Bruno Liljefors, « La Suède sauvage » du 1er octobre au 16 février 2025 – Petit Palais, avenue Winston Churchill, 75008 Paris – petitpalais.paris.fr(Nouvelle fenêtre) – Du mardi au dimanche de 10h à 18h, nocturnes les vendredis et samedis jusqu’à 20h. – Plein tarif à 12 euros
L’architecture du Petit Palais, construit pour l’exposition universelle de 1900, peut apparaître comme surchargée. Le style Beaux-Arts est l’art d’apparat d’une France au sommet de sa puissance satisfaite, mais le palais a de l’allure avec sa coupole surmontée d’un dôme en forme de couronne, reposant sur des colonnes elles-mêmes ornées de statues. Le regard est attiré par les anges dorés qui se détachent sur le bleu de la coupole.
Coupole du Petit Palais
L’intérieur est étonnamment lumineux, éclairé par de grandes croisées et par le décor de mosaïque du carrelage.
Couloir du Petit Palais
Les escaliers légers sont admirables.
Le petit Palais a un jardin intérieur délicieux, havre de paix à deux pas des Champs Elysées. A force de dire qu’il est secret, tout le monde le connaît, mais une fois qu’on a conquis une place, on peut jouir de son bassin et de ses arbres.
Le petit Palais est plein de trésors ignorés. Je pense à sa collection d’icônes orthodoxes que personne ne va voir.
Saint Georges, le dragon et la princesse
Les conservateurs sont inventifs et pour leurs expositions, ils n’hésitent pas à marier des arts improbables. La collection d’art officiel de la République et le Street Art où l’on retrouve Bansky, Invader, Obey, Seth, Roa et tant d’autres :
Aujourd’hui, nous sommes venus voir un peintre du Nord, Bruno Liljefors, un peintre suédois. Sur l’affiche, qui représente un lièvre variable, la virtuosité peut décevoir. « Pfff, on dirait une photo »
Mais la douceur de la neige et de la lumière est illusion. La terreur n’est jamais loin. La nature sauvage est à la fois délicatesse et violence. Le Renard déchire la proie qu’il a ramenée pour ses petits. Il écorche. Ils dévorent.
Un petit chat noir et blanc se réjouit du soleil parmi les fleurs d’or du printemps tout en surveillant des oisillons du coin de l’œil. Bruno Lijsjefors n’oublie jamais que le monde animal est un monde de prédateurs tenaillés par la faim
Liljefors. Le Chaton et les oisillons
Parfois, le peintre travaille le côté décoratif, cadrant l’avant d’une barque et la rive d’en face à la façon des photographes (il l’était).
Parfois, il fait penser aux abstraits en plaçant le spectateur au cœur des roselières, effaçant la ligne d’horizon pour l’immerger dans la matière.
Parfois, il évoque la stylisation japonaise, que ce soit au niveau des formes avec le vol lourd des oies sauvages.
Japonaise aussi la toile calligraphique des passereaux interprétée en rouge, blanc et noir.
Mais Bruno Liljefors vaut mieux que son éclectisme. Il sait faire ressentir la claire lumière qui semble émaner de la neige quand tout s’immobilise dans le silence de l’hiver.
Moi qui adore traîner dans les musées, je néglige Cluny à tel point que je n’y étais pas retournée depuis sa restauration.
Le bâtiment est étonnant, réunissant les murs des thermes romains du 1er et 3ème siècles et la demeure luxueuse des abbés de Cluny, édifiée au 15e siècle et sa belle chapelle flamboyante.
Chapelle gothique des abbés de Cluny
On pourra peut-être regretter que le musée ait du mal à à évoquer le lien de certaines œuvres à leur contexte, en particulier leur rapport aux églises, ce qui est dommage surtout pour l’art du Moyen Age. Ainsi, les chapiteaux isolés de leurs hautes colonnes sont devenus des statues-ornements, qui sacrifient la représentation au plaisir de l’arabesque décorative ; les spectateurs ont perdu le rapport que les sculpteurs établissaient entre ces figures fantaisistes et la maison de Dieu.
Musée de Cluny. Chapiteau au lionDeux lions
Maintenant, les objets sont isolés les uns des autres dans un éclairage qui les métamorphose et les vitrines sont placées à une hauteur commode pour les gens qui ne sont pas très grands (la nouvelle génération trouvera peut-être que certaines sont un peu basses). Ce dispositif permet aux vitraux de devenir des tableaux. Alors que dans les églises je me contente souvent de percevoir les vitraux comme des ensembles lumineux rouge et bleu, à Cluny, je vois soudain un fragment où une calligraphie rapide compose un paysage moderne.
Détail d’un vitrail. Photo Martine Halimi
Ailleurs, le verrier a peint pour son plaisir quatre perdrix aux pattes rouges.
Les conservateurs ont laissé une place importante à d’autres couleurs que le rouge et le bleu, le jaune, par exemple
Fragment d’un vitrail jaune. PHoto Martine Halimi
Je confesse que c’est souvent l’anecdote qui m’a séduite, ainsi ce soldat concentré sur sa tâche de flagellant dont le visage est dessiné comme dans une BD :
Je retrouve dans les tableaux et les tapisseries le plaisir du détail. L’enfant à la robe rouge qui joue au cheval au bord du tableau de la Présentation de Jésus au temple.
Présentation de Jésus au temple
… La célébrité de La Dame à la licorne tient évidemment au rapport entre la dame et cette licorne fabuleuse et à l’inscription énigmatique « Mon seul Désir » de la dernière tapisserie d’une série consacrée aux 5 sens. Laissant de côté la devise qui résiste, je regarde le fond qui ajoute au caractère paisible des scènes, avec ses fleurs et ses petits animaux :
Le mille fleurs
Je continue à trouver fatigant l’art des ivoires et des émaux. Bien sûr, la virtuosité des artistes est admirable, mais les miniatures sont petites et la profusion des détails m’empêche de trouver des lignes de force.
Scènes de la vie du Christ. Photo d’un dyptique de la vie du Christ. Martine Halimi
A Cluny, j’ai aimé immédiatement les statues de bois que leur tendresse souriante rapproche du visiteur du 21e siècle.
L’Ange de l’Annonciation. Pisano. 14e siècle
Mais en y repensant, j’ai eu l’impression que les visages ravagés de statues qui ont survécu au temps avaient quelque chose de plus frappant. Les vingt-huit statues monumentales des rois de Juda qui surplombaient la façade occidentale de la cathédrale Notre-Dame de Paris avaient été décapitées à la Révolution comme symboles de l’Ancien Régime ; les têtes ont été retrouvées deux siècles plus tard en 1977, enterrées dans le jardin d’une banque du 9e arrondissement Elles sont exposées dans la salle gigantesque du frigidarium, alignées sur le fond d’un mur austère. Leurs faces tragiques décomposées à présent ne transmettent pas la sérénité ni la puissance, mais la souffrance et la mélancolie.
Musée de Cluny – musée national du Moyen-Âge) Gérard Blot
Rongées par le temps, elles sont inoubliables.
Vers la sortie, le café des Amis du Musée Cluny permet de s’asseoir dans la cour des princes abbés
Cour de l’hôtel de Cluny
Bon ! Ce n’est pas le luxueux café Marly sous les arcades du Louvre. On se contente de chaises de fer sous des parasols et la carte est restreinte, mais les prix ne sont pas exorbitants pour des tartes de massepain (Moyen Age oblige !) capables de rassasier les visiteurs les plus affamés et le décor est superbe.
L’un de nous a remarqué la formule du cadran solaire : nil sine nobis
« Rien sans nous » Quelle outrecuidance ces abbés !
– Quelle humilité, tu veux dire ! Rien sans nous, les heures ! Nous ne sommes rien sans les heures qui créent tout. C’est de leur régularité que naît la vie des puissants comme elle enveloppe celle des pauvres. »
Nil sine nobis
Il est presque 14 heures au cadran de Cluny. L’heure tourne doucement. (Tant qu’il y a eu des cadrans à nos montres, on comprenait ce que voulait dire « l’heure tourne ». Aujourd’hui pour ceux qui n’ont plus que des téléphones portables, le temps a cessé d’être circulaire, il ne fait plus que passer.)
Belle-Ile, qui vit largement du tourisme, est protégée de la laideur par son insularité et par le coût prohibitif des traversées en voiture.
Concession aux visiteurs, les beaux feux d’artifice, tirés près des ports, les petits orchestres de musique bretonne (l’île a toujours parlé gallo, mais s’invente un passé celtique), les fêtes à la sardine et, pour notre bonheur, le festival Belle-Île en mer, où se mêlent insulaires et visiteurs.
D’un côté la terre se heurte à la haute mer, d’où les à pics, les rochers déchiquetés. De l’autre, les ruisseaux ont creusé des criques, des baies. Des canards vivent dans les roselières.
On se baigne dans une eau à 15 degrés qui saisit le corps quand on y entre et puis on s’aide d’un peu d’Eluard « un peu de soleil dans l’eau froide » et on s’étonne de se sentir euphorique à la sortie.
L’intérieur de l’île existe vraiment. Il y a encore des paysans pour cultiver des champs de blés, des carrés de choux, du maïs et le soir, on rencontre des faisans qui viennent glaner. Mais parfois le long des sentiers douaniers, on se retrouve au milieu de grands bosquets d’hortensias et on s’aperçoit que les cultures ont reculé.
Sur la lande, la promeneuse est habillée en rouge. « Il n’y a que l’été, n’est-ce pas, où on peut s’habiller entièrement en rouge ! » dit une Parisienne.
Autour c’est une harmonie de fleurs roses, mauves, violettes et l’incendie du jaune des ajoncs.
Avranches
La ville se dispense d’inventer des plaisirs pour les touristes captés par le Mont Saint-Michel. (passagedutemps.com/2020/07/12/mont-saint-michel-quelques-images/). Ceux qui sont en vacances viennent souvent de Rennes. Ils fêtent un anniversaire, entretiennent la maison de leur mère vieillissante et n’ont pas besoin qu’on les occupe. Cela ne les empêche pas d’admirer leur mont et de se retrouver parfois sur les rochers de la pointe du Groin ou sur la plage du Bec d’Andaine pour admirer le coucher du soleil sur la baie.
Peut-être est-ce parce que les habitants ne se sentent pas submergés que les rapports sont moins rugueux qu’ailleurs. A Avranches, on s’arrête dès qu’un piéton fait mine de traverser ; on se dit « bonjour » quand on se promène ; on se pousse gentiment quand quelqu’un veut prendre une photo dans un « spot » signalé dans les guides.
L’archipel des îles Chausey
Aux îles Chausey, dans la Manche, le tourisme est-il encore « gérable » ? Au mois d’août, Grande-Ile (12 km de longueur ; 5 de largeur) absorbe chaque jour jusqu’à deux mille personnes, attirées par les plus grandes marées d’Europe (14 mètres d’amplitude). La mer découvre 365 îlots à marée basse, puis les recouvre et il n’en reste 52. Les prospectus promettent une nature « sauvage », un petit royaume de pierre et de mer accessible à I5 kilomètres au large de Grandville.
L’intérieur qui appartient à trois familles est privatisé. Où mettre les visiteurs ? Les propriétaires leur laissent le bord de l’eau, les plages de Port-Marie, du Homard, et de la Grande-Grève. « Tout ce qu’on voudrait, c’est conserver un peu de tranquillité, pleurent ceux qui demandent des quotas. – ça dure peu, répondent les autres. Le 20 août, la déferlante est finie. Et il y a 200 emplois à la clé. »
De fait, ce 19 août, les plages ne sont pas envahies et les gens cheminent à la queue-leu-leu seulement vers l’embarcadère.
De quoi vivait-on avant le tourisme ? Au 18e siècle, l’abbé Nolin avait mis l’archipel en culture et en échange de ses efforts en avait obtenu la concession. De cette activité, il ne reste que des friches, du moins dans la partie accessible.
Lorsque l’abbé mourut, ses héritiers vendirent Chausey au fils de l’aubergiste. Régnier a son tour fit construire une ferme, une étable, une boulangerie et une chapelle. L’amplitude des marées lui permit d’exploiter le varech d’où l’on extrait de la soude utilisée par les artisans verriers normands jusqu’à ce que les chimistes inventent de quoi remplacer le travail des moissonneuses de varech), (https://ileschausey.com/sci-des-iles-chausey/origine/).
Louis-Jean-Christophe Régnier relança aussi l’exploitation des pierres de granit bleu-gris, si belles, et qui coûtaient moins à faire venir par bateau à Saint-Malo puis à Paris qu’à transporter par route depuis la Bretagne continentale. (On a oublié l’état déplorable de la voirie, jusqu’à récemment). Il y a eu jusqu’à 500 carriers dans Grande-Ile.
Des difficultés financières amenèrent un changement de propriétaire. Ce dernier, un des principaux négociants de Granville fit ériger de gros bâtiments : phare, fort, presbytère, grande cale. En 1860, l’Etat souhaitant construire un nouveau fort expropria une parcelle faute d’accord financier.
Au début du 20e siècle, Chausey était aux mains d’une Société Civile Immobilière composée de trois familles. En 1921, Louis Renault acquit des parts que ses héritiers revendirent dans les années 70. Quatre générations plus tard, trois familles se répartissent le capital de la société et possèdent aussi une vingtaine de maisons louées à des résidents secondaires ou à des pêcheurs. Aujourd’hui, l’archipel vit de la pêche, notamment de la vente des homards, mais surtout du tourisme. Même si les résidents déplorent les nuisances du sur-tourisme, ils s’en accommodent comme ailleurs. Ils en dépendent et ils se contentent d’un peu de morale lors de la traversée sur les vedettes Jolie France : « Ramassez vos déchets, restez sur les sentiers… ». Les plus agacés sont sans doute les locataires en villégiature qui croyaient avoir payé au prix fort le droit à la solitude.
La pêche à pied
Les familles avancent lentement, chargées d’énormes poucettes et de glacières. Elles s’installent sur le sable doux. C’est marée basse. Où donc est partie la mer ? Tout autour de nous les champs d’algues qui vont du jaune doré au brun noir. « Mon père faisait de la pêche à pied. Je crois surtout qu’il échappait ainsi à nos cris d’enfants ».
Les enfants partent explorer les fentes des rochers à découvert pour y chercher des crustacés, ramassent des bigorneaux, bâtissent un palais humide aux crabes, le décorent de varechs.
Moi qui ai passé mes étés dans le golfe de Porto Vecchio où rien ne change pendant l’été, ni la mer, ni le ciel, me voici fascinée par la marée. Je contemple les rochers et les algues laissés sur la grève qui seront cachés dans quelques heures. Des ruisselets s’écoulent vers le large où la mer s’est retirée ; des crevettes s’agitent dans les flaques ; des yeux observent dans les fentes des rochers ; des vies minuscules qui n’ont pas été aspirées par les vagues attendent la remontée des eaux.
Bientôt la vague du fond de la baie reviendra frangée d’écume, puis une nouvelle vague la recouvrira qui s’approchera un peu, puis la suivante. Le grand champ d’algues sera englouti, puis le cycle recommencera.
Peu à peu les Parisiens partent, soulagés pour un moment que le Front national ne soit pas (encore ?) aux affaires. Les jeunes gens qui rêvaient de ressusciter 1936 ont disparu (A chaque époque les Français vont chercher une référence ancienne à leur envie de changement. En 1789, les discours des Romains ont fourni le modèle historique… La Commune en appelait à 1789, les années 2000 ont essayé de ressusciter le programme de la Résistance, Mélenchon a fait une belle OPA sur 1936 avec ce nom de Nouveau Front populaire, mais le goût de la commémoration résiste mal aux vacances. Les étudiants se sont dispersés en attendant la rentrée).
Il n’y a que les monuments qui subsistent au centre de la ville de pierre voulue par Haussmann.
En architecture, un mascaron ou masque (de l’italien mascherone dérivé augmentatif de maschera, masque), est un ornement que l’on trouve souvent apposé sur la clé de voûte (ou le linteau) d’une fenêtre ou d’une porte. On les trouve aussi sur des piliers, comme les mascarons du Pont-Neuf et sur les fontaines: comme ceux que Rodin a sculptés pour le parc de Sceaux.
Parc de Sceaux : deux mascarons d’Auguste Rodin
Pendant l’Antiquité, la fonction du mascaron était d’empêcher les mauvais esprits de pénétrer dans la demeure grâce à des figures grimaçantes. Quand les Français empruntent la chose et le terme à l’italien, le mascaron n’a plus qu’une fonction ornementale, même si la tradition du grotesque perdure.
Certains propriétaires se sont cependant commandé un visage orné de lauriers à la hauteur de leur importance.
Une tête noble. Boulevard Raspail
D’autres ont voulu un portrait idéalisé de la personne qu’ils voulaient honorer :
Hôtel de Beauvais. Un mascaron représentant la reine Anned’Autriche
Cependant le mascaron, conformément à son origine est souvent difforme, grimaçant. Victor Hugo décrivait ceux du pont-Neuf comme des : « cauchemars pétrifiés sous la main de Germain Pilon » (Hugo, Notre-Dame de Paris,1832).
Rien d’étonnant donc à voir des mascarons tirer la langue. J’en ai photographié quatre. Il y en a sûrement d’autres.
Ceux de la rue de Madrid et de la rue Joseph Bara ont de petites oreilles de satyre : tirer la langue est sans doute pour eux une invite sexuelle.
Mascaron du 5 rue Joseph Bara
Mascaron du 27 rue de Madrid
Le sculpteur de la rue du Rendez-vous est moins habile peut-être, mais cela rend le personnage encore plus frappant : sa bouche grande ouverte laisse sortir une grosse langue qui descend jusqu’à son cou au risque de le faire vomir. L’effort lui donne un air anxieux qui rend bien énigmatique le sens de la scène.
Au fait, je n’ai pas rencontré de femme qui tirait la langue !
L’image de celui qui tire la langue n’est pas figée. Rue des Jeûneurs, c’est un petit jeune homme joufflu au visage encadré de jolies boucles. A quoi, à qui peut-il donc tirer la langue ? Peut-être à une sorte de Célimène qui ne voulait pas de lui ? Le geste de séduction s’est transformé en mépris.
11 rue des Jeûneurs
Et j’oubliais le satyre du Pont Neuf qui invite les passantes à jouer avec lui.
En voici cinq pour le moment et je vais quitter Paris pour un moment. Merci à ceux qui en trouveront d’autres !
En juin, nous avions l’habitude de déambuler dans Paris, mais cette année une sorte de brume jaune stagne sur la ville jusqu’à l’arrivée de nuages venus de l’Ouest qui se déversent en brusques ondées.
Il fait frais. Les fleurs des parcs sont abimées et même le parfum des seringuas est détrempé. Et puis, les touristes commencent à arriver et leur affluence rend certaines rues presque impraticables. L’autre jour, en sortant du musée Carnavalet avec des amis, nous sommes allés rue des Rosiers pour boire un thé au célèbre Loir dans la théière. C’est un salon de thé délicieux qui fait qu’on s’accommode de la rue surencombrée où la foule piétine d’une boutique de vêtements à un restaurant. (Je me demande vraiment ce qui pousse tant de touristes à arpenter la rue des Rosiers : sûrement pas la nostalgie, car depuis longtemps, les vieux ashkénazes en sont partis et ont laissé la place aux séfarades plus démonstratifs qui se livrent à une concurrence effrénée pour vendre leurs falafels. Le Loir dans la Théière n’en est pas moins un endroit charmant meublé de sièges qui viennent des puces, décoré de vieilles affiches et qui sert d’énormes tartes au citron meringuées (plus copieuses que raffinées). Seulement, pauvres naïfs que nous étions ! Une longue file d’attente s’était formée sur le trottoir. Les gens patientaient car c’est devenu très chic de faire la queue. cela montre que l’endroit où vous allez est à la mode.
Plus que 8 jours avant les élections. Tout le monde attend. Les Français attendent. On a beau leur parler des sondages qui placent tous le RN en tête, ils attendent pour se réjouir ou pour s’effrayer, à moitié incrédules, à moitié consternés. Quelques jeunes gens défilent contre le fascisme, pour la défense des droits des minorités, mais souvent leurs objectifs paraissent flous (il y avait plus de drapeaux palestiniens que de drapeaux français dans la manifestation « contre le RN » du samedi 15 juin). Les cortèges sont réduits… A qui s’adressent les états-majors des partis qui mettent en garde contre le risque d’une conflictualisation permanente, soit pour menacer l’adversaire, soit pour accuser Macron d’avoir contribué à fracturer la société ? La plupart des Parisiens sont ailleurs.
La fête de la musique m’a parue morose. De rares cafés avaient invité des musiciens de pop… En face de l’hôpital Saint-Antoine un groupe de gospel chantait « Hallelujah » sans attirer grand monde. Quant à la musique que j’écoute d’habitude, il y a longtemps qu’elle a disparu des rues. Désuète même à Paris qui s’est débarrassé de ses couches populaires à coup d’avenues haussmanniennes et de rénovations pittoresques. A l’angle de notre rue, le café rassemblait des gens heureux que la pluie ait cessé (« Vive l’éclaircie et on ne parle pas politique » a crié un jeune homme au moment où je suis passée).
Une nymphe de Goujon, icone de mode
Le musée Carnavalet a organisé une exposition très complète sur la fontaine des Innocents et l’œuvre de Jean Goujon (1510–1567). Elle donne à voir l’histoire tourmentée du monument, elle célèbre plus largement l’œuvre de Jean Goujon, sculpteur majeur de la Renaissance, et raconte la longue histoire de l’invention d’une icône, une nymphe joliment déhanchée devenue un thème que chaque époque reprend jusqu’à la publicité.
Au 13e siècle à l’angle des rues Saint-Denis et aux Fers, non loin du marché principal de la ville, il y avait une fontaine.
En 1549, on demanda au sculpteur Jean Goujon de reprendre la vieille fontaine afin d’embellir le chemin que le roi Henri II devait suivre pour « entrer » à Paris. Ces entrées royales étaient un grand moment d’affirmation du pouvoir. Les autorités de la ville organisaient des parades inconcevables aujourd’hui : elles faisaient dresser des arcs de triomphe, défiler des chars tirés par des éléphants. Des chevaux déguisés en licornes paradaient et les plus beaux jeunes gens de la ville faisaient de la figuration. Un ouvrage orné de grandes planches a conservé le souvenir de l’évènement de 1549.
On dressait des arcs de triomphe…
Il évoque la fontaine :
La nouvelle fontaine étant adossée au cimetière des saints Innocents et à une habitation n’avait que deux côtés ; une loggia permettait au public de dominer la rue et d’observer Henri II faisant sa première entrée.
Henri II lors de sa première entrée comme roi à Paris
Chaque arcade était entourée de nymphes sculptées par Jean Goujon.
Au XVIIIe siècle, les morts entassés dans le cimetière des Innocents posaient des problèmes d’hygiène tels que les urbanistes décidèrent de fermer le cimetière et de transférer les ossements dans les grandes fosses des Catacombes. La fontaine risquait de disparaître avec les morts, mais finalement dans l’espace ainsi dégagé, on installa un marché au centre duquel on déplaça la fontaine remaniée : disposée au milieu de la place, elle devait avoir quatre face et trois nymphes supplémentaires, ce dont se chargea le sculpteur Pajou (1730–1809).
On peut préférer regarder l’œuvre de Jean Goujon dans son lieu. La fontaine est devenue inséparable de la place, des jeunes gens qui se reposent sur les marches avec ou sans guitare, planche de skate, cannettes de bière. Les ombres des arbres font des taches mouvantes sur le sol. On est bien Cependant grâce à l’exposition on voit les nymphes de près et à hauteur de regard. Isolées du bâtiment, elles ont perdu leur aspect ornemental de bas-reliefs pris dans une colonne dont elles font partie pour devenir des chefs d’œuvres du musée.
Jean Goujon. Nymphe à l’urne
Goujon a inventé le déhanché gracieux des cinq nymphes verticales, la fluidité des plis des tuniques qui symbolise l’écoulement de l’eau. Le ciseau de Pajou creuse les plis, alourdit les dimensions du corps qui ne s’étire plus en longueur.
La nymphe est réinterprétée dans d’autres matériaux. La voici en céramique émaillée,
Plus tard, Ingres estompe les contours, inverse la pose… puis la photo de mode s’empare du motif.
Ingres, La SourceVanessa Paradis. Publicité de Goude pour Chanel
Les bas-reliefs horizontaux
Trois bas-reliefs de Goujon situés dans la partie basse de la fontaine ont été envoyés au Louvre vers 1810. L’écoulement des eaux les endommageait. Ils sont prêtés au musée Carnavalet pour l’exposition.
Jean Goujon y célébrait une nouvelle forme de beauté féminine avec l’arabesque du corps orientée vers la pointe des pieds et de la main cambrée, qu’entourent les lignes serpentines de la chevelure, et les plis des habits.
Jean Goujon. Bas-relief de la fontaine des Innocents
Ces nymphes ressemblent au bas-relief sacré de l’ensevelissement du Christ. Les femmes sont charmantes même dans la douleur, les coiffures forment des entrelacs compliqués (la Madeleine)
Jean Goujon, un huguenot qui a peut-être été massacré lors de la Saint Barthelemy convient bien à notre temps inquiet, lui qui poursuivait l’image d’une beauté sensible, « renaissante » dans un siècle de violences religieuses.
Longtemps, j’ai traversé le quartier Pereire Wagram sans le voir. Le quartier était bien trop solennel à mon goût, trop éloigné des commerces, des cinémas, des petits restos de la rive gauche. Les rues n’avaient qu’une fonction pratique : me conduire chez nos amis. J’ai changé. J’admire les formes biscornues des angles des immeubles sur les grands axes…
Angle du 134 rue de Courcelles et de Wagram
Je m’attarde devant les décors végétaux ou devant les allégories des sculpteurs soucieux de célébrer la morale familiale, ou la beauté des femmes.
Fronton aux branches de marronniers. Rue Théodore de BanvilleRue des Renaudes
J’ai aussi la nostalgie des vies qui s’y sont déroulées et que mes amis me racontaient quand j’avais vingt ans. Je respire dans les rues les récits d’un passé qui chaque jour s’oublie davantage. Je pense « Voilà ce qui s’est passé derrière cette façade en pierres de taille si sérieuse ».
Il était arrivé du Mexique sous le Second Empire quand les richissimes sud-américains étaient fous de Paris. Et bien sûr il avait de l’argent à investir ! La gare de Pereire-Levallois (anciennement Courcelles-Levallois) créée par les frères Pereire avait donné un élan à tous les alentours en permettant de faire circuler des hommes et des marchandises.
Gare Pereire Levallois
Il avait acheté sur plan un bout de rue et fait bâtir de grands immeubles bourgeois qu’il louait.
Son fils s’était définitivement installé après un détour par l’Espagne où il avait trouvé une digne épouse. Dans ce quartier aristocratique, les familles les plus traditionnelles, réfractaire à tous ces étrangers douteux, hésitaient encore à frayer avec lui. Les oreilles lui tintaient quand on contrefaisait son accent ou qu’on fredonnait devant lui l’air du Brésilien:
Je suis Brésilien, j’ai de l’or, Et j’arrive de Rio-Janeire ; Plus riche aujourd’hui que naguère, Paris, je te reviens encor ! Deux fois je suis venu déjà ; J’avais de l’or dans ma valise, Des diamants à ma chemise : Combien a duré tout cela ? Le temps d’avoir deux cents amis Et d’aimer quatre ou cinq maîtresses, Six mois de galantes ivresses, Et plus rien ! ô Paris ! Paris ! En six mois tu m’as tout raflé, Et puis, vers ma jeune Amérique, Tu m’as, pauvre et mélancolique, Délicatement remballé ! Mais je brûlais de revenir, Et là-bas, sous mon ciel sauvage, Je me répétais avec rage : « Une autre fortune ou mourir ! » Je ne suis pas mort, j’ai gagné Tant bien que mal, des sommes folles, Et je viens pour que tu me voles Tout ce que là-bas j’ai volé ! Ce que je veux de toi, Paris, Ce que je veux, ce sont tes femmes, Ni bourgeoises, ni grandes dames, Mais les autres… l’on m’a compris ! Celles que l’on voit étalant, Sur le velours de l’avant-scène, Avec des allures de reine. Un gros bouquet de lilas blanc ; Celles dont l’œil froid et câlin En un instant jauge une salle, Et va cherchant de stalle en stalle Un successeur à ce gandin Qui, plein de chic, mais indigent, Au fond de la loge se cache, Et dit, en mordant sa moustache : « Où diable trouver de l’argent ?… » De l’argent ! Moi j’en ai ! Venez ! Nous le mangerons, mes poulettes, Puis après, je ferai des dettes : Tendez vos deux mains et prenez ! Hurrah ! je viens de débarquer, Mettez vos faux cheveux, cocottes ! J’apporte à vos blanches quenottes Toute une fortune à croquer ! Le pigeon vient ! plumez, plumez… Prenez mes dollars, mes bank-notes, Ma montre, mon chapeau, mes bottes, Mais dites-moi que vous m’aimez ! J’agirai magnifiquement, Mais vous connaissez ma nature, Et j’en prendrai, je vous le jure, Oui, j’en prendrai pour mon argent. Je suis Brésilien, j’ai de l’or, Et j’arrive de Rio-Janeire ; Vingt fois plus riche que naguère, Paris, je te reviens encor ! (La Vie parisienne d’Offenbach, 1866)
Il haussait les épaules et laissait dire sans se fâcher.
Ayant accompli ses devoirs conjugaux et fait deux enfants à sa femme, il s’occupa de danseuses de cancan à culottes fendues et d’engins volants car il nourrissait depuis son enfance le rêve de voler comme les oiseaux. Sa vitalité était légendaire. Il aimait jeter de l’argent par les fenêtres lors de fêtes mémorables. Quand l’argent qu’il déversait sur les ballerines venait à manquer, il vendait un des immeubles de rapport qu’avait fait construire son père.
Son épouse espagnole, qui mettait encore une mantille pour se rendre à la messe, qui participait aux kermesses de charité pour se consoler de sa solitude et réservait toute sa rigueur à l’éducation de ses filles commençait à s’inquiéter sérieusement. Il restait seulement deux immeubles !
Un jour, il était rentré après avoir fait la noce toute la nuit. Il avait trop bu. Il était allé dans la salle de bains pour chercher un cachet d’aspirine dans l’armoire à pharmacie quand sa femme avait fait irruption en brandissant le pistolet du tiroir de la table de nuit, prête à faire feu. Il était tellement stupéfait qu’il n’avait rien trouvé à dire. D’abord en Amérique ce sont les hommes qui tirent et puis, elle ne l’avait pas habitué à de semblables démonstrations.
– Je suis sûre que tu n’as pas envie de mourir, lui dit-elle de sa voix bien élevée. Tu vas signer un acte de donation en faveur de tes filles. Un immeuble pour chacune. Tu ne voudrais pas abréger ton existence. Tu ne voudrais pas qu’un crime m’envoie en prison et laisse deux orphelines ruinées à Paris.
– Il Il avait répondu : « Ne tire pas, je signe ».
Il avait ensuite eu le bon goût de mourir rapidement d’ennui et d’apoplexie. Il n’y a aujourd’hui pas plus parisiens que leurs descendants. Pour moi cependant, la façade grise de leur immeuble a le romanesque du temps des opérettes. Je rêve à la grand-mère qui emportait toute sa literie avec elle quand elle allait rendre visite à sa mère en Espagne, par peur des punaises et de l’inconfort des hôtels ; je rêve à leurs filles à la peau sombre et aux grands yeux noirs qui écoutaient leurs père parler en mexicain mais lui répondaient en français. Comme ils doivent vendre les derniers appartements, les membres de la nouvelle génération n’attacheront bientôt plus le nom de la rue aux bribes de leur lointaine histoire qui montre pourtant joliment avec quelle rapidité des arrivants qu’on appelait des rastaquouères pour bien s’en démarquer se sont mélangés, fondus dans une société qui paraissait pourtant soucieuse de les tenir impitoyablement à distance
Je connaissais depuis mon enfance la Vierge du chancelier Rolin avec son paysage immense qui s’étend des montagnes enneigées jusqu’au parapet qui surplombe la vallée. Mais le tableau vient d’être débarrassé des vernis jaunes qui l’encrassaient et tout le monde court voir l’exposition qui célèbre son retour au Louvre. J’y suis allée aussi peut-être par effet de mimétisme puisqu’il sera possible de le voir tranquillement plus tard ; aussi parce que la commissaire a fait venir d’autres œuvres de Van Eyck, Annonciation, Vierge de Lucques qui vient de Francfort, beau portrait de Baudoin de Lannoy, qu’on peut voir d’autres portraits « réalistes » de Rolin, des miniatures ainsi que des œuvres de Rogier van der Weiden, de Robert Campin, le Maître de Flémalle, de Bosch, de Bellini, des enluminures, des objets sculptés…
Van Eyck. La Vierge au chancelier Rolin
Le revers de la Vierge au chancelier Rolin a lui aussi été restauré. On a mis à jour un faux marbre vert et jaune qui montre que l’œuvre n’est pas un simple tableau, plutôt un objet de dévotion portatif que le chancelier emmenait avec lui dans ses déplacements.
Cohue
Résultat : j’ai piétiné dans le couloir entourée d’une foule déterminée avant de pouvoir pénétrer dans la chapelle. Une fois à l’intérieur, une autre bataille a commencé. La cohue m’a rappelé l’exposition Léonard de Vinci ou bien les bousculades d’Orsay devant les derniers Van Gogh. Chacun dégainait son téléphone portable et jouait des coudes pour photographier les détails… Le problème, c’est qu’il faut du temps pour repérer des détails, les plus recherchés étant les deux lapins qu’on a redécouverts en nettoyant la toile (animaux prolifiques symboles de luxure, écrasés sous la colonne de gauche). Ces recherches augmentent le temps de stationnement devant la toile, et donc l’exaspération des suivants.
J’ai tort de me plaindre car j’ai eu ainsi l’occasion de concentrer mon attention sur quelques œuvres et de bien les regarder, de voir comment des motifs du jardin, ou du paysage en panorama se retrouvent de peintre en peintre.
Une rencontre avec la Vierge ou la vision d’un croyant ?
Le beau tableau de Van Eyck est, disent les historiens, une révolution dans l’art de la représentation du sacré car le commanditaire a la taille des personnages divins. Le chancelier Rolin, ministre des finances d’un des Etats les plus puissants d’Europe vers 1435, n’a même pas besoin d’un saint patron comme intercesseur, son importance sociale lui semblant un mérite suffisant pour leur être présenté. Cependant malgré l’identité d’échelle, il y a quelque chose d’étrange dans la réunion de Rollin, de la Vierge et de l’enfant-Dieu : leurs yeux ne se croisent pas. (Je m’avise tout à coup que la peinture est beaucoup une histoire d’illusion des regards échangés et je me dis que je vais parcourir le Louvre en guettant dans les tableaux les regards qui ne regardent pas leur vis-à-vis). Pas de paroles échangées non plus. L’ange est tout occupé à couronner la Vierge. Celle-ci, les yeux baissés, présente son fils en silence. L’enfant, au visage vieux avant l’âge, regarde obliquement on ne sait trop où et se limite à une bénédiction. Dans l’Annonciation les premiers mots du dialogue de l’Ange et de la Vierge sont figurés en lettres d’or. La réplique de Marie, Ecce ancilla domini, est à l’envers pour indiquer qu’il s’agit d’une réponse.
Van Eyck, Annonciation, Washington
Malgré le pont qui relie le monde des hommes au monde de Dieu, Rolin ne « communique pas » avec les personnages divins et il ne saurait les dévisager.
A ce moment déjà tardif de sa vie, Rolin prépare sa mort. Il n’exprime pas d’émotion identifiable, ni attendrissement, ni angoisse. Il est sans douceur, comme il convient à un homme qui conduit un peuple. Il n’a pas renoncé aux attributs du pouvoir, au velours somptueux de l’habit qui l’enveloppe, à la fourrure qui borde le col et les manches.
Le maître du détail
La foule est surtout venue admirer le paysage qui se déploie au fond du tableau car Van Eyck est célèbre pour avoir réussi à faire tenir le monde entier dans un petit tableau qui mesure à peine 66 cm sur 62 : alors que les personnages principaux sont réunis dans une loggia, les grandes diagonales créées par la disposition des personnages et la ligne verticale des carreaux du sol au motif d’étoiles nous mènent vers le jardin de la loggia, avec ses fleurs symboliques, églantines, pivoines, lys et iris, ses animaux, pies annonçant la mort du Christ, paons célébrant la pureté de la vierge…
Du jardin clos, le regard passe au parapet. Au point de fuite, un homme se penche pour contempler le paysage ; un peintre le regarde. C’est Van Eyck, reconnaissable à son chapeau rouge, disent les historiens de l’art.
Il faut s’approcher à quelques centimètres de la toile pour voir les détails du paysage, les hommes minuscules qui s’affairent dans la ville, descendent le fleuve, traversent les ponts, entrent dans les maisons du village, dans les églises de la ville, les côteaux d’une campagne prospère. Ce spectacle peint avec tant de minutie est-il une allusion au rôle politique de Rolin. Dignitaire le plus important de l’État bourguignon, il espère paraître devant Dieu l’âme en paix car il bien administré le duché qui lui était confié. Mais Van Eyck célèbre aussi la toute puissance de Dieu, l’infinie diversité de la Création et la beauté de chaque chose qu’il a placée dans une lumière paradisiaque.
Musée du Louvre, jusqu’au 17 juin 2024. 9h-18h : lundi, mercredi, jeudi, samedi et dimanche. 9h-21h45 le vendredi. Fermé le mardi.
Aujourd’hui, le Père Lachaise ressemble à un jardin anglais avec des escaliers qui montent à l’assaut de la colline, des chemins de traverses qui serpentent entre les tombes. Le temps est changeant comme on oublie chaque année qu’il doit être au printemps. Trois gouttes de pluie froide, dix minutes de soleil éblouissant et à nouveau le vent qui agite les nuages.
On entend partout les chants des merles et les croassements des corneilles. La vie recommence au milieu des tombes.
C’est un mois où on ne peut pas faire autrement que lever la tête vers les arbres. Même Casimir Périer, dont la statue est entourée du halo vert tendre des platanes perd un peu de son allure pompeuse et surannée de puissant de la monarchie. C’est l’occasion de revisiter l’histoire de France. Ce banquier « modéré », régent de la Banque de France, membre de l‘opposition sous Charles X, est rallié à Louis Philippe dont il devient premier ministre. L’ordre bourgeois conservateur occupe le principal carrefour du Père Lachaise.
Rond-point de Casimir Périer, ministre de Louis Philippe, victime du choléra en 1832
Paris a érigé un monument aux gardes nationaux défenseurs du régime lors d’une des journées révolutionnaires du 19e siècle : une délibération du conseil municipal du 11 juin 1832 a accordé une « concession perpétuelle de places d’honneur pour recevoir les restes des gardes nationaux, gardes municipaux, officiers et soldats de l’armée, et des autres citoyens morts pour la défense du trône constitutionnel, des institutions nationales et de l’ordre public, dans les journées des 5 et 6 du même mois » (Danielle Tartakowsky, 1999, p. 26). La devise de la République est remplacée par une inscription sans équivoque : liberté ordre public.
Enclos des gardes-nationaux victimes du devoir
Toutefois, des opposants comme Raspail ont aussi leur tombeau et le cimetière célèbre les talents artistiques à l’égal des hommes politiques et des maréchaux, généraux et autres militaires. Pour attirer les acheteurs potentiels de concessions, ce sont les restes supposés de Molière et de La Fontaine qui ont été transférés en grande pompe au Père Lachaise, et ce sont Héloïse et Abélard, amants scandaleux pour l’église, mais si proches des héros romantiques, à qui on a bâti une chapelle.
Tombeau d’Héloïse et d’Abélardreprésentés comme des gisants médiévaux
Des pyramides, des obélisques, des colonnes brisées, des sarcophages alternent avec des dalles. Au début, on gravait surtout des titres et des noms de familles sur les tombes. Par la suite, certains ont cherché à individualiser le souvenir de leurs morts. Le financier Arbelot a fait inscrire cette belle épitaphe en souvenir de son couple « Ils furent émerveillés du beau voyage Qui les mena jusqu’au bout de la vie ».
Fernand Arbelot tenant dans ses mains le visage de sa femme (11e division)
Au milieu de sculptures attendues de pleureuses représentant la douleur, deux jeunes gens prennent un bain de soleil sur une dalle.
Malheureusement la plupart des tombes du 20e siècle sont souvent trop sobres : du marbre et du granit sans ornement, des épitaphes désolées, où « à ma maman adorée » remplace les formes traditionnelles.
Le cimetière vieillit. Heureusement, les tombes délabrées peuvent faire penser aux ruines qu’Hubert Robert semait dans ses tableaux.
Des blocs effondrés sur les pentes du Père Lachaise
Qui fleurit le cimetière ?
Les gardiens du cimetière taillent les arbres, préservent un peu partout des jardinières où s’épanouissent les iris du printemps.
Mais qui fleurit les tombes ?
Après les enterrements, les visites se font rares. Les familles sont peu nombreuses à fleurir les tombes, à l’exception peut-être des Asiatiques.
Les soldats étrangers morts pour la France dont les monuments sont regroupés dans une des allées nord du cimetière sont honorés par les autorités de leurs pays respectifs qui font déposer des gerbes.
Combattants tchécoslovaquesCombattants russes
Des bénévoles entretiennent quelques tombes illustres.
La plus visitée (puisqu’elle est la plus fleurie), et donc la plus surprenante pour les Français, est celle de l’ancien instituteur Léon Rivail (1804-1869). Persuadé d’avoir été druide dans une vie antérieure, il avait fondé une église spirite toujours prospère au Brésil. Il a été enterré dans une tombe en forme de dolmen sous le pseudonyme d’Allan Kardec. En cherchant un peu, je vois qu’il a fasciné une bonne partie des romantiques, de Nerval à Victor Hugo, des éducateurs comme Flammarion, des lexicographes comme Lachâtre qu’un même intérêt pour l’éducation populaire rapproche de Kardec. Je me souviens qu’à 6, 7 ans quand j’allais au cimetière du village où je passais mes vacances, j’aimais à « rendre la justice » : j’ai pris parfois des pots de bégonias aux tombes les plus fleuries pour les déposer devant les tombes esseulées. Mais pas question, aujourd’hui de voler Allan Kardec !
Le spirite Allan Kardek sous son dolmen
Chopin fait lui aussi l’objet d’un culte. Des anonymes entretiennent sa tombe et j’ai croisé un pianiste asiatique venu déposer une rose devant la grille.
Mais à côte combien de musiciens oubliés !
L’histoire des morts célèbres vient combler mon besoin de narration. Victor Noir (Yvan Salmon) était un jeune journaliste. Il fut tué à 21 ans, en 1870, avant qu’on puisse savoir ce qu’il aurait fait de sa vie. C’était encore un enfant qui n’avait guère publié qu’une livraison d’un journal rédigé en javanais, avait été rédacteur en chef du Pilori, feuille contestataire imprimée en lettres rouges et il venait d’intégrer La Marseillaise du polémiste Henri Rochefort. La mort a fait de lui un symbole républicain car le meurtrier était un neveu de l’empereur Napoléon III. Ce Pierre-Bonaparte s’était offensé d’insultes adressées à Napoléon 1er par un journaliste corse, Pierre Grousset, soutenu par Rochefort. Victor Noir était l’ami du journaliste. Il était venu voir le prince pour demander rétractation ou réparation d’un article injurieux publié par le prince en réponse à Pierre Grousset. Le prince en voulait surtout à Rochefort, l’autre protagoniste de l’histoire, mais le ton était monté, Victor Noir s’étant déclaré solidaire de l’insulteur. Le prince tira six fois et le tua. Il fut vite acquitté. J’ai connu l’indifférence de Paris brusquement changée en indignation à la mort de Malik Oussekine. Victor Noir, vivant, n’était pas un glorieux combattant de l’avenir. Une fois tombé, il était une victime de l’injustice. Il fut enterré à Neuilly pour éviter l’agitation populaire, mais une foule de près de 100 000 personnes se ressembla tout de même. Et ce fut soudain comme si l’Empire n’avait que trop duré !
20 ans plus tard, les restes de Victor Noir furent transférés au père Lachaise. Jules Dalou, le grand sculpteur républicain qui a réalisé la statue de la place de la Nation (https://passagedutemps.com/2016/02/20/nation/), sculpta un monument sans demander de rémunération. Son bronze était un acte dénonciateur : Victor Noir vient d’être tué. Tout juste tombé, il achève d’expirer, la face vers le ciel, la veste dégrafée. Il est tête nue son chapeau ayant roulé dans la rue.
Tombe de Victor Noir, près de la Transversale n°2Tombe de Victor Noir
Cette tombe a longtemps symbolisé l’hommage qu’on rend aux victimes d’un pouvoir despotique. Puis les années passant, la mémoire de Victor Noir s’est conservée pour des raisons grotesques que racontent volontiers les guides : deux étudiantes qui passaient par l’Avenue Transversale n° 2 virent ce mort plutôt beau garçon. Constatant qu’à l’endroit de l’entre-jambes on voyait une bosse sous le tissu, elles firent courir la rumeur de l’efficacité de cet organe proéminent en cas de stérilité. Il paraît que des femmes viennent frotter la chose et c’est pourquoi le bronze serait si luisant… Les chaussures et le front brillent aussi. Peut-être s’agit-il d’un geste de substitution pour les dames timides. Victor Noir aurait-il était mécontent de sa dernière métamorphose, lui qui avait publié un journal facétieux écrit en javanais ? Dalou, lui, j’en suis sûre, n’aurait pas été heureux de la transformation d’un martyre en satyre
La tombe de Jim Morrison, mort à 27 ans, était devenue en 1971 un lieu de pèlerinage pour une jeunesse qui ne croyait qu’aux révoltes individualistes. J’ai lu que la ferveur était telle que ce tourisme funéraire suffisait à remplir les hôtels des alentours. Aujourd’hui, la sépulture est protégée par une barrière. Les visiteurs frustrés ont inventé un rite insolite : ils collent un chewing-gum sur l’arbre le plus proche.
Tombe de Jim Morrison. 6e division. L’arbre à chewing gum
D’autres traditions sont aussi baroques. Quelqu’un a déposé une pomme de terre sur la tombe de Parmentier.
Tous ces rituels font du cimetière un lieu qui n’évoque pas seulement une mort cruelle au bout du temps des vies humaines.
Le plus consolant, ce sont les arbres qui jaillissent entre les tombes ; leurs feuilles bougent dans leur autre temps, leur temps de printemps, qui revient les ressusciter chaque année.
CHARLET Christian, 2003, Le Père Lachaise. Au cœur du Paris des vivants et des morts, Paris, Découvertes Gallimard.
TARTAKOWSKY Danielle, 1999, Nous irons chanter sur vos tombes, Le Père Lachaise, 19e-20e siècle, Paris, Aubier.
Il y a les imprécations des militants décoloniaux qui traitent de racistes ceux qui veulent interdire les voiles en classe et sur les terrains de sport !
Il y a les inquiétudes des militants laïcs qui jugent qu’il faut interdire toutes les tenues et les démonstrations ostentatoires d’appartenance religieuse pour éviter de ségréguer les jeunes filles musulmanes. Pour ces partisans de la laïcité, l’école et les clubs de sport sont des espaces neutralisés où l’on doit apprendre à vivre ensemble afin de ne pas fabriquer une société fracturée. C’est ce que rappelle le règlement de la Fédération Française de Football (FFF) qui interdit «tout port de signe ou tenue manifestant ostensiblement une appartenance politique, philosophique, religieuse ou syndicale».
Tout d’un coup, nous ne reconnaissons plus nos rues : les voiles couvrent de plus en plus de jeunes filles. Le temps d’une vie et le « vivre ensemble » de notre jeunesse a changé. La publicité y est sans doute pour beaucoup et elle a changé elle aussi. Dans les années 1970, Benetton et son photographe Oliveiro Toscani chantaient la beauté de toutes les couleurs du monde, le métissage heureux des habitants de la planète.
En février, la marque de baskets Converse a fait une campagne publicitaire. Sur une des photos, une jeune fille arbore grand sourire. Elle porte un foulard…. et sûrement une paire de converses puisqu’on voit une chaussure de sport au beau milieu de l’affiche. En bas à droite, la même jeune fille, de dos, s’élance sur un skateboard. On la retrouve sur une autre affiche au milieu de copains. Une image équivaut à une opinion : la photo montre que le voile n’est pas une tenue clivante.
Il faudrait suivre la multiplication des campagnes publicitaires qui se répandent peu à peu. Converse par exemple ne fait que suivre l’exemple d’Adidas dont la collection Mode modeste traite le hidjab comme un produit commercial ordinaire :
Running, training ou détente : reste sereine en toutes circonstances avec notre collection mode modeste.
Les activités évoquées (en anglais, d’ailleurs, de même que le slogan de Converse) disent que les tenues islamiques appartiennent à la modernité, tandis que l’adjectif modeste du slogan rappelle que les cheveux d’une femme doivent être enfermés, bien cachés.
Evidemment, on peut se dire comme ces campagnes publicitaires qu’il n’y a pas à s’énerver contre des couvre-chef inoffensifs et des sondages montrent que la nouvelle génération, qui ne connaît d’autre principe que la liberté individuelle, ne voit pas où est le problème. A la décharge de ceux que l’évolution « énerve », il faut rappeler que l’offensive autour du port du foulard et de l’abaya est concomitante d’une lutte pour la primauté de la loi religieuse sur la loi républicaine, de discussions sans fin sur les matières scolaires, et de plaintes récurrentes sur le « non-respect » des croyances des musulmans, le tout aboutissant à la décapitation de Samuel Paty et au tabassage d’adolescentes des cités récalcitrantes.
La forêt de notre arrivée est un royaume où les pins sont des ombres que la brume efface.
Pins laricios dans la forêt de l’Ospédale
En bas, la pluie tombe. Cinq jours passent avant que la lumière vive ne revienne.
Le sixième jour, la grève des dockers de Marseille nous coince sur l’île et c’est le retour du soleil et de la clarté sur le pré La chaleur se répand. L’herbe et les feuilles brillent Tous les oiseaux appellent : ils n’ont que leurs femelles en tête. Un lézard sort de sa fente.
Je chemine sur le chemin de terre. Je salue celui qui arrose son jardin en me plaignant de l’invasion d’oxalis qui a étouffé les marguerites. « C’est la guerre entre les plantes. – Il aurait fallu tondre avant la floraison. Un jardinier, ça vit sur place et ça rétablit la justice ! ». Une vieille femme passe : « Je m’oblige à marcher. Bien sûr que j’ai mal, mais on est faits pour marcher jusqu’au bout, pas vrai ? »
Un cousin prend des mesures sur un mur de la chapelle où l’on apposera une plaque en l’honneur d’un oncle défunt. « A midi, on ira manger des pâtes aux palourdes »
L’été, les hordes de touristes font de Pinarello un lieu à fuir. La plage de mars est vide. il n’y a personne sous la pinède qui borde le sable ; personne au bord de l’eau. Nous suivons les minuscules laisses de mer (est-ce le nom de ces graviers noirs, pas plus gros que des grains de blé qui dessinent des frises ?)
C’est le printemps le soleil.
Pinarello
Les nuages surgissent de derrière les montagnes La pluie revient brusquement D’un coup, tout est trempé. Mais ici, l’eau est une fête avant l’été féroce.