De l’échangeur de Bagnolet au métro Robespierre de Montreuil en passant par le parc Jean Moulin : trois paysages pour un seul nom

L’Echangeur de Bagnolet

Je n’allais pas à Bagnolet. Je voyais seulement, quand j’empruntais parfois le périphérique, deux tours, les Mercuriales, avec leurs parois réfléchissantes qui leur donnaient un air de twin towers version du pauvre, juste après l’indication d’une bretelle d’accès à la Porte de Bagnolet. Après ce repère, il fallait arriver à la Philharmonie pour retrouver un bâtiment monumental.

Au retour, je reprenais le périphérique « dense, mais fluide », regardant les lumières de la Ville et des automobiles, l’échangeur de Bagnolet, les grandes lettres sur les Mercuriales, le flux rouge des feux arrière, le flux jaune des phares d’en face qui coloriaient la chaussée mouillée.

Malgré les Mercuriales, Bagnolet n’existait pas. C’était un nom sur un panneau qui n’était là que pour être dépassé par les milliers de voitures accumulées sur le périphérique. Dans cette section, on était sûr de rencontrer un ralentissement à l’échangeur car un flot d’automobiles venues de l’autoroute A3, l’autoroute la plus empruntée d’Europe, s’ajoutait après l’embranchement.

J’avais beau savoir que les Parisiens vivaient surtout en banlieue. Le périphérique faisait frontière.

Un jour pourtant, j’ai dû me rendre à Bagnolet pour voir quelqu’un. J’ai regardé le plan sur Google Map. Sur le côté gauche, en bordure de ville, on voyait l’échangeur de Bagnolet et il était possible d’agrandir le dessin. J’ai admiré la composition de l’architecte,  Serge Lana,  la flèche formées par les rues à l’équerre de l’ancien quartier, avenue de la République, avenue Ibsen, la quasi droite du périphérique, les courbes de l’échangeur.

Les photos, aussi étaient jolies avec leurs rubans de béton qui rejoignent la voirie locale encore plus visibles que sur le dessin.

L’échangeur de Bagnolet (photo-c3a9changeur-de-bagnolet.-les-mystc3a8res-de-panane.png)

Echangeur me rappelant vaguement échangisme, j’imaginais la gigantesque partouze de la civilisation automobile, troquant des camions belges contre des automobiles locales qui se rendaient au supermarché. J’ai cherché sur Internet l’histoire du projet : Serge Lana, un de ces grands aménageurs qu’a produit la France récente, avait voulu rééquilibrer l’agglomération parisienne en modernisant Bagnolet, longtemps laissé à l’abandon. Comme dans un organisme géant, les routes et le métro de la ligne 3 allaient irriguer les organes d’une nouvelle Défense, des bureaux, des lieux de consommation et des hôtels pour hommes d’affaires tout juste débarqués de Roissy.

Il reste de ce projet non abouti, le terminal des cars européens, le centre commercial Bel Est et les deux tours Mercuriales de 175 et 141 m bâties entre 1975 et 1977, qui représentent une surface de 80 000 m² et sont actuellement en grande partie vides. Elles ont été acquises par le promoteur anglo-israélien Omnam. Selon le nouveau programme, la tour Levant (côté A3) restera une tour de bureaux, la tour Ponant (côté Paris) sera transformée en hôtel haut de gamme.

Les Mercuriales depuis le noeud autoroutier de Bagnolet

Du grand programme de Lana, reste aussi l’arrêt de métro Gallieni, terminus de la ligne 3 qui vient du centre de Paris. Plus de coupure, plus de frontière ! J’ai réalisé qu’une station de métro faisait plus pour établir une continuité que tous les discours sur le grand Paris.

Sur le parvis, toutes les nationalités se croisent, Africaines en boubou, Maghrébines à foulard, Européens, tous en route vers le centre commercial du Bel Est où l’on trouve toutes les boutiques spécialisées de la consommation, des banques, des bijouteries, un fleuriste, une pharmacie, une bijouterie, des petites boutiques de mode et diverses formes de restauration qui masquent un peu la démesure de l’hypermarché avec ses immenses étals de viande, de crèmerie, ses dizaines de caisses enregistreuses… et ses chariots pleins à ras bords.

Je suis contente de ne pas avoir à y aller. Je profite des Franprix et autres Monoprix de Paris où l’on paie un peu plus cher, mais où on achète moins de choses, ce qui fait qu’on ne doit pas dépenser davantage au final.

Sur le parvis, des vendeurs de pizza et de poulets grillés. En face, les Roms ont installé un campement : des matelas protégés de la pluie, des chaises, une table. Pas de bébés endormis ou drogués au phénergan. Deux enfants jouent avec une trottinette profitant de la liberté de la rue, désormais interdite aux petits Parisiens (qu’on ne voit  plus jamais seuls dans l’espace public).

Bagnolet. Un abri provisoire pour des Roms
Bagnolet. L’Echangeur vu de dessous

Le Bagnolet villageois

Il suffit de tourner dans la rue des Fleurs pour échapper à la foule et pour se retrouver dans des rues villageoises au nom fleuri. Le bruit de la ville vient de très loin.

La proximité de la Société de Distribution de Chaleur de Bagnolet (SDCB) qui fournit le  chauffage urbain d’une partie de la ville empêche encore les prix de s’envoler car on n’aime jamais trop vivre à proximité de grandes cheminées…

Plus haut, de l’autre côté de l’avenue Jules Vercruysse, le quartier est en voie de « boboïsation. Les maisons sont souvent étroites, les étages rares, encore plus rares, les balcons, mais il suffit d’une glycine, d’une vigne vierge pour transformer en villa une bicoque joliment retapée. Les annonces sur Internet proposent des maisonnettes à 650 000 euros.

Bagnolet, rue des Arts

Les ombres du Bagnolet d’antan sont en train de partir. Les ruelles tranquilles se partagent entre des maisons où des familles venues d’ailleurs s’entassent et des maisons aux baies vitrées qui font rentrer la lumière à flots dans leurs salons.

Bagnolet. Etendage. Rue des Arts
Bagnolet. Rue des Arts

Quelque part, un enfant s’essaie au violon. La mélodie qui grince un peu n’enlève rien à la sérénité de la rue.

Parc Jean Moulin – Les Guilands

Comme il fait beau, je décide de poursuivre mon chemin et de rentrer par Le Parc Jean Moulin – Les Guilands qui permet de redescendre sur Montreuil et de rentrer par la ligne9.

Il s’agit de la réunification de deux parcs, l’un sur la ville de Bagnolet et l’autre sur Montreuil, ce qui permet d’atteindre 26 hectares de verdure. On entre par une pinède à Bagnolet et on rencontre un terrain occupé ce jour-là par des joueurs d’un sport non identifiable. Il semble que l’équipe soit pakistanaise. Armés de battes de baseball ou de cricket, les joueurs se balancent d’une jambe sur l’autre en attendant qu’une balle soit lancée (qui la plupart du temps rate son but). Le meneur de jeu pousse un cri terrible et tombe tout de suite dans une apathie étonnante. Les joueurs ont l’air de s’endormir et nous nous assoupissons au soleil en attendant le coup suivant qui vient… ou qui ne vient pas.

Plus loin, une aire de jeu pour enfants ; les panneaux expliquent que des animations comme la venue d’un cirque sont organisées toute l’année.

Plus loin, une esplanade, une grande prairie, avec vue sur des jardins partagés et sur les grands ensembles.

Parc Jean Moulin-Les Guilands

La Maison du parc et son esthétique Ikea

La Maison du Parc

Coté Montreuil, on peut apercevoir la « Cascadelle », un escalier de plus de 100 marches. Dommage ! La cascade d’eau annoncée ne coule pas. Plus haut, un étang artificiel avec ses canards et dit-on la nuit des fouines, furets et autres petits carnassiers.

Redescente vers Montreuil :

Cheminée de l’ancienne usine plâtrière de Montreuil (et street art sur le mur de la rue Marcel Dufriche)
rue Marcel Dufriche

Tant pis pour Paris-le-petit qui se croyait protégé de la banlieue grâce au périphérique (qui avait lui-même pris la place des fortifications militaires désaffectées après la première guerre mondiale). En redescendant du grand parc dont j’ignorais l’existence, je me suis demandé qui vivait de l’autre côté. Au fond, c’était peut-être Paris, encerclé, qui était privé de sa moitié du ciel.

Bibliographie : Groupe Tomato architectes, 2003, Paris , La Ville du Périphérique, Le Moniteur (ce groupe d’architectes défend l’idée de transformations  en cours permettant de mieux intégrer périphérique et banlieue)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Tours_Mercuriales

Ateliers et Réserves du Mobilier National : le mobilier des grands de ce monde

Le Palais de béton situé au 1 rue Berbier-du-Mets a été construit en 1936 par Auguste Perret sur les anciens jardins de la Manufacture des Gobelins pour abriter les réserves du Mobilier national et les ateliers de restauration.

Auguste Perret. Façade du Mobilier National. Détail

Il est accessible ce jour dédié au patrimoine. Un peu d’attente, sur le tapis rouge qu’a foulé un jour la Reine d’Angleterre (explique la notice) ; le temps d’admirer les décors de la façade de bêton et on pénètre dans la réserve, un sous-sol gris assez sinistre où est stockée une petite partie des 130.000 biens conservés par le Mobilier.

La réserve

On déambule au milieu des commodes, des chaises, (y compris une chaise haute d’enfant), des tables et des lustres, qui ont l’air d’avoir été oubliés là, la plupart protégés par des housses de plastic, dans une atmosphère qui paraît grisâtre, peut-être moins à cause de la poussière que parce que le ciment des murs a vieilli.

Réserve du Mobilier national

Quoi ! C’est ça le mobilier de France, ces entassements de chaises qu’on mettrait bien dans la salle à manger d’un hôtel de sous-préfecture, ces innombrables commodes Louis-Philippe aux ferronneries de bronze, dont on ne voudrait pour rien au monde pour meubler sa chambre à coucher !

Réserve du Mobilier national

 En fait, il y a aussi des trésors et parfois on prend le temps de regarder un meuble différent, un Bonheur-du-Jour du 18ème siècle, une console à  l’Egyptienne

Bonheur-du-Jour

En suivant la file des visiteurs, on arrive aux meubles modernes. J’avais oublié l’ameublement ludique et coloré des années 70. En voici quelques échantillons avec les créations de l’Atelier de Recherche et de Création, comme ce salon de Pierre Paulin où les sièges épousent les formes d’un corps qui s’abandonne…

Face à face. Meuble de Pierre Paulin

… ou les fauteuils  violets destinés à une Maison de la culture, avec les mêmes formes souples. Je m’avise que c’est l’abandon du modèle de maintien que Bourdieu décrivait pour les classes dirigeantes. L’ordre social expliquait-il est un ordre des corps, et on est classé par sa posture aussi sûrement que par ses manières de table et sa voix. Les bourgeois voulaient peut-être encore dompter le corps de leurs enfants, mais ils étaient visiblement convertis à la posture avachie !

Il doit y avoir des sociologues qui ont parlé de révolution anthropologique en regardant les meubles des années 60-70.

Fauteuils pour Maison de la Culture

Les meubles de Pierre Paulin plaisaient aux Pompidou, qui lui avaient fait meubler un des salons de l’Elysée. Ils déplaisaient à Giscard d’Estaing. Qu’importe ! On peut acheter un confortable canapé Elysée réédité par Roset et en meubler nos petits appartements pour s’y vautrer confortablement.

Canapé Elysée. Fabriqué par Roset

Avec Mitterrand, le designer rentre en grâce. Il a créé pour lui un fauteuil faussement simple.  Un joli cannage, du bois précieux, mais aussi un piétement futuriste à 5 pieds en forme de pince.

Fauteuil du bureau de Mitterrand. Création Pierre Paulin

Le parcours à travers plusieurs siècles d’ameublement s’achève avec le grand tapis de Notre-Dame exposé pendant les travaux de restauration de la cathédrale.

Les ateliers

C’est à présent le tour des ateliers de restauration, où des jeunes filles sages penchées sur des tapisseries recommencent gentiment les mêmes explications sur leur métier.

Mobilier national. Atelier de restauration

Puis deux étages plus haut les immenses métiers à tisser sur lesquels les artisans confirmés préparent des commandes publiques (ou privées).

Je comprends mieux l’importance des commandes d’Etat pour la survie des métiers d’art. Quand la presse dénonce le scandale de la « rénovation » de la salle des fêtes de l’Elysée par une Brigitte Macron-Marie-Antoinette, sait-elle qu’il s’agit de faire travailler les agents du Mobilier National et des PME françaises ?

La salle des fêtes existante, construite en 1889, avec des décors dorés, des rideaux et des moquettes rouges et de grands lustres de style Louis XV était complètement démodée. Et les tapisseries avaient grand besoin d’être restaurées. À la place, expliquait Brigitte Macron on pourrait exposer des œuvres d’art….

« Tout cela est splendide, mais a un coût : 500 000 euros. Le journal Le Monde révélait justement que la moquette à elle seule revenait à 300 000 euros. Il s’agit d’une pièce de deux tonnes de laine, teinte  en Belgique et tissée à la Manufacture royale du parc d’Aubusson. La rénovation sera en grande partie financée par le budget du Service d’aménagement et de conservation des résidences présidentielles, chargé du fonctionnement courant de l’Élysée et de l’entretien des bâtiments de la présidence. Une autre cagnotte sera utilisée, celle abondée par les ventes de produits dérivés de l’Élysée, une boutique lancée récemment et qui a déjà permis d’engranger près de 90 000 euros de bénéfices, selon Le Figaro. Le site propose tee-shirts, mugs, médailles, montres, boules à neige et même dernièrement une peluche du chien Némo, le labrador présidentiel… » (Le Point)

Le service de table commandé à la Manufacture de Sèvres pour 50 000 euros relève de la même politique : l’État soutient cette entreprise qui ne subsisterait pas sans son aide. Que veut-on ? Que les objets de prestige qui sont une des vitrines de la France soient fabriqués en Chine ou que les techniques des arts de la table restent enseignées dans notre pays?

De fait, L’Etat appauvri rêve que les agents du Mobilier National développent une politique de « ressources propres ». (C’est ce qui se passe avec la recherche dans les universités. Les dotations des équipes de recherche ont drastiquement baissé et les laboratoires passent beaucoup de temps à répondre à d’incertains appels d’offre. Le résultat est mitigé. On a peut-être remis au travail, des chercheurs endormis, mais les projets sont élaborés pour plaire à des évaluateurs plutôt qu’en fonction de leur originalité.  Les résultats sont souvent médiocres et les emplois contractuels se multiplient en fonction des contrats, précarisant l’ensemble des jeunes chercheurs).

Tout laisse à penser que les réformes du Mobilier national aboutiraient là aussi à diminuer le nombre des emplois statutaires. Est-ce que la République ne peut plus payer les fonctionnaires qui assurent la transmission des savoir faire de l’artisanat d’art ?

https://www.lepoint.fr/societe/bienvenue-dans-la-nouvelle-salle-des-fetes-de-l-elysee-tout-juste-renovee-08-02-2019-2292268_23.php

https://www.lemonde.fr/festival/article/2019/08/10/a-l-elysee-une-salle-pas-toujours-a-la-fete_5498294_4415198.html

Le Parc zoologique de Paris

Le zoo rénové de Paris est à portée de métro (Porte Dorée et Château de Vincennes) (lignes 46, 86, 325). Si je devais résumer mon avis sur un site touristique, je lui mettrais plein d’étoiles. La promenade est belle, les animaux n’ont pas l’air souffreteux, les points de vue permettent de les voir d’assez près, et le personnel est présent et compétent. Cependant, ce zoo urbain n’échappe pas aux contradictions des zoos du monde entier. Priver de liberté des animaux sauvages, tout en affirmant respecter leurs besoins, parler du besoin d’espace des animaux, tout en s’installant en ville pour offrir un spectacle attirant aux citadins…

Un parc

La surface disponible du zoo est limitée à 14 hectares (presque moitié moins que le jardin des Tuileries). C’est donc une illusion d’espace qu’on a créée. Une fois de plus, les jardiniers ont fait des miracles. On leur a demandé de découper le parc en cinq milieux naturels, savane africaine, forêt tropicale humide ou sèche de Madagascar, pampa, forêt de conifères. Grâce à eux, le visiteur est tout de suite loin de la ville dans une forêt sauvage miniature, devant une île où les ouistitis trouvent refuge en été, en face d’une cascade.

Derrière l’ïle aux ouistitis

Il suffit d’une mare avec des roseaux et il est plongé dans la forêt humide, d’un peu de sable et de quelques buissons épineux à l’ombres des pins en guise d’acacias et il est dans les sables d’Afrique. Partout, les arbres ont poussé et on n’entend pas le bruit du périphérique. Comme aller au zoo est un loisir assez coûteux, ceux qui déboursent le prix d’une visite ne sont pas trop nombreux et on se promène tranquillement dans les allées de ce beau parc.

Le zoo qu’on appelait avant la rénovation zoo de Vincennes, c’est aussi le Grand Rocher de béton, haut de 65 mètres qu’on voit de loin. Il date de sa création en 1934 et bien sûr, il ne ressemble pas à un vrai rocher ! Il est trop lisse et sa couleur est uniforme. Mais on l’aime comme un vestige du temps jadis, comme un décor de film d’aventures bon marché délicieusement artificiel.

Le Grand Rocher

Les gros animaux et les petits

On va souvent au zoo pour voir les gros animaux d’Afrique. Les rhinocéros blancs sont là

Rhinocéros blanc

et tout un troupeau de girafes, ou plutôt de femelles, car le mâle est tout seul en pénitence pour limiter les naissances.

La Girafe mâle esseulée

Mais il n’y a ni éléphant, ni hippopotames, ni tigres, ni ours. Pour être à peu près heureux en captivité, un éléphant a besoin de 5 hectares. Même chose pour les ours. Les hippopotames sont grégaires, Le zoo est trop petit pour accueillir correctement ces animaux. Les enfants veulent voir l’éléphant et il n’y a pas d’éléphant… Ils veulent voir les lions et les lions dorment tranquillement dans les abris qu’on leur a aménagés. Les parents hésitent à débourser 65 euros par famille (2 adultes et 2 enfants) pour un zoo sans éléphant et sans ours, qui laisse les lions faire la sieste loin des visiteurs. Aussi le zoo a des problèmes d’argent !

Heureusement, un directeur de la communication avisé invente des évènements. Cet été, une campagne d’affichage du métro annonce qu’une petite colonie de suricates vient d’arriver. Ils sont plus menus que sur les affiches, guère plus gros que des lapins, mais c’est vrai qu’ils sont craquants, avec un petit museau, un pelage qui a l’air très doux et des yeux noirs maquillés.

Suricate en sentinelle

« Il ne faut pas s’y fier » dit le soigneur qui leur apporte des vers. « Ils ne se laissent pas toucher, même par moi. Et d’ailleurs, le but n’est pas de les transformer en animaux de compagnie. Savez-vous que ce ne sont pas des gentils ! Ils n’hésitent pas à tuer pour préserver l’équilibre démographique du groupe ».

Merci au personnel, toujours prêt à donner des explications et qui nous a appris que nos jolis jouets en peluche appartiennent à une espèce plus implacable qu’une armée de commissaires du peuple chinois au temps de la politique de l’enfant unique, réservant le droit de se reproduire aux dominants. En conséquence, des femelles prévoyantes se débarrassent des petits de leurs rivales, quand ce n’est pas leur propre descendance.

La grande serre (4000m2)  est un chef d’œuvre ! On serpente dans une forêt pleine de mystères qui évoque la Guyane et Madagascar La plupart des animaux sont en cage, mais quelques espèces ont été laissées en liberté et traversent l’espace par moments. Des gouttelettes roulent sur les feuilles qui brillent dans la pénombre. Et voici un petit oiseau rouge.

La Grande Serre. Détail

Dans les cages, il y a des merveilles, caïman, iguanes, serpents, lézards, minuscules grenouilles de toutes les couleurs et des lamantins qui ce jour-là étaient les vedettes.

L’Iguane
Petit caïman

De même, la grande volière pour évoquer le delta d’un fleuve africain ne donne pas la triste impression d’une cage. Flamants roses, avocettes, spatules blanches, calaos sont « en liberté », ou du moins ont assez d’espace pour batifoler. J’y ai enfin aperçu mon oiseau bleu ! Un rollier .

Les Flamands roses de la Grande volière

Un zoo est l’occasion de s’émerveiller de la variété des pelages, des coquilles… Ceux du zèbre et de la tortue (Astrochelyus radiata de Madagascar) rappellent l’op-art,

Pelage du zèbre de Grévy
La Tortue rayonnée

L’animal le plus étonnant pour moi est le tamanoir. S’il n’y avait un œil et une minuscule oreille, je ne le distinguerai pas la tête des pattes.

Femelle Tamanoir (le mâle, paraît-il dort tout le temps)

Mais devant certains singes, je reste perplexe. Les baboins de Guinée ont l’air de familles mues par les mêmes sentiments que moi qui les regarde, plus un air de mélancolie qui rend vaguement honteux.

Ne pouvant empêcher les captifs d’être tristes, le zoo prétend nous instruire… Mais combien de visiteurs ont lu les informations à leur disposition ?

Mais de quand datent les zoos en France ?

Jadis, on offrait parfois aux rois des animaux sauvages. En 799, le calife de Bagdad, Haroun al-Rashid, avait fait don à Charlemagne d’un éléphant blanc et l’émir de Kairouan d’un lion et d’un ours. Ces animaux suivaient l’empereur dans ses déplacements. Ainsi firent ensuite les rois capétiens. Philippe VI, le premier Roi de la dynastie des Valois, installa au Louvre les  enclos qui abritaient ses lions et ses léopards, et les animaux suivaient dans des cages quand les rois itinérants cheminaient d’une demeure à l’autre. Charles V le Sage édifia un bestiarium à l’Hôtel Saint-Pol. On y trouvait des volières, une « maison pour lions », des bassins pour phoques et marsouins, un bassin pour les poissons. Louis XI l’entretint avec attention et ce roi si avare, dépensa beaucoup pour sa collection. Il possédait un léopard, avec lequel il partait à la chasse, un éléphant offert par le sultan d’Egypte et des élans et des rennes acquis à grand prix au Danemark. (https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00905429/file/exotiques-menageries-buquet-2013.pdf) Les animaux, signes de puissance, étaient montrés aux visiteurs et le peuple se pressait pour les apercevoir lors des déplacements royaux. Plus tard encore, Louis XIV construisit deux ménageries l’une à Versailles et l’autre à Vincennes où l’on organisait des combats à mort entre animaux sauvages (http://plume-dhistoire.fr/les-animaux-exotiques-des-rois-de-louis-xiv-a-napoleon-iii/) Entre temps le Muséum d’Histoire Naturel (héritier du Jardin des Plantes conçu au 17e siècle) fut créé et la Convention lui adjoignit en 1794 une ménagerie dans un but d’éducation populaire. Sous la Restauration, Charles X développa une collection impressionnante de reptiles et de batraciens.

L’animal qui reste dans les mémoires est cependant la première girafe, offerte en 1826 par le Pacha d’Egypte et qui, débarquée à Marseille, traversa toute la France pour rejoindre la ménagerie de Vincennes.

Le Voyage de la girafe, Jacques Raymond Brascassat

 (https://www.histoire-pour-tous.fr/histoire-de-france/3979-la-veritable-histoire-de-la-girafe-zarafa.html)

Dans ces ménageries, on ne se préoccupait pas de bien-être animal… Sans remonter à Descartes qui proposait, au moins à titre d’hypothèse, de considérer les animaux comme des machines, on voit bien que l’animal paraissait si radicalement différent qu’on pouvait lui infliger violence et souffrances pour réjouir des spectateurs.

Pourtant, cela ne va pas sans paradoxe, en ces temps lointains, les animaux vivaient généralement en liberté dans de vastes surfaces de la terre, chaque espèce dans son aire, sans que des trafiquants ne les traquent pour leur peau, leurs cornes, leur viande, et que les défricheurs ne détruisent leurs territoires pour cultiver ou pour bâtir des villes. Ils se mangeaient entre eux, mais cela restait à la marge, c’est pourquoi mpalas, guibs harnachés et koudous broutaient non loin des fauves au bord des grands lacs.

A notre époque moderne où nous désapprouvons la maltraitance, nous n’avons jamais autant détruit l’habitat des animaux qui se rétrécit comme peau de chagrin et les zoos sont devenus entre autres des conservatoires des espèces les plus menacées. A présent que nous projetons sur eux notre mélancolie et que les films animaliers nous instruisent davantage que la contemplation des enclos, nous sommes invités à venir au zoo pour nous sensibiliser à l’environnement ! C’est un paradoxe qu’on peut relativiser en pensant à tous les chiens qui attendent leur maître dans des chambres ou des enclos minuscules dont ils ne sortent pas.

Don Giovanni à l’opéra Garnier

Nous avions réservé depuis un an trois places pour un Don Juan dirigé par Philippe Jordan et chanté par de jeunes interprètes qui ont l’âge de leur rôle.

De Charles Garnier à Claude Lévêque

Quand nous arrivons à l’opéra Garnier, les grandes statues ailées du toit accrochent un dernier reflet de soleil sous un ciel d’orage.

Je n’aime guère l’Opéra Garnier, mais c’est un plaisir que ce soit Charles Garnier, un architecte de trente-cinq ans complètement inconnu, qui ait remporté le concours de 1861, mettant ainsi fin à la période haussmannienne avec un bâtiment qui n’a rien à voir avec la grise austérité des immeubles sans décor, sans courbes, pauvres en balcons qui caractérise le style du baron. Au bout de la percée de la rue de l’Opéra, on aperçoit le bâtiment-manifeste de l’insolent Charles Garnier.

A l’Impératrice Eugénie de Montijo (1826-1920) qui s’étonnait du manque de style caractérisable de l’ensemble, l’arrogant aurait répondu : «Non, ces styles ont fait leur temps. C’est du Napoléon III ». Par son éclectisme et son exubérance décorative, le monument est, en effet,  devenu le symbole du style Napoléon III.

La façade principale a tant de sculptures qu’il est impossible de tout voir. Et je me borne à saluer la copie de la célébrissime  «Danse » de Carpeaux.

Nous voici dans l’escalier central, époustouflant je dois dire, avec ses courbes raffinées, tantôt concaves, tantôt convexes, ses balustrades de marbre rouge, ses petits balcons sur lesquels les spectateurs se montraient avant de se rendre à la représentation. Il n’y a plus guère de comtesses en robes longues pour assurer le spectacle depuis qu’on va à l’opéra en sortant du bureau, mais depuis janvier 2019, le bel escalier est orné d’une installation de Claude Lévêque : d’énormes pneus de tracteurs, couverts à la feuille d’or  ce qui devrait éviter tout risque de crevaison.

C’est la même opération que sur la place Vendôme, ou qu’à Versailles où Jeff Koons avait exposé ironiquement des jouets d’enfants monstrueusement agrandis dans le pompeux palais du roi-soleil. Ce n’est pas l’idée de mêler l’ancien et le contemporain qui me dérange, et j’ai toujours aimé la pyramide de Pei au Louvre ou les colonnes de Buren dans la cour du Palais Royal. Ce qui me choque, en bonne petite bourgeoise peut-être, c’est le mauvais goût provocant de ces pneus installés dans un endroit somptueux que je me réjouis de revoir à Garnier.

Ces pneus, d’un mauvais goût affirmé, dénoncent-ils le luxe tapageur du lieu et veulent-ils bousculer le conservatisme des spectateurs ? Avec la crise de l’automobile et des gilets jaunes, Claude Lévêque retrouve un peu d’actualité, mais les spectateurs sont devenus difficiles à choquer. Ils supportent, en se demandant seulement pourquoi l’art contemporain a besoin de parasiter les lieux emblématiques de la culture pour montrer qu’il est moderne.

Voir Philippe Jordan diriger

Nous avons une baignoire, très en avant de la fosse d’orchestre. Il faut aller à l’Opéra pour tomber sur ces  loges prolongées par un arrière-salon avec canapé, parfait pour converser pendant que se déroule le spectacle… ou pour autre chose.

La partie droite de la scène est invisible et c’est sans doute ce qu’on appelle une mauvaise place, mais nous dominons la fosse d’orchestre et nous voyons diriger presque de face Philippe Jordan, qui tient par ailleurs le piano forte. Il est à lui seul la moitié du spectacle. Nous le voyons dans sa danse de chef d’orchestre, comme le voient les musiciens. Pendant qu’un bras assure la battue, l’autre dessine la séduction, la peine ou la vengeance, accompagnant les voix, cherchant à calmer les violons ou à intensifier le son (« Réveillez-vous les musiciens. Faites voir l’enfer qui s’ouvre ! »). Nous surprenons son visage passionné ouvert, douloureux qui se plaint avec Dona Elvira, qui grimace comme possédé, sourit à une phrase particulièrement belle, s’inquiète, puis se détend, soulagé.

J’ai entendu, depuis la représentation, des critiques se moquer du style « compassé » de Philippe Jordan. Certes, il tourne le dos à quarante ans de baroqueux. Son tempo est un peu lent par rapport à ce qu’on a l’habitude d’entendre. Il n’y a pas d’accent toutes les trois mesures, peu d’attaques abruptes… mais du coup, j’entends merveilleusement la texture de l’écriture mozartienne. C’est comme de la musique de chambre où chaque pupitre s’écoute comme un instrument soliste.

Lister les mérites d’un spectacle ou évoquer l’expérience si rare de la rencontre d’une voix

Bon ! Je déteste le décor monumental de béton gris supposé évoquer Chirico, et qui fait plutôt penser à des HLM bas de gamme… (Il est vrai que depuis notre loge, nous ne voyons pas la partie droite de la scène avec des balcons et des arcades). De toute façon, je m’en fiche. La mise en scène d’Ivo van Hove et le jeu des acteurs sont passionnants. Un des plaisirs de la soirée est de découvrir de jeunes chanteurs au début de leur carrière. Etienne Dupuis est un Don Giovanni vraiment méchant, un prédateur compulsif qui fait penser à  Harvey Weinstein, ou à un malfrat dans son imperméable mastic, à l’affut dans les recoins sombres. Aucune grandeur ! Il menace ses victimes avec son pistolet et cherche moins à les séduire qu’à obtenir leur soumission sous peine de mort (la dimension de défi au Ciel est effacée dans cette atmosphère où la conquête se mène à l’aide d’un pistolet braqué sur qui résiste). Philippe Sly, Leporello, n’est peut-être pas la voix du siècle, et il lui arrive (rarement) d’être décalé avec l’orchestre, mais c’est un bon acteur qui fait vivre son personnage. Maître et valet se ressemblent tellement qu’on ne s’étonne pas de voir Elvira s’y tromper !

Nous avions aperçu Masetto – Mikhail Timoshenko –  dans un film sur l’opéra Bastille alors qu’il avait à peu près vingt-cinq ans et qu’il étudiait avec l’Atelier lyrique de l’Opéra. Il chantait si bien tout en étant modeste,et  si heureux de chanter avec les grands, que j’avais envie de l’aimer et là, je suis un peu déçue sans savoir pourquoi. Stanislas de Barbeyrac- Ottavio chante très bien. Pour une fois, le fiancé n’est pas fade… mais on tremble un peu pour lui dans l’aigu. Le commandeur, Ain Anger, est parfait. Et je trouve son retour autrement plus convainquant que lorsque les metteurs en scène animaient des statues.

Nicole Car,  Donna Elvira, victime absolue de Don Giovanni  est touchante en amoureuse tremblante et brûlante à la fois.

J’aurais voulu que Donna Anna (Jacquelyn Wagner) ait davantage de puissance vocale. Elle joue très bien la femme forte (qui résiste un peu au mariage avec Ottavio) mais sa voix légère la trahit. Je note tous ces noms pour le plaisir de les mémoriser, de les reconnaître la prochaine fois que je sortirai.

Le metteur en scène ne croit guère au dernier acte. Le commandeur couvert de sang qui erre sur le plateau n’a vraiment pas l’air d’un instrument de la justice divine. Du coup, la mort désacralisée de Dom Juan a perdu son aspect de défi romantique. C’est cohérent, même si cela ne me paraît pas correspondre à la musique… Le chœur final chanté par les survivants devant un décor de fenêtres fleuries avec couches des enfants séchant au soleil est terriblement ironique. C’est donc là le bonheur promis à Donna Anna et à Zerlina ? On comprend qu’elles hésitent un peu.

Mais pourquoi distribuer des bons points comme si j’étais critique musical, pourquoi ne pas dire qu’au milieu d’une interprétation qui me plaisait tranquillement, il a fallu soudain le soprano ensoleillé d’Elsa Dreisig pour que la joie m’envahisse…  Non seulement sa voix est sensuelle, mais tout en elle est expressif. Elle est comme elle veut craquante, piquante et quelque chose de plus quand elle chante le désir.

Peut-être est-ce que je vais à l’opéra pour éprouver cette émotion que je reconnais immédiatement, sans qu’il soit nécessaire de passer par une analyse rationnelle.

Les fresques du boulevard Vincent Auriol

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Quelques jours avant l’incendie de Notre-Dame, j’étais allée revoir les fresques du boulevard Vincent Auriol dans le 13e arrondissement, un art qui n’est pas fait pour durer mille ans et pour créer un monde, mais pour décorer et égayer les tristes barres d’immeubles des années 60.

Tout a commencé en 2012 à l’initiative de Mehdi Ben Cheikh, fondateur de la galerie Itinerrance, en coordination avec le maire Jérôme Coumet. A présent, les Parisiens connaissent au moins les fresques immenses du boulevard Vincent Auriol et des rues adjacentes, parce qu’on les voit en parcourant la section aérienne de la ligne 6, qui longe le boulevard. Plus de 20 fresques se succèdent entre la station Chevaleret et la station Nationale.

Les guides parlent de Street Art. Moi qui étais jeune dans les années 70, je dis encore mouvement muraliste. Dans ces années-là, quand on visitait Mexico, on allait voir les œuvres d’Orozco, de Sigueiros et de Diego Riveira, alors beaucoup plus connu que Frida Kahlo. Au Palacio  Nacional ses grandes peintures mélangeaient les arts populaires maya ou aztèque avec la peinture de la Renaissance.

A Paris, en ce début du 21e siècle, l’influence du pop art américain est dominante chez les artistes de la rue, mais c’est la même expérience d’un art arraché au musée, qui dialogue avec son environnement, qui est lié aux immeubles qui lui servent de support, aux bruits et à l’agitation du boulevard, un art qui existe au milieu des passants.

Tristan Eaton. Les Yeux (Château d’eau de l’hôpital de la Salpêtrière)

Tristan Eaton est un produit de l’Amérique. Il a grandi entre Los Angeles, Londres et Détroit, découvert l’art de rue et le graffiti. Proche de la culture punk, il a gagné sa vie en dessinant des jouets, avant de connaître le succès avec ses grands portraits colorés. Cette fois ce sont des yeux disproportionnés, venus tout droit de la BD, qui frappent le spectateur.

Tristan Eaton. Les yeux (Château d’eau de la Salpêtrière)

Invader. Dr House (2016) (Murs de l’Hôpital de la Salpétrière,48 bl Vincent Auriol)

Un autre artiste /activiste très connu, Invader, qui appose ses carreaux pixellisés sur tous les murs de Paris comme une sorte de signature visuelle, a changé de format pour représenter le Dr House sur l’un des murs de l’hôpital de la Salpêtrière. On le reconnaît immédiatement à sa chemise ouverte, sa barbe mal rasée, sa canne et ses baskets.

Invader. Docteur House (Murs de l’Hôpital de la Salpêtrière)

Les fresques du boulevard sont rarement abstraites. Elles représentent des personnes seules, certaines célèbres comme l’aliéniste Pinel ; d’autres allégoriques comme La Madre secular d’Inti Castro… Certaines optimistes comme la danseuse qui s’élance avec tant d’ardeur vers le ciel, ou rêveuses comme l’enfant qui se tient devant un soleil coloré. Quelques animaux aussi, chat, flamand rose, oiseaux. Rien de transgressif.

Inti Castro (2016)  La Madre secular (83-85 bl. Vincent Auriol)

Souvent les histoires, suggérées par les fresques restent ouvertes. Si nous prenons le temps de les regarder, leur message s’obscurcit

Prenons la fresque d’Inti. On perçoit d’abord l’harmonie nouvelle de couleurs, du violet et du jaune, rare dans l’univers pop des arts muraux. C’est une   « madone »  enveloppée dans son grand vêtement, pâle sur un ciel sombre de roses. Image d’une féminité rassurante qui détourne modestement le regard. Bien différente de la follette de Faile qui saute par-dessus les toits de l’autre côté du boulevard. Lorsqu’on approche sa douceur devient morbide. Pourquoi cette femme tient-elle une pomme étiquetée G (comme Google?) ou bien la pomme rouge est-elle la pomme vénéneuse du conte ? Et pourquoi son collier est-il constitué de têtes de morts ? Qu’a voulu dire le Chilien Inti (soleil en quechua) avec ce nom de Mère laïque, la vierge sécularisée ?

Au second plan. Inti, La Madre Secular

Conor Harrington. Étreinte ou lutte ? (81 bl Vincent Auriol)

Même incertitude pour la peinture de l’Anglais Conor Harrington. Comme le souligne le titre on ne sait si les deux personnes que nous voyons sont des amis heureux de se retrouver ou des ennemis qui démarrent une bagarre de rue.

Conor Harrington (Etreinte ou Lutte ?)

Pantonio. Fragile. Agile (89 bl. Vincent Auriol)

On trouve un peu partout dans Paris, les poissons et les oiseaux de Pantonio. Ici, ce sont les oiseaux … Art où se fondent des lianes ou des feuillages et des oiseaux

Pantonio. Fragile. Agile

Faile. La Danseuse. Et j’ai retenu mon souffle (110 rue Jeanne d’Arc)

FAILE est un duo d’artistes américains composé de Patrick McNeil  et Patrick Miller (né en 1976). Ils vivent et travaillent à Brooklyn depuis 1999. FAILE crée des images qui retravaillent les icones de la culture populaire.

La fresque intitulée “ Et j’ai retenu mon souffle” représente une danseuse qui s’élance dans les airs, au-dessus d’un paysage urbain, un corps à la fois érotisé et libre.

Faile. Et j’ai retenu mon souffle

Seth (Julien Malland). L’enfant en culottes courtes (angle Vincent Auriol/ rue Jeanne d’Arc)

L’enfant ébloui par le soleil ne voit pas les barres d’immeubles un peu moches. Seulement la roue des couleurs. Au-delà des apparences banales, des villes, il semble dire qu’il y a de quoi s’émerveiller.

Seth. L’enfant en culottes courtes

David de la Mano, (niveau rue Jenner)

La peinture de David de la Mano hésite entre une évocation de l’art préhistorique du Tassili (des personnages, tous figurés de profil, comme s’il s’agissait de leur ombre portée sur la paroi d’une grotte) et le monde des cauchemars où des groupes dont on ne sait rien se hâtent ensemble vers leur désastre, sans se retourner.

De loin, j’imaginais que David de la Mano avait découpé une silhouette dans un matériau rigide quelconque et qu’il l’avait reproduite , mais dès que j’ai pris le temps de regarder tranquillement, j’ai vu que les personnages étaient tous différents. Ce sont tantôt des hommes, tantôt un composé d’homme et d’animal… En voici un à mufle de loup, un autre à tête de cervidé, une divinité -oiseau comme un petit dieu égyptien… une cage à oiseaux est posée sur la tête de celui-ci.

Où courent ces gens ? Ils ont l’air pressés de tomber dans l’obscurité du visage, ou plutôt ils se dirigent vers la nuit obscure qui nous attend tous. Pourtant, ce n’est pas un sauve-qui-peut général… La troupe s’avance, portant haut ses fanions, transportant ses troncs d’arbres racineux, ses mains de métamophose prolongées en racines.

Leur vie  est déjà passée. Ils vont disparaître dans le profil noir.

David de la Mano
David de la Mano. Détail

Bomk. Jeune graffeuse avec sa bombe de peinture (126 bl Vincent Auriol)

Obey. Marianne. Liberté, Egalité, Fraternité (186 rue Nationale 75013 Paris)

Obey, (Shepard Fairey dans la vie), est un artiste politique qui a réalisé l’affiche du portrait de Barack Obama, « Hope », pour la campagne électorale de 2008. A Paris, il a proposé sa Marianne tricolore et humaniste afin de répondre aux terroristes. Je n’aime pas tant que ça les drapeaux tricolores, mais je me souviens combien j’ai été contente en découvrant cette fresque et l’espoir têtu qu’elle opposait aux auteurs des attentats.

Add Fuel. Azulejos (135 bl Vincent Auriol.)

De son vrai nom, Diego Machado, le Portugais, propose une image très différente, calme et décorative, les azulejos de son pays. Il était en train de terminer sa fresque quand nous sommes passés.


Add Fuel. Azulejos

Maye, etang de Thau (131bl Vincent Auriol

Le Montpelliérain Maye arrive à Paris. Son cavalier est une sorte de Don Quichotte camargais, bien reconnaissable, à son chapeau et à sa monture flamand rose .

Maye, Etang de Thau

Christian Guémy (C215) Le Chat bleu (141 rue Vincent Auriol -angle rue Nationale)

Christian Guémy, lui, n’a jamais quitté Vitry-sur-Seine. C’est peut-être à cette vie de banlieusard qu’il doit ses thèmes, la vie ordinaire, les animaux, les enfants, les humbles… Son chat de quartier qui surveille le boulevard derrière ses moustaches arrache un sourire au plus mélancolique des voyageurs.

D. Face ; « Turn coat » (155 bl. Vincent Auriol)

Il y a peu de fresques que je déteste, mais celle-ci, si ! Je ne vois pas en quoi produire en grand des têtes de comics diffère de l’exercice publicitaire. Le dessin est brutal ; les couleurs tonitruantes…

Il dit nettement que ce siècle est le siècle de l’américanisation triomphante, que les couleurs vives des BD remplacent le gris du béton. Il y a sûrement des habitants pour apprécier ça, puisqu’on retrouve D. Face, un peu plus loin, place Pinel avec un message troublant puisque la belle pin-up paraît heureuse d’être pour toujours dans les bras d’un amoureux cadavérique ?

D’FAce,, Love Won’t Tear us Apart

Jorge Rodriguez-Gerada. Philippe Pinel (Place Pinel.)

Sur la place Pinel, le portrait de Jorge Rodriguez-Gerada rend hommage au grand «aliéniste », Philippe Pinel (1745-1826). Il poussera peut-être les habitants à se souvenir du médecin chef de Bicêtre, puis de La Salpétrière, qui  au 18e siècle a libéré les malades mentaux de leurs chaînes et a cherché à les soigner.


Jorge Rodriguez-Gerada . Pinel (Place Pinel)

Place Pinel. Btoy, La danseuse de revue Evelyne Nesbitt

C’est aussi une personnalité réelle que peint Btoy (Andrea Michaelsson ). Cette femme a peint une femme, à la façon des affiches géantes des cinémas d’après guerre. Wikipedia explique qu’Evelyne Nesbitt était d’une danseuse de revue (la plus belle et la plus célèbre des Gibson Girls, autrement dit l’un des modèles qui inspire le dessinateur Charles Dana Gibson ) et qu’elle a posé pour de nombreux artistes. Le malheur croise sa vie quand elle rencontre un riche héritier de l’empire du rail, Harry Thaw, qui la séduit. Thaw est violent et il est jaloux de Stanford White, qui avait entretenu une longue relation avec sa femme. Un soir de 1906, il décharge à bout portant son revolver sur son rival qui meurt tandis que Harry Staw se retrouve devant les tribunaux. Est-ce sa vie agitée qui donne cet air mélancolique à Evelyne Nesbitt ?

On peut passer sans même regarder, côtoyer tous les jours ces portraits géants, les utiliser comme des repères : « Tu longes la tête et tu tournes à la première à gauche ».

Cryptik. Un poème de William Saroyan (171 bl Vincent Auriol)

Tout près de la place d’Italie, au-dessus de la librairie-café de Nicole Maruani, l’artiste Cryptik a recouvert la façade d’un poème de William Saroyan calligraphié en belles majuscules gothiques d’un jaune pâle sur le doré de la façade. La libraire donne le texte du poème représenté :

Dans le temps qu’il t’est donné à vivre, vis – et durant ce temps, qu’il n’y ait ni laideur ni mort pour toi ou toute ta vie qui approche. Cherche en tous les lieux la bonté, et quand tu l’auras trouvée, sors-la de sa cachette, et qu’elle aille libre et sans honte. Accorde lpeu de valeur à la matière et à la chair, car elles contiennent la mort et doivent périr. Découvre en toute chose ce qui brille et qui est au-delà de toute corruption. Encourage la vertu dans tous les cœurs où elle a pu être tenue au secret et au chagrin par la honte et la terreur du monde. Ignore l’évidence car elle est indigne de l’œil pur et du cœur bon. Ne sois l’inférieur d’aucun homme, d’aucun homme ne sois le supérieur. Souviens-toi que chaque homme est une variation de toi-même. Aucune culpabilité humaine ne t’est étrangère, aucune innocence humaine ne t’est lointaine. Méprise le mal et l’impiété, mais non les hommes impies et mauvais. Ceux-là, comprends-les. N’aie aucune honte à être bon et doux, mais si le moment vient pour toi de tuer, tue et n’aie aucun regret. Dans le temps qu’il t’est donné à vivre, vis – et durant ce temps merveilleux, tu n’aggraveras ni la misère ni le chagrin de ce monde, mais célèbreras sa joie infinie et son mystère.

How et Nosm

« Redescendez vers la Seine en sortant de la librairie, vous verrez travailler les jumeaux. Ce sont des Basques. Ils s’appellent How et Nosm. Je ne vous en dis pas plus ». Au bas de l’immeuble, les couleurs sont déjà posées ; à mi-pente, le duo travaille sur une nacelle. Poissons et fleurs géantes se détachent. Le reste est encore à deviner.

J’aime bien aussi certains clandestins qui investissent les surfaces à leur disposition, compteurs, palissades de chantier

L’Oiseau hirsute
Palissade au début du boulevard Vincent Auriol

D’autres occupent les arcades sous le métro comme C215 qui a peint ce portrait intense d’une jeune fille au chewing gum près du métro Nationale :

Le street art coloré du 21e siècle se porte bien. Les couleurs vives remplacent le gris et le noir archaïques de Paris (comme les chansons des rappeurs ont supplanté les mélodistes français, comme les burgers supplantent les sandwichs et comme Stephen King est préféré à Philippe Lançon).

Pour les nouvelles fresques de l’automne 2019, voir : passagedutemps.wordpress.com/2019/11/14/suivre-le-mur-des-fermiers-generaux-de-la-place-de-lile-de-la-reunion-aux-pavillons-de-bercy/

L’Incendie

Les Parisiens de mon âge se sont précipités pour pleurer la cathédrale incendiée. Sans doute pleuraient-ils aussi sur leur propre négligence, réalisant combien ils tenaient à l’église parce qu’elle venait d’être dévastée, et parce que sa ruine correspondait au dépérissement du monde ancien.

Il était 19 heures. On avait décidé de travailler plutôt que de rester à regarder sur nos téléphones portables les images de l’incendie et l’énorme nuage de fumée noirâtre qui tournait au-dessus de l’île-de-la-Cité.

Vers 20 heures, quelqu’un a parlé d’embrasement général. Il a fallu faire une pause. Nous avons rouvert les téléphones, hébétés, incapables de détourner les yeux du feu, et encore et encore, de la chute de la flèche de Notre-Dame qui repassait en boucle sur BFM. Les uns avaient les larmes aux yeux et ne disaient mot. Les autres s’énervaient. « Pourquoi n’y a-t-il pas de canadairs ? On dit qu’il n’y a que deux lances à eau ! ». On avait l’impression que l’édifice était perdu, qu’il ne resterait rien. Aussi, après trois heures d’angoisse, on a été presque soulagés d’apprendre que la structure ancienne de Notre-Dame survivrait sans doute.

Je ne suis pas chrétienne, mais il m’est évident que la cathédrale était à nous tous, Parisiens, Français, visiteurs du monde entier. Notre-Dame, tellement vaste, incarnait notre grande « maison » commune. Avant que la pression touristique ne devienne insupportable, il m’arrivait d’y entrer et de m’asseoir pour jouir d’une heure tranquille. Notre-Dame pouvait accueillir tout un peuple dans les grands moments. L’émotion qui déborde permettra de trouver les fonds pour la rebâtir. Mais, même si la copie est parfaite,  la nouvelle voûte n’aura pas connu les rois de l’Ancien Régime, la Révolution française, le sacre de Napoléon, la Libération de Paris, tout ce qui fait l’histoire de France, tout ce qui évoque une durée beaucoup plus longue que celle de notre passage sur terre. La cathédrale paraissait indestructible et voici que son toit parti en fumée rappelle violemment que tout est périssable.

Chacun a des souvenirs personnels associés à Notre Dame. Le marchand de fruits maghrébin m’a dit « C’est le premier monument parisien que j’ai montré à ma femme quand elle est arrivée du Maroc ». Moi qui ne vivais pas à Paris, je suis comme la femme du marchand de fruits. Je me souviens de vacances d’hiver passées chez un oncle. Le 26 décembre au petit matin, quand tout le monde dormait encore, j’étais partie vers la tour Nord et son panorama unique avec mon premier appareil de photo. Depuis que j’étais devenue parisienne, je m’arrêtais quai de la Tournelle pour voir les grands arcs-boutants noirs et la flèche de Viollet-le-Duc et j’ai souvent fait un crochet pour la vue du parvis avec ses deux tours, et la galerie des Rois.

La campagne électorale est un peu mise de côté. Macron a tenu le discours attendu et nécessaire sur l’épreuve partagée. Il a promis de rebâtir le monument plus beau qu’avant. (Mais il n’a pas résisté à son « je veux » perpétuel : « Je veux que cela soit achevé d’ici cinq années. Nous le pouvons ».)

Les grandes catastrophes demandent des coupables : les chrétiens, puis Néron ont été accusés d’avoir mis le feu à Rome. A Paris, des rumeurs se sont tout de suite répandues sur le net, pour suggérer un attentat. Il est plus vraisemblable que l’incident soit d’origine accidentelle, ce qui n’est pas plus rassurant car ça commence à faire une longue liste de monuments historiques qui brûlent à l’occasion de chantiers de rénovation, à croire qu’on est devenus incapables de prendre les précautions nécessaires : en 2013, l’Hôtel Lambert de l’Ile Saint Louis racheté par des Qataris qui voulaient installer « un ascenseur à voitures »; le toit de la mairie du 9e arrondissement, le château de Léran, celui de Fleury en Bière, la toiture du site Richelieu de la BNF, etc., Cette liste figure dans le JO du Sénat du 14/11/2013 – page 3303) (https://www.senat.fr/questions/base/2013/qSEQ130807841.html

Après l’incendie. Photo Sarah Branca

Mardi 16 avril, en passant par les bords de Seine, une foule nombreuse, bloquée par la police, tentait d’apercevoir l’église. De l’endroit où j’étais, on voyait des traînées noirâtres autour de la rosace. Les gens restaient là sans faire de bruit, pendant que les grutiers descendaient du toit une statue empaquetée.

Du Musée des Colonies au Musée national de l’histoire de l’immigration

Une petite promenade de la place Daumesnil au Musée de l’immigration pour profiter de l’après-midi encore tiède.

Eglise du Saint-Esprit néo-byzantine. 186 avenue Daumesnil

L’avenue passe devant l’église du Saint-Esprit. Impossible de jeter un œil sur la coupole byzantine et sur les fresques de Maurice Denis dans la chapelle de la Vierge car il y a une messe, d’ailleurs fréquentée dans cette période de Pâques. On se contente du haut clocher-porche.

Un peu plus loin, voici le Palais de la Porte Dorée qui eut pour vocation première d’abriter le Musée des colonies. Il fut construit à l’occasion de l’Exposition internationale de 1931 dans un style Art Déco.

Entre temps, l’Empire s’est écroulé, la honte a envahi les Européens. Au moment où la France desserre un peu son emprise sur son empire, les grandes migrations commencent avec l’accord du patronat : les entreprises tournent à plein régime et il leur faut de la main d’œuvre. En 2007, on décide de transformer le musée en Cité nationale de l’histoire de l’immigration.

Je suis frappée par ces changements de noms qui accompagnent notre perception du passé (comme dans ces jeux optiques où un simple déplacement du regard fait surgir une autre scène)… Le Palais de la porte dorée, si longtemps Musée des Colonies est devenu Musée de l’Histoire de l’Immigration et, même aujourd’hui Musée National de l’Histoire de l’Immigration… ce qui résume les efforts de la nation pour rompre avec son passé colonial et construire un avenir commun apaisé. Le musée veut raconter les épopées des nouveaux venus et transférer le vieil orgueil des Occidentaux vers ceux qui ont vaincu tant d’obstacles pour venir faire France commune avec un peuple qui a oublié qu’il était lui aussi un peuple d’exilés provinciaux, de Polonais, d’Italiens et d’Espagnols chassés de chez eux par la dictature ou par la misère.

Et je m’amuse du préfixe qui dit avec optimisme le sens du regard. Les derniers arrivés sont représentés non comme des émigrés, renvoyés pour toujours là-bas, vers leurs racines, mais comme des immigrants participant à la vie du pays d’ici.

Musée National de l’Histoire de l’Immigration

Mais le bas-relief de la façade, réalisé par le sculpteur Alfred Janniot (1889-1969) est toujours là. Cette vaste fresque (de 1100m2, dit le site de musée), qui recouvrait toute la façade du palais, représente les peuples, les ports et les aéroports de l’ancien Empire. Elle ne manque pas de grandeur et convient en tout cas au style art-déco de l’architecture des années 30 : formes géométriques, colonnes, un ensemble qui n’a pas l’austérité des bâtiments modernistes quand les architectes n’oseront plus rythmer les façades par des éléments décoratifs.

Bas-Relief sculpté par Alfred Janniot. Façade du Musée National d’Histoire de l’Immigration (détail)

L’intérieur du palais est également décoré, avec des mosaïques de sol et de grandes fresques.

Pour aujourd’hui, nous n’entrons pas. Nous nous arrêtons seulement un peu sur le parvis où est présentée une exposition de photographies de Nicolas Henry. La démarche est sympathique. Chaque photo vient de la rencontre du photographe et des laissés pour compte de la société et de leur élaboration commune d’un décor imaginaire, souvent des cabanes que quelques morceaux de bois et de toile transforment en écrins pour les récits de leurs rêves ou de leurs cauchemars. Cette scène est par exemple une sorte de résumé de tous les bateaux chargés de migrants secoués par la mer alors qu’ils dérivent au large de nos côtes.

Ses images sont des contes baroques et tendres qui n’ont pas besoin de mots.

Paris en métro

Plusieurs de mes amis n’aiment pas le métro qu’ils voient comme un monde parallèle inquiétant. Les bus, les taxis et les Uber sont les moyens de déplacement des habitants du monde auquel ils appartiennent. Ces amis ont peur des pauvres, des Arabes, des Noirs, des Roms, des Chinois.., des mendiants, qui peuplent le monde d’en bas. Ils ont peur des pickpockets qui les guettent sur les lignes surpeuplées. Ils se perdent dans le dédale des couloirs, de Châtelet, s’égarent aux embranchements incompréhensibles, s’épuisent dans les escaliers interminables qui vous donnent l’impression de descendre au fond de la terre. Ils détestent les stations envahies par les clochards, les recoins malodorants où de vieux incontinents se cachent pour pisser.

Moi, je trouve qu’on n’a quand même rien trouvé de mieux pour se déplacer dans Paris. Quelques minutes d’attente et une rame est là qui vous emporte où vous voulez aller.

Et puis, parfois, il y a de belles surprises. La ligne 6 et la ligne 2, qui parcourent Paris d’Est en Ouest, alternent viaducs et souterrains. Quand il est aérien, le métro se fait funambule pour offrir des vues imprenables sur les immeubles. Il surgit de terre à Passy et traverse la Seine sur le pont Bir Hakeim. Pendant qu’il brinqueballe sur le pont de fer, j’ai le temps d’un coup d’œil vers l’Ile aux Cygnes. Déjà, surgit la Tour Eiffel couverte d’ampoules clignotantes qui étincellent dans la nuit.

La Tour Eiffel depuis le pont Bir-Hakeim


Le métro poursuit sa chevauchée sur le viaduc, le temps de plonger le regard dans des salons illuminés, des chambres à coucher aux éclairages tendres, sur des rues vides… et le métro brinquebalant nous emporte à la station suivante.

Je prends le métro tous les jours ou presque, tantôt sur des tronçons réputés tranquilles, tantôt sur les lignes plus populaires comme dans certaines parties de la 2 et de la 7.  Il m’arrive d’être très, très, contente au milieu de ces voyageurs de toutes les couleurs et de toutes les langues. J’essaie de deviner d’où viennent ces femmes en  habits traditionnels et dans quelle langue parlent mes voisins. Je suis fascinée par leurs voix, et peut-être parce que le sens m’est incompréhensible, j’entends mieux des phrasés, des inflexions quasi musicales. Alors je pense : comme c’est bien, cet incroyable mélange qui fait voyager sans quitter Paris !

Aux Quatre Chemins

Comme la majorité des Parisiens, je viens d’ailleurs, et je trouve normal, que des gens traversent le monde pour venir jusqu’ici. Pour beaucoup, le voyage, l’arrivée, la recherche du travail est une petite épopée, plus ou moins héroïque, et c’est même miracle de voir des paysans venus du fond d’une Afrique rurale s’adapter à toute vitesse.

Ligne 9

Il m’arrive de me sentir au contraire très malheureuse. Je n’arrive plus à imaginer qu’un sentiment de cohésion puisse naître d’une telle juxtaposition de gens incapables de parler ensemble. « Bon débarras, les peuples », disent d’une quasi même voix les capitalistes heureux de voir arriver une main d’œuvre docile et les alter mondialistes. Le peuple, c’est ce qui empêche des gens de venir « librement » s’installer où ils le souhaitent et de consentir à faire les métiers que les sociétés d’accueil ne veulent plus faire. Le peuple, c’est une illusion qui empêche de voir les conflits de classe, pour la gauche internationaliste.…  Mais nous, gens d’ici, nous souffrons de vivre dans une société désagrégée ou le lien social élémentaire que permet la langue se défait sous nos yeux. Est-ce qu’on peut continuer à laisser les adultes se débrouiller pour apprendre le français. Est-ce que les Français n’auraient pas intérêt à les accueillir avec des cours de langue obligatoires ?

En principe, personne ne s’adresse à moi quand je voyage seule si ce n’est les mendiants. Encore est-ce le plus souvent collectif et glaçant : « J’ai faim. Je crève de faim. Donnez-moi un peu d’argent pour que je puisse manger ». Que je détourne les yeux ou bien que je donne un euro, le suivant s’approche, qui essaie d’accrocher un regard : « Je me permets de passer parmi vous et de vous solliciter d’un ou de deux euros, afin de pouvoir rester propre… »

L’autre jour pourtant deux jeunes femmes se sont assises en face de moi. L’une disait à l’autre avec enthousiasme qu’elle était allée au Sacré-Cœur et je n’ai pu m’empêcher de faire la moue.

– Vous n’aimez pas le Sacré Cœur ?

– Son emplacement, oui, mais pas son côté chou à la crème.

– Et alors qu’est-ce que vous aimez ?

– Et bien plein d’endroits, mais pour un jour à Paris, l’île de la Cité et puis la vue de Notre Dame depuis le pont de la Tournelle.

– Nous voilà réconciliées, moi aussi.

– Et qu’est-ce que vous aimez encore ?


– Je vais peut-être vous surprendre, j’aime bien voir la façon dont le 13ème change. Je vais m’y balader de temps en temps.

– Moi, j’y travaille.

– Alors vous connaissez peut-être cet immeuble qui donne l’impression d’avoir été vissé sur lui-même au bout de l’avenue de France, à gauche.

– Oui ! Oui ! Je vois très bien. Il n’est pas comme les autres au moins !

Nous avons continué à échanger sur nos balades, mes marches sur la coulée verte, la navigation de la blonde sur un bateau mouche, les tours en vélo lib de la brune, la chorale ukrainienne de Concorde qui mérite qu’on fasse un détour (J’aurais pu leur parler aussi de l’accordéoniste russe de Sèvres-Babylone, du Vietnamien de Nation qui joue sur un violon traditionnel à deux cordes et de tant d’autres…).

Groupe des Ukrainiens de Lviv

Nous nous sommes quittées bonnes amies. Elles revenaient de leur chorale où elles avaient chanté du gospel ; je revenais de la mienne où j’avais chanté des chants russes.

La pagode M. Loo. La vie d’un galeriste chinois

Avant de déménager au boulevard Haussmann, entre 1900 et 1906, Marcel Proust habita avec ses parents, puis avec sa mère seule  au second étage du 45 rue de Courcelle. Patrick Modiano s’amuse à donner cette même adresse à l’avocat Rocroy, un des personnages de Quartier perdu. Il se décrit sous les traits d’un romancier à succès, Jean Decker, qui revient sur les lieux de son passé :

Devant la porte cochère, j’ai éprouvé une vague appréhension et j’ai fait les cent pas le long de la façade qui se termine en rotonde à l’angle de la rue de Monceau. Cette façade massive, avec ses portes-fenêtres et ses balcons, me paraissait plus claire : sans doute l’avait-on ravalée en mon absence. Les volets de fer du premier étage de la rotonde étaient fermés. En face, la pagode chinoise. Je l’avais souvent contemplée des fenêtres du bureau de Rocroy, se découpant sur le ciel rosé du crépuscule.

Cédant à une curiosité un peu stupide, comme si les lieux réels étaient la clé des livres que j’aime, je suis partie voir à quoi ressemble ce 45 rue de Courcelles. J’ai tout de suite été déçue par cette façade si convenable. Heureusement, en face, il y a la surprenante pagode rouge-sang du numéro 48, inséparable de l’aventure de Ching Tsai Lou, parti de sa campagne chinoise à la fin du 19e siècle pour devenir le plus grand antiquaire d’art oriental du début du 20e siècle.

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Ching Tsai Loo (1880-1957) grand galeriste ou prédateur

Ching Tsai Loo (dont on connaît aujourd’hui le nom véritable, Lu Huan Wen, grâce à sa biographe Geneviève Lenain) naît en 1880 dans le hameau de Ludjiadu  à 300 kilomètres de Shanghai. À dix ans, il est orphelin. Recueilli par son oncle, il décide d’aller tenter sa chance dans la ville de Nanxun, la plus proche, y travaille comme cuisinier pour un homme enrichi dans le commerce de la soie. Il part pour Paris avec le fils de cet homme, Zhang Jinjiang, nommé en 1902  à l’ambassade de Chine en France.

A 22 ans, le cuisinier découvre l’abondance extraordinaire de l’Europe. En Chine, tous les plats ont l’air frugaux ; la viande est coupée en petits bouts : une cuisse de poulet avec du riz et du soja, suffit à nourrir une famille. On boit de toutes petites coupes Les Occidentaux enfournent de gros morceaux de bœuf, boivent du vin dans de grands verres. Loo s’adapte très vite. Quand il était arrivé à Paris, il portait encore la robe traditionnelle et la longue queue des fils du Ciel, mais après quelques mois, il adopte les codes du chic occidental : il s’habille en costume trois pièces et ses cheveux, coupés de près, sont brillantinés. Il abandonne son nom de Lu Huan Wen pour le nom plus facile à prononcer de Ching Tsai Loo. Cette fausse identité, empruntée à une lignée « honorable » de lettrés (le caractère Zhai fait référence à la littérature) lui permet d’effacer les traces de son origine pauvre qui lui fait honte. On n’en était pas encore à la revendication actuelle des transfuges de classe qui expliquent leur ascension sociale par leurs mérites. A cette époque, chacun était assigné à une place et le nouveau riche s’exposait à se voir demander : « Qui te permet d’être là ? ». Le Chinois ne procède pas autrement que les Français qui font ajouter une particule de devant leur nom. (Mais qui est trompé par ce changement ? Pas les Européens qui ne connaissent pas les codes chinois… N’est-ce pas lui qui s’abuse comme dans un rêve, en croyant effacer ses origines médiocres pour faire advenir un homme nouveau).

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Loo, qui loge chez Zhang Jijiang, travaille bientôt dans le magasin d’importation de marchandises chinoises que son patron a ouvert place de la Madeleine. Il s’y rend indispensable et se lie d’amitié avec lui. Cependant,  Zhang Jijiang fréquente des milieux contestataires que Ching Tsai Loo observe de loin, se contentant de faire connaissance avec ceux qui viennent en visite. Décidément, il n’aime pas beaucoup la politique. Il ne s’intéresse qu’aux affaires ! Bien qu’il ait été nommé responsable du magasin de la Madeleine, il s’y sent à l’étroit, d’autant que les bénéfices ne sont pas réinvestis, mais partent en Chine financer ce qui deviendra le Kuomintang. En 1908, il décide d’ouvrir son propre magasin rue Taitbout. Les relations avec Zhang restent affables – et le demeureront. Le nouveau marchand d’art conserve une profonde reconnaissance envers celui qui lui a permis d’échapper à la vie étriquée et pauvre qui aurait dû être la sienne et qui lui a ouvert les portes du métier.

C.T. Loo était parti en Chine lever des fonds afin de démarrer son commerce d’antiquités. Il s’était tourné en premier lieu vers une connaissance de Nanxun, Wu Qi Zhou dont les affaires marchaient bien, qui avait mis 150 francs dans l’entreprise, devenant ainsi l’associé principal de C.T. Loo. L’autre moitié de l’investissement provient de deux antiquaires installés à Pékin. Petits chevaux mongols, musiciennes de terre cuite, danseuses en robe vernissée envahissent la galerie de la rue Taitbout. Les amateurs parisiens achètent des peintures, des bijoux en jade, des porcelaines et des flacons-tabatières ; ils installent dans leur salle à manger des buffets deux portes laqués noir à décor de papillons, des tapis de soie avec muraille de chine ou feuillages bleus, plus bleus que le plumage d’un canard colvert. En quelques mois, le capital de la société est multiplié par dix.

Mais le galeriste voit plus grand. Des trésors de l’art asiatique ancien arrivent rue Taitbout grâce au réseau chinois, qui profite sans doute des pilleurs de tombes. C.T. Loo se procure pour trois fois rien des vases de porcelaine, du vert un peu gris qu’on appelle céladon ; il achète de grands vases de l’époque Ming avec des scènes de bataille, des vases Kangxi (K’hang-hsi dans ses catalogues) exceptionnels à la glaçure délicate comme celui dont le décor représente l’impératrice accompagnée par son emblème, le phénix. Une splendeur… Touché par la pureté des couleurs, Loo apprend vite à reconnaître les plus belles pièces de jades, coupes en jade blanc, gravées de  frises de motifs géométriques, coupe en jade vert, couleur d’océan, en forme de feuille de lotus et à décor de tortue de la dynastie Song du Sud,  montagne miniature shanzi… Il apprécie les bronzes puissants qui remontent au 16e siècle avant l’ère chrétienne, des bronzes qui comportent des représentations d’animaux, (ding utilisés pour cuire les aliments, ou vases du bassin du fleuve Jaune avec leurs pieds réalisés dans de hautes lames de bronze décorées d’oiseaux ou de dragons stylisés). Il est sensible à la grande statuaire et importe les stèles de Taizong, qui remontent au deuxième empereur de la dynastie des Tang. Son ascension est fulgurante.

Il n’a peut-être pas l’impression de voler son pays. L’Empire Qing au bord de l’effondrement ne protégeait pas ses trésors livrés aux aventuriers. Les tombes ruinées, les temples et les grottes, à l’abandon, semblaient n’appartenir à personne. D’ailleurs, le galeriste affirme qu’il n’est pour rien dans le pillage des tombes et qu’il s’est borné à acheter des œuvres sur le marché libre. C.T. Loo se voit même comme un ambassadeur culturel qui permet à l’Occident de comprendre la grandeur de son pays. (Il lèguera d’ailleurs sa collection de jades antiques au musée Guimet).

Evidemment, la Chine actuelle ne voit pas les choses ainsi. Pour les autorités de Pékin, C.T. Loo est un affreux prédateur qui a privé la Chine d’une partie de son héritage artistique ! Le pire, peut-être, est que ce criminel n’est pas un homme blanc, mais un des leurs. C’est un compatriote qui encourage les trafiquants en leur permettant d’écouler leur butin ! Un ami chinois s’indigne du vol de six chevaux sculptés du 7e siècle dans un mausolée situé près de Xi’an. Pour faciliter le transport, le galeriste a fait casser cette sculpture en morceaux. Il m’écrit : « Quand on pense que cette sculpture d’un raffinement et  d’une vivacité exquise, qui était restée intacte pendant 1300 ans, a été atrocement abimée dans notre temps par la cupidité de cet homme ! Chaque fois que  je vois cette sculpture, je me dis qu’il doit y avoir un coin dans l’enfer réservé à ces casseurs de l’art ». Ces statues mutilées pulvérisent la légende de C.T. Loo.

C.T. Loo a obtenu la considération des Français. Il est souvent invité dans des cocktails ou des dîners. Son français est approximatif – et le restera – mais il plaît.  Sa biographe cite un billet d’une cliente de Saint-Denis-sur-Loire : « Venez me voir, je serai si fière de vous présenter à mes amis monsieur et madame la comtesse de Milly à Macé, ils ont un château. Daignez donc venir nous voir. Votre dévouée, Angèle Depars. » (éd. 2015, p 53) Beaux dîners, vie mondaine. Au centre de la table miroitent les plats d’argent de ses hôtes. Il vaut d’ailleurs mieux qu’un mondain. Il noue des relations amicales avec Segalen et avec le sinologue Paul Pelliot, chef de l’expédition dans les grottes bouddhiques de Dunhuang.

Cependant, l’intégration a ses limites, qui s’arrêtent aux alliances matrimoniales. Malgré sa réussite, le Chinois est exclu du marché des femmes de la bonne société et ne devra son mariage avec une Française qu’à la marginalité de la jeune fille qu’il épouse en 1910. Il était en fait amoureux d’une modiste, sa voisine, qui devait sa propre réussite commerciale à un riche protecteur. Pour conserver sa rente, elle refuse de l’épouser, mais lui offre en échange sa fille (illégitime) de quinze ans. Marie-Rose, mariée sans amour à un homme plus âgé qu’elle, chinois par-dessus le marché, se laisse faire et laisse s’établir une double vie, car Loo continue à voir régulièrement sa belle-mère, maîtresse et ange gardien qui le conseille dans la gestion de ses affaires… Double jeu ou tradition chinoise du concubinage ? La jeune madame Loo se résigne ou s’arrange de la situation. Elle se console en faisant la dame dans son appartement de la rue de l’Opéra. Elle n’a pas besoin de travailler, s’habille avec goût, s’occupe de sa famille. Quatre filles sont nées dans ce drôle de ménage à trois. « Je n’ai pas d’enfant, dira pourtant, Loo  pour qui seuls comptent les héritiers mâles ». Les aînées, issues de parents qui ne s’aimaient pas, grandissent sans que leur père s’intéresse beaucoup à ces étrangères, la cadette Janine, si gracieuse, peintre, amatrice d’art chinois adule son père. C’est à elle que le « Kanhweiler chinois » confie sa galerie d’Art de La Pagode quand le régime de Vichy interdit aux étrangers d’exercer une profession commerciale sans une autorisation spéciale et c’est elle qui en prendra définitivement la direction en 1947.

La guerre de 1914-18  avait obligé Loo à passer par les Etats-Unis lors du retour d’un voyage en Chine. Ayant découvert le marché florissant des antiquités chinoises de New-York, il décide en 1915 d’établir une galerie sur la 5e avenue, ce qui lui permet d’entrer dans le marché mondial. Dès lors, il joue un rôle de conseiller pour de nombreuses collections privées et pour le Metropolitan Museum of Arts, comme il le faisait déjà pour l e musée Guimet  et le British Museum.

Derrière son sourire impénétrable, masque de l’Oriental, il est difficile de savoir ce que pense C.T. Loo. Il ne semble pas avoir cherché à transmettre son héritage chinois à ses filles. Porteuses de prénoms sans consonance étrangère, elles ne connaissent pas le chinois (tandis qu’il parle mal le français). Elles sont de France et non d’ailleurs et la famille qui s’est construite ne ressemble pas à la structure organique qui, en Chine, réunit les générations.

Loo n’oublie pas son village natal. Cependant malgré les va-et-vient entre la Chine et l’Europe, sa vie est cloisonnée. Il ne semble avoir cherché à partager son identité complexe avec les villageois de Lujiadou. Même si quelques détails de sa jeunesse, comme le goût du Ma Jong lui sont restés, il est pour eux un Occidental. Au moins, il sera le bienfaiteur du village : il fera construire un puits, puis une école. Bientôt, il envoie 2 000 dollars par an, environ 20 000 yuans, soit cent fois le salaire annuel d’un paysan chinois de l’époque. Cette somme colossale pour la Chine fera vivre confortablement l’ensemble du hameau.

Le commerce fructueux prend fin avec la prise de pouvoir des communistes. Après 1949, ses correspondants fuient ou sont arrêtés et le galeriste ne pourra jamais retourner dans son pays. Le déclin de l’entreprise commence. Au soir de sa vie, C.T. Loo rassemble des notes pour justifier son parcours. N’a-t-il pas joué un rôle dans la lutte contre l’arrogante assurance des Européens en montrant que l’art de la Chine n’était pas inférieur à l’art occidental ? N’a-t-il pas préservé des chefs d’œuvre que des paysans indifférents auraient laissé disparaître ? Que serait-il advenu des merveilles qui sont à présent exposées dans les riches musées d’Europe et d’Amérique ? Chacun s’arrange comme il peut avec le sens de sa vie, ou avec l’image qu’il veut en transmettre, mais C.T. Loo voyait bien que les musées et les collections « mondialisées » se nourrissaient de la substance de pays qui n’étaient pas en mesure de tenir tête à l’Occident. Il n’est pas parvenu à terminer son récit justificatif.

Il meurt en 1957. La pagode qu’il a fait construire en 1926 pour abriter sa collection est la part orientale de sa vie parisienne. Implantée dans le très bourgeois 8ème arrondissement, elle affirme avec flamboyance le particularisme d’un exilé qui est parvenu à bricoler un symbole de Chine en plein cœur de Paris. Je suis fascinée par cette image.

Mais finalement, cette double appartenance est  vraie pour pas mal de gens. Tant de gens sont venus à Paris pour transformer leur existence, qui, au soir de leur vie, n’éprouvent plus qu’un sentiment de déplacement.

La pagode rouge

La pagode, qui a choqué les voisins de C.T. Loo, a été construite à l’angle de la rue de Courcelles et de la rue Rembrandt. L’architecte Fernand Bloch a transformé un hôtel Louis-Philippe en pagode pour le CT Loo qui y installe la société C.T. Loo et Compagnie dont les activités perdurent jusqu’en juin 2011.

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Quand on arrive au coin de la rue Rembrandt, on a l’impression que l’écart entre l’Orient et l’Occident est aboli. Auvents en tuiles vernies qui se relèvent au coin, animaux protecteurs sur les avant-toits, croisillons asiatiques des fenêtres et des balcons…

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portique décalé par rapport à la porte de façon à empêcher les mauvais esprits d’entrer.

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Le site internet www.pagodaparis.com. décrit un intérieur splendide, des plafonds à caissons  et de magnifiques boiseries laquées des 17e et 18e siècle. Après un changement de propriétaire, la pagode accueille expositions et événements privés. Les fonds de la bibliothèque de M. Loo, riches de 1.300 livres, 3.000 catalogues d’exposition, 3.000 photographies d’objets d’art, y sont consultables, mais quand j’ai voulu prendre rendez-vous, le site était fermé.

En tout cas, il va falloir s’habituer au côté ambigu de l’histoire muséale du début du 20ème siècle, longue période où l’Occident faisait venir des œuvres du monde entier, où la possession des territoires allait de pair avec la possession des chefs d’œuvres. Galeristes, collectionneurs, chercheurs et musées ont participé à l’entreprise. Même s’ils ne sont pas des trafiquants, ils ont joué un rôle dans un marché où l’argent nourrissait tous les trafics.

Lenain, Geneviève, Monsieur Loo. Le Roman d’un marchand d’art asiatique, éd. Philippe Picquier

www.pagodaparis.com

Le rayon bricolage du BHV (Marais 3)

Les grands magasins sont inséparables d’une époque optimiste d’expansion du capitalisme, promesse d’une abondance quasi illimitée. Rien d’étonnant à ce que les tours majestueuses des palais aristocratiques soient passées à ces palais de la consommation.

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Les tours du Printemps Haussmann

C’est aussi au 19ème siècle qu’est né l’art nouveau de gérer un amoncellement de marchandises, d’en montrer l’abondance, la variété et le renouvellement permanent. Dans les rayons, les clients peuvent fouiller à leur aise, toucher des étoffes sans rien acheter. C’est pourquoi certains viennent là comme à la promenade.

Leur rivalité, qui les rapproche aussi, explique que les grands magasins aient adopté la même disposition d’ensemble. Ils déploient leurs rayons d’articles de Paris au rez-de-chaussée : maroquinerie, parfums, vêtements, foulards attirent la cohue des visiteurs. Les tapis, les meubles dont la clientèle est moins nombreuse sont placés dans les étages supérieurs.

Le plus célèbre des Grands Magasins est celui des Galeries Lafayette qui est sur l’agenda des tour-operators, quelque part entre l’ascension du monument d’Eiffel et la visite à la Joconde. Les touristes viennent admirer le décor splendide de sa coupole, la dentelle de fer de la verrière, la profusion des couleurs, d’ors et de pourpre des murs… Ils en profitent pour acheter souvenirs de Paris et cadeaux luxueux.

Galeries La Fayette. La verrière

Galeries Lafayette. La coupole « byzantine » de Ferdinand Chanut

Entre ces quatre enseignes, ma préférence va au BHV du Marais à l’angle de la rue de Rivoli et de la rue des Archives. Il est moins fastueux que  ses concurrents du 7ème et du 9ème arrondissements, et sa clientèle s’adresse moins aux touristes saoudiens et chinois qu’aux Parisiens, surtout (si on en croit sa publicité), aux « urbains créatifs » du quartier pour qui des sessions de bricolage et cuisine sont organisées.

Le magasin de bonneterie bon marché, ouvert en 1852 par Aristide Boucicaut, qui a développé un des premiers une caisse de prévoyance et de retraite pour les employés, octroyé un jour de repos hebdomadaire… s’est tout de même normalisé. Racheté par Bernard Arnault en 2012, il vise désormais une clientèle plus tournée vers le luxe. Les boutiques de la consommation mondialisée ont envahi les étages. Impossible de dire, « je cherche un chemisier… il me faut un rouge à lèvres » : il faut aller d’une marque à l’autre, ce qui allonge le temps passé dans le magasin et empêche la comparaison.

De la force d’attraction qu’exerce le sous-sol du BHV sur une personne ne sachant pas bricoler

Mais le rayon bricolage est toujours là. Bien que je n’aie aucune idée de la façon de changer les joints d’un tuyau, de faire tenir une tringle à rideau de douche, ou de réparer une vitre cassée, et que je sois tout juste capable de remettre en route l’électricité, je suis fascinée par le sous-sol du BHV, par sa profusion bien ordonnée.

BHV Bricolage

J’aime l’atelier géant, les gondoles de tournevis, clés à douille, marteaux, pinces, mètre-ruban.

Un peu plus loin, ce sont les rayons consacrés à l’ameublement avec ses pieds de table droits, cannelés, galbés ou forme de sabre, et ses boîtes à patins protecteurs.

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Sous sol du BHV. Pieds de meubles

J’aime au bazar de l’électricité voir les câbles de tout calibre et les éclairages à Led :

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Sous-sol du BHV. La Clinique de la lampe

Les temps changent doucement. Brassens et Eugène-Louis-Henri avaient écrit pour Patachou Le Bricoleur dont le refrain martelait que le bricolage était une activité masculine

{Refrain:}
Mon Dieu, quel bonheur !

Mon Dieu, quel bonheur

D’avoir un mari qui bricole

Mon Dieu, quel bonheur !

Ah, mon Dieu, quel bonheur

D’avoir un mari bricoleur !

De nouveaux types de bricoleurs déambulent dans le rayon des perceuses et on rencontre pas mal de femmes. Les divorces, le goût du célibat, les campagnes pour une éducation plus égalitaire ont peu à peu eu raison d’une des plus tenaces frontières entre activité féminine et activité masculine.

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Oui, oui, le bricolage est aussi une affaire de femmes.

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Sous-sol du BHV. Quincaillerie

On peut offrir à des jeunes femmes perceuses et visseuses ; des trousses de bricolage en même temps que des trousses de maquillage. D’ailleurs, les fabricants se sont adaptés et vantent désormais la légèreté de leurs modèles.

De l’art de la guerre au jardin-forêt de la BNF

Un après-midi de novembre, je voulais travailler à la BNF. Aucune affichette ne prévenant que les  magasiniers de l’établissement étaient en grève, j’ai donc emprunté le périlleux escalier de l’entrée Est, fait la queue pour passer le portique de l’entrée, j’ai attendu qu’un casier se libère et je suis descendue à l’étage des chercheurs.

BNF. L'escalier de l'entrée Est164643 (1).jpg

J’ai marqué l’arrêt devant l’enclos des chèvres « des fossés » implanté à titre expérimental depuis mai pour débroussailler la forêt.

Les responsables ont enfin pris conscience que la prolifération des ronces, effet de  leur rêve écologique non-interventionniste, n’était peut-être pas idéal pour la bio-diversité qu’ils prétendaient défendre. Longtemps, ils ont semblé ignorer que les beaux jardins doivent beaucoup à l’art de la guerre. Je me souviens d’avoir jadis assisté chez moi à la lutte à mort des pervenches contre les autres fleurs. Chaque nuit, elles lançaient leurs tentacules contre de malheureuses tulipes, que je retrouvais étranglées au matin. Pendant ce temps-là, la bignone ne se contentait pas de couvrir le mur de jolies fleurs orange. Ses lianes traversaient le passage et poussaient où elles voulaient. Le matin, je rétablissais un peu de justice en éradiquant impitoyablement les pervenches qui s’approchaient des autres fleurs, en arrachant les surgeons de bignone et de chevrefeuille. Bref, la débutante que j’étais, en avait conclu que son intervention aidait au maintien de la diversité.

Les responsables de la BNF ont décidé de contenir les ronces et le lierre qui menacent d’envahir la forêt. Mais ils délèguent le soin de la lutte aux espèces animales réputées naturelles. Espérons que Framboise et ses cabris seront à la hauteur des espoirs éco-responsables placés en eux et qu’ils ne brouteront pas avec le même entrain fougères, pélargoniums et faux-fraisiers.

BNF La chèvre débroussailleuse

Framboise, la chèvre des fossés, chargée de débroussailler la forêt de la BNF

Dans les salles de lecture, on ne peut demander aucun livre. Heureusement que les usuels ne rendent pas la visite inutile. Je suggère cependant à la responsable de salle un affichage à l’entrée de la BNF. Est-ce briser la grève que de prévenir ceux qui paient (assez cher) leur entrée qu’aucun document des magasins ne leur sera communiqué ?

A la sortie il pleut doucement. Je repars avec une conférencière belge, spécialiste des algorithmes. Elle est toute jeune et parcourt la planète… « Non, la grève n’a pas empêché la tenue de la rencontre à laquelle elle participait ». Nous échangeons quelques mots sur l’état des bibliothèques et sur les mauvaises conditions de travail du personnel. « Vous avez tout de même de la chance, dit-elle. A Bruxelles, la bibliothèque royale est trop petite. Le nombre de places est si limité qu’il faut arriver avant l’ouverture. Je crois que les connexions internet n’existent toujours pas et qu’on cherche ses documents à l’ancienne sur des fiches cartons. Mais je me trompe peut-être ; je n’y vais plus ».

BNF. Nocturne BNF

voir aussi Le lapin de la bibliothèque François Mitterrand