Quelques images de Corse: les cercles de la mémoire

Villages de la Casinca

En Corse, les plus beaux villages sont dans le Nord, plus prospère que les terres du Sud. Loreto di Casinca et Penta sont deux de ces villages de moyenne montagne qui dominent la plaine non loin de Bastia.

Loreta di Casinca

Loreto di Casinca

Du côté de la montagne, les villageois avaient cherché des pentes douces pour cultiver des jardins en encorbellement,

Penta (2)

Penta di Casinca

mais ils avaient choisi des à- pic vertigineux pour se protéger des pillages et des razzias venus de la mer.

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Penta : maison et roc entrelacés

Les rues sont souvent tordues, entrecoupées par des passages en tunnel, bordées par des maisons de schiste à petites fenêtres. Parfois les murs se mêlent à la roche.

Penta Maison

Penta. La maison de schiste

Penta (3)

Ces villages sont pleins de monde l’été, mais ils ne sont pas défigurés par le tourisme. La chaleur du jour enferme les gens à l’abri des maisons. Les jeunes se retrouvent sous les platanes de la place. Dans les cafés, on parle corse et les consommations sont encore incroyablement bon marché.   Le 15 août, on fête la Vierge dans les plus petites chapelles.

Penta. Le 15 ao)ût

Si on vous donne l’adresse de François Albertini, charcutier-éleveur à Loretu, courez-y ! La coppa sera chère, mais elle sera fabriquée avec la viande des porcs qui fourragent en liberté dans les bois de châtaigniers. Vous la goûterez puisqu’on peut manger à la plancha viande et légumes de saison et vous serez convaincus. Un berger viendra peut-être parler avec vous : « j’ai choisi ma vie. 300 chèvres. Pas davantage pour qu’on me foute la paix avec les règlements. Si on me laisse travailler, j’accepte la vie comme elle va. Une bonne année. Une moins bonne. Le gel. Le manque de pluie. Un incendie, mais ça repousse. Pourvu que j’aie le nécessaire, j’ai les collines, le soleil, l’automne, le froid et le chaud. Je ne me plains pas et je n’envie pas votre abondance. Au contraire. Je m’inquiète des dégâts que produit votre capitalisme.  Allez, j’y vais. il faut que rentre les chevreaux!»

Quand vous repartirez pour le bord de mer, vous considèrerez d’un autre œil les richesses du monde d’en bas.

Le plastique partout

La pollution plastique défigure les plages, disons-nous. Certes, le plastique est un fléau, mais c’est aussi le compagnon de notre modernité. Je sais bien qu’on pense surtout aux millions de sacs et d’emballages qui se retrouvent un peu partout et je ne peux que me réjouir de leur interdiction, mais le plastique est plus largement un compagnon de nos vies de touristes et il accompagne un changement dans nos goûts.

A l’ombre d’un bois de pins, des amis ont accroché des hamacs, disposé des fauteuils de jardin et des jeux d’enfants. On a beau jurer qu’on adore le naturel, le contraste accroche le regard : les pins, gris, noirs, blancs, bruns ont les couleurs du chic naturel bourgeois. Leurs troncs sont constitués de plaques que la lumière fait luire comme des écailles, tandis que l’ombre y dessine des lignes noires qui remontent jusqu’à la ramure.

hamacs (2)

Les couleurs des objets en plastique sont franches. Nulle part, on ne trouve dans la nature un vert anis aussi intense que le vert des fauteuils et cette couleur est lisse sans rien qui arrête le regard.

C’est surtout sur la plage que déferlent le jaune, le vert pomme, le rouge des parasols.

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Le matin, la plage est déserte et l’eau paraît dormir, mais après dix heures, le golfe se remplit de touristes qui plébiscitent les parasols multicolores et les jouets en plastique des enfants. Ces  produits industriels bon marché leur permettent même d’emporter un salon sur le sable.

Rouge et bleue sur la plage (1)

et de se payer des sièges régressifs qui  n’ont plus de forme, ou plutôt à qui seuls le poids d’un corps donne une forme.

le gros boudin jaune

Adieu au royaume de l’enfance

Au moment de quitter le village, frappé par la vieillesse, ce qui demeure c’est la poésie paradoxale qui s’en dégage.  Jardins à  l’abandon, maisons qui commencent à se délabrer, ce monde disparaît  sous un implacable soleil avec l’eau qui commence à manquer, l’incendie qui menace… Ça dit de façon émouvante notre fragilité  et donne envie de relire l’Ecclésiaste.

Tout l’été, on a entendu parler de l’eau qui manquait et on soupiré à chaque coup de mistral. Pourvu qu’un fou ne mette pas le feu. Pas de pluie depuis quatre mois. A Pâques, pourtant, les arbres du bord trempaient dans l’eau et à l’aplomb de l’arrête rocheuse de Vacca Morta, là où le maquis s’entrouvre, on voyait le lac d’un bleu paisible, plein à ras bord.

 

 

Cet été, il est presque asséché. Quatre mois sans pluie : mille souches noires qu’on ne s’est pas donné la peine d’arracher lors de la construction du barrage émergent comme des fantômes. Elles ramènent le souvenir de la forêt abattue dans le creux de la vallée.

lac de l'Osp_dale les souches

Elles sortent de la vase.  Elles sont hérissées, lugubres et ne se désagrègent pas.

lac de l'Ospédale sécheresse

Une vieille cousine était venue pour dire au revoir. Chaque été depuis son mariage, elle avait emmené son mari américain dans l’île pour célébrer son appartenance à la grande famille. Au village, elle se sentait encore la petite fille d’un homme respecté qui avait travaillé dur pour accumuler des biens et qui était devenu quelqu’un. Elle aimait raconter la vie de ce grand-père, comment il restait l’été pour s’occuper des champs dans la plaine dangereuse où sévissait la malaria, puis comment il faisait 20 km le soir pour rejoindre sa femme et ses huit enfants à l’Ospedale, le village d’altitude. Est-ce qu’il lui arrivait seulement de dormir ? A peine arrivé, il s’occupait à bâtir sa deuxième demeure de granite. Par ailleurs, il avait installé un peu partout des cabanes de pierre sans fondation et sans mortier pour abriter ses outils ou accrocher la charcuterie. Dans un des murs, à  l’extérieur, il y avait toujours une pierre plate enchâssée à l’horizontale qui permettait de poser une cruche d’eau à l’intention de celui qui passait par là. Ces maisons, qu’on appelait des maisonnettes, bâties selon une technique venue du fond des temps, sont encore debout. Leurs murs n’ont pas bougés. Même quand il a fallu restaurer les toits et que le béton a massacré l’encadrement d’une porte, elles ont gardé leur charme. Mais les champs sont retournés au maquis ; les vaches trop maigres ne rapportant pas grand-chose, il n’y a plus d’éleveurs et la famille a cessé d’entretenir et d’exploiter les chênes-liège.

maisonnette extérieur JM

La vieille cousine avait essuyé une larme et dit « Vous étiez les plus gentils », puis elle était remontée dans sa voiture. La scène était bouleversante parce qu’elle achevait un cycle. Ils savaient qu’ils ne se reverraient pas et qu’il n’y aurait bientôt plus personne pour se souvenir d’une vie paysanne qui n’existe plus dans le golfe.

L’été corse

Nous revenons vers ce tout petit coin de Corse pendant que nos amis cultivés visitent les merveilles du monde  et s’étonnent qu’on puisse passer son temps au même endroit.

Nous n’osons pas leur avouer que nous ne nous déplacerons sans doute même pas à Bonifacio qui n’est qu’à trente kilomètres et qui est la plus belle ville de la Corse du Sud. Construite sur un étroit promontoire calcaire et enfermée dans ses fortifications, Bonifacio domine la mer d’une soixantaine de mètres. C’est un lieu vertigineux, incroyablement beau.

La falaise de Bonifaccio00776

A Bonifacio, nous avons souvent erré d’église en église à la recherche des statues de confrérie que l’on sort en procession une fois par an.

Saint de procession Bonifaccio

Saint de procession Bonifaccio

 Nous avons descendu l’escalier si raide, dit du roi d’Aragon, qui menait à une source d’eau potable. Il était encore plus impressionnant vu de la mer comme une mince ligne oblique rayant la falaise de calcaire.

L'escalier du roi d'Aragon

Malheureusement, Bonifacio est aussi une ville incontournable pour les croisières et pour les visiteurs qui déferlent sur la Corse. Cette année, non, nous n’affronterons pas la cohue. Nous traverserons l’été sans bouger.

Ce temps, si pauvre, passé à regarder les oiseaux et à apprivoiser le chat des poubelles, le sauvage effrayé par les hommes, est précieux. Le matin, dans le rectangle de la fenêtre où s’encadre un olivier, les mésanges charbonnières viennent picorer une boule de graisse qui pend au bout d’un fil, accroché à une branche basse. Elles sautillent de la branche à la boule, sans jamais arrêter leur mouvement. Leur danse autour de la nourriture est la première joie. Comme ces oiseaux, les pensées de sept heures vont et viennent, sautillent d’une branche à l’autre, si légères qu’elles se défont avant même de prendre consistance, jusqu’à ce que le soleil illumine la cime du grand pin rappelant qu’il est l’heure de bouger.

Mésange charbonnière

Mésange charbonnière

C’est l’heure du chat. Je l’appelle : « Mouch, Mouch Mouch ». Il sort du petit bois et marche de travers pour bien montrer qu’il peut s’enfuir. Mais il ne résiste pas au lait et aux croquettes. ­« Tu as tort, dit notre fille, quand nous partirons, il souffrira ».Le sauvage

Vers huit heures, nous descendons vers la plage de Benedettu, avant l’arrivée des vacanciers.  plage01796

Pendant une heure et demie, je nage « entre mer et montagne », à cent mètres environ du rivage. Je contemple en nageant la draperie somptueuse de l’Alta Rocca, la pente de l’Ospédale, et tout au fond, vers la droite, les trois cornes rouges de Bavella.

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Nuage à Bavella

Les après-midis de canicule se passent à lire dans des pièces sombres, dont les volets ont été fermés. L’air est brûlant et les mouches se précipitent à l’intérieur dès qu’on ouvre les fenêtres. Quand la chaleur commence à tomber, nous partons parfois en forêt, mais beaucoup de temps s’écoule à ne rien faire. Quand on regarde avec intensité le même arbre, on constate que chaque feuille est différente, qu’elle vit de sa vie propre. L’une est agitée d’un petit mouvement inexplicable, et tout à coup devient frénétique alors que le restant de l’arbre est immobile. L’autre brille, puis une ombre efface son éclat d’argent. Le temps coule. Le soleil descend sans hâte.

On s’invite beaucoup. Ce petit groupe humain bruit d’histoires. Histoire des vieux du coin, histoires des nouveaux arrivants, Parisiens, Portugais, Savoyards, Marocains, histoires que l’on murmure sur les institutions et sur les comportements des uns et des autres. Chacun de ces récits est un monde aussi vaste que le vaste monde que parcourent nos amis.

LA CORSICA LINEA

Dans quelle république vivons-nous, où les institutions au lieu de maintenir le droit cèdent aux pressions, récompensent et flattent ceux qui les outragent ? L’histoire de la SNCM, compagnie maritime, que nous avons empruntée pendant trente ans pour venir sur l’île, s’ajoute aux nombreux renoncements de la chose publique. Mais c’est à Marseille et non à Bastia qu’elle commencele ferry SNCM_0009

Jusqu’à sa mise en faillite, nous avons privilégié cette entreprise (malgré les grèves à répétition) d’abord parce que nous donnions la préférence à ceux qui assuraient les liaisons entre l’île et le continent en toute saison, mais surtout, il faut bien l’avouer, parce qu’elle avait le monopole de la desserte de Porto-Vecchio, notre lieu de destination. Un cargo partait de Marseille vers 18 heures pour arriver le matin. A sept heures, le bateau remontait lentement le golfe encore endormi. Au passage, on reconnaissait notre plage, le restaurant du rancho, la pointe de Benedettu, le rocher aux cormorans. Une heure plus tard, on ouvrait les volets de la maison.

La compagnie a-t-elle payé des investissements hasardeux dans des bateaux surdimensionnés, comme le lui reprochait le syndicat CGT, tout puissant sur cette ligne ; ou l’embauche systématique de personnel inutile ? A Marseille, il fallait des dizaines d’employés pour faire monter les voitures dans la cale. Disposés tous les trente mètres, ils faisaient tourner leurs poignets avec élégance et servaient essentiellement, semble-t-il, à saluer le départ des voyageurs. Sur le bateau également, la scène était occupée par un ballet de figurants aux fonctions indéfinies, qui meublaient les couloirs, cependant que les passagers ouvraient tout seuls leurs cabines avec les cartes à chiffres qui leur étaient distribuées à l’accueil.

Du moins, on était bien sur le Jean Nicoli. Les serveurs du bar laissaient les passagers envahir des fauteuils confortables sans les forcer à consommer ; ils toléraient que les familles déballent sandwichs et taboulés et ne s’occupaient, fort gentiment, que de ceux qui le souhaitaient. La Corsica-Sardinia Ferries pendant ce temps embauchait des marins étrangers, incapables de dire un mot en français et faisait payer au prix fort le moindre service.

Sur l’île, les relations entre la SNCM et les usagers étaient moins sereines. Lassés par les grèves des syndicalistes marseillais, les Corses, et surtout les entrepreneurs, plébiscitaient la concurrence. Le mot service-public était devenu presque un contre argument.

La France cependant achetait la paix sociale en subventionnant la SNCM. Mais l’Europe, interpellée par la Corsica-Sardinia Ferries, est intervenue au nom de la « libre concurrence » et a exigé le remboursement des subventions. Ne pouvant payer ses dettes, la compagnie, placée en redressement judiciaire, a été vendue en 2015 par le tribunal de commerce de Marseille. Le tribunal a choisi un entrepreneur ajaccien, Patrick Rocca. Le Canard Enchaîné (notamment le 2 décembre 2015), Corse Matin, l’Express du 20 novembre 2015, en fait, la presse dans son ensemble, se sont étonnés qu’on choisisse un homme qui avait été condamné en 2014 et qui était soupçonné de liens avec les milieux mafieux. En 2010, il avait porté pendant dix mois un bracelet électronique pour détention d’arme après qu’on eut trouvé un fusil d’assaut chargé dans les locaux de sa société. En 2014, la condamnation était due à des escroqueries : Il avait utilisé de faux achats de véhicules pour obtenir un crédit de 300 000 euros, volé 40 000 euros à son assurance, après l’incendie criminel d’un de ses entrepôts, encaissé sur son compte 324 000 euros qui auraient dû revenir à une de ses sociétés. « J’ai un passé, il faut l’assumer, je l’assume », commentait avec superbe l’entrepreneur.

Le fait que sa compagne, Delphine Orsoni, figurait en 8e place sur la liste du radical de gauche Paul Giaccobi aux élections régionales de décembre 2014 a-t-il joué un rôle dans la décision du tribunal ? Le nationaliste Gilles Simeoni le pensait. « J’ai sous les yeux le jugement dans lequel il est précisé que l’offre de Patrick Rocca apparaît comme la meilleure, d’autant qu’il bénéficie, je cite, de l’appui des autorités corses (Corse Matin 30 novembre 2015) ». Il ne fallait pas être nationaliste pour s’étrangler. Tous les journaux ont commenté cette curieuse décision.

La justice de Marseille a donc autorisé un condamné de droit commun à faire main basse sur une des plus grandes entreprises de l’île.

L’histoire ne s’arrête pas là. A peine l’affaire conclue, Rocca a revendu une bonne partie de ses parts à un consortium d’entrepreneurs insulaires (qui avaient été écartés par le tribunal marseillais), alors même qu’une clause interdisait la revente avant deux ans. Il est vrai qu’entre-temps Paul Giacobbi avait perdu les élections. La Collectivité Territoriale de Corse gagnée par les nationalistes souhaitait une compagnie corse. Elle a dû avoir des arguments décisifs. Les nationalistes sont aux commandes. Ils s’appuient sur le modèle écossais pour contourner les règles européennes : une société d’investissement propriétaire des navires, dont la région détiendrait le capital et une société publique d’exploitation qui répondrait aux appels d’offres.

Le Syndicat des Travailleurs Corses (STC) veut voir dans le nouveau montage l’amorce de cette entité régionale. La CGT qui se confond (malheureusement pour l’idée qu’on peut avoir du syndicalisme) avec les Marseillais est furieuse et on la comprend car la nouvelle organisation ne cache pas ses intentions de corsiser les emplois. Cependant était-il normal que 75% du personnel soit marseillais ? Et aujourd’hui, est-il normal qu’on raisonne par « communautés » et non par compétences ?

Tout paraît iillogique dans les façons de faire de la commission européenne, l’idée que la desserte de l’île doit dépendre des profits privés, alors qu’il s’agit quand même de la vie économique de la Corse et des intérêts de sa population, autant que le petit jeu de cache-cache où les fonctionnaires de Bruxelles acceptent de se laisser berner avec un peu de peinture rouge.

Corsica Linea et CDorsica Ferries

Corsica Linea et Corsica-Sardinia Ferries


BETONNAGE

Comme le ferry entrait dans le golfe, nous avions constaté les dégâts depuis le bateau. La rive gauche est hérissée de villas neuves. Il ne faut pas exagérer, ce n’est pas la Costa Brava, mais le maquis est mité.

Trinité était resté pendant longtemps un hameau d’une cinquantaine de maisons de part et d’autre de la route nationale. Jusqu’aux pulvérisations de DTT qui ont accompagné le débarquement, seuls les hommes restaient l’été au bord de mer et se risquaient à respirer le mauvais air (la malaria). Pour que les femmes et les enfants échappent au paludisme, ils les envoyaient à la montagne. A Trinité, certains montaient passer l’été au village de l’Ospedale, « l’hôpital », dont le nom dit bien la fonction d’endroit sain.

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lac de l'Ospédale avril 2010

lac de l’Ospédale avril 2010

Aujourd’hui, à l’entrée de Trinité, devenue un faubourg de Porto-Vecchio, s’achève un immeuble qui occcupe le parking du « Fruits et légumes ». La fille du vieux Bastien est toujours là, mais pas la clientèle, puisqu’on ne peut plus stationner. Cet immeuble marque s’il en était besoin la fin d’une époque.

Le long de l’ancienne route de Cala Rossa, ce n’est pas mieux. Les parpaings sortent de terre avant même que les propriétaires aient achevé leur maison. Au lieu des murets de pierres sèches qui délimitaient les bois de chênes liège, voici de hauts murs qui laissent deviner quelques plantes exotiques. Les nouveaux habitants ont importé les mœurs mesquines du Continent. Ils auraient mieux fait de copier les Californiens et d’exhiber leurs pelouses. Bon !, je ne vois pas encore dans notre rue les tessons de bouteille ou le fil de fer barbelé qui couronnent les murs des banlieues du Continent.

Vieille route de Cala Rossa. Chez soi

Vieille route de Cala Rossa. Chez soi

Murets traditionnels

Au début de la plage du Benedettu près du delta de l’Osu, deux immeubles sont également en construction. Je croyais que les marais qui sont une des beautés de l’endroit étaient protégés. Je me trompais.

le marais au 37.2

le marais au 37.2

Je croyais qu’on ne pouvait bâtir sur des zones inondables. Je ne vois pas ce qui garantit qu’une crue de l’Osu ne viendra pas endommager ces habitations. Qui délivre les permis de construire et pour qui ? En 2013, les Assises du tourisme estimaient à 60 000 les résidences secondaires. Soit une maison sur deux. (Il faudrait y ajouter les locations « sauvages », les sous-locations, mais c’est une autre histoire). La plupart des permis de construire concernent ces résidences, alors même que les Corses les plus modestes ne peuvent plus se loger. Les prix du mètre carré s’envolent.

J’ai trouvé une annonce pour une villa près de la plage du Benedettu où nous allons : 4 chambres à 50 m de la plage sur jardin paysagé de 1600 m² env. 200 m² habitable sur 390 m² de surface bâtie dans le domaine privé de Cala Rossa. La villa est composée d’un grand séjour-salle à manger, cuisine indépendante, 4 chambres avec chacune une salle de bain simple ou double-vasques, 3 toilettes dont un à l’entrée pour les invités. Entouré de baies vitrées, le salon est très lumineux, de nombreux espaces préservés dans le jardin sont idéalement à l’abri des regards pour une totale intimité. 2 400 000 euros.

Il est vrai que les propriétaires se rattrapent sur les locations. Certaines résidences se louent 20 000 euros la semaine. Le vœu de ceux qui sont aux affaires est bien de favoriser cette clientèle de luxe. En 2006 déjà, l’homme fort du Sud de la Corse, Camille de Rocca-Serra, déclarait qu’il fallait « dé-sanctuariser le littoral Corse et favoriser l’arrivée d’investisseurs de grands groupes ». L’arrivée au pouvoir des autonomistes ne changera rien car les Corses vivent de leurs rivages, directement ou indirectement. Nombreux sont ceux qui tirent profit du bétonnage de l’île ou qui tout simplement travaillent grâce aux touristes.

Il n’y a pas si longtemps pourtant, c’était la campagne. Le braiement d’un âne nous réveillait. Les petits jouaient dans une brouette, surveillés par leur grand-père.

Une fois arrivés, il faut remplir le réfrigérateur et les placards. Les courses se feront dans un des supermarchés géants. Personne ne les aime, mais tout le monde y va. A partir de dix heures du matin, les parkings sont pleins. Tout est fait pour diminuer le nombre d’employés avec la pesée en libre-service et les produits pré-emballés, mais les hyper font semblant de maintenir quelque chose du commerce d’antan en recrutant des CDD qui font déguster coppa, fromages et bières corses. Seuls 10% de la charcuterie provient des porcs nourris aux glands et aux châtaignes. Les 90 % restants sont fabriqués à partir de porc congelé venu d’un peu partout. Qu’importe ! Il faut ramener des souvenirs et le touriste, qui sait sûrement à quoi s’en tenir, est moins berné que complice.

LE VILLAGE DES VIEUX

Cet été risque d’être une chronique du grand âge qui vient. Tata Marie, la fée bienveillante du quartier, la tante qui faisait des lasagnes au bruccio délicieuses, est à présent une vieille dame de 89 ans, plutôt taiseuse car de plus en plus sourde, malgré l’appareil qu’elle n’a pas envie de mettre. Elle ne retrouve l’envie de parler que pour commenter les désastres humains que nous allons visiter bientôt. « Tu vas voir. Ce n’est plus la Francesca d’avant Tu vas voir comme elle a changé. Elle n’a plus que la peau sur les os. Et son mari… tt ! Tt ! Il ne marche presque plus ! Une pitié ! Ça va s’aggraver et ça va tellement vite ! »

Comme s’il y avait quand même une toute petite satisfaction à être moins à plaindre que les autres femmes de sa génération.

La tante a raison, Francesca, que l’on appelle l’Américaine depuis qu’elle a épousé un GI, et son mari sont en mauvais état. Il est vrai que le voyage a été interminable. 5 heures pour faire Dallas New-York, deux heures d’attente pour l’avion transatlantique, à nouveau 6 heures et deux heures d’attente pour la liaison avec la Corse.

Tout ça pour trouver cette chaleur insupportable et maintenant le Mistral qui s’est mis à souffler. Leur fils les accompagne. Il me glisse à l’oreille « C’est dur en ce moment. Maman ne sait plus où elle en est. Elle me demande sans arrêt quand je serai colonel. Et elle propose tout à coup d’aller chercher John à l’école alors qu’il va avoir 50 ans. »

Quelle pitié ! Son mari s’ennuie devant la télévision. Il n’entend pas bien et comprend mal le français. Ça doit être difficile de rester sans rien faire devant le poste, de plus en plus seul, parce que la compagne avec qui il se disputait depuis leur mariage commence à perdre la tête.

Il regarde son corps sans comprendre : un jour ses jambes se mettent à enfler et la peau commence à éclater. Ces choses-là arrivent subitement, sans qu’on ait le temps de comprendre ce qu’elles signifient. Ils vivent à présent dans l’obscurité. La couleur des choses dans la pièce commune est devenue indistincte. Il fait nuit en plein jour.

La climatisation marche à fond. Pendant l’essentiel de la visite, on écoute le murmure angoissé de Francesca, à moitié recouvert par les voix américaines de la télévision. Nous regardons les ombres installées dans les fauteuils simili cuir du salon. Je me souviens d’une belle femme, pourvue de seins et de fesses. Aujourd’hui même le visage s’est rabougri.

« Une mauvaise année dit-elle. « Deux cancers. » Elle montre sa main couverte d’un pansement. – « Ça a plutôt l’air d’un mauvais grain de beauté. Ça devrait aller maintenant qu’on te l’a brûlé. » Mais elle dit « De toute façon la meilleure chose qui puisse arriver, c’est que je meure ici et qu’on m’enterre à côté de mon père.

Nous sommes montés saluer Toussainte. Un an a passé depuis la mort de son mari. Elle se débrouille. Son fils et sa belle-fille viennent l’aider pour les courses. Elle dit « Tu vois. On passait la journée chacun de son côté. Lui, ses occupations d’homme. Moi, à la maison. Et même le soir, il y avait souvent de longs silences entre nous. Et sinon, on entendait le bruit de la télé. Mais quand même, on était deux. Le soir surtout, c’est terrible quand les bruits du dehors sont éteints et que je sais que personne ne viendra plus. Oui, le plus terrible, c’est quand je vais éteindre la lampe et que je pars pour me coucher. »

Les gens vieillissaient avant aussi, mais la fille aînée se sacrifiait pour sa mère et les nouvelles générations remplissaient les maisons. Ce mois de juillet, à part les touristes, Il n’y a que des vieux dans le hameau. La troisième génération n’est pas là. L’un est parti pour la Grèce ; l’autre pour la Croatie. Les Continentaux trouvent que le transport coûte cher et hésitent à venir

Les choses arrivent subitement. Le bras rond se décharne en quelques heures. La peau devient grise. La marche est moins assurée. Ou c’est le visage qui s’effondre, comme ça d’un coup.

Il n’y a que des gens seuls. Une fois par jour, ils essaient de faire société. Christine passe comme une ombre et dépose trois tomates ou une aubergine. Est-ce qu’elle viendra goûter mon caviar d’aubergines ? Peut-être, mais en ce moment, elle n’a pas beaucoup de temps. Ivan ouvre son potager et redit souvent. « C’est trop triste de voir pourrir ». Tata Marie, la championne des contacts humains, va chercher la triste Noémie qui a perdu la tête et part tous les jours pour l’école en oubliant qu’elle est retraitée depuis 20 ans au moins. Et Marie la convainc de venir se promener, soulageant ainsi le mari pour une demi-heure. Le soir, femme et mari resteront devant l’écran de télévision. Que pourront-ils se dire ?

Les plus courageuses des vieilles femmes ont encore le courage de prendre le minibus qui les emmène au supermarché une fois par semaine. Elles pourraient y aller avec leurs fils, mais c’est important que le minibus serve. Il faut donc l’utiliser.

Et l’autre qui vit les volets fermés et la clim à fond pour se protéger de la chaleur raconte tout de suite les dernières histoires. Celle de Laurence qui est passée devant lui sans s’arrêter avec son air de grande dame qui a fait l’ENA. L’avarice du cousin qui a profité de son coffre pour se faire ramener des boites de publicité du continent, mais n’a jamais offert le moindre café quand on venait le saluer au camping « et pourtant, il en gagnait des millions ». La famille pour lui est constituée de deux sortes de gens. Les modestes et les prétentieux. Ils ont fait des affaires parce qu’ils ont tiré le gros lot (enfant unique ou fils d’un oncle qui avait hérité de terrains situés en bordure de mer, qui croient qu’ils sont riches parce qu’ils sont intelligents et qui passent devant sa maisonnette sans le saluer).

Il s’énerve aussi contre son frère et sa belle-sœur : « je ne vis pas comme vous, moi. Je ne porte pas de gandourah le matin. Je laisse ça aux Arabes ; je ne mange pas de caviar d’aubergine. Je mange de la salade niçoise. Je suis français, moi. »

SCENES DE LA VIE GLORIEUSE DE FRANCESCA

La vieille Francesca est l’aînée de quatre filles. On l’appelait l’enfant terrible. A cinq ans, un jour, en sortant de l’école elle était partie avec un petit groupe de grands qui venait du village de Torre, à 5 kilomètres environ de la maison d’école. Elle n’avait pas réfléchi. Au lieu de tourner à droite vers sa maison, elle avait pris vers le chemin qui serpente jusqu’aux hauteurs d’Antivanu avant d’obliquer vers Torre.

Bien qu’elle fût petite, elle avait réussi à suivre les grands en doublant le pas. Elle se disait vaguement que l’admiration devant pareil exploit ferait pardonner le délit. L’enthousiasme gonflait ses poumons, elle était comme les grands ! comme les grands ! Elle triomphait.

Arrivé à Torre, le groupe des enfants s’était disloqué ; chacun était rentré chez lui sans lui prêter la moindre attention, et elle s’était retrouvée seule sur une placette déserte, désemparée tout à coup

Cependant un paysan était passé par là : « Qu’est-ce que tu fais là ? Tu n’es pas la fille de Jean ? Viens boire de l’eau puis je vais te ramener chez toi. Tu devrais avoir honte. Tes parents se font sûrement du mauvais sang ? » La fillette avait bu sans répondre ; puis le paysan l’avait chargée sur ses épaules où elle n’avait pas tardé à s’endormir. Son père qui la cherchait partout dans une angoisse insupportable l’avait reconnue de loin. D’abord, il l’avait étreinte. Ensuite, il l’avait battue sévèrement.

Longtemps après, quand Francesca racontait cette anecdote, on voyait qu’elle pensait avec une satisfaction qu’elle croyait secrète : « Je voulais déjà faire mon chemin dans la vie ». A présent, Torre était trop loin pour elle. Que n’aurait-elle pas donné pour pouvoir parcourir à nouveau ce sentier et voir la silhouette de son père se dresser au seuil de la maison ? Mais les personnes dont elle avait gardé le souvenir avaient disparu, comme avaient disparu les choses de ce temps-là, la lampe à pétrole, l’horloge qu’il fallait remonter, le puits qui gardait l’eau fraîche, le four à pain où l’on cuisait pour tout le hameau.

Un autre de ses hauts faits s’est déroulé à l’internat où on envoyait les enfants qui essayaient de poursuivre leurs études. C’était à Ajaccio pendant la guerre et tout le monde manquait de tout, mais le dénuement était encore pire dans ces collèges. La faim ne la quittait pas. Les horaires étaient épuisants ; les règlements tatillons. On interdisait aux pensionnaires de remonter dans les dortoirs quand elles avaient un peu de temps libre. Elles restaient enfermées alors que la mer était toute proche (de l’autre côté du boulevard qui longeait l’hôpital et le collège) Le soir, les deux surveillants qui demeuraient pour les surveiller s’enfermaient et Francesca avait convaincu ses compagnes de faire le mur. Mais il fallait amadouer le chien, l’empêcher d’aboyer. Elle avait alors volé de la viande à la cantine. Le chien mangeait et les laissait passer. Les filles allaient sur la plage avec un délicieux sentiment de liberté. Elles ne faisaient rien d’autre qu’écouter le flux et le reflux de l’eau. Au retour, le chien avait le reste de la viande. Il leur faisait fête et n’aboyait pas. Malheureusement quelqu’un les a dénoncées. Les punitions se sont ajoutées à l’enfermement.

Dans cet établissement, il fallait être prêtes pour l’appel à sept heures du matin, alors qu’il n’y avait que trois lavabos pour une centaine de jeunes filles. Par vengeance, Francesca décida de jeter les clés de tous les dortoirs dans les toilettes. « J’étais méchante, mais j’étais courageuse. Je n’étais pas effrayée par les menaces et par les conséquences ». Les filles ont volé les clés et je les ai jetées. On a entendu le plouf, puis plus rien.

Evidemment elles ont toutes été convoquées. Elles seraient punies jusqu’à ce qu’on trouve la coupable. Francesca a décidé de se dénoncer, mais au lieu de demander pardon elle a attaqué dénonçant leurs conditions de vie insupportables. Elle insistait : « C’est injuste de nous punir lorsqu’on a cinq minutes de retard parce qu’on a dû attendre pour les toilettes. Vous nous avez vu courir dans les escaliers : s’il y a un accident, vous serez responsable. » Au lieu de la punition terrible à laquelle elle s’attendait, la directrice a souri :­ Il faudra que tu deviennes avocate

VENUS D’AILLEURS

Les Corses ont la réputation de n’être pas accueillants. A l’échelle du hameau, c’est faux pour les Européens (les Marocains qui sont les plus nombreux diraient autre chose). En tout cas, Parisiens, Savoyards, Picards, Portugais ont fait leur place sans difficultés. C’est l’histoire d’Ivan que son entreprise a licencié à 58 ans. Il avait été ébéniste dans sa jeunesse. Quand il raconte la manière dont on incruste le bois, des accotoirs des fauteuils, des formes chantournées, du vernis qui s’appelle l’apprêt, le métier paraît passionnant. Après un accident de moto il était devenu technicien de physiothérapie. Son sens des relations humaines a dû faire merveille, et il parle très bien des femmes qu’il soignait et qui se mettaient à pleurer tout à coup parce que leur vie était finie sans qu’elles l’aient vécue. Quand la profession s’est médicalisée, son « diplôme » ne l’a pas protégé. Les Thermes l’ont licencié.

Il venait en vacances en Corse depuis longtemps, jouait aux boules avec les gars du coin, partait chasser avec eux. Il a eu l’idée de demander à un copain de chasse de l’aider à trouver un stage de n’importe quoi, ce qui fut fait. Trois mois, puis encore trois mois. Il a fini par être détaché au collège comme homme à tout faire. Ici, personne n’a envie qu’il reparte. Il s’est endetté pour acheter une petite villa. Le matin quand il se lève, la lumière rayonne. Mésanges et tourterelles s’apprivoisent. A six heures, il est debout. Il donne du grain aux oiseaux, arrose les tomates, les aubergines et les melons, qu’il ne mangera pas et il les distribue aux voisins, Corses, retraités, touristes.

Son petit chien charmant et exaspérant aboie toute la matinée. Les gens du chemin, énervés crient « Tais-toi Mercure », mais personne ne jettera des boulettes empoisonnées ou ne se plaindra davantage. C’est l’enfant gâté des riverains. « Le pauvre ! il veut jouer. Il faut que quelqu’un s’occupe de lui. Toine ! Lance-lui quelque chose ».

Tout près de la maison, commence le maquis à présent mité par les nouvelles constructions. Cet été, il n’a pas plu et les sangliers détruisent les murets de pierre, ou défoncent les clôtures dans l’espoir de trouver à manger ou à boire. Un de ces jours les chasseurs en abattront un. Qui s’en plaindra

HISTOIRE DE LATIFA QUI CHERCHE UNE AUTRE VIE

Chacun parle si bien de sa vie que l’énergie qu’il faut pour la vivre me transporte. Pendant ce temps, je lis de petits articles qu’on me demande d’évaluer ; la plupart me paraissent rabougris avant d’être publiés… Evidemment, il faut qu’existe un corps de reproducteurs médiocres, pour qu’un jour apparaisse un texte éblouissant qui change la perception du monde. Voici le récit de Latifa :

 « Notre père était transporteur. Il disparaissait pendant des semaines, revenait, faisait un gosse à ma mère. Repartait. Ma mère était de plus en plus ronde et lasse. Onze gosses. Elle a eu onze gosses. Elle pleurait quand les médecins lui disaient qu’elle était à nouveau enceinte. Mais de là à envisager autre chose.

A la maison, ça piaillait, ça jacassait, ça se réconciliait, ça riait, mais il n’y avait pas moyen d’avoir un moment à soi, une chambre dont on puisse fermer la porte.

Mon père était pressé de se débarrasser des filles. Ma sœur aînée, je l’ai à peine connue. A 16 ans, elle a été mariée à un Algérien d’Oran. Quelques mois plus tard, elle s’est jetée par la fenêtre. Pour les suivantes, ça a été un peu moins dur. Mes parents ont dû réfléchir. Moi j’étais la plus jeune. Je grandissais comme je pouvais en imitant les aînés. J’ai appris à lire avant la grande école. Ça a été ma chance. Les maîtresses m’ont remarquée et elles m’ont soufflée à l’oreille qu’un autre avenir était possible. J’aimais être la meilleure… jusqu’à mon entrée au collège. Tout est devenu abstrait, difficile. J’ai fini par dire à mes parents : « Je ne veux plus aller à l’école. Je veux faire ce dont j’aie envie ».

Latifa, mal payée, mal logée par le propriétaire d’un centre de vacances qui lui loue une fortune sa chambrette, a rôdé dans le lotissement, et fini par trouver un homme plus âgé qu’elle. Aujourd’hui, elle partage son été. Les braves gens disent à mi-voix qu’elle se comporte comme une fille publique. Dans les après-midis somnolents, ça murmure, ça gronde que l’Arabe va sucer le sang d’un pauvre mec que l’on plaint d’avoir le cœur tendre. Personne ne trouve à redire au fait qu’il vive avec cette fille fraîche et bien roulée et qu’il couche avec elle à sa fantaisie ! Latifa ignore les commérages et embrasse volontiers ceux qui l’invitent à l’apéro.

Les femmes d’origine arabe n’ont pas de chance dans cette société. Ou bien, on leur reproche d’être frivoles, faciles, intéressées ; ou bien d’être soumises, obscurantistes

SENTIERS DU PATRIMOINE

La montagne se vide. Les villages ne se réveillent qu’en été quand les continentaux reviennent. Il suffit de parcourir les sentiers pour constater le recul des cultures et des jardins. A Monaccia d’Aullène, un coin de maquis a été défriché et les murets et le moulin ont été restaurés grâce à des fonds européens, ce qui permet de se faire une idée de la vie rurale aux 18e et 19e siècles. Les murs de pierres sèches bordaient sans doute des potagers. Qui irait si loin aujourd’hui pour faire pousser trois tomates ? On voit encore les meules de pierre d’un moulin logiquement ruiné lui aussi par la concurrence des machines.

Sur la colline, comme partout dans l’Alta Rocca, on trouve des tafoni, des blocs de granit aux formes si étranges que les gens du coin y logeaient les sorciers et les diables.Taffoni.Alta Rocca Aujourd’hui, on dit plutôt que les hommes de la préhistoire s’y sont abrités et on invite les touristes à voir dans les formes bizarres des tafoni, des éléphants, des lions, des visages à la bouche béante.

L'éléphant

Certains de ces tafoni étaient suffisamment vastes pour que les bergers aient l’idée de les fermer par des murs : l’abri devenait un oriu. On y gardait le grain, on pouvait même habiter les plus grands. Les orii se visitent : le plus célèbre, l’Oriu de Canni a l’air d’une hutte de schtroumpf.

L'Oriu di Canni

Ces roches font rêver : comparées aux petits jardins abandonnés, elles paraissent éternelles. Mais leur longévité est trompeuse. L’eau et le vent qui les ont crevassées puis sculptées, les feront périr à leur tour.

A LA CLINIQUE

Nous cherchons à joindre le chirurgien orthopédiste de Porto-Vecchio, Madame L., dont tout le village chante les mérites, pour faire soigner une entorse sévère. Son nom et son numéro de téléphone figurent sur l’annuaire de la clinique locale. Au téléphone, la secrétaire répond. : « Madame L. n’est plus là. Si vous voulez il y a un autre médecin.­- Non ! C’est Madame L. que nous voulons voir.­ – On ne sait rien. »

En se déplaçant au centre médical qui travaille avec la clinique, on obtient un numéro de téléphone. Le jeu de piste continue. Madame L donne rendez-vous dans un immeuble. Lorsqu’on arrive, on voit une enseigne pour des massages et de la relaxation.

Voici le fin mot de l’histoire telle qu’elle se raconte en ville. Le mari du docteur L, lui aussi médecin, un bon anesthésiste, avait accepté pour son premier poste de se voir confier des heures en réanimation (sous-payées) en plus de son service d’anesthésiste. La jeune collègue nommée après lui n’avait pas réussi à tenir cette double charge. En arrêt maladie, elle avait pris la décision de ne plus mener une vie pareille. Epuisé lui aussi par ce rythme infernal, le docteur L l’avait suivie. La clinique prospère n’avait qu’à recruter de nouveaux médecins.

Il se dit que les recrutés se sont concertés avec le directeur pour garder l’anesthésie et confiner le docteur L dans les soins de réanimation. Celui-ci voulant opérer, avait montré son contrat et refusé d’obtempérer. D’où sa démission, suivie par celle de sa femme. Médecins réputés, ils ne manquaient pas de nouvelles propositions, mais le docteur L devait encore six mois à la clinique qui l’a obligée à les faire tout en multipliant les mesures vexatoires, surtout destinées à l’empêcher de garder sa patientèle. La première glorieuse idée de la direction était de lui supprimer la pièce où elle recevait ses malades. Ne manquant pas d’amis, le professeur L. s’était installée provisoirement dans ce cabinet de relaxation. La seconde était de l’empêcher d’opérer sa patientèle en lui supprimant les assistants qui devraient l’entourer.

Les gens hochent la tête et disent. Ces abus sont connus, mais rien ne changera. Peut-être avec les nationalistes !

LE HAUT PAYS

Nous faisons provision de chaleur (tout en nous lamentant avec les autres contre le soleil affreux, l’été étouffant, la pluie qui ne tombe pas). Nous nageons longtemps dans une eau tiède, en regardant le soleil envahir peu à peu l’espace. Quand nous sortons, nous avons la chair de poule, mais ça permet de passer les heures de l’après-midi et d’arriver à 19 heures où il fait doux.

Il ne pleut pas. Un orage en cinq mois. L’eau tombe sur la montagne et ignore Porto-Vecchio. Le préfet a déjà pris des arrêtés pour restreindre les arrosages. (Je me demande si les jardins de Cala Rossa, l’enclave du tourisme de luxe sont concernés). Nous sommes tous inquiets chaque fois que le vent souffle. Un mégot et le feu partira.

Pour oublier la menace des incendies nous montons sur le plateau du Cuscione situé à 1500 mètres. C’est un plateau de landes rases, avec parfois des barres de granit qui font saillie. En se retirant, les glaciers du quaternaire ont laissé des dépressions où des tourbières se sont formées.haute valléeSC_0019 Aujourd’hui, le plateau est parsemé de trous d’eau et de petits ruisseaux. L’eau disparaît par endroits et ressort plus loin en sources très froides. Près des ruisseaux, le sol est parsemé d’hellébores, de digitales et de gentianes jaunes. Les plus belles fleurs sont les aconits au bleu si tendre et qui sont mortelles.Aconit du Cuscione

Les jours de mauvais temps, on pourrait se croire en Bretagne ou en Ecosse.

Les collines, elles, sont sèches et piquantes comme partout en Corse. De loin, les coussinets ont l’air accueillant, mais les jolies touffes sont constituées de genévriers nains, de berbéris et autres buissons impitoyablement épineux. Les chevaux, les brebis et les vaches de ce pays parviennent pourtant à brouter.

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On rencontre partout des troupeaux en semi-liberté.

Chevaux au Cuscione

Chevaux au Cuscione

C’est le moment où le soleil est à son zénith. Nous sommes assis à l’ombre des aulnes, près d’une source. Le plateau immense nous entoure. Un rapace plane tranquillement, là haut dans le ciel. Le cousin montre la route de terre où les 4/4 des gardes du parc circulent : « On l’a tracée quand on voulait construire un observatoire. Un télescope a même été installé un certain temps. Là-bas, vous voyez les murs de délimitation entre les terres des villages ». Une ligne de pierres dures distingue les pâturages. Je nous croyais dans un paysage vide, mais ici comme ailleurs, le haut pays a été façonné par les hommes.

Le berger pourrait rester chez lui car à la montagne, les bêtes sages reviennent se faire traire, mais il s’inquiète facilement : si une allait se perdre. Quand la nuit tombe, il n’hésite pas à parcourir trois collines, enchevêtrées de genévriers épineux pour ramener le troupeau.

ADIEU A l’ÎLE

Pendant deux mois, nous avons arrosé parcimonieusement les plantes en utilisant au mieux l’eau de chaque bassine destinée à nettoyer les légumes. Nous nous sommes alarmés pour ce que deviendra le tilleul dont les feuilles jaunissent trop tôt, pour la bouture de figuier qui va avoir du mal à tenir jusqu’aux premières pluies, pour la sauge rouge et l’olivier trop jeune. La beauté de cet endroit, c’est aussi celle de notre attention inquiète pour des problèmes d’été trop sec, d’automne pas assez pluvieux et ce grand mouvement des saisons donne une certaine distance par rapport à la politique.

Ça n’empêche pas de s’indigner de l’hystérie qui monte contre les Musulmans. La région corse est la seconde de France pour ce qui est de la proportion d’étrangers résidents (un peu plus de 9 % . Parmi les naissances de mère étrangère, les deux tiers sont de mère maghrébine, ce qui constitue plus de 11 % du total des naissances de l’île.). Sans doute,­ (pour le moment rien n’est sûr) ­l’origine des affrontements de Sisco qui bouleverse l’île est due à une famille marocaine, des partisans d’une vie entre soi, bien décidés à faire partir les habitués de la plage où ils s’étaient installés, mais les Corses sont loin d’être exempts de tout reproche. Ils sur-réagissent et passent des problèmes posés par quelques délinquants à des attaques contre toute la communauté musulmane. La chasse au burkini est absurde et on ne voit pas sur quelle base trier entre la femme en vêtement islamique, les enfants que l’on baigne habillés pour les protéger du soleil et les plongeurs cagoulés. Pourtant, on sent, on sait, qu’un vrai problème se pose et qu’il ne suffit pas de renvoyer aux sacro-saints droits individuels.

Il est question du monde commun que nous pouvons partager et, qu’on le veuille ou non, les voiles couvrants, nombreux à Porto-Vecchio, indiquent qu’une fraction importante des Musulmans se rallie à la vision wahhabite de la place des femmes dans la société. Je me désole de voir régresser si vite la liberté conquise après soixante-huit. Comme tous les étés depuis quarante ans, j’ai plongé, nagé avec délice en ne couvrant qu’à peine mon corps. Personne n’est venu me dire que j’excitais le désir des hommes, ou que j’étais impure ou je ne sais quoi. Cette innocence paisible est récente et voici que des femmes qui ont grandi ici revendiquent leur oppression et pensent exister davantage en affichant leurs tenues comme des symboles identitaires. Comment ne pas craindre qu’à terme, là où vivront des Musulmans, celle qui osera se baigner en maillot de bain paraîtra provocant et qu’on dira un jour, si elle se fait agresser, qu’elle l’a cherché !

Nous repartons. Au fur et à mesure que s’éloigne la ligne bleue des côtes, inquiétude et doléances paraissent moins aiguës, les « affrontements communautaires » redeviennent des rixes locales dont la presse n’aurait pas parlé il y a peu, les soubresauts de ceux qui se sentent relégués un signe d’intégration puisqu’ils ont appris à protester.

Nous quittons cette terre magnifique. Nous disons au revoir à la forêt de l’Ospédale, aux pozzi du Cuscione, à la plage, à la mer lumineuse, à l’odeur d’immortelles, aux gens du hameau et à la lumière intense.

Peut-être que toutes les montagnes deviennent bleues lorsque l’on s’en éloigne, mais c’est le bleu de ce lieu, inséparable du temps passé à l’aimer.Corse

Chine

Maintenant que nous sommes de retour à Paris, je prolonge le voyage en écrivant cette Chine de papier.

Shanghai près des maisons de thé vieille ville

Shanghai près des maisons de thé vieille ville

Arrivée à Shanghai, j’ai pensé avec joie. « Ah ! Me revoici dans cette ville si brillante… ». Aujourd’hui, tout ce que nous avons vu continue à vivre, à fourmiller et pourtant nous étions seulement des visiteurs de passage, nous n’avons parlé qu’avec quelques intellectuels francophones et nous avons côtoyé l’autre Chine sans pouvoir atténuer jamais la distance qui nous séparait des boutiquiers dans leurs minuscules échoppes, des joueurs de Majong accroupis dans la rue, des ouvriers qui enfourchaient leurs vélos pour retourner dans des banlieues lointaines. Et puis, si nous ramenons quelques images de Shanghai, de Xian et de Pékin, la Chine pauvre de l’intérieur nous est  totalement inconnue.Ceci dit, nous n’avons pas plus de rapports réels avec les classes populaires françaises qui travaillent ou survivent avec des allocations, achètent des pâtes au supermarché, vont au Mac-do parce que le restaurant est trop cher et votent Front National à force de désespérance sociale.

Shanghai

A l’aéroport, nous sommes attendus par une étudiante de Fudan. Christine parle un excellent français. Elle est charmante, directe, intelligente  et nous met tout de suite à l’aise. Grâce à elle, aux étudiants et aux collègues du département de français, nous avons eu l’impression de n’être pas seulement là pour prendre des photos et acheter des souvenirs.

L’hôtel (11 octobre)

Notre hôtel, le Crowne Plazza, est luxueux dans une version internationale du confort ; la literie est excellente, les chambres sont vastes et bien équipées (même si nous n’avons pas été capables de trouver TV5). Je suis mal à l’aise de vivre dans un tel luxe alors que le problème du logement à Shanghai est aigu.

Les collègues nous raconteront combien ils ont du mal à se loger. Les parents se saignent aux quatre veines pour que leurs enfants aient un toit. Les jeunes filles pour se marier exigent un appartement. Elles ont le choix car elles sont moins nombreuses que les garçons à cause des avortements pratiqués en masse quand les femmes découvraient que leur unique enfant serait une fille.

J’ai déchiré un corsage de soie et j’ai voulu racheter un chemisier. Accompagnés de nos hôtes, nous allons dans un grand centre commercial. Je voulais un vêtement « classique » pour mes deux conférences, et j’ai fini par choisir une chemise Ralph Lauren que j’ai payée plus cher que je ne l’aurais fait en France.

Selon le site du Ministère français du commerce extérieur, Shanghai en 2014 occupe la 10ème place du classement des grandes villes les plus chères du monde, immédiatement suivie par Pékin. L’étude, qui couvre quelque 211 métropoles prend pour référence la ville de New York et mesure les coûts comparatifs de plus de 200 articles dans chaque ville, y compris le logement, le transport, la nourriture, les vêtements, les articles ménagers et le divertissement. Dans le précédent classement annuel publié en juin 2013, Shanghai et Pékin arrivaient respectivement en 14ème et en 15ème positions. L’appréciation de la monnaie chinoise ainsi que l’augmentation continue des loyers sont à l’origine de ce bond dans le classement. En comparaison, Paris occupe la 27ème place, dans le classement de 2014.

Repas

A l’hôtel, le petit-déjeuner est gargantuesque et délicieux. La variété de ce qu’on trouve à manger est impressionnante. J’opte pour la nourriture chinoise (légumes, plats, voire soupe, jus de concombre… et j’ajoute du café). Jean-Marie va vers les viennoiseries, les beignets à la pâte de haricot rouge, les gâteaux de riz. J’aime bien l’atmosphère des tablées. Même dans ce milieu international, on entend de grands éclats de rires et c’est encore plus fréquent dans les restaurants où nous allons pour déjeuner ou pour dîner. En France, cela n’arrive guère qu’aux anniversaires ! A quoi tient cette façon si directe de se réjouir ? Au caractère des Chinois, à leur capacité à profiter simplement des bonheurs de la vie qui en fait un peuple agréable, ou bien à l’enrichissement récent qui fait qu’ils se souviennent encore du temps des privations ? C. déplore l’importance attribuée à la nourriture : « A peine nous, les Chinois, nous avons fini d’avaler un repas que nous nous demandons où nous allons prendre le suivant ! ». Mais quand il nous invite, sa femme compose de savants menus, assemblant des éléments opposés, mariant le chaud et le froid, les saveurs, les couleurs. L’absence de communication rend ses choix opaques, bien que je sache qu’ils obéissent à un système harmonieux et que tout ce qui se mange rentre dans un immense tableau à entrées multiples.

Dans les restaurants les plus chics, la table est ronde, avec un plateau qui tourne pour faciliter le partage, ce qui permet de goûter à tout. Les grandes spécialités de Shanghai sont les plats sucrés, porc et poissons caramélisés et vernis (un peu trop sucrés pour moi) et les pâtés de porc cuits à la vapeur, mais ces musts sont accompagnés de nombreux autres plats. Nous picorons dans le porc en ragoût, les haricots mange-tout à peine saisis, le chou au tofu… nous formons des petits tas sur nos assiettes. Au bout d’une heure, le plateau a tourné et retourné, nous nous sommes bien amusés et nous sommes rassasiés. Combien les menus français articulés autour de trois plats doivent paraître pauvres aux yeux de ce peuple cuisinier !

Tout est comestible. Au restaurant universitaire, j’ai dégusté des pattes de poulet (gélatineuses, mais de saveur exquise). De toute façon, ce que je mange de bizarre a le goût du voyage et me ravit.

A deux pas des flots de voitures et des bruits de klaxon de Handan Road, notre quartier est constitué par un ensemble de rues calmes, bordées de platanes. On y croise des gens qui flânent. Les maisons n’ont que deux ou trois étages. Les vélos passent tranquillement. On se croirait dans une sous-préfecture d’après-guerre et non dans une ville de 23 millions d’habitants. Dès qu’on retrouve les grands axes, ça change. À chaque coin de rue, on risque sa vie. Les automobilistes sont prioritaires lorsqu’ils veulent tourner à droite. Plus leur voiture est chère, plus ils foncent, plus ils donnent l’impression que la ville est à eux et la densité des BMW et des Porsche est remarquable. Le métro, moderne et très confortable, sera notre moyen de transport favori. Les wagons, plus larges qu’à Paris, ont l’air moins bondés, mais nous sommes souvent restés debout parce que les jeunes voyageurs ne cèdent pas plus leur place qu’à Paris. Concentrés sur leurs portables, ils tapent frénétiquement des messages, ou bien ils s’absorbent dans des jeux, sans lever la tête. Semblables à tous les jeunes du monde.

les téléphones portables

Jardin Yu,  11 octobre, nous nous précipitons vers l’attraction numéro 1 des touristes, le jardin Yu construit pendant vingt ans à partir de 1559 par le fils de Pan En, haut fonctionnaire de la dynastie Ming. Avant d’entrer nous visitons le temple du Dieu protecteur de la Ville où des jeunes filles en tee-shirt décorés de photos à la mode et en baskets font brûler de l’encens. Difficile de savoir ce que signifient ces rites ? Que fait-on lorsqu’on demande à un de ces dieux rebondis de conjurer les influences néfastes (ils sont si loin de notre Christ pantelant sur la croix ou du Dieu abstrait des Musulmans !). Ici, les dieux, il y en a plein et les Chinois ont l’air d’être toujours d’accord pour en ajouter un à la liste des porte-chances équivalents. Souvent, comme ici ou à Wushen, le dieu est un homme exceptionnel. Et d’ailleurs Bouddha, dont le culte est lui aussi en plein essor, n’a pas créé le monde, qui existait avant lui. Il ne juge pas, il enseigne, invite chacun à trouver pour son compte le chemin de la lumière.

Le jardin Yu occupe une superficie de 2 hectares et il suffit de regarder par-dessus la muraille pour voir les gratte-ciel en construction, mais il paraît beaucoup plus grand grâce à la division de l’espace en coins séparés.

Shanghaï . Jardin YuDSC_0017

Tous les jardins chinois classiques combinent des rocailles qui représentent des montagnes, des bassins sillonnés par les carpes où se reflètent les arbres et des pavillons aux noms délicats (Jardin des 10 000 fleurs, pavillon des trois épis, pavillon de la magnificence du jade, pavillon du poisson heureux…). Montagne, eau et kiosques, constituent un microcosme plus intéressant que le monde réel puisque le jardinier a choisi des rochers extravagants – une quintessence de roches usées par l’érosion – combiné harmonieusement les arbres, que l’eau est animée par les plantes et les poissons, et qu’on peut admirer son reflet depuis les kiosques érigés sur des buttes artificielles.

le dragon du jardin Yu DSC_0018

Le dragon puissant

Chaque partie est isolée par un mur coiffé de tuiles grises et écailleuses, un corps reptilien qui s’achève en tête de dragon. Le dragon est plutôt bénéfique ; ce n’est pas un monstre prêt à avaler le monde. Il représente la force de la nature toujours prête à s’éveiller, à rompre les limites et à déranger l’ordre des hommes, mais toujours prête également à répandre la pluie qui fertilise la terre lorsqu’il marche sur les nuages. Notre dragon du jardin Yu est un dragon puissant qui tient dans sa gueule la perle ronde du pouvoir.

Chaque bassin d’eau est relié aux autres par un pont sinueux, fourchu… qui protège le promeneur des esprits mauvais. Ces derniers sont tellement stupides qu’ils ignorent tout de la marche du cavalier, familière aux joueurs d’échecs (et sans doute aux amateurs de jardins) ; ils ne savent qu’aller droit.

Trois adolescents sont au bord du bassin aux carpes : à quoi réfléchit la jeune fille appuyée à la barrière ? Le sait-elle ? Peut-être prend-elle conscience de la tristesse fade de l’existence ? Peut-être veut-elle montrer son meilleur profil ? Que regarde l’adolescent penché sur le sombre étang ? La troisième, absorbée par l’écran du téléphone, tourne le dos aux trésors du jardin. Mais les ombres descendent doucement avant qu’on ait pu leur inventer un passé et un avenir. Il est temps de rentrer.

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Trois adolescents

 

Nous reprenons le métro. A deux, je suis protégée contre l’angoisse de l’étrangère qui se perd dans un monde incompréhensible. Nous nous déplaçons dans notre bulle de couple.  Rien de grave ne peut arriver à côté de Jean-Marie qui me dira ce qui l’amuse et l’émerveille, avec qui je pourrai partager ce qui m’étonne, ce qui me plaît et me déplaît et grâce à qui je vais être tranquillement irresponsable, oublier où sont rangés les billets et les adresses des hôtels. Comme le voyage va être doux !

Revoilà Handan Road où un petit peuple de commerçants vit tranquillement à côté du trafic. Sur les carrioles du trottoir, des cuisiniers entassent de quoi cuire un ragoût, des marrons, des brochettes… Plus loin, un réparateur de vélos a ouvert une échoppe sommaire.

Pour dîner, j’emmène Jean-Marie au « Palais de la nourriture ». Au premier étage, il y a des cantines. Il faut pointer du doigt sur ce que nous voulons, potages ou xiao long bao, puis s’installer sur des banquettes collectives. Les raviolis de Shanghai sont des sacs de pâte, farcis de porc et cuits à la vapeur que l’on mange en essayant de ne pas laisser dégouliner le bouillon brûlant. Ce n’est pas élégant, mais de toute façon personne ne se soucie de nous ; les touristes n’étonnent plus les Shanghaïens.

Le musée (12 octobre)

C. nous aide à acheter des billets de train Xian-Pékin. Il n’est possible de le faire qu’une semaine avant le départ et les trains de nuit sont pris d’assaut. Arrivés sur la Place du Peuple en taxi, nous avons commencé par regarder la place. Jean-Marie voit le premier joujou des architectes, le bâtiment du Français J.-M. Charpentier surnommé la Machine à écrire où se donnent les opéras. A présent, dans cette Chine des gratte-ciel, il paraît de taille modeste.

Je me souviens de l’histoire du pilier autoroutier central de la place. Lorsqu’on a construit les autoroutes urbaines, les ouvriers avaient du mal à percer la roche car ils dérangeaient une dragonne enceinte qui habitait là. Les autorités de Shanghai ont consulté un moine bouddhiste « venu d’une contrée de Dragons » qui a demandé à la dragonne de laisser en paix le chantier, ce qu’elle a accepté à une condition, que ses enfants soient les maîtres du pilier central. Ainsi fut fait : la mère des dragons s’est envolée vers les cieux, laissant la place aux autoroutes, et des sculptures de dragon s’enroulent autour du pilier pour rappeler le pacte. Au musée, nous avons passé tellement de temps à voir les bronzes antiques, qu’il n’en est plus resté pour les peintures et la calligraphie.

Il y a deux ans, C. m’avait montré que les écritures les plus belles sont dle milieues tracés (et pas des résultats immobilisés). En Occident, nous apprenons à aimer des formes régulières : dans l’alphabet Bodoni, nous apprécions l’uniformité du dessin (le réemploi des mêmes formes d’une lettre à l’autre). En Chine, on cherche à retrouver le geste du poète-dessinateur qui d’un trait a célébré l’instant parfait, l’élan de l’existence.

Cette année, j’ai appris un caractère inscrit sur la paroi d’un grand bassin de bronze et reproduit sur le mur du musée, « (l’Empire du) milieu », un des rares idéogrammes figuratifs (un cercle coupé en deux par une verticale). Aussi ai-je pu le mémoriser sans effort. Ce qui émeut dans le tracé du bassin de bronze, c’est son irrégularité : la  corne qui s’écarte, à droite du cercle, en fait un tracé vivant.

J’aime cette écriture, mais un système si complexe pourra-t-il perdurer dans un pays démocratique ? Il faut quatorze ans d’entraînement pour faire une personne cultivée. La Chine populaire a certes – non sans débats récurrents – simplifié les caractères, mais n’est pas allée plus loin. Il n’est pas question d’adopter la transcription en lettres latines (pinyin) ainsi que l’ont fait les Vietnamiens au XVIIsiècle avec la romanisation d’Alexandre de Rhodes.

Nous pensons que c’est une question d’espace politique : les signes ne sont pas enfermés dans le monde local. Ils demeurent inchangés d’un bout à l’autre de l’Empire alors même que les peuples ne se comprennent pas à l’oral. L’écriture fait tenir l’Empire. C. estime que les signes préservent surtout la mémoire : selon lui, les hanzi persisteront même si les Chinois apprennent tous le mandarin. Tracés pour résister au temps, ils lui semblent inséparables de l’histoire, fondement de l’identité chinoise. S’ils perdaient leur écriture, les Chinois ne pourraient plus déchiffrer le sens de leur histoire.

Mais voilà : à force de moins écrire sur papier, en raison de l’usage des ordinateurs et plus encore des SMS sur les téléphones portables, les jeunes Chinois commencent à perdre la mémoire des caractères. Un sujet d’inquiétude contrebalancé comme chez nous par les progrès technologiques : le téléphone propose plusieurs caractères corrects à présent.

Lorsqu’on ressort, la nuit est déjà tombée : de vieilles femmes, rassemblées autour d’un magnétophone sont en train de pratiquer des danses de salon. Des flots de musique pop occidentale envahissent la rue, mais ce tumulte n’a pas l’air de gêner les passants. C. raconte que lorsque des grands-mères sont allées rendre visite à leurs petits-enfants, expatriés à New York, elles ont voulu faire pareil et un policier les a arrêtées au motif qu’elles troublaient l’ordre public. On les imagine bien ces vieilles Chinoises contentes de se déhancher sous le clair de lune new-yorkais.

– On va au night-club quand on veut danser

– Mais à quoi sert d’avoir des places et des jardins si on ne peut pas s’en servir pour faire la fête ?

Elles découvrent tout à coup les limites de la démocratie américaine.

Le soir, nous flânons dans la rue la plus commerçante, la rue de Nankin (East Nanjing) illuminée par les néons. Il y Nanjing roadC_0054a toujours les marchands à la sauvette qui vendent des montres, de faux stylos Mont-Blanc, des roller à lumières… Partout des touristes chinois se précipitent en matérialistes enthousiastes sur tout ce qui est à acheter.

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Dans les trois villes que nous visiterons les publicités pour les maisons de luxe prolifèrent et le plus modeste des voyageurs est confronté au martèlement publicitaire. A Beijing, le groupe Balintimes promet le luxe à chacun. Ceci dit, dans le centre-ville, les boutiques sont plutôt vides.

Universitaires inquiets. 13 octobre 

Après la conférence au déjeuner, nous abordons entre collègues les discussions sur la situation culturelle. Ont-ils l’impression que ça s’améliore ? Sont-ils confiants ?

Pour le moment, on laisse les intellectuels tranquilles s’ils ne se mêlent pas de politique. Bien sûr, ils sont devenus enseignants en sachant que pour gagner de l’argent, il aurait mieux valu travailler pour des compagnies étrangères. Ils savaient qu’ils resteraient à l’extérieur de la course, mais ils croyaient pouvoir travailler tranquillement.

Professeur C. : « La génération qui a mon âge se souvient de la misère générale et ne peut qu’être optimiste : l’amélioration de la condition des Chinois est si évidente qu’ils sont prêts à accepter la corruption et l’inégalité. Nous sommes passés d’une chambrette partagée par toute une famille à un appartement modeste mais confortable ». Le professeur a vécu les horreurs de la révolution culturelle. Il n’a pas été garde rouge (parce qu’un de ses frères a directement souffert des évènements, puisqu’il a été envoyé à la campagne et n’a pu étudier, ou parce qu’il était déjà un homme des livres qui trouvait absurde de croire que le seul Petit livre rouge contenait les réponses à tout ce qu’il voulait savoir, ou tout simplement parce qu’il était issu d’une famille douteuse, son père étant lui-même un intellectuel). Cela l’a protégé et l’a empêché de devenir un criminel ou un martyr. Ce sont d’autres élèves qui ont commis des atrocités. Il lui arrive encore d’entendre les cris d’un de ses professeurs battu dans la cour du lycée. « J’ai renoncé à un système parfait parce que j’ai vu combien les rêves menaient à la catastrophe.

Il regrette que la Révolution culturelle des années soixante soit un domaine d’études quasi interdit. Dans les musées d’histoire de la Chine, pas un document, ou presque, n’est visible sur cette période. Or, c’est pour lui une tâche d’actualité que d’empêcher le retour d’une telle catastrophe. L’ordre fragile d’une société humaine repose sur les familles et la transmission, et il voudrait que les historiens puissent mettre en garde les générations suivantes. Mais on ne peut étudier cette période sans se pencher sur le rôle du parti unique. Les dirigeants jouent toujours sur deux tableaux : le libéralisme économique et le contrôle politique, la censure sur internet, des intimidations. La liberté d’expression est étroitement surveillée car le pouvoir sait que la contestation aboutira à une remise en cause du système établi par Mao dont le catafalque est toujours installé sur la place Tien An Men. (Pendant notre séjour, Google et Le Monde, coupables de rendre compte des soulèvements de Hong Kong étaient bloqués. Les programmes de télévision étrangers s’interrompaient brusquement dès qu’il s’agissait de la Chine)

Des amis à qui nous avons raconté ces discussions, nous ont reproché de nous arrêter à la propagande des bénéficiaires de la Chine capitaliste. Ils nous ont renvoyé à un texte fameux d’A. Badiou, brillant philosophe qui voit dans la Révolution culturelle, en dépit de ses « inévitables » violences, une expérimentation glorieuse du dépassement des contradictions entre travail intellectuel et travail manuel, une tentative de contrôle des masses populaires sur les organisations de la société …. Un des arguments de Badiou est qu’une comptabilité de cadavres ne justifie pas une position politique. Il manque singulièrement d’imagination. J’aurais aimé qu’il soit obligé de regarder, simplement de regarder ceux qu’on a humiliés, battus, enfermés, affamés. A en croire les témoignages qu’on lit à présent en France, la terreur que Mao a fait descendre sur la Chine était encore plus violente que la coercition que les États ont exercée sur les troupes et sur l’arrière pendant les dernières guerres européennes. Et ce système de terreur et d’humiliation touchait tout le monde, poussant chacun à se méfier même des membres de sa famille et de ses amis. J’aurais voulu l’écouter répondre à ceux qui racontent simplement la douceur retrouvée des liens familiaux, le plaisir d’avoir une chambre à soi et d’aller au restaurant manger des champignons cuisinés à la mode du Hunan.

Simon Leys interprète la révolution culturelle en termes de lutte « menée au sommet entre une poignée d’individus, derrière le rideau d’un fictif mouvement de masses ». Badiou préfère penser que la passion de l’égalité a précipité la Chine dans les évènements des années 60. Quoi qu’il en soit, j’ai perdu la mystique de l’égalité et je ne crois plus à la vision binaire qui accompagne les révolutions. C’est déjà une pente naturelle que de rejeter les opinions d’autrui, de ne pas écouter ses adversaires, et surtout de mariner dans ses griefs (on en a toujours : l’égalité n’est pas complète, les puissants sont arrogants, les professeurs ont été méprisants). Chacun juge qu’il ne doit pas y avoir prescription et les révolutions et les guerres civiles permettent de régler ses comptes contre les boucs émissaires les plus faciles à repérer. Tout est ramené à deux camps dont le plus faible est à exterminer. Je ne veux pas d’un déchaînement de haine y compris contre des ennemis obscurantistes et détestables. J’attends de la société qu’elle m’oblige à contrôler mes antipathies, qu’elle me protège de la tentation destructrice qui accompagne la recherche d’un ordre absolu.

Mais plus encore, je déteste la bêtise crasse d’une ligne qui a voulu détruire toute la culture au nom de l’égalité, ne laissant subsister que Le Petit Livre rouge. Témoignage après témoignage, des cinquantenaires racontent les risques qu’ils ont pris pour lire lorsqu’ils parvenaient à sauver un volume, alors que leurs camarades forçaient les portes des appartements : « On vient nettoyer « les quatre vieilleries » » ! – « les 4 vieilleries » ? – Les vieilles pensées ! Les habitudes ! La culture et les coutumes ! ». Comment après s’indigner des 20 000 livres brûlés en 1933 par les nazis ? Ou pour le dire autrement comment ne pas trouver d’échos entre un Hitler qui voulait débarrasser la jeunesse allemande des opinions humanistes sclérosées contenues dans les livres et le discours du lettré Badiou qui passe pourtant son temps à lire Platon et Saint Paul.

Face à face deux certitudes : à ceux pour qui la soumission est fille de l’ignorance, Badiou  rétorque que la culture empêche de concevoir un monde nouveau (il n’a pas entièrement tort ; je me souviens des intellectuels de 14-18 souvent plus endoctrinés que les paysans peu-lettrés du Languedoc et puis, le capitalisme pratique des façons plus sournoises de détruire la culture. Dans nos écoles occidentales où tout s’égalise, on forme peut-être moins de lecteurs et quand bien même l’école saurait faire son travail, les téléphones portables et les jeux font reculer partout la lecture).

Les enseignants les plus âgés disent que ces temps difficiles sont loin à présent et ils ajoutent à mi- mot que le mérite paradoxal de Mao est d’avoir restauré la grande Chine impériale et chassé les étrangers. Leur Mao ressemble à un avatar de l’empereur Qin et ils ne désapprouvent pas ce rêve de puissance qui a rendu son honneur à la Chine. Ils ont renoncé à l’utopie d’un monde juste et paraissent convertis aux méfaits du capitalisme qui les a tirés de l’extrême pauvreté. « Je me contente d’un régime gris qui me permet d’avoir un réfrigérateur et un électrophone et me laisse travailler en paix. Mais je ne sais pas combien de temps va durer notre semi-liberté ». Moi, je me demande tout de même pour combien de temps la jouissance matérielle et le plaisir nationaliste de rattraper l’Occident pourra donner un sens à la vie des Chinois. Ils risquent bientôt de ressembler aux jeunes Français englués dans la consommation technologique et qui ne croient plus ni à la lutte des classes, ni à la République. Et puis auront-ils le temps de rejoindre l’Occident ?

« La lutte contre la corruption est un faux-semblant, dit encore C. : Xi Jinping déclare que l’État n’abritera plus de corrompus ; il fait quelques exemples pour ne rien changer. Il en profite pour éliminer ses adversaires et durcir le régime. Notre président commence d’ailleurs à s’en prendre à la mauvaise influence des intellectuels ». Vraie lutte contre la corruption ou poudre aux yeux ? Des membres du Politburo tombent, mais cela peut être un épisode des luttes pour le contrôle du parti.

Les jeunes n’ont pas en tête ces souvenirs sanglants et ils n’ont pas connu la famine. Leur Chine est celle des inégalités et du consumérisme et ils sont vite critiques. Deux des maîtres de conférences sont des produits du communisme : ces jeunes femmes ont pu faire des études alors que leurs parents venaient de la paysannerie pauvre. En une génération, des filles méritantes des classes paysannes sont devenues des lettrées. Mais elles disent que l’ascenseur social s’est arrêté, que le recrutement des universités se referme au profit des privilégiés. Elles sont déçues par une société où les riches s’enrichissent, tandis qu’on oublie les classes moyennes. « On se partage les miettes et les riches sont arrogants. Les capitalistes confisquent l’espérance ».

La famille est toujours le pilier de la société. Mes collègues racontent que leurs parents se sont sacrifiés pour elles ; elles disent qu’elles vont s’occuper d’eux quand ils tomberont malades. Ce sera difficile à cause de la politique de l’enfant unique qui fait qu’un couple assumera le fardeau de leurs enfants et de leurs quatre grands parents. La prospérité actuelle, si relative, leur paraît très éphémère.

Les collègues qui ont des enfants s’inquiètent de la pollution et des effluves industriels irrespirables qui rendent les jeunes asthmatiques. Elles me racontent que pour préparer des conférences internationales, on n’hésite pas à mettre en chômage technique toute la population de la ville d’accueil. Ces jours de congés forcés sont suivis de rattrapages et bien sûr cela ne change rien à la vie quotidienne. En hiver surtout la pollution recouvre la ville. Même la nourriture est inquiétante. « Comment vivre dans une société où on ne sait pas si le lait qu’on donne à son enfant n’est pas contaminé par la mélamine ? ».

La rivalité entre les universités de Shanghai et de Pékin est très réelle. Certains de mes interlocuteurs m’ont dit que les deux universités pékinoises du classement de Shanghai sont premières pour des raisons politiques (Fudan n’est que la troisième). Ils insinuent que les Pékinois sont de façon générale moins civilisés.

14 octobre

Je rêve d’aller dans les montagnes du Sud-est (le Yunnan je crois) où Christine m’a dit qu’en toute saison la température est douce, où la nourriture est abondante, même si les paysans triment dur dans les rizières, où on mange des champignons délicieux.

Nous avons flâné sur la promenade qui longe le HuangPu. De notre côté, c’est le Shanghai du XIXe siècle, avec les banques et les hôtels laissés par les Européens, mais le plus fascinant est de regarder la forêt des tours sur l’autre rive du sombre fleuve. Elles ont toutes les couleurs, rose, vert, or, gris-argent ou noir laqué. Elles flottent dans le ciel, verticales comme des rochers-montagnes qu’un jardinier plus extravagant encore que celui du jardin Yu aurait rassemblés. Pudong, qui a poussé en vingt ans, est quelque part entre une BD de science-fiction et l’aboutissement d’un improbable paysage à la chinoise.

Pudong synthétise le jaillissement d’énergie que l’on sent quand on se promène dans Shanghai. A côté Paris ressemble à un village qu’on aurait mis sous une cloche de verre pour le préserver du temps.

 

les trois tours PudongDSC03176

tours au drapeau rougeSC_0066

Le parc

On y va l’après-midi après un séminaire où les étudiants ont présenté leurs mémoires et leurs thèses. On franchit de larges boulevards et on se retrouve dans ce parc Lu Xun sous un grand ciel bleu. Bruissement léger des bambous, tour du lac. On regarde les Chinois dans leurs activités multiples. Là, ce sont les appareils de remise en forme et les gymnastes qui viennent s’entraîner, là les musiciens, violons à deux cordes, fanfares ou orchestre de jazz. Peu d’amoureux à cette heure, mais des vieilles qui promènent les enfants et des vieux qui pèchent les carpes du bassin. Temps serein, bonne humeur. Jardin sans oiseaux ou à peu près. Seuls les canards ont repris du service.

 

Nous cherchons la tombe de l’écrivain Lu-Xun, grande figure prérévolutionnaire. Halte devant une stèle. Un jeune homme nous appelle et nous emmène derrière une statue. Là, il s’incline très bas et nous invite à faire pareil. Impossible d’imaginer un lycéen français se recueillir devant la tombe de Victor Hugo ou d’Émile Zola !

 15 octobre

Le quartier Hongkou est devenu un haut lieu touristique depuis que les juifs viennent ou reviennent visiter les lieux où 20 000 d’entre eux fuyant les persécutions nazies furent accueillis. Quelques riches familles sépharades étaient installées dans la Shanghai européenne, mais à partir de 1933 des réfugiés sans cesse plus nombreux arrivèrent. Shanghai en effet était un « port ouvert » pour lequel aucun passeport n’était requis. Par ailleurs, en Autriche le consul chinois Ho Feng Shan, puis en Lituanie le consul japonais Tsuhigara ont octroyé aux juifs des milliers de permis de voyage ce qui valut à ce dernier d’être fait « juste parmi les nations ». Pendant l’occupation japonaise, l’armée impériale japonaise a obligé les Juifs à se regrouper dans un ghetto, mais sans toutefois les y enfermer. Les réfugiés s’entassaient avec la population locale chinoise, qui elle-même vivait dans des conditions difficiles. Dans leurs témoignages, les Juifs racontent pourtant que les Chinois ont toujours cherché à les aider[1].

Avant d’arriver à la synagogue, nous sommes passés par les rues vieillottes. J’ai demandé à une dame si je pouvais visiter son immeuble. Elle m’a laissée entrer. J’ai été saisie par la saleté et le délabrement de la cage d’escalier, à un point insoupçonnable si on s’en tient aux façades.

La synagogue, par contraste a été entièrement rénovée. Elle est astiquée.

16 octobre Il y a deux ans, j’avais flâné dans les ateliers branchés de la rivière Suzhou. au nº 50 de la rue Moganshan. M50 abrite une cinquantaine d’anciens bâtiments industriels, autrefois, des usines à présent ateliers d’artistes.

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Cette fois, nous partons pour Yang Shu Pu Road, un village perdu dans une banlieue. Après une demi-heure de bus, nous parvenons à l’entrée des bâtiments. Dès le premier entrepôt, nous sommes accueillis par des gens qui sont peut-être des artistes, mais qui sont surtout occupés à un combat de criquets. Ils excitent les grillons en les touchant sur le dos avec une tige de métal. L’animal le plus agressif se jette sur son adversaire qui prend la fuite. Les amateurs de criquets nous trouvent très décevants car nous ne manifestons qu’un intérêt poli.

Après, visite intéressante. Artistes business men, organisateurs de fêtes avec dégustation de vins français.galerie à ShanghaïDSC_0084

Le village sur l’eau : Wuzhen

En 2012, j’avais visité Suzhou, la capitale de la soie. Cette fois, C. nous emmène dans une autre des villes d’eau récemment réhabilitées et transformées en attraction touristique. De fait, à l’arrivée nous trouvons une masse considérable de Chinois qui se sont eux aussi rués là pour le samedi (je ne sais si je parviens à me réjouir que le niveau de vie permette à cette ville fictive et délicieuse de prospérer à l’ombre du tourisme de masse). Le parking dépassé, on paie un droit d’entrée, on prend un coche d’eau, puis tout est piétonnier…

Wushen fleurs du fleuve

Les murs sont reconstruits, les activités traditionnelles sont en quelque sorte mimées puisque elles sont là pour le plaisir des touristes. Fabrique d’indigo dont on admire les séchoirs, lanternes, bonbons, cuisiniers en vitrines et même un pêcheur qui mène sa barque à la perche, accompagné de deux cormorans perchés sur le bord, prêts à plonger.

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On peut aussi visiter un musée des pieds bandés, un temple dédié à un général à la fois homme et dieu, un musée du mariage avec les chaises à porteur bien décorées où s’asseyait la mariée et pour le plus grand plaisir des Chinoises la reconstitution des tenues traditionnelles qu’il est possible d’essayer.

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Le plus beau est d’errer le long des canaux entre les maisons restaurées. On se promène ; on admire à nouveau la façon dont les architectes percent les murs créant des points de vue sur la rivière depuis la rue. Art chinois des cadrages. Le bonheur d’être là nous saisit.

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Nous quittons Christine à l’aéroport. L’avion est en retard, et nous comprenons que nous ne ferons rien ou presque de l’après-midi. Nous arriverons tard à Xian, la ville de l’empereur Qin ShiHuangdi qui a été le premier à unifier la Chine. Cet empereur a créé un gouvernement central, standardisé les unités de mesure, la monnaie et le système d’écriture, il a fait construire 6400 km de routes et canaux, et conquis six royaumes. Bien sûr, c’était un tyran qui a cherché à éliminer la classe des lettrés, ordonnant une destruction systématique de tous les livres dont l’utilité n’était pas immédiate. Les dernières années de son règne n’ont été qu’arrestations arbitraires et tortures des lettrés. Tiens ! Tiens ! Cela rappelle Mao Tsé Toung qui est d’ailleurs celui qui a remis en mémoire son nom bien oublié. La dynastie Qin s’était éteinte dans les révoltes, seulement trois ans après la mort de son fondateur, et les incendies avaient provoqué un écroulement des fosses enfermant leurs trésors dans un oubli millénaire jusqu’à ce qu’un paysan qui voulait creuser un puits butte sur le fragment d’une statue.

Xian dans le Chensi

Je ne suis pas heureuse de voir les grandes affiches de l’Oréal ou d’Apple, de constater que les Starbucks ont envahi la ville. Les hommes se ressemblent et la société de consommation distribue les mêmes produits. Oui, pour trouver les différences qui nous fascinent, il faut aller dans les musées.

Cependant la lumière décline. Nous arrivons trop tard pour visiter la forêt de stèles. Nous flânons dans un quartier d’échoppes débordant de souvenirs, reproductions des soldats du mausolée, papiers précieux, effigies de Mao Tsé-toung, d’étals où cuisent des brochettes de mouton, où s’entassent des gâteaux. Déjà les néons s’allument. Sur les remparts, les kiosques aux toits recourbés rutilent. Nous entrons dans un restaurant bon marché ; même en montrant les plats, nous avons de mauvaises surprises : le potage de Jean-Marie est beaucoup trop pimenté pour qu’il puisse y toucher

Cela fait I/4 d’heure que nous marchons depuis l’arrêt de la tour de la grosse cloche et nous n’avons toujours pas croisé l’avenue qui mène à notre hôtel. (Il aurait sûrement fallu retourner sur nos pas jusqu’aux sous-sols de la tour ; nous avons dû sortir trop à droite et nous nous éloignons sans doute vers l’est au lieu d’aller à l’ouest). Quoi qu’il en soit, nous sommes perdus. Jean-Marie tourne et retourne un minuscule plan confié par l‘hôtel. Moi, j’arrête des passants dans l’espoir de trouver un anglophone. Une femme nous regarde et s’approche. J’emprunte le plan et montre la localisation de l’hôtel. Elle hoche la tête, propose de la suivre et je lui emboîte le pas. Jean-Marie qui déteste demander son chemin et qui ne comprend rien au trajet que nous suivons est furieux. Au bout d’un moment, il est persuadé que la femme ne sait pas plus que lui où nous allons. Seulement, j’ai le plan et le nom de l’hôtel et il n’ose pas me quitter.

Cependant la femme voit bien son inquiétude et, sans doute pour le rassurer, elle s’arrête à un hôtel. Les gens de la réception ne parlent pas plus anglais qu’elle, mais ils tapotent sur leur téléphone qui a un traducteur : « she knows the way ». Malheureusement, Jean-Marie n’est pas entré et n’a pas lu le message. Nous repartons dans la nuit et il traîne toujours derrière (peut-être qu’il a peur d’y passer la nuit, ou bien je l’ai privé de son rôle masculin). Tout à coup la dame se met à chanter et je me mets à l’imiter pour partager quelque chose. La musique me rappelle vaguement un cantique protestant, ou un hymne maoïste : la dame est peut-être en train de m’apprendre « nous sommes les enfants du président Mao ». Quoi qu’il en soit, l’air est étrangement facile, basé sur notre gamme tonique et pas sur les tons si difficiles à mémoriser. D’ailleurs, la dame m’approuve et fait de grands gestes d’approbation. Quand nous nous arrêtons au feu rouge, elle applaudit. Les gens nous regardent. Jean-Marie a honte. Je m’en fiche. Je braille avec l’illusion d’échapper à la solitude du touriste. La chanson partagée fait entrevoir un avenir où une rencontre aurait lieu. Trouver ce que nous étions capables d’échanger nous a pris dix minutes et nous y sommes parvenues. Mais dès l’arrivée à l’hôtel, la dame disparaît après un gracieux signe de la main, sans même accepter un thé.

Le problème de Jean-Marie, c’est qu’il ne reconnaît pas l’étranger amical que pourtant il désirerait rencontrer (parce que, quand même, on voyage pour ces quelques rencontres). Moi, au contraire, je m’attends toujours à le voir. Il a le visage du premier venu qui me sourit.

Le lendemain matin, nous nous réveillons très tôt. Nous avons rendez-vous à 7 heures devant le bâtiment principal avec un tour-opérator pour aller visiter le mausolée. Le car n’arrive que vers 8 h 30 car il a fait le tour de la ville pour récupérer des clients. Hélas ! la route est encombrée et nous avançons très lentement. Le soi-disant guide n’a rien à nous dire. Après deux heures, nous nous garons sur un vaste parking. Nous avons droit à la visite d’une exposition didactique – en réalité, un magasin d’usine hors de prix – où des ouvrières sont occupées à peindre des rangées de chevaux polychromes. Nous apprenons cependant que les statues du mausolée ont été cuites dans des fours, à une chaleur d’environ 900 °C., que les différentes parties (tête, bras, jambes, torses, armes) ont été produites séparément puis assemblées. On nous dit qu’en arrosant d’eau l’argile, en cours de cuisson, on lui donne une couleur métallique gris foncé. Après les statues étaient peintes avec une couche de laque ; la couleur a disparu comme pour nos cathédrales ; on en verra des traces sur les statues du musée

Entre temps, il s’est mis à pleuvoir à verse. Nous nous arrêtons pour déjeuner. Le repas franchement médiocre est compris dans le programme de la journée et les boissons, vendues dix fois le prix normal, sont en sus. Le groupe refuse d’en commander et refuse aussi de louer un mini bus pour parcourir les 500 mètres qui nous séparent du musée. Le guide se renfrogne mais ne dit rien ; nous marchons sous une pluie battante. Je suis trempée.

Dans la pénombre grise de l’immense hangar

Nous entrons dans la fosse n°1 qui fait 230 mètres de long sur 62 de large et renferme l’armée principale, soit plus de 6000 soldats. Les Chinois rassemblent dans ce hall d’exposition ce qui a été complètement reconstitué (moins de 50%), ce qui est en cours de reconstitution et ce qui reste sous terre.

Mais comment décrire l’impression funèbre qui saisit celui qui entre et qui voit ces longues files de soldats gris sombre, immobiles sous la lumière grise d’un grand hangar.

Le hangar n° 1

Et puis on approche. On domine les fouilles. Le guide invite à admirer la virtuosité des artisans-artistes qui ont donné à chaque guerrier un visage particulier, grâce au nombre presque infini de combinaisons tirées de modules standardisés. De fait, certaines statues qui ont été mises à hauteur de visiteur dans des vitrines touchent par leur visage expressif. On veut lire de la mélancolie dans le regard du bel archer, mais lorsque on regarde l’ensemble, ce qui frappe plutôt c’est l’alliance de la puissance et de la déshumanisation propre à la guerre de masse.

Chine 2014

J’ai le sentiment d’avoir déjà été confrontée à cette scène : un instant j’ai rejoint le lieu où avaient lieu les longues séances d’appels des camps de concentration de la dernière guerre, avec leurs colonnes figées de déportés. Cela dure un instant et puis l’image s’estompe et je reviens à ces fosses, à la multitude humaine qui y est représentée. Oui, ce sont seulement des représentations.

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Les statues d’argile sont encore dans la terre d’où elles ont été extraites, debout dans des boyaux séparés par des murs qui n’ont pas encore été fouillés, sous lesquels des milliers de soldats sont encore ensevelis. Le bâtiment d’origine est devenu le tombeau d’un tombeau.

Dans les zones déjà retournées, des fantassins désarticulés gisent encore à même le sol. Ce sont les métaphores de tous les jeunes morts sacrifiés à la guerre.DSC03283

De retour à Paris, je suis allée vérifier les dates du règne de l’empereur Qin (-221-210 av. J.-C.). Sur place j’étais complètement perdue dans le temps. Je n’arrivais pas du tout à me représenter ce qui se passait en Europe à la même période. Dans le futur, j’aimerais que la Chine entre dans ma mémoire, ou plutôt pour que son histoire s’articule avec l’histoire de Rome dans laquelle j’ai grandi et je me sens impliquée, pour que les deux deviennent des parties de l’histoire tout court.

La pluie cesse vers le soir. Dernier arrêt au musée de la ville où un village néolithique matriarcal a été reconstitué. Les mères ont été ensevelies au centre de la zone funéraire avec leurs enfants et les hommes sont placés à l’extérieur de ce cercle, à part. Une fois ces civilisations disparues, les hommes ont pris le dessus, et la domination masculine a été particulièrement cruelle en Chine, esclavage des femmes, pieds bandés des bourgeoises, rituels mesquins. Il faut attendre Mao pour que cessent ces pratiques.

Le ciel est encore sombre, mais nous récupérons nos valises sans être transformés en éponge. Nous prenons un cyclopousse pour arriver à l’heure à la gare malgré les embouteillages. Nous entassons avec les valises et notre cycliste file à toute vitesse. Zut ! J’ai oublié de demander mon ordinateur à la consigne. « Trop tard pour retourner à l’hôtel, dit Jean-Marie, nous risquons de manquer notre train. » La gare est aussi surveillée que les aéroports chez nous. Avant même d’y pénétrer, de longues queues sont formées pour passer un contrôle de police, qui vérifie que chaque personne voulant entrer dans la gare a bien un billet. La quantité de gens dans le hall est impressionnante !  Vacarme, bousculades. Heureusement, avec le numéro de notre train et l’heure de départ, nous arrivons à trouver par quelle porte nous devons accéder aux quais. Seuls les gens ayant un billet peuvent franchir la porte.

Nous avons une cabine pour nous deux. Une fois dans le train le chaos laisse place au calme. Pendant que la foule doit s’entasser quelque part, nous les riches nous avons droit à deux couchettes parallèles, une tablette décorée d’un napperon, une bouteille thermos. Nous dormons jusqu’aux faubourgs de Pékin.

A Pékin

Nous étions prévenus.

– Mais pourquoi donc aller dans cet hôtel ?

– Pour vivre dans un hutong, comme les Chinois.

– En tout cas, vous n’y trouverez aucun Chinois. Votre hôtel est cher, mais il a l’air incommode. Et il n’a rien d’authentique. Je suis sûr qu’il vient d’être construit par un Pékinois malin, ou par un Occidental qui exploite votre goût du pittoresque.

L’Hôtel de la lanterne rouge et l’effet de réel pour touristes

Notre hôtel est en effet un pur produit du Guide du routard. Situé dans un hutong populaire excentré, il est décoré pour évoquer la Chine typique des catalogues : la salle d’accueil est parée de guirlandes de drapeaux rouges et de lanternes chinoises rouges également : deux ou trois sphères reliées par une accroche centrale masquée par des fils jaunes ; banquettes couvertes elles aussi de tissu rouge. Un gros matou se prélasse dans le hall de réception. Pour le déjeuner, nous partageons de longues tables de bois avec des Français de passage.

La ruelle est bien misérable et assez malpropre. Il n’y a pas les crottes de chien qui salissent Paris, mais beaucoup de déchets, de coins défoncés. Les familles vivent au-dessus de minuscules boutiques construites avec des briques grises. Leurs toilettes sont dans la cour (c’était ainsi dans beaucoup d’endroits à Paris en 1970). Je n’ai jamais eu le courage de me servir des latrines publiques. J’avais peur de vomir à cause de l’odeur.

Nous commençons par l’ordinateur. Coup de fil à Xian, aidés par la réceptionniste. On va nous l’envoyer par express de façon qu’il arrive avant notre départ.

Prise de contact avec la Cité interdite

Le premier jour, nous courons place Tienamen pour voir la Cité Interdite. Devant l’entrée la plus grande, les guides agitent leurs fanions et quand leur groupe est constitué, ils passent, alors que notre queue du tout-venant est bloquée sur le côté. De temps à autre, les gens s’agitent, crient, se fâchent. Peut-être crient-ils des injures aux hommes qui gardent la porte. Ceux-ci, en tout cas, restent placides. Tout ce que les Chinois de la queue parviennent à faire, c’est se doubler. Moi qui ne veux pas perdre la face, je me glisse contre la barrière pour ne pas perdre ma place. Parfois, une brève altercation menace de dégénérer puis se calme. A un moment donné, une femme survient sur la place à côté de notre queue et commence à distribuer des tracts. Des policiers se jettent sur elle. Quelques secondes encore et des hommes en civil viennent prêter main forte. Ils l’entraînent vers une voiture de police qui s’en va. Personne ne dit rien. Il ne s’est rien passé ! Une heure d’attente encore, puis nous franchissons la guérite qui permet d’entrer dans la cité interdite.

Le site est envahi par la foule, mais les proportions sont tellement énormes et la cité si bien composée qu’elle n’apparaît pas comme un lieu confus. Chaque cour, quelle que soit sa fonction, est composée de 3 bâtiments rectangulaires alignés dans l’axe Nord-Sud. On progresse du Palais du gouvernement (Porte du Midi, Porte de l’Harmonie Suprême, palais de l’Harmonie Suprême) au Palais de la famille impériale (pavillon de la Pureté Céleste, Palais de l’Union, Palais de la Fertilité, Palais de la tranquillité terrestre.….). Il faut seulement renoncer à regarder à l’intérieur des bâtiments car la foule se masse devant les pavillons et se bouscule pour atteindre les fenêtres.

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L’architecture chinoise est répétitive. Les bâtiments se ressemblent, les animaux protecteurs disposés au bord des toits à bords relevés sont les mêmes qu’à Shanghai ou à Wuschen, et pareillement les jolies tuiles vernissées jaune d’or. Mais quand même, ici, notre regard s’étonne des proportions, de l’immensité des cours.

Après l’ordre austère des grandes cours, les jardins donnent l’impression de la profusion. Arrêt devant un pin, inversé pour que le tronc se divise et que l’arbre paraisse ancré dans la terre sur deux jambes à la façon des hommes. Cette torture bizarre qui permet de reconstruire la nature est assez proches de l’art du penjing (les Chinois n’aiment pas qu’on emploie le mot japonais bonsaï, puisque ce sont eux les inventeurs). Le résultat est en rapport avec la réalité bien sûr, mais une réalité reconstruite, pliée à la volonté de l’homme.

Marcher au hasard

Après, nous avons escaladé la colline qui permet d’embrasser du regard toute la cité, dégringolé de l’autre côté et nous nous sommes enfoncés dans les hutongs qui sont à l’ouest d’un lac. Jean-Marie a faim (il a faim matin, midi et soir, il est déjà quinze heures et nous avançons dans des rues vides). – Tout va être fermé, dit-il ? Pourquoi faut-il se promener dans ces rues où il n’y a rien à voir ? » Je ne trouve rien à répondre, et donc je me tais. J’ai cessé moi aussi d’éprouver la moindre curiosité pour des enfilades de murs gris qui dissimulent apparemment d’élégantes propriétés tout juste réhabilitées. Malheureusement, marcher au hasard est compliqué dans une ville si vaste. Même si l’orientation d’ensemble est juste, il nous manque un sens des distances et il faut poursuivre pendant plus d’un kilomètre pour revenir sur une artère principale. Un beau restaurant est ouvert. Il y a même quelques personnes encore attablées. Nous commandons un plat de champignons qui arrive tout fumant dans un plat de terre cuite. – Tu vois bien que j’avais raison de te faire attendre.

A ce moment, les convives d’une table située dans notre dos décident de s’en aller en évacuant un homme ivre mort et qu’ils sont obligés de porter.

Le soir je demande à la réception de rappeler l’hôtel de Xian. Est-ce qu’ils ont envoyé l’ordinateur ? Oui sans doute, mais le personnel a changé. On n’est pas sûr. S’il a été envoyé il sera là dans deux jours.

Sur la muraille

Mutianyu à 80 kilomètres de Pékin est réputé moins envahi que Badaling et moins éloigné que Simantai. Nous rêvons de cette Chine légendaire, fortifiée contre les envahisseurs des steppes, qui a crénelé ses montagnes siècle après siècle. En vérité, on visite un tronçon refait à neuf, équipé pour plaire aux touristes, avec un télésiège pour leur épargner les 300 mètres de dénivelé qui les séparent du parking, un toboggan géant pour redescendre. Nous prenons le télésiège pour gagner du temps, puis nous commençons par nous diriger vers l’est.

Grande murailleDSC_0165

Le tronçon restauré n’a que quelques kilomètres, mais il est escarpé et il faut du temps pour aller d’une tour à l’autre. Certains passages ressemblent à des murs tant ils sont raides. Jambes, respiration, intensité de la sensation aidée par la fatigue. Ma hanche ne me fait pas trop souffrir et je suis contente de la marche et du jeu des muscles. Halte à la première tour. Devant nous se développe un vaste paysage ; la muraille est allongée sur la crête des collines ; elle ondule pareille aux anneaux d’un dragon, suivant les creux et les bosses de la terre.

Après 2 ou 3 kilomètres, la muraille aux créneaux neufs s’interrompt. Éboulée, elle se mélange aux collines et des branches d’arbres bloquent le passage. Nous revenons sur nos pas pour aller de l’autre côté. L’air est très frais et le ciel voilé, sans un pli. Dans cette atmosphère immobile tout se calme et même les visiteurs baissent la voix.

J’ai mon sac à dos sur les épaules et mon appareil photo qui se fait lourd après deux heures de marche.

Il est à peu près midi quand nous nous arrêtons. Quand donc s’est évanouie la brume ? Elle s’est soulevée, sans qu’on s’en aperçoive et à présent laisse passer le soleil. Tout le paysage s’est allumé et les arbres touchés par l’automne rayonnent des deux côtés de la muraille. Nous partageons des pommes et des biscuits. A nouveau, la joie. Nous sommes tous les deux pris par cette sensation d’immensité procurées par les marches qui s’élèvent vers la tour et se prolongent jusqu’où le regard porte. Au-delà, la voie se poursuit au royaume des dragons et des nuages.

Il faut rentrer déjà. Quand nous nous rapprochons du point de retour, nous entendons les cris lancinants des surveillants du toboggan qui crient peut-être en langue internationale « slow down, slow down ».

Le palais d’été

La journée a commencé comme dans le chant XI de l‘Odyssée. Pékin, ce matin, est une ville dans le brouillard où les rayons éclatants du soleil ne pourront davantage percer la brume qu’au pays des Cimmériens.

Départ pour la cour principale de l’hôtel où l’on prend notre petit-déjeuner. Les gens de Xian n’ont pas compris nos coups de fil : ils n’ont pas envoyé l’ordinateur. Ils ne veulent pas l’envoyer en France contre remboursement. Mais ils veulent bien l’adresser à Pékin ; c’est ce qui était prévu au départ et l’hôtel de la Lanterne rouge veut bien se charger de l’expédier si nous laissons la somme qui correspond au montant de l’envoi. Il faut aller voir les tarifs à la poste. A la poste, les employés ne parlent pas anglais. Une cliente s’interrompt pour expliquer notre problème. La poste ne se charge pas des expéditions d’ordinateur à l’étranger et l’employé nous renvoie à une entreprise privée d’import-export. Nous voici en route avec un bout de papier sur lequel tout est expliqué. Impossible de trouver l’adresse. Un groupe d’ouvriers essaie de comprendre ce qui nous arrive et un d’entre eux nous emmène dans un bureau d’aide sociale de l’autre côté de la rue : l’employée ne comprend pas davantage ce que nous voulons, mais elle interrompt son travail, appelle une collègue et nous repartons à trois pour la poste : 800 mètres ! Là l’employée explique où il faut nous emmener. Nous retournons d’où nous venons, dépassons le bureau d’aide sociale et enfin nous arrivons dans un bureau où tout le monde s’affaire. Hélas, l’envoi va coûter plusieurs centaines d’euros. Autant ou plus que le prix de l’ordinateur. C’est absurde. L’employée désolée de n’avoir pas fait plus nous remet à chacun une bouteille d’eau. Grands sourires. Au revoir. Elle restera un symbole de la gentillesse des Chinois envers les étrangers. Cependant, nous appelons piteusement C.. Nous savons bien que nous comptons beaucoup trop sur lui… Mais il ne veut pas écouter nos excuses. Il nous dit qu’il va joindre tout de suite l’hôtel Xian. Il rappelle 3 minutes plus tard : on va lui envoyer l’ordinateur à Shanghai et il nous l’apportera à son prochain voyage.

Nous allons au Palais d’été. Bâti en 1750, détruit en grande partie au cours de la guerre de 1860, puis restauré sur ses fondations d’origine en 1886 par l’impératrice Cixi, le palais d’Été de Beijing a conservé le paysage naturel des collines et des plans d’eau tout en y ajoutant des pavillons, des ponts et un improbable navire de marbre. Les autorités prennent soin de placarder dans le parc des reproches mérités aux Occidentaux sur les saccages commis pendant les guerres de l’opium. Pendant des heures, nous nous promenons sur une terre rocailleuse entre les pins, les ginkgo et les saules sous une lumière qui rend l’air immobile et l’espace indéfini. Au loin, la silhouette délicate du pont aux 17 arches se dilue dans le mauve ; déjà la rive d’en face s’efface dans la brume.

Aujourd’hui qu’il n’est plus visible (et sans doute pour toujours) le jardin est ramené à un mystérieux paysage noyé dans un brouillard uniforme et rose qui estompe le dessin d’un pont élégant.

galerie couverte au palais d'été

Il est temps de revenir, d’acheter les derniers cadeaux au marché aux voleurs, d’aller goûter au canard laqué pour l’avoir fait (« voilà le goût du canard laqué pékinois »). Encore une fois, le bruit des automobilistes qui klaxonnent sans arrêt, juste pour dire qu’ils aimeraient bien avancer. Encore une fois, l’hystérie des touristes qui se précipitent sur tout ce qui est achetable.

Et c’est fini, l’avion est dans le ciel et je commence à oublier le voyage. Il ne nous a pas modifiés ; il n’a pas changé notre façon de vivre. Il a, comme chaque fois que nous partons ailleurs, montré combien est relative la différence entre cet ailleurs et notre ici, mais il nous a offert des moments d’intensité, l’expérience du regard vif posé sur les choses.

Comment partager ces sensations, leur subtile et inimitable vérité ? Elles se perdent sous les mots. Au mieux, ces lignes seront un aide-mémoire. Si tout va bien, je dirai « le jardin du Palais d’Été tout enveloppé de brume » et tout me reviendra, l’eau, la lumière, le cerf-volant qui flottait au-dessus du pont aux 17 arches. Mais ce sera pour moi. Je serai seule perdue dans mon rêve chinois.

[1]            Les récits de voyages de Marco Polo et du Père Mattéo Ricci attestent de l’ancienne présence de Juifs en Chine. La communauté la plus connue est celle de Kaifeng, qui a perduré jusqu’au XIXe siècle

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Quelques jours à Gênes

Une ville, c’est toujours des  vues qui vous ont frappés au détour d’une rue et qui restent fixées dans la mémoire, peut-être parce que la lumière était particulièrement belle ce jour-là, ou parce que c’était un moment partagé à deux. Les toits de l’église du Gesu au fond de la place Matteotti de Gênes seront désormais inséparables de l’idée que je me fais des villes italiennes accomplies.

J’avais pensé venir au colloque avec une conférence soigneusement préparée et puis il y a eu les attentats de Paris, qui m’ont rendue incapable de me concentrer sur quoi que ce soit.  Pendant une semaine, je n’ai pratiquement rien fait que regarder en boucle mon écran d’ordinateur où tournaient les mêmes informations grotesques.

La nuit commençait à tomber quand nous sommes arrivés à Gênes. Jadis, nous traversions la ville pour arriver le plus vite possible à Pise.

– Gênes ? Il n’y a que des autoroutes urbaines. Impossible de s’y arrêter.

La preuve : nous avons manqué la Piazza della Nunziata et il faut refaire trois kilomètres au milieu des embouteillages pour pouvoir retourner sur nos pas et retrouver le carrefour de l’hôtel Helvétia.

Pourtant, mariée à un Corse, je savais aussi que Gênes était une des grandes cités maritimes du Moyen Age et de la Renaissance, qu’elle avait possédé la Corse jusqu’au dix-huitième siècle et avait couvert l’île de tours, justement dites « génoises »,  afin de la protéger des pirates. Et puis, c’était la ville de Christophe Colomb.

La chambre d’hôtel est haute de plafond, mais très sombre. Jean-Marie qui voulait travailler un peu  pendant le colloque renoncera vite, car il ne supporte pas de rester dans une pénombre perpétuelle.

Pour ce premier soir, nous partons arpenter le port dans la nuit. Il fait froid, mais c’est pleine lune. Une fois passée la Strada Statale et son flot des voitures qui séparent la ville haute et le port, nous passons devant un aquarium géant, puis le long du Palais San Giorgio qui était à l’origine le siège des finances de la République et dont la structure ancienne a été conservée. Nous dépassons des dômes de verre, un espace où la culture scientifique promet d’être récréative, un autre dédié aux manèges et tobbogans, enfin, de vieux remparts et des restaurants branchés. Un nouvel exemple d’une Europe qui reconvertit tous ses lieux de travail en pôles de loisirs. A quels touristes fortunés s’adressent ces centres commerciaux pour oisifs ? Aux Allemands peut-être, car il n’est pas sûr que les classes moyennes italiennes, appauvries, pourront continuer à consommer ? Les Allemands viendront admirer des villes-musées en regrettant peut-être qu’on y trouve encore des Italiens coupables d’être pauvres, ou au contraire en se réjouissant de pouvoir passer des vacances à des tarifs compétitifs ! Toutefois, Gênes a su aussi capter une partie du trafic portuaire qui passait avant par Marseille. Les armateurs exaspérés par les grèves des dockers marseillais font à présent débarquer leurs marchandises à Gênes et on voit, au loin dans la nuit des grues énormes, alignées comme des jouets géants.

L’Osteria di Vico Palla a beau être un restaurant signalé par tous les guides, les Italiens sont nombreux à le fréquenter. Le poisson est délicieux et les serveurs ne manifestent ni mépris, ni impatience quand nous commandons à peine un plat principal et un dessert. Nous sommes servis comme les habitués plus affamés ou plus gourmands en clients de choix.

Nous rentrons sous le clair de lune. Sur le trottoir de droite qui longe le port, se presse une foule de déshérités, des Pakistanais, des Afghans, des Africains. Ils n’ont pas voulu rester chez eux, désœuvrés et sans avenir. Tout le monde sait comment atteindre l’Europe grâce à ceux qui sont parvenus à passer les frontières et qui les appellent au téléphone. A présent, ils sont là, en Italie, et découvrent la dernière frontière, invisible celle-ci, qui divise ceux qui ont du travail et les autres.

 Gênes, devant la loge des marchands DSC03702Pourtant Gênes paraît accueillante « Pas de frontières. No borders », proclament les graffitis qui  rappellent ce qu’on disait de la ville lors du G8 de 2001 quand les altermondialistes s’étaient heurtés aux policiers. Je me souviens d’une répression féroce, disproportionnée, du meurtre d’un militant… Toutefois, les messages les plus poético/politiques sont l’œuvre d’un seul scripteur qui passe peut-être ses nuits à couvrir les murs de la ville.

Le lendemain, vers 8 heures je traverse  le quartier gothique jusqu’à la place ducale pour rejoindre un colloque consacré à la guerre de 14-18, telle qu’elle a été vécue par les soldats ordinaires, « En guerre avec les mots ».

Certaines rues sont si étroites qu’on peut presque toucher les deux côtés en étendant les bras ; elles sont très sombres car les immeubles ont quatre ou cinq étages. La Via San Luca est bordée de palais, mais pour s’en rendre compte, il faut lever la tête. Là-haut, c’est le bleu du ciel retrouvé. Les commerçants sont en train d’ouvrir. La rue s’achève par une petite place lumineuse. Un marché aux fleurs est installé devant une surprenante église : au rez-de-chaussée, des échoppes, au premier la maison de Dieu.

Le Palais ducal est un bâtiment public complètement ouvert (comme les Italiens ne connaissent pas les attentats, on entre comme dans un moulin). Il accueille plusieurs activités, dont une grande exposition sur une collection du Musée de Détroit (de l’impressionnisme à Picasso), des colloques (dont le nôtre) un café-restaurant. Notre salle du Petit Conseil est ornée de fresques, ce qui ne l’empêche pas d’être glacée. Mais c’est une habitude en Méditerranée. Jamais je n’ai eu aussi froid que dans les terres du Sud, où le chauffage, la plupart du temps inutile, fait cruellement défaut pendant les quelques jours froids, du moins pour nos corps habitués aux appartements surchauffés du Nord.

Nancy Murzili et Luca Caffareno ont réuni une grande majorité d’Italiens et de Français, plus quelques brillants romanistes allemands et anglais. L’idée est de se passer de la traduction et d’inviter chacun à faire un effort pour comprendre ses voisins. On parle dans la langue où on se sent à l’aise, et on ouvre les oreilles pour deviner ce qui se dit dans l’autre langue sans avoir à l’utiliser. Le fait d’être centrés sur les mêmes objets devrait suffire pour que les exposés soient intelligibles. Ça marche, surtout quand l’orateur  parle (au lieu de lire son papier à toute allure) et quand il prend soin d’articuler, mais  l’exercice est épuisant. Au bout de deux exposés, je décroche. Bien plus vite, en tout cas que dans un colloque ordinaire, bien qu’il m’arrive aussi de me perdre et de renoncer à accéder au sens de ce que raconte le conférencier. Nos hôtes ont ajouté au défi d’une situation babélienne, celui de l’interdisciplinarité. Historiens et linguistes coexistent et tentent avec plus ou moins de bonne volonté de comprendre la logique de leurs disciplines respectives. Là, le problème est moins celui de l’interprétation que celui d’une question plus délicate : en quoi ce qui se dit me concerne-t-il ? Que puis-je faire de cette étude ? Les historiens regardent avec méfiance les descriptions pointues de petits faits de langue, et les linguistes ont du mal à comprendre la théorie du contexte de certains historiens, eux qui pensent que toute réalité est recréée par le langage. En français de 14-18, les communiqués militaires insistaient sur « l’entrain » du régiment dont on racontait les actions. Je ne connais rien de ce jargon militaire, mais je repère au moins qu’il y a là un problème. D’où vient ce mot (qui a quasi disparu de l’usage) ? S’agit-il d’une habitude antérieure à la guerre ? D’un mot codé pour rassurer les autorités sur le moral des troupes. Tout ceci qui frappe un Français, reste sûrement imperceptible pour l’Italien qui s’exerce à l’intercompréhension.

J’espère que la génération suivante saura mieux croiser méthodes et perspectives.

Le deuxième jour, nous nous échappons à midi vers le cimetière de Staglieno au lieu du déjeuner dans la belle cafeteria du Palais. Il s’agit d’un cimetière où les grandes familles génoises, les Spinola, les Grimaldi, etc. continuent leur lutte pour le pouvoir au-delà de la mort en bâtissant des sépultures extraordinaires.

L’endroit offre d’abord le plaisir d’une colline boisée surplombant la ville. cimetière de Staglieno DSC03710

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Le cimetière est aussi un immense rassemblement de sculptures, l’abandon dans la douleur rappelant souvent l’abandon érotique avec ses anges et ses jeunes filles éplorées.

Quelques vieilles femmes volontaires portent les insignes de leur profession comme cette institutrice (à ce que dit la plaque funéraire) avec ses instruments professionnels que je ne suis pas capable d’identifier. D’autres morts portent les causes de leur décès, ainsi un enfant en costume marin, noyé sans doute malgré sa bouée :

A midi, le cimetière est vide et silencieux. On y a seulement croisé quelques jardiniers et un gros chat devant le monument de Mazzini.

Retour par les palais « Rolli » de la Via Garibaldi qui sont des demeures privées des 16 e et 17 e siècles,   que les nobles génois devaient mettre à la disposition de la République pour accueillir les rois et les dignitaires. Ils font actuellement office de musée.  Jean-Marie les a déjà vus et j’aurai juste un peu de temps pour parcourir le Palais Rouge m’amuser des tableaux de genre de Jan Wildens qui a peint des scènes paysannes à la Brueghel.

Jan Wildens, les mois

Jan Wildens, les mois

Au Palais Blanc, une halte devant le célèbre Saint Sébastien réalisé par Guido Reni en 1615. Il a été célébré par Mishima et par Dominique Fernandez qui en a décrit les grâces touchantes et un peu molles. Je ne suis pas sûre d’aimer cette icône gay, ce corps d’un très jeune homme imberbe et eGênes, Palais Blanc, Guido Reni Saint Sébastienfféminé. Sébastien  a les poignets attachés au-dessus de la tête à un tronc d’arbre qu’on distingue à peine. Son torse offert fait une grande tache claire qui se détache sur un ciel sombre et qui occupe et illumine tout le tableau. Les domaines religieux et sexuels s’entrecroisent car les flèches phalliques font immanquablement penser tout Européen vaguement frotté de latin ou de grec à Eros dont les flèches frappait d’amour pour la personne croisée à ce moment-là quiconque en était touché.  Et de fait, Saint Sébastien paraît plongé dans la béatitude d’une extase très sensuelle.

Je préfère l’Ecce homo du Caravage : à nouveau le jeu de l’obscurité et de la lumière qu’irradie le corps du Christ. Des trois personnages le plus étonnant est le Pilate du 17e avec son chapeau et sa barbe à la mode du temps. C’est étrange ce contraste d’un Christ intemporel et d’un personnage d’Etat ancré dans son époque, des yeux baissés du Christ et du regard tourmenté  du lâche.

 Gênes Eccehomo

Et c’est aussi un plaisir de voir l’histoire de Pomone, la belle jardinière qui avait repoussé l’amour de Vertumne et qui fut séduite par les histoires qu’il lui raconta, déguisé en vieillard. Les contes enchantent la réalité lorsque le conteur est bon, et ses paroles font bouillonner le cœur des filles.

Gênes, Palais Blanc, Pomone et Vertumne

On monte au belvédère. Il n’y a pas grand monde à cette heure et nous pouvons prendre le temps d’observer la ville d’en haut. L’œil plonge dans les ruelles étroites qui entourent le palais.

Un morceau de focaccia avant de rejoindre le colloque. C’est une pizza de plus pauvres que les pauvres, puisqu’il n’y a dans la nôtre que de la farine, de l’huile d’olive et un peu de thym, mais elle est tendre, cuite, un peu tiède. Un délice pour nos estomacs affamés.

Dans la nuit, nous longeons à nouveau la Piazza Banchi, et son église illuminée avant de rejoindre la Gaia Vini Cucina qui sert depuis deux jours de cantine à nos amis. C’est la même cuisine ligure que nous avons appréciée sur le port. Un peu moins inventive peut-être, mais le minestrone, les trofie au pesto, l’agneau cuit à point sont délicieux.

L'église San Petro in Banchi

L’église San Petro in Banchi

Pour le dernier soir, nos hôtes nous emmènent au Castello d’Albertis, un grandiose édifice néo-gothique, bâti autour de 1890 par un capitaine de marine, héritier sans doute d’une belle fortune. Le capitaine d’Albertis fait partie de cette poignée d’extravagants géniaux qui se sont inventé des demeures féériques en rassemblant dans un même lieu tout ce qui les avait fait rêvé, un château médiéval, des salons orientaux, un bric à brac venu du monde entier. Nous avons aussi pu voir les photos de guerre du capitaine, couleur de poussière, figées dans une lumière de fin d’après-midi.