La pagode M. Loo. La vie d’un galeriste chinois

Avant de déménager au boulevard Haussmann, entre 1900 et 1906, Marcel Proust habita avec ses parents, puis avec sa mère seule  au second étage du 45 rue de Courcelle. Patrick Modiano s’amuse à donner cette même adresse à l’avocat Rocroy, un des personnages de Quartier perdu. Il se décrit sous les traits d’un romancier à succès, Jean Decker, qui revient sur les lieux de son passé :

Devant la porte cochère, j’ai éprouvé une vague appréhension et j’ai fait les cent pas le long de la façade qui se termine en rotonde à l’angle de la rue de Monceau. Cette façade massive, avec ses portes-fenêtres et ses balcons, me paraissait plus claire : sans doute l’avait-on ravalée en mon absence. Les volets de fer du premier étage de la rotonde étaient fermés. En face, la pagode chinoise. Je l’avais souvent contemplée des fenêtres du bureau de Rocroy, se découpant sur le ciel rosé du crépuscule.

Cédant à une curiosité un peu stupide, comme si les lieux réels étaient la clé des livres que j’aime, je suis partie voir à quoi ressemble ce 45 rue de Courcelles. J’ai tout de suite été déçue par cette façade si convenable. Heureusement, en face, il y a la surprenante pagode rouge-sang du numéro 48, inséparable de l’aventure de Ching Tsai Lou, parti de sa campagne chinoise à la fin du 19e siècle pour devenir le plus grand antiquaire d’art oriental du début du 20e siècle.

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Ching Tsai Loo (1880-1957) grand galeriste ou prédateur

Ching Tsai Loo (dont on connaît aujourd’hui le nom véritable, Lu Huan Wen, grâce à sa biographe Geneviève Lenain) naît en 1880 dans le hameau de Ludjiadu  à 300 kilomètres de Shanghai. À dix ans, il est orphelin. Recueilli par son oncle, il décide d’aller tenter sa chance dans la ville de Nanxun, la plus proche, y travaille comme cuisinier pour un homme enrichi dans le commerce de la soie. Il part pour Paris avec le fils de cet homme, Zhang Jinjiang, nommé en 1902  à l’ambassade de Chine en France.

A 22 ans, le cuisinier découvre l’abondance extraordinaire de l’Europe. En Chine, tous les plats ont l’air frugaux ; la viande est coupée en petits bouts : une cuisse de poulet avec du riz et du soja, suffit à nourrir une famille. On boit de toutes petites coupes Les Occidentaux enfournent de gros morceaux de bœuf, boivent du vin dans de grands verres. Loo s’adapte très vite. Quand il était arrivé à Paris, il portait encore la robe traditionnelle et la longue queue des fils du Ciel, mais après quelques mois, il adopte les codes du chic occidental : il s’habille en costume trois pièces et ses cheveux, coupés de près, sont brillantinés. Il abandonne son nom de Lu Huan Wen pour le nom plus facile à prononcer de Ching Tsai Loo. Cette fausse identité, empruntée à une lignée « honorable » de lettrés (le caractère Zhai fait référence à la littérature) lui permet d’effacer les traces de son origine pauvre qui lui fait honte. On n’en était pas encore à la revendication actuelle des transfuges de classe qui expliquent leur ascension sociale par leurs mérites. A cette époque, chacun était assigné à une place et le nouveau riche s’exposait à se voir demander : « Qui te permet d’être là ? ». Le Chinois ne procède pas autrement que les Français qui font ajouter une particule de devant leur nom. (Mais qui est trompé par ce changement ? Pas les Européens qui ne connaissent pas les codes chinois… N’est-ce pas lui qui s’abuse comme dans un rêve, en croyant effacer ses origines médiocres pour faire advenir un homme nouveau).

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Loo, qui loge chez Zhang Jijiang, travaille bientôt dans le magasin d’importation de marchandises chinoises que son patron a ouvert place de la Madeleine. Il s’y rend indispensable et se lie d’amitié avec lui. Cependant,  Zhang Jijiang fréquente des milieux contestataires que Ching Tsai Loo observe de loin, se contentant de faire connaissance avec ceux qui viennent en visite. Décidément, il n’aime pas beaucoup la politique. Il ne s’intéresse qu’aux affaires ! Bien qu’il ait été nommé responsable du magasin de la Madeleine, il s’y sent à l’étroit, d’autant que les bénéfices ne sont pas réinvestis, mais partent en Chine financer ce qui deviendra le Kuomintang. En 1908, il décide d’ouvrir son propre magasin rue Taitbout. Les relations avec Zhang restent affables – et le demeureront. Le nouveau marchand d’art conserve une profonde reconnaissance envers celui qui lui a permis d’échapper à la vie étriquée et pauvre qui aurait dû être la sienne et qui lui a ouvert les portes du métier.

C.T. Loo était parti en Chine lever des fonds afin de démarrer son commerce d’antiquités. Il s’était tourné en premier lieu vers une connaissance de Nanxun, Wu Qi Zhou dont les affaires marchaient bien, qui avait mis 150 francs dans l’entreprise, devenant ainsi l’associé principal de C.T. Loo. L’autre moitié de l’investissement provient de deux antiquaires installés à Pékin. Petits chevaux mongols, musiciennes de terre cuite, danseuses en robe vernissée envahissent la galerie de la rue Taitbout. Les amateurs parisiens achètent des peintures, des bijoux en jade, des porcelaines et des flacons-tabatières ; ils installent dans leur salle à manger des buffets deux portes laqués noir à décor de papillons, des tapis de soie avec muraille de chine ou feuillages bleus, plus bleus que le plumage d’un canard colvert. En quelques mois, le capital de la société est multiplié par dix.

Mais le galeriste voit plus grand. Des trésors de l’art asiatique ancien arrivent rue Taitbout grâce au réseau chinois, qui profite sans doute des pilleurs de tombes. C.T. Loo se procure pour trois fois rien des vases de porcelaine, du vert un peu gris qu’on appelle céladon ; il achète de grands vases de l’époque Ming avec des scènes de bataille, des vases Kangxi (K’hang-hsi dans ses catalogues) exceptionnels à la glaçure délicate comme celui dont le décor représente l’impératrice accompagnée par son emblème, le phénix. Une splendeur… Touché par la pureté des couleurs, Loo apprend vite à reconnaître les plus belles pièces de jades, coupes en jade blanc, gravées de  frises de motifs géométriques, coupe en jade vert, couleur d’océan, en forme de feuille de lotus et à décor de tortue de la dynastie Song du Sud,  montagne miniature shanzi… Il apprécie les bronzes puissants qui remontent au 16e siècle avant l’ère chrétienne, des bronzes qui comportent des représentations d’animaux, (ding utilisés pour cuire les aliments, ou vases du bassin du fleuve Jaune avec leurs pieds réalisés dans de hautes lames de bronze décorées d’oiseaux ou de dragons stylisés). Il est sensible à la grande statuaire et importe les stèles de Taizong, qui remontent au deuxième empereur de la dynastie des Tang. Son ascension est fulgurante.

Il n’a peut-être pas l’impression de voler son pays. L’Empire Qing au bord de l’effondrement ne protégeait pas ses trésors livrés aux aventuriers. Les tombes ruinées, les temples et les grottes, à l’abandon, semblaient n’appartenir à personne. D’ailleurs, le galeriste affirme qu’il n’est pour rien dans le pillage des tombes et qu’il s’est borné à acheter des œuvres sur le marché libre. C.T. Loo se voit même comme un ambassadeur culturel qui permet à l’Occident de comprendre la grandeur de son pays. (Il lèguera d’ailleurs sa collection de jades antiques au musée Guimet).

Evidemment, la Chine actuelle ne voit pas les choses ainsi. Pour les autorités de Pékin, C.T. Loo est un affreux prédateur qui a privé la Chine d’une partie de son héritage artistique ! Le pire, peut-être, est que ce criminel n’est pas un homme blanc, mais un des leurs. C’est un compatriote qui encourage les trafiquants en leur permettant d’écouler leur butin ! Un ami chinois s’indigne du vol de six chevaux sculptés du 7e siècle dans un mausolée situé près de Xi’an. Pour faciliter le transport, le galeriste a fait casser cette sculpture en morceaux. Il m’écrit : « Quand on pense que cette sculpture d’un raffinement et  d’une vivacité exquise, qui était restée intacte pendant 1300 ans, a été atrocement abimée dans notre temps par la cupidité de cet homme ! Chaque fois que  je vois cette sculpture, je me dis qu’il doit y avoir un coin dans l’enfer réservé à ces casseurs de l’art ». Ces statues mutilées pulvérisent la légende de C.T. Loo.

C.T. Loo a obtenu la considération des Français. Il est souvent invité dans des cocktails ou des dîners. Son français est approximatif – et le restera – mais il plaît.  Sa biographe cite un billet d’une cliente de Saint-Denis-sur-Loire : « Venez me voir, je serai si fière de vous présenter à mes amis monsieur et madame la comtesse de Milly à Macé, ils ont un château. Daignez donc venir nous voir. Votre dévouée, Angèle Depars. » (éd. 2015, p 53) Beaux dîners, vie mondaine. Au centre de la table miroitent les plats d’argent de ses hôtes. Il vaut d’ailleurs mieux qu’un mondain. Il noue des relations amicales avec Segalen et avec le sinologue Paul Pelliot, chef de l’expédition dans les grottes bouddhiques de Dunhuang.

Cependant, l’intégration a ses limites, qui s’arrêtent aux alliances matrimoniales. Malgré sa réussite, le Chinois est exclu du marché des femmes de la bonne société et ne devra son mariage avec une Française qu’à la marginalité de la jeune fille qu’il épouse en 1910. Il était en fait amoureux d’une modiste, sa voisine, qui devait sa propre réussite commerciale à un riche protecteur. Pour conserver sa rente, elle refuse de l’épouser, mais lui offre en échange sa fille (illégitime) de quinze ans. Marie-Rose, mariée sans amour à un homme plus âgé qu’elle, chinois par-dessus le marché, se laisse faire et laisse s’établir une double vie, car Loo continue à voir régulièrement sa belle-mère, maîtresse et ange gardien qui le conseille dans la gestion de ses affaires… Double jeu ou tradition chinoise du concubinage ? La jeune madame Loo se résigne ou s’arrange de la situation. Elle se console en faisant la dame dans son appartement de la rue de l’Opéra. Elle n’a pas besoin de travailler, s’habille avec goût, s’occupe de sa famille. Quatre filles sont nées dans ce drôle de ménage à trois. « Je n’ai pas d’enfant, dira pourtant, Loo  pour qui seuls comptent les héritiers mâles ». Les aînées, issues de parents qui ne s’aimaient pas, grandissent sans que leur père s’intéresse beaucoup à ces étrangères, la cadette Janine, si gracieuse, peintre, amatrice d’art chinois adule son père. C’est à elle que le « Kanhweiler chinois » confie sa galerie d’Art de La Pagode quand le régime de Vichy interdit aux étrangers d’exercer une profession commerciale sans une autorisation spéciale et c’est elle qui en prendra définitivement la direction en 1947.

La guerre de 1914-18  avait obligé Loo à passer par les Etats-Unis lors du retour d’un voyage en Chine. Ayant découvert le marché florissant des antiquités chinoises de New-York, il décide en 1915 d’établir une galerie sur la 5e avenue, ce qui lui permet d’entrer dans le marché mondial. Dès lors, il joue un rôle de conseiller pour de nombreuses collections privées et pour le Metropolitan Museum of Arts, comme il le faisait déjà pour l e musée Guimet  et le British Museum.

Derrière son sourire impénétrable, masque de l’Oriental, il est difficile de savoir ce que pense C.T. Loo. Il ne semble pas avoir cherché à transmettre son héritage chinois à ses filles. Porteuses de prénoms sans consonance étrangère, elles ne connaissent pas le chinois (tandis qu’il parle mal le français). Elles sont de France et non d’ailleurs et la famille qui s’est construite ne ressemble pas à la structure organique qui, en Chine, réunit les générations.

Loo n’oublie pas son village natal. Cependant malgré les va-et-vient entre la Chine et l’Europe, sa vie est cloisonnée. Il ne semble avoir cherché à partager son identité complexe avec les villageois de Lujiadou. Même si quelques détails de sa jeunesse, comme le goût du Ma Jong lui sont restés, il est pour eux un Occidental. Au moins, il sera le bienfaiteur du village : il fera construire un puits, puis une école. Bientôt, il envoie 2 000 dollars par an, environ 20 000 yuans, soit cent fois le salaire annuel d’un paysan chinois de l’époque. Cette somme colossale pour la Chine fera vivre confortablement l’ensemble du hameau.

Le commerce fructueux prend fin avec la prise de pouvoir des communistes. Après 1949, ses correspondants fuient ou sont arrêtés et le galeriste ne pourra jamais retourner dans son pays. Le déclin de l’entreprise commence. Au soir de sa vie, C.T. Loo rassemble des notes pour justifier son parcours. N’a-t-il pas joué un rôle dans la lutte contre l’arrogante assurance des Européens en montrant que l’art de la Chine n’était pas inférieur à l’art occidental ? N’a-t-il pas préservé des chefs d’œuvre que des paysans indifférents auraient laissé disparaître ? Que serait-il advenu des merveilles qui sont à présent exposées dans les riches musées d’Europe et d’Amérique ? Chacun s’arrange comme il peut avec le sens de sa vie, ou avec l’image qu’il veut en transmettre, mais C.T. Loo voyait bien que les musées et les collections « mondialisées » se nourrissaient de la substance de pays qui n’étaient pas en mesure de tenir tête à l’Occident. Il n’est pas parvenu à terminer son récit justificatif.

Il meurt en 1957. La pagode qu’il a fait construire en 1926 pour abriter sa collection est la part orientale de sa vie parisienne. Implantée dans le très bourgeois 8ème arrondissement, elle affirme avec flamboyance le particularisme d’un exilé qui est parvenu à bricoler un symbole de Chine en plein cœur de Paris. Je suis fascinée par cette image.

Mais finalement, cette double appartenance est  vraie pour pas mal de gens. Tant de gens sont venus à Paris pour transformer leur existence, qui, au soir de leur vie, n’éprouvent plus qu’un sentiment de déplacement.

La pagode rouge

La pagode, qui a choqué les voisins de C.T. Loo, a été construite à l’angle de la rue de Courcelles et de la rue Rembrandt. L’architecte Fernand Bloch a transformé un hôtel Louis-Philippe en pagode pour le CT Loo qui y installe la société C.T. Loo et Compagnie dont les activités perdurent jusqu’en juin 2011.

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Quand on arrive au coin de la rue Rembrandt, on a l’impression que l’écart entre l’Orient et l’Occident est aboli. Auvents en tuiles vernies qui se relèvent au coin, animaux protecteurs sur les avant-toits, croisillons asiatiques des fenêtres et des balcons…

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portique décalé par rapport à la porte de façon à empêcher les mauvais esprits d’entrer.

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Le site internet www.pagodaparis.com. décrit un intérieur splendide, des plafonds à caissons  et de magnifiques boiseries laquées des 17e et 18e siècle. Après un changement de propriétaire, la pagode accueille expositions et événements privés. Les fonds de la bibliothèque de M. Loo, riches de 1.300 livres, 3.000 catalogues d’exposition, 3.000 photographies d’objets d’art, y sont consultables, mais quand j’ai voulu prendre rendez-vous, le site était fermé.

En tout cas, il va falloir s’habituer au côté ambigu de l’histoire muséale du début du 20ème siècle, longue période où l’Occident faisait venir des œuvres du monde entier, où la possession des territoires allait de pair avec la possession des chefs d’œuvres. Galeristes, collectionneurs, chercheurs et musées ont participé à l’entreprise. Même s’ils ne sont pas des trafiquants, ils ont joué un rôle dans un marché où l’argent nourrissait tous les trafics.

Lenain, Geneviève, Monsieur Loo. Le Roman d’un marchand d’art asiatique, éd. Philippe Picquier

www.pagodaparis.com

Fontainebleau : les brouillards du massif de Coquibus

A Fontainebleau plus qu’ailleurs, on ressent le cycle du temps et je voudrais être capable d’exprimer la paix que procure l’éternel retour des saisons.

Voici l’automne et ses brouillards. Les hêtres sont déjà entrés dans leur sommeil d’hiver. Leur silence est doux et profond. Je me sens aussi calme que ces arbres tranquilles érigés sur leur fastueux tapis de feuilles.

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Au versant de la colline, le froid a dépouillé les branches des chênes et les a changées en serpents. Il a coloré de roux la chevelure des fougères.

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Mais aujourd’hui, les couleurs sont voilées.

Coquibus112.2018.FontainebleauDSC05649.jpgLumière et ombre se confondent. Les lichens sont les seules lampes qui luisent dans la forêt…

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En cette saison, il y a partout des sentiers où, dès que j’arrive, passent des silhouettes de chevaliers qui cherchent l’aventure ; des mares,  où si j’arrive doucement, je peux voir des filles-fées qui se regardent dans le miroir de l’eau, et des carrefours où je m’attends à voir passer de grands cerfs portant des croix de feu entre leurs bois.

Disparition de Jean-Claude Chevalier

 

Je viens d’apprendre la disparition de Jean-Claude Chevalier. A vrai dire, si j’étais raisonnable, je verrais cette mort comme une délivrance car la fin de sa vie a été dure. Il se survivait, diminué, mais trop conscient. Il ne lui restait qu’à s’étonner d’être encore là quand tous ses collègues proches avaient disparu.

Mais je ne peux m’empêcher d’être très triste, pour moi, pour la linguistique française dont il était une des grandes figures, pour l’utopie de l’université Paris VIII où je l’ai rencontré en 1969, car c’est aussi ce passé que j’irai enterrer mercredi.

Jean-Claude Chevalier a été une sorte de père, ironique et attentif, quand je me suis retrouvée orpheline à 19 ans.

Il a été un formidable éveilleur d’idées. Son séminaire d’histoire de la linguistique de Paris VIII était un lieu ouvert au débat, au plaisir des idées vives. L’histoire de la grammaire française et l’épistémologie de la linguistique nous faisaient faire un grand pas de côté. Tout à coup, nous comprenions que les catégories grammaticales de notre enfance ne se confondaient pas avec le réel, qu’elles étaient seulement une des façons de représenter la langue. Les formalismes de la grammaire générative de Chomsky avec sa recherche d’unités de base combinables entre elles, (le fameux P –> SN-SV), devenaient une des façons d’aborder les structures de base de la langue, qu’on pouvait confronter avec la proposition de Port-Royal, en observant les différences et la même fascination pour le langage. La grammaire apparaissait inséparable de l’organisation de la pensée et de l’art de la persuasion, la rhétorique. A étudier les relations entre Grammaire, Logique et Rhétorique à travers les âges, on situait mieux ce que signifiait le retour de l’énonciation et de la prag­ma­tique pour la linguistique des années 70. Plus tard, autour de la figure de Ferdinand Brunot, Jean-Claude Chevalier s’est intéressé surtout à l’ancrage social  de sa discipline, au lien  entre la grammaire scolaire et la production des savoirs universitaires.

Ce Jean-Claude Chevalier-là était sans doute trop sceptique pour avoir construit la grammaire structuraliste des années 70. Mais sa Grammaire Larousse du Français contemporain était tout de même un livre qui permettait de prendre du recul par rapport au catéchisme des grammaires en usage.

Après s’être, désabusé, autant qu’usé, retiré de la communauté des linguistes, Jean-Claude Chevalier parcourait avec un peu de désenchantement les parutions récentes. « As-tu trouvé quelque chose de neuf en linguistique ? ». Il ne voulait plus être que le survivant d’un siècle déchirant, où les intellectuels s’étaient beaucoup trompés, ce qui l’amenait à se défier de l’esprit de sérieux, n’être plus qu’un homme d’une culture encyclopédique qui réfléchissait sur le renouvellement des idées, et le premier lecteur des romans qu’ écrivait sa femme, Anne-Marie Garat.

Aujourd’hui, nous sommes de l’autre côté de sa mort. Mais il est inséparable du mélange d’explosion de liberté et d’intelligence collective qu’a représenté l’université de Vincennes. Il m’est difficile de penser « jamais plus. Jamais plus ! ».

Le rayon bricolage du BHV (Marais 3)

Les grands magasins sont inséparables d’une époque optimiste d’expansion du capitalisme, promesse d’une abondance quasi illimitée. Rien d’étonnant à ce que les tours majestueuses des palais aristocratiques soient passées à ces palais de la consommation.

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Les tours du Printemps Haussmann

C’est aussi au 19ème siècle qu’est né l’art nouveau de gérer un amoncellement de marchandises, d’en montrer l’abondance, la variété et le renouvellement permanent. Dans les rayons, les clients peuvent fouiller à leur aise, toucher des étoffes sans rien acheter. C’est pourquoi certains viennent là comme à la promenade.

Leur rivalité, qui les rapproche aussi, explique que les grands magasins aient adopté la même disposition d’ensemble. Ils déploient leurs rayons d’articles de Paris au rez-de-chaussée : maroquinerie, parfums, vêtements, foulards attirent la cohue des visiteurs. Les tapis, les meubles dont la clientèle est moins nombreuse sont placés dans les étages supérieurs.

Le plus célèbre des Grands Magasins est celui des Galeries Lafayette qui est sur l’agenda des tour-operators, quelque part entre l’ascension du monument d’Eiffel et la visite à la Joconde. Les touristes viennent admirer le décor splendide de sa coupole, la dentelle de fer de la verrière, la profusion des couleurs, d’ors et de pourpre des murs… Ils en profitent pour acheter souvenirs de Paris et cadeaux luxueux.

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Galeries Lafayette. La coupole « byzantine » de Ferdinand Chanut

Entre ces quatre enseignes, ma préférence va au BHV du Marais à l’angle de la rue de Rivoli et de la rue des Archives. Il est moins fastueux que  ses concurrents du 7ème et du 9ème arrondissements, et sa clientèle s’adresse moins aux touristes saoudiens et chinois qu’aux Parisiens, surtout (si on en croit sa publicité), aux « urbains créatifs » du quartier pour qui des sessions de bricolage et cuisine sont organisées.

Le magasin de bonneterie bon marché, ouvert en 1852 par Aristide Boucicaut, qui a développé un des premiers une caisse de prévoyance et de retraite pour les employés, octroyé un jour de repos hebdomadaire… s’est tout de même normalisé. Racheté par Bernard Arnault en 2012, il vise désormais une clientèle plus tournée vers le luxe. Les boutiques de la consommation mondialisée ont envahi les étages. Impossible de dire, « je cherche un chemisier… il me faut un rouge à lèvres » : il faut aller d’une marque à l’autre, ce qui allonge le temps passé dans le magasin et empêche la comparaison.

De la force d’attraction qu’exerce le sous-sol du BHV sur une personne ne sachant pas bricoler

Mais le rayon bricolage est toujours là. Bien que je n’aie aucune idée de la façon de changer les joints d’un tuyau, de faire tenir une tringle à rideau de douche, ou de réparer une vitre cassée, et que je sois tout juste capable de remettre en route l’électricité, je suis fascinée par le sous-sol du BHV, par sa profusion bien ordonnée.

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J’aime l’atelier géant, les gondoles de tournevis, clés à douille, marteaux, pinces, mètre-ruban.

Un peu plus loin, ce sont les rayons consacrés à l’ameublement avec ses pieds de table droits, cannelés, galbés ou forme de sabre, et ses boîtes à patins protecteurs.

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Sous sol du BHV. Pieds de meubles

J’aime au bazar de l’électricité voir les câbles de tout calibre et les éclairages à Led :

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Sous-sol du BHV. La Clinique de la lampe

Les temps changent doucement. Brassens et Eugène-Louis-Henri avaient écrit pour Patachou Le Bricoleur dont le refrain martelait que le bricolage était une activité masculine

{Refrain:}
Mon Dieu, quel bonheur !

Mon Dieu, quel bonheur

D’avoir un mari qui bricole

Mon Dieu, quel bonheur !

Ah, mon Dieu, quel bonheur

D’avoir un mari bricoleur !

De nouveaux types de bricoleurs déambulent dans le rayon des perceuses et on rencontre pas mal de femmes. Les divorces, le goût du célibat, les campagnes pour une éducation plus égalitaire ont peu à peu eu raison d’une des plus tenaces frontières entre activité féminine et activité masculine.

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Oui, oui, le bricolage est aussi une affaire de femmes.

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Sous-sol du BHV. Quincaillerie

On peut offrir à des jeunes femmes perceuses et visseuses ; des trousses de bricolage en même temps que des trousses de maquillage. D’ailleurs, les fabricants se sont adaptés et vantent désormais la légèreté de leurs modèles.

Chantons sous la pluie de novembre après l’exposition « Comédies musicales, la joie de vivre »

Philharmonie. Jusqu’au 27 janvier 2019

Est-ce bien le moment d’aller voir une exposition sur les comédies musicales alors que la planète brûle, que les inégalités explosent, que les turpitudes des grands patrons font la une des journaux sans que cela change quoi que ce soit au sentiment d’impuissance, que les populismes menacent, et que les abeilles meurent… Que peut encore nous dire une forme qui revendique sa frivolité ?

Et puis je me suis souvenue de l’arrivée de West Side Story dans les années soixante. Nous avions tout de suite adoré l’intensité électrique qu’ajoutaient la danse et la musique à ce Roméo et Juliette modernisé. Ah ! Ce prologue où les Jets arpentent un terrain de sport des bas quartiers en marquant le rythme d’un claquement de doigts. Leur élasticité animale, leur arrogance…. Nous avons déambulé pendant des jours dans les rues en essayant d’imiter leur souplesse… et nous avons fredonné avec Anita : « I like to be in America! ! O.K. by me in America ! Everything free in America ». Bien sûr, je braillais aussi les réponses de Bernardo qui dénonçait les discriminations et les dérives de la société de consommation, « For a small fee in America! », mais West SIde Story me semblait en tout cas un réservoir d’énergie inépuisable. Peu de films m’ont laissé un pareil souvenir.

Cette énergie joyeuse, on la retrouve dans l’exposition Comédies musicales, la joie de vivre du cinéma, organisée dans la salle qui jouxte la Philharmonie de Paris.

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Le grand serpent brillant qui tourne autour de la salle de la Philharmonie

Comme j’ai pris de l’âge, j’ai aimé revoir les versions plus anciennes de ce genre si bien  incarnées par Stanley Donen et Gene Kelly (1952) qui nous accueillent avec Singin’ in the rain.

La salle principale a été transformée en immense salle de cinéma. Des extraits de films thématiques sont projetés sur un long mur-écran. Plongés dans la pénombre, on s’installe pour revoir le New-York de West Side Story, Catherine Deneuve et Française Dorléac interpréter la chanson des sœurs jumelles dans Les Demoiselles de Rochefort, Björk combiner chant hypnotique et explosion rock dans Dancer in the dark, etc. Le dispositif des trois écrans suggère des filiations en projetant en parallèle John Travolta et Fred Astaire ; Jailhouse Rock d’Elvis Presley et un clip de Michael Jackson qui permet de voir tout ce que ce merveilleux danseur a appris chez le rockeur. Le mélange d’émotions et de légèreté est présent quand un condamné noir (Michael Clarke Duncan) demande  comme ultime faveur de voir un film, le premier de sa vie. Les larmes coulent sur ses joues pendant que Fred Astaire danse Top Hat.

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On peut emprunter la porte qui s’ouvre dans l’écran du milieu comme une invitation à passer « de l’autre côté » pour entrer dans l’univers de la comédie. Derrière, vous attend Fabien Ruiz, un claquettiste (c’est comme ça qu’on dit), qui vous initiera aux premier pas de danse.

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La porte qui s’ouvre dans le mur-écran. De l’autre côté, la salle des claquettes

Tout autour de la salle, des stands permettent d’en apprendre plus sur le travail qu’il a fallu mener pour réaliser ces spectacles : les comédiens de La La Land répètent jusqu’à ce qu’ils aient l’air élégant des vrais danseurs professionnels. Ecouteurs vissés sur les oreilles, on compare la voix grave de Delphine Seyrig et la voix finalement retenue pour jouer la marraine dans Peau d’Ane. On comprend comment les acteurs s’y prennent pour marcher au plafond… On voit la peau de bête sous laquelle se dissimulait Catherine Deneuve et la robe couleur du soleil qu’elle mettait dans sa chambrette pour oublier sa triste situation.

Les enfants ont emprunté des déguisements avant de rejoindre la petite salle qui leur est dédiée. Quand je suis entrée, ils regardaient sagement Les Aristochats : le monde du dessin animé est en effet bien proche de la comédie musicale.

photo Roland Ley

Le Chat musicien. Photo Roland Ley

On sort le corps léger. A présent on s’en fiche du temps exécrable, on veut seulement chanter sous la pluie et chercher un cours de claquettes.

A la Fondation Custodia. Les estampes d’un Japon ouvert aux influences occidentales (1900-1960)

Custodia est une fondation d’art néerlandaise qui occupe l’ancien hôtel du ministre Turgot au 121 rue de Lille. Je ne devrais pas donner l’adresse de peur de participer à la découverte de cet endroit préservé (car il n’y a pas de queue dans ce musée qui organise des expositions remarquables). 200 mètres plus loin, la foule se presse à Orsay où l’atmosphère de supermarché est si étouffante qu’on se demande ce qu’on vient faire là. Pour peu que l’exposition soit « incontournable »,  on doit cheminer au rythme de la foule sans s’arrêter, comme si une voix répétait  « Il y a du monde derrière vous qui attend, vous ne pouvez pas rester si longtemps. Faites de la place, dépêchez-vous, avancez ! Avancez  ! ». Si on ralentit, on a l’impression de trop s’attarder comme si les visites aux musées mettaient les visiteurs dans la situation, évoquée par Jacques Brel, des soldats qui fréquentaient les bordels militaires où les prostituées les recevaient à la chaîne : « Au suivant ! Au suivant !  ».

A Custodia, pas de rythme imposé, pas de querelle parce que vous restez trop longtemps devant une toile, empêchant votre voisin de prendre une photo ou parce que quelqu’un passe au dernier moment devant vous alors que vous voulez prendre une photo…,

La fondation expose jusqu’au début 2019 des estampes japonaises provenant de la collection d’Elise Wessels. Cette femme, elle-même artiste, a rassemblé depuis vingt-cinq ans plus de deux mille gravures, livres illustrés, dessins préparatoires, aquarelles et peintures des années 1900-1960 qu’elle montre dans son musée privé d’Amsterdam, le Nihon no hanga.

Voici une exposition faite pour ceux qui, comme moi, ne connaissent guère en fait d’estampes et de gravures sur bois japonaises que l’œuvre d’Hokusai (1760-1849) – l’homme aux 30 000 dessins dont les inévitables vagues et Monts Fuji qui sont à présent affichés dans les couloirs des hôpitaux et des chambres d’hôtels… ou l’œuvre d’Utagawa Kuniyoshi ( 1798 – 1861) auquel le Petit Palais a récemment consacré une rétrospective qui m’a fourni un répertoire dépaysant de samouraïs et de monstres.

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Utagawa

Utagawa Kuniyoshi. Monstres et samourais au Petit Palais en novembre 2015

La modernité

Les estampes présentées à Custodia n’ont n’a rien à voir avec l’opposition traditionnelle de l’Orient et de l’Occident qui nourrit notre goût de l’étrangeté radicale. Elles invitent au contraire à se pencher sur les échanges entre le Japon et l’Europe du début du 20ème siècle.  Bien sûr, on savait l’engouement  de Van Gogh et de Monet pour les estampes japonaises… Ici, c’est le Japon qui découvre l’Occident et en est ébranlé. Quand les Japonais ont été autorisés à voyager, des artistes ont découvert l’Europe et l’idée qu’ils se faisaient de leur travail s’est rapprochée des conceptions occidentales : dans l’art traditionnel de l’estampe (expliqué dans un petit film), la question de l’auteur se brouille. Nous avons l’habitude d’admirer le geste de l’artiste, les variations de pression qui changent les lignes, mais l’estampe est fabriquée à la gouge, de même le jeu des couleurs appartenaient à l’artisan…. D’après ce que j’ai compris, un artiste comme Onchi Koshiro voudra désormais réaliser lui-même ses estampes afin de maîtriser toutes les étapes du processus créateur.

Les thèmes évoluent : la Bretonne de Yanamoto Kanae et son Village aux bords de Seine aux tons terreux et aux fines hachures pourraient être signés d’un nom de l’école de Pont-Aven.

Village des bords de Seine

Yamamoto Kanae. Village en bord de Seine (1913). Malheureusement les estampes sont sous- verre et il est presque impossible d’éviter les reflets.

Au lieu de samouraïs, les artistes montrent des villes « modernes » avec des bars, de grands magasins, des réverbères… Les surfaces peuvent se remplir, la ville devenir un échiquier coloré, les traits s’épaissir. Plus de ciel blanc et vide et pourtant les estampes gardent un sens du graphisme qui m’évoque le Japon, comme si l’artiste essayait de voir jusqu’où l’art traditionnel pouvait se faire un peu étranger. Une fois de plus, on voit combien la notiion d’identité doit faire une place à l’échange qui renouvelle les formes.

Azechi Umetarō, Pluie,
Pluie,

La prostitution est peinte plus crûment avec des geishas nues, tristes et solitaires..

L'Ennui. Ishakawa Toraji (1875-1964) DSC05608

L’Ennui. Ishakawa Toraji (1875-1964)

Les artistes se font aussi les témoins des changements qui touchent les Japonaises de la bonne société. Elles font du sport, jouent au billard et fument. Onchi Kōshirō a personnifié les saisons par des portraits de femmes. Celle qui incarne l’hiver ne porte pas de kimono. Enveloppée de fourrure avec son chaton couleur d’encre lové sur son épaule, c’est une Européenne aux yeux bleus (d’ailleurs le titre est écrit en français). Mais l’artiste a fait d’autres épreuves où l’élégante a les yeux noirs de son pays et où le nom de la saison apparaît sous son équivalent japonais.

Onchi Kōshirō

Onchi Kōshirō. L’hiver, issu de la série Belles femmes des quatre saisons (1927)

Les cadrages déséquilibrés du même Onchi Koshiro  et son goût pour la ligne stylisée rejoignent le travail des avant-gardes européennes. Une des plus belles estampe est  Le Plongeon… un trait dans l’espace, l’angle du plongeoir, la clarté de l’air. J’aurais voulu montrer une image, mais les terribles reflets du sous-verre ont brouillé ma photo et je ne sais pas si je suis autorisée à copier les images que l’on trouve sur le site de la fondation.

Les mêmes cadrages audacieux m’ont fait aimer La Chevelure d’Ito Shinsui.

La chevelure. Ito Shinsui (1898-1972)

La chevelure. Ito Shinsui (1898-1972)

Avant de partir, un coup d’œil par la fenêtre. Un jardin, des bancs…  Comme cet endroit doit être calme quand l’été précipite tout le monde aux terrasses des cafés !

De l’art de la guerre au jardin-forêt de la BNF

Un après-midi de novembre, je voulais travailler à la BNF. Aucune affichette ne prévenant que les  magasiniers de l’établissement étaient en grève, j’ai donc emprunté le périlleux escalier de l’entrée Est, fait la queue pour passer le portique de l’entrée, j’ai attendu qu’un casier se libère et je suis descendue à l’étage des chercheurs.

BNF. L'escalier de l'entrée Est164643 (1).jpg

J’ai marqué l’arrêt devant l’enclos des chèvres « des fossés » implanté à titre expérimental depuis mai pour débroussailler la forêt.

Les responsables ont enfin pris conscience que la prolifération des ronces, effet de  leur rêve écologique non-interventionniste, n’était peut-être pas idéal pour la bio-diversité qu’ils prétendaient défendre. Longtemps, ils ont semblé ignorer que les beaux jardins doivent beaucoup à l’art de la guerre. Je me souviens d’avoir jadis assisté chez moi à la lutte à mort des pervenches contre les autres fleurs. Chaque nuit, elles lançaient leurs tentacules contre de malheureuses tulipes, que je retrouvais étranglées au matin. Pendant ce temps-là, la bignone ne se contentait pas de couvrir le mur de jolies fleurs orange. Ses lianes traversaient le passage et poussaient où elles voulaient. Le matin, je rétablissais un peu de justice en éradiquant impitoyablement les pervenches qui s’approchaient des autres fleurs, en arrachant les surgeons de bignone et de chevrefeuille. Bref, la débutante que j’étais, en avait conclu que son intervention aidait au maintien de la diversité.

Les responsables de la BNF ont décidé de contenir les ronces et le lierre qui menacent d’envahir la forêt. Mais ils délèguent le soin de la lutte aux espèces animales réputées naturelles. Espérons que Framboise et ses cabris seront à la hauteur des espoirs éco-responsables placés en eux et qu’ils ne brouteront pas avec le même entrain fougères, pélargoniums et faux-fraisiers.

BNF La chèvre débroussailleuse

Framboise, la chèvre des fossés, chargée de débroussailler la forêt de la BNF

Dans les salles de lecture, on ne peut demander aucun livre. Heureusement que les usuels ne rendent pas la visite inutile. Je suggère cependant à la responsable de salle un affichage à l’entrée de la BNF. Est-ce briser la grève que de prévenir ceux qui paient (assez cher) leur entrée qu’aucun document des magasins ne leur sera communiqué ?

A la sortie il pleut doucement. Je repars avec une conférencière belge, spécialiste des algorithmes. Elle est toute jeune et parcourt la planète… « Non, la grève n’a pas empêché la tenue de la rencontre à laquelle elle participait ». Nous échangeons quelques mots sur l’état des bibliothèques et sur les mauvaises conditions de travail du personnel. « Vous avez tout de même de la chance, dit-elle. A Bruxelles, la bibliothèque royale est trop petite. Le nombre de places est si limité qu’il faut arriver avant l’ouverture. Je crois que les connexions internet n’existent toujours pas et qu’on cherche ses documents à l’ancienne sur des fiches cartons. Mais je me trompe peut-être ; je n’y vais plus ».

BNF. Nocturne BNF

voir aussi Le lapin de la bibliothèque François Mitterrand

Le Marais juif (2) : des Hospitalières- Saint-Gervais au jardin des Rosiers

Sur la place des Hospitalières Saint-Gervais, à côté du restaurant Chez Marianne, on trouve une école. Elle a été installée sur une partie de l’ancien marché des Blancs-Manteaux, à l’emplacement du Pavillon de boucherie, et la façade est toujours décorée de deux têtes de bœufs en bronze (réalisées en 1819).

Tête de boeuf par Edme Gaulle (1762-1841), 1819DSC05565

Ancienne fontaine à  la tête de boeuf de l’ex marché des Blancs-Manteaux, par Edme Gaulle (1762-1841).

L’enseignement mutuel ; l’école pour tous ; la rafle du Vel d’Hiv

Je dois être une des rares personnes à m’intéresser aux inscriptions des façades  « Ecole primaire communale de jeunes garçons israélites – mode mutuel  –  fond municip. juin mdcccxliv ». « Asile, Ecole primaire communale de jeunes filles israélites – mode mutuel  –  fond municip. juin mdcccxliv ». La pierre garde la mémoire d’un moment  de l’histoire, de ces établissements et plus largement la mémoire d’un épisode de l’histoire de l’enseignement en France.

Asile Ecole Primaire Communale de Jeunes Filles Israéelites. Mode mutuelDSC05566

Fronton de l’ancienne Ecole Primaire Communale de Jeunes Filles Israélites (Mode Mutuel)

Après le concordat, qui organise les relations entre l’Etat et ceux qu’on appelle alors les Israélites, le consistoire obtient le droit d’ouvrir des écoles autour d’un programme qui faisait une place à l’hébreu. Une première école de garçons ouvre en 1819 qui accueille environ 80 écoliers. Pour les filles, l’école s’ouvre en 1822. Quelques années plus tard, des difficultés financières conduisent le consistoire à se tourner vers la Mairie de Paris et à demander que les écoles soient reconnues et financées comme écoles communales, tout en conservant leur spécificité confessionnelle, ce qui sera accepté à condition que le programme soit étroitement contrôlé et que le recrutement des maîtres obéisse aux règles fixées par les autorités. En 1844, sont édifiées deux écoles laïques pour accueillir les jeunes gens de la communauté juive, les garçons d’un côté, les filles de l’autre. Contrairement aux autres écoles, elles étaient fermées le samedi, jour de shabbat, et ouvertes le jeudi, jour de congé partout ailleurs. Il n’y avait pas d’instruction religieuse et la confession juive n’était demandée ni aux enseignants ni aux élèves.

Quant à la désignation de « mode mutuel », c’est un terme opaque, qui perdure  comme une couche ancienne qu’on aurait oublié d’effacer (de fait, c’est le propre des sociétés de laisser affleurer quelques strates du passé pour mieux se réinventer). « Mode mutuel » renvoie aux solutions imaginées au 19ème siècle pour scolariser la population pauvre. En Angleterre, un pasteur anglican Andrew Bell (1753-1832) puis un quaker, Joseph Lancaster (1778-1838), avaient entrepris de décomposer les éléments de la lecture et du calcul en éléments simples que des élèves un peu plus avancés (les moniteurs) pouvaient faire répéter à leurs camarades. Grâce à ce procédé, des écoles encadraient des centaines d’enfants sous la conduite d’un maître unique. Le souci d’économie concerne aussi le matériel : les tableaux de lecture et d’arithmétique remplacent les livres; les carrés de sable fin, puis l’ardoise,  permettent de s’exercer aux premiers tracés de caractères et d’économiser ainsi le papier. En France, la méthode est diffusée par La Société d’encouragement pour l’industrie nationale, fondée en 1801, qui avait pour but de favoriser la Révolution industrielle, mais qui croyait aussi aux vertus émancipatoires de l’instruction. La Société disposait d’un journal pédagogique et de liaison qui comporte 20 volumes, le Journal d’éducation. (L’immeuble qui abritait la société se voit toujours place Saint-Germain). Victor Hugo, parmi beaucoup d’autres  s’était enthousiasmé pour l’enseignement mutuel, efficace, au moins pour les apprentissages élémentaires :

Regarde. Ils vont s’apprendre, en d’aimables leçons,
Ces signes variés qui peignent tous les sons.
Au milieu d’eux se place, en sa chaire mobile,
Leur Aristarque, armé de son sceptre fragile ;
Vois-les, près d’un tableau, sans dégoûts, sans ennuis,
Corrigés l’un par l’autre, et l’un par l’autre instruits ;
Vois de quel air chacun, bouillant d’impatience.
Quand son rival s’égare, étale sa science ;
Ce soir il s’ornera d’un ruban bien acquis,
Et son regard dira : c’est moi qui l’ai conquis. (AVANTAGES DE L’ENSEIGNEMENT MUTUEL.

L’enseignement mutuel suscite cependant l’opposition de l’église catholique soucieuse d’exercer une surveillance étroite sur les enfants. Et puis, la méthode venait de pays protestants ! Elle est marginalisée peu à peu.

Alain Wagneur. Des milliers de places vides30102018

En juillet 1942, la Rafle du Vel D’Hiv, menée par les policiers parisiens touche durement les enfants de l’école. À la rentrée scolaire du 1er octobre 1942, il n’y a que 4 élèves juifs présents…  165 enfants juifs avaient disparu. Alain Wagneur, dans un beau livre intitulé Des milliers de places vides raconte son enquête quasi policière pour savoir comment le directeur de l’école, Joseph Migneret (1888-1949), avait fait sa rentrée devant des classes vidées de leurs élèves. Ses réactions, le directeur ne les a pas communiquées aux autorités scolaires, et plus généralement, Alain Wagneur n’a trouvé aucune trace dans les archives de répercussions suscitées par ces arrestations ni chez les instituteurs ni chez les autorités. L’institution scolaire reste muette. Cependant Alain Wagneur rend hommage à Joseph Migneret qui s’est engagé activement dans la Résistance, fabriquant des faux papiers, cachant des enfants dans un appartement qu’il loue 71 rue du Temple. Son nom est inscrit parmi les 2 693 « Justes de France » sur le monument de l’Allée des Justes (entre la rue Geoffroy L’Asnier et la rue du Pont Louis-Philippe). Une plaque rappelle aussi son action : « À Joseph Migneret, instituteur et directeur de cette école de 1920 à 1944, qui, par son courage et au péril de sa vie, sauva des dizaines d’enfants juifs de la déportation. Ses anciens élèves reconnaissants »

Le jardin des Rosiers – Joseph-Migneret

Le jardin dont l’entrée se situe au 10 rue des Rosiers (jardin des Rosiers) porte aussi le nom de Migneret. On y accède par un petit passage couvert. Quand les ateliers ont périclité, leurs cours ont été réunies et plantées.

A l’entrée une plaque porte les noms des enfants arrêtés pendant l’occupation.

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Aujourd’hui, on y trouve un espace tranquille à l’ombre de vieux arbres, des pelouses où les enfants peuvent jouer, et un carré que les habitants du quartier viennent cultiver. Quand on avance, le jardin fait un coude : un grand figuier rampant fait face à un marronnier centenaire. Nous avons rencontré un mordu de ces figues qui nous a raconte qu’en été, il vient faire provision de fruits et qu’il verrait volontiers le figuier devenir l’emblème de Paris, tant les fruits sont doux.

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Le figuier noueux du Jardin des Rosiers-Migneret

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A l’ombre du marronier. Jardin des Rosiers

Un vol de moineaux s’abat sur un arbuste. Les passereaux se font rares à Paris, mais ici, ils trouvent des plantes qui n’ont pas été traitées. Un panneau se vante d’ailleurs que le sol où est planté le figuier abrite tout un peuple d’insectes et d’araignées.

Jardin 10 rue des Rosiers. Le moineauDSC05562

Au fond du jardin, on voit la haute cheminée de la Société des Cendres fondée en 1859 et qui a fonctionné jusqu’en 2002 (un des vestiges du Marais ouvrier).

Cheminée de l'atelier des CendresDSC05560

Cheminée de l’ancien atelier des Cendres, vue depuis le Jardin des Rosiers

L’usine traitait les déchets des bijoutiers et des pellicules argentiques pour en extraire les métaux précieux. En 2014, Uniqlo a acquis le bâtiment désaffecté et a conservé comme décor pour son magasin, la cheminée, la verrière ;  les fours et les meules sont exposés au sous-sol.

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Magasin de la marque Uniqlo, rue des Francs-Bourgeois. La cheminée de l’Atelier des Cendres a été conservée

Après l’attentat de Pittsburg (octobre 2018)

Longtemps, les juifs américains sont venus visiter l’Europe pour contempler, effarés et soulagés, toutes les traces laissées par les persécutions, l’inquisition, les humiliations de l’ancien régime, les pogroms de l’Est, l’affaire Dreyfus, la fureur nazie… Les attentats musulmans étaient le dernier épisode d’une longue série et ils se demandaient pourquoi leurs coreligionnaires restaient en France au milieu des Arabes, au lieu de rejoindre l’Amérique défendue par la barrière infranchissable de l’océan Atlantique. Les plus conservateurs se réjouissaient des positions du président Trump qui s’était spectaculairement rapproché d’Israël, ce qui leur donnait l’impression d’une protection supplémentaire. Bref  ! Quelle que soit la politique d’Israël et quel que soit l’appui que les Américains fournissent à Netanyaou, ils étaient hors de portée des antisionistes. Mais voici qu’un antisémite, adepte des armes à feu, a fait un carnage dans une synagogue de Pittsburg. Nos amis américains ne comprennent rien à ce qui leur arrive ; ils sont obligés de se rappeler que l’antisémitisme « traditionnel » de l’extrême droite est toujours meurtrier et ils ne comprennent pas plus que nous les raisons d’une haine récurrente contre des personnes si semblables à ceux qui les détestent.

 

Wagneur, Alain, 2014,  Des milliers de places vides, Actes Sud, coll. « Le Préau ».

http://www.ajpn.org/juste-Joseph-Migneret-1978.html

Branca Sonia, (1980), « Principes et théorie de l’enseignement du français à l’école mutuelle sous la Restauration », Le français aujourd’hui n° 49, 85-96 ; ° 50, 95-108.

Brody Jeanne, « L’école de la rue des Hospitalières-Saint-Gervais, pratique religieuse et école laïque », Archives juives 26/2, 2e semestre 1995, pp. 49-60.

 

Du Marais ténébreux au Marais branché et commercial (1) La rue des Rosiers

Quand j’ai quitté Paris, le Marais était un quartier populaire, où les gens de la rive gauche s’aventuraient rarement. Je me souviens y être allée pour dîner un soir d’hiver où tout était obscur et silencieux. On n’avait pas croisé grand monde parce qu’il faisait froid. Il était tombé un peu de neige que les rares automobiles avaient transformée en boue sale. Comme je parlais avec nos amis, je n’avais pas fait attention aux noms des rues. Je déambulais, loin de ma rive gauche, dans un quartier perdu dont tous les bâtiments se ressemblaient. Comment imaginer aujourd’hui le Marais de ce temps-là, ce lieu ténébreux, où la crasse transformait les palais en taudis, où les dépôts noirs de suie effaçaient jusqu’aux formes des façades ?

La cause des femmes

Nous sommes entrés dans un restaurant-coopérative dont les prix variaient en fonction des ressources des convives. Nous avons  partagé une grande table avec des inconnus. Ce jour-là, nous avons discuté de la situation des femmes. Même celles qui n’étaient pas des militantes constataient amèrement que les révoltes étudiantes leur avaient fait peu de place. A la fin des réunions pour l’émancipation des peuples, il fallait des petites mains pour la vaisselle ou pour faire tourner les ronéos, et c’étaient toujours les femmes qui s’y collaient !  Je me souviens de cette soirée. Nous avions déjà le sentiment désenchanté que les utopies révolutionnaires viraient au cauchemar l’une après l’autre. Mais nous nous promettions, avec énergie, de modifier un peu nos vies. Nous ne voulions plus rester silencieuses dans les assemblées générales, ou nous laisser spécialiser dans les corvées. Je ne sais plus qui a dit : « La révolution qui va réussir, c’est celle qui va abattre le patriarcat ». Cinquante ans plus tard, j’ai l’impression  que les choses vont mieux de ce côté-là, du moins dans le milieu protégé qui est le mien, même s’il m’arrive de penser que la contraception a fait davantage pour ouvrir des possibles que tous nos discours ? N’est-ce pas la pilule qui a permis que la maternité soit un choix et non une maternité subie, qui a entraîné la limitation des naissances ; n’est-ce pas la pilule qui a permis notre entrée massive dans le monde du travail, clé de notre indépendance ?

Récemment, j’ai voulu retourner dans ce restaurant des années 70. Evidemment, je me suis perdue ! Fallait-il tourner tout de suite sur Sainte-Croix de la Bretonnerie ? Aller plutôt vers la rue des Blancs-Manteaux ? De toute façon, les entrepôts et les ateliers ont disparu. La population pauvre est partie ou bien elle est devenue invisible. Le Marais est un des quartiers les plus chers de Paris et les fonds de pension rachètent les appartements qui se libèrent pour les louer aux touristes. Le soir, la lumière est partout : les vitrines des cafés et des commerces resplendissent ; les enseignes lumineuses chassent l’obscurité et aplatissent les ombres. Une foule dense vient pour faire la fête. Là où le pas des passants résonnait dans des rues désertes, on entend de la musique et des rires.

Le Marais d’aujourd’hui est à la fois un musée géant,  un quartier juif modernisé pour touristes, qui doit moins aux ashkénazes qu’aux sépharades, malgré son surnom de Pletz (la « petite place » qui vient du yiddish). Les gays sont installés du côté du BHV, transformé en magasin branché qui multiplie les rayons de « marques ». Les Chinois font de l’import-export dans le haut Marais. On se promène dans ces mondes séparés qui ne sont pas reliés entre eux, même si les frontières en sont fluides. On se repère aux cuisines proposées par les restaurants, aux noms des commerces, le tout étant recouvert par le développement des boutiques de prêt à porter et des galeries d’art.

Le Marais-Musée

Il a fallu la loi de 1962 sur le ravalement des monuments parisiens (dite Loi Malraux) pour que les hôtels du Marais soient restaurés et retrouvent leur ancienne splendeur. Un certain nombre de ces hôtels sont des monuments qui se visitent, l’Hôtel de Soubise aux façades géométriques abritait les archives nationales, aujourd’hui déménagées à Saint-Denis. Chaque été, des musiciens viennent jouer dans son beau jardin. L’Hôtel de Sully abrite le Centre des Monuments Nationaux. Les visiteurs adorent passer par l’entrée qui permet de passer directement sur la place des Vosges, l’Hôtel Carnavalet, qu’a loué longtemps Madame de Sévigné, était mon favori. Malheureusement, son musée de l’histoire de Paris est en travaux jusqu’à la fin de 2019…. Mais aujourd’hui, nous allons flâner rue des Rosiers.

La rue des Rosiers : fallafels et prêt-à-porter

Le Marais juif attire presque davantage de visiteurs que les palais. On vient pour se recueillir sur le sort des Juifs, mais surtout par goût du pittoresque, pour acheter des vêtements ou parce qu’on peut y manger des fallafels qui sont avec les pizzas, les kebabs et les burgers la base de la nourriture des jeunes générations.

A la fin du XIXème siècle, les juifs d’Europe, victimes de pogroms, dans les pays de l’Est, ont afflué en France, le premier pays à avoir voté leur émancipation pendant la Révolution française, puis à condamner son armée plutôt que de laisser l’innocent capitaine Dreyfus pourrir au bagne. Ces immigrés s’entassaient dans les tout petits logements du Marais. C’est à la présence ashkénaze qu’on doit la haute synagogue de la rue Pavée, réalisée en 1913 par Guimard, le grand architecte de l’art nouveau.

Guimard synagogue de la rue Pavée

10 rue Pavée. Synagogue construite par Guimard

Un dicton disait alors « heureux comme dieu en France ». Pourtant, pendant la période de Vichy, 25.000 juifs du Marais furent déportés en Allemagne et massacrés : au numéro 14 de la rue de Bretagne, une plaque rappelle que la police française rassembla à cet endroit des juifs lors de la Rafle du Vel d’hiv en juillet 1942 et des plaques sur toutes les écoles du quartier témoignent du programme d’anéantissement qui a frappé même les enfants.

Peu à peu, les rapatriés d’Algérie ont pris le relais des ashkénazes. Les queues se forment devant les restaurants Marianne ou l’As du falafel qui proposent une cuisine séfarade.

L'As du fallafelP1040823.JPG

Mais la rue des Rosiers est surtout devenue un centre commercial piétonnisé et branché.

Happy Socks - rue des RosiersDSC05563

La boutique Happy Socks. Rue des Rosiers, on fête à  présent Halloween. Américanisation  des esprits au service du commerce…

Derrière les façades muséifiées, on trouve des boutiques vouées à la sape, comme au numéro 4, le Hammam-Sauna-Saint-Paul qui datait de 1863.

Le Hammam-Saint-Paul

Le Hammam-Sauna-Saint-Paul

Au n° 7,  en 1982, le restaurant de Jo Goldenberg a été la cible d’un attentat commandité par le Fatah qui avait fait 6 morts et 22 blessés. 40 ans plus tard, les coupables n’ont toujours pas été arrêtés. Le restaurant a fermé, remplacé par H&M. Aujourd’hui il cherche un repreneur.

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L’ancien restaurant de Jo Goldenberg au coin de la rue Duval et de la rue des Rosiers

Seul le traiteur Sacha Finkelsztajn propose encore une cuisine d’Europe Centrale. Je viens dans sa petite boutique jaune pour ses strudels, ses vatrouchkas et pour ses merveilleux boreks au fromage de brebis,

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Sacha Finkelsztajn. Saveurs yiddish, 27 rue des Rosiers

Partout, la foule se précipite fascinée dans les boutiques Bel Air, COS, Léa, Le Temps des cerises, H&M, René Dhery… Pourquoi là puisqu’on trouve les mêmes partout dans Paris?

Librairie du TempleRue des Hospitalières Saint-Gervais, la librairie du Temple est toujours là. Pour combien de temps ?

L’hôtel Nissim de Camondo : l’ombre des disparus

Les arts décoratifs du 18e dans un hôtel particulier au 63 rue de Montceau

Je ne sais pas si j’apprécie l’hôtel Nissim de Camondo, pourtant un exemple parfait du goût français au 18e siècle, tant je trouve étouffante sa profusion de meubles, de tapisseries et d’objets décoratifs.

Nissim de Camondo 20180922_150803 (1)

Bien sûr, la demeure ne manque pas de points de vue remarquables, par exemple sur l’escalier d’honneur avec son élégante statue de marbre blanc :

Nissim de Camondo. L'escalier d'honneur20180922_151344 (1)

ou les échappées sur le jardin, qu’un rideau d’arbres prolonge vers le parc Monceau, en sorte qu’on n’a pas conscience de ses dimensions réduites.

Nissim de Camondo20181005_152857La bibliothèque, avec ses murs arrondis, tapissés de livres, pourrait me plaire, bien que j’aie l’impression que les reliures y sont plus importantes que les textes.

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Et je trouve partout à apprécier des œuvres charmantes… Ce buste de petite fille, coincé entre un paravent de vives couleurs et un fauteuil en tapisserie …

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D’autres œuvres m’ont troublée. Un bronze réalisé d’après un plâtre de Houdon. L’inscription qui orne le socle indique : « Rendue à la Liberté et à l’Egalité par la Convention Nationale du 16 Pluviôse deuxième de la République Française une et indivisible (4 février 1794). »  .Cette date est celle de la première abolition de l’esclavage, (que Napoléon rétablira pour plaire à sa femme créole Joséphine de Beauharnais).

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Je suis sûre que j’aurais pu m’intéresser à mille détails, comme aux boiseries du Grand salon…. mais trop c’est trop et je mélange un peu les bergères à oreilles recouvertes de velours gaufré, les bergères en confessionnal et celles à lambrequin. Je confonds les tables à la Bourgogne et les tables en cabaret, le bureau à cylindres de Saunier et le secrétaire à rideau d’Oeben, les porcelaines de Limoges et celles de Meissen… Je voudrais apprécier le fauteuil du Père Gourdin acquis par M. de Camondo qui, dit la notice, est un chef d’œuvre par la pureté de ses lignes et par ses pieds relevés d’ornements rocailles, mais je ne fais que répéter ce que je ne sens pas. Je suis arrivée dans l’hôtel, sans attendre quoi que ce soit, sans « imaginer » ce que j’allais voir ; c’est sans doute pour cela que je le vois si mal.

Bref ! Je n’en sais pas assez pour assimiler ce qui est exposé et je n’ai pas envie d’apprendre.

La fin des Camondo

Ma légère indigestion se mêle à l’impression glaçante, qui vient du contraste entre l’art raffiné qui intéressait l’inventeur de ce lieu et le destin de sa famille. Cette famille juive qui s’était voulue tellement française a été anéantie dans les chambres à gaz d’Auschwitz.

Les Camondo, des sépharades chassés d’Espagne par l’inquisition, avaient prospéré dans l’Empire Ottoman. En 1802, Isaac Camondo fonde une banque qui devient la plus importante de l’empire. Il participe au développement d’Istanbul et finance nombre d’établissements philanthropiques.

Nissim de Camondo. Le fondateur ABRAHAM sALOMON DE cAMONDO20181005_151418

Abraham Salomon de Camondo. (d’après le film sur l’histoire de la famille projeté au musée)

La génération suivante se retrouve en Italie, soutient financièrement la cause de l’unité italienne, tant et si bien que Victor-Emmanuel II accorde en 1867 le titre de comte à Abraham-Salomon de Camondo. Ses fils poursuivent en France les activités financières et philanthropiques du groupe. Ils s’installent à Paris vers la fin de l’Empire et achètent des terrains voisins en bordure du parc Monceau pour y bâtir leurs hôtels.

Leurs enfants se désengagent de la finance internationale. Isaac se consacre à l’art et à la musique. Son cousin germain, Moïse, se prend de passion pour les arts décoratifs français du 18e siècle. Cet homme du 19e siècle aime l’art du 18e doré, luxueux, élégant. Il rêve peut-être de s’intégrer à l’aristocratie en achetant les meubles raffinés que des ducs et des marquis désargentés ont accumulé avant d’être obligés de les vendre.

Marié en 1892 avec Irène Cahen d’Anvers, elle aussi issue d’une lignée de financiers juifs, Moïse de Camondo commence une vie mondaine, offre des dîners exquis à la bonne société, jusqu’à ce que sa femme abandonne cet homme taiseux, borgne et mal entendant, pour un bel Italien après la naissance de leur deuxième enfant.  Le divorce est prononcé en 1902. Le comte obtient la garde de Nissim et de Béatrice qu’il élève tout en poursuivant ses activités de collectionneur.

Entre 1911 et 1914, il charge René Sergent de reconstruire l’hôtel familial pour y abriter ses collections du 18e siècle. L’architecte qui connaît à merveille le style classique, parvient à édifier un édifice qui pastiche élégamment le style Louis XVI, aimé par le commanditaire, tout en étant fonctionnel (ascenseur, carrelage hygiénique et brillant des salles de bains, cuisnes modernes avec monte-charge, chauffage central). Dans son roman, La Curée, Zola décrit une des demeures somptueuses de la rue Monceau en raillant le goût clinquants des parvenus (il est vrai qu’officiellement, son personnage n’est pas un banquier juif) : À la voir du parc, au-dessus de ce gazon propre, de ces arbustes dont les feuillages vernis luisaient, cette grand bâtisse, neuve encore et toute blafarde, avait la face blême, l’importance riche et sotte d’une parvenue, avec son lourd chapeau d’ardoises, ses rampes dorées, son ruissellement de sculptures. C’était une réduction du nouveau Louvre, un des échantillons les plus caractéristiques du style Napoléon III, ce bâtard opulent de tous les styles. ?

Est-ce pour échapper au mépris que montrent ces Français pour le mauvais goût supposé des Juifs que Moïse de Camondo choisit de vivre dans un exquis petit pastiche du 18?

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On peut imaginer la vie de Moïse de Camondo en visitant la chambre avec son nu placé dans l’alcôve juste au-dessus du lit, la chambre d’un homme esseulé, alourdi par l’âge,  qui nourrit comme il peut ses fantasmes ?

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A côté de la salle à manger d’apparat, désormais rarement utilisée, le collectionneur déjeune seul dans un étroit cabinet où il peut contempler ses services de porcelaine.

La guerre arrive. Le fils de Moïse de Camondo s’engage en 1914, devient sous-lieutenant, passe dans l’aviation en qualité d’observateur. Promu lieutenant en 1916, il obtient son brevet de pilote et mène de nombreuses missions de reconnaissance jusqu’au 5 septembre 1917, où son avion est abattu. Moïse de Camondo dévasté, ferme la banque familiale, mais il continue à collectionner dans son domaine, celui du goût exquis du dix-huitième siècle. Il cherche à effacer les frontières entre la maison et le musée, entre la richesse trop neuve du banquier juif et l’identité d’un  aristocrate cultivant un art de vivre qu’il admire. Lorsqu’il meurt en 1935, il cède par testament à la France l’hôtel particulier et les collections qui auraient dû revenir à son fils. L’hôtel, qui porte le nom de Nissim, est un mausolée hanté par le fantôme du fils disparu. Grâce à ce nom, le souvenir n’en disparaîtra pas.

Moïse de Camondo et son fils Nissim

Moïse de Camondo et son fils Nissim en permission (archives du musée Nissim de Camondo)

Une étrange atmosphère flotte dans cet endroit où les meubles inutiles restent à jamais fixés dans l’état où Moïse de Camondo a souhaité qu’ils demeurassent, aucun meuble ne devant être bougé après sa mort.

Béatrice est la seule survivante de la famille. Elle se marie avec Léon Reinach, lui-même héritier d’une famille juive de grands intellectuels. Ils ont deux enfants, Bertrand et Fanny, mais se séparent. Bertrand vit avec son père, et Fanny avec sa mère. La deuxième guerre mondiale éclate et bientôt les décrets antisémites et les premières rafles de juifs. Léon décide de se réfugier en zone libre d’où il compte partir pour l’Espagne. Béatrice fait comme si les lois anti-juives n’existaient pas. Elle monte à cheval tous les matins dans les allées du bois de Boulogne et participe à des concours hippiques. Elle se croit à l’abri parce qu’elle a grandi dans les salons parisiens et qu’elle chasse à courre avec des membres de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie. Et puis son frère n’est-il pas mort pour la France ? Son père n’a-t-il pas légué ses riches collections d’art à l‘Etat ? D’ailleurs elle est convertie au christianisme depuis 1942. Pierre Assouline, dans le beau livre qu’il consacre aux Camondo, semble déplorer sa naïveté due à son snobisme : elle  se sentait « aristocrate à sa manière » (p. 269). Il n’y a pas besoin qu’elle soit sympathique pour être bouleversé par son destin : Elle est arrêtée avec sa fille Fanny, puis Léon et Bertrand, dénoncés par un passeur. Tous sont internés à Drancy, puis déportés le 20 novembre 1943. Léon et Bertrand ont été gazés dès leur arrivée à Auschwitz ; Fanny a succombé au typhus peu après. On ne connaît pas les circonstances exactes de la mort de Béatrice.

Entre les impressions de luxe que laisse le musée, et la fin atroce de cette famille, le contraste est si violent que le souvenir des Camondo ne peut s’estomper.

 

Anne Hélène Hoog, Bertrand Rondot, Sophie Le Tarnec, Nora Seni, 2009, La Splendeur des Camondo. De Constantinople à Paris (1806-1945), Paris, musée d’Art et d’Histoire du judaïsme, 6 novembre 2009-7 mars 2010, Paris, Skira Flammarion.

Pierre Assouline, 1997, Le Dernier des Camondo, Paris, Gallimard.