L’église romane de Carbini

Il y a d’abord ce paysage : un plateau près de l’église San Giovanni Battista datée du 12e siècle, un village minuscule entouré à 360 degrés par des montagnes noyées dans un brouillard bleuté et des pentes couvertes d’une végétation de chênes verts. Une belle photo de l’Inventaire de Carbini fait sentir la puissance inquiétante de la végétation et l’isolement du village (http://corse-carbini.fr/inventaire/index.html)

Carbini. L’Alta Rocca

L’église romane

Carbini a été sauvée grâce à Mérimée, alors inspecteur général des monuments historiques, qui visite les lieux en 1839 et s’émerveille devant l’église, édifice « … le plus ancien, le seul ancien qui subsiste en Corse ». Il en rapproche l’architecture des exemples pisans et demande une allocation pour une restauration qu’on ne peut laisser à la charge d’une paroisse misérable. Lors de la visite de Mérimée subsistait seulement le premier étage du campanile, séparé de l’église, avec sa fenêtre divisée par une colonne. Mais on pouvait deviner sa forme élancée remarquable. Viollet le Duc le reconstruira en le coiffant d’un toit pyramidal.

Campanile de l’église Saint-Jean-Baptiste

Dorothy Carrington, qui s’appuie sur les travaux de Geneviève Moracchini-Mazel, consacre un chapitre saisissant de son livre La Corse à Carbini. Je complète ses informations par les renseignements glanés de la bouche d’Alain Mondoloni que nous rencontrons devant l’église en train d’expliquer le monument à deux belles jeunes filles pressées de retrouver leurs copains. Nous les avons remplacées volontiers. A. Mondoloni, dentiste à la retraite, sacristain de l’église et auteur de la partie historique du site de Carbini, n’était pas mécontent de recommencer la visite pour un nouvel auditoire. Nous sommes repartis ravis de la rencontre avec cet homme éloquent et passionné.

Tout près de l’église Saint-Jean, on observe les traces de l’église de San Quilico, aujourd’hui ruinée.

Eglise de Carbini. Au premier plan, les vestiges de San Quilico

L’église est d’un beau style roman. Elle a la couleur de granit du pays, mais une croix grecque aux branches creuses, placée sous le fronton, trahit son origine : c’est la signature des Pisans.

L’harmonie vient des proportions, mais il y a aussi des éléments de décor. Avec Alain Mondoloni, nous apprenons à voir les creux sphériques, prêts à recevoir des décors de céramique que les maçons préfabriquaient en quelque sorte puisqu’ils s’encastrent à la jointure de quatre pierres. Autour de la croix grecque, ils sont trois (comme la Trinité bien sûr). Tout autour de l’église le symbolisme des chiffres se poursuit de façade en façade… Nombre 4 de la terre comme les 4 saisons, nombre 7 des jours de la Création, nombre douze des apôtres.

Il faut regarder longuement pour voir apparaître sous les modillons les formes rudimentaires, grossièrement taillées et altérées par les ans, qui évoquent des animaux symboliques,, des signes géométriques.

Trop maladroit pour sculpter un visage dans le granite,  le sculpteur a inscrit sur un modillon deux trous pour les yeux, un pli pour le nez. Il n’a même pas essayé de figurer une bouche. Sans expression, désindividualisée, la pauvre face à peine arrachée à la pierre dure joue cependant sa fonction de signe humain…

Plus loin, on devine une silhouette d’oiseau, le Saint Esprit, placé au-dessus du serpent, qui ne peut être que le serpent de l’Apocalypse.

La Colombe du Saint-Esprit et le signe du Serpent

Traces modestes, d’autant plus émouvantes qu’elles témoignent d’une lecture de l’Apocaypse de Saint Jean, dit Alain Mondoloni. « Regardez, regardez ! Il n’y a pas de hasard : ce plateau à la croisée des chemins de montagne et de la route qui montait de Porto Vecchio, les hommes préhistoriques l’ont fréquenté, et vous pouvez être sûrs qu’ils considéraient déjà le lieu comme sacré. Les Romains ont sûrement construit un temple et Geneviève Morachini-Mazel lorsqu’elle a fouillé l’édifice de San Quilico » a trouvé des stèles en marbre et des pièces de monnaie de l’époque romaine. Le besoin d’élévation spirituelle est bien plus ancien que notre pauvre mémoire historique.

Les Giovannali

Ce qui rend Carbini inoubliable, c’est aussi l’histoire des Giovannali dissidence franciscaine du 14e et du 15e siècle, (les Corses écrivent Ghjuvannali), de leur brève implantation, en particulier à Carbini, et de leur martyre.

L’histoire n’est jamais totalement objective, même si elle a rapport à la vérité. Elle vit de cette tension entre la subjectivité du chercheur, et le sérieux de son travail de documentation. Elle s’enracine dans les préoccupations du présent. Par exemple, la constitution d’une mémoire nationale accompagne la constitution de la France au 19e siècle chez Michelet, ou de nos jours les revendications féministes suscitent les thématiques de la jeune histoire des femmes. En Corse, les Giovannalli, fidèles à l’idéal franciscain et hostiles aux seigneurs cupides et cruels qui régnaient alors, deviennent des modèles de l’esprit d’insurrection corse. Leur mémoire resurgit avec chaque épisode de révolte : soulèvement paysan de Sambocuccio, remise en cause de la prééminence de la noblesse de Pascal Paoli. De nos jours, elle accompagne la dénonciation du caractère « oppressif » de la tutelle française et a inspiré un chant du groupe Canta u populu corsu : les Corses font de l’histoire pour changer la société.

Mes notes s’appuient sur Dorothy Carrington, Geneviève Moracchini et Alain Mondoloni : la secte a été introduite en 1310, par un certain Ristoro, avec l’autorisation de deux membres du Tiers-Ordre de Marseille. (On parlait de Tiers-Ordre pour des confréries ouvertes à tous ceux, homme et femme, marié ou non, qu’attiraient l’idéal de Saint François). Les Franciscains étaient bien implantés dans l’île. Ils possédaient huit monastères et Carbini était un choix judicieux, suffisamment éloigné de l’évêché d’Aleria pour que la confrérie échappe à la surveillance de l’évêque. Les Ghjuvannali affirmaient qu’on ne devait rien avoir à soi. Ils affirmaient que hommes et femmes étaient égaux. Ils s’imposaient des pénitences, prônaient jeûne, humilité, simplicité, pauvreté, ascétisme, non-violence et abstinence, renonçant au sacrement du mariage et ils étaient hostiles à la hiérarchie de l’Eglise catholique et aux fastes de la curie romaine.

On sait cependant très peu de choses sur eux et on les perçoit à travers les accusations de leurs ennemis, les inquisiteurs, qui les ont dénoncés comme des hérétiques débauchés. L’abbé Letteron écrit ainsi :

« Ils formèrent à Carbini cette secte dans laquelle les femmes entrèrent aussi bien que les hommes ; leur loi portait que tout serait commun entre eux, les femmes, les enfants, ainsi que tous les biens ; peut-être voulaient-ils faire revivre l’âge d’or du temps de Saturne qu’ont chanté les poètes. Ils s’imposaient certaines pénitences à leur manière ; ils se réunissaient dans les églises la nuit pour faire leurs sacrifices, et là, après certaines pratiques superstitieuses, après quelques vaines cérémonies, ils éteignaient les flambeaux, puis prenant les postures les plus honteuses et les plus dégoûtantes qu’ils pouvaient imaginer, ils se livraient, l’un à l’autre jusqu’à satiété, sans distinction d’hommes ni de femmes. » Abbé Letteron, Histoire de la Corse – Tome 1, Bastia 1888 – p. 220.

Cependant, l’historien romantique Alexandre Grassi explique l’émergence de la secte par les conditions atroces qu’imposent aux serfs les seigneurs du 14e siècle. Je le cite volontiers bien qu’A. Mondoloni trouve extravagante sa thèse de l’origine cathare des Giovannali. De fait, le catharisme du Sud-Ouest de la France ne prônait ni la pauvreté ni le refus de la hiérarchie. Cependant, j’aime bien son style, encore imprégné par le premier romantisme :

La sombre physionomie de cette période c’est celle du seigneur, surtout dans la partie de l’île dans laquelle se passe le fait que nous étudions, celle du baron féodal, vautour aux serres puissantes, nichant dans un donjon, surveillant de ses yeux d’oiseau de proie le chemin raviné qui se cache au pied de la montagne et fondant tout à coup sur le voyageur qui passe. Un nom nous est resté comme le type des brigands seigneuriaux de ces années sombres, et c’est un nom qui se grave dans l’esprit, un nom sinistre : Guglielmo Schiumaguadella. Un guadello ou une guadella, vous le savez Messieurs, c’est un ravin, et les ravins étaient les seules routes d’alors. Il faut donc traduire: écumeur de ravins. Cela vaut vingt pages de commentaires. Le seigneur étend donc autour de lui une atmosphère de terreur. Chacun s’incline devant lui bien bas, très bas, mais on s’éloigne, on s’écarte quand il passe. Pour l’éviter, on s’en va vers des chemins de traverse, sans voir, et le dos courbé. Ceci c’est le tourment du jour, peu de chose en comparaison des tourments de la nuit ! L’homme de la glèbe, le serf, a perdu le sommeil. Il va, vient, rode autour de la maison, rentre au foyer qui n’a plus de flamme, s’étend sur le sol humide, sous le toit crevassé qui laisse passer la froideur de la nuit, et ne peut dormir, entouré qu’il est d’animaux immondes, de larves, hideux insectes, horrible génération de la malpropreté et de la misère. Temps cruels ! Sentez-vous combien le ciel fut noir et bas, lourd sur la tête du serf pendant le Moyen-Age ? Ecrasé par les tailles et les dîmes, il se réfugie avec ardeur dans les idées consolantes du bouleversement social. Si l’échelle pouvait revenir du ciel dans les longues nuits de sommeil ! Si le dernier degré devenait le premier ! Alors, qu’un frère de misère vienne le voir dans l’ombre et, parlant bas pour que le seigneur ou le prêtre n’entende, lui raconte mystérieusement que là-bas, bien loin de la tour ou de l’abbaye, la nuit, tandis que les nuages voilent la lune, d’autres désespérés, comme lui, se réunissent et sont libres et puissants par l’intervention des esprits invisibles, le serf alors accourra à son tour. Le dieu du baron ne peut être le sien. Le moine le lui montre toujours armé du châtiment. De désespoir, il perd sa foi. Superstitieux et ignorant, il se donne aux démons, si les démons le tentent dans une heure de sombre douleur. Et, désormais, ce sera un révolté de plus dans la grande armée des révoltés. (https://adecec.net/parutions/les-cathares-corses.html

Certains seigneurs les soutinrent comme Polo et Arrigo d’Attalà, frères illégitimes de Guglielminuccio, seigneur d’Attala. Le courant des Ghjuvannali s’étendit ensuite jusque dans le Deçà des Monts ou Terre de Commune. Les Giovannali ne pouvaient que heurter l’église par leur refus de l’impôt.

En 1352, l’évêque d’Aleria obtient une excommunication du pape Innocent VI, confirmée en 1354. Son successeur, le bénédictin Urbain V, maintient l’excommunication et envoie un légat en Corse. Ce commissaire pontifical, soutenu par les seigneurs locaux, organise une sainte croisade militaire dans la région de Carbini et en Plaine orientale. Au nom de l’Église, de 1363 à 1364  à Carbini, à Ghisoni , au couvent d’Alesani et en d’autres villages on massacre de nombreux Ghjuvannali avec femmes et enfants.

Les derniers ont été brûlés à Ghisoni et depuis on appelle les monts qui dominent la ville Kyrie Eleison et Christe Eleison. Sinistre façon de louer Dieu.

«Les derniers Giovannalli ?, a repris A. Mondoloni, épris d’étymologie. On peut essayer de faire parler les noms. Prenez les Marcellesi. Soit dit en passant, nous sommes parents du côté de ma mère. Et bien, ce nom vient de Marseille ! Marcellesi, les Marseillais, qui ont échappé au massacre, sont toujours parmi nous ! »

Quelques titres

www. carbini.fr

Canta U Populu Corsu a interprété la chanson Ghjuvannali (écrite par Ceccè Lanfranchi) sur son album Rinvivisce.

Carrington Dorothy, éd. 2008, « Hérésies et révolution », La Corse, Arthaud, p. 155-174.

Grassi Alexandre, 1866, « Les Cathares Corses Une conférence d’Alexandre Grassi en 1866 Avec une Biographie d’Alexandre Grassi, et des notes par Antoine-Dominique, http://www.adecec.net/parutions/pdf/grassi.pdf

Moracchini-Mazel, Geneviève, 1967, Les Églises romanes de Corse, Paris Klincksieck.

Corse des collines et Corse du bord de mer

La maison hantée du croisement de Moïta

En vacances, on se raconte des histoires d’esprits que les petits enfants écoutent pour avoir peur.

C’était le tour de M. : Moi, j’accepte de ressentir les choses invisibles et je suis attirée par les lieux où les fantômes séjournent. D’ailleurs ma mère m’appelait sorcière. Déjà à quatre ans, je dormais dans l’alcôve à côté du lit de mes parents. Quand ils discutaient je me réveillais et je leur disais : « Vous avez encore parlé de sous. Ce n’est pas la peine de s’inquiéter. De l’argent va arriver et ça se passait comme j’avais dit. »

Bref ! quand je suis arrivée en Corse pour la première fois par le bateau de Bastia, il fallait deux heures de route pour parvenir à Porto-Vecchio où vivait mon beau père. Au niveau du croisement avec la départementale qui va à Moïta, j’ai été frappée par une grande maison carrée sur les bords de la route. J’ai dit à mon mari « Regarde cette belle maison. Quel dommage qu’elle soit abandonnée. Les volets sont cassés. Il n’y a plus de carreaux, mais elle a de l’allure. Une maison pareille, ça me dirait bien. » Les années passaient et toujours quand nous arrivions à la hauteur de la maison, je disais : « Quel dommage qu’elle ne soit pas à moi, je ne la laisserai pas s’abimer comme ça ! »

Croisement de la route territoriale et de la route de Moïta. La maison hantée
Croisement de la route territoriale et de la route de Moïta. La maison hantée

Mais voilà qu’un jour quand nous sommes passés, il y avait des volets verts tout neufs. J’étais contente pour la maison, même si je regrettais qu’elle ne soit pas à moi.

Deux ans se sont encore envolés. La maison était une fois de plus abandonnée. Les volets n’étaient pas attachés et ils bougeaient dans le vent du soir. Il y avait un désordre incroyable de vieilles choses accumulées devant. Tout périclitait à nouveau et pourtant j’étais toujours aimantée par l’endroit : « Quelle pitié, cette belle maison. Si elle était à moi, j’en aurais fait quelque chose de beau ». Et voilà qu’il y a quelques années j’ai lu un article dans Corse Matin : les habitants disaient que la maison était hantée, que les travaux ne pouvaient pas aboutir et que des lézardes se formaient chaque fois à cause de la souffrance d’âmes en peine. » Les autorités ne croient pas aux fantômes. C’est même leur rôle d’autorités. Elles ont acheté la bâtisse en 2017 pour la transformer en maison du terroir où les producteurs de la plaine orientale pourront exposer leurs produits. Hier, nous sommes allés à Bastia et bien sûr nous nous sommes arrêtés pour voir la maison aux fantômes sur les bas-côtés de la route territoriale… Les volets ont été changés. Ils sont blancs à présent. Bien qu’il n’y ait pas un souffle d’air, nous sommes deux à avoir vu les volets de la fenêtre gauche s’écarter doucement sans que personne ne se penche à l’extérieur.

On a dit : « Quatre ans et les travaux ne sont pas finis. C’est mauvais signe. » Mais quelqu’un a répondu : « Où as-tu vu un chantier public sans retards ?»

« J’ai eu d’autres expériences avec les esprits », a repris M. Tiens, une nuit, vers Noël, mon père est venu me voir. Quand il était déjà mourant, je lui avais promis : « Je penserai très fort à toi quand je ferai des choses que tu aimais particulièrement ». Ce soir-là, j’avais préparé des tripes comme il avait l’habitude de les cuisiner quand le temps des fêtes revenait, puis j’étais allée me coucher et je m’étais endormie très vite. Je dormais seule avec le chat car P. était parti en Corse préparer la maison pour les vacances. Et voilà que dans la nuit, un volet a claqué sans qu’il y ait de vent. Tout de suite après, j’ai senti un poids sur ma poitrine. Pourtant le chat était allongé à côté. Je suis restée un moment sans bouger avec ce poids qui était là, oppressant, qui m’empêchait de bouger et me gênait pour respirer, jusqu’à ce que j’aie une illumination : j’ai mordu brutalement la chose qui est tout de suite partie et j’ai recommencé à respirer normalement. Le chat s’est levé d’un bond et a couru sous la commode. Il s’est mis à faire des mouvements avec sa patte comme s’il chassait de l’air. Tout est redevenu calme sans un souffle d’air comme après un orage.

Je n’ai pas eu peur, je me suis dit que mon père était revenu me voir après cinq ans d’absence. Je te vois sourire et prendre ton air incrédule, mais comment expliques-tu pour le chat ? Un chat ne ment jamais.

Le chemin botanique de San Giovanni de Moriani

 Le chemin part de San Giovanni de Moriani, minuscule village, qui a bâti au 17e siècle une église dont le très haut clocher a cinq étages.

Clocher de San Ghjuvannu di Moriani
Clocher de San Ghjuvannu di Moriani

Les panneaux du chemin botanique sont un peu succincts, mais qu’importe les explications minimales ou triviales sur le houx ou le châtaignier, le sentier est ainsi très bien balisé et le plus distrait des marcheurs ne risque pas de s’égarer dans les forêts de la Casitagniccicia. L’ombre est bienvenue dans la chaleur du mois d’août. Chaque arbre, même le plus ruiné, est remarquable. Le tronc des châtaigniers a le plissé des robes de jeunes filles :

Arabesques d’une racine

Les racines de hêtres ont les boucles des chevelures d’adolescents.

On croise, des chevaux des porcs et des vaches en semi-liberté.

On va de chapelle en hameau. Des gens ont vécu là sans parcourir plus de 30 kilomètres leur vie durant. La beauté raffinée d’un village sur la crète d’une colline suffisait pour toute une existence.

Au touriste pressé qui veut accumuler et « faire la Corse », c’est comme si le paysage lentement parcouru murmurait : « Tu ferais mieux d’apprendre à voir. »

Au bord de l’eau

Retour sur les plages encombrées du Sud. La plage est couverte par les corps étendus sur des serviettes colorés.

Les baigneurs ne sont pas très nombreux. Exception faite des bébés vêtus à présent des pieds à la tête, tête recouverte de petits bobs. Ils sont souvent dans les bras de papas barbus qui les emmènent dans l’eau (on dirait que notre époque compense l’évolution des hommes. Parce qu’ils aiment à présent donner des soins aux nourrissons, la mode les affuble de grandes barbes pour les viriliser)

Des enfants un peu plus âgés creusent des trous au bord de l’eau ou courent dans les vagues harnachés de brassards.

Tout à coup un groupe de jeunes gens se lève. Avec un bel ensemble, ils se jettent dans les vagues. Entrer dans l’eau, c’est plus compliqué pour moi. Je commence par héler les courageux : « Elle est bonne ? ». Comme la réponse est affirmative, il faut y aller… Une vague un peu plus forte m’éclabousse jusqu’à mi- mollet. C’est vrai que la température n’est pas si froide. Je progresse bravement centimètre à centimètre jusqu’aux hanches. Mais là, je suis bloquée. Deux nouveaux baigneurs passent et plongent pendant que je me tortille sur le bord. « Allez, jette-toi d’un coup ! Dans une seconde tu te sentiras parfaitement bien ». Sûrement ! mais il faut mouiller mon nombril, mes épaules. Les jeunes guerriers donneurs de conseil sont déjà ressortis après un 50 mètres crawlé impeccable.  Moi, je reste obstinément arrêtée à l’étape des jambes. Les minutes passent jusqu’à ce qu’une une vague secourable me mouille. Un instant j’ai l’impression que mon corps qui proteste ne pourra pas supporter l’eau plus longtemps, puis je découvre qu’il a déjà apprivoisé la fraîcheur. Je suis bien.

Hélas ! j’ai pris tellement de temps pour me mouiller que les miens pensent à quitter la plage !

Corse du Sud. Fin de séjour

L’autre Bonifacio

Avec l’été et le retour des croisières, Bonifacio redeviendra bientôt une halte obligée des croisières méditerranéennes. Il est inutile de faire la moue et de soupirer. La Corse vit largement du tourisme et la vue de la ville perchée sur ses falaises blanches est d’une beauté à couper le souffle. https://passagedutemps.wordpress.com/tag/bonifacio/, mais si vous voulez regarder au large sans vous faire bousculer, il faut essayer de venir hors saison et prendre des chemins qui s’éloignent un peu des routes, par exemple cette piste qui partant de la RN 196 à la gauche de Bonifacio, débouche sur la plage de Paragon, passe par la belle anse de Fazzio avant de mener au phare de la Madonette à l’entrée ouest de la calanque de Bonifacio.

Paraguanu (Paragon) est l’endroit où passe la limite entre l’affleurement de calcaire  blanc, caractéristique du plateau de Bonifacio et le granit, la roche dominante du sud.

Le maquis est ras et sec sur les crètes, mais très vert et élevé dans les creux. Dans chaque vallon, on voit de hauts murs de pierres bâtis sans mortier qui ont permis de débarrasser les champs des cailloux et de délimiter les lopins de terre des propriétaires. Ils ont aussi un rôle écologique : ils retiennent la terre et l’humidité et arrêtent un peu le vent terrible du Sud extrême.

 Baracun et murets, traces de l’agriculture traditionnelle

Aujourd’hui, les Bonifaciens ont arrêté de travailler dur dans les champs. Ce sont d’abord les grands-parents qui ont dit aux enfants de devenir fonctionnaires au lieu de faire pousser des oliviers. Plus tard, une fois les enfants sont partis sur le continent, ils sont restés des soirs à les attendre, assis sur leurs bancs de pierre dès que le soleil permettait de s’asseoir à l’extérieur moins froid que les maisons de pierre. Ils crevaient d’ennui et de solitude en attendant le retour des continentaux. La deuxième génération revenait pour les vacances, mais il suffisait d’un divorce ou d’un problème de chômage pour que s’interrompe le mouvement pendulaire du continent à l’île.

A présent, la moindre boutique de cartes postales et de faux colliers de corail rapporte davantage que l’agriculture. Les oliviers se sont ensauvagés, le maquis regagne du terrain. La plupart des baracuns sont recouverts par la végétation. (Baracun, c’est le nom bonifacien pour les cabanes à outils, cousines des bories provençaux, construites pour la plupart entre le 17e et le 19e siècles : même forme ronde, même murs de pierres sèches non maçonnés. Ils sont cependant de dimensions plus réduites. Personne ne les a habités, mais on y rangeait les outils et ils servaient peut-être pour la sieste.)

Les murets tiennent encore en partie.

Muret dans le maquis
La strada vecia construite par les Génois, bordée d’un muret. Restauré, il a été maçonné)

L’Anse de Fazzio

Puis c’est la merveille de l’anse de Fazio : la terre est rabotée, les formes gonflées des îles s’arrondissent au-dessus de l’eau qui a tantôt des couleurs claires et vertes, tantôt les couleurs vineuses de la mer d’Homère.

Anse de Fazzio

Si on se tourne vers la large ouverture du vallon, c’est une tapisserie argent et or, tissée de gros bouquets d’astérolides jaunes et de marguerites.

Bonifacio. Anse de Fazzio. Vers le maquis
Asterolides maritimes

Le sentier remonte sur un plateau de maquis ras, jusqu’à la descente vers le phare d’A Madonetta dont tout le monde connaît la tourelle peinte en rouge.

Bonifacio. Phare de la Madonette
Bonifacio. Chemin du phare

Villages de montagne

En mai, les villages de la montagne se réveillent de leur sommeil d’hiver. Les gens d’en bas montent préparer l’estive. Les premiers continentaux arrivent.

Architecture de l’Alta Rocca

Des maisons de l’Alta Rocca, on peut dire qu’on en a supprimé tout ce qui est superflu. Aucun décor sur des façades réduites à l’essentiel. Des murs, quelques fenêtres et la beauté ascétique du granit.

Serra di Scopamene

Parfois, un potager et ses jardiniers animent le paysage.

On parle un peu. « Vous vous rendez compte ! Un 25 mai et il fait seulement quelques degrés le matin. Rien ne peut pousser. Les plantes, ça pousse pendant la nuit et depuis un mois il fait trop froid. Tiens ! J’ai arraché des plants de melons ce matin pour mettre autre chose à la place.  Et c’est le moment de repiquer les plants de salades, de tomates et de courgettes. Regardez ces coquins de geais qui nous regardent dans l’arbre ! On a beau dire qu’ils se font rares. Ici c’est le paradis des geais. Ils liquident tous les fruits. Un coup de bec… et puis les grosses guêpes s’y mettent. »

Autour du village, les circuits de promeneurs accueillent les visiteurs. Les maires de l’Alta Rocca se battent tous les jours pour que leurs communes survivent. Et ça marche. La montagne est à la mode. Des gens achètent et retapent d’anciennes demeures. Il suffit, hélas, d’héritiers qui se disputent et les maisons, invendables, pourrissent.

Le plus dur est de passer l’hiver quand il reste une poignée de personnes. Chacun veille sur les autres. Si les volets restent clos, si on ne croise pas son voisin, on vient toquer à la porte. Pour le moment, l’été approche sous le ciel bleu, le soleil tape dur. Heureusement, on peut entrer dans la châtaigneraie. Les arbres quand ils ne tombent pas malades sont bien accordés à ces villages de montagne. Leurs troncs montent sous le dôme sombre du feuillage qui étouffe le soleil et garde les sentiers frais.

Serra di Scopamene. Un châtaignier

… même si une inquiétude étrange peut saisir le promeneur qui voit leurs racines luisantes enserrer les roches jusqu’à les étouffer.

Racine de châtaignier

Espace des souvenirs

Les cousins partagent des promenades ; la forêt n’est pas encore trop envahie au printemps (et de toute façon, les touristes veulent seulement « faire la balade indiquée dans le guide » et n’ont pas le loisir de s’écarter des conseils.

L’un était parti travailler au loin avant de rentrer en Corse et de n’en plus partir. Il a pris sa retraite, est venu s’installer dans le village de son enfance.

Sa géographie du village est celle des souvenirs. D’ailleurs, il raconte au présent le passé inscrit dans chaque lieu : « Tu vois, c’est là où on jouait au foot, dans ce petit pré, c’est là qu’on allait et je croyais qu’on était loin dès qu’on avait passé le tournant

 Le jardin de pépé, tu vois, c’est là…

Tu vois le ruisseau, presque une rivière… là, il y avait une scierie. En amont, tata Rosine lavait son linge. Elle nous emmenait quand on était gamins. En voulant bouger des pierres, je suis tombé. Elle a posé une pièce de monnaie sur ma bosse. J’ai oublié si j’avais mal, mais la pièce pour faire rentrer la bosse, ça je m’en souviens bien…

Regarde celui qui passe là, c’est Pan-Pan à cause de ses grandes oreilles.

Celui qui était devenu un continental regardait passer la silhouette maigre, le visage long, mais c’était une ressemblance confuse. Il disait : « Oui ce n’est pas un inconnu, mais… » et sa voix restait suspendue.

Regarde la maison des trois sœurs : on les appelait les sorcières à cause de leur nez, tu t’en souviens ? Une est morte. Les autres sont toujours là. Elles font le plus beau jardin du village. Leurs vrais noms c’était Catalina, Mattea et Angèle… mais des Angèle et des Mattea, il y en avait beaucoup. Angèle la sorcière, c’est pratique au moins. C’est comme Antoine Pan-Pan ! Un surnom commode pour pas mélanger avec Antoine poisson qui savait nager quand on barbottait encore.

Celui qui est parti répond vaguement, mais l’écart s’est creusé. Ses souvenirs sont partis avec le courant du ruisseau. Il n’oserait pas confier qu’il a vécu le départ de Corse comme un départ libérateur. L’arrivée dans une grande ville ouverte sur tous les possibles l’a libéré des contraintes d’un endroit où chacun juge les attitudes et les conversations des voisins. Seulement, il constate un peu tristement qu’il revient en vain.

Il entend très bien ce que le cousin n’a pas besoin de dire : « Que veux-tu que le monde m’apporte de plus ? On ne peut pas être mieux qu’ici. La vue est grandiose sur la mer. Au-dessus du village, les sommets en arrêtes, en mâchoires de loup, en aiguilles coupent très bien le vent. Nous qui sommes au flanc de la montagne, on entend le libecciu passer très haut, mais on ne le sent pas trop. Les gens du village jouent aussi bien la comédie de la vie que les gens des villes. Quand ils s’aiment, c’est le bonheur fou. Quand ils se détestent, c’est le grand jeu et c’est aussi spectaculaire que dans tes opéras et tes pièces de théâtre. »

Celui qui va repartir s’exclame encore un peu sur la belle vue, mais celui qui reste ne pense pas à regarder tout le temps la vue : elle fait simplement partie de sa vie.

Cartes-postales des Bruzzi

Ce matin, j’ai regardé fixement le bas des murets pour continuer la chasse aux bulimes tronqués. Le vent qui souffle depuis deux jours a asséché le sol et ils sont tous rentrés dans leur antre souterraine. Avalés par les ténèbres, ils sont à présent remplacés par les fourmis. Mais celles-ci appartiennent à notre monde ordinaire. Tout a repris son cours normal. (voirhttps://passagedutemps.wordpress.com/2021/05/15/printemps-corse/)

Les touristes commencent à revenir, un peu méfiants devant les conditions à remplir : il faut un test PCR de moins de 72 heures pour avoir le droit d’entrer dans l’île. Seuls certains centres pratiquent ces tests et on ne sait plus s’il faut d’abord louer un billet ou d’abord faire un test aux résultats incertains. Pour ceux qui ont pu venir, c’est un moment idéal pour visiter l’île sans la foule habituelle. La réserve naturelle des Bruzzi entre Bonifacio et Sartène si fréquentée l’été paraît vide : il y a moins de 10 automobiles sur le parking.

Alors qu’à Paris il pleut et il fait frais, il fait tellement beau ici que cet article sera simplement fait de cartes postales : je veux montrer simplement des paysages sous un ciel bleu. Simplement, les partager. Le texte n’a qu’à se faire tout petit devant les images.

Nous sommes dans l’extrême sud de l’île, royaume du vent. Ici, le libecciu souffle 150 jours par an, même si ailleurs le ciel est calme. Alors aujourd’hui où la brise agite partout les arbres et les champs, la mer écume, les voiliers restent à l’ancre et seul un bon surfeur a osé quitter le rivage.

Le conservatoire du littoral a tracé un sentier très bien entretenu : la montée commence par la traversée d’un maquis haut. Les ombres mouvantes font des taches. Tout est maquis. La végétation et plus encore le sol avec ses dessins irréguliers en noir et blanc.

Maquis haut. Début du sentier des Bruzzi

Quand on émerge, on retrouve la lumière intense. En contrebas, la mer a la couleur des eaux polynésiennes, bleu céruléen et turquoise.

Sentier des Bruzzi. Du côté de Pianotolli-Caldarello
Vue depuis le sentier des Bruzzi. Du côté de Pianotolli-Caldarello

Voici les dernières villas autorisées. Bientôt, le chemin arrive à un promontoire qui domine la pointe rocheuse inhabitée et les îlots des Bruzzi. Il n’y a personne,que des cris d’oiseaux lointains.

Le vent nous gifle, pénètre les chemises qui claquent, emporte avec lui les quelques propos échangés sur le sentiment de petitesse qu’on éprouve devant ce paysage.

Pointe des Bruzzi

Sur la colline, on serpente entre les mêmes rochers, sculptés par le vent et les embruns.

Chemin des Bruzzi. Défilé entre les rochers
Chemin des Bruszi. Comme des murailles

La végétation s’est raréfiée : des genévriers au tronc courbé par les tempêtes, des épineux, des cistes.

Chemin des Bruzzi . Cistes et épineux

Passée la crête, le chemin redescend vers l’anse d’Arbitru. Au loin, la tour de guet d’Olmeto évoque le passé tragique d’une île en butte aux razzias des Barbaresques, qui vendaient leurs captifs sur les marchés d’esclaves d’Alger et de Tunis, ou les libéraient en échange d’une rançon. Ces attaques fréquentes ont contraint la Corse, trop petite pour assurer sa défense, à chercher une protection auprès des puissances méditerranéennes. Les Génois, maîtres de l’île pendant cinq siècles, ont construit 85 tours sur le littoral au 16ème siècle. Visibles l’une de l’autre, elles permettaient d’envoyer des messages d’alerte tout autour de l’île en moins d’une heure. Au 18ème et 19ème, la grande époque de la guerre de course était déjà passée. Cependant les pirates ont fait des prisonniers jusqu’au 19ème siècle et des confréries de pénitents s’étaient spécialisées dans la négociation avec le dey de Tunis et le bey d’Alger pour le rachat de captifs. En 1779, des ordres rédempteurs ont versé 250000 livres environ pour la délivrance d’une cinquantaine d’entre eux.

Des murs de pierres sèches rappellent qu’il y a longtemps des paysans durs à la tâche ont cultivé le sol, partout où un peu d’eau permettait de faire pousser un petit carré de blé

Chemin des Bruzzi. Au loin la tour d’Olmetto

Quelques chênes ont réussi à vivre en se laissant courber par les rafales.

Chêne travaillé par le vent

Il faut revenir sur ses pas, pour retrouver le chemin qui mène à la pointe des Bruzzi.

Pointe des Bruzzi

Du côté de Caldarello, la plage est plus abritée. Un jeune couple a posé ses serviettes. Elle, en maillot de bains deux pièces, très décolletée, un peu déhanchée, ses longs cheveux sur les épaules ; elle pose pour la photo qui célèbrera la splendeur de ses vingt ans. Nous la laissons publier ses photos sur Facebook et les envoyer à tous et nous partons sur la pointe des pieds comme on aurait fait il y a longtemps, quand on était seuls à regarder nos photos d’amour.

Plage de Chevanu. Les Bruzzi

Bibliographie

Daniel Panzac , « Les esclaves et leurs rançons chez les barbaresques (fin XVIIIe – début XIXe siècle) », Cahiers de la Méditerranée [En ligne] , 65 | 2002 , mis en ligne le 15 octobre 2004, : http://cdlm.revues.org/index47.html
http://cdlm.revues.org/index47.html#tocto2n6

http://www.1962lexode.fr/exode1962/en-savoir-plus/histoire-ancienne/turcs/corses-libres.html

Une rançon de 250 000 livres équivaut à 315 000 euros si on se fie à la valeur reconnue à la monnaie et à 2 millions d’euros si on tient compte du pouvoir d’achat (le panier de la ménagère en 1781) selon le site http://www.histoirepassion.eu/?Conversion-des-monnaies-d-avant-la-Revolution-en-valeur-actuelle. La vérité est quelque part entre les deux.

Printemps corse

Maquis

Dès que ça a été possible, nous sommes partis vers la Corse, délicieuse au printemps : le maquis est en fleurs et les parfums sont déjà si puissants que la moindre brise les apporte par bouffées.

Maquis près de Porto-Vecchio

La Corse sauvage des bords de mer, c’est le maquis ; le maquis, c’est la Corse. D’ailleurs, ce nom commun, entré dans le français au 18ème siècle, vient du corse machja que les étymologistes font remonter au latin macula (ils expliquent que le paysage est comme tacheté par les arbustes) ou à mucchiu, le ciste, une composante essentielle du maquis. Au printemps, les plantes les plus griffues n’ont pas trop poussé : peu de ronces et de salsepareilles. Un dédale d’arbousiers, de bruyères arborescentes, de myrtes et de lentisques pistachiers et surtout des cistes en fleurs.

Cette végétation est parcourue de sentiers qui ne mènent nulle part et que l’on emprunte au hasard avec le plaisir de se perdre en l’absence de points de repères. C’est évidemment « pour de faux », puisqu’il suffit de descendre pour retrouver la mer et puisque la zone commence seulement à repousser après un incendie, mais on a le temps de se raconter les histoires de ceux qui « prenaient le maquis ».  Le français a plusieurs mots pour désigner le fait de se réfugier dans la nature pour échapper aux autorités. Cependant, le succès de maquis et de maquisards se comprend quand on se promène dans cette végétation. Dès que les arbustes grandissent, ils constituent des tunnels de verdure où aucun gendarme, ni hélicoptère ne peut trouver les fugitifs qui se cachent. De là, maquis a été employé pour désigner ceux qui résistaient aux autorités. On parle du maquis du Vercors pour désigner les maquisards. Quand le mot a acquis son nouveau sens, pendant la dernière guerre, il était encore chargé des connotations du maquis, à la fois refuge protecteur et milieu hostile, à la végétation rocailleuse et peu pénétrable.

Quand le vent s’arrête, une pluie froide et têtue détrempe les chemins. C’est un paradis pour les fleurs de rocailles. Au milieu d’une piste, de minuscules iris ont réussi à écarter la terre et à éclore.

Les Iris sauvages du chemin

Toujours ce plaisir à sentir la force qui pousse la nature. Ils sont d’un bleu magnifique. On se penche. On les regarde.

Ambivalence de l’Herbe de l’Ascension

Près du village de T., on peut escalader de grandes plaques de granite, fleuries de plantes grasses d’un rouge pourpre, des sedum pourpiers, je crois  (sedum moronense, confirme la flore ).

A Cupulatta, l’herbe de l’Ascension (sedum pourpier étoilé)

La vieille cousine à qui nous racontons notre promenade nous dit : «  Ah ! vous êtes allés à Cupulatta  (cupulatta, c’est la tortue en corse et peut-être que l’endroit se confondait avec une tortue géante portant les enfants juchés sur son dos). Quand j’étais petite, l’école était tout près. On se retrouvait là à la sortie des classes. » Elle ajoute : « Aujourd’hui, c’est trop tôt pour cueillir l’herbe de l’Ascension. Il faut attendre le jeudi à l’aube, se lever dans la nuit, ramasser les plantes avec les racines et les ramener avant le soleil levant. Quand j’étais jeune, on les accrochait au mur dans les maisons, la tête en bas : si les tiges se redressaient et si les fleurs s’ouvraient pour la Saint Jean, on était protégés du malheur pour toute l’année… Attention ! le sort s’inversait si le soleil était déjà levé, ou si la plante dépérissait.  »

Le lendemain, on déjeune avec des cousins de la montagne. « On a hésité à vous apporter l’Arba di Ascinzioni.

̶ Vous avez bien fait ! Papy nous envoyait toujours en ramasser, mais une année, les tiges ne sont pas remontées et notre chien a commencé à dépérir, et puis il est mort. Depuis, on n’y va plus ! »

Je comprends mal comment a pu perdurer cette coutume. Bien sûr, nous avons gardé beaucoup de traditions liant le destin de l’homme et les forces de la nature, à commencer par la coutume des sapins de Noël. Ce n’est pas l’irrationalité qui m’intrigue, plutôt le risque qu’on acceptait de prendre il y a encore quarante ans. Pourquoi ramener chez soi une plante magique, tellement ambivalente qu’elle peut vous faire du mal au lieu de vous protéger ?

Et puis je me dis que ces actes magiques ne sont pas si éloignés de notre rapport à la médecine. Les médicaments sont efficaces. Ils peuvent aussi faire du mal. Dans mon enfance, on s’accommodait des effets négatifs et on se réjouissait des vaccins qui permettaient d’éradiquer des maladies mortelles ou très invalidantes. Aujourd’hui, on dénonce vigoureusement la duplicité des thérapeutiques au nom du principe de précaution. Cela me fait penser aux échecs du vaccin Astra Zeneca ou aux mise-en-garde de certains contre les vaccins à ARN messager. Les pouvoirs publics peinent à convaincre les citoyens d’accepter quelques morts au bénéfice de l’immunité collective ! Des « vaccino-sceptiques » nombreux dénoncent l’orgueil imprudent d’apprentis sorciers inventeurs de médicaments qui se révèleront des poisons.

Les bulimes cannibales

Il avait plu toute la nuit. Le matin, des grappes de sortes d’escargots à coquilles coniques avaient envahi le jardin. J’avais déjà vu des coquilles vides d’un rose pâle et je croyais que des enfants avaient ramassé sur la plage et abandonné des bulots. D’ailleurs l’extrémité des « coquillages » était abimée. C’est sans doute pour ça qu’ils avaient été jetés.

Mais j’étais confrontée à un grand rassemblement de  bulots limaceux qui s’agglutinaient en particulier contre les murets. Les coquilles étaient plutôt couleur de terre, c’est pourquoi je n’ai pas vu tout de suite l’étendue du problème, mais bientôt, je n’ai plus vu qu’eux.

Bulimes tronqués

Certes, ils avaient l’air engourdis, peu actifs. J’aurais pu cohabiter avec eux tranquillement s’ils n’avaient pas été si nombreux et si je n’avais eu la désagréable sensation du crissement des coquilles explosant sous les pieds pendant que j’inspectais le jardin. Leur prolifération était cauchemardesque.  J’ai fait ce qu’on fait à présent : taper sur un moteur de recherche escargots longs, Corse…et je suis tout de suite tombée sur les bulimes tronqués, « espèce invasive autour de la Méditerranée ». Tronqués, parce que le cône qui protège ces bestioles se casse de lui-même lors de la croissance, peut-être pour ôter un peu de poids à la coquille.

Bulime tronqué

J’ai appris qu’ils étaient omnivores avec une prédilection pour les escargots et les limaces. Les Anglais les appellent d’ailleurs Snails Destroyers. Ils s’attaquent peu aux plantes et ne grimpent pas aux arbres et les agriculteurs les utilisent parfois pour se débarrasser des escargots. (De fait, je n’en vois pas beaucoup au jardin). Malheureusement, les bulimes croquent aussi les vers de terre, pourtant bien utiles.

J’en ai ramassé quelques centaines que j’ai noyés dans de l’eau savonneuse sur les conseils d’une voisine, mort cruelle, je dois dire, mais les bulimes qui se nourrissent préférentiellement d’espèces proches m’apparaissent un peu comme des gastéropodes cannibales. Je n’aimerais pas rencontrer des gisements de bulimes géants !

Thievant Claire, Desideri Lucie, Michel, Albin, 2000, Almanach de la mémoire et des coutumes : Corse, Paris, Albin Michel

Trésor de la langue française (entrée maquis)

Bulime tronque, Wikipédia

La grande marée au Mont-Saint-Michel

Au Mont-Saint-Michel ont lieu les plus grandes marées de l’Europe continentale, jusqu’à 15 mètres de différence entre basse et haute mer. Lors des grandes marées, la mer se retire à 15 kilomètres des côtes et remonte très rapidement. Les marées les plus fortes ont lieu 36 à 48 heures après les pleines et nouvelles lunes, mais les offices de tourisme indiquent les horaires, en précisant qu’il vaut mieux être présent 2 heures avant les horaires indiqués.

Une baie immense et un triangle noir posé sur le ciel

Le soleil luit sur le GR qui permet d’aller à la pointe du Grouin du Sud. Le ciel est blanchâtre, mais le vert des prés rayonne, remplit les yeux de lumière.

Seul le fond du paysage reste vaporeux.

Nous voici arrivés à la pointe, située près de Saint-Léonard. L’impression est d’autant plus grandiose que la baie est vide à perte de vue ;  il n’y a presque rien pour arrêter le regard. Un petit promontoire au bord de l’eau où nous sommes et les deux saillies sur l’horizon : la plus petite, l’îlot de Tombelaine, et l’autre, le puissant rocher de Saint-Michel, un triangle noir où l’on ne distingue plus la roche et le monument à la flèche élancée.  Théophile Gautier évoque les deux îles.

L’isolement de cette masse préoccupe l’œil, qui du rivage s’y reporte toujours comme malgré lui. Un peu plus loin, et de cette place cachée à demi par la découpure colossale du mont, s’ébauche Tombelaine, une roche rase et formant îlot, d’où les habitations ont depuis longtemps disparu. Tombelaine à côté du mont Saint Michel, c’est le nain près du géant, la borne près de la pyramide. (Quand on voyage, cité par Wikipédia)

Saint-Michel et Tombelaine (17h 13)

Les chenaux des rivières dessinent de grandes courbes.

Le mascaret

Des automobiles sont déjà sur le parking et un groupe s’est installé à l’extrême de la pointe pour attendre le moment où la mer va se soulever et avancer (Victor Hugo écrivait qu’elle avance à la vitesse d’un cheval au galop et depuis tous les guides répètent la formule). Arrivent un homme et une femme portant un kayak.

Portage du kayak

–  Où allez-vous ?

­–  Nous allons chercher la barre.

– La barre ?

– Le mascaret si vous aimez mieux : la première vague de la marée montante qui peut atteindre des dizaines de centimètres à l’embouchure de la Sée et de la Sélune. Elle permet de remonter à contre-courant en surfant sur la vague.

–  Oui, oui ! Je sais ; j’ai d’ailleurs vu la marée il y a longtemps depuis le Mont Saint Michel. Ce qui m’a impressionnée, c’est le grondement de l’eau qui accompagnait la vague.

– Je viens depuis que je suis petit. En fait, ça me vient de mon père. C’est lui qui m’a emmené la première fois. Je n’imagine pas une année sans venir. C’est pas tout ça. Il faut qu’on y aille. Nos copains sont déjà loin. Profitez bien !

A présent, je vois dans le courant principal quelques embarcations qui descendent vers l’embouchure du lit principal. Tout est calme. L’eau est grise. Les bancs de sable, gris. La silhouette de l’embarcation, noire ;  celle du goëland, noire aussi.

Une troupe d’oiseaux vaque à ses occupations d’oiseaux

Les oiseaux

Les couleurs changent de minute en minute. Tendres, puis violentes. Vraiment le couchant est un artiste de mauvais goût ! Il répand l’or et la pourpre, accroche ce gros soleil et le contraste est trop frappant avec la masse noire du Mont. 

La lumière du couchant emplit tout le ciel, cisèle la forme de l’abbaye :

Les couleurs commencent à disparaître. Restent encore des violines et des roses qui se reflètent dans l’eau.

Les gens se tiennent sur le bord de la crête de schiste : à force d’attendre, ils font connaissance, se racontent leurs mascarets mémorables, ou simples touristes demandent à être rassurés. Elle viendra vraiment, la vague ?

La vague est  arrivée un peu avant la nuit. Elle faisait un petit bruit de moteur. Il fallait tendre l’oreille pour l’entendre. De loin, on a vu kayaks, paddles et canots emportés par le flot. Cela a duré une minute.

 Près de la côte, « la barre » n’a pas grondé. L’eau est montée sans bruit et tout à coup, on a constaté qu’elle était là  et qu’elle recouvrait presque les sables obscurcis par l’ombre.

Nous revenons dans la nuit. Tu m’as dit : « C’est comme au palio de Sienne. Des heures d’attente pour une minute de course. Bon ! je sais bien que l’attente, c’est ce qui donne au temps sa saveur.

– Pendant que tu attendais le retour de l’eau, est-ce que tu n’as pas regardé le départ du jour, la splendeur de la fin du jour sur la baie ? C’était ça aussi notre rendez-vous avec la grande marée.

Que la France est belle ! De l’abbaye de Fontfroide à Saint-Lizier

Que la France est belle ! Hasard du mariage d’une nièce où je voulais aller contre les avis de la faculté, nous avons pris des chemins de traverse pour revenir de Corse, passant à travers les Corbières par la route de Montpellier et de Narbonne, avec un arrêt trop court à l’abbaye de Fontfroide, puis traversant le pays cathare pour aller rendre visite à des amis.  

L’abbaye de Fontfroide dans la paix des collines

Tout semble à l’arrêt quand nous arrivons à une heure. Oliviers gris et cyprès noirs sont immobiles dans la chaleur. Le ciel n’a plus de couleur ; il faut quand même monter le chemin pour arriver à l’abbaye.

La montée vers l’abbaye de Fontfroide

Elle a été fondée par quelques moines bénédictins en 1093, mais c’est quand elle est intégrée à l’ordre cistercien vers la moitié du 12e siècle qu’elle prend son essor, devenant un haut lieu de lutte contre les cathares. Au 14e siècle, l’un de ses abbés, Jacques Fournier, est d’ailleurs élu pape sous le nom de Benoît XII. L’abbaye de Fontfroide est actuellement la propriété des descendants de Gustave et Madeleine Fayet à qui l’on doit le maintien en France de ce monument que des Américains voulaient racheter. Gustave Fayet, financier et vigneron, est un peintre symboliste plus qu’estimable, ami et collectionneur de Gauguin et d’Odilon Redon.

Les cyprès symbolistes de Gustave Fayet

Il restaure l’abbaye qu’il décore en faisant appel à ses amis (Des travaux ralentis par l’épidémie empêchent, hélas, le simple visiteur de voir les panneaux conçus par Odilon Redon pour la bibliothèque et le musée consacré à ses œuvres).

Nous ne resterons pas assez longtemps pour comprendre dans ses détails la structure de l’abbaye, bien qu’un des intérêts de Fontfroide soit d’avoir conservé l’ensemble du domaine, ce qui permet de mesurer l’importance du monastère.

Au reste, l’art cistercien est un art « pauvre ». Église, cloître, bâtiments conventuels sont très peu ornés. Leur beauté repose sur un grand sens des proportions et sur la présence, partout sensible de la nature. On en retrouve les principes ailleurs. Voici par exemple le cloître, bâti de la fin du 12siècle au début du 13e, avec pour les parties basses les chapiteaux à décor de feuillages caractéristiques de cet art.

Cependant l’austérité s’atténue un peu quand, à la période suivante, on ajoute de grands oculi, des galeries de pierre et aujourd’hui, la splendeur des glycines cramponnées aux colonnettes.

Ce ne sont pas seulement les proportions qu’on admire à Fontfroide, ce sont aussi les initiatives des restaurateurs. Par exemple, en place des verrières grises de l’église, Gustave Fayet introduit les vitraux colorés de son ami René Billa. Il fait orner la grande salle qui ouvre sur la cour Louis 14 de grilles en fer forgé au motif de pampres.

La cour Louis XIV et les grilles en fer forgé

Et dans la colline où sont reconstitués des jardins de simples, on est tout à coup accueilli par un petit Bacchus rondouillard.


L’angelot grassouillet du parc

L’enfant grassouillet du parc

Bien qu’arrivé tardivement, ce gourmand joufflu, qui sert une grappe de raisins sur son coeur, rappelle que les abbayes cultivaient la vigne et que les moines étaient de bons vignerons et sans doute de bons buveurs.

A Saint-Lizier (Ariège)

Vous connaissiez Saint-Lizier ? Vous saviez que c’était un puissant évêché et que le palais de l’évêque était énorme ? Moi non ! La ville pourtant ne manque pas d’ancienneté. Elle a reçu le titre de cité romaine au deuxième siècle après Jésus-Christ, est devenue évêché au début du 4e siècle et a pris ensuite le nom de son deuxième évêque, Lizier de Couserans, canonisé sous le nom de Saint Lizier. De son origine gallo-romaine, elle conserve une disposition double : la ville haute et la ville basse. Au sommet, un ancien oppidum, les habitants ont installé une place forte. C’est là que les évêques ont construit leur palais, malheureusement fermé. Nous nous rabattons sur la ville basse, sa cathédrale, ses toits de tuiles qui vont du brun au rose, en passant par toutes les nuances de l’ocre cuit et recuit au soleil.

Saint-Lizier et la tour tolosane de la cathédrale

Les belles demeures, les ruelles couvertes et les fontaines témoignent de ce que Saint-Lizier était un pôle de vie raffiné. Las ! Ici comme dans bien des petits bourgs, les commerces ferment et les habitants partent.

La fontaine et la maison aux volets clos

Ici, la ville n’est pas entièrement morte. On voit renaître des raisons d’espérer.  Le Couserans est un terroir de beaux marbres. Le plus beau de ces marbres, qui porte le nom solennel de « grand antique noir », se trouve à la carrière d’Aubert non loin de Saint-Lizier dans la commune de Moulis. Exploité depuis l’Antiquité, il a notamment servi à décorer Sainte-Sophie à Istanbul, l’hôtel Roosevelt aux États Unis, et à Paris les Invalides. Après une période d’inactivité, l’entreprise italienne Escavam a relancé l’exploitation. Pour le moment, le marbre est traité en Italie et les Français semblent avoir perdu la main, (ou bien ils coûtent trop cher), mais qui sait ?

Les blocs, extraits d’une fosse boueuse,  grossièrement équarris, sont ensuite alignés avant d’être exportés.

Alignement de blocs dans la carrière de marbre d’Aubert (photo J.-M. B.)

Le marbre brut montre une surface accidentée : la profondeur du noir se creuse sous les éclats de couleur blanche créant des structures tourmentées, comme si les collines du Lez, véritables objets gigognes, renfermaient à leur tour l’image de montagnes, de vallées, de gouffres, de glaciers étincelants.

Grand antique Noir : l’esquisse d’un paysage

Certaines dalles m’évoquent les peintures-papiers froissés d’Hantaï où le blanc brille d’autant plus qu’il jouxte le noir.

Tout près coule le Lez, comme un ruisseau de conte, avec son petit pont de pierres et ses eaux tantôt claires et vives, tantôt troubles et calmes.

Les bords du Lez

C’est là que j’ai rencontré mon premier martin-pêcheur. Il est passé devant moi. Je ne l’ai pas vu tout de suite, mais quand notre ami a signalé l’oiseau, j’ai tourné la tête à temps pour apercevoir une tache de lumière bleue.

Pendant ce temps, notre ami parlait de sa passion de photographe. Arrêté devant quelques galets, il racontait comment en augmentant le grossissement, de petites pierres de torrent qui n’avaient l’air de rien devenaient des planètes, comment quelques friselis dans l’eau se faisaient chevelures, ailes, vapeurs irisées, flammes, motifs ondoyants.

C’est fascinant de passer des carrières d’où l’on extrait des marbres faits pour les palais, les églises, les tombeaux des puissants aux bords des ruisseaux où d’humbles cailloux inutiles révèlent leur splendeur grâce au regard du photographe.

A Saint-Lizier, les nuages nous ont rattrapés. Ils étaient entassés derrière la montagne et tout à coup ils ont dévalé sur la vallée effaçant le relief. De grosses averses ont commencé à tomber. Le mariage aurait lieu sous la pluie, donc à l’intérieur… Mais pourquoi y aller ? Et bien parce que notre santé de septuagénaires n’est pas notre priorité absolue. Nous lui préférons  les plaisirs (sages) de nos vies et c’est un plaisir vif de participer au remariage de cette nièce après quelques années difficiles. Me voilà seule de notre génération du côté de sa lignée paternelle et je crois que notre présence lui importe.

Au début de la maladie, je me suis confinée (en rechignant un peu) parce qu’on nous demandait d’être solidaires des médecins submergés. Cette maladie nouvelle était inquiétante ce qui justifiait des précautions extraordinaires. D’ailleurs, il m’en reste quelque chose. Aujourd’hui, je me lave les mains plus systématiquement qu’avant et j’ai arrêté d’embrasser mes amis !

Mais la Covid n’est pas la peste. On voit bien qu’elle n’est pas très contagieuse (la fête de la musique n’a pas fait exploser les chiffres des hospitalisations) ; les hôpitaux ne sont plus débordés. La maladie tue peu, à présent qu’on sait mieux la traiter (1 à 2% des malades, le plus souvent déjà malades). Un peu plus que la grippe, moins que le cancer.

Ceux qui ont des raisons d’être inquiets peuvent évidemment renoncer à toute vie sociale et se calfeutrer chez eux. C’est leur choix respectable, mais faut-il demander à toute la population de vivre en état de semi-confinement ? La mélancolie des vieux dans les EHPAD a détruit leur vie aussi sûrement que le virus et je ne crois pas qu’on puisse sommer la jeunesse de se priver longtemps de sorties, de danse, de concerts, de flirts insouciants et aggraver une crise économique qui s’annonce déjà redoutable pour leur tranche d’âge.

Bref ! Nous ne renoncerons pas à la joie d’être ensemble. Nous nous testerons cependant au retour ou nous attendrons quinze jours pour ne pas propager le virus et contaminer des amis.

Bibliographie:

http://www.escavamar.com/fr/notre-carriere.php

Au Cuscione (Corse-du-Sud)

Le Cuscione ou Coscione est un vieux plateau, étonnamment vallonneux au milieu de tous les sommets tourmentés de l’île. On parcourt difficilement les 12 kilomètres de montée depuis Quenza : la route est de moins en moins carrossable et il vaut mieux posséder un quatre-quatre pour venir sans dommage à bout des nids de poule.

Vers 1500 mètres, on accède à ces vastes étendues couvertes de plantes épineuses et parsemées de blocs de granite.

Plateau du Cuscione
Plateau du Cuscione

Une sorte de maison du parc a été édifiée là. Elle est sans doute peu utilisée, peut-être davantage en hiver pour accueillir des amateurs de ski de fond. Deux gardes s’ennuient un peu et voudraient bien nous raconter ce qu’on verra sur le domaine. Il y en a un qui m’explique la différence entre l’aigle royal que j’ai vu tourner pendant la route et le milan royal à la queue fourchue qu’on rencontre  aussi souvent.

Il nous recommande de prendre le Sentier de l’Eau qui suit un ruisseau avant d’arriver aux pozzines (de pozzi, puits). Il s’agit de sortes de trous d’eau que relient des filets d’eau souterrains qui se creusent à la fonte des neiges. L’eau glisse, invisible, entre les trous, mais on la voit tout à coup sortir de terre en glougloutant entre deux mottes de terre.

ruisseau au Coscione
Ruisseau au Cuscione

Au fur et à mesure que l’été avance les plus petites de ces vasques d’eau sèchent au soleil et des plantes les remplissent avec une hâte merveilleuse puisque tout recommence l’hiver suivant.

Le Cuscione est le royaume des aconits, aussi belles que dangereuses : on en extrait un poison qui paralyse la respiration, affole le rythme cardiaque et conduit souvent à la mort.

Champ d’aconits

Quelques bergers emmènent leurs troupeaux sur ce haut plateau où l’herbe reste verte près des ruisseaux. Des porcs, parfois des vaches y passent l’été en liberté. On y trouve aussi des chevaux, les uns utilisés pour les touristes, d’autres redevenus sauvages dont on ne sait plus à qui ils appartiennent.

Cuscione. Les chevaux sauvages

Aujourd’hui, la beauté ascétique du plateau n’est pas menaçante, mais un cousin de mon mari m’a décrit le Coscione enveloppé de brouillard ou recouvert de neige. Même quand il fait beau, le pays est rude car il n’y a presque pas d’arbres et le soleil tape dur.

Les fromages de Monsieur Ansaloni

Un peu avant le refuge, deux bergeries. On se présente. « On vient pour des fromages. On ne veut pas déranger ». Monsieur Ansaloni, berger et fromager se réjouit au contraire. Avec le Covid toutes les foires ont été annulées. 300 kilos de fromage sont restés en plan. Alors heureusement que les touristes s’arrêtent ! (Cette année malgré les quelques inscriptions dénonçant les Français qui empoisonnent le peuple corse avec la Covid, j’ai plutôt entendu exprimer un soulagement : « Merci les continentaux qui ne nous ont pas abandonnés »).

La salle à vivre n’a rien de pauvre. Aucun bibelot, mais on y trouve une grande table, une télévision, un canapé sur lequel un garçonnet d’une douzaine d’années est assis.

̶  On a entendu des sonnailles dans le fond du plateau, mais sans rien voir.

̶  Ce sont mes brebis que vous avez entendues. J’en ai 300. Ça ne m’étonne pas que vous n’arriviez pas à les distinguer au milieu des cailloux. Même moi, j’ai du mal. Avant, on mettait quelques chèvres noires pour les repérer… Quand même, je les vois à la jumelle parce qu’elles bougent… Pour les récupérer, je prends la jument que vous avez vue faire la sieste dans la cour.

̶     Nous, notre plaisir, c’est d’aller tout doucement sur le plateau et de rester toute la journée loin de la côte où l’on est un peu entassés.

 ̶     Oui, oui, mais moi, c’est pour le travail. Alors, je peux pas m’asseoir au bord du ruisseau à regarder les aigles et les milans.

̶   Et vous restez là tout le temps ?

̶   Non, je monte pour l’estive. En hiver, c’est plein de neige. D’ailleurs, il y a dix jours, il faisait encore froid. J’ai fait du feu dans la cheminée.

Avant dit le berger, j’étais agriculteur, mais je suis tombé dans le métier.

Il est âgé et le métier est rude. Il faut surveiller les brebis, les traire, faire le fromage. Est-il ici pour l’air et le calme ou parce que l’exploitation en principe tenue par le fils battait de l’aile en raison d’une gestion approximative ? Je me souviens d’un reportage de Corse Matin paru en 2018 sur ce fils Ansaloni. Il avait voulu organiser l’amuntana, une transhumance à l’ancienne depuis Quenza au lieu de recourir au transport par bétaillère. Il avait contacté le ban et l’arrière-ban des cavaliers venus de toute la Corse pour accompagner l’estive, au moins 50 personnes, copains, bergers de Zonza et d’Aullène, curieux, et même un abbé pour bénir le troupeau. De chien, il n’y en avait pas. Les bergers corses n’ont pas besoin de patous dans les hauteurs où l’on ne rencontre ni meute errante de chiens sauvages, ni loups, et dans les collines basses, les bêtes sont parquées. Malgré l’allure majestueuse des cavaliers, la conduite des troupeaux n’était pas leur fort. Aucun ne savait les canaliser : les brebis ont filé dans le parc du château et brouté toutes les roses, puis elles se sont engouffrées dans les jardins dont les grilles étaient restées ouvertes… C’est miracle qu’elles se soient finalement retrouvées sur le chemin pour une montée de 4 heures dans une chaleur torride. Le village a beaucoup ri, mais il n’a plus été question de transhumance à l’ancienne. (https://www.corsematin.com/articles/la-transhumance-a-quenza-une-histoire-de-villages-85063)

 Le jeune garçon assis sur le canapé nous demande de photographier ses poignets : « C’est pour ma mère. Je suis tombé et mon grand-père se débrouille mal avec le portable. »

Il est tombé d’une moto en partant au pèlerinage de Bavella : une truie lui a foncé dessus et l’a déséquilibré.

Je croyais qu’il voulait apitoyer sa mère et j’essayais de photographier un doigt blessé enveloppé dans une poupée, mais je me trompais. Le garçon voulait rassurer sa famille pour rester avec son grand-père sans redescendre pour faire une radio. A présent, je vois que toute sa cuisse a été éraflée.

̶  Un peu d’eau oxygénée, dit le grand-père, ça va suffire pour la jambe. Vous savez, il a toujours envie de monter. Il reprendra peut-être après moi.

Ainsi se poursuit la vie pastorale. Ce n’est plus la vie des ancêtres. Elle suppose des bétaillères, des foires à touristes, une télévision, des camions qui vous approvisionnent, mais la solitude et la beauté sont là.

Quand nous redescendons, nous ne savons plus qui se contente de peu et qui profite des richesses du monde, ce berger des hautes-terres ou nous qui repartons vers la plaine.

Splendeur du golfe de Porto

Je parlerai une autre fois de la vie quotidienne en Corse. Aujourd’hui, voici les souvenirs d’une visite du golfe de Porto et de notre inoubliable balade des calanches de Piana et de la réserve de Scandola.

Venir à Porto par Corte, c’est passer par la plus belle forêt de laricios de Corse, la forêt d’Aïtone, avec ses milliers de pins démesurés dont les troncs montent tout nus avant d’arriver au faîte. Ils sont si hauts que notre forêt de l’Ospedale dans la Corse du Sud paraît petite. Aïtone est cependant moins immédiatement accueillante avec des pentes abruptes et des cochons voraces qui guettent les sandwichs des promeneurs. Bientôt, la route traverse les terribles gorges de la Spelunca dans un massif desséché, privé de toute présence humaine. Tout en bas d’une descente vertigineuse, il y a peut-être une rivière inaccessible mais le long de la route il n’y a que la sécheresse et la boule de feu d’un soleil fou. Est-ce que ce sera ainsi en Corse dans le monde d’après où les hommes auront disparu chassés par le réchauffement climatique ? Même quand on quitte l’à-pic de la corniche, et qu’on retrouve des pentes, la montagne reste austère et déserte. Seul pousse ici un maquis épineux et le parfum des plantes est plus piquant qu’ailleurs.

Ota et le village de Porto

L’arrivée à Ota nous arrache un cri : le village accroché à mi-pente vit sous la menace de sommets monstrueusement hostiles et un gros bloc rocheux prêt à dégringoler sur les maisons.

Ota (golfe de Porto Corse)
Ota. Le rocher menançant

Quelques kilomètres plus bas, commence Porto, la marine d’Ota. Porto, qui était réduit à quelques maisons de pêcheurs, a pris son essor avec le tourisme. Avant, toute la région semblait invivable. D’ailleurs au 16e siècle, elle était entièrement vide. L’hostilité de la nature y était pour beaucoup, mais aussi les incessantes razzias des pirates « Turcs », venus le plus souvent de la régence d’Alger : Berbères, Maures, aidés de renégats, saccageaient les villages de la côte et emmenaient les habitants en esclavage, ou plus souvent les échangeaient contre des rançons. Ces incursions se sont prolongées jusqu’au 19e siècle. La menace était telle que les villages se sont établis sur les hauteurs et que les Génois ont construit des tours tout autour de l’île. Des guetteurs avertissaient les habitants à l’aide de feux pour qu’ils aient le temps de fuir dans les montagnes. Et puis les côtes étaient infestées de moustiques avant les épandages massifs d’insecticides qui ont accompagné le débarquement américain. Ces maux concernaient toute la Corse. A Ota, il faut ajouter les guerres sans merci du 15e siècle entre le seigneur de Leca et Gènes qui fera massacrer toute la famille. Les villageois avaient fini par quitter la région et Ota ne figurait même plus sur les cartes du 18e siècle.

Aujourd’hui, Ota revit, mais le manque d’espace limite heureusement les possibilités d’expansion. Nous voici à Porto c’est-à-dire devant une succession d’hôtels, de restaurants, avec quelques maisons et un embarcadère pour les navettes qui permettent de visiter la côte. Notre hôtel, le Corsica, à 100 mètres du port, est entouré d’un petit bois d’eucalyptus qui offre ombre et fraîcheur, bienvenues après la traversée des gorges. Chaque chambre jouit d’un grand balcon et d’une belle vue sur la tour génoise, et sur la montagneuse chaîne en forme de crète de dragon qui domine le Sud de Porto. Nous reviendrons aussi au Corsica pour la piscine de bonne dimension et pour l’accueil charmant. Voici le numéro de téléphone qui permet de court-circuiter les sites de réservation dont on connaît l’avidité : 04 95 26 10 89.

Le petit bois d’eucalyptus près de l’hôtel Corsica
Vue sur la tour de Porto depuis le balcon de l’hôtel Corsica

Sur la route de Piana une petite promenade dite du « Château fort » a été aménagée. Elle permet d’aller jusqu’à un rocher en forme de château d’où on domine le golfe. Pendant 45 minutes on marche entre des roches spectaculaires, tantôt, érigées comme des murailles,

Route de Piana. Promenade du Château Fort

… tantôt, plissées commes draperies,

Route de Piana. Promenade du Château-Fort

… tantôt lancées à travers à l’espace

Je n’essaierai pas de décrire ces roches. Maupassant l’a fait très bien dans Une Vie et on n’échappe pas à ses images. Sur la route du retour, tout se calme, le jour meurt doucement, éteignant une à une les couleurs et ne laissant que la douceur du crépuscule.

Le golfe de Porto vu depuis la route des calanques de Piana

Bizarrement, l’impression d’immensité vient davantage des montagnes que de la mer, lac tranquille à qui elles servent d’écrin.

Fin du jour sur le golfe de Porto
Route de Piana. Coucher de soleil

La Mer est un restaurant admirablement bien placé en face de la tour génoise illuminée dès qu’il fait nuit. Les gens d’ici semblent estimer qu’il faut que la tour passe par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel pour que le spectacle vaille le coup. Soit ! Sans être exceptionnelle, la cuisine de La Mer est agréable et personne ne vient vous demander de libérer la place pour les suivants. La terrasse est face à la tour génoise et permet de voir les montagnes qui dominent Porto. Quand la lune se lève, l’effet Murnau est garanti !

Ces immenses pentes qui dévalent jusqu’à la mer sont admirablement belles.  Elles font peser sur la petite ville leur énorme poids de pierre. Il n’y a pas besoin d’être mystique pour se sentir écrasés par les forces gigantesques qui bouchent tout le ciel et ne laissent d’horizon que vers la mer. On ressent jusqu’au malaise physique la petitesse humaine.

Tour des Calanques de Piana et réserve de Scandola

Différentes compagnies proposent des balades en bateau. Nous avons prudemment opté pour un bateau qui permettait de s’abriter du soleil pendant un tour qui dure à peu près quatre heures trente. Seuls les petits bateaux de 12 places supposés plus aventureux entrent dans les grottes, mais est-ce si nécessaire ?

Le tour des Calanques de Piana permet de voir d’en bas le paysage aperçu la veille depuis la route. Les hôtels de Porto s’effacent ; ne reste que la tour génoise sur son rocher de granite rose,

Tour génoise de Porto sur son rocher rose

Puis c’est le grand opéra des couleurs : toutes les nuances d’ocres, de roses, de rouges contre le bleu dur de la mer.

Le guide se sent obligé de parler pour ne pas nous laisser seuls. Il prévient. « Sortez vos appareils photos. Vous arrivez à « La Fenêtre ». 

Calanches de Piana. La Fenêtre

Et là, vous pouvez regarder l’eau, c’est « La piscine ». Ainsi en nommant les lieux, espère-t-il nous rappeler au premier devoir du touriste qui est de regarder et nous empêcher de succomber au vertige lent de ces grands murs de pierre avec leurs centaines de mètres d’à pic qui tombent dans l’eau.

La promenade se poursuit vers La Réserve de Scandola où il est interdit de marcher, de plonger et de pêcher et que l’on n’atteint qu’en bateau. Les prospectus mentent un petit peu quand ils vantent la richesse exceptionnelle de la faune vous poussant à imaginer un éden d’animaux marins et aériens, des aigles pêcheurs en train de pêcher sous les applaudissements, des oiseaux de mer dans tous les sens, (pas de phoques moines, puisque les derniers ont été éliminés avec la bénédiction des autorités pour cause de concurrence avec les pêcheurs), mais des dauphins, émergeant du ventre de la mer pour faire des pirouettes… En fait les aigles-balbuzards sont des migrateurs qui reviendront à l’automne. Les autres animaux sont sans doute en train de dormir. Tout au plus, devine-t-on quelques oblades quand l’eau est transparente. Avant d’atteindre la réserve, les compagnies maritimes proposent presque toutes un arrêt à l’anse de Girolata, difficilement accessible depuis la terre. Hélas ! les cargaisons de touristes ont une demi-heure pour prendre d’assaut les buvettes installées sur la plage. De pauvres ruminants mal nourris sont là pour qu’on les prenne en photo. La minuscule communauté qui vit à l’année est submergée et le charme tant vanté de l’endroit évaporé !

Girolata. Vaches à touristes

Pourtant, c’est la visite la plus belle qu’il m’ait été donnée de faire en mer : les 1600 hectares de Scandola sont un grand cratère volcanique effondré et les roches, selon qu’on les regarde à contre-jour ou dans le sens de la lumière passent par toutes les nuances du noir au rose selon qu’on longe des falaises de basalte ou des dômes de rhyolite. Pour être comblé, il suffit de regarder le change des couleurs, les jeux de la roche avec le ciel et le soleil.

Scandola. Orgues basaltiques rouges

Parfois un aquarelliste fou a ajouté un peu de vert gris sur la paroi :

Scandola. Genévriers accrochés à la paroi

Mais cela ne fait pas de mal d’entendre le guide signaler qu’on voit des roches datant de l’ère primaire, que les orgues basaltiques rouges sont une rareté, et que les arches sont dues à l’explosion d’énormes bulles de gaz

Scandola. Une arche volcanique

… ou faire remarquer les délicates concrétions calcaires qui se forment de temps à autres à fleur d’eau. Grâce à lui, on mesure mieux l’épaisseur de temps enfouie dans la pierre.

Scandola.Trottoir à lithopphylum (sorte d’algues calcaires qui ourlent le bas des roches)

Formes imposantes et sculptures délicates et fantastiques alternent comme si un Gustave Doré avait été chargé de dessiner dômes, arches et palais ornés de gargouilles, lutins et éléphant rose pour illustrer un conte fantastique :

Scandola. L’Eléphant rose
Scandola. Basalte gris. Le cortège des trois soeurs

Impossible de rendre la magie de ce monde minéral rose et noir entre le bleu du ciel et le bleu de la mer.

Mont Saint-Michel. Quelques images

Ce qui fait la magie du Mont-Saint-Michel, c’est l’alliance de la baie immense, sans cesse remuée par la mer, de l’île de pierre isolée dans cet espace, et du travail des hommes qui lui a donné sa forme de pyramide.

Les rochers de Tombelaine et du Mont saint-Michel, seuls dans la baie, viennent de la poussée magmatique qui a fait jaillir des roches dures des profondeurs de la terre. Alors que les schistes de la baie se sont effondrés, elles sont demeurées. Tombelaine paraît plate, mais le mont se dresse au-dessus des eaux. Il n’est pas très élevé pourtant. La moitié de sa hauteur lui vient des hommes et c’est la flèche de l’abbatiale qui lui donne son élan final.

La magie tient peut-être aussi aux ciels changeants de Normandie. Tantôt, le triangle émerge à peine d’un ciel brumeux au milieu des sables et des vases.

Le Mont depuis le terrain d’aviation
Route de la baie (vers Saint-Genest)

Tantôt, il est couleur de bronze dans le couchant :

Soleil couchant sur le Mont Saint-Michel devant un champ de seigle

ou s’élève très noir dans l’ombre, ensemble compact où l’on ne discerne plus où s’achève la pierre naturelle, où commence l’édifice.

Quand on grimpe vers l’abbaye, la forme pure se change en parcours sinueux, d’abord à travers une petite ville médiévale, entièrement tournée vers le tourisme, ensuite dans l’abbaye, ses volées d’escalier, ses brusques changements de niveaux, ses contreforts, ses tourelles, ses échauguettes, ses hauts murs ornés de gargouilles.

Le soir où nous y étions jusqu’à minuit, par la grâce d’un « parcours nocturne », le chemin labyrinthique ajoutait encore à l’impression de complexité. La visite est fascinante, même si on n’aime pas tout le spectacle et si on trouve que le scénographe a forcé sur les couleurs, noyant les ruelles dans le vert, jouant à l’excès  des contrastes entre le bleu électrique du cloître gothique et les vitraux flamboyants de la nef abbatiale, même s’il a ajouté d’inutiles enregistrements de cris de goélands à l’heure où les oiseaux dorment.

Mont Saint-Michel. La montée verte

Aidé peut-être par le coronavirus qui fait baisser la fréquentation, le parcours permet un long temps tranquille dans le monument débarrassé de la foule et on ramène quelques très belles images de la visite.

Mont Saint-Michel. Les chandeliers du réfectoire. Photo Sarah B.
Les minces colonnes du cloître

Le cloître s’arrête au bord du précipice. La mer est là, en bas, mais la nuit l’a effacée et ne reste que la sensation d’ouverture sur un gouffre.

La nef de l’abbatiale depuis le cloître

Le discours d’escorte de l’exposition plus symbolique que dogmatique ou érudit évoque les forces telluriennes qui ont poussé les îles hors du magma il y a 570 millions d’années et veut faire réfléchir à la place des éléments naturels dans tous les grands lieux sacrés de la terre.

Mont Saint-Michel. La création du monde (photo Sarah B.)

La visite est finie. On repart. L’archange de la fin du monde brille sur le faîte du mont.