Paris dans le mélange des langues

Pendant la semaine passée à Avranches, j’ai entendu parler français. De retour à Paris, je retrouve un bain de langues, un peu déconcertant parfois. Il y a évidemment, l’anglais, les langues asiatiques, l’espagnol et l’italien des touristes qui trainent leurs valises à roulettes à la recherche de leur location de vacances. Il y a aussi les langues africaines des ouvriers et des nounous, ou l’arabe des commerçants du marché. Bien sûr, le portugais des copines de ma concierge de l’immeuble. Maria m’a pourtant raconté qu’on se moquait de son accent quand elle revient au pays pour les vacances. Paris parle étranger. Parfois cela ne va pas sans malentendu. Je n’ai pas réussi à m’entendre avec un vendeur vietnamien qui croyait que je l’interrogeais sur la quantité de nems que je désirais acheter, alors que je demandais le prix à la douzaine.

Parfois, des amis s’inquiètent des langues que les Parisiens parleront dans 30 ans !

Bien sûr, tout au long de l’histoire, Paris, ville-monde a été un creuset de langues ce que raconte fort bien le livre de Gilles Siouffi, sous le joli titre de Paris Babel.

L’italien de la cour s’est ainsi renforcé après le mariage de Catherine de Médicis avec Henri II. On ne compte plus alors les mots qui pénètrent le français, que ce soit dans le domaine de la guerre  (alarme, escarmouche, cartoucheattaquer, etc.), de la finance (banque de banca  comptoir de vente banqueroute, crédit, faillite, etc.), de la peinture (coloris, profil, miniature), de la musique (cantatrice, concerto, adagio), de l’architecture (belvédère, appartement, balcon, chapiteau, etc.).  Cette importation massive a été moquée par les grammairiens du 16e . Henri Estienne (1528-1598), un imprimeur protestant érudit, raille le jargon de la cour dans un pamphlet célèbre, Deux dialogues du nouveau français italianizé, et autrement desguizé, principalement entre les courtisans de ce temps. De plusieurs nouveautez qui ont accompagné ceste nouveauté de langage. De quelques courtisianismes modernes et de quelques singularitez courtisianesques (1578).

Aujourd’hui l’arabe joue un grand rôle comme le rappelle Jean Pruvost l’auteur du malicieux Nos ancêtres les Arabes, ce que le français doit à la langue arabe. Les gens âgés associent arabe et mots dépréciatifs du temps de la colonisation, gourbi (vieilli), mais aussi bled, kasbah, soukh, Il faudrait rendre aux élèves des banlieues l’histoire des mots d’origine savante : algèbrezéro, algorithme, ou des termes d’astronomie comme zénith. Il faudrait rappeler les fruits et les fleurs venus de l’autre côté de la Méditerranée : abricotjasmin, artichaut, aubergine souvent passés par l’espagnol comme naranja, venu de l’arabe narandj.  On trouve aujourd’hui des expressions venues des cités qui paraissent encore exotiques :  avoir le seum, pour être en colère, avoir le cafard, de l’arabe semm, synonyme de venin ;  ou bien hass l’expression signifiant la honte, la prison, la galère Tellement la hass tu fais n’importe quoi, tu bosses comme un âne — (Rohff, Paroles de la chanson, La Hass, 2005)  De l’arabe hassd (volonté de nuire). Wiktionnaire. Ou le célèbre kiffer (de «kif»), aimer, raffoler.

Pour ma part, je suis surtout frappée par l’anglais… Je pourrais noter les mots de la radio. Rien que pendant une heure, j’ai entendu spoiler, les people, les smartphones, faire le buzz… En rentrant par le métro, j’ai pu voir des expressions non traduites en anglais. Le féminisme des grandes marques se dit stand up… « levez-vous ? Révoltez-vous ? Dressez-vous ? ou finalement stand up. Même si les Français commencent à savoir un peu d’anglais, beaucoup ne sont pas à l’aise, mais le féminisme des jeunes passe par l’anglais

8 mars 2025. Dans le métro

Et cette maison du rêveur, pourquoi l’anglais suscite-t-il un désir plus fort d’aller la voir ?

Bon, c’est la balade d’une observatrice grognon des petits faits. L’essentiel, on le sait se passe ailleurs… Mais je connais le triomphe de l’anglais pour les publications scientifiques. Un jeune chercheur qui rédige en français est quasiment hors course !

Dans les grandes entreprises aussi les cadres doivent manier l’anglais. ENGIE anonce la montée en compétence en anglais ?

Dans un contexte de mondialisation croissante, maîtriser l’anglais devient un atout incontournable pour toute entreprise cherchant à collaborer efficacement à l’international. C’est le défi auquel ENGIE a été confronté lorsqu’une équipe anglophone a intégré son organisation. Pour fluidifier les échanges et garantir une collaboration harmonieuse entre équipes, ENGIE a fait appel à YESNYOU. Découvrez comment les équipes d’ENGIE ont pu monter en compétence en anglais et relever ce défi avec succès, grâce à des formations adaptées.

Et je me suis laissé raconter que dans certaines entreprises, les réunions se passent en anglais même lorsqu’il n’y a que des Français. C’est encore une sorte de comédie qui se joue là : pour bien des participants, s’exprimer en anglais prévaut sur ce qu’ils ont à dire et leur souci de représentation prévaut sur l’efficacité à leur pensée. Mais c’est sans doute une période de transition.

Crèche. Paris 16e

Les bébés de demain seront de parfaits bilingues !

PRUVOST Jean, 2017, Nos ancêtres les Arabes. Ce que notre langue leur doit, Paris, JC Lattès.

SIOUFFI Gilles, 2025,Paris-Babel, Arles, Actes Sud.

Chiharu Shiota. L’âme tremble

Grand-Palais ;11 décembre 2024-19 mars 2025

L’art textile est à la mode, mais Chiharu Shiota est à part et c’est pourquoi tout le monde court voir son exposition au Grand Palais. Ce qui la rend incomparable, c’est qu’elle tourne le dos à l’art décoratif des grandes tapissières dont j’ai visité récemment les expositions. Elle est différente. Des questions primordiales sous-tendent son œuvre : où se trouve notre âme ? Où va-t-elle après la mort ? Qu’est-ce que ce fil de la vie ? Que signifient les rêves… ? Ces questions paraissent enfantines car la plupart des personnes les refoulent à l’âge adulte. Au milieu de l’exposition, Chiharu Shiota nous invite en écho à son travail à écouter des vidéos d’enfants de 10 ans interrogés sur la couleur des âmes ou sur leur lieu d’existence après la mort.  D’autres interrogations renvoient au déracinement d’une Orientale venue vivre à Berlin : que signifie une vie entre deux mondes (expérience qui fait écho aux réfugiés des guerres et aux migrations économiques de masse de notre époque, et qu’on ressent devant l’installation d’une centaine de valises :

Chiharu Shiota. Searching for destination

Délicat, intime et monumental

Chiharu Shiota utilise un matériau humble, le fil de coton, et un jeu de couleurs appauvri : de toutes les teintes ne restent que le rouge, le noir et le blanc, mais avec ce matériau modeste, elle construit un monde monumental. Il a fallu des dizaines de kilomètres de fils pour l’exposition du Grand Palais !

On est accueillis par des formes blanches suspendues au-dessus de l’escalier des Arts qui mène à l’exposition, des formes légères de coton traversées par la lumière : des bateaux ? Des ailes d’oiseaux ? Des plumes. Le catalogue explique que le blanc est une couleur dont Chiharu Shiota n’use que depuis 2017 quand elle a survécu à un cancer.

Chiharu Shiota. Des bateaux blancs

Puis, on suit tout son parcours, l’école où elle apprenait la peinture abstraite dans les années 1990, les premières installations avec d’immenses robes lavées qui dégouttent. Elle rend visible le rapport au temps qui tombe goutte à goutte du tissu ; puis c’est l’invention de la technique qui la fit connaître : des milliers de fils monocolores connectés entre eux.

Dans la pièce rouge, des barques ou pirogues en fil de fer sont entourées par une nuée enveloppante, accrochée au mur et montant jusqu’au plafond.

Chiharu Shiota. Incertain Journey 2019. Fil rouge et châssis métallique

Une femme traverse un couloir étroit ne sachant trop si les cocons qui entourent les barques sont protecteurs ou inquiétants, si les barques sont mortuaires ou si elles permettent de voyager.

Ces fils rouges sont inquiétants parfois ; ils s’apparentent à la prolifération du cancer qui traverse le corps malade :

Chiharu Shiota Réseau des veines ou prolifération de la maladie

Dans la chambre noire, quelque chose est arrivé : il y a un piano brûlé; désormais silencieux ; une ombre dense formée par des fils métalliques inextricablement embrouillés, enchevêtrés. Les chaises des spectateurs, sont restées là, vestiges d’une salle de récital abandonnée. Le noir est-il simplement un signe de mort, ou bien le fantôme de la musique est-il là, les fils noirs représentant la résonance des sons calcinés qui se prolonge après leur disparition comme si la musique était une lamentation silencieuse devant la perte qui est liée à notre condition humaine ?

Chiharu Shiota, 2022. In Silence

A côté de ces installations monumentales, une œuvre me tient à cœur : deux robes immaculées accrochées dans une caisse aux parois de verre, entourée d’une toile de fil noir (comme si une doublure du moi subsistait prisonnière, ou bien était demeurée là et s’était peu à peu couverte de poussière.) Un peu de lumière parvient à s’infiltrer

Une présence dans l’absence, dit elle (Connaissance des Arts, p. 33)

Chiharu Shiota m’a piégée dans son nouveau dispositif illusionniste, un miroir dont je n’ai pas réalisé tout de suite la présence. Grâce au miroir, je m’aperçois tout à coup dans le monde des ombres.

Connaissance des Arts, Hors série : Chiharu Shiora. The soul trembles
https://passagedutemps.com/2022/04/18/chiharu-shiota-entre-les-fils/

La Maison Dorée

Les Grands Boulevards (Madeleine, Capucines, Italiens, Montmartre, Poissonnière) ont été créés sous le règne de Louis XIV après la suppression de l’enceinte de Louis XIII, débordée depuis longtemps par des constructions informelles. La partie la plus chic de cette succession de boulevards, c’est le boulevard des Italiens, ou tout simplement le Boulevard.  Tout au long du 19e siècle, et jusqu’à la Grande Guerre, les élégants l’arpenteront – Incroyables et Merveilleuses sous le Directoire, Gandins à la Restauration, Dandys, Lions sous l’Empire.


Eugene Lami-Boulevard-des-italiens-a-paris-la-nuit.(Wahoo.Artcom)

De grands restaurants s’étaient ouverts. Au numéro 20, le café Hardy célèbre dès 1814 allait devenir le restaurant de la Maison Dorée, le café Riche repris par Bignon en 1847, Le glacier Tortoni ouvert au début de l’Empire et situé à l’angle de la rue Taitbout jouxtait la Maison Dorée. Tout près, place de l’Opéra, on trouvait le Café Anglais… La Maison Dorée a été bâtie par l’architecte Victor Lemaire ; c’est moins sa

La Maison Dorée. Aujourd’hui banque Parisbas

façade vaguement renaissance qui faisait la réputation de l’immeuble que la dorure des balcons et les  encadrements des baies. D’où le nom que lui avait donné le public.

Elle était décorée de frises qu’avaient sculptées Jean-Baptiste Lechesne, Jean-Baptiste Jules Klagman, Georges Jules Garraud et Pierre Louis Rouillard. Des branches de chêne recourbées en volutes se déployaient tout autour de l’immeuble et abritaient oiseaux, cerfs, sangliers et chiens de chasse. On venait aussi pour l’ameublement intérieur, les glaces, les médaillons, les boiseries et partout la lumière éblouissait.

Maison Dorée. Frise

La Maison Dorée attirait l’aristocratie. Les journalistes à succès et les hommes de lettres y venaient aussi. « Le gaz y flambait, les bouchons de champagne sautaient et rien qu’en s’ouvrant les pianos jouaient tout seuls (Georges Cain, Coins de Paris, 1910)… Voici un des menus des dîners offerts par Alexandre Dumas en 1844 après la parution des Trois Mousquetaires :

Menu d’un dîner de quinze personnes offert par M. Alexandre Dumas, en la Maison-dorée, le 10 novembre.

Deux potages.
Consommé de volaille.
Tortue.

Hors-d’oeuvre.
Petites timbales de nouilles au chasseur.

Deux relevés.
Saumon Chambord.
Filets de boeuf financière.
Deux entrées.
Mauviettes en caisse aux truffes.
Suprême de volaille.

Rôtis.
Cailles, perdrix, ortolans.
Haricots verts sautés.
Gelée noyaux, garnie d’abricots.

Dessert.
Fruits de saison.

Vins.
Premier service : Saint-Julien et Madère.
Deuxième service : Château-Larose, Corton, Clos-du-Roi.
Troisième service : Champagne, Cliquot, Château-Yquem.

Swann à la recherche d’Odette

Parmi les fantômes qui hantent le boulevard des Italiens, Swann est celui qui me tient le plus à cœur. Il parcourt un boulevard assombri comme on en visite dans des cauchemars

D’ailleurs on commençait à éteindre partout. Sous les arbres des boulevards, dans une obscurité mystérieuse, les passants plus rares erraient, à peine reconnaissables. Parfois l’ombre d’une femme qui s’approchait de lui, lui murmurant un mot à l’oreille, lui demandant de la ramener, fit tressaillir Swann. Il frôlait anxieusement tous ces corps obscurs comme si parmi les fantômes des morts, dans le royaume sombre, il eût cherché Eurydice.

Cette quête nocturne fait basculer Swann : le plaisir que lui donnait sa relation avec une jeune femme élégante est remplacé par le besoin anxieux de retrouver immédiatement cette femme. L’angoisse qui l’étreint est le début de l’amour qui va le torturer pendant des années.

Il poussa jusqu’à la Maison Dorée, entra deux fois chez Tortoni et, sans l’avoir vue davantage, venait de ressortir du Café anglais, marchant à grands pas, l’air hagard, pour rejoindre sa voiture qui l’attendait au coin du boulevard des Italiens, quand il heurta une personne qui venait en sens contraire : c’était Odette ; elle lui expliqua plus tard que n’ayant pas trouvé de place chez Prévost, elle était allée souper à la Maison Dorée dans un enfoncement où il ne l’avait pas découverte, et elle regagnait sa voiture.
Elle s’attendait si peu à le voir qu’elle eut un mouvement d’effroi. Quant à lui, il avait couru Paris non parce qu’il croyait possible de la rejoindre, mais parce qu’il lui était trop cruel d’y renoncer.

Il monte dans la voiture d’Odette disant son cocher de suivre. Elle a un bouquet de catleyas, dans l’échancrure de son corsage. Après un écart du cheval, qui a déplacé les fleurs, Swann lui dit : « Cela ne vous gêne pas que je remette droites les fleurs de votre corsage qui ont été déplacées par le choc. J’ai peur que vous ne les perdiez, je voudrais les enfoncer un peu. Elle, qui n’avait pas été habituée à voir les hommes faire tant de façons avec elle, dit en souriant : – Non, pas du tout, ça ne me gêne pas. C’est à compter de ce moment que faire l’amour, pour eux, se dira « faire catleya ». Plus tard, quand leur relation se disloquera, Swann interroge Odette sur cette soirée. Par bêtise, parce qu’elle n’a même pas conscience de sa cruauté, elle avoue qu’elle était avec son rival pendant qu’il la cherchait :

C’est vrai que je n’avais pas été à la Maison Dorée, que je sortais de chez Forcheville. J’avais vraiment été chez Prévost, ça c’était pas de la blague, il m’y avait rencontrée et m’avait demandé d’entrer regarder ses gravures. Mais il était venu quelqu’un pour le voir. Je t’ai dit que je venais de la Maison d’Or, parce que j’avais peur que cela ne t’ennuie. Tu vois, c’était plutôt gentil de ma part. 

Le nom de la Maison Dorée symbolise désormais la non-existence de ce que Swann croyait être le fondement solide de son amour.

Si maintenant il se détournait chaque fois que sa mémoire lui disait le nom cruel de la Maison Dorée, ce n’était plus, comme tout récemment encore à la soirée de Mme de Saint-Euverte, parce qu’il lui rappelait un bonheur qu’il avait perdu depuis longtemps, mais un malheur qu’il venait seulement d’apprendre.

Ainsi, le nom de Maison Dorée me rappelle la silhouette un peu voûtée de Swann qui se hâte dans l’ombre trouée par les dernières lueurs des restaurants. C’est  comme si je me souvenais de ce que m’avait raconté une personne réelle… En fait, il n’y a pas de différence : la fiction de Proust est bien plus vivante pour moi que les récits de mes amis.

Camille Pissarro. Le boulevard Montmartre de nuit. National Galley

Aujourd’hui, le 20, boulevard des Italiens joue mal son rôle. Il ne reste rien des émotions qui se sont accumulées dans cet endroit, la joyeuse foule des dîneurs, l’excitation des spectacles, les rencontres. Depuis 1976, la banque BNP Paribas s’est installée dans la Maison Dorée et y a placé sa division internationale. La banque a conservé la façade et a tout changé à l’intérieur à coups de faux plafonds en placo plus ou moins isolant, de pvc et de parois de verre. Ça s’appelle, paraît-il le façadisme.

La Maison Dorée n’est donc que cela. Les balcons qui ont perdu leurs dorures éblouissantes sont semblables à tous les balcons. Les vitrines sont pareilles à toutes les vitrines des banques du 21eme siècle, avec leurs grandes vitres couleur fumée, leurs Stickers vigipirate ; et un graffiti pollue la pelle Starck chargée de raconter l’histoire du lieu.

BNP Paribas ancien emplacement de la Maison Dorée

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8458101p/f1.zoom.r=maison%20dorée.langFR

Deux grandes dames de l’art textile : Olga de Amaral, Tamara Kostianovsky

Pénélope et Philomène étaient cantonnées aux ouvrages de dames, même si elles avaient appris à ruser avec la violence des hommes. La Philomèle d’Ovide utilise sa toile pour faire savoir à sa sœur les actes exécrables commis par son beau-frère, Térée, qui l’a violée et lui a coupé la langue pour l’empêcher de raconter ce qui s’était passé. Pénélope invente la ruse du linceul tissé le jour et détissé la nuit pour repousser les prétendants… Enfermées dans leurs gynécées, ces femmes tissent leur destin. Dans les années 60, le rôle des fileuses chantées par Jacques Douai est plus contraint, plus passif :

File laine, filent les jours,
Garde ta peine et mon amour…

Les hommes guerroyaient, les femmes attendaient. Leur destin était l’humilité et la patience. On avance si lentement pour faire une tapisserie ! Il faut enfiler des milliers de fils sur le métier à tisser ; il faut  des heures et des heures pour les allers-retours de la navette !

Plus tard, les hommes peignaient, sculptaient et les femmes passaient leurs jours à des ouvrages d’aiguille ou à des métiers plus artisanaux qu’artistiques (ils se poursuivent aujourd’hui, presque inchangés depuis l’aube de l’humanité et on rencontre toujours des brodeuses et des tisserandes de la Turquie à la Chine, et aux peuples autochtones d’Amérique). Les femmes font des linges  pour couvrir les corps, des cordes pour lier des ennemis, des tentures, et des tapis pour réchauffer les murs et les sols. Les hommes s’adonnent à l’Art.

Des heures et des heures de travail qui aboutissent à ces tuiles de couleur pâle (Olga de Amaral 2025)

L’art contemporain a pourtant modifié la frontière de l’art. Le manifeste du Bauhaus, affirmait qu’il n’y a pas de différence essentielle entre l’artiste et l’artisan.

Architectes, sculpteurs, peintres ; nous devons tous revenir au travail manuel, parce qu’il n’y a pas «d’art professionnel». Il n’existe aucune différence, quant à l’essence, entre l’artiste et l’artisan. L’artiste n’est qu’un artisan inspiré. C’est la grâce du ciel qui fait, dans de rares instants de lumière et par sa volonté, que l’œuvre produite de ses mains devient art, tandis que la base du savoir-faire est indispensable à tout artiste. C’est la source de l’inspiration créatrice.
Formons donc, une nouvelle corporation d’artisans, sans l’arrogance des classes séparées et par laquelle a été érigée un mur d’orgueil entre artisans et artistes. Nous voulons, concevons et créons ensemble la nouvelle construction de l’avenir, qui embrassera tout en une seule forme : architecture, plastique et peinture, qui s’élèvera par les mains de millions d’ouvriers vers le ciel du futur, comme le symbole cristallin d’une nouvelle foi. » Walter Gropius Weimar, Avril, 1919.( https://www.articule.net/2019/06/30/walter-gropius-manifeste-du-bauhaus-1919/)

Malgré ses idées progressistes, cependant, Gropius, effrayé par l’afflux des femmes supposé nuire à la réputation de l’école, durcit les critères d’admission et oriente systématiquement les jeunes filles vers l’atelier textile. Cette activité est considérée comme moins prestigieuse. Mais enfin cette rentrée, on célèbre à Paris en même temps Tamara Kostianovsli au Musée de la chasse, Olga de Amaral à la Fondation Cartier et Chiharu Shiota au Grand Palais (Nous irons revoir bientôt le travail de cette dernière à l’exposition du Grand Palais).

Olga de Amaral à la Fondation Cartier

J’aime les matières travaillées par Olga de Amaral, laine, lin, coton,  parfois plastic, variées à l’infini, tantôt austères, tantôt précieuses. Mêlant fils et matériaux divers, l’artiste imagine des tissus qui peuvent quitter les murs pour se déployer du plafond au sol.

Le ruissellement est particulièrement joli ce lundi de janvier ensoleillé où la lumière se prend dans les fils comme dans une pluie d’été. J’ai mal regardé et je ne sais pas comment ces milliers de fils sont rendus suffisamment rigides pour rester tendus.

J’apprécie l’entre-deux des œuvres entre tissu et sculpture.

J’admire les harmonies d’Olga de Amaral, tantôt pauvres et terreuses, tantôt mêlant le violet sombre et l’orange des flammes (peut-être  empruntées aux Indiens de Colombie)

Ce qui serait un élément décoratif sur un vêtement ou dans des tresses, impressionne en format de trois mètres. Parfois aussi, Olga de Amaral joue d’une seule couleur dominante dans une quête de poésie cosmique. 

Je me rends compte que la révélation de l’importance de son travail tient beaucoup à sa monumentalité. Leur dimension arrache ces œuvres à l’artisanat, les apparente aux recherches des artistes qu’on dit importants. Cependant, comme pour la peinture abstraite de cette époque, souvent, je trouve à admirer, sans être très émue par cet art d’ornement.

Tamara Kostianovsky (Musée de la Chasse : automne 2024)

Des souches qui, dès qu’on approche, se révèlent être constituées d’étoffes pliées, tordues et collées. Ce sont souvent des chemises ou des pantalons d’homme de couleur pastel.

… dont Tamara Kostianovsky a même gardé les boutons :

Ce sont aussi des fleurs et des branches de fausses tapisseries 18e, faits à partir de la récup de tissus froissés :

… des oiseaux exotiques dont les plumes sont découpées dans de vieilles étoffes :

Cet art charmant et humoristique du trompe-l’œil se transforme en quelque chose de plus inquiétant avec des carcasses d’animaux à la Rembrandt ou à la Soutine. Les innocents oiseaux du Paradis laissent place à des animaux dépecés et suspendus à des crocs de boucherie.

Le goût des beaux décors 18ème siècle cacherait-il quelque chose de pervers ?

Ribera, peintre de l’angoisse

Ribera (1591-1652), que j’avais découvert à Caen lors d’une exposition consacrée aux peintres caravagesques, revient au Petit Palais qui organise un parcours monumental de son œuvre. (https://passagedutemps.com/2021/07/10/jusepe-de-ribera-et-les-apotres-visite-de-lexposition-longhi-au-musee-des-beaux-arts-de-caen/)

A Rome, la leçon du Caravage

Espagnol venu chercher sa chance à Rome à 20 ans, Ribera a vite appris du Caravage le traitement des contrastes d’ombre et de lumière, la gestuelle théâtrale et le plaisir provocant de transformer des modèles populaires en philosophes et en saints.

Ribera. Saint Philippe
Un Philosophe

Ce mélange de réalisme et de stylisation confère un aspect saisissant à ses tableaux. Réalisme des ongles noirs de Saint Jérôme, des détails de sa barbe…

Ribera, Saint Jérôme

Monumentalité des compagnons du Christ, enveloppés dans de lourds manteaux, qui leur donnent le volume massif de statues. Le prosaïsme apparent des visages interroge sur le mystère de la sainteté. Saints, ces hommes du peuple ?

Il peint dans le même style une série d’allégories des cinq sens dans les années 1630, qui revisite, dans le registre profane, les Apostolados romains.

Ribera. Allégorie de l’odorat avec oignon, ail et jasmin

En 1616, il part pour Naples, qui est alors une possession de la couronne d’Espagne. Bénéficiant de la protection du vice-roi espagnol, le duc d’Osuna, il devient une sorte de peintre officiel et reçoit de multiples commandes.

A Naples, il peint des « scènes » plus complexes. Ainsi Le reniement de Pierre construit sur deux cercles. A droite des index accusateurs désignent Pierre, plongé dans l’ombre et le remords, cependant que le temps où il pouvait être fier de sa vie s’effondre. A gauche, le groupe des joueurs, absorbé par le jeu, tourne le dos à l’action où se joue le sort de l’apôtre.

Ribera. Le Reniement de Pierre

Des scènes de torture

Dans cette période, Ribera peint des toiles d’une âpreté, d’une cruauté saisissantes. Le Martyre de saint Barthélemy est un motif terrifiant de corps souffrant, disloqué et meurtri, que Ribera travaille en autant de variations folles, depuis la première commande pour le duc d’Osuna en 1616, jusqu’à la dernière version de 1644. Il semble fasciné par cette scène d’écorchement. Et moi spectatrice du supplice, j’éprouve une sensation épouvantable où se mêlent ce que je vois et ce que j’hallucine, où Ribera invite à rapprocher sadisme et masochisme jusqu’à ce qu’e’on ne puisse plus les distinguer.

Même scène d’épouvante tirée d’une autre histoire, celle du satyre Marsyas qui a ramassé la flute inventée par Athéna, a appris à en jouer et a osé provoquer Apollon qui le châtie de la plus atroce façon.

Au premier plan, le corps de la victime qu’un dieu écorche vivant coupe tout l’espace de la toile. La tête renversée vers le bas de la toile dans la posture d’un gibier montre un cri affreux. (Je ne sais pourquoi le détail des dents cariées ajoute pour moi à l’horreur de ce cri d’agonie).

Au-dessus, Apollon. Et il faut qu’Apollon soit beau et serein. Tranquille, enfonçant sa main dans la large blessure de sa victime (les membres du bourreau et de la victime dessinent un cercle d’épouvante qui les associe autant qu’il les oppose : le blanc corps du Dieu, le corps brun du satyre, les couleurs du ciel, le brun sombre de la terre).

Dans ces tableaux de mort, il y a à présent de grandes étoffes colorées qui se déploient. Violet pour Apollon, bleu et jaune pour Vénus, rouge pour Adonis

Vénus découvre Adonis, mort, étendu sur son grand manteau rouge… avant sa métamorphose en anémone

A partir de la fin des années 1630, la thématique s’apaise, tout en conservant quelque chose de grinçant. L’exposition met en valeur deux tableaux le Pied-bot conservé au Louvre et une Mujer Barbuda (Tolède, Fondation Medinaceli). La femme est pourvue d’une grande barbe noire. C’est une femme puisqu’elle allaite un nourrisson. Son mari se tient un peu à l’arrière comme saint Joseph derrière la Vierge. La toile est encensée par les commentateurs de l’exposition. Le Vice-Roi de Naples qui a commandité le tableau voulait sans doute représenter une « merveille » de la nature (un prodige étonnant). Aujourd’hui, on nous invite à voir que le handicap n’empêche pas la dignité d’une famille. Mais s’agit-il de handicap ou de fluidité des genres qu’incarne une Sainte Famille post Me too ?

Le Pied Bot, nous pouvons le voir au Louvre. Un petit mendiant infirme porte sa béquille avec l’assurance d’un soldat qui part faire la guerre. Son sourire irrésistible ne demande pas la pitié. Il montre la magnifique puissance de la vie.

Il faut donc voir Ribera, son respect des pauvres, des monstres, des estropiés… et se demander comment cette leçon s’accorde avec sa vision terrible d’un christianisme de martyrs.

Noël. Fête des grands-parents

La fête de Noël raconte une tout autre histoire qui cumule le symbolisme du retour de la lumière et l’accueil du renouveau incarné dans un petit enfant fragile. Je m’émerveille de l’invention chrétienne de Jésus dans sa crèche misérable qui inverse le symbolisme traditionnel du dieu des armées, massacreur des incroyants.

Cette année, la fête est encore plus précieuse : « Un enfant nous est né », comme le promettait Esaïe…. L’enfant de notre fils est une petite fille d’un an. Comme elle habite loin, nous ne sommes pas de ses familiers. Elle ne s’illumine pas dès qu’elle nous voit ; elle nous regarde d’un air sérieux et pour la faire sourire, je dois me livrer à toute sorte de pitreries.

A un an, elle a participé à la grande fête de la consommation en jouant gentiment avec tous ses cadeaux (trop, bien entendu) qu’elle attrape l’un après l’autre et dont elle cherche à comprendre le fonctionnement. Voici son premier xylophone, ses cubes à insérer dans une boite, ses petits livres dont elle repère les boutons capables de déclencher des chansons… elle s’intéresse aux rubans bolduc qui scintillent et s’entortillent joliment. Et moi, je m’émerveille de toutes ces premières fois. A présent, l’excès des Noëls contemporains m’indigne moins puisqu’il plaît à notre petite fille et à ses sœurs.

Ainsi passe la fête dans la fascination pour la rapidité avec laquelle les petits enfants s’humanisent et dans le plaisir de voir vivre des enfants sans la responsabilité de les éduquer. Noël, fête des grands-parents !

Lectures
Il n’y a pas beaucoup de livres sur l’amour des grands-mères pour leurs petits-enfants. Pierrette Fleutiaux, trop tôt disparue, en a écrit un très joli, Loli, le temps venu, paru en 2013 aux éditions Odile Jacob.

La place de Fürstenberg

La place Fürstenberg est un endroit paisible et mélancolique qui contraste avec l’agitation de Saint-Germain situé juste à l’arrière de la rue de l’Abbaye. A Saint-Germain, il y a surtout des touristes. Ceux qui remplissent les Deux Magots et le Flore sont persuadés qu’ils participent à l’effervescente du Paris littéraire, ceux qui les regardent s’arrêtent un instant pour faire des selfies. Place de Fürstenberg, tout est silencieux. Après 5 heures, de rares passants traversent la rue vide ; ils n’osent pas parler fort. Pourtant on n’a pas l’impression que l’endroit est habité par des fantômes. Les boutiques luxueuses des magasins de tissu sont prospères. Pierre Frey remplit ses vitrines d’étoffes pastichant toutes les époques. J’aime surtout des étoffes à décor d’arbres de vie avec des animaux se glissant entre les branches d’arbres vert pâle ; Manuel Canovas, rue de l’Abbaye, a rempli une vitrine d’oiseaux exotiques et de fleurs extravagantes de couleurs vives, qui évoquent les belles promeneuses à chapeau à plume qui vivaient à Paris un siècle auparavant.  Je regarde d’autres vitrines, velours, passementeries… Au numéro 7, on trouve La Compagnie Française des Poivres et des Epices.

Lorsqu’on vient de la rue Jacob, l’axe principal monte légèrement vers un terre-plein central où poussent trois paulownias entourant un lampadaire à 5 branches. Au fond, le palais abbatial de style Louis XIII avec son décor de briques et de pierre, ses larges fenêtres.

Cette place n’a pas de banc public. On ne fait qu’y passer.

Rue de Fürstenberg. Au fond la façade du palais abbatial

D’ailleurs, cette place, paraît-il, n’est pas une place, mais une voie un peu élargie dont le nom est celui d’un cardinal qui fut nommé abbé de saint-Germain à la toute fin du 17e siècle.

Que reste-t-il de cet abbé Fürstemberg ou Fürstenberg ? Quand j’étais adolescente le nom de Fürstenberg m’évoquait surtout les robes portefeuille créées par Diane de Fürstenberg et des photos des revues de mode (Elle, Vogue, Paris Match). En ce temps-là, je faisais mes classes chez les coiffeurs, qui m’apprenaient ce qu’était la Jet Society. Sur les  photos, on voyait Diane rire aux éclats entre deux cavaliers servants. Vers la fin de sa vie, elle rappelait pourtant parfois le passé tragique de sa mère, déportée à Auschwitz et Ravensbrück, et ses années grises de pensionnat en Suisse où elle avait rencontré, puis épousé le prince Egon de Fürstenberg, Elle s’appelait alors Diane Halfin. Quand le mariage se rompit, elle obtint de conserver le nom de Fürstenberg. Il n’y a rien de plus trompeur que les noms, surtout pour les femmes. Plus de Halfin, pas de Diller, du nom du second mari de Diane de Fürstenberg. Fürstenberg, c’était quand même une carte de visite si le vent de l’histoire tournait à nouveau. Il avait belle allure ce nom, montagne des princes, avec le son emphatique des consonnes allemandes. C’était aussi un beau nom pour la haute couture. A ce propos, les féministes font remarquer que couturière n’est pas le féminin de couturier. La première coud des robes, alors que le second est un artiste qui les invente. Personne ne dirait grande couturière. On est obligé de tourner et de dire créatrice de mode.

Evidemment, avant d’avoir consulté  Wikipédia, je ne savais rien de Guillaume-Egon de Fürstenberg, né en 1620. Sa vie me semble assez caractéristique d’une époque où un noble faisait indifféremment carrière dans l’armée ou dans l’église. Guillaume-Egon était né dans une ancienne famille de la noblesse souabe. Son père était un général de l’armée impériale. Lui-même, après avoir grandi avec le prince Maximilien Henri de Bavière dont il était l’ami intime, devint soldat au service de la France, avant d’entrer en religion. Il était et resta un agent de la France, qui servait la politique de Louis XIV dans l’Empire. Il était suffisamment fin politique pour mener des missions à Vienne ou auprès des princes allemands. Son grand succès fut la signature d’un traité d’alliance entre la France et le prince-archevêque de Cologne en vue de la guerre de Hollande. Enlevé en 1674 sur ordre de l’Empereur, il est emprisonné à Vienne, échappe à l’exécution, et ne sera libéré qu’en mai 1679, après la signature du traité de Nimègue.

Reproduction trouvée sur le sitehttps://maisoncardinalfurstemberg.com/fr/page/histoire-appart-hotel-5-etoiles-paris.16227.html

Le 8 juin 1682 il est nommé évêque de Strasbourg. En 1684, il intervient dans la résolution du conflit entre le prince-évêque de Liège et les bourgeois de cette cité et obtient en échange la gestion du château de Modave. Il rêve à une nomination d’archevêque à Cologne, mais trop proche des Français, il se heurte aux princes allemands unis contre Louis 14. Sa partie perdue, il retourne en France. Il devient abbé non résident de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés en 1697, agrandit le palais épiscopal, installe écuries et logements pour les domestiques sur l’emplacement de la place qui porte son nom, ce qui évite aux occupants de passer par l’abbaye pour entrer et sortir.

Du palais proprement dit, on voit la jolie façade rose de la rue de l’Abbaye. Il abrite aujourd’hui des centres de formation rattachés à l’Institut catholique de Paris.

6 rue de Furstenberg, un passage voûté mène à l’entrée du musée Eugène Delacroix où le peintre, qui devait décorer la chapelle des Saints-Anges, s’était installé en 1857, abandonnant la rue Notre-Dame-de-Lorette. Tuberculeux, Delacroix  souhaitait finir ses œuvres, mais il était trop las pour faire chaque jour un long trajet depuis la rive droite. Aussi fut-il heureux de trouver un logement calme et aéré, avec jardin, relativement proche de Saint-Sulpice. Il obtint un bail de quinze ans, avec l’autorisation de construire un atelier à condition d’en soumettre au préalable les plans. Le 21 août 1861, la chapelle des Saints-Anges fut ouverte au public. Deux ans plus tard, Delacroix mourait. Sa dernière demeure est devenue un musée national en 1971. Je me souviens d’avoir lu à l’ombre dans une sorte de jardin de curé paisible tout un après-midi d’été étouffant.

Delacroix à Saint-Sulpice. Lutte de Jacob avec l’Ange (détail)
Héliodore chassé du temple. Delacroix. Saint-Sulpice

La place n’a pas changé… Ah si, quand même ! Ses quatre paulownias, presque aussi célèbres que les deux Testaments ou les dix commandements, ne sont plus que trois. Lorsqu’en 2023, la mairie de Paris a annoncé qu’il fallait couper le plus âgé qui risquait de tomber, les riverains bataillèrent en vain contre la mairie qu’ils accusaient de ne pas avoir suffisamment entretenu l’arbre centenaire.

Est-elle davantage menacée, la place ? Je ne crois pas. Elle est trop célèbre, mais il suffirait qu’un café branché s’installe pour détruire ce petit royaume.

MAYEUL Aldebert, « La mairie de Paris abat cinq arbres dans le 6e arrondissement, pour «préserver la sécurité des usagers» [archive] », sur lefigaro.fr, 29 juillet 2023.

CHÂTELLIER, Louis, « Guillaume Egon de Fürstenberg », in Nouveau dictionnaire de biographie alsacienne, vol. 12

FURSTENBERG Guillaume Egon de – Fédération des Sociétés d’Histoire et d’Archéologie d’Alsace

Figures du fou. Du rire à l’effroi

Elisabeth Antoine-König et Pierre-Yves Le Pogam. Exposition au Louvre

Le feuillage des arbres  n’est presque pas tombé. Il n’y a pas de vent depuis des jours et il pleut rarement. Les feuilles ont une belle couleur dorée, mais c’est la seule lumière sous un ciel obstinément gris, un temps de musée, qui nous pousse à rejoindre le Louvre. Et puis il y a  le thème de l’exposition Figures du fou. C’est l’occasion de voir les images qui ont accompagné le travail du jeune Foucault lorsqu’il écrivait l’Histoire de la folie, livre qui a secoué toute une génération… même si les commissaires soulignent qu’ils montrent les fous, et non comme le faisait Foucault l’effet du regard médical qui délimite et met à l’écart des comportements que nous appelons aujourd’hui maladies psychiatriques, psychose, folie. Michel Foucault s’intéresse à un mouvement d’exclusion ; les commissaires interrogent les modes de présence de ceux que désigne le mot fou dans la société.

Etrange exposition qui englobe sous le même nom fou  des représentations d’incroyants qui se détournent de Dieu, de chrétiens illuminés habités par l’amour du Christ, de fous institutionnels qui travaillent dans les cours royales et de malades mentaux du 19e siècle. Une histoire de la discontinuité des représentations des « autres » dans notre culture (or, justement, dans l’exposition, on s’aperçoit que l’autre, c’est souvent nous !)

La folie du haut Moyen Age est assez sympathique. Le sang ne coule pas et je ne vois guère de férocité dans les petits monstres qui habitent les bords des vitraux ou les marges des manuscrits, qui jouent de la musique, agitent leur sceptre dérisoire, s’occupent à décider dans quelle direction ils doivent diriger leurs têtes opposées, ce qui n’est pas si facile.

Un être mi-homme mi-bête souffle dans un instrument de musique (fragment de vitrail)
Deux têtes tête-bêche en chemin rencontrent un assaillant

La démence, c’est de n’être pas chrétien. Tant pis pour l’insensé, qui ne voit pas que la mort approche et que seul importe l’ordre de Dieu. Il ne fait de mal qu’à lui-même. La plupart des fous n’ont pas l’aspect inquiétant qu’on donnera plus tard aux malades psychiatriques. Rien de pathétique non plus dans ceux qui sont en proie aux tourments de l’amour. Ils déraisonnent gaiement. La matrone qui se laisse séduire par un jeune fou (reconnaissable à son bonnet et à ses oreilles d’âne) n’a pas l’air dévastée.

Fou enlaçant une femme. Vers 1535… Porte-serviettes

La douce folie d’amour mène aussi le fils prodigue ; sans doute, il renouera avec la raison paternelle une fois que les courtisanes l’auront dépouillé, l’exposition cependant ne le montre pas repentant.

Le Fils prodigue. Détail d’une peinture anonyme de la Renaissance (Musée Carnavalet)

Et si Aristote, le vieux roi des philosophes se soumet à la maîtresse d’Alexandre, celle-ci se borne à l’empoigner par les cheveux.

Aristote et Phyllis, la maîtresse d’Alexandre qui avait juré de le séduire

A la fin du 15e siècle et au 16e siècle, la folie se confond avec un inventaire des vices qui touchent la société entière. La Nef des fous de Sébastien Brant (1494), va devenir, au XVIe siècle, le livre le plus lu après la Bible. L’Eloge de la folie d’Erasme 1511 a aussi été un grand succès. L’église elle-même sonne la récréation pour le temps du Carnaval où l’on est autorisé à manger, boire, danser joyeusement et à pratiquer toutes les formes d’échange inventés par l’homme en société. La critique des folies humaines du Carnaval rappelle le tableau des proverbes de Brueghel

Brueghel l’Ancien, Les Proverbes flamands

Voici la clé de quelques-uns :

Lier le diable sur l’oreiller. L’hypocrite mord les piliers. Elle pote du feu dans une main et de l’eau dans l’autre

les femmes sont malignes (qui lient le diable sur l’oreiller). L’hypocrite mord les piliers. Je ne suis pas sûre de comprendre. Le pilier est-il l’image de spiritualité que le mordeur de pilier veut donner, alors qu’à l’intérieur, il est indifférent ? La personne à la langue bien pendue trouve toujours sur quoi parler (Elle porte du feu dans une main et de l’eau dans l’autre).

Les signes distinctifs des fous sont très nombreux, bonnet aux oreilles d’âne ou à crête de coq, parfois ornés de grelots ; marotte ou flute (le fou souffle dans des instruments à vent), habit rayé, manteau à queues de renard tournées vers l’extérieur. Les livres ne préservent pas de la folie. Les intellectuels chaussés de lunettes sont parmi les pires car ils sont prétentieux et on ne sait trop si les peintres dénoncent leur conception erronée de la science, ou si leur folie est de croire que l’homme peut accéder à la raison.

D’autres sont prospères comme ce Coquinet, bouffon du duc de Bourgogne, qui porte un chaud manteau et un bonnet orné de jolis médaillons. Ce fou de cour est exempté de la folie universelle car il dit qu’il n’y a que déraison dans le monde, que la raison humaine est une folie. Finalement il révèle la vérité, même s’il ne sait pas que c’est la vérité.

Coquinet par Jacques le Bourg, 1560

Toutes ces images montrent une société d’avant la frontière d’une prison entre raison et déraison où le fou existait dans la société. C’était avant le phénomène historique que Michel Foucault a décrit sous le nom de « grand renfermement du 17e siècle » quand la folie cessant d’être détentrice d’une vérité, les fous ont été enfermés à l’Hôpital général et autres maisons de force avec les chômeurs  les délinquants et les mendiants.

Il faut les dernières salles pour qu’on nous parle de la tragédie de la folie : la société qui entourait les fous à la Renaissance a disparu des images, cependant la présence de la folie dans la peinture se fait insistante, à travers les figures du rêveur du criminel ou de l’artiste.

Goya fait surgir des chouettes et des chauves-souris inquiétantes derrière son dormeur et montre la déraison qui habite nos songes.

Füssli représente le délire de Lady Macbeth qui doit affronter ses crimes. Charles Marie Bouton, la folie de Charles VI. ce sont à présent les rois que l’on montre délirants.

Maintenant le délire touche le peintre, envahi par son œuvre, étranger au monde social qui l’entoure, effrayé par ce qu’il abrite en lui, et nous, voyeurs, nous nous interrogeons sur l’unité profonde de l’art et de la folie.

Courbet. L’Homme rendu fou par la peur

Quelques repères:
Antoine-König Elisabeth et Le Pogam Pierre-Yves, Figures du fou, Découverte Gallimard-Musée du Louvre
Foucault, Michel, 1961, Folie et déraison. Histoire de la folie à l’âge classique, Paris, Plon.
https://www.artmajeur.com/fr/magazine/5-histoire-de-l-art/les-proverbes-flamands/332902

Les Heures heureuses du Jardin du Luxembourg

Tes histoires sont tristes », m’avaient écrit des lecteurs de ce blog, et j’avais répondu « je n’y peux rien. J’ai l’impression que les lieux qui nous frappent  renferment davantage d’histoires tristes que d’histoires gaies. »

Où se cachent les histoires heureuses ? Je ne sais trop, mais j’ai souvent entendu des gens nés au lendemain de la guerre 39-45 regretter leur enfance parisienne. Une famille vivait fréquemment dans une pièce, devait chercher l’eau au robinet du couloir, allait aux toilettes sur le palier, se lavait aux bains-douches une fois par semaine, et pourtant la vie d’alors est racontée comme joyeuse. Je me souviens d’une dame qui disait que le boulevard Voltaire était sa salle de jeux ; d’une autre qui vivait près d’un atelier de fabrication de gâteaux. A quatre heures un employé distribuait des tartelettes aux écoliers. La courette embaumait. Même si je photographiais les marelles tracées par les petites filles d’aujourd’hui, je ne retrouverai pas l’atmosphère de l’après-guerre populaire. Cette liberté du dehors, surveillée par tout le quartier, était merveilleuse.

Vers les années 1968, venus de province pour étudier à la Sorbonne, nous habitions des mansardes transformées en 2 pièces. Il fallait traverser le jardin du Luxembourg pour aller au quartier latin. L’hiver, c’était un parc blême où on avançait le plus vite possible en serrant bien son manteau contre soi quand le vent soufflait.

Jardin du Luxembourg. L’Hiver

Quand les beaux jours revenaient, on s’attardait sous de grands arbres, on marchait en regardant bouger doucement les taches d’ombres et de lumière que faisait le feuillage.

Jardin du Luxembourg. L’Eté

En été, le lieu heureux, c’était le bassin octogonal et ses chaises disposées tout autour. Le Sénat, propriétaire des lieux, avait décidé de mettre en location 1500 chaises à l’intention des promeneurs. S’il n’y avait qu’une chaise de libre, c’était encore mieux. Je m’asseyais sur tes genoux et te murmurais des phrases passionnées pendant que tu me serrais dans tes bras.

Jardin du Luxembourg. Le grand bassin devant le Sénat

Le loueur de voiliers attend toujours les navigateurs de 6 ans près de sa guérite.

Jardin du Luxembourg. Le loueur de voiliers

L’après-midi s’écoulait. On se dispensait des livres, des cours des professeurs, des discours militants, pour ne plus chercher de chaleur qu’en nous-mêmes. Je ne pensais pas alors à regarder le palais du Sénat.

Aujourd’hui, j’ai davantage de curiosité pour Marie de Médicis (1575-1642) mal mariée à un Henri IV volage, tout occupé d’Henriette d’Entragues, qui avait elle-même rapidement remplacé Gabrielle d’Estrée, morte brutalement à 26 ans. La « grosse banquière », comme le roi appelait Marie de Médicis, avait été épousée pour sa fortune et ses alliances. Henri IV n’avait pas de considération pour sa culture de fille de la Renaissance qui avait grandi dans des palais splendides, joué dans les jardins de Boboli, qui avait appris la gravure et le luth, les sciences… Il n’avait même pas respecté les délais de rigueur pour la tromper ouvertement et faisait élever les enfants de Gabrielle d’Estrée avec les enfants royaux. (Voir le Journal d’Héroard, le médecin attitré du dauphin, pour la description de la vie à Fontainebleau).

Elle se vengeait de ses humiliations en étalant des bijoux somptueux sur ses toilettes d’apparat. Ce n’était que diadèmes, perles irisées, dentelles, petits cristaux qui réfléchissaient la lumière, étoffes de grand prix.

Marie de Médicis (1573-1642), Frans Pourbus le Jeune -1610 Louvre
Rubens saura autrement mieux mettre en valeur ses rondeurs de blonde aux joues un peu bouffies

Une fois devenue régente après l’assassinat du roi, elle chercha des compensations. Elle acheta le château de François de Piney-Luxembourg en 1612, trouva sans doute quelques voluptés à agrandir le bâtiment et le domaine pour en faire un palais somptueux. Occupée à défendre son image, elle commanda 24 tableaux à Rubens, qu’elle installa dans une galerie du Luxembourg. Ils sont aujourd’hui au Louvre où on peut les regarder si on cherche à comprendre ce qu’était une peinture politique.

On n’étudie pas assez le rôle des régentes ; quand j’étais écolière, elles ne faisaient même pas partie de la liste des rois qu’on récitait en cours d’histoire : Henri IV, Louis XIII, Louis XIV. Marie était escamotée comme Catherine avant elle. Si on parlait de Marie, c’était pour condamner son goût de la dépense et l’influence de ses favoris, Concini et sa femme, La Galigaï. (On peut se demander en quoi François Ier ou Louis XIV ont mieux géré les finances du Royaume ?)

Jusqu’à Haussmann, les Parisiens ont profité  de la pépinière qui occupait des hectares au fond du jardin. C’est dans l’allée qui longe le parapet de la Pépinière  du côté de la rue de l’Ouest [actuellement rue d’Assas] que Marius rencontre Cosette. Seule une petite portion de la pépinière a survécu aux terribles travaux haussmanniens. Les arboriculteurs y pratiquent toujours l’art de la taille, tordant les branches des fruitiers pour les obliger à pousser parallèles, dessinant les rameaux pour que les fruits reçoivent la même quantité de lumière. En cet automne 2024, les arbres n’ont pas très belle allure. « Ils sont malades », explique un jardinier…. Est-ce à dire qu’on ne sait pas les soigner sans fongicides ?

Le Palais est le siège du Sénat depuis 1958 et l’avènement de la Ve République. Dans un coin, les sénateurs font élever des abeilles : les entours des ruches sont tout bourdonnants malgré les acariens (le redoutable Varroa) et les frelons asiatiques qui ont remplacé les vipères dans l’imaginaire des Français.

Les ruches du Jardin du Luxembourg (Des cours sont dispensés régulièrement)

Manèges, jeux d’enfants, courts de tennis, marionnettiste, boulodrome permettent aux Parisiens de s’amuser.

Le jardin appartient cependant aux Sénateurs qui décident du règlement intérieur. En 1972, après quelques déprédations des étudiants des Beaux-Arts, ils décidèrent d’interdire l’entrée aux jeunes gens. L’interdiction tombait s’ils accompagnaient des enfants ! La frontière entre un enfant et un jeune homme paraissant un peu incertaine, tout le monde se moquait des sénateurs, même les gardiens ! Aujourd’hui, les gardiens ont renoncé à garder l’herbe et les chaises ne sont plus payantes.

A 20 ans, je faisais au détour pour voir l’eau noire de la fontaine Médicis.

Au fond du bassin obscur, un couple d’amoureux, le berger Acis et la nymphe Galatée

A présent, tout en pestant contre la poussière des allées qui blanchit mes chaussures, je traverse le jardin et remonte jusqu’à l’Observatoire pour saluer la fontaine de Carpeaux. Le long du chemin, les pelouses devenues autorisées ont remplacé les chaises (devenues gratuites) et des jeunes gens s’inventent de fabuleux pique-nique.

Au bout du jardin de l’Observatoire, les chevaux de Carpeaux caracolent en faisant naître des arcs en ciel.

Chartier, Olivier, Le palais et le jardin du Luxembourg. Le Sénat de la République, Paris, Flammarion.
Foisil, Madeleine, ed. 1993, Journal d’Heroard, médecin du roi Louis XIII, Paris, Fayard.
Jardillier, Dominique, 2018, Le Jardin du Luxembourg, promenade historique et littéraire , RMN.
Lacroix, Alexandre, 2013, Voyage au centre de Paris, Paris, Gallimard.

L’Anniversaire

Histoire de la maison sur la lande

Le sentier des douaniers fait un brusque virage à l’aplomb d’une pointe rocheuse. De l’autre côté d’un bosquet de pins émerge une maison de la taille d’un immeuble. Les volets sont fermés. Une grille rouillée enfouie sous les orties et les ronces barre l’entrée. Une haie d’hortensias, laissée à l’abandon a peu à peu envahi la pente. Est-ce que j’aime cette maison ? La question est superflue. Elle est là. Ses trois étages détonnent dans une île où les normes esthétiques voudraient plutôt des longères dans les champs, et où les maisons de villages sont serrées les unes contre les autres pour se protéger du vent. La villa solitaire, elle, est plantée au bord de la falaise, face à la haute mer, avec un balcon en saillie pour la vue. On ne voit pas d’autre habitation à proximité. Elle dégage une étrange impression de vide et d’abandon.

Le soir, j’ai interrogé la vieille dame qui me loue une chambre : « A l’époque où je suis entrée au CP, celui qui a fait bâtir la maison allait à l’école d’ici. J’étais trop jeune pour le connaître vraiment, il préparait le certificat d’études et j’étais petite. Après il a disparu. Je veux dire qu’il est parti en pensionnat sur le continent. Il était le premier de chez nous à aller au lycée. Ses parents étaient très pauvres. Ils sont morts assez vite et on l’a oublié pendant quarante ans. Quand il est revenu avec une femme et un enfant, il nous regardait de haut, comme s’il avait une revanche à prendre. Il ne parlait à personne. On aurait dit qu’il jouissait de revenir sur la terre de ses ancêtres en compagnie d’une créature de rêve comme on en voit sur les couvertures de Paris-Match. Il l’avait rencontrée lors d’un concours de Miss Monde où elle représentait la Suisse. Il l’avait épousée, lui avait fait un enfant et il les avait emmenés au pays de son enfance sur la promesse d’une belle vie. Il avait bâti cette demeure que tous les promeneurs étaient obligés de voir. Au village, les gens le voyaient passer tous les deux mois au volant de son Audi sur la route des Poulains. Il rendait visite à sa femme et à son fils et repartait au bout de deux jours. Quelquefois, c’était un chauffeur qui conduisait. Il ne parlait jamais avec nous.

Le reste est facile à imaginer. En arrivant, sa femme ne s’était pas trop inquiétée de la solitude tant elle était séduite par le romantisme de l’endroit. Tout l’été, elle s’était promenée sur la lande avec son petit garçon. Mère et fils allaient  ensemble, jusqu’à la pointe où Sarah Bernhardt avait acheté un petit fortin désaffecté. On la voyait passer habillée à la dernière mode, chemise à pois, jupe ajustée à la taille, bottines et petit bob. Elle n’était pas assez robuste pour le goût des hommes d’ici, mais il faut avouer qu’elle avait de l’allure quand elle marchait en faisant balancer sa jupe à chaque pas. Elle s’approchait du bord de la falaise sans lâcher la main du petit garçon. Ils s’asseyaient sur l’herbe rase et regardaient les gerbes d’écume s’envoler. En bas, les vagues déferlaient sur les arrêtes des rochers avant de se retirer en laissant derrière elles une chevelure d’eau, puis une nouvelle vague se soulevait et le cycle recommençait sans fin.  Au retour de leur promenade, le vent faisait danser leurs cheveux sur leur tête.. L’enfant courait trop vite et se blessait sur un caillou pointu, elle le relevait : « Faites-voir où vous avez mal, Andrea ! », Elle l’embrassait sur le front. « C’est fini, mon chéri ». C’était fini. L’été les enveloppait et c’était bon de revenir comme ça, décoiffés par le vent.

Il ne restait qu’à apprivoiser les gens du village. Comme elle aurait voulu que la boulangère l’accueille  gentiment : « Bonjour Marie ! Alors vos amis sont venus pour l’été ? »  et qu’une longue conversation s’engage… Mais quand son tour arrivait, la boulangère la servait en se bornant au minimum, un « – Que voulez-vous, madame ? »… qui maintenait la distance. Sur le quai, la vieille épicière vend des carottes, des oignons et des pommes de terre à ceux qui n’ont pas de potager, et complète par des cartes postales et des « produits locaux » l’été quand les estivants sont là. Jamais, elle ne lui avait dit : « Alors, vous allez rester avec nous ? Bienvenue » ou quelque chose comme ça. Parfois, elle faisait bravement une tentative pour l’apprivoiser : « – Quel temps aurons-nous, aujourd’hui ? ». La commerçante montrait qu’elle n’avait pas de temps à perdre : « – Un temps d’ici, ma petite dame. Bon c’est pas tout ça, il faut que je serve mes clients…». On n’est pas aimable dans l’île avec les gens qui n’ont pas besoin de travailler pour vivre et qui veulent faire des phrases sur l’amitié.

Affaire de patience, pensait-elle… Son fils était tellement mignon que ça irait mieux dès que l’école commencerait. Oui, c’est à l’école que tout allait s’arranger.

Ici, l’automne et l’hiver sont interminables. La lande est déserte, passé le 15 août. L’humidité est partout. Les champs sont vite transformés en boue. Les ruisseaux remplacent les chemins. Il n’y a que le bruit de la pluie, tantôt furieux quand elle cingle les carreaux, tantôt murmurant au rythme lent du crachin…. Au bout de 100 mètres, on est perdu dans la brume. Il fait froid et on n’est même pas encore en octobre.

Quelquefois un goéland traversait le ciel en direction de la mer. La lumière était lugubre jusqu’au petit arrêt de la fin d’après-midi où le ciel devenait rose avec un beau soleil orange sur le point de se coucher. Puis c’était la nuit. Elle avait horreur des coups qui se répétaient à intervalles réguliers lorsque les vagues se fracassaient contre la falaise.

A présent, Andrea était à l’école primaire Sainte-Marie. Avec son pantalon de velours et ses bottines en cuir souple, il détonnait parmi les enfants du village qui couraient en galoches et qui lui témoignaient une indifférence absolue. Ce n’est pas facile de se faire des copains quand on est un petit garçon vouvoyé par sa mère qui vous appelle mon chéri. Un jour, une idée lui était venue. Il avait acheté des calots œil de dragon, les plus belles billes, et même un boulard mammouth à l’épicerie et avait fait semblant de jouer seul… Les garçons s’étaient approchés, l’observant en silence. Quand le maître avait sifflé la reprise des cours, ils s’étaient précipités et avaient volé toutes les billes. Andrea n’avait rien dit à personne.

Dans le salon de la grande maison, la pendule battait les secondes. La journée était lente, trop lente, à attendre l’heure de la sortie d’école. Derrière le temps qui battait, il y avait un paysage de pluie et cet exil interminable. L’idée lui était venue de faire arriver quelque chose dans leur vie où il ne se passait rien. A la fin du mois, ce serait l’anniversaire d’Andrea. Elle lui ferait une fête inoubliable. Elle inviterait toute l’école. Elle avait vite rédigé une lettre d’invitation : « je vous invite à mon anniversaire. Il y aura des jeux, une chasse au trésor avec des cadeaux pour tous. Il y aura des beignets, des crêpes et un gros gâteau d’anniversaire ». C’était une très belle idée !

Les parents s’étaient concertés. D’abord, la mère de Pierrot était allée voir la mère de Paul. La mère de Paul qui était en train d’éplucher des pommes de terre s’était essuyée les mains, inquiète (on ne se rendait pas visite à l’improviste comme ça sans une bonne raison). Elle avait demandé : « Il est arrivé quelque chose ? – Non, c’est cet anniversaire. Tu emmènes, ton fils, toi ? – Je ne sais pas ! Après on sera obligés de rendre l’invitation. » Les uns après les autres, les parents trouvaient des raisons de ne pas venir : « Et les tenues de sa mère ? Quand je viens chercher Jeannot à l’école avec mon vieux manteau, j’ai honte si elle me regarde. On a beau dire, ça fait barrière. – Oh ! Tu as bien tort. Elle se prend pour le spectacle du monde avec ses lèvres peintes. Mais nous, on a déjà eu Sarah Bernard, alors celle-là ! – Et puis son garçon, tu l’as vu. Qu’est-ce qu’elle croit qu’il a de spécial, celui-là, à part d’être timide ? – S’il fallait s’occuper de tous les timides ! –  Ça nous regarde pas, les états d’âme de son gamin.

De toute façon, je ne sais jamais quoi lui dire… C’est pas notre monde, c’est tout ! »

Le jour de la fête, le petit garçon avait attendu des heures, sagement assis sur le canapé en cuir. Personne n’était venu. Vers le soir il avait allumé les bougies du gâteau. Il les avait soufflées, puis il avait coupé deux tranches, une pour sa mère, une pour lui. Ils avaient mangé lentement leur part de gâteau sans échanger un mot. « – Merci maman, c’était un très bon choix, avait dit Andrea quand leur assiette fut vide – Il ne faut pas être triste, avait répondu sa mère, on a partagé un gâteau exquis, Tu as huit ans et c’est merveilleux… mais ces gens ont raison. On n’a rien à voir avec eux. On est d’un autre monde »

Le lendemain, une entreprise de déménagement avait été contactée. A la fin de la semaine, il n’y avait plus personne dans la grande maison. Il ne restait aucune trace de leur présence, ni photo, ni cahier d’écolier. Rien.

Les parents d’Andrea ont fini par mourir. Andrea n’est jamais revenu. A-t-il cherché des acheteurs que l’isolement et la rigueur des bourrasques de vent venues de la mer ont découragés ou bien a-t-il laissé trainer les choses par négligence ?

La maison est restée abandonnée. Elle tient encore debout, plantée sur la lande. Peu importe qu’elle soit à sa place ou pas dans le décor de Belle-Ile-en-Mer. Elle aimante mes promenades. Le récit de ma propriétaire a donné une réalité fantomatique à Andrea et à sa mère comme si quelque chose de l’affront qui leur avait été infligé subsistait encore derrière les volets clos.

On n’y pouvait rien. C’étaient des bourgeois et des étrangers en plus. Il n’y avait pas de remède.

Bruno Liljefors (1860-1939)

Un peintre du Nord au Petit Palais

Bruno Liljefors, « La Suède sauvage » du 1er octobre au 16 février 2025 – Petit Palais, avenue Winston Churchill, 75008 Paris – petitpalais.paris.fr(Nouvelle fenêtre) – Du mardi au dimanche de 10h à 18h, nocturnes les vendredis et samedis jusqu’à 20h. – Plein tarif à 12 euros

L’architecture du Petit Palais, construit pour l’exposition universelle de 1900, peut apparaître comme surchargée. Le style Beaux-Arts est l’art d’apparat d’une France au sommet de sa puissance satisfaite, mais le palais a de l’allure avec sa coupole surmontée d’un dôme en forme de couronne, reposant sur des colonnes elles-mêmes ornées de statues. Le regard est attiré par les anges dorés qui se détachent sur le bleu de la coupole.

Coupole du Petit Palais

L’intérieur est étonnamment lumineux, éclairé par de grandes croisées et par le décor de mosaïque du carrelage.

Couloir du Petit Palais

Les escaliers légers sont admirables.

Le petit Palais a un jardin intérieur délicieux, havre de paix à deux pas des Champs Elysées. A force de dire qu’il est secret, tout le monde le connaît, mais une fois qu’on a conquis une place, on peut jouir de son bassin et de ses arbres.

Le petit Palais est plein de trésors ignorés. Je pense à sa collection d’icônes orthodoxes que personne ne va voir.

Saint Georges, le dragon et la princesse

Les conservateurs sont inventifs et pour leurs expositions, ils n’hésitent pas à marier des arts improbables. La collection d’art officiel de la République  et le Street Art où l’on retrouve Bansky, Invader, Obey, Seth, Roa et tant d’autres :

Aujourd’hui, nous sommes venus voir un peintre du Nord, Bruno Liljefors, un peintre suédois. Sur l’affiche, qui représente un lièvre variable, la virtuosité peut décevoir. « Pfff, on dirait une photo »

Mais la douceur de la neige et de la lumière est illusion. La terreur n’est jamais loin. La nature sauvage est à la fois délicatesse et violence. Le Renard déchire la proie qu’il a ramenée pour ses petits. Il écorche. Ils dévorent.

Un petit chat noir et blanc se réjouit du soleil parmi les  fleurs d’or du printemps tout en surveillant des oisillons du coin de l’œil. Bruno Lijsjefors n’oublie jamais que le monde animal est un monde de prédateurs tenaillés par la faim

Liljefors. Le Chaton et les oisillons

Parfois, le peintre travaille le côté décoratif, cadrant l’avant d’une barque et la rive d’en face  à la façon des photographes (il l’était).

Parfois, il fait penser aux abstraits en plaçant le spectateur au cœur des roselières, effaçant la ligne d’horizon pour l’immerger dans la matière.

Parfois, il évoque la stylisation japonaise, que ce soit au niveau des formes avec le vol lourd des oies sauvages.

Japonaise aussi la toile calligraphique des passereaux interprétée en rouge, blanc et noir.

Mais Bruno Liljefors vaut mieux que son éclectisme. Il sait faire ressentir la claire lumière qui semble émaner de la neige quand tout s’immobilise dans le silence de l’hiver.