A propos des migrations

Aquarius et Exodus

Les deux vieilles dames étaient à la terrasse d’un café ; elles parlaient suffisamment fort pour qu’on entende leur propos, sans paraître trop indiscret.

  « Ce qui m’a marquée, ce sont leurs histoires. Lorsque je les lis dans le journal, je me souviens du film Exodus qui me faisait pleurer quand j’avais 15 ans

Je trouvais ça insupportable, que des Juifs qui avaient subi tellement restent coincés en Allemagne, alors qu’arriver en Israël était leur unique espoir. Aujourd’hui, ce sont les Africains qui cherchent à fuir leur vie insupportable. Comment leur en vouloir ?

– Oui, tu as raison ; et en 1947, les Européens parquaient déjà les sans-visas dans des camps. Pour l’Exodus, c’était à Chypre, et puis on voulait les renvoyer en Allemagne.

Mais ce qui a changé quand même, c’est le nombre des gens à secourir.

Il y a des quartiers de Paris où on se croirait au Mali, par exemple. Ils sont plutôt sympathiques ces Maliens, mais il y aura 4 milliards d’Africains à la fin du siècle. Ça m’obsède. Comment imaginer que notre culture puisse résister à cette pression. Ce n’est pas la couleur de peau ou des bêtises du même type qui me préoccupe, mais l’écart culturel. Je serais moins inquiète si l’Etat était fort, s’il cherchait encore à construire un monde commun, s’il donnait des raisons d’aimer la France. Mais j’ai l’impression que la culture dans laquelle j’ai baigné va se dissoudre.

– Bah ! Ce monde commun, tu l’inventes. Tu sais, moi, je ne suis pas allée au lycée, mais au collège d’enseignement général. On disait CEG. Ta culture, je ne l’ai pas connue et quand j’ai quand même obtenu le bac et que je suis arrivée à la fac, j’ai bien vu que je n’avais pas les clés du discours universitaire.

Et puis, nous ne sommes pas les propriétaires de la France. Nous en sommes seulement les locataires ».

Cette conversation n’était pas âpre. Il n’y avait pas d’enjeu car aucune des vieilles dames attablées autour d’un Perrier citron n’était vraiment engagée. Elles pensaient surtout à leur santé, à la santé de leurs compagnons et elles ne voulaient surtout pas menacer leur amitié pour une divergence d’appréciation, d’ailleurs pas si énorme.

– Il fait trop chaud sur cette terrasse. Rentrons à l’intérieur.

Ici, s’est arrêtée la conversation qui m’a frappée parce qu’elle répartissait entre deux personnes, les questions et les réponses qui hantent beaucoup d’Européens en ce moment.

Couffin, cabas et caddie vont au marché

marché

–  Oh le joli cabas !

– Ce n’est pas un cabas, c’est un sac de plage. Un cabas, c’est pour le marché !

– Un cabas, ou bien un couffin.

– Non un couffin, on y met des bébés.

– Des bébés ou des figues.

– Pour les figues, on prend un panier.

 

– Non un panier c’est dur, A Nice, à Aix, quand j’allais au marché, j’emmenais un couffin de paille tressée souple.  De toute façon, à Paris on a des caddies, personne ne va au marché avec un panier.

Quel plaisir, ces petites discussions autour du lexique. Elles rappellent qu’un collectif fabrique toujours de la différenciation. La divergence si minime soit-elle, est au service de l’identité. Même si l’usage est instable (l’emploi de couffin et de cabas varie beaucoup en fonction des modes transmises par les magazines et les publicités), il me semble qu’en disant couffin, je reviens au lieu de ma jeunesse ; je (me) rappelle que j’appartiens aussi au sud.

 

Paris en trottinette, skate et autres tuk-tuk

Sur les trottoirs

Les trottoirs de Paris ne sont pas accueillants. Coincés entre les potelets anti-stationnement et les tables des cafés qui débordent pour accueillir les fumeurs en terrasses, les flâneurs sont tout à coup frôlés par des vélos, ou bien ce sont des trottinettes, des planches de skate, des rollers. Combien de mètres faut-il pour que s’arrête un jeune qui fait du 8m/seconde ? Je n’en sais rien, mais ne suis pas rassurée.

skate (1)

Les enfants, par définition réputés charmants ne sont pas les moins problématiques. Lancés comme des projectiles, arriveront-ils à freiner si des septuagénaires en promenade-écolo croisent leur trajectoire ?

trottinette. rue de Picpus

20180613_trottinettes Nation (1)A présent, se rajoutent les Segway (ce sont, disent les sites marchands, des gyropodes monoplaces électriques). L’autre jour, j’ai croisé une petite troupe de pilotes de gyroscopes, sagement regroupés autour d’un moniteur… Leurs utilisateurs se sentent à la pointe du progrès. Dommage qu’ils roulent en silence et qu’ils nous fassent sursauter quand ils nous doublent sans qu’on les ait entendu approcher !

roue électrique

Tous ces engins à roues, qui circulent de plus en plus fréquemment sur les trottoirs et sur les places que les édiles déclarent « espaces mixtes », donnent des sueurs froides aux piétons.

Les pistes cyclables installées un peu partout sur les trottoirs ne font qu’ajouter au sentiment d’insécurité. Je ne sais pas comment les aveugles s’en tirent, mais les distraits ont du souci à se faire. Hier deux promeneurs devisaient tranquillement ; ils n’ont pas prêté attention aux coups de sonnette frénétiques d’un cycliste, d’autant plus furieux qu’il était dans son bon droit (ce qui n’est pas toujours le cas). Le cycliste s’est arrêté le temps d’insulter copieusement les distraits qui n’avaient pas respecté les bandes blanches matérialisant la piste cyclable. Il faudrait garder les yeux rivés au sol !

Vélo. Place de la République

Sur la chaussée, c’est presque aussi difficile. Après quelques années d’éducation, un Français savait comment traverser. Quand la rue était à  sens unique, il tournait le cou du côté où passent les voitures et s’engageait. Aujourd’hui, dans la rue qui double la place de la Nation, les voitures soumises au sens unique viennent par la droite. Hélas ! La piste cyclable arrive par la gauche. Une ou deux fois par mois, un cycliste furieux freine brusquement devant une vieille dame éperdue en hurlant « Vous pourriez faire attention ! ».

« Si on était conscients dit la caissière du Franprix, on s’aventurerait dehors après avoir rédigé son testament. »

La cohabitation entre urbains ne va plus de soi. Chacun se sent la victime du désordre actuel : les personnes âgées trouvent les rouleurs très égoïstes. Les cyclistes en veulent aux automobilistes et aux piétons insouciants ; les automobilistes s’emportent contre les cyclistes imprudents qui se faufilent n’importe comment.

Ceci dit, je ne sais pas si « c’était mieux avant ». Il y a longtemps, moi aussi, j’ai roulé au milieu des piétons. C’était sur la Promenade des Anglais. Nice était une ville de retraités en ce temps-là. Nous faisions du patin à roulettes le long de la mer et nous adorions frôler les vieux ou les forcer à s’arrêter pour nous voir passer, ivres de notre vitesse, fiers de la souplesse de nos mouvements. Nous nous sentions si beaux, si gais, si vivants à côté des vieillards effarés.

Les rollers sur la chaussée

D’ailleurs les rollers paraissent bien sympathiques quand ils randonnent sur la chaussée. Chaque vendredi vers 21 h 45, ils se rassemblent sur la place Raoul-Dautry, en face de la gare Montparnasse ! De là, ils partent, débutants et experts, seuls, entre amis, en famille, traînant des landaus ou virevoltant d’un bord à l’autre de la chaussée pour un grand tour de Paris.

Rollers

Pousse-pousse, tuk-tuk, vélos-taxis

Sur la chaussée, le problème principal reste les embouteillages. Coincés dans une longue file d’automobiles et de bus, les conducteurs trompent leur ennui en klaxonnant et regardent en râlant les piétons qui coupent le flot des voitures immobilisées.

Comme le touriste a horreur d’être coincé dans une file de voitures, qu’il lui faut des journées excitantes durant le temps où il voyage, il emprunte les tuk-tuk qui sont implantés en ville depuis une dizaine d’années.

On les appelle pousse-pousse lorsqu’ils sont tractés par des hommes et tuk-tuk, lorsqu’ils sont  motorisés, vélo-taxis, ou encore cyclo-taxis, en abrégé, cyclos. Les touristes qui semblent plébisciter ce nouveau moyen de transport ont peut-être l’impression de vivre une expérience exotique, qui plus est écologique, puisque ces véhicules ne polluent pas. Pendant qu’ils regardent la Tour Eiffel, les Champs-Elysées, l’Opéra et la Concorde, les passagers se promènent au milieu des palais et des fontaines de Paris, et effectuent  en surimpression un voyage vers l’Asie.

Au début, j’étais humiliée  par le spectacle de ces pousse-pousse qui me paraissaient exploiter de façon si visible le travail physique des hommes. J’avais l’impression de voir transgresser le principe d’égalité qui aurait dû interdire de ressentir le moindre plaisir à être mollement installés sur des coussins pendant qu’un homme ou une femme traînait deux-cent kilos de passagers.

pousse-pousse

Depuis, j’ai appris que les tuk-tuk fonctionnent en principe avec des moteurs électriques auxiliaires. Une amie se plaint d’ailleurs de conducteurs qui ont trouvé le moyen de pénétrer dans le garage de son immeuble pour venir recharger en catimini leur batterie, soit que les bornes de recharge soient en nombre insuffisant, soit qu’ils cherchent à échapper aux factures d’électricité.

Côté vélo-taxis, on insiste sur la liberté que procure cette activité. Dans un reportage du Point, daté de juillet 2014, « Alex, jeune diplômé de 25 ans, circule quotidiennement dans la capitale depuis le mois de janvier 2014. À l’époque, il voit dans le cyclo-taxi un moyen de patienter le temps de trouver un emploi. Même s’il envisage de raccrocher un jour, il apprécie son aspect lucratif (jusqu’à 3 000 euros les très bons mois, dont il faut néanmoins déduire les impôts et les cotisations liées au statut autoentrepreneur) et la totale liberté dont il dispose pour organiser ses journées de travail ». (http://www.lepoint.fr/economie/cyclo-taxi-emploi-d-avenir-18-07-2014-1847121_28.php).

Evidemment une fois ôtées les cotisations, il reste moins de la moitié. Alex ne  toucherait guère plus qu’un petit boulot payé au SMIC (Le montant mensuel brut sur la base de 35 heures du Smic 2018 est de 1 498,47 euros), mais il se dit qu’il est un autoentrepreneur, libre de choisir ses horaires.

Quelques sociétés se partagent le marché : Allo Tuk Tur est la plus implantée à Paris www.paris-by-tuktuk.com. On peut réserver par téléphone +33 (0) 6 23 33 43 64
bookatuktuk@gmail.com ou se rendre 73 place de la Concorde – Cet été, pour 40 euros, trois personnes pouvaient faire un tour d’une demi-heure. Cyclopolitain (Service de réservation PARIS : (+33  0) 1 46 33 25 19 ) est implanté dans toute la France et fête ses 3. 5 millions de passagers transportés depuis sa fondation en 2003. L’idée a depuis été reprise par d’autres sociétés comme Trip Up (Tricycles Urbains de Proximité) ou Yellow Pedicab (Rue de la Cité au Parking SAEMES).

En tout cas, les touristes ne se rendent pas compte des guerres que déclenchent ces nouveaux modes de travail. Les taxis se sont mobilisés contre les nouveaux-venus, comme ils le font pour Uber et ils ont obtenu une législation restrictive. L’exploitant d’un tuk-tuk doit être titulaire d’un permis moto de catégorie A en cours de validité, d’une attestation délivrée par le préfet après vérification médicale de l’aptitude physique, d’une carte professionnelle délivrée par le département, cette carte professionnelle étant elle-même délivrée sous condition d’un casier judiciaire vierge et d’une absence d’annulation ou suspension du permis de conduire, d’une visite médicale obligatoire chaque année.

Le conflit principal porte sur les emplacements. Benjamin Maarek, fondateur d’Allo Tuktuk. (www.liberation.fr/societe/2014/08/21/paris-tique-sur-le-tuktuk_1084429) dénonçait en 2014 l’inégalité de traitement : « Le droit à l’emplacement, c’est le droit de travailler. On veut être mis au même rang que les bus touristiques à deux étages, les bateaux mouches, les petits trains ». En décembre 2016, la législation était toujours dans un entre-deux bizarre. Le Conseil municipal et départemental de Paris ont entendu ce mois-là le représentant du Préfet de police décrire « une activité répressive qui se poursuivra dans les jours et les semaines à venir pour faire en sorte que chacun respecte la réglementation applicable, par un P.V. de 35 euros, ce qui n’est pas, à ce stade, très onéreux, et par des opérations C.O.D.A.F. également menées de manière à vérifier la légalité de ces opérations en matière de droit au travail, de droit au séjour et vis-à-vis des déclarations fiscales ». L’Etat ne choisit pas vraiment entre laisser l’activité se poursuivre avec des amendes qui ne sont pas dissuasives et pourchasser les contrevenants. (Séance des 12, 13 et 14 décembre 2016 152). Je n’ai pas trouvé de nouveau texte.

A ces conflits s’ajoutent des luttes pour la conquête des territoires. On dit que les jeunes Français stationnent près de Notre-Dame. Bulgares ou Roumains (je ne sais pas les distinguer) seraient plutôt vers la Tour Eiffel et vers Iéna où l’on croise souvent des femmes. En tout cas, ils et elles sont nombreux à haranguer les touristes et chacun se plaint du comportement des autres nationalités.

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Un concert du quatuor Psophos au Bal Blomet

Je n’ai rien d’une musicologue. C’est tout juste si mes souvenirs de leçons de piano, données par une vieille dame indulgente qui, hélas, m’épargnait le solfège, me permettent de déchiffrer des partitions lorsqu’elles sont simples, et c’est justement pourquoi j’aime voir jouer les quatuors de cordes.

Le quatuor et l’art de passer d’un instrument à l’autre

Un quatuor à cordes est composé d’instruments de la famille des cordes, deux violons, un alto, un violoncelle, qui diffèrent par la tessiture, passant de l’aigu au grave (même si chacun peut s’aventurer dans l’aigu), mais dont le timbre et le jeu se rapprochent. Au disque, j’entends l’art avec lequel le compositeur équilibre les parties, sans avoir la ressource de noyer une faiblesse d’écriture dans l’océan sonore de l’orchestre, mais je perçois mal la façon dont les thèmes glissent d’un instrument à l’autre.

Au concert, je suis aidée par les mouvements des musiciens en train de représenter devant moi la ligne mélodique, la façon dont elle commence au premier violon et se poursuit dans les instruments partenaires. Et quand le compositeur rompt l’unité, que les instruments se dissocient pour dialoguer chacun avec sa voix propre et que le mélodiste se fait orchestrateur, ce sont à nouveau deux perceptions parallèles, la danse des gestes et le mouvement des sons, qui permettent de se représenter la musique.

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Photo Marie Julliard

Pour saisir ces lignes idéales et leurs variations, pour voir tout à coup des notes se combiner et s’accoupler à l’improviste, je vais au concert. Voici comment je me suis retrouvée au Bal Blomet  le 10 décembre pour célébrer les vingt ans du quatuor Psophos avec un programme romantique qui alliait un morceau à quatre et des morceaux avec des amis invités, quintette ou octuor.

Ces musiciens incarnent très bien la tension entre fusion et individualité qui me fait aimer le quatuor, à quoi s’ajoute le plaisir que donne l’impression qu’ils sont heureux ensemble. Il le faut d’ailleurs pour attaquer avec précision, reprendre dans le même style, tantôt plus marqué, tantôt plus apaisé, le motif initié par le partenaire salué d’un sourire, s’entendre sur les accents qui font respirer les phrases, sacrifier la brillance individuelle à la cohésion.

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Photo Marie Julliard

Dans l’opus 44 en mi bémol de Mendelssohn, et surtout dans l’étincelant final, Éric Lacrouts, violon solo de l’Orchestre de l’Opéra national de Paris, fait figure de leader, mais il est loin de dominer en permanence. C’est parfois Cécile Grassi, l’alto, la plus enjouée des quatre, qui est au premier plan, ou Guillaume Martigné qui passe de l’accompagnement à la pleine lumière et parfois impose sa pulsation. Regarder Bleuenn Le Maître, le second violon, apparemment moins mis en valeur par le texte, est  le spectacle même de la transformation de la mélodie en architecture. J’aime surtout l’adagio de ce quatuor et je ne peux m’empêcher de repenser que les nazis, surtout ceux qui adoraient la musique et faisaient jouer des fanfares à l’entrée des camps de concentration, ont haï Mendelssohn plus que les autres juifs. Il était tellement allemand !

Ensuite sont arrivés les amis, Ingrid Schoenlaub avec son violoncelle pour l’Allegro du Quintette à deux violoncelles de Schubert qui rompt l’équilibre du quatuor au profit de la voix grave, l’altiste  Mathieu Herzog pour un Bruckner, enfin Nemanja Radulovic et Florent Brannens aux violons pour l’octuor  d’un Mendelssohn de 16 ans : le final brillant a été bissé. Tout le monde se sentait mieux. Vous avez remarqué combien c’est communicatif un final brillant ?

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Concert pour les 20 ans du Quatuor Psophos. L’octuor de Mendelsohn avec les amis. Photo Marie Julliard

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Un bal antillais des années folles

Entre deux morceaux, nous regardions le Bal  Blomet, une salle de spectacles/cabaret du 15e arrondissement de Paris.  Son (re)fondateur, Guillaume Cornut, est un ancien trader et par ailleurs pianiste, qui a laissé tomber la finance pour la musique. Il a empêché les promoteurs de faire main basse sur l’emplacement, ouvert une salle à la programmation éclectique qui va du jazz, à la comédie musicale, à la musique classique, aux conférences.

L’histoire du lieu est résumée sur le site du Bal Blomet [www.balblomet]. Elle s’appuie largement sur les récits du violoniste et clarinettiste créole Ernest Léardée, transcrits par Brigitte Léardée et Jean-Pierre Meunier, La Biguine de l’Oncle Ben’s: Ernest Léardée raconte, Editions caribbéennes, 1989).

L’histoire du Bal de la rue Blomet avait commencé en 1924. Jean Rézard des Wouves, candidat antillais à la députation, avait installé son QG de campagne au 33, rue Blomet, dans le 15e arrondissement dans un commerce de vins. Les réunions électorales se sont vite transformées en soirées musicales et dansantes quand Jean Rézard, qui n’avait guère de public comme orateur politique, a eu l’idée d’y jouer la biguine de ses origines. Le bal devint un point de rencontre pour les Antillais. Très vite, le Paris branché investit le lieu. Joséphine Baker, Maurice Chevalier, Mistinguett, Foujita, Kiki de Montparnasse accompagnée de Man Ray ou Alexander Calder. Les écrivains Henry Miller, Hemingway, Fitzgerald s’y retrouvent, de même que Jean Cocteau, Paul Morand, André Gide ou Raymond Queneau. Les peintres Joan Miro, Piet Mondrian, André Masson, Francis Picabia, Jules Pascin, Moise Kisling et Kees van Dongen, ou les surréalistes. Le Prince de Galles, futur Édouard VIII échappé de cérémonies officielles y fait même une (ou des) apparition (s).

Robert Desnos, qui habite quelques mètres plus loin dans les ateliers d’artistes du 45, rue Blomet le renomme ‘Bal Nègre’ et en assure la promotion dans un article publié dans le quotidien Comoedia :

« Dans l’un des plus romantiques quartiers de Paris, où chaque porte cochère dissimule un jardin et des tonnelles, un bal oriental s’est installé. Un véritable bal nègre (…) où l’on peut passer, le samedi et le dimanche une soirée très loin de l’atmosphère parisienne. C’est au 33 de la rue Blomet, dans une grande salle attenante au bureau de tabac Jouve, salle où, depuis bientôt un demi-siècle, les noces succèdent aux réunions électorales. »

Pour le propriétaire actuel, le succès du Bal Nègre tient au besoin de vivre de la génération qui sort de la Grande Guerre : la musique et la danse afro-américaines sont un moyen de rompre avec la civilisation occidentale qui a mené à la catastrophe. Et puis un parfum scandaleux ajoute au plaisir. La fille d’un industriel a tué son mari à la sortie d’une soirée passée en compagnie d’une des danseuses du Bal Nègre et les journaux n’ont pas manqué d’associer le dévergondage de la soirée et le meurtre. Brassaï dans son Paris secret des années trente écrit :

Brasaï, Le Bal Blomet

Photo de Brassaï publiée dans Le Paris secret des années 30, (Gallimard, 1976) p. 129.

« Tous les soirs, les voitures luxueuses y déversaient leur cargaison de névrosées élégantes du bottin mondain, pressées de se jeter littéralement dans les bras des beaux Sénégalais, Antillais, Guinéens ou Soudanais taillés en athlète. Une magie hystérique. »

Plus tard, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, Boris Vian, Albert Camus, Jacques Prévert ou Mouloudji ont fréquenté le Bal Nègre. Dans La Force de l’âge, Simone de Beauvoir le décrit comme un lieu où les bourgeoises libèrent leurs corps, même si la plupart ne sont pas des cavalières accomplies. Aujourd’hui le lecteur sursaute lorsqu’elle caractérise les Noirs par une animalité et une sensualité qui  ne font que reprendre le stéréotype de l’homme de la nature:

« Le dimanche soir, on délaissait les amères élégances du scepticisme, on s’exaltait sur la splendide animalité des Noirs de la rue Blomet. […] À cette époque, très peu de Blanches se mêlaient à la foule noire ; moins encore se risquaient sur la piste : face aux souples Africains, aux Antillais frémissants, leur raideur était affligeante ; si elles tentaient de s’en départir, elles se mettaient à ressembler à des hystériques en transe. »

Durant la Seconde Guerre mondiale, les Allemands interdisent le bal qui ne retrouvera pas l’aura d’antan. L’établissement  devient un restaurant-tabac puis se transforme ensuite en club de musique latino-américaine, « l’Opus Latinos », puis en club de Jazz, « le Saint-Louis Blues », avant de fermer ses portes en 2006. Il était menacé de démolition quand Guillaume Cornut est intervenu.

La salle de concert de 250 places est au sous-sol. On s’installe autour de petites tables rondes et on peut délicieusement étendre ses jambes contrairement à ce qui se passe dans une salle de concert classique. La scène, une simple estrade de bois, est toute proche. Derrière les artistes, un mur de briques ocre. Décor minimaliste, mais teintes, chaleureuses. Au fond, un comptoir de  bar. Une galerie surplombe la salle.

Bal Blomet, Paris 15

Nous étions attendus et nous n’avons pas essayé le restaurant. Les commentaires sur internet sont louangeurs.

Du Bal Nègre au Bal Blomet : la mémoire des discours

Guillaume Cornut avait pensé reprendre à Desnos l’appellation Bal Nègre en se réclamant d’une époque qui avait découvert et exalté les cultures africaines, art nègre célébré par Picasso, Revue nègre du théâtre des Champs Elysées à partir de 1925, à quoi il faut ajouter le dérivé Négritude, forgé par Aimé Césaire et repris par Léopold Senghor au milieu des années trente pour désigner un courant littéraire qui valorisait les cultures africaines, sortait par le haut des siècles d’humiliation en transformant la honte en fierté. D’ailleurs, les surréalistes responsables du changement d’appellation n’étaient-ils pas résolument mobilisés contre le racisme et les guerres coloniales ?

Le problème, c’est que ce contre-discours n’a pas effacé la mémoire des discours coloniaux ni les rapports sociaux d’oppression qui la sous-tendent.

Aujourd’hui, des militants mobilisent à chaque dérapage jugé raciste. Rokkaya  Diallo (une militante associative noire) lance une pétition soutenue par le Cran (Conseil Représentatif des associations noires) pour faire retirer ce nom. Dialogue impossible : le propriétaire veut voir seulement le discours culturel, les militants du Cran, voient seulement le discours colonial.

J’entends leurs arguments. Au témoignage des dictionnaires, Nègre était d’abord un mot neutre, le nom d’un peuple « originaire de Nigritie » (Trévoux 1728), mais il est devenu un mot lié à la déshumanisation des Noirs, sans doute vers la fin du XVIIe siècle après que le Code Noir eut donné un statut légal à l’esclavage. Victor Hugo témoigne de l’affrontement des termes au XIXe siècle:

Biassou, heureux d’humilier un blanc, l’interrompit encore : – Nègres et mulâtres ! qu’est-ce que cela veut dire ? Viens-tu ici nous insulter avec ces noms odieux, inventés par le mépris des blancs? Il n’y a ici que des hommes de couleur et des noirs » (Hugo, Bug-Jargal, 1826, p.152).

Il fallait sans doute faire un effort d’empathie pour s’aligner sur la perception des minorités de couleur, mais la bataille du Cran a été menée avec une brutalité qui me laisse perplexe. Guillaume Cornut est identifié aux colonialistes ; la référence à un moment culturel où les intellectuels et les artistes ont découvert la musique de l’Afrique et des Antilles est assimilées à une nostalgie de l’ordre colonial et à l’approbation des zoos humains. Au lieu de débattre, on diabolise.

#NonAuBalDesColons ! Pas de « bal nègre à Paris » en 2017

Nous sommes en 2017. M. Guillaume Cornut a décidé d’ouvrir prochainement un cabaret au 33, rue Blomet dans le 15ème arrondissement de Paris et de le baptiser tout simplement « Le Bal Nègre ».
Le concepteur du lieu puise de manière totalement assumée dans le registre de la nostalgie coloniale.
Son site interne décrit l’époque des années 1920 ainsi: « La génération des Années folles est alors avide de distractions sur fond de musique et rêve d’un monde nouveau en réaction aux souffrances de la Grande Guerre. On se passionne frénétiquement pour les cultures inédites et les nouvelles esthétiques comme le Surréalisme, Dada, le Jazz ou l’art nègre qui culmine avec l’Exposition coloniale de 1931 ».
Les zoos humains, où étaient exposés les colonisés, sont donc pour lui le point « culminant » d’une joyeuse époque. Peut-on raisonnablement célébrer ainsi une époque qui fait écho aux douleurs des descendant.e.s de colonisé.e.s?

Le mot nègre est offensant pourtant le créateur du lieu en fait une utilisation emphatique et délibérée dont il semble même se vanter. Dans une interview donnée à France Info, il évacue l’aspect polémique du nom offensant du lieu d’une manière désinvolte : Restait le nom de la salle, qui risquait de choquer. Guillaume Cornut a donc consulté les Antillais de Paris, comme l’écrivain guadeloupéen Claude Ribbe. Verdict : « C’est un nom qui appartient à la salle, à son histoire. Il fait honneur à la communauté antillaise, qui est très fière de ce lieu « . Le Bal restera donc Nègre et la fête sous les auspices du piano du candidat député Rézard des Wouves. Qui sont ces « Antillais de Paris »? Mystère. Qui peut raisonnablement croire qu’une instance représentative des Antillais de Paris s’est réunie pour adouber ce lieu ? Nous avons pris contact avec Claude Ribbe qui nous a fermement indiqué qu’il n’avait jamais tenu ces propos et tient à faire savoir qu’il se désolidarise totalement de cette initiative, dont il ne cautionne ni le nom ni le projet

Nous sommes en 2017 et regrettons de devoir recourir à une pétition, aux réseaux sociaux pour rappeler une évidence : « Nègre » est un terme raciste. Interrogé sur le sens du mot M. Guillaume Cornut répond avec désinvolture « Je ne me suis pas documenté sur ce mot (…) J’en suis resté à ce qu’étaient les années 20.  » Il propose ainsi sans aucun recul historique une rhétorique coloniale datant de près d’un siècle! Ce terme est pour nous une insulte raciale.
Pourquoi en 2017, en France au pays des droits humains, une enseigne aussi insultante peut-elle avoir pignon sur rue et ce sans que la Ville de Paris ne trouve absolument rien à y redire ? Bien au contraire. Ce projet est soutenu par la Ville de Paris, alors que les artistes racisé.e.s peinent à disposer d’espaces pour se produire !
Cornut n’a même pas pris la peine d’impliquer des personnes noires dans la conception de son projet. Ce faisant il ne rend hommage pas à la culture afro-américaine comme il le prétend mais injurie des millions de Noires et Noirs de France. (Pétition adressée à Guillaume Cornut, Anne Hidalgo Maire de Paris, Philippe Goujon Maire de Paris 15e et Audrey Azoulay Ministre de la Culture.)

Lors des discussions qui entourent la pétition, on voit deux types d’arguments en faveur de la censure. Le premier est que la mémoire dominante est aujourd’hui celle de l’esclavage et qu’on la retrouve à l’œuvre dans l’expression Bal Nègre (nous avons vu avec Simone de Beauvoir que les stéréotypes animalisant les Noirs n’étaient pas absents des raisons qui attiraient  du monde dans ces soirées).

Certains des locuteurs qui s’expriment sur les réseaux sociaux, mettent en avant un second argument plus complexe car il reconnaît l’existence d’un type de discours, le discours culturel, où la péjoration est effacée. Ce sont en fait les seuls Blancs qui n’ont pas le droit d’employer ce mot ou ses dérivés. Nègre est employable par ceux qui se reconnaissent comme Noirs et s’identifient comme tels (et de fait comment éliminer Césaire et Senghor), mais le mot reste interdit aux autres. C’est aux  Noirs et à seuls de décider s’ils posent une culture nègre ou s’ils revendiquent une identité commune. Dans le vocabulaire des linguistes, on dirait que tout dépend de l’énonciateur. C’est ce qu’écrit Célia Sadai, dans Africultures le 31/1/2017: « la question, au creux de tout ça, c’est la même : qui est le souverain de l’énonciation ? »

L’interdit qui empêche de « retourner » nègre est sans doute aussi le produit de l’hégémonie linguistique américaine. L’insulte nigger redouble l’insulte nègre malgré Césaire et Senghor. D’ailleurs, la solution de remplacement adoptée aux USA,  Blacks, se répand aujourd’hui au détriment de Noirs. Pour ma part, je ne suis pas sûre que substituer Black à Nègre modifie les rapports sociaux sous-jacents au racisme, mais dans une France minée par le chômage et l’échec scolaire, où chacun veut être reconnu comme victime, il ne reste guère que des satisfactions symboliques à se mettre sous la dent.

Les choses évolueront parce que la population se modifie assez rapidement et qu’on retrouve des Noirs dans toutes sortes de métiers. Les stéréotypes s’atténueront comme ils l’ont fait pour les Bretons naguères identifiés à Bécassine, pour les Corses stigmatisés pour leur paresse, ou pour les Espagnols réputés plus adonnés aux plaisirs de la sieste qu’au travail….

En définitive, la salle de spectacle s’appelle Le Bal ­Blomet, appellation la plus utilisée au XXe siècle : Gaston Monnerville,  (petit-fils d’esclave, né en Guyane, et devenu Président du Sénat de 1947 à 1968, donc le deuxième personnage de l’Etat) évoque d’ailleurs la salle sous ce nom Bal Blomet dans la préface qu’il donne aux souvenirs de son ami Ernest Léardée

J’ai rappelé cette controverse parce que les affrontements sont permanents aujourd’hui, parce que les réseaux sociaux amplifient tout incident, criant très facilement au scandale au risque de voir la violence verbale virer au lynchage. Je ne crois pas que ce déchaînement fasse reculer les stéréotypes qui touchent les hommes de couleur… Bien plus, en marquant sans cesse la frontière entre un « nous, les victimes » et un « vous, les Blancs », le procès constant de néo-colonialisme fait aux Blancs du XXIe siècle nourrit la vision raciste et essentialiste qu’il prétend dénoncer.

Tachia Quintanar a été renversée boulevard Raspail

 

Elle a 87 ans. Mais ça ne veut rien dire. A 87 ans, elle traversait la planète pour déclamer de la poésie espagnole dans des théâtres, recevait les télévisions à qui elle racontait ses souvenirs d’amoureuse parisienne de Gabriel Garcia Marquez. Elle était tout simplement splendide, avec un amour de la vie qui lui permettait d’enterrer ses amis avec chagrin et de poursuivre sa route en jouissant de ce que le présent lui apportait, avec un vieux corps, oui, mais un cœur encore palpitant qui la faisait courir dans tout Paris pour voir la dernière exposition d’un ami, aller écouter le concert d’une copine dans les théâtres perdus de la banlieue.

Elle était toujours pressée.

Tachia Quintana

Sur le boulevard Raspail, il n’y a pas de feu rouge, ni de passage clouté en face de l’Alliance française. Des tas de gens traversent sans remonter jusqu’au passage piétons. Tachia Quintana avait eu le temps de voir la moto arriver, de se dire que le conducteur conduisait trop vite, qu’il fallait courir et qu’elle n’aurait pas le temps de… A cet instant, elle avait entendu le bruit des freins et elle s’était envolée.

La violence du choc l’avait projetée à trois mètres, puis tout s’était liquéfié autour d’elle. Elle avait pensé qu’elle était en train de perdre connaissance. Les choses ralentissent autour de moi, pensait-elle. Pourtant, elle ne s’était pas évanouie. Elle avait vu le visage du motard en veste de cuir qui se penchait vers elle, mais elle était incapable de dire si elle avait pu lui répondre quelque chose et quand elle avait voulu se retourner sur le côté pour se relever elle avait constaté qu’elle ne pouvait pas bouger. Elle sentait un filet de sang couler sur sa joue et son œil gauche se fermer.

Puis elle avait été traversée par la douleur.

Plus tard, à l’hôpital, son fils lui avait raconté que le motard  avait vu au dernier moment une vieille dame traverser en dehors des clous, mais trop tard pour l’éviter. A 87 ans, mama, on traverse dans les clous.

– Il devait rouler trop vite.

– Comme un taré, peut-être, mais comment le prouver, tandis que toi tu as traversé n’importe où et ça se voit. De toute façon, c’est toi qui es perdante : cinq côtes cassées, un bassin cassé, un rein amoché… Au moins 45 jours sans bouger et retrouver l’usage de tes jambes, ce sera long !

La semaine suivant l’accident, la situation était pire que le jour même. On pouvait visiter Tachia par groupe de deux au service des urgences, escalier C, au 2ème étage de l’hôpital. On avait l’impression de pénétrer dans la salle des machines d’un navire, tellement le lit était environné d’appareils, la perfusion qui la nourrissait, les électrodes, la poche de sang pour lui donner un peu de force, la  sonde urinaire, les poches de calmants, l’écran où l’on suivait à chaque instant son rythme cardiaque et le taux d’oxygène du sang. C’était un endroit très bruyant : les cliquètements, les grésillements et les bips des appareils se répondaient à des hauteurs différentes et comme nous ne comprenions pas la signification de ces bruits nous avions à chaque instant l’impression qu’un danger imminent menaçait. Les infirmières entraient et sortaient, changeaient une poche, mais c’étaient les machines qui surveillaient l’état de la patiente et elles n’étaient guère loquaces. Les bleus déformaient le visage de Tachia. Elle avait du mal à respirer. La morphine la faisait délirer ; elle voyait dans le tableau du néon de belles jeunes femmes mauves, et dans la barre des perfusions des hommes agressifs vêtus de la combinaison de cuir du motard.

Quand nous partions, le soir, les couloirs étaient déserts, le hall silencieux. Les fauteuils roulants et les pieds à perfusion attendaient le jour suivant et la prochaine fournée de malades accros à la cigarette qui sortiraient cinq minutes pour fumer.

Hall d'accueil de l'hôpital Pompidou

Quinze jours ont passé. Tachia commence à se plaindre de la nourriture exécrable. Tout a l’air d’aller mieux. Laurinda la concierge portugaise lui a apporté un livre de poésies françaises, Une Espagnole, un éventail, les Serbes ont opté pour des chocolats ; les revues s’entassent sur le lit. Raja a promis de la bonne soupe de courge.

Mais depuis l’accident, nous utilisons les passages cloutés, et nous pestons contre les motos si présentes dans la ville. Conscients de risquer notre vie chaque fois que nous traversons une rue, nous n’essayons plus de nous faufiler entre des files de voitures à l’arrêt lorsque le feu est au rouge.

Pour combien de temps ?

Le Squat

Les noms des protagonistes ainsi que le nom de la ville ont été modifiés. Les faits sont aussi exactement rapportés qu’il était possible de le faire.

Nada

Nada est arrivée de Tunisie depuis six mois pour poursuivre des études supérieures de sociologie politique à l’université de Villetaneuse. Elle loge chez des cousins éloignés de sa mère, qui ont deux enfants et de la place pour accueillir une baby-sitter. Les conditions sont médiocres. Toutes ses soirées sont prises. Il faut récupérer les enfants à l’école, s’occuper d’eux, les faire dîner et les coucher quand les parents sortent. Elle n’est pas déclarée et touche 250 euros par mois («  Tu es logée et tu peux dîner avec les enfants », a dit la patronne). Et puis, Nada a l’impression d’habiter dans un non-lieu. Bobigny n’est pas une ville : les maisons sont basses, mais tout à coup il y a des immeubles de 8 étages, et quelques mètres plus loin des ateliers abandonnés. La nuit, certaines rues sont plus désertes qu’à la campagne.

Quand elle a une matinée tranquille, elle se hasarde dans les beaux quartiers de Paris ; elle adore Sèvres-Babylone, traîne ensorcelée dans les rayons du Bon Marché, regarde les étoffes moelleuses, les chaussures qui scintillent, la blondeur des clientes. Puis il faut retourner à Bobigny. Petit à petit, la foule du métro se colore, beige, jaune, toutes les nuances qui vont du café-au-lait jusqu’au noir. Dans le long couloir de République, les Pakistanais déballent des coques de téléphone portables, des ceintures, des jouets mécaniques made in China qui tournent en rond en clignotant. Lorsqu’elle arrive à Pablo Picasso, il n’y a plus de « Gaulois ».  Des gens s’agglutinent à l’entrée du métro. Presque pas de femmes. Beaucoup de garçons à capuche, les mains enfoncées profondément dans les poches. Des Jaunes et des Noirs partout. Les Noirs lui font peur. Elle n’en a jamais vu autant. Les vitrines sont répugnantes : des giga-bazars où l’on vend des sacs de faux cuir, des chaussures bas de gamme, des contrefaçons de Nike, des tee-shirts, quelques djellabas… Plus loin, des ateliers abandonnés, des bâtisses déglinguées d’un étage, des cités, ou bien des terrains vagues qui deviendront un jour des cités d’habitat social. Elle n’était pas venue en France pour vivre ça.

De temps en temps, les riches font semblant de donner quelque chose aux pauvres. Des pancartes proclament : « Conservatoire de rayonnement régional », “Théâtre MC93”. Nada pense que tout ça ne s’adresse pas à des gens comme elle. Elle n’a pas un regard pour les parterres fleuris, ou plutôt, ils la mettent en colère. Des déchets que les Français laissent pour se donner bonne conscience. En plus, le temps est pourri. Il pleut un jour sur deux. La pluie dégouline sur ses cheveux.

En Tunisie, elle était plutôt un modèle de jeune femme émancipée. Décidée à s’accrocher à de bonnes études, à vivre une vie amoureuse sans se laisser marier tout de suite. Elle était venue à Paris pour que son futur soit plus large. Rapidement, ses espoirs ont été douchés. Elle a raté les premières semaines de cours. Quand elle a commencé à suivre des séminaires, elle a eu l’impression d’une langue étrange. Elle ne comprenait pas ce que voulaient les enseignants. Que fallait-il prendre en note et retenir ? Dans son université, le professeur notait au tableau ce qu’on devait apprendre. A Villetaneuse, tout se mélangeait, plaisanteries et concepts, sans même un changement de voix.

L’hiver s’est installé et elle a renoncé aux cours du matin. Pour être à l’heure, le mardi, il aurait fallu prendre un bus dans le noir, et elle n’en avait pas le courage. Son ami tente sa chance à Marseille. Il ne peut pas lui rendre visite puisqu’elle n’a pas d’appartement où le recevoir. Elle ne peut pas venir chez lui puisqu’elle doit s’occuper des enfants. La tristesse lui serre le cœur.

 « J’ai des difficultés ici. Samira, tu es la seule fille à qui je parle. Je n’en peux plus. Je n’aurais pas dû quitter la Tunisie. Ce n’est pas ma place ici. L’autre jour, le prof m’a interrogée et quand j’ai répondu quelques mots, j’ai entendu rire. Puis une fille m’a imitée et tout le monde a ri, même si le prof s’est fâché. Je loge dans une famille pourrie qui m’exploite. J’en ai marre, mais que faire ?

– Attends ! J’ai au moins une solution de logement tout ce qu’il y a de plus correct. J’ai un pote, Nabil, il va t’aider. »

Mario

« Comme disait mon maître, la drogue rapporte plus, mais c’est risqué. Tandis que les squats, c’est tranquille. Et on est bons les gars, dit Mario aux cinq jeunes gens qui sont attablés devant leurs pizzas. Tellement bons qu’on a quinze logements d’avance, rien que sur Bobigny. Y a des signes de logement vacant plus efficaces que les panneaux à vendre : la boîte à lettres qui déborde, les volets fermés en permanence. Et puis, vous pouvez parler aux gens et dire que vous cherchez un appartement. Les voisins parlent facilement. – Moi, dit Momo, j’utilise une affichette que je glisse dans la porte, si elle est toujours là au bout de quelques jours, c’est quand même un bon indice.

– Bon ! Reprends Mario, maintenant il faut mettre des gens dans nos squats. Recrutez partout, leur rappelle-t-il. Ecoutez les gens qui parlent dans les cafés, dans les bus,  mêlez-vous à la conversation. Vous leur dites – J’ai peut-être quelque chose pour vous, boulevard Maurice Thorez, tout près du square. C’est grand et pas cher. Prenez un café avec les gens et faites visiter comme si vous étiez une vraie agence. Ils disent tous oui quand vous leur expliquez qu’au bout de 48 heures, ils sont inexpulsables.

S’ils sont jeunes, vous ajoutez : “Vivre dans un squat ! Ce n’est pas si compliqué, c’est plutôt excitant”. Si ce sont des politiques, vous racontez qu’on conteste la propriété privée, qu’on refuse de payer un loyer à un propriétaire qui possède plus d’un logement quand d’autres n’en possèdent aucun. Les 1500 qu’on demande, c’est du défraiement. Il faut utiliser ce mot là, défraiement parce que ça coûte cher de créer un squat. Il faut mobiliser 5, 6 personnes à plein temps. Deux guetteurs dans la rue, ceux qui montent avec les marteaux, le tournevis, le pied de biche, les nouvelles serrures. La nuit, il faut rester dans le logement. Quelqu’un qui doit rester deux jours après avoir pris un contrat à Engie pour l’électricité. Vous les flattez en leur disant qu’ils participent à une vraie bagarre sociale.

Nabil arrive avec une fille. « – Elle s’appelle Nada. Elle n’a l’air de rien, mais elle est têtue. Elle tiendra quand les propriétaires rappliqueront. »

– J’ai ce qu’il te faut Nada. Nabil t’a dit le tarif. 1500 euros de défraiement, après tu es peinarde. Après 48h, la police ne peut plus t’expulser. Tu ne risques pas grand-chose. Il n’y a pas de risque de prison.

– Mais, dit Nada, c’est interdit

– Le squat, c’est pas la faute des squatteurs, c’est la faute de ceux qui gouvernent et ne construisent pas de logements. Il y a trop de logements vides et de gens dehors. D’après la Cour de Cassation, les squatteurs ne commettent pas de violation de domicile lorsque l’appartement est vide de meubles, qu’il vient d’être achevé ou qu’il est promis à une démolition. Le code pénal protège seulement le domicile en tant que lieu de vie principal. Voilà ta bible. Le studio était vide. Tu ne fais rien de mal.

Un squat à soi

Nada est dans le squat. Le quartier est moche, mais le studio est impeccable, propre, calme. Elle a pu acheter un gros réfrigérateur et un écran plat immense qui lui permet de regarder toutes les chaînes imaginables !

Pour la première fois de sa vie, elle a un lieu à elle, une télé qu’elle allume sans demander à ses frères s’ils sont d’accord pour qu’elle regarde Les Feux de l’amour. C’est elle qui décide si elle ouvre la porte, ou pas et ça lui fait un bien fou. Elle se répète mon studio, mon refuge, mon territoire. Quel bonheur ! Elle commence même à se dire qu’elle va retourner régulièrement à la fac et essayer d’avoir son master.

Son ami qui travaille à Marseille peut venir la voir. Ensemble, ils trainent au lit le matin en écoutant des disques et en semant des miettes de chocolatine sur la couette. Quand il est là, elle invite Nabil.

Mario lui avait annoncé qu’un jour, elle finirait par être expulsée, mais le temps qu’un juge décide de l’expulsion, que le préfet fixe la date, ça laisse de la marge et les propriétaires le savent. Souvent, ils se découragent.

Face-à-face du propriétaire et des squatteurs

Le studio devait être vendu ce 3 juillet. La veille, l’acheteuse est allée le visiter avec l’autorisation de l’agence pour envisager quelques travaux et a découvert que les cadenas avaient été changés. Elle a évidemment prévenu les vendeurs. C’est une catastrophe pour Louise, curatrice de son frère parti en maison de retraite. Elle comptait sur la vente pour payer une partie des frais. Elle se précipite avec son mari. Nada ouvre tranquillement. Il y a deux garçons avec elle. Ils regardent le titre de propriété. Un des garçons se présente. « Je suis un copain de Nada. Elle est fragile. Elle a besoin d’être protégée. Alors c’est moi qui vous réponds : « Oui, elle occupe les lieux. Depuis trois mois, en fait. Mais elle est de bonne foi. Elle a été abusée. Elle a signé un bail pour entrer ici. »

Louise n’en finit pas de s’étonner : sa squatteuse, c’est cette petite femme maladive, maigrelette qu’il serait si facile de faire déguerpir.

– Vous avez bien vu que la serrure avait été forcée.

– Et alors ? Ça pouvait être ancien.

– En tout cas, les lieux doivent être évacués de l’autre côté du weekend pour que la vente puisse avoir lieu.

Louise et son mari partent porter plainte au commissariat.

La police ne peut pas intervenir

« Nous ne pouvons pas intervenir parce que vos squatteurs sont là depuis plus de 48 heures, explique patiemment le policier qui les reçoit. Si on les faisait déguerpir, vos squatteurs porteraient plainte. On ferait le gros titre du 20 heures : Violences policières à Bobigny. Et si des gens de l’immeuble prenaient leur parti, et qu’on ripostait pour sauver notre peau, vous imaginez les gros titres. Il ne serait question que des tabassages honteux de la police, d’un déchaînement de violence policière inqualifiable… et on se retrouverait vite fait bien fait devant les tribunaux. Désolé pour vous. L’Etat protège ceux qui profitent des lois mal faites. Bien qu’occupant sans droit ni titre, le squatteur dispose des mêmes droits et garanties qu’un locataire. Tout ce que vous pouvez faire, c’est vous adresser à la justice pour obtenir une décision d’expulsion. Il faut recueillir l’identité exacte des squatteurs parce qu’on n’expulse pas des X. Allez voir un huissier, c’est lui qui interrogera vos occupants sur leur identité. Ensuite vous devrez vous adresser au tribunal d’Instance. Une fois l’expulsion ordonnée, il faut encore compter deux mois dans le meilleur des cas. Si les lieux sont toujours occupés au bout de deux mois, l’huissier de justice, accompagné d’un commissaire de police et d’un serrurier, procède à l’expulsion forcée.

– En clair, cela signifie que le droit de propriété n’est pas garanti en France.

– Allez voir un huissier, c’est le début de la procédure. Surtout n’essayez pas de régler le problème par vous-mêmes : vous êtes passibles d’une peine de 30 000 euros d’amende et de 3 ans d’emprisonnement. »

Le soleil déjà chaud grésille sur l’asphalte. Le cabinet de l’huissier est à l’autre bout de la ville dans une des rues nouvelles. Cette  partie de la ville prospère n’a rien à voir avec le côté est. Le discours de l’huissier est décourageant. Ce sera long. Il faut relever l’identité du squatteur, aller devant le juge. Dans le 93, les juges sont débordés et cela prend des mois. Quand l’audience a eu lieu, il faut attendre le délibéré un ou deux mois. « Si vous avez de la chance, la préfecture accepte le commandement d’expulsion. J’espère que votre squatteuse n’est pas enceinte. Sinon, vous n’avez pas fini ».

 

Discussions avec la squatteuse

Louise, amère, ne peut s’empêcher de téléphoner à Nada.

– Vous ne pouvez pas me faire partir, répète Nada qui a bien assimilé les leçons de Nabil, parce que j’ai des droits sur cet appartement. J’ai l’électricité. Je suis chez moi.

– C’est quand même le monde renversé. Vous entrez illégalement chez mon frère et, parce que vous avez téléphoné à EDF pour obtenir l’électricité, vous prétendez que vous avez  des droits sur son logement ? Vous n’avez pas honte de vous en prendre à un vieux monsieur, sans doute plus pauvre que vous, qui a été obligé de vendre son logement pour payer un séjour médical.

– Ce n’est pas ma faute. Je suis là par nécessité. On me fait venir à Paris pour étudier et on me laisse me débrouiller. La vie est chère et je ne peux pas me loger. Il faut bien que je me débrouille. Il y a des milliers de gens qui font comme moi. Je ne suis pas pire que les autres.

– Ce n’est pas une raison pour spolier mon frère. J’espère qu’un jour vous connaitrez une situation semblable et que vous regretterez la façon dont vous avez agi.

– En tout cas, que cela vous plaise ou non, j’ai mes affaires ici ; j’ai ma vie. Je ne peux pas partir du jour au lendemain parce que ça vous arrange.

– Vous m’avez dit que vous êtes une étudiante tunisienne. Eh bien ! La France vous accueille, et vous vous comportez comme une délinquante ! Je serais curieuse de savoir ce que votre ambassade pense de comportements pareils.

– Je considère que vous me menacez et je compte bien me défendre.

Pour entamer une procédure d’expulsion, l’huissier doit recueillir l’identité exacte de l’occupante. Il obtient sans difficulté carte d’identité, permis de séjour, carte d’étudiante. Nada pense qu’elle est suffisamment protégée par la complexité des démarches à entreprendre pour obtempérer. Elle ne regarde même pas les messages de Louise, mais elle remâche la façon dont se sont déroulés leurs échanges. « Le discours sur la moralité que cette bonne femme a tenu ! J’avais envie de hurler. Elle me méprise ouvertement, choisit des mots pour me blesser, pour me faire peur. Elle m’a traitée de délinquante ! Mais qui sont les plus grands délinquants, ceux qui squattent un appartement ou ceux qui achètent des appartements pour les louer à des tarifs abusifs ? On me fait venir à Paris pour étudier et on me laisse me débrouiller. La vie est chère. Si je paie un loyer, des charges, la taxe d’habitation, il ne me reste rien. »

De son côté, Louise évoque aussi la situation avec tous ceux qu’elle rencontre. « Je me sens abandonnée par l’Etat. Les gros propriétaires ne sont pas concernés. Ils ont des concierges et des portes blindées. Les victimes sont des gens à peine plus fortunés que leurs squatteurs. Elle reconnaît qu’il y a un problème de logement, mais le « Droit au logement » incombe à l’Etat, pas aux particuliers ! »

Parfois, ceux qui écoutent embrayent sur un discours raciste : « Pauvre France qui permet à un tas d’étrangers d’arriver et de prendre le pouvoir. Y a les Roms qui sont le rebut de l’Europe, les Africains mal intégrés, des Maghrébins qui n’ont vraiment pas le sens de la propriété. Des paresseux à moitié illettrés qui viennent pour profiter de la sécu et qui ont le vol comme principale ressource ! Je ne trouve pas de mots assez forts pour dire comme je suis révoltée ! ». Louise a honte d’être dans le camp des xénophobes.

Parfois, les amis, gênés, se bornent à constater le désastre « – Bon. Alors la vente tombe à l’eau ? Décidément, c’est une sale affaire. » Louise se sent seule. Elle serait « lourde » d’occuper la soirée avec ses ennuis. « Ça ne sert à rien d’en parler. Ça m’énerve, c’est tout. Arrêtons. »

Les bons conseils d’Aby : il faut négocier

Pendant que Louise menace, l’acheteuse, Aby, a une autre stratégie. C’est une Ivoirienne extravertie, énergique et chaleureuse. « Je ne peux pas acheter un studio squatté, mais ça vous coûtera plus cher de suivre une plainte que de discuter. C’est trop bête, cette histoire. Il faut négocier avec la jeune fille et lui montrer qu’on a tous à y perdre. Vous devriez garder votre calme et lui montrer une issue pour que chacun y trouve son avantage. Laissez-moi faire ». Aby  passe des heures au téléphone à répéter à Nada « Je ne suis pas ton ennemie. On peut dialoguer quand même. Je ne cherche pas à être féroce. Moi, quand je vois une femme à la rue, j’ai mal. Je ne veux pas du tout que tu te retrouves à la rue. Mais ton truc là, ça fout des projets en l’air. Le propriétaire a de gros ennuis à cause de toi. Moi aussi, je vais perdre de l’argent. Et toi, ça finira par mal tourner. Nada, on peut t’aider à partir. Je dis à Louise de te donner de quoi te retourner. »

Quelques jours passent. Louise accepte de donner 900 euros.

« J’ai besoin de m’organiser dit Nada. J’ai besoin d’un répit, mais mardi, je vais partir. »

Louise est soulagée ! Le notaire a reporté la vente au 13 juillet. Elle part avec Aby fêter ça au café. Elles se racontent leurs familles. Tout va bien.

Le mardi 11, Louise arrive au studio, pleine d’espoir. Dès que Nada sera partie, elle contactera le serrurier pour sécuriser l’appartement. Malheureusement la porte est fermée. Personne ne répond. Elle attend un peu puisqu’Aby doit venir. Un SMS d’Aby arrive « Nada m’a écrit qu’elle était dans le train, qu’elle ne partait pas. Je viens quand même ! ». Puis un nouveau « Je cherche une place ». Les voici toutes les deux devant la porte.

« Elle nous nargue, dit Aby. Si c’est comme ça, on va jouer au squatteur squatté. Puisqu’elle est dans le train, il n’y a personne chez elle. En deux coups, quelqu’un qui s’y connait peut faire sauter les verrous. On loge un nouvel occupant et on fait changer l’électricité. On va la virer sans utiliser la force et sans s’exposer aux sanctions que la Justice impose aux propriétaires qui se rendent justice eux-mêmes. »

Cependant Aby tambourine une dernière fois et cette fois la porte s’ouvre. Nada a menti. Elle était dans l’appartement.

– « Je n’ouvrais pas parce je suis très malade. Je ne peux pas bouger ».

 Au bout d’une heure de négociation, il n’est plus question de maladie. Acheteuse et curatrice épluchent les annonces de collocation sur leurs smartphones et en trouvent deux ou trois qui ont l’air très convenables.

– Allez, dit Aby à Nada, Je suis en voiture ; je t’emmène pour visiter. Prépare-toi ; on t’attend en bas.

Quand Nada descend trois-quarts d’heure plus tard, elle est accompagnée du copain intermédiaire qui réclame 1400 pour un départ le lendemain. Pas besoin de chercher des collocations, dit-il. Un ami qui est en vacances va lui prêter un appartement.

Le mercredi 12 arrive par SMS le refus définitif. « Je ne vais pas me mettre en difficulté pour vous ». La signature est annulée.

Avant le jugement

Nada est contente. La propriétaire est repartie. Quelques mois à tenir, puis l’hiver arrivera et elle sera non-expulsable jusqu’au printemps. C’est toujours bon à prendre.

Louise sait qu’il faut être patiente. Elle a envoyé à l’huissier une lettre à l’intention du juge où elle récapitule les raisons qui ont amené à cette situation et les problèmes suscités par le squat. Le propriétaire handicapé à 80 % a été admis dans une maison pour personnes dépendantes. Les délais sont très longs pour obtenir l’accord des juges lorsque les personnes sont sous-curatelle, dans ce cas plus de 6 mois pendant lesquels les serrures ont été forcées. Elle rappelle l’impossibilité de négocier avec la squatteuse. Elle dit que son frère ne peut payer les frais de son séjour, sa retraite de 800 euros ne suffisant pas à couvrir la somme qui reste à charge. Tous les dix jours arrivent de la Trésorerie municipale des commandements à payer. A présent, la retraite est saisie par l’Etat. Frais médicaux, dentifrice, coiffeur, il n’a droit à rien puisqu’il a des dettes  et les menaces s’accumulent. Elle espère que la justice sera rapide.

C’est la nuit qui est difficile. Louise se réveille chaque jour vers 2 heures, émerge de rêves noirâtres avec une douleur au thorax qui l’empêche de respirer. Coincée entre les injonctions à payer de la Trésorerie générale et les délais des procédures d’expulsion, elle a l’impression qu’elle ne pourra jamais se débarrasser de ce fardeau et elle déteste Nada qui la prive de sommeil et revient toutes les nuits la narguer.

Quinze jours après la visite chez l’huissier (le début des procédures a quand même coûté 700 euros à Louise), son frère et elle sont convoqués devant la justice. Quelque part, quelqu’un a été ému par la situation du vieux monsieur et a traité l’affaire selon une procédure d’urgence.

Nada s’est également rendue à la convocation. Elle a les yeux cernés, et le visage crispé. Elle plaide évidemment la bonne foi et a communiqué à l’huissier un bail grossier. La juge pose des questions précises et commente :

– Vous me montrez un reçu pour un loyer payé de la main à la main. Ça ne vous a pas étonné de devoir payer en espèces.

– Oh ! À Bobigny. Beaucoup de gens font comme ça.

– Et où sont les autres reçus ?

– Mario, qui m’a loué le studio, n’est pas revenu.

– Et vous ne vous êtes pas posée de questions ?

– Je ne me suis pas interrogée, non.

Nada reconnaît la proposition d’argent qui devait lui permettre de se retourner. Elle dit qu’on lui demandait de partir tout de suite et que ce n’était pas possible pour elle. Louise intervient pour signaler le refus de visiter des collocations, ce qui est également admis.

Une question encore, dit la juge : « Avez-vous des enfants ? »

Et Louise comprend que c’est la seule question qui compte. Avec des enfants, Nada ne serait pas expulsable. Pourvu qu’elle ne soit pas enceinte.

Les débats sont déjà clos. La décision sera envoyée par courrier. Louise s’attarde pour demander à la greffière quelle est la suite envisageable. De toute façon deux mois vont s’écouler. C’est seulement après qu’on pourra éventuellement entamer la procédure d’expulsion. A chaque étape, Nada peut contester, faire appel, demander des délais. Louise se plaint doucement de l’inégalité de traitement. La Trésorerie est impitoyable avec les dettes de son frère, mais la Justice n’en finit pas d’accorder des droits aux squatteurs. Pendant ces mois d’attente, le propriétaire continue à payer les charges d’un bien qu’une autre occupe. Il est responsable de ce qui peut arriver dans l’appartement et ne sera jamais remboursée puisque la squatteuse se déclarera insolvable. Tout ça pour une étrangère à qui la France offre des études supérieures presque gratuites.

–  C’est la grandeur de notre démocratie, dit sévèrement la greffière. Et je n’aime pas votre argument des étrangers. Ils sont étrangers, mais ils ont des droits, quand même !

 

Beaucoup de sites donnent des conseils aux squatteurs, par exemple. « Le squat de A à Z » – L’idée libertaire – Free

1libertaire.free.fr/squattaz.html. Voici quelques lignes qui concernent les procédures d’expulsion

 

Avant d’être « expulsables », vous bénéficiez d’un délai de deux mois à compter de la date du résultat (article 62 de la loi 91-650 du code de procédure civile). Si l’huissier  « oublie » ces deux mois de délai alors que la décision de jugement ne notifie pas l’annulation de ces deux mois, faites un recours auprès du juge d’exécution des peines (le « Jex ») pour « faire appliquer la loi »… – Si le jugement vous précise que vous ne bénéficiez pas de ces 2 mois, vous êtes donc expulsables à compter de l’expiration de la date fixée par le juge.

Au terme du délai initial l’huissier peut se présenter chez vous pour récupérer les lieux sauf cas de résistance de votre part. Auquel cas le proprio devra faire une requête auprès du commissaire et du préfet (de police) pour pratiquer l’expulsion. Le proprio ne pourra faire appel aux flics qu’une fois passée la période de 2 mois (ou la date fixée par le juge) qui suivent le jugement. Le proprio devra également envoyer le jugement au préfet pour qu’il étudie la possibilité de vous reloger (loi Besson) si vous avez préalablement fait une demande de logement. L’huissier n’a absolument pas le droit de vous expulser et ne peut récupérer les lieux que si vous les avez abandonnés (en clair, s’il n’y a personne chez vous).

Le premier jugement d’expulsion est « exécutoire » et faire appel ou demander des délais n’est pas « suspensif ». Ceci dit, il reste possible de saisir le « Jex » pour lui demander des délais supplémentaires.

C’est au préfet de décider de l’expulsion forcée, pour cela il demande au commissaire du quartier de faire une enquête sur les conséquences de celle-ci. Lorsque vous sentez que l’expulsion se prépare, vous pouvez appeler la Préfecture pour soutirer des infos sur l’état de la procédure.

La trêve d’hiver peut vous faire gagner du temps si vous réussissez à en bénéficier (ce qui devrait être le cas pour la plupart des squats). Elle dure au moins du 1er novembre jusqu’au 15 mars de l’année suivante (parfois plus). La loi n’est pas très claire (cf. annexe, article L.613-3 du Code de la Construction et de l’Habitation) mais en gros, si vous n’êtes pas accusé-e-s de voie de fait et si vous n’avez pas un arrêté de péril sur le dos, vous avez tout intérêt à exiger au moins la trêve d’hiver…

Après l’expulsion : le proprio a l’obligation de garder les affaires du squat à disposition. Pour ce, vous faites l’inventaire avec un huissier puis elles sont placées en garde-meuble gratuitement (aux frais du proprio) pendant 2 mois où elles sont censées être à votre disposition.

ANNEXE

L’ARTICLE DE LOI RELATIF À LA TRÊVE D’HIVER :

Article L.613-3 du Code de la Construction et de l’Habitation :

Art. L. 613-3. Nonobstant toute décision d’expulsion passée en force de chose jugée et malgré l’expiration des délais accordés en vertu des articles précédents, il doit être sursis à toute mesure d’expulsion non exécutée à la date du (L. n° 90-449 du 31 mai 1990, art. 21) « 1er novembre » de chaque année jusqu’au 15 mars de l’année suivante, à moins que le relogement des intéressés soit assuré dans des conditions suffisantes respectant l’unité et les besoins de la famille.

(L. n° 91-650 du 9 juill. 1991, art. 64) « Les dispositions du présent article ne sont toutefois pas applicables lorsque les personnes dont l’expulsion a été ordonnée sont entrées dans les locaux par voie de fait ou lorsque ceux-ci sont situés dans un immeuble ayant fait l’objet d’un arrêté de péril ».

UN ARTICLE DE LOI QU’IL PEUT ÊTRE UTILE D’AVOIR SOUS LA MAIN LE JOUR OÙ L’HUISSIER VIENT VOUS REMETTRE LE COMMANDEMENT DE QUITTER LES LIEUX :

Article 62 de la Loi 91-650 du 09 juillet 1991 (Code de procédure civile) :

« Si l’expulsion porte sur un local affecté à l’habitation principale de la personne expulsée ou de tout occupant de son chef, elle ne peut avoir lieu, sans préjudice des dispositions des articles L. 613-1 à L. 613-5 du Code de la construction et de l’habitation, qu’à l’expiration d’un délai de deux mois qui suit le commandement. Toutefois, par décision spéciale et motivée, le Juge peut, notamment lorsque les personnes dont l’expulsion a été ordonnée sont entrées dans les locaux par voie de fait, réduire ou supprimer ce délai.

Lorsque l’expulsion aurait pour la personne concernée des conséquences d’une exceptionnelle dureté, notamment du fait de la période de l’année considérée ou des circonstances atmosphériques, le délai peut être prorogé par le Juge pour une durée n’excédant pas trois mois.

Dès le commandement d’avoir à libérer les locaux, l’Huissier de Justice chargé de l’exécution de la mesure d’expulsion doit en informer le représentant de l’Etat dans le département en vue de la prise en compte de la demande de relogement de l’occupant dans le cadre du plan départemental d’action pour le logement des personnes défavorisées prévu par la Loi N° 90-449 du 31 mai 1990, visant à la mise en œuvre du droit au logement. »

EXEMPLE DE PANNEAU QU’IL PEUT ÊTRE UTILE D’AFFICHER SUR LA PORTE D’ENTREE DE FAÇON À CE QUE LES FLICS NE SE PERMETTENT PAS COMPLETEMENT N’IMPORTE QUOI QUAND ILS PASSENT (NOTAMMENT LA PREMIERE FOIS) :

Ce lieu est notre domicile ainsi que notre résidence principale. En tant que résident-e-s de l’immeuble, nous sommes protégé-e-s par la loi.

Agir hors du cadre procédural, c’est heurter un des grands principes du droit français, l’inviolabilité du domicile.

Selon l’article 432-8 du code pénal, « Le fait, par une personne dépositaire de l’autorité publique ou chargée de mission auprès du service public, agissant dans l’exercice ou à l’occasion de l’exercice de ses fonctions ou de sa mission, de s’introduire ou de tenter de s’introduire dans le domicile d’autrui contre le gré de celui-ci hors les cas prévus par la loi est puni de deux ans d’emprisonnement et de 200 000 F d’amende. »

Les Résident-e-s.

IL NE PEUT Y AVOIR D’EXPULSION SANS DECISION EXECUTOIRE DU TRIBUNAL DE GRANDE INSTANCE

EXEMPLE DE TEXTE QU’IL PEUT ÊTRE UTILE D’AFFICHER CHEZ SOI EN PREVISION DE CERTAINES SITUATIONS :

AVIS AUX OCCUPANT-E-S ET PERSONNES DE PASSAGE : CE QU’IL FAUT SAVOIR SI LA POLICE OU UN HUISSIER POINTE LE BOUT DE SON NEZ !

IL NE PEUT Y AVOIR D’EXPULSION SANS DECISION EXECUTOIRE DU TRIBUNAL DE GRANDE INSTANCE, donc si les flics tentent quoi que ce soit sans décision du T.G.I., leur expliquer que des gens vivent ici, que c’est leur domicile et leur résidence principale, qu’en tant que résident-e-s nous sommes protégé-e-s par la loi, leur signaler qu’ils agissent hors du cadre procédural et que selon l’article 432-8 du code de pénal « Le fait, par une personne dépositaire de l’autorité publique ou chargée de mission auprès du service public, agissant dans l’exercice ou à l’exercice de ses fonctions ou de sa mission, de s’introduire ou de tenter de s’introduire dans le domicile d’autrui contre le gré de celui-ci hors les cas prévus par la loi est puni de deux ans d’emprisonnement et de 200 000 F d’amende. »

La notion de lieu de domicile implique qu’on ait un lit et une cuisinière : ne pas hésiter à préciser que c’est le cas.

SURTOUT NE PAS LES LAISSER RENTRER !

Bien sûr, il s’agit lors de toute discussion avec la police de ne pas s’énerver, de rester calme (quelque chose comme rester très diplomate avec les forces de l’ordre) sans flipper ni se laisser impressionner : c’est notre domicile et nous sommes protégé-e-s par la loi, nous sommes dans notre droit !

Si possible, relever l’identité de l’OPJ et des flics qui l’accompagnent.

Préciser qu’il n’y a pas eu effraction, la porte était ouverte, etc.

La constatation d’occupation, ainsi que la remise de l’acte d’expulsion en main propre DOIT ÊTRE EFFECTUEE PAR UN HUISSIER, pas un de ses employés. Donc si quelqu’un se présente comme huissier, lui demander de le prouver, s’il ne le peut pas, le baratiner pour que ce soit l’huissier en personne qui vienne. Si l’huissier vient, il faut absolument lui donner les noms des occupant-e-s afin qu’il ne puisse pas déclencher une procédure d’urgence qui nous ferait expulser en un temps record sans que nous ayons droit à une audience au T.G.I.

L’expulsion ne peut avoir lieu un dimanche ou un jour férié et ne peut intervenir qu’entre 6 heures et 21 heures.

Collectif

P.S.

Au pavillon Sully du Louvre

Par les fenêtres du second étage

Le hasard a récemment fait se croiser la grande actualité politique et ma petite enquête personnelle sur le couple Biard. Je suis allée au Louvre il y a quelques jours pour voir l’original d’une vue du Spitzberg qui me semblait remarquable à en juger par les reproductions disponibles sur le net (Magdalena-Bay, vue prise de la presqu’île des tombeaux, au nord du Spitzberg ; effet d’aurore boréale). Malheureusement, la salle 66 du pavillon Sully où se trouve le tableau était fermée. Déçue, j’allais d’un endroit à l’autre ne m’arrêtant que lorsqu’un tableau accrochait mon regard pour découvrir de qui il s’agissait. J’errais donc au second étage, lorsque je suis arrivée dans une salle où le Louvre représentait son histoire et ses missions. Il y avait là une petite toile… de Biard, une scène de genre où des gardiens en uniforme rouge essaient d’évacuer la foule à l’heure de la fermeture  du musée ? La toile est assez médiocre, et Biard paraît un peu déconcertant à changer tout le temps de style. On dirait qu’il ne croit pas à ce qu’il fait, mais j’étais venue pour lui et cette coïncidence m’a rendu ma bonne humeur.

Visite au Louvre. François Biard

Quatre heures au Salon (Le salon de  1846 dans la Grande Galerie)

Puisque j’étais là, je me suis approchée des grandes fenêtres : d’un côté, la Pyramide, le Carrousel et au-delà la verdure sombre des Tuileries.

Louvre. Côté Tuileries. Pyramide de Pei

De l’autre côté de la galerie, la Cour carrée dont le pavillon Sully forme le quatrième mur. Lorsqu’on regarde cette cour d’en haut, on ne voit plus vraiment qu’elle est composite, bien que chacun des rois qui ont participé à la construction ait infléchi le projet initial. Il reste le plaisir d’un espace gigantesque et clairement ordonné qui accentue l’impression de petitesse des visiteurs et le côté erratique de leurs déplacements.

Louvre. La cour carrée

La fête de Macron au Louvre

J’étais en avance sur le rendez-vous qu’Emmanuel Macron avait fixé pour fêter sa victoire. Aucune analogie, évidemment, mais le plaisir d’une nouvelle coïncidence : au moment, où je m’intéresse au Louvre comme lieu symbolisant une unité fabriquée à partir de morceaux divers d’architecture, le nouveau président choisissait cet espace pour célébrer sa victoire.

J’ai regardé à la télévision une partie de la cérémonie. Il y avait une telle accumulation de symboles que j’ai eu un vague sentiment d’indigestion, mais je n’étais pas mécontente d’assister à une fête solennelle qui faisait appel à la grande histoire. C’est d’ailleurs ainsi depuis le début du mouvement En Marche, dont je m’étonne qu’on n’ait pas davantage souligné que son nom venait du Livre V des Contemplations de Victor Hugo, manifeste politique autant qu’effort pour surmonter la mort de sa fille.

On dit qu’Emmanuel Macron avait d’abord demandé à organiser sa fête sur le Champ de Mars. Il a gagné au change car le Louvre, qui n’est ni la Bastille de Hollande, ni la Concorde de la droite, évoque la continuité du pouvoir depuis les rois de France jusqu’à Mitterrand.

Pour représenter les enjeux et la majesté du moment, les éclairagistes ont fait un gros travail de scénographie. Pas besoin de sémiologue pour déchiffrer leurs intentions : le nouveau président est sorti de la nuit pour monter vers la clarté. A la télévision, on a suivi sa silhouette solitaire. On a vu Emmanuel Macron traverser lentement l’espace noir de la cour carrée, prendre le temps qu’on perçoive sa démarche appesantie. De gros plans montraient la gravité sur le visage de l’homme à l’éternel sourire. Enfin, on l’a vu sortir des ténèbres pour rejoindre le « peuple » dans la lumière du podium.

Macron est clair, pédagogue, mais ce n’est pas un grand orateur. Il a peut-être, davantage le sens du théâtre. Est-il allé chercher dans le Henri V de Shakespeare, l’idée de la métamorphose d’un jeune homme en homme de pouvoir ? Ou bien a-t-il, comme l’ont souligné les commentateurs, trouvé simplement l’idée chez Mitterrand par-dessus le thème de la présidence « normale ». En tout cas, les Français (ou plutôt les journalistes) ne tarissaient pas d’éloges sur cette mise en scène. Ainsi vont les contradictions : après une campagne électorale où presque tous les candidats ont appelé à plus de démocratie et ont raillé la monarchie républicaine, les commentaires sur la rencontre d’un homme et d’un peuple rivalisaient d’empathie.

J’ai oublié la teneur du discours tenu aux militants. A la fin, sa femme ses enfants et ses petits enfants sont montés sur l’estrade ! Cette fois, je me suis dit : « Franchement, il exagère. On n’est pas encore complètement américanisés ! » Pourtant l’image signifie quand même tout doucement qu’il y a trente-six formes différentes de parentalité et qu’Emmanuel Macron est le grand-père de sept petits enfants dont aucun n’a ses gènes. Montrer que cette tribu est une famille qui va bien en dit plus que de longs discours.

Devant l’estrade, les milliers de personnes qui étaient venues fêter leur victoire agitaient leurs drapeaux tricolores. Ils avaient chanté la Marseillaise à l’annonce des résultats et écouté L’Hymne à la joie qui est aussi l’hymne de l’Europe. C’était une foule plutôt bigarrée, à l’image de la France urbaine qui l’avait élu, et surtout jeune. Elle avait patienté en écoutant un chanteur qui m’était totalement inconnu. Ensuite, était venu le groupe Magic System avec des danseuses dénudées terriblement hollywoodiennes… Nouvelles façons de faire la fête qui n’étaient pas pour moi : la rupture de génération ne pardonne pas ! Cependant, voir des gens heureux est un euphorisant. La fin de la campagne s’était déroulée dans un climat si tendu qu’on voulait croire ce soir-là que ce jeune président serait capable d’apaiser et de rassembler les Français ?

Les bacs + 5 en recherche d’emploi

Titulaire d’un Master-Pro, T. était le premier de sa promotion. Pendant des semaines, il a envoyé des CV sans même obtenir un accusé de réception. A Pôle Emploi, on le tançait : « Monsieur T., rechercher une situation est un métier à temps plein. Vous n’avez pas rempli votre quota de candidatures ! ». Les conseillers connaissaient mal son secteur et ne savaient pas quoi lui proposer, mais ils réclamaient des preuves de recherche active. Leurs critiques n’étaient pas complètement inutiles car T. avait souvent envie  d’arrêter ces envois en aveugle (des candidatures spontanées, comme il avait appris à dire). Et pourtant, il passait ses journées en employé modèle de l’entreprise « Recherche d’emploi », levé dès 7h 30, adaptant ses CV aux postes offerts sur les sites dédiés, corrigeant vingt fois une phrase d’une  lettre de motivation, se demandant s’il valait mieux écrire « Ma formation m’a permis d’acquérir les compétences que vous recherchez »…  ou plutôt insister sur son engagement dans le domaine « Passionné par la biologie, un travail dans votre entreprise me permettrait… » ? Comme sa tante disait que l’employeur n’était pas à son service et qu’il fallait peut-être démarrer par l’éloge de l’entreprise, il pouvait peut-être essayer  « votre entreprise participe à la protection de l’environnement ce qui m’amène à prendre contact »… Tout ça n’avait guère de sens. L’après-midi, il révisait ses cours et les prolongeait dans l’espoir qu’un jour ils seraient utiles. Pour remplir le vide des journées, il s’imposait un entrainement sportif intensif. Pompes, barres parallèles, comme remèdes à la maladie du  chômage.

Au premier entretien, la directrice des ressources humaines lui avait reproché son manque d’expérience, tout en offrant un salaire de débutant !

Les conseils de la tante qui l’hébergeait ne faisaient que déprimer T. davantage, car elle l’invitait à dissimuler le mieux qu’il pourrait une tendance au scrupule où un recruteur pourrait bien voir de la rigidité. Au lieu d’expliquer ses échecs par la conjoncture, elle semblait croire que des défauts de caractère empêcheraient son recrutement… Il aurait fait n’importe quoi pour que les amis de cette même tante ne lui demandent pas « ce qu’il faisait dans la vie », pour qu’ils ne lui conseillent pas « d’être moins exigeant » : « Si tu ne trouves pas de boulot dans ta branche, élargis tes recherches ». Il demandait : « Et  pour vous, ça s’est passé comment ? » On lui répondait « Oui, mais il n’y avait pas de crise ! ». D’autres affirmaient avec un grand rire : « Quand on veut, on peut ! » Il se sentait tout le temps jugé. Trop ceci, pas assez cela ! Au moins, l’irritation le protégeait un peu : « –Si c’est de mon caractère qu’il s’agit,  je n’y peux rien. Je ne me changerai pas !», mais il se torturait à chercher le sens de ce qui lui arrivait.

Il dormait mal. Le jour était occupé, mais la nuit, les questions tournaient impitoyablement. Fallait-il chercher autre chose ? Un petit boulot ? Il pensait avoir choisi une voie raisonnable ; il avait sacrifié ses weekends pendant deux ans, travaillé sans arrêt. Et là, il ne comprenait rien à ce qui lui arrivait. Les heures se trainaient. Il rallumait, relisait un vieux cours. Ces nuits étaient vraiment trop longues.

Garder des liens avec le copain de promotion, parfois moins travailleur, qui venait d’être embauché devenait difficile. Il était heureux qu’il y en ait un qui soit tiré d’affaire, mais il se tourmentait en se demandant ce qui ne marchait pas chez lui. Bientôt, l’autre se faisait distant. Ou bien c’était lui. Mais de quoi auraient-ils parlé ? Déjà, le recruté avait à raconter des incidents de bureau et lui, rien. Il s’installait dans la maladie du sans-emploi.

Aujourd’hui, il a trouvé du travail. C’est un rescapé qui va se jeter dans son métier, faire des projets, vivre avec sa copine. Je me demande à quelle allure il oubliera les difficultés de sa génération qui peine malgré ses beaux diplômes à bac + 5.

Encore a-t-il été embauché au bout de six mois ?  Combien ont des diplômes, qui à la fin de leurs études ont pris un peu de temps, pour se demander s’ils n’étaient pas plutôt des poètes, des professeurs de tangos, des voyageurs… avant d’envoyer inutilement leurs CV. Deux ans pour réfléchir cela suffit pour qu’aucun patron ne prenne la peine d’un entretien.

Tenue correcte

 

Petite Madeleine : les années soixante

Dans les années soixante, il n’était pas question de laisser flotter ses cheveux. Mes tresses serrées faisaient le tour de ma tête, ce qui déclenchait de violentes migraines. Le contrôle de nos coiffures était un accompagnement au strict contrôle de nos sexualités car les cheveux dénoués paraissaient à eux seuls une invite érotique. (J’ai opté pour une coupe courte au début de mon adolescence, ce qui m’a paru la seule solution).

L’hiver, j’avais très froid en pédalant sur mon vélo pour rejoindre les petites classes du lycée de l’Ouest. (Les amies à qui je raconte ces souvenirs évoquent elles aussi leurs genoux glacés entre la jupe écossaise et les socquettes blanches…!) Plus tard, le fuseau de ski a fait son apparition quelques jours par an, quand il gelait, et à condition d’être dissimulé sous un vêtement long ; le pantalon restait prohibé le restant de l’année. C’est à l’université que j’ai commencé à mettre régulièrement des jeans. Pour en revenir, aux années 60, il s’agissait évidemment de bien distinguer identité féminine et identité masculine. On avait étudié l’histoire de Jeanne d’Arc, déclarée relaps et finalement brûlée pour avoir transgressé sa promesse de ne plus s’habiller en homme, mais si on s’indignait des pièges tendus par l’évêque Cauchon, on n’en tirait aucun motif pour s’insurger contre les règles qui nous étaient imposées. Personne ne commentait la loi du 26 brumaire an IX : « Toute femme désirant s’habiller en homme doit se présenter à la Préfecture de police pour en obtenir l’autorisation.  Cette autorisation ne peut être donnée qu’au vu d’un certificat d’un officier de santé… ». C’est à présent qu’elle est abolie qu’on la commente un peu partout

Une blouse claire – de polyester sans doute–  dissimulait nos vêtements et nos seins naissants.

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Photo de classe. Années 60

Les jupes des années soixante se devaient d’être ni trop courtes, ni trop longues, et nous apprenions à nous asseoir sans écarter les cuisses, attitude permise seulement aux garçons. Nous gardions les genoux serrés, et les jambes parallèles, ou croisées près des chevilles sans qu’il soit besoin de rappeler le règlement car les normes avaient été déjà transmises par nos mères.

Le maquillage était exclu. Un jour, en terminale, une de nos camarades avait mis un peu de rouge à lèvres. Le cours avait commencé paisiblement, notre professeure ne voyant d’abord qu’une masse indistincte de jeunes filles. Mais tout à coup, arriva à sa conscience l’image d’une bouche trop rouge au milieu des visages pâles de la classe. Horrifiée, elle s’était précipitée sur la délinquante dont elle avait frotté frénétiquement la bouche avec son mouchoir. Elle haletait, criait, menaçait de faire exclure une élève indécente, une fille perdue, une future aventurière qui déshonorait le lycée Nous avions le droit d’étudier, et nos enseignantes étaient très impliquées dans notre formation, mais nous devions rester invisibles et la plus minime transgression était considérée comme l’amorce d’un dérèglement général.

Après 1968, nous n’avons plus accepté de choisir entre une vie dans l’espace public et le droit de jouir de nos corps. Nous voulions pouvoir « en faire trop » si bon nous semblait. Nos cheveux dénoués, le rouge à lèvres-quand-il-nous-plaît étaient les signes de notre émancipation. Et bien sûr, le pantalon ! Quelle revanche sur les interdits inscrits dans la loi depuis 1800 et sur les siècles où l’émancipation et le droit à la culotte se confondaient.

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La grande Querelle du ménage. estampe de la fabrique de Pellerin décrite par Christine Bard dans son ouvrage Une histoire politique du pantalon, Le Seuil, 2010.

J’ai vécu ces années dans l’allégresse et je m’inquiète aujourd’hui que notre « libération » laisse presque indifférentes les jeunes générations.

Jeans, shorts, jupes et voiles

Soixante ans plus tard, il est pourtant clair que le triomphe du pantalon ne se laisse pas déchiffrer de façon univoque comme un affranchissement des règles patriarcales. Une jeune Chinoise me rappelle que le retour aux robes et aux jupes a été vécu par ses parents comme une émancipation après le bleu de travail imposé dans la période maoïste. L’uniforme asexué accompagnait un système politique totalitaire qui cherchait à contrôler toute la vie et vouait les Chinois au travail. L’amour, et plus encore l’amour physique, faisaient partie des zones de résistance en faisant une place à l’oisiveté, à l’intime, au bonheur au présent… en refusant de tout sacrifier aux promesses révolutionnaires du futur !

la-queue

Aujourd’hui, le film de Jean-Paul Lilienfeld,  La journée de la jupe, qu’Isabelle Adjani a rendu si populaire, raconte que la jupe peut devenir un symbole de liberté dans les banlieues populaires. De fait, dans de nombreux établissements scolaires, les garçons (aidés par les imams et par les sites salafistes) ont pris le relais des règlements administratifs et imposent aux jeunes filles de masquer leurs corps dans des pantalons de survêtement, et en particulier de dissimuler leurs fesses sous d’amples tuniques. En mars 2013, des collégiennes de l’Ain ont donc décidé de porter une jupe pour célébrer la journée des femmes. Les garçons les ont insultées et immédiatement, la direction a baissé les bras et invité les collégiennes à se changer pour éviter les problèmes.

Hélas ! Si une chose ne change pas, c’est que les garçons font la loi. Ce sont eux qui décident qu’un habit est obscène ! Et ne change pas aussi, l’espèce de contradiction où les jeunes femmes sont prises entre l’envie de parer leur corps et d’éblouir les spectateurs et le besoin d’invisibilité qui protège des agressions masculines.

Pas de conclusion à ces souvenirs : nous finissons par suivre les normes vestimentaires dominantes. Celles qui nous contraignaient sont complètement oubliées par les nouvelles générations qui n’ont pas plus conscience du changement des silhouettes que de ce que pouvait être une vie sans ordinateurs, sans surgelés ou sans contraception. Un monde entièrement différent de l’ancien l’a recouvert et les lycéennes sages portent le jean ou les pantalons moulants, comme nous la jupe plissée et les ballerines.

La transgression accompagne la mode et crée d’incessants et minuscules scandales : les jeunes filles qui ont arboré un short en premier ont presque déclenché des émeutes. Les mêmes sont en passe de l’abandonner à présent qu’il s’est largement répandu. Elles cherchent d’autres façons d’être sulfureuses, par exemple en portant des cuissardes longtemps cantonnées aux adeptes d’une sexualité sado-masochiste ?

Toutes les modes sont ambivalentes et peuvent quasi arbitrairement inverser la valeur d’un vêtement. Je me représente la mini-jupe comme un moyen d’affranchissement qui permet d’exhiber un corps heureux et de narguer les tenants d’un ordre patriarcal réactionnaire, mais on la dénonce aussi comme un signe d’aliénation qui oblige les femmes à se dévêtir, dans une surenchère quasi pornographique,

Même disparate dans l’interprétation du voile. Des musulmanes lui trouvent un sens purement religieux. Elles veulent seulement respecter les injonctions de la sourate 24 enjoignant aux croyantes de rabattre leurs voiles sur les échancrures de leurs habits. Leurs difficultés scolaires, leur malaise devant les transformations de leur corps, leur malheur de vivre une vie éphémère et de découvrir la solitude… tout leur paraît découler du monde impie dans lequel elles vivaient avant leur conversion. Tout est réparé, puisqu’elles sont chastes et pures, se soumettent au prophète et dissimulent leur beauté afin de ne pas tenter les garçons ! Le voile exprime aussi certainement une affiliation salafiste et la lutte très organisée de militantes pour l’implantation politique de l’Islam dans l’espace européen.foulard

La dimension identitaire prend le relai chez celles dont la foi est clignotante. Elles utilisent foulards, hidjabs, abayas… comme des signes d’affirmation de leur différence. Par un paradoxe souvent constaté quand il s’agit de vêtement, il ne s’agit pas de cacher une partie du corps, mais de montrer qu’on la cache. Cette exposition de « soi comme autre » rattache les jeunes filles à la communauté culturelle perdue lors de l’immigration.

C’est enfin une « mode » qui se répand dans les banlieues de façon virale et je rêve de le voir se « démoder » pour laisser place à des silhouettes moins informes et à une conception de la vie plus joyeuse.