Poitiers, la ville aux cent clochers

Notre-Dame la Grande (en travaux) dont on ne voit que le clocher…

Vous avez certainement fait cette expérience d’une ville dont vous n’attendiez rien de spécial et qui vous séduit de plus en plus à mesure que le temps passe. Invitée pour une soirée d’étude, j’ai pris le temps de me promener à Poitiers avec un plaisir que chaque heure accroissait.

Le cœur historique de la ville s’élève au sommet d’un éperon rocheux haut de 120 mètres qui rejoint la ville par « les escaliers du diable » permettant de couper les lacets de la route.

Une ville à vivre

Je me suis retrouvée dans une ville universitaire charmante où il y a moins de retraités grisonnants que de jeunes gens, moins d’automobiles que de vélos. On va on vient. On s’arrête sur un banc pour voir les pigeons au bain. Au 137, de la Grand Rue, après des dizaines de galeries, boutiques bohèmes, petits restaurants, on fait une halte devant la vitrine d’une des dernières fabriques artisanales de parapluies.

On observe les allées et venues des gens à vélo et à pied, indifférents au séjour de Jeanne d’Arc dans leur ville, mais qui vous renseignent aimablement sur la plus belle rue où voir les maisons à colombages.

Rue de la Cathédrale. Emplacement de l’hôtellerie de la rose où Jeanne d’Arc a été logée.
Maison à colombages

On prend le temps d’un café au soleil. L’automne est délicieux car le beau temps n’est plus synonyme de chaleur brûlante.

Le palais d’Aliénor d’Aquitaine

Oh ! On allait passer sans entrer car de l’extérieur on voit un palais de justice de sous-préfecture. Or, la façade rajoutée dissimule une des entrées du palais d’Aliénor d’Aquitaine. A présent que le palais de justice a déménagé, on peut accéder à la grande salle gothique de 50 mètres de longueur sur 17 mètres de largeur où se rassemblait la cour d’Aliénor. La poussée féministe fait reparler de la duchesse, occupée de politique et pas seulement de vers de troubadours.

Aliénor, mariée très jeune à un fils de Louis VI le Gros devient vite reine de France à à la suite de la mort accidentelle du frère aîné de son mari et de la mort de son beau-père. Quinze ans plus tard, elle accompagne son mari à la seconde croisade, mais s’oppose à ses choix stratégiques. De son côté, Louis VII, fâché de ne pas avoir de fils (et lassé des infidélités de sa femme), finit par demander le divorce. Il l’obtient en 1152, sous prétexte d’un lien de consanguinité.  Deux mois plus tard, Aliénor se remarie avec le futur Henri II d’Angleterre, ce qui entraînera comme on sait cent ans de guerre entre les Anglais et les Français. Plus tard, (1173-1174), la reine sera emprisonnée pendant 15 ans par son second époux après la révolte de ses fils, alliés à des barons aquitains Elle profite dès 1189 de son veuvage pour reprendre les rênes de son Aquitaine, pour conseiller son fils Richard, nouveau roi d’Angleterre et duc d’Aquitaine, puis pour venir en aide à son dernier fils Jean sans Terre ayant succédé à Richard, mort prématurément en 1199. Jusqu’à la fin de sa vie en 1204, Aliénor tente de soustraire son duché à la convoitise de Philippe Auguste, nouveau roi de France.

Poitiers. Grande salle du Palais d’Aliénor d’Aquitaine

Baptistère, cathédrale et musée

On ne visitera pas Notre-Dame la Grande en travaux, mais au bas de la pente, un baptistère (le plus ancien d’Europe, explique la personne de l’accueil).

A l’intérieur, un bric à brac de sarcophages mérovingiens et des fresques fort bien conservées à la gloire de saint Jean le Baptiste… A ma grande honte, j’ai imaginé que les touffes qui sortaient des buttes de terre représentaient les fumerolles d’un volcan menaçant. Il s’agissait de touffes d’herbes.

Tout près se trouve la cathédrale Saint-Pierre. A l’extérieur, trois portails sculptés et peu endommagés : un peuple de statues sort des tombeaux pour le jugement dernier. L’artiste exprime l’énergie harmonieuse des corps… bien loin des clichés sur les figures grotesques de l’époque médiévale.

Tout près un de ces jolis musées de province qu’on visite sans en sortir épuisé, en compagnie de quelques amateurs. A Poitiers, il y a bien sûr des œuvres puissantes de Camille Claudel, depuis La Valse jusqu’à cette Niobide blessée qui meurt solitaire.

Camille Claudel. Niobide blessée

Mais je me suis arrêtée aussi devant des œuvres « mineures », de celles qui souvent ne vous arrêtent pas. Un petit cervidé mérovingien :

Musée Sainte-Croix. Cervidé mérovingien

Un chapiteau facétieux qui représente une scène de dispute que des épouses essaient d’interrompre.

La Dispute. Chapiteau 11e ou 12e siècle

… un sabbat chez les sorcières…de je ne sais de qui. Les diables qui accompagnent les dames (la jeune, nue sur son balai, la vieille, plongée dans un grimoire) sont sympathiques. Ce tableau n’est pas là pour effrayer. Ceux qui l’ont acheté ont-ils pris le risque d’être dénoncés ou bien la grande période de persécution était-elle finie ?

Musée Sainte-Croix. Le sabbat. Fragment

…l’incroyable tableau de Broc, Apollon et Hyacynthe : Hyacinthe était aimé d’Apollon et de Zéphyr. Il préféra Apollon et se mit à jouer au disque avec lui. Le dieu du vent, jaloux, dévia le coup d’Apollon qui blessa mortellement son amant. La tendresse évidente entre les deux hommes, les teintes pastels qui transforment en douce étreinte les derniers moments d’Hyacinthe, et même l’écharpe rose du dieu Zéphyr font de ce tableau un tendre manifeste homosexuel.

Au pied de la butte, la ville moderne sans forme avec ses entrepôts, ses hangars, ses hôtels bon marché, et puis la gare et Paris à 1h 40.

Je reviendrai à Poitiers.

Gérone. La ville aux trois cultures

Gérone était encore écrasée par la chaleur, mais il était déjà trop tard. Si on voulait voir les musées, il fallait renoncer à marcher sur les remparts carolingiens accessibles seulement jusqu’à 19 heures.

Nous avons choisi les musées d’art chrétien et  le musée juif parce qu’ils symbolisent la ville qui célèbre le mélange des cultures. A Gérone en effet, on met en valeur la présence juive, en enjambant les cinq siècles de silence qui ont suivi l’expulsion de 1492. Cette reconstruction est un témoignage historique d’un Moyen Age, où les trois religions du Livre ont coexisté. (Elle est sûrement aussi un modèle optimiste pour notre époque qui veut croire à un « vivre ensemble », propice au développement culturel.)

Tolérance ?

Les Omeyades ont conquis l’Hispanie en 711 et ont quitté le dernier émirat de Grenade en 1492.  Pendant quelques siècles, l’Espagne a été partagée entre l’Orient musulman et l’Occident chrétien. Dans l’espace étroit entre ces deux cultures, une minorité juive a connu une période de stabilité. Persécutés par les Wisigoths, les Juifs avaient plutôt bien accueilli les envahisseurs. Comme les chrétiens, sous domination musulmane, ils devenaient des dhimmis. Certains historiens insistent sur le côté protecteur de ce statut qui donnait le droit d’acquérir des biens et de conserver sa religion. D’autres soulignent les limites d’une citoyenneté de seconde zone. Les dhimmis devaient s’acquitter d’un impôt particulier. La justice les traitait différemment : un musulman n’était pas puni de mort s’il tuait un chrétien ou un juif, tandis qu’un dhimmi devait être tué s’il tuait un musulman, même en état de légitime défense ; le témoignage d’un dhimmi n’était pas valide lorsqu’il était porté à l’encontre d’un musulman. Un dhimmi ne pouvait pas épouser une femme musulmane ou même s’en approcher, etc.

Cependant la lente reconquête chrétienne commençait : Gérone tombe aux mains des Francs dès 785, Barcelone en 801.. Les juifs vont devoir s’accommoder de la domination chrétienne jusqu’en 1492, date de leur expulsion. Là encore la tolérance est bien relative : Les communautés sont juxtaposées et les chrétiens combattent fermement le mélange des cultures. Pour se convaincre du peu d’empathie, il suffit de regarder une scène de circoncision exposée au musée d’art catalan:

Le rabbin a l’apparence d’un sage vieillard, mais les griffes puissantes qui dépassent de la table sont celles du diable. Je ne sais pas si ces pieds diaboliques sont un motif habituel.

Nous n’avons vu que l’extérieur de la cathédrale. Pour accéder au musée, Il a fallu gravir l’escalier dans la chaleur accablante. Il est surplombé par la masse de la façade qui montre bien quelle est la culture dominante.

L’Escalier monumental qui monte vers la cathédrale

Le musée d’Art de Gérone se trouve tout près dans l’ancien Palais épiscopal. Il abrite une importante collection d’art, avec en particulier des pièces de l’époque romane. Comme dans tous les musées occidentaux, la mort est partout.

Et c’est pourquoi j’ai été surprise et ravie de découvrir une statuette de vierge au large sourire :

Vierge de Palera. Commencement du 15e siècle

Le Call, ou quartier juif

Le quartier juif est un enchevêtrement de ruelles qui date du moyen âge. Il est à présent sur tous les guides et les boutiques de fringues ont envahi les rues joliment restaurées.

Mais l’esprit du passé s’efface aussi sûrement dans les rues pittoresques livrées aux touristes que dans l’abandon qui a précédé. C’est seulement dans la vieille synagogue-musée que l’ombre des disparus s’attarde. (On trouve naturellement beaucoup moins d’objets dans ce musée que dans le musée juif de Paris, ce qui est normal après la politique d’expulsion.)

L’émotion vient paradoxalement du peu qui subsiste alors que tout le reste a disparu. La fascination vient par exemple de l’importance donnée aux noms (sans doute ce qui vous ancre quand on n’est jamais sûr de rester quelques part et qu’il faut remonter de nom en nom pour trouver une identité). On s’attarde aussi devant les épitaphes touchantes des pierres tombales :

Pacifique toute mon existence, de mes mains je fis bien des choses. Quand vint la fin, la lumière m’enveloppa à nouveau le jour où je fus convoqué pour retourner d’où je venais », dit l’une. Sa lampe s’est renversée et il a été réuni à son peuple au mois de Shevat de lan 5. 131 (1571)

ou celle d’Estelina, la petite étoile :

« Ceci est la stèle funéraire de l’honorable Estelina, épouse de l’illustre et honnête Bonastruc Josef. Sa maison est au jardin de l’Éden ».

Cependant l’essentiel de la mémoire des juifs renvoie à leur rôle dans la transmission des connaissances notamment  grâce aux traductions. Une partie du musée est dédiée à Moïse Nahmanide (Bonastruc ça Porta en catalan) (1194-1270). C’était un rabbin du 13e siècle, médecin, astronome et kabbaliste. Il est surtout célèbre pour avoir, à la demande du roi Jaume d’Aragon, participé en 1263 à une « disputatio » où il devait confronter sa foi juive aux arguments de Pau Cristià, un converti dominicain…

C’est une scène extraordinaire (peut-être un peu réécrite) que ce moment où la controverse remplace la violence. Or, le discours de Moïse Nahmanide convainc le roi chrétien qui salue son érudition et lui offre une somme d’argent. Très vite après ce triomphe, les dominicains obtiennent son bannissement et il finit sa vie en exil en Palestine.

Une petite peinture m’a déconcertée parce qu’elle me faisait penser à une miniature persane et semble braver l’interdit de la représentation.

L’heure de fermeture est déjà là. Après la journée chaude, il est bon de gravir la pente de la cathédrale. Au-dessus des toits, le ciel prend peu à peu la couleur gris rose des ailes des pigeons ramiers.

Voici les bains arabes… mais que signifie ce nom ? Les Francs n’avaient-ils pas repris la ville quand les bains ont été construits et la coupole qui repose sur de fines colonnes n’est-elle pas romane ?

Ce sont sans doute des bains à la mode des arabes. Pour brouiller un peu plus mes repères, ils ont un moment été partiellement reconvertis en bains rituels juifs (mikvé).

Gerone aux mille couleurs

Gérone est également connue pour ses maisons aux couleurs vives qui surplombent l’Onyar. Les couleurs, ocre, jaune, vert, rose, blanc vont de maison en maison et se reflètent dans le lit de la rivière, le double tableau ajoutant au plaisir.

Dans la rivière canards et ragondins poursuivent leur politique de coexistence, chacun selon ses appartenances !

J’ai consulté des articles de Wikipédia en me promettant de lire un jour
Castro, Amerigo, 1948, 1984, 3e éd., España en su Historia, cristianos, moros y judíos  Ed. crítica : Grijalbo
Et surtout
Nahmanide, La Dispute de Barcelone, suivi du commentaire sur Ésaïe 52-53. Verdier, [1ère édition 1984], 2008.

Palafrugell (2) Le Musée du liège et le musée de la sculpture

Au musée du liège installé dans l’ex-usine la plus importante de Catalogne on voit avec mélancolie les étapes du travail qui s’en va. Tout d’abord, la montée en puissance de l’usine quand, à Reims, au 18ème siècle, Dom Perignon a voulu remplacer les chevilles de bois entourées de tissu par des bouchons de liège. Des fabriques se sont développées dans les pays méditerranéens où poussent les chênes-liège. Au début du 20e siècle, 15 000 ouvriers vivaient du liège en Catalogne. A Palafrugell, des mannequins donnent une idée des savoir-faire des artisans d’excellence qui en un tour de main arrondissaient un bouchon de champagne.

Les outils du sculpteur de liège

Peu à peu des machines remplacent les gestes. Ce sont elles désormais qui mettent en forme la matière : conduire la machine est une tâche appauvrie et les artisans d’élite devenus inutiles sont de plus en plus remplacés par une main d’œuvre féminine moins payée. La concurrence de l’étranger et du plastic étant trop forte, l’usine finit par fermer.

Il ne restait plus qu’à installer un musée… du liège

Comme dans les mines de charbon, les forges, les moulins, les pêcheries de toute l’Europe… la fin de l’activité économique laisse place à la muséification.

Reste la belle architecture moderniste de l’ex bâtiment industriel.

Porte du Musée du liège à Palafrugell

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Une autre partie de l’usine a été reconvertie en musée de la sculpture, grâce à un mécène De l’extérieur, le Cao Mario luit doucement dans la nuit.

La ville a l’air endormie, sauf à la fenêtre une silhouette sombre adossée à une des fenêtres. Serait-ce le fantôme du passé ?

L’après-midi le musée se visite. Il y a des œuvres qui accrochent tout de suite le regard. J’ai sottement oublié de noter les noms des artistes. Je mets quand même quelques photos de ceux dont j’ai le nom :

Isabel Cruellas. Des herbes flexibles dans un matériau dur
Gérard Mas. entre classicisme et impertinence
Teresa Riba. D’en Haut

Une exposition est consacrée au sculpteur argentin Marcel Marti, aussi bon dessinateur que sculpteur, qui hésite entre figuration et abstraction. Dans les œuvres qui m’intéressent le plus, il invite à s’intéresser au jeu des matériaux

Exposition Marcel Marti

ou il propose une réflexion sur l’espace, la lumière permettant de pénétrer à l’intérieur des œuvres.

Quand on quitte le musée, c’est pour retrouver dans la chaleur, le château d’eau de Can Mario qui sert de repère à la ville.

Où ai-je lu que la Costa Brava n’était qu’un endroit de bronzage pour l’Europe du Nord ?

Dans la région de Palafrugell, il y a des criques merveilleuses, entourées de promontoires boisés, des villages de l’intérieur dont la forme est presque intouchée,  des centres-villes pour lesquels le temps s’est arrêté aux années 30.

La côte depuis le phare de Sant Sebastià

Bien sûr, le bonheur tient surtout à l’accueil d’amis, intercesseurs magnifiques avec le pays catalan. Leur maison de Palafrugell est une maison d’ombre dont tous les volets sont fermés à cause de la chaleur. J’avançais droit sans voir où je mettais les pieds. Peu à peu je distinguais de grosses armoires, puis le commutateur. J’entendais le ronron des ventilateurs. Après la chaleur de la rue, il faisait bon….

Pendant cette semaine, nous avons appris la sieste qui permet d’éviter les heures trop chaudes

Avec les amis, nous sommes allés de crique en crique, nager deux fois par jour. Notre plage principale, c’était Llafran ceinturée par deux promontoires qui empêchent les constructions nouvelles. Un hôtel, dont la gloire est un peu passée, est toujours là. Il accueillait des vedettes américaines, des toreros, des danseuses de flamenco. Quand on entre dans le Rambo, on voit les photos de Sofia Loren, Kirk Douglas, Elizabeth Taylor mais aussi Paco de Lucía, Joan Manuel Serrat ou Lola Flores … L’hôtel était dirigé par un personnage hors du commun qu’une grande danseuse de flamenco avait baptisé le Gitan de la Costa Brava. A sa mort, son neveu devint Rambo, organisateur de fêtes improbables, qui ouvrait les bouteilles à la machette et mélangeait dans de grands saladiers tout ce qui était alcoolisé. Sur un mur du bar une photo du « gitan » avec Dali… Evidemment, le vrai n’est pas celui qu’on pense.

Nous avons visité des criques minuscules atteignables à pied par le sentier de douanier le mieux entretenu que j’aie jamais rencontré.  Quelques maisons et des kayaks multicolores. Ce serait le paradis, s’il n’y avait pas un défilé de visiteurs.

S’Alguer au bout du chemin de ronde

Vendredi, la sardane commence vers 20h sur la Place Nova de Palafrugell. La foule s’est installée sous les parasols des bistrots pour prendre un verre ou manger, tout en attendant l’orchestre. On a le choix entre le Centre Fraternal, Candela, Ôcre Bar (drôle de nom) !), Munic. Le Fraternal, construit en 1878, est le préféré : c’était le café des travailleurs de l’industrie du liège (le plus grand fournisseur d’emploi de la ville) où s’était organisée une société à but non lucratif. Au premier étage, les adhérents ont toujours accès à un billard, un piano, une bibliothèque-salle de réunions, (je dois dire qu’il n’y avait personne). En bas, une belle salle avec des centaines de caricatures des personnes de la ville. Beaucoup de gens passent prendre un verre.

Les industriels et les notables se retrouvaient à côté dans un cercle chic… qui a périclité. Juste revanche !

Pendant qu’on mange de petits calamars, des seiches, des artichauts frits au jambon, les musiciens se mettent à jouer Tout commence par les appels du flabiol, sorte de piccolo, puissant et aigre. Bientôt un orchestre à vent et une contrebasse le rejoignent. La sardane a l’air simple : les danseurs se mettent en cercle et se tiennent par la main. Deux pas courts puis deux pas longs, des courts à nouveau et, ça y est, je suis perdue. Je n’ai vraiment pas le sens du rythme et je ne me risque pas à entrer dans la danse ! On m’explique que la sardane est un symbole de la culture catalane que Franco a été tenté d’interdire. Le clergé a fait entendre au dictateur que les gens la dansaient en sortant de l’église. Pas de sardane, moins de fidèles à la messe… et la sardane a été sauvée.

Aujourd’hui, si elle constitue une affirmation catalane, elle n’empêche pas les danseurs du vendredi d’accueillir les touristes compétents. « La Catalogne veut-elle encore son indépendance ? » Il y a des drapeaux catalans aux fenêtres (à côté de drapeaux palestiniens, d’ailleurs). Le Brexit a fait réfléchir : combien de temps faudrait-il pour qu’une Catalogne indépendante puisse intégrer l’Europe ? Les exportations baisseraient, des entreprises partiraient pour accéder facilement au marché unique… Il me semble que l’indépendance est remise à plus tard.

Je parlerai dans mon prochain billet des passionnants musées du liège et de la sculpture, mais pas pour le moment de Josep Pla (1897-1981), le grand écrivain de la ville dont je n’ai encore rien lu. Lettré, contemplatif, antirépublicain dénoncé par la gauche, mais amoureux du catalan et pour ce, stigmatisé par les franquistes, il se plaisait dans la compagnie des pêcheurs. J. dit qu’il a désembourgeoisé le catalan.

Jardins de Normandie

La naissance de deux petites filles a modifié nos vacances. Finis les étés corses caniculaires, les interminables bains où nous longions la côte jusqu’à des rochers où personne n’allait, adieu à l’incroyable beauté de l’île, mais aussi à la foule détestable (dont nous faisions partie) montant à l’assaut de villes trop petites pour absorber les visiteurs. Finies les boutiques de souvenirs fabriqués en Chine, alignées le long des rues de la citadelle.

Nous voilà donc dans le pays normand vert, gris, blanc, d’ailleurs plus occupés par nos quatre enfants, « génétiques » et d’adoption que par le tourisme. En 19 mois, l’aînée des petites dernières est passée de l’état de nourrisson à l’état de bébé qui court partout, prononce quelques mots et feuillette avec conviction des livres d’images. Elle se trémousse quand une musique lui plaît. Elle adore recommencer 20 fois à monter les marches du tobogan. Jamais je ne m’ennuie en la voyant faire, même si je n’existe pour elle que dans un deuxième cercle. La seconde a déjà six mois, commence à sourire et babiller.

En Normandie, il y a bien sûr des abcès de fixation comme le Mont Saint Michel, mais l’essentiel des bourgades continue une vie tranquille : le potager et le poulailler dans un lopin de terre, l’élevage dans de petites fermes, tout en ayant un pied dans la post-modernité : le téléphone portable est comme ailleurs une extension permanente des personnes, les échanges sur les réseaux sociaux sont intenses. Même si l’alcool et la drogue circulent autant qu’en Corse, les jeunes grandissent avec un sens de la débrouille qui les préserve du stress. La plupart des enfants des hameaux sont loin des études, mais les familles ne « flippent » pas s’ils ramènent 0 à la dictée. Ils savent soigner les bêtes, faire pousser des tomates, réparer l’électricité. Ils trouveront bien à s’insérer, pensent les parents.

Il y a peu de tourisme dans notre vie normande. Nous avons vu pourtant quelques jardins lors d’escapades.

Le jardin des Amouhoques au Mesnil-Durdent

En Haute Normandie, où nous avions loué un gîte familial près de Saint Valery en Caux, le jardin le plus original était le modeste jardin des Amouhoques au Mesnil Durdent (19 habitants), Ce jardin porte le nom local de la camomille (matricaire) qui servait à confectionner des bouquets pour les mariées (amou(r/h) oques, destinés à leur souhaiter une union aussi fertile et solide que l’est la fleur. Ce jardin se propose de réconcilier les jardiniers avec les mauvaises herbes, capillaires, fougères, compagnons blancs et compagnons rouges, douce amère, bouillon blanc, renouée… Chaque plante, soigneusement étiquetée, a trouvé une place où elle est bien.

Photo Sarah Branca

Dans le hameau, les clos sont délimités par des alignements d’arbres plantés sur des talus pour protéger les jardins du vent. La plupart des maisons sont couvertes de chaume. Au faîte du toit, des iris absorbent le trop plein d’humidité et maintiennent le lit de terre crue. L’entretien a l’air contraignant puisque la mousse signe d’humidité a colonisé pas mal de toitures.

Le jardin comporte 300 plantes, ennemies traditionnelles des jardiniers que les concepteurs des Amouhoques veulent nous apprendre à aimer pour, qui sait, nous inviter à concevoir des jardins ensauvagés. On se rend aux Amouhoques par ces routes admirables où les arbres font des tunnels verts.

Le jardin « au naturel » de la princesse venue du froid

A peu de kilomètres, le Vasterival est le plus connu des parcs de la région. Le nom de sa créatrice, la princesse Sturdza, a peut-être contribué à sa célébrité. Margaretha, Greta Kvaal, la Princesse Sturdza (du nom de son époux, le prince moldave Gheorghe Sturdza) était née en 1915 à Oslo et décédée en 2009. Elle s’est installée en 1955 dans la valleuse du même nom, qui traverse la propriété et se termine à la falaise (Une valleuse, dit Wikipédia, est une allée fluviale qui s’est retrouvée en position perchée à la suite de l’affaissement de la Manche et la surrection de l’axe anticlinal Weald-Artois.)

La Princesse a organisé son existence autour des douze hectares de son jardin. Elle n’a jamais employé beaucoup de jardiniers, assurant elle-même une partie des travaux : tonte, nettoyage des fleurs fanées, ramassage des branches mortes.

Elle était autodidacte, anticipant sur les leçons de l’écologie, comme le raconte le jardinier enthousiaste chargé de nos accompagner : l’importance du mulch, une sorte de paillis, qui permet de protéger le sol, de l’enrichir, de faciliter l’entretien des massifs en diminuant fortement l’installation des mauvaises herbes, mais aussi le choix des plantations à plusieurs hauteurs. La culture multi-étagée est banale aujourd’hui, mais la princesse innovait à son époque : grands chênes, sycomores, buissons, plantes couvre-sol permettent d’éviter les arrosages durant l’été. Après, on peut faire semblant que le jardin évolue au hasard (même si on taille tous les jours « en transparence » pour que les arbres laissent la lumière pénétrer !!).

Le Vasterival. Les feuilles énormes et brillantes de la Gunnera Manicata

La princesse a multiplié les échanges botaniques avec des jardiniers du monde entier, mais son but n’était pas de concevoir des collections, mais de pouvoir se tourner dans toutes les directions pour admirer des scènes, des perspectives, des ensembles harmonieux, et ce, à toutes les saisons, en s’assurant que les plantes choisies supportaient le climat maritime car la mer, ici, vient mourir presque au milieu du parc protégé par les arbres.  

Le Vasterival. Connexion entre les arbres

« Le jardin est peu fleuri en été, dit le jardinier ».

Hémérocalles
Quelques heuchères

« Il a fait chaud, dit le jardinier. Même les hémérocalles sont fatiguées, mais vous avez tout le dégradé des verts dans les arbres. Si vous voulez des fleurs, revenez en hiver. Sans rire, les hellébores sont là dès février, les rhododendrons dès mars. Ou mieux venez en automne. Selon moi, c’est la plus belle saison quand les feuillages s’enflamment, quand on voit bien l’écorce des troncs ».

Les Jardins d’Etretat d’Alexander Grivko

On ne peut pas faire plus différent du Vasterival que le jardin d’Etretat, conçu entre 2015 et 2017 par l’architecte paysagiste russe Alexander Grivko qui fait dialoguer paysage, architecture jardinière et art contemporain en jouant d’un nombre relativement restreint d’espèces. Avec des plantes traitées comme des matériaux, davantage que comme des êtres vivants, le maître construit un univers fascinant.

La partie la plus spectaculaire est la partie nommée « Impressions », liée à la vue admirable sur les falaises.

Jardin d’Etretat. Alexander Grivko

Alexander Grivko l’associe à un couple mélancolique qui tourne dans la roue du temps.

L’Eté de GevorgTadevosyan

Sur la pente abrupte, le jardin graphique impose ses formes : la taille en ondulations des arbustes avec des courbes sans fin rappelle les tourbillons de la Manche :

Tourbillons de buis post-modernes

Dans la partie du jardin nommée « Emotions », un sculpteur espagnol hyperréaliste, Samuel Salcedo, a sculpté des visages en résine polyester et poudre d’aluminium qui illustrent les humeurs changeantes des hommes. Des nids de verdure servent d’écrin à ces visages expressifs, tristes, avides, boudeurs, facétieux.

Les visages de Samuel Salcedo

Le Jardin des plantes d’Avranches

A Avranches, le Jardin des plantes est harmonieux, mais ne saurait rivaliser avec les merveilles de la Côte d’Opale, l’immense jardin-sculpture d’Alexander Grivko, les harmonieux mélanges de plantes de la princesse Sturdza… Pourtant, de la terrasse, on embrasse d’un seul regard la baie du Mont-Saint-Michel qui s’étend à perte de vue : le changement permanent du ciel et de la lumière dessine un monde accidenté, avec des montagnes de nuages fantastiques.

La baie depuis Avranches
Depuis le jardin des plantes d’Avranches

Dans ce pays, la force du vent redessine sans cesse le ciel. – Mais ce n’est pas du jardinage !- Qu’importe ! c’est un de ces lieux où le jardin s’accorde à l’ordre de la nature.

Lienhttps://passagedutemps.com/2021/11/04/le-bois-de-morville-de-pascal-cribier-varengeville-sur-mer/

L’étrange mausolée de Joseph Sec (1715-1794) à Aix-en-Provence

Au Nord d’Aix-en-Provence, il y a un monument fascinant. Les touristes n’y vont guère car il est situé au 8 rue Pasteur, du côté extérieur de l’enceinte de la vieille ville, loin des boutiques élégantes, entre un parking et des cafés un peu défraîchis. Pourtant je crois qu’en France, c’est le seul  édifice de cette importance dédié à la LOI.

Il a été bâti et orné de statues pendant la Révolution française par Joseph Sec qui en a fait son tombeau. Le grand historien jacobin de la Révolution française, Michel Vovelle, qui était aussi un spécialiste des attitudes collectives devant la mort au 18ème siècle, a reconstitué sa vie dans sa complexité.

Eléments de biographie

Joseph Sec naît en 1715 dans une famille de paysans aisés (on les appelait « des ménagers » par opposition aux « travailleurs » obligés de se louer pour vivre). Le père de Joseph Sec était un ménager de petite envergure qui possédait une douzaine d’hectares. Joseph fait son apprentissage chez un menuisier aixois, devient maître- menuisier et très vite marchand de bois. Il est alors accusé par des confrères d’accaparer les bois flottés des Alpes à leur arrivée aux ports de la Durance. Pour l’essentiel cependant, sa fortune lui vient de la construction d’une partie du quartier nord de la ville d’Aix. A sa mort, il fait partie de la bonne société de la ville. Il laisse 100 000 livres de capital  et 17 maisons et immeubles dont une auberge, un grenier à sel, ses ateliers et des maisons avec cour et jardins. C’est là qu’il a fait bâtir son tombeau.

Or, ce notable participe à la Révolution au côté des Jacoobins. En 1792, son nom est indiqué comme scrutateur lors d’un vote pour demander que sa section soit rebaptisée section des Piques « qui ont merveilleusement servi à épouvanter les tyrans ».

Tout devait captiver Michel Vovelle dans l’histoire de cet homme qui n’a laissé aucune trace écrite personnelle et dont la vie pose l’énigme d’une triple appartenance. Il a été pénitent gris membre d’une confrérie qui faisait l’aumône aux pauvres et leur rendait les honneurs funèbres. Il a sans doute appartenu à une loge maçonnique et il sera jacobin pendant la Révolution se sentant assez homme du peuple pour se dresser contre « les tyrans ». Son monument témoigne de cet étonnant syncrétisme.

Arrière du monument. Avec une statue de St Jean Baptiste

Un monument qui célèbre la loi

Son monument célèbre l’alliance des lois divines révélées par Moïse et des lois humaines. Il est dédié à la municipalité.

L’an IVme de la liberté 1792 le 26 février monument dédié à la municipalité de la ville observatrice de la loi par Joseph Sec.

(On remarque que Joseph Sec date le début de la liberté de 1789 et non de la proclamation de la République comme c’est l’usage officiel). Sur la façade du côté de la rue, Thémis, la déesse de la justice, est au sommet d’une forme pyramidale, puis vient Moïse tenant les tables de la loi, encadré par les allégories de l’Afrique, et de l’Europe. L’Afrique est un esclave qui vient d’être libéré.

L’Afrique libérée

Sa statue est accompagnée de ce cartouche :

Sorti d’un cruel esclavage
Je n’ai d’autre maître que moi
Mais de ma liberté, je ne veux faire usage
Que pour obéir à la Loi

L’Europe, déjà libre, affirme :

Fidèle observateur de ces lois admirables
Qu’un Dieu lui-même a daigné nous dicter
Chaque jour à mes yeux elles sont plus aimables
Et je mourrai plutôt que de m’en écarter

Pour le reste, la symbolique me reste obscure, même si elle semble célébrer les progrès de l’humanité (et de Joseph Sec ?)

Les 7 statues du jardin

Le jardin comporte sept grandes statues abritées dans des niches. Elles représentent des personnages de l’Ancien Testament. Ces sculptures, ont été réalisées par Pierre Pavillon, un bon sculpteur provençal au style baroque un peu archaïsant, pour orner la chapelle des Messieurs du collège des Jésuites. Après l’expulsion des Jésuites, la ville d’Aix les met en vente. Joseph Sec les rachète et les déplace dans le jardin du monument.

Noé
David se réjouit de sa victoire sur Goliath

Figurent aussi quelques statues de femmes fortes, Myriam la prophétesse, sœur ( ?) de Moïse et surtout Yaël qui tue le général de l’armée des Cananéens en lui enfonçant un pieu dans la tête alors qu’il était endormi dans sa tente.

Le meurtre de Siséras par Yaël

Tout le monde connaît Judith et Holopherne, mais qui connaît Jael (ou Yaël) et Sisera ? Elle est célébrée dans un cantique frénétique de la prophétesse Déborah dont j’ai découvert qu’elle était Juge (une femme juge dans cette société patriarcale ??) et qu’elle menait l’armée d’Israël (Juges 5.24) :

Bénie entre toutes les femmes soit Yaël,
L’épouse de ‘Heber le Kénite,
Au-dessus de toutes les femmes dans la tente elle sera bénie…
À ses pieds il tomba, il s’écroula, il s’étendit :
À ses pieds il tomba, il s’écroula ;
Là où il tomba, il mourut…
Qu’ainsi périssent tous tes ennemis, ô Dieu ;
Mais que ceux qui T’aiment

Soient pareils au soleil avançant dans toute sa gloire.

Nous avons passé un moment dans le jardin, profitant des statues, (tout en nous inquiétant car elles sont peu protégées)… à rêver à Joseph Sec. Sa culture composite a été moquée. Par exemple, Paul Mariéton  raille un chef d’œuvre d’emphase, un monument de fatuité heureuse ( La terre provençale : journal de route (1894). Le distingué Félibrige n’a pas su voir le bond en avant accompli par ce fils de ménager qui s’autorisait à affirmer publiquement ses convictions « sans avoir fait le collège »… Un transfuge de classe, dirait-on aujourd’hui.

Vovelle Michel, 1975, L’Irrésistible Ascension de Joseph Sec, éd. Édisud, Aix-en-Provence.

Vovelle Michel, 2003, Les folies d’Aix ou la fin d’un monde, éd. Le Temps des Cerises, Pantin.

Maral, Alexandre, 2003, Des jésuites d’Aix-en-Provence au monument Sec l’étonnante destinée des statues de la chapelle des messieurs, Bibliothèque de l’École des chartes   161-1  pp. 289-321, Des jésuites d’Aix-en-provence au monument sec l’étonnante destinée des statues de la chapelle des messieurs – Persée

Le Tata de Chasselay près de Lyon. Un hommage aux Africains morts pour la France

Au bord de la D100 entre Les Chères et Chasselay dans la banlieue lyonnaise, un bâtiment ocre rouge se détache sur le fond noir d’un ciel d’orage.

Le «Tata»

De forme rectangulaire, entouré de murs surmontés à chaque angle et, au-dessus de l’entrée, d’une forme pyramidale hérissée de piques, le « Tata » se caractérise par une architecture d’inspiration soudanaise complètement inattendue à cet endroit.

Entrée du Tata sénégalais de Chasselay

Sur le portail sont sculptés huit masques stylisés, différents, sur lesquels on reconnaît des fétiches veillant sur le repos des défunts.

Chasselay. Quelques masques du portail

Devant le monument, un panneau raconte la tuerie raciste qui s’est déroulée au début de la Seconde Guerre mondiale. Dans le cimetière, reposent 196 corps de diverses nationalités d’Afrique occidentale, Sénégal, mais aussi Haute-Volta, Dahomey, Soudan, Tchad… Il y a aussi six soldats d’Afrique du Nord et deux légionnaires, l’un russe, l’autre albanais.

A l’intérieur, des stèles identiques avec le nom des soldats

196 stèles

En Afrique occidentale, le mot «Tata» d’origine mandingue signifie « enceinte fortifiée », de là «enceinte de terre sacrée». Nous sommes dans un mémorial où sont enterrés des guerriers africains morts au combat.

Le massacre des tirailleurs

En juin 1940, l’armée allemande avance vers la ville de Lyon. Dans la nuit du 17 au 18 juin 1940, Edouard Herriot, maire de Lyon et président de l’Assemblée Nationale, qui se trouve alors à Bordeaux où s’est réfugié le gouvernement convainc le maréchal Pétain nouveau Président du Conseil de déclarer Lyon « ville ouverte » afin d’éviter les destructions.

Cependant le 25e régiment de tirailleurs composé de 2 200 hommes déployés sur une ligne de défense entre Caluire et Tarare, avait  l’ordre de résister en cas d’attaque et « sans esprit de recul ». Ces soldats affrontaient les 15 000 combattants  de la 10e Panzer division, une unité blindée de la Wehrmacht. Les soldats savaient sûrement ce que signifiait « sans esprit de recul » ; ils l’avaient accepté et se battaient désespérément. Le désordre de la débâcle fait qu’ils n’ont pas reçu l’ordre de cesser les combats et n’ont rendu les armes qu’une fois leurs munitions épuisées. Selon la Convention de Genève de 1929, qui protégeait les droits des prisonniers de guerre, les survivants auraient dû avoir la vie sauve. A Chasselay, au mépris des règles, les Allemands ont massacré les noirs à la mitrailleuse après les avoir séparés des blancs, qui, eux, seront transférés dans une caserne de Lyon. Les survivants noirs sont férocement achevés, écrasés sous les chenilles des chars d’assaut. Le capitaine Gouzy qui avait tenté de protéger ses hommes reçoit une balle dans le genou. Horrifiés par la tuerie, les habitants tentent de cacher et de soigner quelques rescapés. Lorsque les Allemands retrouvent ces blessés, ils les brûlent vifs, ou les exhibent comme trophées sur les chars.

Les habitants de Chasselay se regroupent pour enterrer les corps des tirailleurs dans une fosse commune. Privés d’expression politique par un régime despotique, ils agissent en silence, fleurissent et décorent les tombes par des drapeaux français. Ils auront été en quelque sorte, les pionniers de l’hommage qui sera rendu par la suite aux morts de Chasselay.

Naissance de la nécropole

La réalisation de la nécropole est due à Jean Marchiani. Ancien combattant de la guerre de 1914/1918, il est en 1940 Secrétaire général de l’Office départemental des mutilés de guerre, anciens combattants et victimes de guerre. Dès qu’il a connaissance des événements des 19 et 20 juin, il prend la décision d’honorer ces héros. Il fait rassembler les corps des soldats d’origine africaine inhumés dans des cimetières communaux pour certains, mais bien souvent dans de simples fosses en pleine campagne. Le gouvernement de Vichy refusant de soutenir financièrement le projet, Marchiani puise dans ses deniers. Il achète un terrain à Chasselay, à proximité du lieu-dit « Vide-Sac » et fait bâtir ce mausolée. Là comme trop souvent, c’est un responsable de rang intermédiaire qui a racheté l’honneur d’un gouvernement lamentable, incapable de respecter les valeurs militaires dont il se réclamait.

L’inauguration a lieu le 8 novembre 1942, trois jours avant l’invasion de la zone libre par les Allemands.

Ce lieu est classé nécropole nationale depuis 1966, et rappelle aux Français le souvenir des Africains morts en 1940 (40 000 ont participé à la guerre) et qui sont ainsi inscrits dans la continuité des héros célébrés par la France. Les mots guerre, sacrifice, gloire ont perdu de leur séduction mais le souci de la lutte contre les discriminations rend nécessaire la conservation de ces lieux de mémoire.

Fargettas  Julien, 2012, Les Tirailleurs sénégalais- Les soldats noirs entre légende et réalité-1939-1945 , Taillandier. 

Fargettas avec la contribution de Baptiste Garin, Juin 1940. Combats et massacres en Lyonnais, Gleizéditions du Poutan.

Lepidi Julien,2020,  « Le village de Chasselay rend hommage à ses tirailleurs africains morts pour la France [archive] », Le Monde, 23 juin 2020

Maquis corse

Sur une lacune du vocabulaire français : le cas du pissenlit

Porto-Vecchio. Vue du port

Le printemps orageux de Porto-Vecchio n’est guère propice à la baignade à moins d’être un descendant de viking… Mais c’est un temps idéal pour la promenade dans le maquis.

Chêne vert dans le maquis

Je me balade dans un halo de noms : lentisques, cistes blancs de Montpellier, arbousiers, aphyllanthes… Il me semble que je vois mieux ce qui m’entoure quand je pose un nom sur une plante : au nom s’attachent tout de suite des détails caractéristiques… mais voici tout à coup des boules de pissenlit ou plutôt car ce n’est pas un nom une vague description.

J’ai lu un jour dans une flore que « la » fleur du pissenlit est en fait composée d’une multitude de minuscules fleurs serrées les unes contre les autres jusqu’à constituer une grande tache jaune bien attirante pour des insectes. Cette disposition dense se nomme le capitule (petite tête). Mais ce n’est pas le nom que je cherche car ce qui attire mon regard, c’est le moment où la couronne jaune est devenue une boule légère de graines prêtes à s’envoler. Cette image du pissenlit est fixée dans la mémoire des écoliers qui ont manipulé le Larousse : la couverture était ornée d’une belle jeune femme qui dispersait  les graines d’un pissenlit illustrant la devise « Je sème à tout vent » (des graines de savoir).

Celui qui approche voit les centaines de petites graines surmontées d’aigrettes qui donnent une allure plumeuse au pissenlit : de près on peut s’émerveiller comme devant une armée de drones miniaturisés. Ce sont du moins des appareils d’une technologie particulièrement efficace.

En anglais, on dit blowball boule à souffler, boule pour le souffle. C’est exactement cela qui manque au français car je ne me vois pas utiliser le mot pappus des botanistes, trop spécialisé.

Cette minuscule lacune dans mon vocabulaire  me fait penser à deux textes magnifiques. L’article poignant de la médiéviste Yvonne Cazal.

le grec ancien et le latin disposaient de mots pour décrire celle dont l’enfant est mort raconte-t-elle. Le substantif grec orphaneia désigne « le fait de perdre son enfant » ; il est construit sur l’adjectif orphanè, lequel s’applique à l’enfant ayant perdu ses parents mais aussi aux parents ayant perdu leur enfant. D’autre part, existait aussi le participe passé latin orbatus  dérivé de l’adjectif orbus que Félix Gaffiot traduit par « privé d’un membre de sa famille », lequel peut être un parent mais aussi un enfant. Orbus a disparu au moment du passage aux langues romanes, en dépit de l’importance centrale du thème de la Vierge devant son fils agonisant puis mort. (Cazal 2009). Quant à orphelin, il a perdu le sens général de « privé de » qui permettait de l’employer dans différents contextes pour se spécialiser et ne plus désigner que l’enfant privé de ses parents.

L’autre référence qui me vient à l’esprit, c’est le Vocabulaire européen des philosophies : Dictionnaire des intraduisibles. Seuil [2004], 1 532 p., dirigé par Barbara Cassin. Il s’agit de tout un lexique de termes philosophiques qui font difficulté car ils sont sans équivalents d’une langue à l’autre. Ces « intraduisibles » sont sans cesse retraduits afin de les comprendre mieux en sentant les différences des langues et des cultures. Pour prendre un exemple simple, la saudade est ainsi un mélange de nostalgie, d’incomplétude et de mélancolie propre à la culture portugaise, qui de nos jours renvoie au fado et en particulier à Amalia Rodriguez. Evidemment, ce qu’apprend le Dictionnaire c’est qu’à des mots isolés manquants correspondent des phrases et qu’on peut se consoler du manque de mots .

Laissons donc tournoyer les balles de souffles du pissenlit dans la brise.

Cassin Barbara 2004,Vocabulaire européen des philosophies : Dictionnaire des intraduisibles. Seuil.

Cazal Yvonne, 2009, « Nec jam modo mater, enquête sur une dénomination disparue pour désigner « la mère qui a perdu son enfant », La madre-The mother, Micrologus, Nature, Scienze e Società medievali, XVII, Florence, Edizioni del Galluzo : 235-253.

L’Anniversaire

Histoire de la maison sur la lande

Le sentier des douaniers fait un brusque virage à l’aplomb d’une pointe rocheuse. De l’autre côté d’un bosquet de pins émerge une maison de la taille d’un immeuble. Les volets sont fermés. Une grille rouillée enfouie sous les orties et les ronces barre l’entrée. Une haie d’hortensias, laissée à l’abandon a peu à peu envahi la pente. Est-ce que j’aime cette maison ? La question est superflue. Elle est là. Ses trois étages détonnent dans une île où les normes esthétiques voudraient plutôt des longères dans les champs, et où les maisons de villages sont serrées les unes contre les autres pour se protéger du vent. La villa solitaire, elle, est plantée au bord de la falaise, face à la haute mer, avec un balcon en saillie pour la vue. On ne voit pas d’autre habitation à proximité. Elle dégage une étrange impression de vide et d’abandon.

Le soir, j’ai interrogé la vieille dame qui me loue une chambre : « A l’époque où je suis entrée au CP, celui qui a fait bâtir la maison allait à l’école d’ici. J’étais trop jeune pour le connaître vraiment, il préparait le certificat d’études et j’étais petite. Après il a disparu. Je veux dire qu’il est parti en pensionnat sur le continent. Il était le premier de chez nous à aller au lycée. Ses parents étaient très pauvres. Ils sont morts assez vite et on l’a oublié pendant quarante ans. Quand il est revenu avec une femme et un enfant, il nous regardait de haut, comme s’il avait une revanche à prendre. Il ne parlait à personne. On aurait dit qu’il jouissait de revenir sur la terre de ses ancêtres en compagnie d’une créature de rêve comme on en voit sur les couvertures de Paris-Match. Il l’avait rencontrée lors d’un concours de Miss Monde où elle représentait la Suisse. Il l’avait épousée, lui avait fait un enfant et il les avait emmenés au pays de son enfance sur la promesse d’une belle vie. Il avait bâti cette demeure que tous les promeneurs étaient obligés de voir. Au village, les gens le voyaient passer tous les deux mois au volant de son Audi sur la route des Poulains. Il rendait visite à sa femme et à son fils et repartait au bout de deux jours. Quelquefois, c’était un chauffeur qui conduisait. Il ne parlait jamais avec nous.

Le reste est facile à imaginer. En arrivant, sa femme ne s’était pas trop inquiétée de la solitude tant elle était séduite par le romantisme de l’endroit. Tout l’été, elle s’était promenée sur la lande avec son petit garçon. Mère et fils allaient  ensemble, jusqu’à la pointe où Sarah Bernhardt avait acheté un petit fortin désaffecté. On la voyait passer habillée à la dernière mode, chemise à pois, jupe ajustée à la taille, bottines et petit bob. Elle n’était pas assez robuste pour le goût des hommes d’ici, mais il faut avouer qu’elle avait de l’allure quand elle marchait en faisant balancer sa jupe à chaque pas. Elle s’approchait du bord de la falaise sans lâcher la main du petit garçon. Ils s’asseyaient sur l’herbe rase et regardaient les gerbes d’écume s’envoler. En bas, les vagues déferlaient sur les arrêtes des rochers avant de se retirer en laissant derrière elles une chevelure d’eau, puis une nouvelle vague se soulevait et le cycle recommençait sans fin.  Au retour de leur promenade, le vent faisait danser leurs cheveux sur leur tête.. L’enfant courait trop vite et se blessait sur un caillou pointu, elle le relevait : « Faites-voir où vous avez mal, Andrea ! », Elle l’embrassait sur le front. « C’est fini, mon chéri ». C’était fini. L’été les enveloppait et c’était bon de revenir comme ça, décoiffés par le vent.

Il ne restait qu’à apprivoiser les gens du village. Comme elle aurait voulu que la boulangère l’accueille  gentiment : « Bonjour Marie ! Alors vos amis sont venus pour l’été ? »  et qu’une longue conversation s’engage… Mais quand son tour arrivait, la boulangère la servait en se bornant au minimum, un « – Que voulez-vous, madame ? »… qui maintenait la distance. Sur le quai, la vieille épicière vend des carottes, des oignons et des pommes de terre à ceux qui n’ont pas de potager, et complète par des cartes postales et des « produits locaux » l’été quand les estivants sont là. Jamais, elle ne lui avait dit : « Alors, vous allez rester avec nous ? Bienvenue » ou quelque chose comme ça. Parfois, elle faisait bravement une tentative pour l’apprivoiser : « – Quel temps aurons-nous, aujourd’hui ? ». La commerçante montrait qu’elle n’avait pas de temps à perdre : « – Un temps d’ici, ma petite dame. Bon c’est pas tout ça, il faut que je serve mes clients…». On n’est pas aimable dans l’île avec les gens qui n’ont pas besoin de travailler pour vivre et qui veulent faire des phrases sur l’amitié.

Affaire de patience, pensait-elle… Son fils était tellement mignon que ça irait mieux dès que l’école commencerait. Oui, c’est à l’école que tout allait s’arranger.

Ici, l’automne et l’hiver sont interminables. La lande est déserte, passé le 15 août. L’humidité est partout. Les champs sont vite transformés en boue. Les ruisseaux remplacent les chemins. Il n’y a que le bruit de la pluie, tantôt furieux quand elle cingle les carreaux, tantôt murmurant au rythme lent du crachin…. Au bout de 100 mètres, on est perdu dans la brume. Il fait froid et on n’est même pas encore en octobre.

Quelquefois un goéland traversait le ciel en direction de la mer. La lumière était lugubre jusqu’au petit arrêt de la fin d’après-midi où le ciel devenait rose avec un beau soleil orange sur le point de se coucher. Puis c’était la nuit. Elle avait horreur des coups qui se répétaient à intervalles réguliers lorsque les vagues se fracassaient contre la falaise.

A présent, Andrea était à l’école primaire Sainte-Marie. Avec son pantalon de velours et ses bottines en cuir souple, il détonnait parmi les enfants du village qui couraient en galoches et qui lui témoignaient une indifférence absolue. Ce n’est pas facile de se faire des copains quand on est un petit garçon vouvoyé par sa mère qui vous appelle mon chéri. Un jour, une idée lui était venue. Il avait acheté des calots œil de dragon, les plus belles billes, et même un boulard mammouth à l’épicerie et avait fait semblant de jouer seul… Les garçons s’étaient approchés, l’observant en silence. Quand le maître avait sifflé la reprise des cours, ils s’étaient précipités et avaient volé toutes les billes. Andrea n’avait rien dit à personne.

Dans le salon de la grande maison, la pendule battait les secondes. La journée était lente, trop lente, à attendre l’heure de la sortie d’école. Derrière le temps qui battait, il y avait un paysage de pluie et cet exil interminable. L’idée lui était venue de faire arriver quelque chose dans leur vie où il ne se passait rien. A la fin du mois, ce serait l’anniversaire d’Andrea. Elle lui ferait une fête inoubliable. Elle inviterait toute l’école. Elle avait vite rédigé une lettre d’invitation : « je vous invite à mon anniversaire. Il y aura des jeux, une chasse au trésor avec des cadeaux pour tous. Il y aura des beignets, des crêpes et un gros gâteau d’anniversaire ». C’était une très belle idée !

Les parents s’étaient concertés. D’abord, la mère de Pierrot était allée voir la mère de Paul. La mère de Paul qui était en train d’éplucher des pommes de terre s’était essuyée les mains, inquiète (on ne se rendait pas visite à l’improviste comme ça sans une bonne raison). Elle avait demandé : « Il est arrivé quelque chose ? – Non, c’est cet anniversaire. Tu emmènes, ton fils, toi ? – Je ne sais pas ! Après on sera obligés de rendre l’invitation. » Les uns après les autres, les parents trouvaient des raisons de ne pas venir : « Et les tenues de sa mère ? Quand je viens chercher Jeannot à l’école avec mon vieux manteau, j’ai honte si elle me regarde. On a beau dire, ça fait barrière. – Oh ! Tu as bien tort. Elle se prend pour le spectacle du monde avec ses lèvres peintes. Mais nous, on a déjà eu Sarah Bernard, alors celle-là ! – Et puis son garçon, tu l’as vu. Qu’est-ce qu’elle croit qu’il a de spécial, celui-là, à part d’être timide ? – S’il fallait s’occuper de tous les timides ! –  Ça nous regarde pas, les états d’âme de son gamin.

De toute façon, je ne sais jamais quoi lui dire… C’est pas notre monde, c’est tout ! »

Le jour de la fête, le petit garçon avait attendu des heures, sagement assis sur le canapé en cuir. Personne n’était venu. Vers le soir il avait allumé les bougies du gâteau. Il les avait soufflées, puis il avait coupé deux tranches, une pour sa mère, une pour lui. Ils avaient mangé lentement leur part de gâteau sans échanger un mot. « – Merci maman, c’était un très bon choix, avait dit Andrea quand leur assiette fut vide – Il ne faut pas être triste, avait répondu sa mère, on a partagé un gâteau exquis, Tu as huit ans et c’est merveilleux… mais ces gens ont raison. On n’a rien à voir avec eux. On est d’un autre monde »

Le lendemain, une entreprise de déménagement avait été contactée. A la fin de la semaine, il n’y avait plus personne dans la grande maison. Il ne restait aucune trace de leur présence, ni photo, ni cahier d’écolier. Rien.

Les parents d’Andrea ont fini par mourir. Andrea n’est jamais revenu. A-t-il cherché des acheteurs que l’isolement et la rigueur des bourrasques de vent venues de la mer ont découragés ou bien a-t-il laissé trainer les choses par négligence ?

La maison est restée abandonnée. Elle tient encore debout, plantée sur la lande. Peu importe qu’elle soit à sa place ou pas dans le décor de Belle-Ile-en-Mer. Elle aimante mes promenades. Le récit de ma propriétaire a donné une réalité fantomatique à Andrea et à sa mère comme si quelque chose de l’affront qui leur avait été infligé subsistait encore derrière les volets clos.

On n’y pouvait rien. C’étaient des bourgeois et des étrangers en plus. Il n’y avait pas de remède.

Côte Ouest : Belle-Île, Avranches, Chausey

Belle-Ile

Belle-Ile, qui vit largement du tourisme, est protégée de la laideur par son insularité et par le coût prohibitif des traversées en voiture.

Concession aux visiteurs, les beaux feux d’artifice, tirés près des ports, les petits orchestres de musique bretonne (l’île a toujours parlé gallo, mais s’invente un passé celtique), les fêtes à la sardine et, pour notre bonheur, le festival Belle-Île en mer, où se mêlent insulaires et visiteurs.

D’un côté la terre se heurte à la haute mer, d’où les à pics, les rochers déchiquetés. De l’autre, les ruisseaux ont creusé des criques, des baies. Des canards vivent dans les roselières.

On se baigne dans une eau à 15 degrés qui saisit le corps quand on y entre et puis on s’aide d’un peu d’Eluard « un peu de soleil dans l’eau froide » et on s’étonne de se sentir euphorique à la sortie.

L’intérieur de l’île existe vraiment. Il y a encore des paysans pour cultiver des champs de blés, des carrés de choux, du maïs et le soir, on rencontre des faisans qui viennent glaner. Mais parfois le long des sentiers douaniers, on se retrouve au milieu de grands bosquets d’hortensias et on s’aperçoit que les cultures ont reculé.

Sur la lande, la promeneuse est habillée en rouge. « Il n’y a que l’été, n’est-ce pas, où on peut s’habiller entièrement en rouge ! » dit une Parisienne.

Autour c’est une harmonie de fleurs roses, mauves, violettes et l’incendie du jaune des ajoncs.

Avranches

La ville se dispense d’inventer des plaisirs pour les touristes captés par le Mont Saint-Michel. (passagedutemps.com/2020/07/12/mont-saint-michel-quelques-images/). Ceux qui sont en vacances viennent souvent de Rennes. Ils fêtent un anniversaire, entretiennent la maison de leur mère vieillissante et n’ont pas besoin qu’on les occupe. Cela ne les empêche pas d’admirer leur mont et de se retrouver parfois sur les rochers de la pointe du Groin ou sur la plage du Bec d’Andaine pour admirer le coucher du soleil sur la baie.

Peut-être est-ce parce que les habitants ne se sentent pas submergés que les rapports sont moins rugueux qu’ailleurs. A Avranches, on s’arrête dès qu’un piéton fait mine de traverser ; on se dit « bonjour » quand on se promène ; on se pousse gentiment quand quelqu’un veut prendre une photo dans un « spot » signalé dans les guides.

L’archipel des îles Chausey

Aux îles Chausey, dans la Manche, le tourisme est-il encore « gérable » ? Au mois d’août, Grande-Ile (12 km de longueur ; 5 de largeur)  absorbe chaque jour jusqu’à deux mille personnes, attirées par les plus grandes marées d’Europe (14 mètres d’amplitude). La mer découvre 365 îlots à marée basse, puis les recouvre et il n’en reste 52. Les prospectus promettent une nature « sauvage », un petit royaume de pierre et de mer accessible à I5 kilomètres au large de Grandville.

L’intérieur qui appartient à trois familles est privatisé. Où mettre les visiteurs ? Les propriétaires leur laissent le bord de l’eau, les plages de Port-Marie, du Homard, et de la Grande-Grève. « Tout ce qu’on voudrait, c’est conserver un peu de tranquillité, pleurent ceux qui demandent des quotas. – ça dure peu, répondent les autres. Le 20 août, la déferlante est finie. Et il y a 200 emplois à la clé. »

De fait, ce 19 août, les plages ne sont pas envahies et les gens cheminent à la queue-leu-leu seulement vers l’embarcadère.

De quoi vivait-on avant le tourisme ? Au 18e siècle, l’abbé Nolin avait mis l’archipel en culture et en échange de ses efforts en avait obtenu la concession. De cette activité, il ne reste que des friches, du moins dans la partie accessible.

Lorsque l’abbé mourut, ses héritiers vendirent Chausey au fils de l’aubergiste. Régnier a son tour fit construire une ferme, une étable, une boulangerie et une chapelle. L’amplitude des marées lui permit d’exploiter le varech d’où l’on extrait de la soude utilisée par les artisans verriers normands jusqu’à ce que les chimistes inventent de quoi remplacer le travail des moissonneuses de varech), (https://ileschausey.com/sci-des-iles-chausey/origine/).

Schuffenecker_Les_Ramasseuses_de_varech.jpg ‎( MIME type: image/jpeg) 1889, Wikimedia

Louis-Jean-Christophe Régnier relança aussi l’exploitation des pierres de granit bleu-gris, si belles, et qui coûtaient moins à faire venir par bateau à Saint-Malo puis à Paris qu’à transporter par route depuis la Bretagne continentale. (On a oublié l’état déplorable de la voirie, jusqu’à récemment). Il y a eu jusqu’à 500 carriers dans Grande-Ile.

Des difficultés financières amenèrent un changement de propriétaire. Ce dernier, un des principaux négociants de Granville fit ériger de gros bâtiments : phare, fort, presbytère, grande cale. En 1860, l’Etat souhaitant construire un nouveau fort expropria une parcelle faute d’accord financier.

Au début du 20e siècle, Chausey était aux mains d’une Société Civile Immobilière composée de trois familles. En 1921,  Louis Renault acquit des parts que ses héritiers revendirent dans les années 70. Quatre générations plus tard, trois familles se répartissent le capital de la société et possèdent aussi une vingtaine de maisons louées à des résidents secondaires ou à des pêcheurs. Aujourd’hui, l’archipel vit de la pêche, notamment de la vente des homards, mais surtout du tourisme. Même si les résidents déplorent les nuisances du sur-tourisme, ils s’en accommodent comme ailleurs. Ils en dépendent et ils se contentent d’un peu de morale lors de la traversée sur les vedettes Jolie France : « Ramassez vos déchets, restez sur les sentiers… ». Les plus agacés sont sans doute les locataires en villégiature qui croyaient avoir payé au prix fort le droit à la solitude.

La pêche à pied

Les familles avancent lentement, chargées d’énormes poucettes et de glacières. Elles s’installent sur le sable doux. C’est marée basse. Où donc est partie la mer ? Tout autour de nous les champs d’algues qui vont du jaune doré au brun noir. « Mon père faisait de la pêche à pied. Je crois surtout qu’il échappait ainsi à nos cris d’enfants ».

Les enfants partent explorer les fentes des rochers à découvert pour y chercher des crustacés, ramassent des bigorneaux, bâtissent un palais humide aux crabes, le décorent de varechs.

Moi qui ai passé mes étés dans le golfe de Porto Vecchio où rien ne change pendant l’été, ni la mer, ni le ciel, me voici fascinée par la marée. Je contemple les rochers et les algues laissés sur la grève qui seront cachés dans quelques heures. Des ruisselets s’écoulent vers le large où la mer s’est retirée ; des crevettes s’agitent dans les flaques ; des yeux observent dans les fentes des rochers ; des vies minuscules qui n’ont pas été aspirées par les vagues attendent la remontée des eaux.

Bientôt la vague du fond de la baie reviendra frangée d’écume, puis une nouvelle vague la recouvrira qui s’approchera un peu, puis la suivante. Le grand champ d’algues sera englouti, puis le cycle recommencera.

https://www.ouest-france.fr/tourisme/sur-les-iles-chausey-faut-il-reguler-le-flux-de-passagers-lete-8aa3741c-378d-11ee-a9e9-8ba2277a57c4

https://ileschausey.com/sci-des-iles-chausey/origine/

Wikimedia, Schuffenecker_Les_Ramasseuses_de_varech.jpg ‎( MIME type: image/jpeg) 1889,