, pinces, mètre-ruban.

Un peu plus loin, ce sont les rayons consacrés à l’ameublement avec ses pieds de table droits, cannelés, galbés ou forme de sabre, et ses boîtes à patins protecteurs.

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Sous sol du BHV. Pieds de meubles

J’aime au bazar de l’électricité voir les câbles de tout calibre et les éclairages à Led :

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Sous-sol du BHV. La Clinique de la lampe

Les temps changent doucement. Brassens et Eugène-Louis-Henri avaient écrit pour Patachou Le Bricoleur dont le refrain martelait que le bricolage était une activité masculine

{Refrain:}
Mon Dieu, quel bonheur !

Mon Dieu, quel bonheur

D’avoir un mari qui bricole

Mon Dieu, quel bonheur !

Ah, mon Dieu, quel bonheur

D’avoir un mari bricoleur !

De nouveaux types de bricoleurs déambulent dans le rayon des perceuses et on rencontre pas mal de femmes. Les divorces, le goût du célibat, les campagnes pour une éducation plus égalitaire ont peu à peu eu raison d’une des plus tenaces frontières entre activité féminine et activité masculine.

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Oui, oui, le bricolage est aussi une affaire de femmes.

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Sous-sol du BHV. Quincaillerie

On peut offrir à des jeunes femmes perceuses et visseuses ; des trousses de bricolage en même temps que des trousses de maquillage. D’ailleurs, les fabricants se sont adaptés et vantent désormais la légèreté de leurs modèles.