La colline de Passy. La rue de l’Alboni

Arrivée par le pont de Bir-Hakeim

A Paris, la ligne 6, aérienne de Pasteur à Passy, est la plus belle ligne de métro, avec des échappées spectaculaires sur les Invalides, sur la tour Eiffel, sur l’île aux Cygnes (au demeurant, une triste bande de terre malgré son nom gracieux). Elle franchit la Seine au niveau du pont de Bir-Hakeim que les promeneurs traversent souvent à pied pour admirer sa structure en fer.

ou pour se photographier devant la statue de bronze d’une guerrière à cheval brandissant un glaive. Jeanne d’Arc selon le sculpteur, finalement intitulée La France renaissante.

Pont de Bir-Hakeim. La France Renaissante. Holger Wederkinch 1930

Au loin cinq tours au décor foisonnant, tour-lanterne, tourelles, toits d’ardoise…

Les gens ne viennent pas pour les contempler. Dans les années 70, ils se photographiaient devant l’immeuble donnant sur le quai où fut tourné le Dernier Tango à Paris. Aujourd’hui, ils s’intéressent à la tour Eiffel.

L’Alboni

De l’autre côté du pont, commence la rue de l’Alboni, (Wikipédia apprend aux curieux qu’Alboni est le nom d’une cantatrice italienne du 19eme siècle et pas d’un pays apparenté à l’Albanie).  

Le métro escalade la colline, coupant en deux un petit parc, reste du domaine de l’industriel protestant Delessert, enrichi sous l’Empire grâce à sa fabrique de sucre de betteraves. Ses descendants ont loti une partie de la propriété au moment de l’Exposition universelle. De Delessert, fait baron par Napoléon, fondateur des caisses d’épargne et botaniste estimable, reste seulement le nom d’un boulevard sur la colline.

Le lotissement a été confié à l’architecte Louis Dauvergne qui a signé 8 des 9 immeubles du lotissement. Le numéro 10 est le plus extravagant par sa hauteur et par le luxe de son décor, une colonnade que surmonte une rotonde, elle-même coiffée d’un dôme et terminée par une lanterne. J’aime beaucoup cette lanterne « inutile », témoignage d’un moment où les architectes pouvaient perdre de la place (donc de l’argent) pour satisfaire les goûts de commanditaires qui embourgeoisaient les dômes et les coupoles jadis réservés aux églises.

Lanterne du n° 10 de la rue de l’Alboni

Au bas de la rue, à  gauche, un escalier très raide, caché entre les piles du métro et les arbres du square, rejoint la station Passy, située à mi pente.

Escalier menant à la station Passy (direction Nation)

A droite du métro, un escalator facilite la montée. Quelqu’un a fait apposer une plaque en l’honneur de Jean Nohain sur la grille de cette partie droite du jardin, mais qui connaît encore l’animateur Jean Nohain ? La survie qu’offre la plaque n’est qu’une demi-survie, à l’usage de flâneurs déjà âgés.

Du sommet de la colline, on domine la station Passy et les rails, qui se perdent au loin de l’autre côté de la Seine.

Vue en contre-plongée de la station Passy

Tout autour du jardin, on retrouve les hauts immeubles parisiens, mais il suffit de quelques arbres pour faire une forêt de ville, et d’un escalier pour se dérober aux bruits. Et il est alors facile de se persuader que l’Alboni vit à l’écart de la métropole.

Square de l’Alboni. Quelques immeubles

Voici la place de Costa Ricca, la rue de Passy et ses boutiques du temps d’avant où les fières bourgeoises du quartier vont toujours faire leurs courses,

A Passy, j’aime surtout le moment où les tours de l’Alboni se détachent sur le ciel en train de s’assombrir. Déjà le soir est là. A cette heure tardive, dans la rue mal éclairée, sans cafés ni commerce, quelques silhouettes hâtent le pas comme si elles avaient peur des ténèbres. Le vieil escalier descend vers la nuit. Le vent agite les arbres, se rapproche, fait tournoyer les feuilles mortes qui s’abattent sur les marches. Elles sentent l’humus et une odeur amère d’automne. A mi-pente, la station Passy attend les voyageurs comme une petite gare de montagne où les passagers transis se regroupent avant de redescendre vers la plaine.

Souris dans un appartement parisien

En janvier 2021, quand nous sommes retournés à Paris après les fêtes, H.V. que nous hébergions et qui était resté dans l’appartement, nous a accueillis d’un air préoccupé :

« Mauvaise nouvelle, a-t-il dit. J’ai vu une souris dans la cuisine »

Une souris, c’est mignon, tout petit, peu dérangeant et nous les célébrons dans les films pour enfants et dans les peluches.

Deux souris aux Champs Elysées 25 sept 2015, journée sans voitures

Oui ! une souris n’a rien de redoutable, mais toutes les trois semaines une femelle met au monde une douzaine de souriceaux, dont à peu près la moitié va à son tour faire de même ! Voir une souris, c’est prévoir la prolifération qui va s’en suivre.

J’ai vérifié tous les placards, inspecté les moindres recoins. Il n’y avait aucune trace suspecte. Les souris n’avaient pas touché aux provisions. J’ai presque été vexée de voir que rien ne les attiraient. Elles sont peut-être habituées aux pizzas, burgers et aux petits gâteaux d’autres habitants de l’immeuble.

Trois jours ont passé et nous avons découvert des crottes dans le salon sous des coussins du canapé. Tout a été fouillé. Nous avons trouvé quelques flocons de poussière et un vieux stylo, mais rien d’autre.

Mon mari a installé une tapette qui avait servi des années auparavant dans la petite ville où nous vivions. Nous avons mis des bouts de fromage. Bien sûr, c’était pénible d’infliger une mort cruelle à de pauvres bestioles, mais que faire d’autre ? La nuit, nous guettions le couinement des souris prises au piège. En vain. Quelques jours à nouveau, et un soir, dans la cuisine, une souris a refait une apparition. Elle a tout de suite filé derrière le réfrigérateur.

Avec un sentiment de quasi panique, mon mari a couru chez le dératiseur qui lui a vendu un gros sac de sachets de poison et d’appâts. « Il en faut pour toutes les pièces, pour tous les placards, partout où des souris peuvent passer. Elles ne résisteront pas à nos pièges », a-t-il dit. Et il ajouté : « cela fait 400 euros. » Nous avons disposé les pièges. Il y en avait partout, mais pas une souris n’est venue les visiter.

Des amis nous ont donné de sages conseils :  « Adoptez un chat, a dit l’un. De préférence une chatte ; ce sont de meilleures chasseuses ». « Moi j’ai mis un tapis de glu sur leur passage. Ça a été radical. » Ils ont vanté les boîtes avec aliments empoisonnés, les ultra-sons. Notre fille a préconisé les huiles essentielles car « les souris détestent particulièrement l’odeur de menthe poivrée » Une semaine a passé sans que rien ne change. Quelques traces au salon. Les pièges ne fonctionnaient pas. Le découragement s’est installé « – Au moins, la menthe, ça sent bon, a dit notre fille. » La menace que faisaient planer les envahisseurs exerçait une emprise constante sur notre vie. Chaque fois qu’on ouvrait la porte on s’attendait à être accueillis par une horde de souris en furie…

Le dératiseur de l’immeuble est venu. Après avoir tout regardé, installé ses propres pièges, il a dit « Je ne suis pas inquiet. Je crois que votre souris est une souris perdue,  sinon vous auriez déjà une invasion ! »  

Une souris perdue, ça change tout. Cela m’a rendue la souris sympathique ; je crois que c’est à cause de la complainte de Mandrin qui va être pendu et qui demande à ses amis de prévenir sa mère :

Ils m’ont jugé à pendre, ah, c’est dur à entendre
À pendre et étrangler sur la place du, vous m’entendez

À pendre et étrangler sur la place du marché

Monté sur la potence, je regardais la France
J’y vis mes compagnons à l’ombre d’un, vous m’entendez
J’y vis mes compagnons à l’ombre d’un buisson

Compagnons de misère, allez dire à ma mère
Qu’elle ne m’reverra plus, j’suis un enfant, vous m’entendez
Qu’elle ne m’reverra plus, j’suis un enfant perdu

Désormais, je pense à la souris perdue qui erre dans les étages de l’immeuble sans jamais retomber sur ceux qu’elle aime.  Elle ne trouve pas l’issue du labyrinthe qui lui rendrait son groupe et s’accroche à la piste qui la ramène régulièrement chez nous. Elle vient nous rendre visite tous les trois, quatre jours. Un chapelet de crottes signale son passage, ou bien elle fait une apparition rapide dans la cuisine et disparaît aussitôt. Elle ne s’attaque à rien et retourne dans les espaces interstitiels laissés entre les étages par la poussière de bois et le ciment effrités.

Un matin cependant, j’ai trouvé des bouts de papier déchiquetés devant une des bibliothèques de mon bureau. Je me suis précipitée. J’ai fébrilement dégagé la grosse Encyclopédie dite de Trévoux (achetée une misère chez un bouquiniste et qui a la noble allure des livres reliés au dix-huitième siècle). Les volumes sont intacts, mais la souris a construit un nid dans l’espace qui se situe entre les livres et le mur.

Et voilà,  sa chambre de souris, c’était là.

D’où pouvaient venir ces papiers couverts d’une écriture manuscrite ? J’ai tout de suite su : dans la bibliothèque d’à côté, il y a une boite à chaussures où nous gardons nos anciennes lettres d’amoureux. Le couvercle était bien en place et pourtant une fois ôté, on a vu que les lettres avaient été rongées. Dans un coin du carton, il y avait quelques rubans de papier prêts à être emportés vers le nid.

Ces lettres, nous les avions gardées sans les relire comme si elles enfermaient pour toujours la joie extraordinaire de l’amour qui se confondait avec notre jeunesse. Désormais, la boîte contient des lettres trouées, des morceaux de passé incohérents. Pourtant, nous l’avons remise à sa place.

Ayant ainsi dévoré un peu de notre vie, la souris a déménagé. En tout cas, elle n’est plus jamais revenue.

Ango le Magnifique (1480-1551)

Du manoir de Varengeville aux « sauvages » de l’église Saint-Jacques de Dieppe et aux ogres de l’enfance

L’armateur-corsaire, ses capitaines et les nouveaux mondes

Jehan Ango était un armateur dieppois de la Renaissance. Jean Parmentier qui naviguait  pour lui sur « La Pensée « et écrivait des vers lettrés l’a appelé le « Magnifique ». De fait, il représente l’alliance locale de la finance et des idées nouvelles qui fit à une autre échelle la splendeur des Médicis.

A sa grande époque, Ango possédait plus de 30 navires et n’hésitait pas (avec la bénédiction du roi de France) à faire attaquer les navires portugais. Jean Fleury, son capitaine-corsaire, a totalisé plus de 300 prises dont, en 1522 au large des Açores, tout un trésor aztèque que Cortés avait envoyé à Cadix. L’or, les épices, les bois du Brésil, le coton, les ivoires (qui aujourd’hui font la réputation du musée de Dieppe), des centaines de perroquets et de singes sapajous arrivaient dans les entrepôts sans même qu’il y ait besoin d’aller les chercher jusqu’au Nouveau Monde. http://nanienormandie.canalblog.com/archives/2015/08/01/32432310.html)

Ango a participé aux grandes découvertes en envoyant des navires à Terre-Neuve (1523), au Brésil (1526 à 1529), aux côtes de Guinée et aux îles de la Sonde. En 1529-1530 ; les deux frères Parmentier, dont Jean qui était son ami, arrivèrent à Sumatra à bord de « La Pensée », et du « Sacre ». Un autre de ses capitaines, Giovanni da Verrazzano visita la côte est de l’Amérique du Nord et planta le drapeau du roi de France à l’embouchure de l’Hudson, emplacement du futur New-York. Pourtant, alors que Christophe Colomb et Vasco de Gama sont célébrés dans toute l’Europe, les navigateurs normands ont été bien oubliés.  Il faut être dans le manoir d’Ango pour entendre parler d’eux. (L’Empire aujourd’hui comme hier est le maître des mémoires et au 16ème siècle le « Nouveau Monde » était portugais et espagnol).

En récompense de ses services, Ango fut anobli. Il se fit bâtir à Dieppe une belle maison dont la façade était ornée par des sculptures des fables d’Esope. Il y entassait des meubles, des miroirs de Venise et des peintures italiennes. Cette maison et la plupart des 2 725 maisons dieppoises furent brûlées en 1694, quand la flotte anglo-néerlandaise bombarda la ville.

Le Manoir d’Ango

Après 1530, Ango voulut avoir une résidence d’été à Varengeville–sur-Mer. Aux deux tours médiévales d’un manoir, il fit ajouter une aile Renaissance avec une loggia à l’italienne supportée par quatre colonnes.

« Il pouvait, dit la vendeuse de billets, apercevoir ses trois-mâts rentrant au port de Dieppe depuis une des tours. » Briques rouges et mosaïques polychromes de briques de silex et de grès ornaient les murs.

Manoir d’Ango. Détail du décor de mosaïques
Le Pigeonnier depuis la loggia

La plupart des médaillons Renaissance ont été détruits, mais restent une femme de profil et son compagnon qui approche les lèvres pour l’embrasser. S’agit-il de l’armateur amoureux ou de François Ier et de la reine, représentation qu’un courtisan peut commander pour honorer le roi et pour s’honorer de son amitié ?

Manoir d’Ango. Le médaillon des amoureux

Pour que la vie d’Ango nous touche, il fallait aussi l’effondrement de sa fortune : après la mort de François Ier, Henri II  refusa de rembourser les frais avancés pour le ravitaillement des 146 bateaux de guerre rassemblés en 1544 contre les Anglais à la demande du roi. La disparition de Marguerite de Navarre, grâce à qui l’armateur obtenait le droit d’attaquer les bateaux ennemis à son profit, accélère la dégringolade. Le temps de cocagne était passé : traqué par ses créanciers, mis quelques temps en prison pour détournement de fonds, il ne lui restait qu’à mourir près de son énorme pigeonnier nobiliaire.

Ses héritiers vont occuper le manoir jusqu’à la Révolution Française. Le domaine devient alors une exploitation agricole avant d’être sauvé par l’irremplaçable Mérimée et classé Monument Historique. Au début du 20ème siècle, il attire les  surréalistes : André Breton y rédige Nadja dont un passage évoque la neige des plumes qui tombent (du pigeonnier ?) et se transforment en colombe blessée, changeant par là-même Ango en demeure de rêve. A l’arrivée, nous cherchions en vain ce fragment dans nos mémoires pendant que nous remontions l’allée de platanes balayée par le vent.

« […] voici que la tour du Manoir d’Ango saute, et que toute une neige de plumes, qui tombe de ses colombes, fond en touchant le sol de la grande cour naguère empierrée de débris de tuiles et maintenant couverte de vrai sang ! (Nadja)

Le pigeonnier pouvait accueillir 1600 boulins (couples de pigeons). Aujourd’hui, il est presque vide : Il n’y aura pas de mise à mort.

Désormais, le nom d’Ango évoquera aussi l’armateur et encore l’image entraperçue d’un des propriétaires : pendant que nous escaladions les escaliers pour voir nous aussi les bateaux entrer dans le port de Dieppe, il a ouvert brusquement une porte pour rappeler un petit chien jaune. Je me demande ce qui décide un homme normal, propriétaire de petit chien, à s’atteler à la reconstruction d’un château qui menaçait ruine. Toute une vie est passée à ce labeur ! Les subventions obtenues sont largement dépensées pour répondre au cahier des charges des Monuments historiques., mais sans elles, impossible de réparer des toitures. Même pas en rêve !

La frise des sauvages à l’église Saint-Jacques de Dieppe

Nous retrouvons Jehan Ango à l’église Saint-Jacques de Dieppe.

Dieppe. Eglise Saint-Jacques

Bon catholique, soucieux de notabilité, l’armateur a financé outre une chapelle, une frise sculptée représentant des Tupis du Brésil, des Malgaches, des Indigènes de Sumatra… A gauche, ce seraient des Africains de Guinée : l’homme brandit une sagaie ; la femme allaite un bébé. Ils sont nus. Entre eux, un arbre  et un gros serpent.

Dieppe. Eglise Saint-Jacques. Détail de la frise « des Sauvages »

Le bas-relief a une raideur de carton-pâte, mais cette réincarnation exotique d’Adam et Eve n’a rien de méprisant. L’image humanise  « les sauvages » et annonce L’Histoire d’un Voyage fait en la terre du Brésil de Jean de Léry (1578) où le missionnaire calviniste, qui vécut un moment au milieu des Toüoupinambaoults, décrit chaleureusement ces anthropophages qui mangent leurs ennemis, mais sont infiniment moins féroces que les catholiques envers les réformés.

Des Amérindiens arrivaient parfois jusqu’en Normandie. On a une description datant de 1550 de  la « Joyeuse entrée du roi Henri II et de sa cour » à Rouen (les rois de ce temps-là passaient leur vie à visiter les villes du royaume où ils étaient accueillis par de belles processions). Dans le défilé  figuraient 250 matelots normands grimés en Indiens, mais aussi 50 Indiens tupi  – alors alliés des Français contre les Portugais. (https://journals.openedition.org/jsa/8773). En France, les Indiens étaient des hommes libres et plusieurs travaillèrent sur les chantiers navals de Normandie.

Il se peut que d’autres aient figuré dans un spectacle de 1527 offert par Ango et conçu par Jean Parmentier pour célébrer la paix entre Henri VIII d’Angleterre et François Ier : la procession s’ouvrait par un char de la Vertu escorté par Platon, Cincinnatus, Lycurgue, Priscien, Aristote, etc. Venaient ensuite les grands capitaines : Hector, Jules César et Alexandre dont le trône était « posé sur un grand drap d’or frisé porté par huit nègres ». Au-dessus, un dais tissé « par les Indiens des Indes occidentales ». Devant, marchait un « page orné de petites plumes des Indes méridionales ». Un char de « la Momerie » fermait la marche où figuraient des bourgeois de Dieppe, déguisés en Brésiliens, dénudés et le corps peints. Y avait-il aussi des Tupis ?

Ces échanges intercontinentaux entre alliés contre les Portugais éclairent le chapitre « Les Cannibales » (I. 31) des Essais de Montaigne (1ere édition 1580) qui relativise l’horreur qu’inspire le cannibalisme et insiste sur l’humanité de ces habitants du Nouveau Monde :

« Il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage (234) » 

Montaigne envisage sans condescendance cette culture différente, dont il admire la poésie et le mode de vie.

Ils sont sauvasges, de mesme que nous appellons sauvages les fruicts que nature, de soy et de son progrez ordinaire, a produicts : là où à la vérité, ce sont ceux que nous avons alterez par nostre artifice et détournez de l’ordre commun que nous devrions appeler plutost sauvages. En ceux là sont vives et vigoureuses les vrayes et plus utiles et naturelles vertus et proprietez, lesquelles nous avons abastardies en ceux-cy, et les avons seulement accommodées au plaisir de nostre goust corrompu (234)

Il loue la vertu civique des Indiens qui les fait s’indigner devant la répartition des ressources entre notables « gorgez de toutes sortes de commoditez » et pauvres « décharnez de faim » qui mendient aux portes des riches. Le cannibalisme, pour horrible qu’il soit, est « extreme vengeance » à l’encontre de l’ennemi vaincu, et n’est pas pire que les violences inter-religieuses qui ravagent l’Europe ou que les tortures que les juges infligent aux condamnés. La conclusion du chapitre enfonce le clou en raillant l’attachement européen à des coutumes vestimentaires qui empêche de voir des semblables dans les Indiens :

« Tout cela (leurs coutumes) ne va trop mal : mais quoy, ils ne portent pas de haut-de-chausses ! « (245)

Guerriers cannibales et ogres mangeurs d’enfants

En fait de cannibalisme, Montaigne vient trop tard pour moi. Ses sages maximes lues pendant les années de lycée n’ont pas effacé les chants et les récits de ma petite enfance : Il était un petit navire n’est-ce pas cette histoire de matelots qui, manquant de vivres, veulent dévorer le plus petit ?

On tira à la courte paille

Pour savoir qui sera mangé Ohé ! Ohé matelot

Le sort tomba sur le plus jeune

C’est donc lui qui sera mangé Ohé, ohé

Le mousse est sauvé à temps par des milliers de poissons qui sautent dans le navire et rassasient l’équipage. Nous hurlions à tue-tête le refrain joyeux, cependant, les couplets auraient dû nous terrifier si nous, petits enfants à chair tendre, y avions réfléchi. Il y avait bien sûr également la rencontre de l’ogre et du Petit Poucet ou celle du Chaperon rouge avec un homme à peine déguisé en loup.

L’ogre trompé par le Petit Poucet tue ses filles en croyant égorger le petit Poucet et ses frères  http://classes.bnf.fr/essentiels/grand/ess_458.htm

Ces ogres étaient nos pères et nos voisins et leur noirceur carnassière ne venait pas d’une colère guerrière « extrême », mais d’une barbarie archaïque et cruelle qui réunissaient tout ce que nous ne savions pas encore nommer, la peur du viol, de la pédophilie, de la famine  et du cannibalisme.

Quelques titres

http://objdigital.bn.br/objdigital2/acervo_digital/div_obrasgerais/bndigital0273/bndigital0273.pdf

Bottineau, Yves, L’exotisme en Haute-Normandie dans la première moitié du XVIe siècle, Études Normandes  Année 1978  27-3-4  pp. 63-83, https://www.persee.fr/doc/etnor_0014-2158_1978_num_27_3_2431

Lestringant, Frank, Le cannibale. Grandeur et décadence

Montaigne, Michel de, (éd 1962)[1580@, Les Essais, Paris, Garnier.

Perrone-Moisés, Beatriz , « L’alliance normando-tupi au xvie siècle : la célébration de Rouen », Journal de la Société des Américanistes, 2008,94.1,  https://journals.openedition.org/jsa/8773

Thévet, André, (1997, [1557]) Les Singularitez de la France Antarctique, (réédition par F. Lestringant dans Le Brésil d’André Thevet, 1997, éd. Chandeigne).

Vercel, Roger, 1943, Visages de corsaires, Paris Albin Michel

http://nanienormandie.canalblog.com/archives/2015/08/01/32432423.html

Jean Fleury, le corsaire normand

Plateau, valleuses et grèves au Pays de Caux

A Varengeville , le temps hésitait entre soleil et orages.

L’église qui glisse vers l’abîme

On a visité le cimetière marin où se trouvent mélangées les tombes des villageois et les tombes de célébrités comme celle du compositeur Albert Roussel ou  de Georges Braque. Dans l’église un Christ roux de Michel Ciry, en post-adolescent un peu chétif et très seul. Emouvant.

Depuis le cimetière, la vue va jusqu’où nos yeux peuvent aller : le ciel et la mer changent sans cesse : doré puis gris ; verte puis grise. Les prés sont luisants et la falaise mélange la craie et les coulées de boue ocre, imposant l’image de la destruction à venir. Des falaises blanches paraitraient hors du temps. Ici, les traces noires annoncent la catastrophe climatique qui approche. D’ailleurs, je viens de lire dans les informations d’Ouest France que l’église repose sur un sol de plus en plus instable et glisse lentement vers l’abîme. La falaise haute de 80 mètres est attaquée par l’érosion. Un jour tout sera englouti !

Monet. L’Eglise de Varengeville (sd). banque d’images adstor

La cabane de Monet dans la Gorge des Moutiers

Les valleuses sont des vallons perchés, suspendus au-dessus du niveau actuel de la mer.  Celle-ci s’appelle, je crois, Gorge des Moutiers, si escarpée, malgré les aménagements, qu’on peut hésiter devant le gouffre béant en-dessous. 

Gorge des Moutiers

Monet venait souvent y peindre.

Monet peint en contrebas de l’église (la cabane du prêcheur est aujourd’hui détruite) (10.2307_community.13605448-1)

Gorges de Vasterival

Un peu plus loin, au niveau du phare d’Ailly, la descente est plus commode, même si la roche est tendre et si la terre peut s’effondrer lors d’une prochaine tempête.

Inscriptions dans la craie

En bas, on découvre une plage de galets, jonchée de rochers sombres couverts de verdure. Un paysage d’une beauté extraordinaire.

Varengeville. Plage du Petit Ailly

A chaque vague, l’eau recouvre la plage jusqu’au milieu avant de repartir en petits filets ruisselants, A chaque vague, les creux se remplissent et on ne sait trop si la marée est montante ou descendante. On s’inquiète un peu de ne pouvoir regagner à temps la valleuse, jusqu’à ce qu’un, moins sot, ait l’idée de regarder l’heure de la marée sur son téléphone.

Sur cette plage trempée et froide, les gros blocs évoquent des animaux sortis de la mer dans des temps anciens.

Plus loin, le calcaire ressemble à des ossements, d’autant plus blancs qu’ils succèdent aux rochers noirs et verts.

Assis, tranquille devant l’immensité

Avec la petite ville de Saint-Valery établie dans un large vallon, le paysage cesse d’être terrible. C’est le 1er novembre. Saint-Valery somnole. Les habitants sont partis honorer les âmes de leurs morts et les cafés sont presque tous clos. Tout de même, sur le quai une poissonnière a ouvert et jette à la mer les entrailles des poissons, attirant une volée de cormorans qui tournoient, battent furieusement des ailes, plongent en poussant des cris affreux et remontent dévorer les déchets qu’ils ont  attrapés.

Un homme est assis près de la plage. Il n’a pas besoin de penser à quelque chose. Il reste là tranquille devant l’immensité

Le Bois de Morville de Pascal Cribier (Varengeville-sur-Mer)

Aller de l’avant, sans me poser trop de question. Juste aller de l’avant parce que c’était mon frère et que c’est l’homme que j’ai le plus aimé au monde, avec son ami Eric Choquet, le premier propriétaire de la maison qui a permis que l’aventure démarre.

Parce que Pascal Cribier était un génie et que par testament il m’a légué son jardin à charge de l’entretenir sans y rien changer.

Voilà le jardin, et peut-être que vous penserez. C’est ça le célèbre jardin ? Il nous montre un paysage normand, c’est tout. Mais regardez mieux. Nulle part vous ne verrez ces vallons au sol tantôt creusé, tantôt bombé, ce paysage avec des ouvertures vers le lointain.

Mon frère, la taille, c’était son truc, il taillait les bois pour faire pénétrer la lumière. Les gens ne voyaient pas l’artifice. Ils disaient « Quelle belle allée ! », sans se rendre compte que la ligne de fuite qui les emmenait vers la profondeur du bois avait été voulue par mon frère.

Bois de Morville. Une allée

Il jouait avec des lignes et des couleurs. Il avait taillé des arbustes pour avoir un feuillage sombre et derrière, on voyait se dresser les verticales des troncs blancs des bouleaux.

Bois de Morville. Horizontales des houx sombres. Verticales des bouleaux clairs

Il rabattait sévèrement quatre petits arbres à deux mètres. Quatre parce qu’on attend toujours que les décors aillent par trois.

Bois de Morville. La taille raducale de quatre féviers d’Amérique

Moi qui voulais seulement voyager sans rien posséder, me voilà dans le Bois de Morville  pour toujours. Moi qui voulais être moi sans rien devoir à personne, je vois ma vie tissée avec la sienne et asservie au jardin. Parfois je me dis « J’arrête. Ce n’est pas de mon âge de monter à trente mètres pour élaguer des arbres et il y en a 70 à tailler, là tout de suite. » Parce que je n’avais aucune vocation de propriétaire, ni de jardinier. Mais mon frère Pascal Cribier était un génie. Je le savais et je dois à sa mémoire de sauver son œuvre.

Vous venez au début novembre ce n’est pas la meilleure saison. Vous ne verrez pas encore les couleurs d’automne et vous ne verrez plus la prairie. C’est pourtant une invention merveilleuse de Pascal. Installer une prairie sur un talus pour clore la pelouse. Revenez l’été quand le pré dessine une bordure de lumière qui s’agite dans le vent. Il n’y a pas besoin d’entasser les couleurs des massifs, on peut jouir de la beauté de simples graminées. Monochromes et variées à l’infini. Maintenant, tout le monde fait ça. Mais c’est lui qui a eu l’idée le premier.

Voici un petit clos. Vous voyez les bancs enfouis dans les herbes. Il faut imaginer les fleurs à partir du printemps, mais attention aux frontières qui empêchent les couleurs et les parfums de déborder.

J’ai peur de ne pas arriver à sauvegarder sa vision. Les choses changent et je n’arrive pas à les empêcher de changer. Je me désole parce que j’use en vain ma vie sans même maintenir le jardin comme il l’aurait voulu.

Je fais de mon mieux et j’échoue. Depuis quelques années, la sécheresse sévit partout, même dans ce jardin orienté au nord. Les fougères remplacent le lierre. Le changement s’étend sournoisement.

Ils étaient trois à  avoir voulu Le Bois de Morville. Je n’ai pas encore parlé de Robert Morel, le maître jardinier indispensable qui comprenait si bien la nature normande. C’est à trois que ces hommes ont transformé un val humide en jardin. Quelquefois je suis venu aussi les aider à dessoucher.  Tout à la main parce que les engins ne passaient pas. Allez, je vous emmène dans le sous-bois jusqu’au petit fleuve. Je dis fleuve parce qu’il aboutit à la mer, mais pour le moment, on dirait quelques flaques d’eau. Grâce aux petits barrages, le jardin des prêles a résisté au manque d’eau de ces derniers temps.

Et puis nous allons remonter par la valleuse. Pour drainer l’humidité et stabiliser le terrain marécageux, mon frère avait imaginé un système de sillons artificiels. N’approchez pas de ces rigoles. La terre est gorgée d’eau. Les chevreuils qui sont passés ont marqué la pelouse et je ne sais pas combien de temps il va falloir avant que les empreintes ne s’estompent. Si vous piétinez vous aussi, le jardinier va me tuer.

Bois de Morville. Les rigoles de la Valleuse.

A présent, ne vous retournez pas avant d’entrer dans la maison pour que ce soit une surprise quand nous serons là-haut !

Entrez. De la maison non plus, je n’ai rien touché. Juste recollé le papier là où il se décollait. Vous me direz qu’elle est banale, cette maison. Je sais bien, mais ils ne l’avaient pas modifié, alors je ne m’autorise pas. Et puis, venez voir la grande baie ouverte sur la valleuse et tout au bout le triangle de la mer.

La Valleuse et la mer depuis le salon (photo Jean-Marie B.)

Quand je m’assieds le soir, j’ai parfois les yeux qui se remplissent de larmes. Je ne sais pas trop si c’est la beauté du paysage ou le manque de Pascal et de son ami.

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Nous avons profité des journées botaniques de Varengeville (30 et 31 octobre 2021). Mais le jardin se visite sur rendez-vous en écrivant à :  vallondemorville@gmail.com

A propos d’une publicité : jeux de mots et orthographe dans les couloirs du métro

Leur sourire s’adresse à la foule qui emprunte le métro. Il dit la joie de jeunes filles qui vont dépasser les limites qu’on leur assignait – ou qu’elles s’imposaient – grâce au parrainage des donateurs sollicités par l’affiche.

Mon regard a tout de suite été accroché par l’écart entre le mot potentiel qui était attendu et la graphie potentielle qui déforme l’usage orthographique pour superposer au sens de capacités un deuxième sens, l’idée que les destinataires des dons sont des filles, des elles, qui seront sauvées. Une communication « sérieuse » ennuie, disent les publicitaires, d’où le jeu de mots qui attire l’attention.

La graphie potentielle crée une sorte de halo qui cumule le but recherché (lever des fonds pour permettre le développement des compétences de jeunes filles), l’identité sexuelle des victimes de l’injustice sociale visées par la campagne (elle) et le rejet des traditions qui peuvent être bousculées si on ose s’affranchir d’un ordre archaïque (que l’orthographe symbolise et dont la « faute » montre la fragilité.)

Est-ce que je suis la grincheuse de service ? Je ne suis pas sûre d’apprécier ce jeu de mots sur deux homophones car je me demande si la jeune génération, dont la compétence orthographique est devenue très flottante, va repérer l’effet rhétorique de la subversion orthographique, ou si elle reçoit le message dans un brouillard linguistique.

Libérons leur #potentielle. Publicité d’une ONG affichée en octobre 2021

L’emploi de conjuguer est problématique dans Il est temps de montrer que le potentiel se conjugue aussi au féminin. On sait que l’opposition du verbe qui se conjugue et du nom n’est plus transmise efficacement  aux élèves: écrire que le potentiel se conjugue au féminin, c’est aussi tordre l’usage scolaire du mot conjugaison, réservé au verbe dans son emploi grammatical.

« Nous ne sommes pas à l’école, dites-vous et les publicitaires jouent avec les mots pour notre plus grand plaisir ». D’accord ! Mais le nombre de ceux qui peuvent jouir des jeux orthographiques se raréfie, cependant que s’affaiblit chaque jour la connaissance du code partagé qui leur est sous-jacent.

Post-scriptum

L’orthographe reste un sujet passionnel. Je n’avais pas posté mon billet que des contestations argumentées dénonçaient mon manque d’humour.

Oui, je te trouve un peu grincheuse de service sur ce coup. Certes l’orthographe se perd et beaucoup de gens ne verront rien des intentions des auteurs de la publicité. Et on peut, en effet, s’inquiéter devant cette perte qui menace l’égalité et notre idéal démocratique (je m’en émeus aussi..).. mais enfin, ce n’est pas nouveau que la publicité joue sur les mots et sur l’orthographe et qu’y faire ?? je ne trouve pas cette publicité très réussie mais la présence de ‘elles’ dans ‘potentielles’ nous parle quand même un peu et attire l’oeil (YT).

De fait un jeu de mot ne menace pas le français écrit et il attire l’œil efficacement. Si je l’ai signalé, c’est qu’il me paraît symptomatique de la schizophrénie actuelle. Mes lecteurs trouvent sympa d’afficher dans l’espace public un message qui s’adresse à ceux qui ont des yeux pour voir (qui connaissent suffisamment le code pour jouir de sa transgression). La publicité «  n’est pas destinée aux jeunes (pauvres encore) mais aux vieux (riches!) futurs donateurs. Je la trouve plutôt réussie. « Positivons »! Comme nous le recommandent d’autres publicités, écrit Marianne… Certes, mais la publicité est quand même vue par tous et une part croissante des usagers du métro ne la comprend pas ce qui introduit une curieuse partition dans le public.

Par ailleurs la société se lamente régulièrement sur l’incompétence des jeunes Français en matière de langue écrite. Lundi encore, Le Monde rendait compte des réactions des employeurs qui font un critère de recrutement décisif de la maîtrise de l’orthographe (et plus largement du maniement de la langue écrite) car les fautes des salariés leur coûtent trop cher : « Soixante-seize pour cent des employeurs se trouvent confrontés quotidiennement aux lacunes de leurs équipes, avec des répercussions très importantes sur leur crédibilité et leur efficacité professionnelle et, par conséquent, sur la réputation, la productivité et même la performance financière des entreprises. » (Baromètre Voltaire-Ipsos, Le Monde du 25 octobre 2021)

L’école ne transmet plus efficacement la langue écrite. Les raisons de cet effondrement sont complexes. On peut citer entre autres la faible attractivité du métier d’enseignant avec ses effets sur le recrutement, la féminisation excessive qui prive les garçons de modèles masculins incarnant l’importance des matières scolaires, la diminution des heures consacrées à l’étude systématique de la langue, le recul de la copie qui impliquait une imprégnation « par la main » de l’orthographe au profit de la photocopie, le recul de l’exercice quotidien de conditionnement, etc.).

A toutes ces causes s’ajoute une attitude de remise en question de la norme, portée par les générations qui, elles, avaient été entraînées à maîtriser une orthographe conservatrice et sa grammaire. Les jeux publicitaires contribuent à cette désinstitutionalisation.

(Cette remarque n’implique pas, évidemment, qu’il ne soit pas nécessaire de simplifier l’orthographe, par exemple le fameux accord du participe passé avec avoir qui n’est quasiment plus réalisé à l’oral).

Dans les archives de pierres de la forêt. Les carriers de grès de Fontainebleau

A Fontainebleau, les promeneurs romantiques rêvaient à des cataclysmes antédiluviens en voyant les blocs de rochers tourmentés qui parsèment la forêt. Patrick Dubreucq qui sait tout ce qu’on peut savoir sur l’histoire des tailleurs de pierre de la forêt oblige à abandonner ces rêvasseries et à voir Fontainebleau comme une création humaine. D’ailleurs, il n’est pas moins captivant d’apprendre que le paysage du Long Boyau n’a pas 200 ans et qu’il résulte du travail des carriers qui venaient tailler le grès dans les solitudes pierreuses de la forêt. Les arbres aussi sont récents, qu’a fait planter et greffer Jean Charles de Larminat, conservateur des Eaux et Forêts entre 1815 et 1830, recouvrant peu à peu les landes de feuillus, mais aussi de pins qui demandent peu d’eau (l’eau est rare à Fontainebleau) : pins sylvestres, pins maritimes, mais aussi pins noirs lariccio venus de Corse sur la route Ronde ou cèdres du Liban à la Gorge du Houx.

De l’industrie intense des carriers, il reste beaucoup de traces qu’il faut apprendre à voir.

Patrick Dubreucq

Le grès de Fontainebleau est exploité avec certitude au moins depuis le 15e siècle pour paver Paris (certains estiment qu’on peut remonter à l’édit de Philippe Auguste demandant qu’on pave les rues de la capitale). Dans les années 1820 c’est près de trois millions de pavés qui sont extraits chaque année de la forêt. . La forêt de Fontainebleau faisant partie du domaine royal, il fallait acquitter des droits pour ouvrir des ateliers. L’exploitation avait commencé près de la Seine, parce qu’il fallait bien transporter les pavés et ce n’était pas le moins pénible du travail. Quelques femmes y ont participé en transportant les pavés sur leurs dos jusqu’à l’aire de chargement. Quand les chemins « de vidange » étaient suffisamment larges, des chevaux les emportaient de là jusqu’aux quais de Valvins ou de Bois-le-Roi.

Les carrières du Long Boyau, ouvertes sous Napoléon III

Les carrières du Long Boyau furent parmi les dernières à ouvrir. Tout le long du chemin, la paroi verticale qui fend le paysage est un front de taille que les hommes attaquaient, une fois ôtée la couverture végétale.

Front de taille au Long Boyau. Dans la fente du rocher, des promeneurs facétieux ont installé des dents et ils ont esquissé un visage au dessus du sourire de pierre

Les roches rondes ont été lissées par les eaux pendant des millénaires, mais la plaque rose est une blessure creusée par le travail des carriers.

Détail du front de taille

Les blocs détachés du banc

Patrick Dubreucq explique les techniques utilisées. Les carriers classaient les grès d’après le son entendu lorsqu’on frappait la pierre, classement important car les ingénieurs des travaux publics exigeaient du gré dur pour qu’il puisse résister au passage répété des véhicules, mais les carriers payés au mille de pavés, préféraient parfois débiter du grès tendre plus facile à tailler, quitte à décevoir l’acheteur futur.

La technique d’abattage dite à la mortaise consistait à insérer des coins en acier dans une cavité creusée dans le grès puis à frapper avec une masse pour détacher des blocs.

Une mortaise, ou cavité creusée dans le grès pour recevoir des coins en acier (ici demi cavité puisque les blocs ont été séparés)

On pouvait aussi  forer un trou dans lequel on insérait des cartouches d’explosifs avant de remplir le haut avec du sable humide et de le recouvrir de tôle chargée de pierres pour guider l’explosion.

Trou de mine

Des blocs de 50 à 100 tonnes se détachaient ainsi du banc. L’opération était répétée pour diviser le bloc en parties, jusqu’à atteindre la taille permettant d’obtenir des pavés, des bornes et d’autres produits commercialisables.

Trois blocs restés là ont l’apparence des ruines d’une forteresse de géants.

Sous la mousse d’un vert si brillant malgré le jour gris, il y a les tas de rebuts, des « écales », laissées par la taille des blocs.

Monticules d’écales recouverts par la mousse

Les abris de carrier

On trouve dans la forêt plus de deux-cents abris de pierres sèches. Construits surtout avec des écales, de hauteur réduite, ils servaient à stocker outils et provisions, peut-être à se reposer pendant les pauses. Sur la colline qui domine les Gorges du Houx et du Long Boyau, les abris sont regroupés. On les visite sous le nom de « village des carriers ». Bien sûr, ces gites précaires n’ont jamais fait office de village !

Abri de carrier
Intérieur d’un abri avec sa cheminée. Une pancarte prévient : Vestige archéologique. Prière de le respecter

Les voies pavées que nous traversons ne sont pas toujours celles qui ont été utilisées pour transporter le grès. Ces voies de vidange, des chemins empierrés pour permettre aux roues des charrettes de ne pas s’enfoncer, avaient parfois une bande de sable au milieu car les sabots du cheval avaient plus d’adhérence sur le sable. Mais les allées pouvaient servir aux attelages des dames qui suivaient les chasseurs lors des grandes chasses à courre dans la forêt royale ou bien sûr au transport du bois.

Voie carrossable dans la forêt

La patience de l’archiviste

Il faut aimer beaucoup les inconnus de l’histoire, les sans-blasons, sans-fortune et sans grandeur pour se noyer dans les archives, pour passer des heures et des jours à dépouiller les registres de décès, pour s’obstiner à rechercher dans la masse des journaux locaux un entrefilet consacré à un accident, quelques lignes qui donneront peut-être un peu de corps aux existences obscures des carriers de la forêt.

Patrick Dubreucq a patiemment rendu leur nom à ces oubliés de l’histoire. Il ne s’est pas découragé devant la monotonie des informations qu’il récupérait car il savait qu’elles deviendraient précieuses une fois cumulées. Après avoir consulté les registres d’inhumation du cimetière de Fontainebleau entre 1844 et 1857, il a ainsi montré qu’entre ces deux dates, comparée aux autres professions, l’espérance de vie des carriers de grès était écourtée de 15 ans, ces derniers étant victimes d’une variété de silicose appelée le « rhume de Saint-Roch » du nom de leur saint patron.

De temps à autre, l’archive en disait un peu plus. Un accident était survenu : des blocs de grès s’étaient détachés trop tôt et avaient écrasé un ouvrier sans le tuer, mais en le mutilant. Une lettre du chirurgien de l’hôpital de Fontainebleau qui avait dû l’amputer proposait de trouver une place au malheureux estropié. La suite donnée à la lettre n’avait pas été retrouvée et il n’y avait plus d’autre trace de l’existence de l’homme amputé. L’enquête débouchait sur une lacune. Quelques lignes, puis le vide, mais ce silence même de l’archive déclenche l’imagination et l’émotion.

Un tableau de Courbet, disparu dans les bombardements de Dresde, et dont restent une gravure et des copies, évoque la pauvreté des carriers vêtus d’habits déchirés et leur travail si pénible. Ce tableau est à la fois un manifeste réaliste qui fit scandale et il transforme les tailleurs de pierre en icones de la dénonciation de l’exploitation ouvrière.

 (http://courbetcestmoi.altervista.org/les-casseurs-de-pierres/?doing_wp_cron=1634310480.2886691093444824218750)

Pourtant, Patrick Dubreucq ne décrit pas les casseurs de pierres comme des malheureux résignés, mais comme des hommes fiers d’avoir choisi ce métier de plein air, loin des usines. Il raconte la grève de 1830 qui a abouti au départ du baron de Larminat, le conservateur des Eaux et Forêts évoqué plus haut, accusé entre autres de prélever des taxes trop lourdes. Pour une fois, la grève avait payé ; personne n’avait été poursuivi et c’est le baron qui avait dû partir. (Sans doute, Charles de Larminat payait-il ainsi ses liens trop étroits avec le régime de Charles X.)

En 1853, ces pauvres sont, comme le constate un autre inspecteur « toujours insoumis et exigeants » (dans François Beaux et al.p 35).  Ils sont aussi solidaires et désireux d’acquérir de l’instruction : dès 1832, en l’absence d’une organisation d’Etat, ils ont créé une société de secours mutuels qui permettait d’assister les malades, les veuves et les orphelins et certains carriers viennent suivre les cours du soir des Frères des Ecoles chrétiennes, malgré des journées de travail de plus de 10 heures.

Tout s’est arrêté pourtant avec la concurrence des pavés de meilleure qualité venus de Seine-et-Oise, de Bretagne ou de Belgique. Bientôt l’asphalte sera préférée et les protestations de plus en plus vives des artistes et des poètes achèvent de convaincre les autorités qu’il faut interdire l’exploitation du grès et réserver la forêt aux promeneurs.

Le passé s’éloigne et ne subsiste que sous forme de ces doubles traces que Patrick Dubreucq a appris à lire : celles qui demeurent dans la forêt ; celles qui dorment dans les archives.

Quelques références

Beaux François, Patrick Dubreucq, Dominique Lejeune (coord) et alii, , 2016, AAF, 26 rue de la Cloche – BP 14 – 77301 FONTAINEBLEAU cedex
Tél. : (33)1 64 23 46 45. Permanence le mardi de 10 h à 12 h, http://www.aaff.fr/index.php/2015-03-25-19-16-11/les-cahiers-des-aff

Blog de Patrick Dubreucq consacré aux Carrières et carriers de grès du massif de Fontainebleau et alentours : https://carrieresetcarriersdegresdumassifdefontainebleau.wordpress.com

La rue la plus étroite de Paris, le parc le plus vaste de Paris

La ville de pierre de taille aux larges rues rectilignes est en bas. Vers Belleville, les maisons sont moins durables, moins admirables. Certaines sont encore en plâtre. Des immeubles neufs ont poussé entre des îlots où subsistent des bicoques minuscules. Il y a partout des petits bistrots. Même ceux qui ragent contre la gentrification de la ville profitent de l’équilibre instable entre deux populations. Des retraités fauchés et des bobos bien installés dans la vie qui ont payé 800 000 euros leurs trois pièces dans une résidence banale ou qui transforment d’anciens taudis en ateliers d’artistes. Tous ces gens se mélangent dans les rues du quartier et lui donnent son apparence charmante d’un Paris qui est encore « mélangé ».

Rue du Plateau des haïkus. Pas besoin d’éditeurs, on les accroche sur des grilles, mais qui les lit ?

Haïkus, rue du Plateau

Les rues portent des noms champêtres rue des Alouettes, avenue de la Grotte, rue des Rigoles… J’aime les  séduisants passages à deux pas des artères encombrées. Celui du Plateau, au pavage intact, est le plus étroit de Paris (Plus, je crois, que la célèbre rue du Chat-qui-Pêche, mais je sais bien que chaque partie de Paris a sa rue secrète et resserrée, qu’on l’appelle rue du Prévôt, sentier des Merisiers, passage des Chantres … ). Le cycliste qui arrive vers nous porte une belle casquette Gavroche à carreaux. D’ailleurs, il nous donne son adresse pour qu’on lui envoie la photo, même si nous disons que le téléphone portable ne lui rendra pas justice.

Passage du Plateau

On longe les locaux de la Gaumont, cité Elgé, (LG comme Louis Gaumont), Pour ma génération, rodent encore les souvenirs des années glorieuses de la télévision. C’est bien là et c’est très loin. On peut seulement jouer comme Perec aux Je me souviens  Je me souviens de Jean-Christophe Averty et de Cinq colonnes à la une. Je me souviens du Dom Juan de Marcel Bluwal avec un Piccoli irrésistible et inquiétant qui arpentait les Salines d’Arc-et-Senan (davantage que les décors des plateaux de la Gaumont). Les habitants du quartier qui ne se résignaient pas à la disparition pure et simple des locaux ont négocié l’installation d’une Frac (Fonds Régional d’Art Contemporain) dont j’ignorais tout. Je suis souvent très déçue par les choix des Fracs qui me semblent conformistes et ennuyeux, mais j’y passerai cette année pour retarder le moment où le besoin de logements l’emportera sur la nostalgie.

Et voici le plus beau parc de Paris, géniale invention de l’architecte Alphand qui a disposé des grottes, un temple romanesque sur une colline, et fait planter des arbres qui sont devenus somptueux.

Le Belvédère et le temps de la Sibylle

Les coureurs plébiscitent les Buttes Chaumont parce que le domaine est escarpé, que les itinéraires possibles sont variés et qu’on peut courir sous des voûtes de feuillage qui donnent l’impression d’être loin. La course de la Saint-Valentin a lieu dans ce parc des Buttes-Chaumont. Conformément à l’esprit libertaire des habitants, elle associe l’évènement sportif et la lutte contre les discriminations liées à l’orientation sexuelle.

Les sportifs ne font pas toujours montre d’une telle tolérance. Je suis tombée sur un billet (heureusement ils sont rares) d’un coureur protestant contre les foules qui envahissent les allées le samedi pour les photos de mariage (http://www.courseapied.net/forum/msg/54461.htm

Les habitués des Buttes Chaumont ont sans doute remarqué la présence de mariés accompagnés de leur « clique » tous les samedis matins aux buttes.

Photos souvenir sur les bords du lac. Le décor est idéal pour ce genre de cliché mais faut pas pousser… le parc n’est pas réservé ni réservable.

Impossible de courir le samedi au bord du lac sans voir l’allée (pourtant bien large ) encombrée par les familles et amis qui se croient seuls au monde.

De fait, samedi, jour des mariages, les Buttes Chaumont se remplissent d’une foule colorée et heureuse.

Il y a d’ailleurs aussi des mauvais coucheurs chez les piétons ordinaires qui avancent à petits pas en barrant le chemin et s’offusquent de devoir partager l’espace.


Chaniac, Régine & Jean-Pierre Jézéquel, 2007, « Les Buttes Chaumont : l’âge d’or de la production ? « , Quaderni, p. 65-79.

http://www.courseapied.net/forum/msg/54461.htm

Hôtel de la Marine : les arts du luxe au 18e siècle

(2 place de la Concorde, 8e. Tlj. 10h30-19h ; le ven. 10h30-22h.)

La rentrée est encore plombée par l’interminable succession des vagues épidémiques. Tous ceux qui vivent de culture retiennent leur souffle. Les concerts seront-ils annulés ? Les auditeurs reviendront-ils ? Les musées redeviendront-ils accessibles ? Les amateurs inassouvis, mais inquiets, se demandent s’ils doivent prendre le risque de renouveler des abonnements ou s’enfermer en attendant la nouvelle vague.

Et pourtant un autre univers s’est ouvert pendant quelques heures passées à l’Hôtel de la Marine et les soucis du présent se sont effacés. La restauration des appartements du 18eme siècle est d’une somptuosité et d’une méticulosité rarement atteintes. J’ai beau savoir que ce monde (profondément inégalitaire) va s’écrouler quelques années plus tard, et que dans ce même palais, sera signé en 1793 le procès-verbal d’exécution de Marie Antoinette, l’atmosphère fin de l’Ancien Régime, miraculeusement reconstituée, a dissipé découragement et incertitude le temps d’une visite.

L’histoire du palais

A l’origine de l’Hôtel de la Marine, il y a la Ville de Paris qui décide en 1748 de dresser une statue équestre à la gloire du roi. L’œuvre est confiée au sculpteur Edme Bouchardon.

Bouchardon. Statue équestre de Louis XV. Coll. photographique de Paul Vitry

A la statue, il faut un écrin : ce sera un vaste terrain à l’ouest du jardin des Tuileries. L’emplacement, à la limite du Paris d’alors, appartient au Roi, ce qui permet de limiter les frais d’expropriations ; il paraît idéal puisque la place constituera un  trait d’union entre le jardin des Tuileries et les Champs-Elysées.

Ange-Jacques Gabriel, premier architecte du roi, imagine une vaste esplanade ouverte, au sud, sur la Seine (le pont de la Concorde n’existe pas encore). Au nord, deux grandes façades de part et d’autre de la rue Royale menant à la Madeleine, habillent la place. Décision rare, l’architecte décide qu’aucun autre bâtiment ne doit la fermer. Elle doit rester ouverte vers la Seine, bordée uniquement par des pelouses et des fossés à l’Est et à l’Ouest. Les places royales sont d’habitude encadrées par des immeubles emblématiques du pouvoir. Ici, l’on a deux palais qui au départ étaient sans destination et l’interdiction d’installer d’autres bâtiments. L’ espace n’est pas délimité. Il reste vide.

Le palais situé le plus à l’ouest accueille aujourd’hui l’Hôtel Crillon et le siège de l’Automobile Club de France. Dans le palais de l’Est, on décide en 1765, d’installer le Garde-Meuble royal. Cette institution, ancêtre du Mobilier National, avait pour fonction d’acheter et d’entretenir le mobilier du roi : lits, chaises, tables… linge de maison, armes et bijoux de la monarchie.   (voir pour aujourd’hui passagedutemps.wordpress.com/2019/09/27/ateliers-et-reserves-du-mobilier-national-le-mobilier-des-grands-de-ce-monde/). Deux intendants, Pierre-Elisabeth de Fontanieu et Marc-Antoine Thierry de Ville d’Avray vont occuper ce palais pendant 25 ans et l’aménager en fonction des besoins du Garde-Meuble, avec des appartements de fonction, des zones de stockage, des galeries d’exposition…. Car à partir de 1776, les visiteurs pouvaient admirer ces collections royales, tous les mardis entre avril et novembre, ce qui permettait de faire connaître le savoir-faire des artisans français.

L‘Hôtel de la Marine depuis la Fontaine des fleuves édifiée sous Louis Philippe

Sous la Révolution, la statue équestre de Louis XV est détruite. L’état-major de la Marine s’installe dans l’hôtel en 1798 pour y rester jusqu’en 2015  (avec quelques années d’interruption pendant la dernière guerre quand l’état major de la marine allemande investit les lieux). En 2015, le Ministère de la Marine rejoint le Ministère de la défense à Balard. Que faire du palais ? L’offre de l’émir Hamad bin Abdullah qui a financé les deux-tiers de la restauration a été retenue. Paris a été ainsi doté d’un musée supplémentaire et l’émir, l’un des grands collectionneurs au monde, a obtenu le droit d’exposer ses collections durant vingt ans dans l’ancienne Galerie des Tapisseries, 400 m2. Les opposants au projet ont fait observer en vain que le Qatar était  déjà propriétaire de grands complexes hôteliers (Royal-Monceau, Grand Hôtel…) et d’hôtels particuliers de la Place Vendôme à l’Île Saint-Louis). L’émir a obtenu le droit d’organiser deux fois par an une exposition temporaire dans un bâtiment de quatre cents mètres carrés.

Recréation du passé

Le palais a été traité comme un tableau de maître sous la direction de Delphine Christophe, conservatrice générale du patrimoine, de Christophe Bottineau, l’architecte en chef des monuments historiques, et de deux décorateurs privés, Michel Charrière et Joseph Achkar : il s’agissait d’ôter les couches de peinture ajoutées au cours des ans afin de rétablir l’image originelle On a l’habitude à présent de tels travaux effectués sur des peintures, mais c’est tout un bâtiment qui a été traité comme un tableau : en retirant jusqu’à dix-huit couches de peinture accumulées au fil des ans, « nous avons pu retrouver celle d’origine, qui était protégée par un vernis » ». (https://www.forumfr.com/sujet930958-au-c%C5%93ur-de-paris-l%E2%80%99h%C3%B4tel-de-la-marine-retrouve-ses-couleurs-du-xviiie-si%C3%A8cle.html)

Le cabinet de travail de Marc-Antoine Thierry de Ville-d’Avray. Le parquet est une marqueterie de sycomore, amarante et acajou avec des effets de relief remarquables
Le cabinet de travail de Marc-Antoine Thierry de Ville-d’Avray. Bureau à cylindre de Riesener. Le parquet est une marqueterie de sycomore, amarante et acajou

Les tapisseries du salon de jeux viennent d’une autre pièce et ont été encadrées par une bordure provenant du même atelier et permettant d’ajuster tapisseries et murs.

Le reste est art de la mise en scène : les tables de jeu ont encore des jetons et des cartes qui ont l’air d’être restées là après une partie

L’illusion est particulièrement forte dans la salle à manger. Près de la table qui n’est pas encore desservie, on découvre, les restes factices d’un déjeuner d’huîtres. On peut rester longtemps à admirer les broderies florales des soies peintes sur le mur, les frais bouquets enrubannés avec leurs festons noués ou déroulés.

Salle à manger. Détail des tentures

On voit les lits à baldaquins, la salle de bains (les bains étaient si « fatigants » que des lits de repos permettaient de se remettre d’une petite faiblesse)

La salle de bains. A droite, un lit de repos

Le premier intendant du Garde-Meuble de la Couronne, Pierre-Elisabeth de Fontanieu, était célibataire et libertin. Pour ses plaisirs, il fit aménager un cabinet de miroirs jouxtant sa chambre à coucher avec des miroirs décorés de personnes très dénudées. L’épouse du second intendant, Marc-Antoine Thierry de Ville d’Avray se hâta de faire transformer certaines divinités en chérubins et de dissimuler un peu la nudité des femmes.

Hôtel de la marine. Le Cabinet des glaces. Détail

Pierre-Elisabeth de Fontanieu, disposait également de son cabinet de physique, dans lequel il aimait créer des pierres semi-précieuses.

Après ce sont les salles d’apparat du 19e et les souvenirs d’histoire, notamment le bureau où a été préparé par Schœlcher l’acte d’abolition de l’esclavage.

Le confident

On ne conçoit plus de visites aux musées sans explication. Un audio-guide a été imaginé, qui n’est pas « savant », et qui est pourtant plein de détails car le public ne veut pas seulement qu’on lui dise que le palais a 12 000 m2  et qu’il a été construit entre 1758 et 1774. Il veut qu’on excite son imagination, il veut regarder par le trou de la serrure la vie des occupants du palais. C’est ce que les muséographes ont fait. Ils ont mis à la disposition des visiteurs un casque baptisé « Confident » qui «se déclenche automatiquement à l’endroit où l’on est, et laisse la parole à des personnages qui jouent des scènes de la vie du lieu ou évoquent des faits marquants de l’histoire du palais. » Au son du Confident, nous avons fait le Grand tour prévu pour 1h30, mais qui peut durer au gré des haltes du visiteur. Une Fanchon et un valet courent dans les pièces pour nous faire voir comment  les « petites gens » faisaient fonctionner les appartements de l’intendant du Garde-meuble.

La visite se poursuit par la loggia, avec vue sur la place de la Concorde. J’ai l’impression de comprendre tout à coup ce qui est fascinant dans cet ensemble : la place est si grande qu’elle a encore l’air vide (peut-être le Covid, qui l’a débarrassée des cars et des embouteillages, accentue l’impression d’un espace démesuré). Aujourd’hui, les contrastes de lumière transforment le sol en une immense plage éblouissante ponctuée de statues et de lampadaires noirs.

Place la Concorde depuis la loggia de l’Hôtel de la Marine

Fin de la visite

Bien sûr que c’était très beau ces dorures, ces lustres à pendeloques, ces meubles d’ébénistes parisiens, ces pendules, ces décors fastueux ou gracieux, mais je pensais à l’église de Carbini sertie dans un grand cercle de montagnes, à la simplicité de son plan réduit à l’essentiel, au visage schématique du modillon, au sculpteur qui n’avait même pas eu besoin de tracer une bouche pour représenter l’humanité éternelle. (https://passagedutemps.wordpress.com/2021/08/28/leglise-romane-de-carbini/)

Et puis, j’ai aussi ressenti une gêne à visiter un nouveau musée dans le cœur de Paris, qui n’a même plus besoin de construire puisque l’Etat ne trouve pas d’autre usage pour ses bâtiments les plus symboliques. Je m’inquiète de la rupture entre les générations de Parisiens qui occupaient des fonctions centrales dans cette grande ville et la génération actuelle qui n’a d’autre vie proposée, que le tourisme pour un public mondialisé. Est-ce que les Français sont déjà sortis de l’histoire ? Est-ce que l’ancienne énergie d’un peuple a cédé la place à la quiétude de propriétaires qui louent leurs appartements à des vacanciers tout en s’inquiétant vaguement des dégâts que commettront un jour des émeutiers de banlieue.

https://www.hotel-de-la-marine.paris/L-Hotel-de-la-Marine/Les-dates-cles#

Nos amis les animaux. La prolifération des troupeaux abandonnés en Corse

L’autre jour, au barrage de l’Ospédale, nous nous sommes retrouvés nez à nez avec un jeune taureau qui se promenait en liberté à deux pas d’une route fréquentée.

Barrage de l’Ospédale. Rencontre avec un taureau

Certes, il avait l’air placide, mais que se serait-il passé s’il n’avait pas apprécié la couleur de nos tee-shirts… ?? Personne n’a encore été encorné près du barrage, mais il y a eu des accidents graves ailleurs.

Un autre jour, c’étaient les vaches qui étaient installées sur des routes en Castagniccia, bien décidées à ne pas céder la place aux automobilistes, comme au bon vieux temps d’avant le tourisme. Nous avons trouvé ça plutôt drôle sur le moment, mais François qui vit là à l’année décrit une situation difficile :

« Tu comprends, avant les primes étaient attribuées en fonction du nombre de bêtes que possédait un éleveur. Tu as vu les vaches maigres qui vivent ici. Elles étaient invendables, mais ça n’empêchait pas de toucher la prime. A présent, les règles ont changé. Il faut diminuer son cheptel, l’élever sur une grande surface jusqu’à obtenir des animaux utilisables pour le lait ou pour la viande. Et puis, il pleut moins et il faut compléter l’alimentation en achetant du fourrage. Ceux qui ne pouvaient pas suivre parce que leurs terrains n’étaient pas assez grands se sont désintéressés de leur troupeau… Résultat : il y a des milliers de bêtes qui divaguent et comme elles ne sont pas marquées on ne peut pas retrouver leurs propriétaires.

Au Cuscione, les chevaux retournent à l’état sauvage. Cela fait belle lurette que personne ne les réclame, ni n’essaie de les dompter. L’été, ils sont  broutent sur le plateau. Ça vous plaît bien à vous, les Parisiens. Vous vous précipitez sur vos appareils photos en vous racontant Mon amie Flicka, mais il y a à peu près 300 chevaux qui broutent à qui mieux mieux sur le plateau, et il reste seulement des chardons pour les moutons des bergers qui louent des terrains aux communes.

En hiver, les chevaux descendent à la limite de la neige. Livrés à eux-mêmes, ils pénètrent dans les jardins à la recherche de nourriture et font des dégâts. C’est bien joli de s’exclamer sur le bonheur des bêtes qui vivent en totale liberté, mais c’est un peu court ! 

Certains maires s’alarment, d’autant qu’ils sont considérés comme responsables en cas d’accident. Ceux qui font enfermer les bêtes reçoivent des menaces.

Des habitants excédés ont commencé à « régler le problème » à leur façon : le 26 juillet, deux vaches ont été tuées à coups de fusil sur une route et le sous-préfet appelle à euthanasier les animaux errants dont on ne peut identifier le propriétaire. Mais sur Facebook une pétition circule, accompagnée de messages comme celui-ci : « Les animaux se conduisent correctement, pas les humains. Qui abattre ? »…

Peut-être les amis des animaux proposent-ils d’enclore les humains ?

https://wordpress.com/stats/post/7312/passagedutemps.wordpress.com