Un séjour à Bruxelles assombri par la guerre

Je suis en train de visiter Bruxelles une fois les séminaires terminés. Cette nuit, Kiev a été attaquée par l’armée de Poutine qui se fiche bien de rentrer dans une ville martyre pourvu qu’elle y entre en vainqueur. Je ressens tout et son contraire, loin, très loin de la guerre qui vient de commencer en Ukraine, et en même temps coincée dans une Belgique étrangère loin de la France (à une heure trente de Paris !), avec une sensation de malaise qui va en s’accentuant pendant que je déambule sur la Grand-Place en regardant les tourelles, les frontons, les pignons  et les médaillons tout à coup illuminés par le soleil qui réveille l’éclat de l’or. Mon mari s’énerve tout à coup « Trop d’or ! Trop d’or ! », mais c’est seulement parce qu’il a mauvaise conscience, lui aussi et nous commençons une discussion idiote. « Tu exagères, c’est fantastique, cet endroit, etc. ».

Les façades dorées de la Grand-Place

Rue au Beurre, rue du Poivre, rue des Harengs, rue Chair et Pain, rue du Marché aux herbes, des noms pour faire semblant d’arpenter le Bruxelles des corporations médiévales : dans ces rues, des pizzerias, des restaurants espagnols, maghrébins ou des Chez Léon. Il n’y a pas de ville à l’abri du temps et du tourisme. Les noms sont là comme les derniers signes du passé disparu.

Place sainte Catherine, la fontaine Anspach, ses lézards géants ou crocodiles, ses griffons à tête de chien. Nous étions si occupés avec les animaux que n’avons pas levé les yeux vers les allégories féminines disposées autour de l’obélisque.

Fontaine Anspach au crocodile
Fontaine Ansrach à la chimère

Comme cette ville est désorganisée (encore plus en ce moment où des grues hérissent tous les quartiers !)

De temps à autre, l’arrière des bâtiments est abattu et on garde les façades qui serviront à déguiser la transformation. Presque partout, des ensembles hétéroclites : il n’y a pas de place qui ne soit abimée par un édifice de béton ; les bâtiments anciens peuvent être coiffés d’énormes écrans publicitaires. Je n’aime pas non plus l’architecture 19ème des palais du Mont des Arts dont la lourdeur est bien étrange quand on songe à la beauté des maisons brabançonnes de la Grand-Place, à l’élégance des bâtiments de l’Art nouveau. Et pourtant on se sent bien à Bruxelles. Peut-être à cause du calme de rues silencieuses et vides si proches de la cohue des zones touristiques.

La cathédrale Saint-Michel-et-Gudule domine une butte où ont déjà éclos les crocus du printemps

Saint-Michel-et-Gudule

C’est un beau bâtiment, un peu massif, qui ne soulève pas l’enthousiasme, mais voici qu’on arrive devant une chaire baroque. On  appelait chaire de vérité cette chaire de la cathédrale avec sa représentation théâtrale et dramatique  d’Adam et Eve chassés du paradis :

Tournée vers l’ange, Eve, n’aperçoit pas le squelette, alors que nous, les spectateurs de l’âge chrétien, nous voyons les doigts osseux de la Mort presque au-dessus de sa tête.

Hendrik van Verbruggen 1699. chaire de la cathédrale Eve et la mort

La sculpture parle de la condition humaine qui résulte du premier péché, avec des vies désormais accompagnées par la Mort.

De l’autre côté de la colline, nous arrivons rue des Sables où Horta avait dessiné un comptoir de tissus aujourd’hui converti en musée de la BD

Horta. Musée de la BD

Il y a d’autres bâtiments de Horta au-delà du jardin zoologique ; pour les regarder, nous traversons une ville turque. De paisibles matrones à foulard, beaucoup d’enfants. Les demeures d’Horta sont si peu entretenues qu’on n’en devine pas l’élégance. Tout le monde parle turc, m’a-t-il semblé, dans ce quartier. De brassage de population, je n’en vois guère…

Au centre-ville, le français et le flamand alternent. Quand je demande en français mon chemin, je ne me heurte pas à un refus ou à une réponse en flamand comme ça m’était arrivé il y a une dizaine d’années. Mais la chanteuse Adèle chante sa peur du séparatisme dans sa chanson j’aime Bruxelles :

Et si elle se sépare et qu’on ait à choisir un camp

Ce serait le pire des cauchemars, tout ça pour une histoire de langues

Les relations entre langues sont enchevêtrées avec la politique. Je le ressens particulièrement en ce moment où Poutine fait envahir un pays en invoquant les mêmes arguments que les arguments allemands de 1938 : en 1938 pour Hitler, les citoyens tchécoslovaques de langue allemande étaient « des Allemands », dont le territoire, les Sudètes, devait revenir à l’Allemagne. Pour Poutine, les citoyens ukrainiens de langue maternelle russe sont « des Russes ». (Les Ukrainiens auraient dû garantir des droits linguistiques à ces russophones, mais de là à envahir un pays au nom du déterminisme ethnique, il y a un fossé qui nous bouleverse). Pourtant, partout en Europe, on voit monter une demande d’Etat-Nation confondant peuples, religions, langues. Hier, c’était en Catalogne, Aujourd’hui les discours de Zemmour séduisent de nombreux Français… alors qui peut parier sur la stabilité du couple Flamands/Wallons)

Le lendemain, il fait froid et humide. Nous trouvons refuge dans les musées royaux de la colline des Beaux-Arts.

Gabriel Grupello. Fontaine murale aux dieux marins, 1675

Je ne sais plus quelle Amphitrite et quel triton sont représentés dans cette fontaine placée en bas de l’escalier principal, mais j’ai pris la photo à cause du trou qui perce le sein par où l’eau devait couler… Les statues bruxelloises coulent par tous les orifices !

Dans ce musée, il y a les tableaux que je connais si bien que je les les revois distraitement et d’autres que  je connais et où je découvre encore et encore de nouvelles images qui m’accompagneront.

Bruegel bien sûr avec le grouillement de personnages si petits qu’on ne voit pas immédiatement le sens des scènes. Dans Le Massacre des innocents, il faut les regarder une à une pour que s’organise le contraste entre les soldats cruels, paisibles, sur leurs chevaux avec les villageois suppliant qu’on épargne leurs enfants. L’attaque des Russes est dans nos têtes et charge ce tableau d’un sens tragique. Nous avions rêvé de paix avec la Russie, si proche par la culture du reste de l’Europe, en oubliant qu’il n’y a plus de peuple civilisé une fois qu’il est happé par la brutalité de la guerre.

Vers la gauche du tableau, un couple discute avec un soldat qui a déjà saisi leur bébé, mais qui se retourne pour écouter ce qu’ils essaient de négocier. Le père traîne sa fille par le bras. Son index pointe vers la fillette qui résiste : « Prenez la fille et épargnez le garçon ». C’est la première fois que je discerne l’index de ce père qui, en sacrifiant sa fille, espère sauver son fils. Le triomphe du mal, c’est aussi d’entraîner les gens ordinaires à des choix terrifiants. Autant et plus que la structure d’ensemble du tableau, ce sont tous ces épisodes qui composent Le Massacre des Innocents. Le dispositif de Bruegel consiste à montrer les récits minuscules et abominables qui donnent le sens de ce qui se passe.

Prenez plutôt notre fille ! (Massacre des Innocents par Bruegel, le fils. Détail)

Je revois la chute des anges rebelles, troublant mélange d’images oniriques et de réalisme tout droit hérité de Jérôme Bosch et des enlumineurs. Les ailes immenses du grand machaon porte-queue, la tête bouclée d’un ange dont le corps a la forme d’une fraise… Les Bruegel peignent des personnages aux contours nets, aux couleurs délimitées sans vibrations. Les visages grotesques, sont à peine esquissés, suggérés à l’aide de deux traits. Et c’est suffisant ! Pas étonnant que la Belgique soit le royaume de la BD.

Bruegel. La Chute des anges rebelles. détail

Revoilà des Rubens. Qu’est-ce qu’un tableau qui nous touche ? Pourquoi les grands Rubens ne me font pas signe, tandis que je vois le génie dans les 4 esquisses d’une tête de Maure ?

Esquisse pour des têtes de Maures (voir aussi https://wordpress.com/post/passagedutemps.com/7547)

Le musée de Bruxelles se croit obligé de montrer ces dessins accompagné d’un texte de repentance qui s’accuse d’avoir trop longtemps laissé le titre d’origine Quatre études sur la tête d’un nègre, devenu « inapproprié » et rebaptisé Esquisses pour des têtes de Maure en 2007-2008. Pas sûr que le visiteur habitué à penser qu’un Maure est un habitant de l’ancienne Mauritanie, que l’on appellerait aujourd’hui un Berbère du Maghreb…. s’y retrouve.

Il aurait peut-être mieux valu expliquer sur un cartel que « nègre » n’avait pas de valeur insultante à l’époque de Rubens, mais le tabou nord-américain l’a une fois de plus emporté. Le musée craint que la communauté africaine de Belgique trouve la nouvelle dénomination tout aussi offensante… Il ferait mieux de souligner la place qu’occupait la représentation d’un Africain dans toutes les Adorations des rois mages peintes par Rubens. Voici un détail de celle de Bruxelles !

Rubens. L’Adoration des Mages de Bruxelles

J’apprivoiserai Jordaens une autre fois. Le sous-sol contient des centaines de tableaux du 19e et surtout ceux de Constantin Meunier dont je ne me lasse pas.

Constantin Meunier, Le Creuset brisé

La frise des métallurgistes aligne les hommes de profil selon une ligne descendante qui va des ténèbres de gauche jusqu’au rouge de la fournaise à droite. Le travail des forges a remplacé les peines de l’enfer et ce n’est plus le langage des mains qui dit le sens des tableaux comme au temps de la peinture classique, mais le mouvement des corps, l’arc de cercle d’un dos ployé qui répond à l’arc de cercle d’une roue. Meunier montre la peine des ouvriers traités en esclaves et leur noblesse comme personne.

Le musée contient cent autres merveilles comme ce Vuillard, Les deux écoliers, mais nous sommes éreintés.

Vuillard. Les deux écoliers

Juste une halte devant la Circé fin de siècle qui annonce Me too. Il est clair qu’on n’attend pas de ces porcs  une quelconque capacité à procurer un peu de volupté à la froide Circé.

Gustav Adolf Mossa. Circé

Nous voici dans le Thalys si confortable qu’on ne le sent pas partir ; nous glissons dans le noir jusqu’à Paris où l’on retrouve les actualités. L’Ukraine constate qu’elle est seule. L’Europe qui n’a ni armée, ni industrie, ni goût du sacrifice hésite devant les sanctions économiques qui la toucheront autant qu’elles vont toucher le pouvoir russe. Combien de temps notre monde douillet va-t-il continuer ainsi en affichant sa faiblesse, sa nostalgie du temps d’avant, ses musées qui sont le double fantasmé de sa grandeur passée ?

Moi qui ai l’air critique, je ne sais pas ce que voudrait dire « aider l’Ukraine ». Je fais comme tout le monde. Je bavarde et j’ai honte.

Références

Mauriscus en latin signifiait noirâtre. Au 1er siècle avant J.-C, la Mauretanie était un royaume berbère, qui correspondait à ce que nous appelons l’Afrique du Nord. Le terme s’emploie aussi après la conquête de la péninsule ibérique pour désigner les Musulmans résidant en Europe, et parfois des hommes venus d’Afrique au sens large. La tragédie d’Othello a comme sous-titre Le Maure de Venise. (voir Robert historique)

Notre collection en question #museumminquestions (réseaux sociaux@fineartsbelgium

Wikipédia https://nl.wikipedia.org/wiki/Hendrik_Frans_Verbruggen

Trois ateliers d’artistes rue Cassini

La villa de Jean-Paul Laurens au n°5

Pas besoin de code, avait-il dit. Je ne comprenais pas. Est-ce que l’immeuble était si pauvre que les rôdeurs n’étaient pas tentés d’y pénétrer ? A l’arrivée, tout s’était éclairci : la porte d’entrée était ouverte et les derniers retardataires, dont nous faisions partie, se dépêchaient d’entrer. Dans le vestibule, l’hôte en personne était là pour les accueillir et les débarrasser de leurs manteaux. « Comment vas-tu, mon cher Charles. C’est gentil d’être venu. » J’ai vu que les invités étaient des familiers et je me suis présentée pour expliquer notre présence : « Nous sommes des amis de Guillaume » – « Il a bien fait de vous dire de venir. Vous êtes les bienvenus. Quel musicien exceptionnel ! ». A gauche, débutait un escalier étroit qui desservait deux étages. Au mur, des tableaux plus qu’estimables. Un petit plat de framboises rouges m’a rappelé Louise Moillon. Il y avait  des marines, des bateaux, mais nous étions en retard : il fallait monter. Au second, un grand salon prenait toute la largeur de l’immeuble. Des rangées de chaises pliantes étaient presque toutes occupées par des invités qui avaient une dizaine d’années de plus que nous. Quelques jeunes gens étaient installés sur l’escalier d’accès à une mezzanine.

Nous nous sommes assis au fond en face du grand piano à queue. Tous les murs étaient couverts de toiles de la fin du dix-neuvième siècle.

Le concert était somptueux. Nous connaissions la beauté du son de notre ami, le violoncelliste Guillaume Martigné, mais nous découvrions la puissance et la virtuosité de la jeune pianiste Etsuko Hirosé. Ils jouaient en particulier la sonate pour violon de Franck transcrite pour violoncelle, et la sonate que nous avons écoutée ce soir-là était à la fois familière et toute différente, moins brillante, plus intime, à cause des sons graves du violoncelle.

Nous voulions partir vite à la fin de l’audition, après avoir remercié les artistes, mais je m’attardais avec la sensation troublante d’un lieu connu dont pourtant je ne reconnaissais rien.

Le temps de s’approcher du mur du fond pour lire la signature, Laurens, sur les tableaux. Oui, j’avais jadis été invitée il y a cinquante ans chez des Laurens qui habitaient près des jardins de l’Observatoire, mais notre hôte portait un autre nom. Dans le souvenir confus qui me restait de cet après-midi, il n’y avait pas d’escalier, cependant la salle de concert devait être à un étage élevé puisque la pièce était inondée de soleil. Je revoyais un grand piano appuyé contre un mur. Tout le monde était jeune en ce temps-là et la musique qu’on jouait dans cette salle était moins professionnelle. En ce temps-là, j’aurais peut-être pu me lever et massacrer l’Appassionata de Beethoven sans choquer personne….

Je me suis décidée à demander si c’était bien là qu’avait habité la famille Laurens de mon souvenir. « Bien sûr ! » avait expliqué une dame qui s’était présentée comme une bridgeuse amie de la famille. L’arrière-grand-père, le peintre Jean-Paul Laurens, avait fait construire cette villa avec l’atelier où nous nous trouvions.

Il n’y avait pas de mystère. La maison appartenait toujours à des Laurens, une famille assez unie pour que les cousins succèdent aux cousins en changeant d’étages sans qu’une querelle ne les oblige à vendre. L’actuel propriétaire était le mari d’une des filles de la dynastie des peintres Laurens. La mezzanine avait été agrandie, la décoration changée, « Mais vous voyez, avait ajouté l’amie, il y a toujours des concerts. C’était surtout la femme d’Olivier qui aimait la musique. Elle est décédée. C’est elle qui sourit sur la photo. Son mari poursuit la tradition. »

J’étais donc bien venue au 5 rue Cassini, mais c’est comme si les hommes de cette après-midi lointaine s’étaient métamorphosés en personnages du Temps retrouvé, cheveux blancs, traits durcis, nez saillant. Si les femmes avaient l’air d’avoir moins changé grâce à leurs cheveux teints, elles aussi s’affaissaient sur leurs chaises incommodes, trop fatiguées pour soutenir leur buste… L’immobilité du concert était si pénible à certaines qu’elles battaient la mesure avec enthousiasme, afin de ne pas s’assoupir.

Des générations de peintres

En ce temps-là, j’étais trop jeune pour me préoccuper de ce qu’avaient pu peindre les Laurens de la rue Cassini.

Jean-Paul Laurens était un  peintre d’histoire célèbre de la IIIe République, qui avait entre autres décoré le Panthéon et l’Hôtel de Ville de Paris. Comme il venait de Toulouse, il avait tout naturellement utilisé la brique pour faire bâtir sa villa.

Jean-Paul Laurens, La mort de Sainte Geneviève. Panthéon. (fichier Wikipédia)

Paul-Albert Laurens, dit Albert, son fils aîné, était peintre lui aussi (de même que le frère cadet, Pierre). Une partie des tableaux exposés, plus intimistes que ceux de son père, étaient de lui. Il avait été le camarade de classe d’André Gide, qu’il avait rejoint lors du long séjour de Gide en Afrique du Nord entre 1893 et 1894. Il était l’auteur du portrait exposé à Orsay.

Portrait de Gide en 1924 par Paul-Albert Laurens exposé à Orsay

Son Gide au regard direct, aiguisé, surligné par d’épais sourcils, vous regardait intensément avec un soupçon d’ironie.

Le frère le plus jeune, Jean-Pierre Laurens (dit parfois Pierre) était un républicain dreyfusard, ami de Péguy qu’il a admirablement représenté, enveloppé dans sa pèlerine de pèlerin, visage d’intellectuel éclairé par les convictions.

Péguy par Jean-Pïerre Laurens (en depôt au Centre Charles Péguy de Tours) Wikipédia

Quand Péguy était parti pour la guerre, c’est chez Pierre et Albert qu’il était passé le dernier jour pour dire au revoir.

Les trois maisons conçues par Louis Süe et Paul Huillard

La promenade qui m’a ramenée devant cette demeure m’a permis de voir dans la pleine lumière du jour trois villas conçues par le même duo d’architectes et pourtant  entièrement différentes.

Notre numéro 5 en brique couleur rouge  foncé a l’air d’une demeure du 15e siècle sortie d’un guide florentin ou flamand. Les chambres du bas ne donnent pas sur la rue et la façade a donc une allure stricte malgré son élégance.

5 rue Cassini

Au n° 3bis, les architectes Louis Süe et Paul Huillard ont aussi conçu en 1906 l’hôtel-atelier de Lucien (1861/1945) et Jeanne Simon. Lucien est surtout connu comme un peintre du pays bigouden et pour ses scènes de la vie de famille. Je n’ai pas trouvé grand-chose concernant l’œuvre de Jeanne (Dauchez) Simon. Une petite vignette sur Wikipédia ne lui rend sans doute pas justice.

Jeanne (Dauchez) Simon. Deux fillettes (Wikipédia)

L’hôtel est surtout frappant par les grandes croisées verticales qui rythment la façade.

3 bis rue Cassini

Le n°7 est un pastiche du style Louis XV avec petit fronton et décors floraux. Il fut construit pour le peintre Czernichowski.

7 rue Cassini

Parée du souvenir de peintres trop oubliés, la rue Cassini est un voyage dans le temps, quand ce quartier, encore un peu campagne, était à la portée des bourses d’un milieu social d’artistes qui n’existe plus sous cette forme. Elle contient un tout petit fragment de ma jeunesse, d’autant plus troublant qu’il consiste en une scène unique : la lumière d’un après-midi d’été qui allumait des reflets sur le couvercle d’un piano à queue et les visages bienveillants de ceux qui ouvraient leur salon à des inconnus.

Les tours Duo de Jean Nouvel (quartier Gambetta)

Arrogantes, genre « je peux tout faire avec mon béton, y compris transgresser les lois de l’équilibre », excentriques, les tours Duo2, implantées dans le quartier Massena à la limite du 13e arrondissement de Paris et d’Ivry-sur-Seine, sont visibles dans tout le sud-est parisien.

De l’architecture de Paris, elles conservent la monumentalité puisqu’elles montent à 120 et 180 mètres de hauteur, mais elles prétendent périmer les notions classiques de beauté et de laideur : personne ne peut échapper à l’angle choisi par Jean Nouvel qui fait s’incliner une des tours au niveau des derniers étages.

Les tours Duo depuis la passerelle Simone de Beauvoir

Les jours de bonne humeur, la grande tour fait penser à une géante qui incline la tête ; la toiture de la petite tour est posée comme un bibi coquet sur la dalle du dernier étage. de la petite.

Les tours Jean Nouvel depuis l’avenue de France

Les jours d’exaspération, on trouve que cette recherche prétentieuse écrase la ligne des bords de Seine.

Bien sûr, les promoteurs ajoutent un versant « social » à leurs bâtiments. Un auditorium sera accessible de façon indépendante, par la rue ; il y aura deux jardins, et les boutiques seront des magasins de proximité.

On a adjoint aux bureaux un hôtel quatre étoiles de 120 chambres avec au sommet, un restaurant et un bar panoramique ouverts au public. Mais les clients vont-ils se précipiter dans un hôtel qui domine le périphérique. A quelques kilomètres de là les tours Mercuriales ne trouvent pas de repreneur et vieillissent et pourtant, elles sont tout près de la gare routière de Galliéni qui déversent un flot de visiteurs.

Les tours Mercuriales vues depuis l’échangeur de Bagnolet

Et puis pourquoi continuer avec les grandes tours alors que se développe le télétravail et que tout le monde se lamente sur les malheurs des banlieusards obligés à d’interminables déplacements. La ZAC Paris Rive Gauche doit-elle se poursuivre comme si les alertes climatiques ne venaient pas interroger sur l’extension illimitée de Paris ?

Les vœux

Un jour encore pour envoyer des vœux, mais cette année, il faut un peu se forcer. Les nouvelles du monde sont sinistres. On cherche beaucoup pour trouver des pays où le plaisir de vivre est possible, de la Chine qui muselle son opposition, à la Russie qui interdit « Memorial », de l’Angleterre qui laisse pourrir Assange dans une prison, à l’Afrique de l’Ouest qui multiplie les coups d’Etat militaires et à l’Europe qui ne croit plus à la force de sa civilisation et qui est obsédée par la menace d’une submersion de l’étranger.

Je vous envoie cependant des voeux modestes. J’espère que la pandémie finira par se lasser et permettra à nouveau de sourire à des visages entiers…

A Thomery : le château de Rosa Bonheur (1822-1899)

12, rue Rosa-Bonheur, Thomery 77. Du mar. au dim. 11h-17h (visite guidée obligatoire un peu chère, mais très bien faite 15 euros… le prix sert à restaurer et à entretenir ce domaine privé qui est aussi aidé par la Mission du patrimoine). Le château est aussi une maison d’hôte.

Une peintre animalière du 19e siècle

De Rosa Bonheur, on peut admirer une toile puissante au musée d’Orsay, le Labourage Nivernais, qui lui vaut une médaille d’or en 1849. Elle a moins de 30 ans, devient riche et célèbre d’un coup et le restera toute sa vie. Elle reçoit la Légion d’honneur en 1865, devient officier en 1894.

Une vie éclatante et puis l’oubli à la fois parce qu’elle était une femme, et plus encore parce que la peinture animalière était tombée en désuétude et que d’ailleurs son art réaliste tourne le dos à la modernité. D’après Ambroise Vollard, Paul Cézanne la tient en piètre estime. « Il me demanda ce que les amateurs pensaient de Rosa Bonheur. Je lui dis qu’on s’accordait généralement à trouver le Labourage nivernais très fort. “Oui, repartit Cézanne, c’est horriblement ressemblant” (Wikipédia, article Rosa Bonheur note 60). »

Rosa Bonheur. Le Labourage nivernais célèbre la puissance de l’animal (Musée d’Orsay)

Elle devient aujourd’hui une icône féministe. Le mouvement LGBTQIA + admire qu’elle ait su déjouer tranquillement les préjugés qui voulaient que les femmes se cantonnent aux portraits et aux fleurs faute d’avoir la « force » de peindre de grands formats. Ainsi, comme Le Labourage d’Orsay, Le Marché aux chevaux, acquis par le Metropolitan de New York, est une toile de 5 mètres de long qui donne une bonne idée de sa force et de son ambition (et qui parle à notre époque : elle célèbre l’animal dans sa puissance alors que la monumentalité était réservée jusqu’alors aux sociétés humaines).

Rosa Bonheur. Le Marché aux chevaux. Metropolitan.
>http://www.metmuseum.org/works_of_art/collection_database/european_paintings/the_horse_fair_rosa_bonheur/objectview.aspx?collID=11&OID=110000135

On admire aussi la femme émancipée qui ne s’est pas mariée afin de rester indépendante. Rosa Bonheur a refusé les codes qui régissaient l’apparence physique des femmes, portant les cheveux courts, s’habillant en pantalon pour visiter les foires ou monter à cheval (il lui faut renouveler tous les six mois une autorisation de « travestissement »). Elle a partagé sa vie avec deux femmes, Nathalie Micas jusqu’au décès de celle-ci, en 1889, puis Anna Klumpke sa consolatrice aidante et aimante, à partir de 1898. La nature des rapports entre Rosa Bonheur et ses amies reste ambiguë, Rosa Bonheur proclamant sa répugnance pour les relations physiques, mais elle fait d’Anna, son héritière et sa légataire universelle. Lesbianisme ? Sororité ? La différence importe peu.

Le château de By

Vers 1860, Rosa Bonheur acquiert le château de By dans la commune de Thomery. Elle fait construire un atelier, un salon, et une salle d’études au-dessus des communs. Cette élévation est réalisée par l’architecte de l’usine Meunier à Noisiel, dans un style néo-gothique normand qui mêle la brique, la pierre et le bois.

Elle chasse l’architecte qui n’a pas su construire une verrière propre à assurer une lumière zénithale constante, mais conserve le bâtiment qui a fière allure avec sa tourelle pointue, sa tour d’angle, ses fenêtres décorées de colonnes.

Dans le parc de quatre hectares attenant au château, elle nourrit de nombreux animaux et oiseaux moutons, sanglier, cerfs, ara et aigle et même deux lions qui ont été élevés au biberon. Fathma la lionne qui vit en semi-liberté s’abandonne parfois comme un chaton à ses caresses.

A la mort de ses compagnons, elle les fait naturaliser et les installe dans l’atelier. « C’est l’atelier d’autrefois, dit la guide. On n’a rien changé, pas même la couleur des murs. On a même laissé (ou plutôt retrouvé au grenier et remis en place) les traces du peintre, sa palette, son cendrier, sa paire de lunettes, son parapluie. »

Atelier de Rosa Bonheur avec le portrait réalisé par Anne Klumpke

Dans cette vaste pièce, sont entassés des meubles, le piano où jouait Annette Micas, des commodes et des guéridons. Partout, des animaux vous regardent de leurs gros yeux de verre. Sur les murs, des têtes de chevaux, l’ara empaillé, des cornes de mouflons, des trophées de cerfs… Par terre, un crocodile, la peau tannée de la lionne Fathma avec sa tête naturalisée… L’ensemble fait davantage penser à un rendez-vous de chasse ou à un musée des arts taxidermiques qu’à l’atelier d’un peintre. On est mal à l’aise avant de comprendre que l’animal mort, évidé et naturalisé n’est pas exhibé comme un « autre », mais conservé comme un proche avec qui les liens ne peuvent être rompus.

La teinte sombre des meubles et de la peinture accentuent la pénombre due au mauvais temps et au soir qui tombe.

Posée sur un meuble, la tête d’un sanglier
Bureau de Rosa Bonheur. Au fond, le piano de Nathalie Micas

C’est peut-être ce que nous, les touristes, nous cherchons. Un château du Bois Dormant où il suffit de rouvrir la porte pour effacer les années.

Après le décès de Rosa Bonheur en 1899, Anna Klumpke a dû organiser une vente des toiles pour solder le différend avec les membres de la famille qui voulaient attaquer l’héritage. C’est pourquoi on ne voit guère dans l’atelier-galerie actuel que de toutes petites toiles pastorales (avec des silhouettes humaines à peine esquissées), des gravures (dont certaines de grande qualité) et l’esquisse d’une de ces toiles grand-format qui ont fait à raison sa réputation.

Rosa Bonheur. Château de By

Les reflets empêchent de photographier un âne touchant, mais le regard pénétrant du lion a la même qualité. Le lion échange un regard avec le spectateur en partenaire et non comme un animal donné à voir.

Ce lion me fait irrésistiblement penser à un de mes tableaux préférés de Géricault exposé dans l’aile Sully du Louvre. Le peintre a représenté un cheval légèrement de biais, avec un regard triste et profond.

Géricault. Tête de cheval. Musée du Louvre

Je crois me souvenir que c’est avec Géricault que les animaux sont entrés de plein droit dans l’histoire de la peinture. L’angoisse frémissante du cheval blanc me frappe davantage que la placidité sérieuse du lion (C’est peut-être une affaire de technique. Géricault procède par touches larges et s’émancipe du dessin alors que Rosa Bonheur trace chaque détail) mais la dignité qu’elle attribue à ses modèles va au-delà du simple réalisme.

L’accueillant salon de thé

Nos anoraks et nos sacs à dos détonnent dans le joli salon de thé ouvert par les propriétaires actuels. Ceux d’entre nous qui ont de la boue sur leur pantalon à cause d’une chute éprouvent un peu de honte devant les petites tasses de porcelaine fines sur les nappes. Mais la gêne passe vite avec l’odeur du chocolat.

Château de By. Le salon de thé

Il y aura à l’automne, une grande exposition Rosa Bonheur à Orsay pour le bicentenaire de sa naissance, occasion de réévaluer son apport à l’histoire de l’art et notre rapport à ce style qui a tourné le dos au renouvellement des formes de la peinture moderne. En tout cas, traiter Rosa Bonheur de peintre académique ne dit rien de son secret, la poursuite d’un rêve d’animalité harmonieuse conjuguant force et élégance qui apparente lion, bœufs, chevaux, moutons. Ce ne sont pas simplement des animaux « fidèlement » représentés. Ce sont bien des Rosa Bonheur.

Borin, Marie Rosa Bonheur, 2011, Une artiste à l’aube du féminisme, Pygmalion.

Dossier Rosa Bonheur sur le site du conseil général de Seine et Marne

Testament de Rosa Bonheurhttps://fr.wikisource.org/wiki/Testament_de_Rosa_Bonheur

https://archive.wikiwix.com/cache/?url=https%3A%2F%2Fbooks.google.fr%2Fbooks%3Fid%3DXs_xpV8HRqcC

Klumpke, Anna, 1909, Rosa Bonheur, sa vie, son œuvre, Paris, Flammarion.

https://commons.wikimedia.org/w/index.php?title=File:Klumpke_-_Rosa_Bonheur_sa_vie,_son_%C5%93uvre,_1909.

https://www.musee-orsay.fr/fr/oeuvres/labourage-nivernais-68

https://fr.wikipedia.org/wiki/Rosa_Bonheur

La Carte du Tendre à Fontainebleau

Seulement une petite promenade de 5 kilomètres dans la forêt détrempée par une semaine de pluie.

Près de Fontainebleau, la cour du roi Louis Philippe (1830-1848) s’est amusée à nommer les sentiers qui tournent autour du rocher des Demoiselles. Ce rocher s’appelait plus vulgairement rocher des Putains depuis le règne de Louis XV, où on avait exilé hors du parc du château les prostituées qui y exerçaient leur métier. Désormais, les hommes se rendaient en lisière de la forêt. Que pouvaient  faire les dames de la cour, sinon sourire et tirer profit de leurs lectures de la Clélie de Mademoiselle de Scudéry ? On se promène aujourd’hui dans cette « Carte du Tendre »…

Clélie, Histoire Romaine par Madeleine de Scudéry. La carte du tendre (BNF)

… où les roches escarpées se nomment rocher des Dryades ;

Emile-René Ménard (1862-1930). « Les Dryades ». Huile sur toile. Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, Petit Palais.

… les carrefours, carrefour des Soupirs, carrefour des Embrassades, carrefour des Demoiselles, carrefour du Bonheur ; les routes, route des Filles, route de Vénus, route de la Tendresse, route de la Joie, mais aussi route des Pleurs et des Regrets… et ce parcours commence au parking du Vert Galant qu’il faut imaginer avec les calèches des messieurs, comme on voit aujourd’hui les automobiles qui stationnent sur les routes du bois de Vincennes.

A part, ses jolis noms, le chemin offre comme partout des points de vue, des rochers bizarres qui évoquent des mufles d’animaux, des défilés étroits qui mesurent notre tour de taille.

Aujourd’hui les averses tambourinent sur les anoraks et les lèvres commencent à gercer.

Forêt de Fontainebleau. Un jour pluvieux

Quand la pluie cesse, elle est encore là dans  l’odeur de terre mouillée éventrée par les sangliers, dans la  mare sombre, dans la mousse gorgée d’eau, sur les racines glissantes

La mare des Salamandres

Il n’y a que les fougères et les chênes qui gardent leur couleur d’automne. Je ne sais pas pourquoi ils conservent leurs feuilles, mais le résultat est là : leurs teintes chocolat coïncident avec notre besoin de boisson chaude.

Le Chêne. Feuilles sèches et vert acide de la mousse

Et justement, la promenade s’achève et, à 10 kilomètres, le château-musée de Rosa Bonheur offre un salon de thé ouvert comme une promesse de bien-être et de chaleur.

https://www.visorando.com/randonnee-la-carte-du-tendre-en-foret-de-fontaineb/

Blaise, Olivier, http://www.fontainebleau-photo.fr/2011/10/une-carte-du-tendre-au-rocher-des.html

Clélie, histoire romaine… par Mr de Scudéry,…. Volume 1https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k8707367p/f424.image

https://www.parismuseescollections.paris.fr/fr/petit-palais/oeuvres/les-dryades

Kiefer au Grand Palais Ephémère

Jusqu’au 11 janvier

Je me demandais comment remplir l’espace démesuré du Grand Palais éphémère. Anselm Kiefer y a reconstitué un atelier géant pour ses œuvres gigantesques (comme ce grand paysage enneigé de 15 mètres de largeur, ou bien comme ses toiles verticales de presque 9 mètres de hauteur).

L’espace de béton gris est nu, mal éclairé, même si les spots du plafond peuvent, à ce qu’en dit Anselm Kiefer, évoquer des étoiles. Les toiles sont disposées sur des petites roues qu’on peut penser provisoires.

L’Atelier monumental (Photo J.M. Branca)
Kiefer. Grand Palais Ephémère. Vue d’ensemble (Photo Steve Appel)

D’habitude, dans les ateliers, le jour entre par de grandes verrières. Ici, l’éclairage réduit plonge les toiles dans une pénombre accordée aux scènes tragiques qu’évoque le peintre et à sa palette sombre, noire, ocre, grise, blanche. Au premier abord, c’est la mort et la désolation sont partout et il faut approcher pour se rendre compte que la pâte est traversée par des éclats colorés, des bleus des rouges, que des plaques de peinture sombre s’argentent soudain parce que le soleil vient de percer les nuages et de les toucher.

La démesure fait partie de l’efficacité de ce lieu. Un critique du Monde, Philippe Dagen, trouve que l’effet est trop facile, mais je le trouve justement accordé à l’évocation de ce qui s’est passé en Europe. Peut-être, parce que comme Kiefer, je suis une enfant du monde en ruine laissé par la guerre et par l’extermination du peuple juif.

Les traces de la guerre envahissent l’espace, blockhaus ruiné, épave d’un avion de plomb (qui ne volera jamais) bombardé par des pavots,  haches plantées dans la toile,

Pavots et mémoire
Caddie empli de pierres calcinées
Les Haches

L’exposition est un hommage à Paul Celan dont les poèmes s’inscrivent en lettres blanches sur la toile :

Der Stein auf dem Meer

Les signes de l’anéantissement des Juifs sont discrets (vêtements tachés abandonnés, chaussures laissées par les morts) et renvoient aussi aux destructions de la guerre (de toutes les guerres). Pourtant la peinture de Kiefer n’est pas (seulement) une œuvre de désolation. Comme Celan, qui évoquait la nature au bout de la catastrophe humaine, voici donc la présence matérielle du monde, les lanternes magiques des pavots, la beauté des fougères trempées dans l’or. Kiefer ne pratique pas un art abstrait. Disposant ses toiles selon des axes géométriques simples, il travaille des épaisseurs de peinture et dans cette pâte, il inscrit des matériaux naturels, fougères contemporaines des premiers âges, pavots symboles antiques de l’oubli qui menace… Tout fait signe et tout a l’évidence du monde.

Psaume

Personne ne nous pétrira de nouveau
de terre et d’argile,
personne ne soufflera la parole sur notre poussière.
Personne.

Loué sois-tu, Personne.
C’est pour te plaire
que nous voulons fleurir.
A ton encontre.

Un Rien,
voilà ce que nous fûmes, sommes
et resterons, fleurissant:
la Rose de Néant, la
Rose de Personne.

Avec
le style lumineux d’âme,
le filet d’étamine, ravage du ciel,
la couronne rouge
du mot pourpre que nous chantions,
au-dessus, ô, au-dessus
de l’épine.

Au fond de l’exposition, le plasticien reconstitue les réserves où s’entassent des matériaux, les débris qui témoignent de la destruction, éclats de verre, gravats calcinés, cendres, gants, fils électriques, roses séchées, robe de plâtre, tout ce qui peut et doit être transmué en œuvre.

Cendres, débris
La Robe blanche

L’art de Kiefer est réaliste autant que symbolique, et le spectateur s’émeut de son humanisme inquiet après des années de minimalisme, de formalisme et de dérision.

Marcel Proust, un roman parisien

Musée Carnavalet. 23, rue de Sévigné, Paris 3e. Du mardi au dimanche de 10 heures à 18 heures Jusqu’au 10 avril 2022. www.carnavalet.paris.fr, Commissaire de l’exposition, Anne-Laure Sol.

Le Paris de la Belle Epoque. La comédie sociale

Dans l’exposition Proust du musée Carnavalet, pas de madeleine trempée dans du thé, ni de grive musicienne perchée sur la haute branche d’un bouleau. Pas de ces scènes initiatiques que l’on découvrait à l’adolescence, l’œil médusé : les amours saphiques de Montjouvain ; la rencontre de Jupien et du baron Charlus, comparés le premier à une orchidée offerte, le second à un bourdon ; le bordel tenu par Jupien où le narrateur observe par un œil-de-bœuf le même baron de Charlus en train de se faire fouetter (il n’apparaît à Carnavalet que dans un extrait d’un film contemporain). Il était bien sûr impossible de montrer le bal des têtes où les personnages de la recherche reviennent « déguisés » en vieillards car le temps cruel a transformé les fiers aristocrates du salon Guermantes en loques ridicules.

L’exposition porte essentiellement sur l’autre aspect de la Recherche, la comédie sociale de la Belle Epoque qui rivalise avec la comédie humaine de la Restauration décrite dans les œuvres de Balzac.

Tout commence par l’évocation d’un Paris de 1871, année de naissance de Marcel Proust, avec un petit tableau des Tuileries, qui montre encore les ruines de l’aile du Louvre incendiée pendant la commune.

La première partie de l’exposition rassemble des photos et des portraits de la famille. C’est presque un jeu entre un « Du côté de sa mère », à qui Marcel adolescent ressemble tant, alors qu’il paraît n’avoir pas grand-chose du père et un « Du côté de son père », puisque le frère, Robert, évoque le père : Robert sera médecin comme le père et Marcel préfèrera l’art comme sa mère bien aimée.

M. A. Proust

Les premières salles exposent aussi des objets emblématiques comme le « théâtrophone » avec lequel Marcel Proust écoutait des opéras depuis son appartement, et des représentations emblématiques de Paris, colonne Morris longuement décrite dans le roman, vue de balcon où une élégante prend l’air, calèches et cabs dans de larges avenues, triviales vespasiennes…

Colonne Morris. Béraud (1849-1935)

La chambre de Proust,

Ce qui impressionne les visiteurs, c’est l’austérité de la chambre dans laquelle ce grand bourgeois a passé pourtant le plus clair de son temps à la fin de sa vie, Cette chambre, présentée dans les collections du Musée Carnavalet, a été déplacée dans le cadre de l’exposition. Nous sommes frappés par les dimensions modestes du lit en laiton,  par la laideur de la pelisse au col de fourrure. 

La Pelisse

Les chambres successives qu’a occupées Proust sont pourtant si importantes que leur description ouvre la recherche, notamment la chambre d’hiver, peut-être déjà celle de la rue Hamelin « où quand on est couché, on se blottit la tête dans un nid qu’on se tresse avec les choses les plus disparates : un coin de l’oreiller, le haut des couvertures, un bout de châle, le bord du lit, et un numéro des Débats roses, qu’on finit par cimenter ensemble selon la technique des oiseaux en s’y appuyant indéfiniment : où par un temps glacial le plaisir qu’on goûte est de se sentir séparé du dehors (comme l’hirondelle de mer qui a son nid au fond d’un souterrain dans la chaleur de la terre), et où, le feu étant entretenu toute la nuit dans la cheminée, on dort dans un grand manteau d’air chaud et fumeux, traversé des lueurs des tisons qui se rallument, sorte d’impalpable alcôve, de chaude caverne creusée au sein de la chambre même […] Où est la chambre réelle ? Moins celle que nous avons sous les yeux, que la chaude caverne de papier surgie de l’imagination de Proust.

La présentation d’une robe chasuble de Fortuny est aussi l’occasion de réfléchir à l’écart entre l’évocation littéraire des chefs d’œuvre d’un couturier, symbole de Venise (bien qu’Espagnol), et la terne réalité. C’est peut-être les trois mètres qui nous séparent de la robe exposée qui empêche de bien voir le jeu des couleurs moirées. Dans mon souvenir, le tissu réinventé d’après d’antiques dessins de Carpaccio miroitait davantage avec ses détails délicats comme une aile de papillon et je cherche en vain l’évocation des décors orientaux dans le vêtement obscur que présente le musée.

Les salons

La seconde partie est consacrée aux soirées mondaines de la haute société. Des tableaux évoquent la débauche de lumière des salons (on vivait dans un pays noir que la génération de demain retrouvera peut-être pour des raisons d’économie d’énergie, un Paris souvent brouillardeux puisque la ville se chauffait au charbon et que de nombreuses usines polluaient l’atmosphère). C’est ce contraste que mettent en scène des peintres au nom bien oublié comme Gervex ou Prinet.

Le Balcon. René, Xavier, François Prinet (1861-1946). Musée des Beaux-Arts de Caen
La façade flamboyante du Pré Catelan. Gervex (1852-1929)

La tradition veut que Liane de Pougy, courtisane qui aurait été un des modèles d’Odette figure dans la baie centrale.

Une soirée au Pré Catelan. Détail. Lyane de Pougy (Gervex 1852-1929)

La voix de Céleste Albaret

L’exposition évoque bien sûr les contemporains qui ont inspiré (entre autres) des personnages de la Recherche comme la comtesse Greffulhe, née Élisabeth de Caraman-Chimay (1860-1952) transfigurée en Oriane de Guermantes, qui apparaît dans un beau portrait de Nadar

La Comtesse Greffuhle. Photo de Nadar

J’ai été émue par trois minutes d’interview où l’on entend Céleste Albaret raconter le moment où Proust met le mot « fin » à son manuscrit. Dans les dernières pages du Temps retrouvé, l’écrivain malade, déjà mort pour le monde,  évoquait  l’anxiété « de ne pas savoir si le Maître de ma destinée, moins indulgent que le sultan Sheriar, le matin quand je suspendais mon récit, voudrait bien surseoir à mon arrêt de mort et me permettrait de reprendre la suite le prochain soir »  Céleste est aussi heureuse que son patron, même si elle lui fait remarquer que cette fin ne la concerne pas car il lui restera à transcrire et à interpréter toutes les paperolles collées aux pages du manuscrit. De fait, l’exposition présente quelques pages sur lesquelles Proust corrigeait les épreuves imprimées, avec les ratures, ajouts, corrections qui font de ses manuscrits un objet fascinant.

Le Paris qu’évoquent les images rassemblées à Carnavalet ressemble et ne ressemble pas au Paris rêvé des lecteurs de Proust. Mais au fond, c’est bien une des leçons de la Recherche que la déception obligée qui accompagne la rencontre du réel. La chambre de l’écrivain, la robe de Fortuny, la silhouette de Robert de Montesquieu sont plus vrais, métamorphosés par le style qui les a fixés pour toujours dans nos mémoires, et pourtant cela n’empêche pas de rêver sur leurs modèles

La colline de Passy. La rue de l’Alboni

Arrivée par le pont de Bir-Hakeim

A Paris, la ligne 6, aérienne de Pasteur à Passy, est la plus belle ligne de métro, avec des échappées spectaculaires sur les Invalides, sur la tour Eiffel, sur l’île aux Cygnes (au demeurant, une triste bande de terre malgré son nom gracieux). Elle franchit la Seine au niveau du pont de Bir-Hakeim que les promeneurs traversent souvent à pied pour admirer sa structure en fer.

ou pour se photographier devant la statue de bronze d’une guerrière à cheval brandissant un glaive. Jeanne d’Arc selon le sculpteur, finalement intitulée La France renaissante.

Pont de Bir-Hakeim. La France Renaissante. Holger Wederkinch 1930

Au loin cinq tours au décor foisonnant, tour-lanterne, tourelles, toits d’ardoise…

Les gens ne viennent pas pour les contempler. Dans les années 70, ils se photographiaient devant l’immeuble donnant sur le quai où fut tourné le Dernier Tango à Paris. Aujourd’hui, ils s’intéressent à la tour Eiffel.

L’Alboni

De l’autre côté du pont, commence la rue de l’Alboni, (Wikipédia apprend aux curieux qu’Alboni est le nom d’une cantatrice italienne du 19eme siècle et pas d’un pays apparenté à l’Albanie).  

Le métro escalade la colline, coupant en deux un petit parc, reste du domaine de l’industriel protestant Delessert, enrichi sous l’Empire grâce à sa fabrique de sucre de betteraves. Ses descendants ont loti une partie de la propriété au moment de l’Exposition universelle. De Delessert, fait baron par Napoléon, fondateur des caisses d’épargne et botaniste estimable, reste seulement le nom d’un boulevard sur la colline.

Le lotissement a été confié à l’architecte Louis Dauvergne qui a signé 8 des 9 immeubles du lotissement. Le numéro 10 est le plus extravagant par sa hauteur et par le luxe de son décor, une colonnade que surmonte une rotonde, elle-même coiffée d’un dôme et terminée par une lanterne. J’aime beaucoup cette lanterne « inutile », témoignage d’un moment où les architectes pouvaient perdre de la place (donc de l’argent) pour satisfaire les goûts de commanditaires qui embourgeoisaient les dômes et les coupoles jadis réservés aux églises.

Lanterne du n° 10 de la rue de l’Alboni

Au bas de la rue, à  gauche, un escalier très raide, caché entre les piles du métro et les arbres du square, rejoint la station Passy, située à mi pente.

Escalier menant à la station Passy (direction Nation)

A droite du métro, un escalator facilite la montée. Quelqu’un a fait apposer une plaque en l’honneur de Jean Nohain sur la grille de cette partie droite du jardin, mais qui connaît encore l’animateur Jean Nohain ? La survie qu’offre la plaque n’est qu’une demi-survie, à l’usage de flâneurs déjà âgés.

Du sommet de la colline, on domine la station Passy et les rails, qui se perdent au loin de l’autre côté de la Seine.

Vue en contre-plongée de la station Passy

Tout autour du jardin, on retrouve les hauts immeubles parisiens, mais il suffit de quelques arbres pour faire une forêt de ville, et d’un escalier pour se dérober aux bruits. Et il est alors facile de se persuader que l’Alboni vit à l’écart de la métropole.

Square de l’Alboni. Quelques immeubles

Voici la place de Costa Ricca, la rue de Passy et ses boutiques du temps d’avant où les fières bourgeoises du quartier vont toujours faire leurs courses,

A Passy, j’aime surtout le moment où les tours de l’Alboni se détachent sur le ciel en train de s’assombrir. Déjà le soir est là. A cette heure tardive, dans la rue mal éclairée, sans cafés ni commerce, quelques silhouettes hâtent le pas comme si elles avaient peur des ténèbres. Le vieil escalier descend vers la nuit. Le vent agite les arbres, se rapproche, fait tournoyer les feuilles mortes qui s’abattent sur les marches. Elles sentent l’humus et une odeur amère d’automne. A mi-pente, la station Passy attend les voyageurs comme une petite gare de montagne où les passagers transis se regroupent avant de redescendre vers la plaine.

Souris dans un appartement parisien

En janvier 2021, quand nous sommes retournés à Paris après les fêtes, H.V. que nous hébergions et qui était resté dans l’appartement, nous a accueillis d’un air préoccupé :

« Mauvaise nouvelle, a-t-il dit. J’ai vu une souris dans la cuisine »

Une souris, c’est mignon, tout petit, peu dérangeant et nous les célébrons dans les films pour enfants et dans les peluches.

Deux souris aux Champs Elysées 25 sept 2015, journée sans voitures

Oui ! une souris n’a rien de redoutable, mais toutes les trois semaines une femelle met au monde une douzaine de souriceaux, dont à peu près la moitié va à son tour faire de même ! Voir une souris, c’est prévoir la prolifération qui va s’en suivre.

J’ai vérifié tous les placards, inspecté les moindres recoins. Il n’y avait aucune trace suspecte. Les souris n’avaient pas touché aux provisions. J’ai presque été vexée de voir que rien ne les attiraient. Elles sont peut-être habituées aux pizzas, burgers et aux petits gâteaux d’autres habitants de l’immeuble.

Trois jours ont passé et nous avons découvert des crottes dans le salon sous des coussins du canapé. Tout a été fouillé. Nous avons trouvé quelques flocons de poussière et un vieux stylo, mais rien d’autre.

Mon mari a installé une tapette qui avait servi des années auparavant dans la petite ville où nous vivions. Nous avons mis des bouts de fromage. Bien sûr, c’était pénible d’infliger une mort cruelle à de pauvres bestioles, mais que faire d’autre ? La nuit, nous guettions le couinement des souris prises au piège. En vain. Quelques jours à nouveau, et un soir, dans la cuisine, une souris a refait une apparition. Elle a tout de suite filé derrière le réfrigérateur.

Avec un sentiment de quasi panique, mon mari a couru chez le dératiseur qui lui a vendu un gros sac de sachets de poison et d’appâts. « Il en faut pour toutes les pièces, pour tous les placards, partout où des souris peuvent passer. Elles ne résisteront pas à nos pièges », a-t-il dit. Et il ajouté : « cela fait 400 euros. » Nous avons disposé les pièges. Il y en avait partout, mais pas une souris n’est venue les visiter.

Des amis nous ont donné de sages conseils :  « Adoptez un chat, a dit l’un. De préférence une chatte ; ce sont de meilleures chasseuses ». « Moi j’ai mis un tapis de glu sur leur passage. Ça a été radical. » Ils ont vanté les boîtes avec aliments empoisonnés, les ultra-sons. Notre fille a préconisé les huiles essentielles car « les souris détestent particulièrement l’odeur de menthe poivrée » Une semaine a passé sans que rien ne change. Quelques traces au salon. Les pièges ne fonctionnaient pas. Le découragement s’est installé « – Au moins, la menthe, ça sent bon, a dit notre fille. » La menace que faisaient planer les envahisseurs exerçait une emprise constante sur notre vie. Chaque fois qu’on ouvrait la porte on s’attendait à être accueillis par une horde de souris en furie…

Le dératiseur de l’immeuble est venu. Après avoir tout regardé, installé ses propres pièges, il a dit « Je ne suis pas inquiet. Je crois que votre souris est une souris perdue,  sinon vous auriez déjà une invasion ! »  

Une souris perdue, ça change tout. Cela m’a rendue la souris sympathique ; je crois que c’est à cause de la complainte de Mandrin qui va être pendu et qui demande à ses amis de prévenir sa mère :

Ils m’ont jugé à pendre, ah, c’est dur à entendre
À pendre et étrangler sur la place du, vous m’entendez

À pendre et étrangler sur la place du marché

Monté sur la potence, je regardais la France
J’y vis mes compagnons à l’ombre d’un, vous m’entendez
J’y vis mes compagnons à l’ombre d’un buisson

Compagnons de misère, allez dire à ma mère
Qu’elle ne m’reverra plus, j’suis un enfant, vous m’entendez
Qu’elle ne m’reverra plus, j’suis un enfant perdu

Désormais, je pense à la souris perdue qui erre dans les étages de l’immeuble sans jamais retomber sur ceux qu’elle aime.  Elle ne trouve pas l’issue du labyrinthe qui lui rendrait son groupe et s’accroche à la piste qui la ramène régulièrement chez nous. Elle vient nous rendre visite tous les trois, quatre jours. Un chapelet de crottes signale son passage, ou bien elle fait une apparition rapide dans la cuisine et disparaît aussitôt. Elle ne s’attaque à rien et retourne dans les espaces interstitiels laissés entre les étages par la poussière de bois et le ciment effrités.

Un matin cependant, j’ai trouvé des bouts de papier déchiquetés devant une des bibliothèques de mon bureau. Je me suis précipitée. J’ai fébrilement dégagé la grosse Encyclopédie dite de Trévoux (achetée une misère chez un bouquiniste et qui a la noble allure des livres reliés au dix-huitième siècle). Les volumes sont intacts, mais la souris a construit un nid dans l’espace qui se situe entre les livres et le mur.

Et voilà,  sa chambre de souris, c’était là.

D’où pouvaient venir ces papiers couverts d’une écriture manuscrite ? J’ai tout de suite su : dans la bibliothèque d’à côté, il y a une boite à chaussures où nous gardons nos anciennes lettres d’amoureux. Le couvercle était bien en place et pourtant une fois ôté, on a vu que les lettres avaient été rongées. Dans un coin du carton, il y avait quelques rubans de papier prêts à être emportés vers le nid.

Ces lettres, nous les avions gardées sans les relire comme si elles enfermaient pour toujours la joie extraordinaire de l’amour qui se confondait avec notre jeunesse. Désormais, la boîte contient des lettres trouées, des morceaux de passé incohérents. Pourtant, nous l’avons remise à sa place.

Ayant ainsi dévoré un peu de notre vie, la souris a déménagé. En tout cas, elle n’est plus jamais revenue.

Ango le Magnifique (1480-1551)

Du manoir de Varengeville aux « sauvages » de l’église Saint-Jacques de Dieppe et aux ogres de l’enfance

L’armateur-corsaire, ses capitaines et les nouveaux mondes

Jehan Ango était un armateur dieppois de la Renaissance. Jean Parmentier qui naviguait  pour lui sur « La Pensée « et écrivait des vers lettrés l’a appelé le « Magnifique ». De fait, il représente l’alliance locale de la finance et des idées nouvelles qui fit à une autre échelle la splendeur des Médicis.

A sa grande époque, Ango possédait plus de 30 navires et n’hésitait pas (avec la bénédiction du roi de France) à faire attaquer les navires portugais. Jean Fleury, son capitaine-corsaire, a totalisé plus de 300 prises dont, en 1522 au large des Açores, tout un trésor aztèque que Cortés avait envoyé à Cadix. L’or, les épices, les bois du Brésil, le coton, les ivoires (qui aujourd’hui font la réputation du musée de Dieppe), des centaines de perroquets et de singes sapajous arrivaient dans les entrepôts sans même qu’il y ait besoin d’aller les chercher jusqu’au Nouveau Monde. http://nanienormandie.canalblog.com/archives/2015/08/01/32432310.html)

Ango a participé aux grandes découvertes en envoyant des navires à Terre-Neuve (1523), au Brésil (1526 à 1529), aux côtes de Guinée et aux îles de la Sonde. En 1529-1530 ; les deux frères Parmentier, dont Jean qui était son ami, arrivèrent à Sumatra à bord de « La Pensée », et du « Sacre ». Un autre de ses capitaines, Giovanni da Verrazzano visita la côte est de l’Amérique du Nord et planta le drapeau du roi de France à l’embouchure de l’Hudson, emplacement du futur New-York. Pourtant, alors que Christophe Colomb et Vasco de Gama sont célébrés dans toute l’Europe, les navigateurs normands ont été bien oubliés.  Il faut être dans le manoir d’Ango pour entendre parler d’eux. (L’Empire aujourd’hui comme hier est le maître des mémoires et au 16ème siècle le « Nouveau Monde » était portugais et espagnol).

En récompense de ses services, Ango fut anobli. Il se fit bâtir à Dieppe une belle maison dont la façade était ornée par des sculptures des fables d’Esope. Il y entassait des meubles, des miroirs de Venise et des peintures italiennes. Cette maison et la plupart des 2 725 maisons dieppoises furent brûlées en 1694, quand la flotte anglo-néerlandaise bombarda la ville.

Le Manoir d’Ango

Après 1530, Ango voulut avoir une résidence d’été à Varengeville–sur-Mer. Aux deux tours médiévales d’un manoir, il fit ajouter une aile Renaissance avec une loggia à l’italienne supportée par quatre colonnes.

« Il pouvait, dit la vendeuse de billets, apercevoir ses trois-mâts rentrant au port de Dieppe depuis une des tours. » Briques rouges et mosaïques polychromes de briques de silex et de grès ornaient les murs.

Manoir d’Ango. Détail du décor de mosaïques
Le Pigeonnier depuis la loggia

La plupart des médaillons Renaissance ont été détruits, mais restent une femme de profil et son compagnon qui approche les lèvres pour l’embrasser. S’agit-il de l’armateur amoureux ou de François Ier et de la reine, représentation qu’un courtisan peut commander pour honorer le roi et pour s’honorer de son amitié ?

Manoir d’Ango. Le médaillon des amoureux

Pour que la vie d’Ango nous touche, il fallait aussi l’effondrement de sa fortune : après la mort de François Ier, Henri II  refusa de rembourser les frais avancés pour le ravitaillement des 146 bateaux de guerre rassemblés en 1544 contre les Anglais à la demande du roi. La disparition de Marguerite de Navarre, grâce à qui l’armateur obtenait le droit d’attaquer les bateaux ennemis à son profit, accélère la dégringolade. Le temps de cocagne était passé : traqué par ses créanciers, mis quelques temps en prison pour détournement de fonds, il ne lui restait qu’à mourir près de son énorme pigeonnier nobiliaire.

Ses héritiers vont occuper le manoir jusqu’à la Révolution Française. Le domaine devient alors une exploitation agricole avant d’être sauvé par l’irremplaçable Mérimée et classé Monument Historique. Au début du 20ème siècle, il attire les  surréalistes : André Breton y rédige Nadja dont un passage évoque la neige des plumes qui tombent (du pigeonnier ?) et se transforment en colombe blessée, changeant par là-même Ango en demeure de rêve. A l’arrivée, nous cherchions en vain ce fragment dans nos mémoires pendant que nous remontions l’allée de platanes balayée par le vent.

« […] voici que la tour du Manoir d’Ango saute, et que toute une neige de plumes, qui tombe de ses colombes, fond en touchant le sol de la grande cour naguère empierrée de débris de tuiles et maintenant couverte de vrai sang ! (Nadja)

Le pigeonnier pouvait accueillir 1600 boulins (couples de pigeons). Aujourd’hui, il est presque vide : Il n’y aura pas de mise à mort.

Désormais, le nom d’Ango évoquera aussi l’armateur et encore l’image entraperçue d’un des propriétaires : pendant que nous escaladions les escaliers pour voir nous aussi les bateaux entrer dans le port de Dieppe, il a ouvert brusquement une porte pour rappeler un petit chien jaune. Je me demande ce qui décide un homme normal, propriétaire de petit chien, à s’atteler à la reconstruction d’un château qui menaçait ruine. Toute une vie est passée à ce labeur ! Les subventions obtenues sont largement dépensées pour répondre au cahier des charges des Monuments historiques., mais sans elles, impossible de réparer des toitures. Même pas en rêve !

La frise des sauvages à l’église Saint-Jacques de Dieppe

Nous retrouvons Jehan Ango à l’église Saint-Jacques de Dieppe.

Dieppe. Eglise Saint-Jacques

Bon catholique, soucieux de notabilité, l’armateur a financé outre une chapelle, une frise sculptée représentant des Tupis du Brésil, des Malgaches, des Indigènes de Sumatra… A gauche, ce seraient des Africains de Guinée : l’homme brandit une sagaie ; la femme allaite un bébé. Ils sont nus. Entre eux, un arbre  et un gros serpent.

Dieppe. Eglise Saint-Jacques. Détail de la frise « des Sauvages »

Le bas-relief a une raideur de carton-pâte, mais cette réincarnation exotique d’Adam et Eve n’a rien de méprisant. L’image humanise  « les sauvages » et annonce L’Histoire d’un Voyage fait en la terre du Brésil de Jean de Léry (1578) où le missionnaire calviniste, qui vécut un moment au milieu des Toüoupinambaoults, décrit chaleureusement ces anthropophages qui mangent leurs ennemis, mais sont infiniment moins féroces que les catholiques envers les réformés.

Des Amérindiens arrivaient parfois jusqu’en Normandie. On a une description datant de 1550 de  la « Joyeuse entrée du roi Henri II et de sa cour » à Rouen (les rois de ce temps-là passaient leur vie à visiter les villes du royaume où ils étaient accueillis par de belles processions). Dans le défilé  figuraient 250 matelots normands grimés en Indiens, mais aussi 50 Indiens tupi  – alors alliés des Français contre les Portugais. (https://journals.openedition.org/jsa/8773). En France, les Indiens étaient des hommes libres et plusieurs travaillèrent sur les chantiers navals de Normandie.

Il se peut que d’autres aient figuré dans un spectacle de 1527 offert par Ango et conçu par Jean Parmentier pour célébrer la paix entre Henri VIII d’Angleterre et François Ier : la procession s’ouvrait par un char de la Vertu escorté par Platon, Cincinnatus, Lycurgue, Priscien, Aristote, etc. Venaient ensuite les grands capitaines : Hector, Jules César et Alexandre dont le trône était « posé sur un grand drap d’or frisé porté par huit nègres ». Au-dessus, un dais tissé « par les Indiens des Indes occidentales ». Devant, marchait un « page orné de petites plumes des Indes méridionales ». Un char de « la Momerie » fermait la marche où figuraient des bourgeois de Dieppe, déguisés en Brésiliens, dénudés et le corps peints. Y avait-il aussi des Tupis ?

Ces échanges intercontinentaux entre alliés contre les Portugais éclairent le chapitre « Les Cannibales » (I. 31) des Essais de Montaigne (1ere édition 1580) qui relativise l’horreur qu’inspire le cannibalisme et insiste sur l’humanité de ces habitants du Nouveau Monde :

« Il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage (234) » 

Montaigne envisage sans condescendance cette culture différente, dont il admire la poésie et le mode de vie.

Ils sont sauvasges, de mesme que nous appellons sauvages les fruicts que nature, de soy et de son progrez ordinaire, a produicts : là où à la vérité, ce sont ceux que nous avons alterez par nostre artifice et détournez de l’ordre commun que nous devrions appeler plutost sauvages. En ceux là sont vives et vigoureuses les vrayes et plus utiles et naturelles vertus et proprietez, lesquelles nous avons abastardies en ceux-cy, et les avons seulement accommodées au plaisir de nostre goust corrompu (234)

Il loue la vertu civique des Indiens qui les fait s’indigner devant la répartition des ressources entre notables « gorgez de toutes sortes de commoditez » et pauvres « décharnez de faim » qui mendient aux portes des riches. Le cannibalisme, pour horrible qu’il soit, est « extreme vengeance » à l’encontre de l’ennemi vaincu, et n’est pas pire que les violences inter-religieuses qui ravagent l’Europe ou que les tortures que les juges infligent aux condamnés. La conclusion du chapitre enfonce le clou en raillant l’attachement européen à des coutumes vestimentaires qui empêche de voir des semblables dans les Indiens :

« Tout cela (leurs coutumes) ne va trop mal : mais quoy, ils ne portent pas de haut-de-chausses ! « (245)

Guerriers cannibales et ogres mangeurs d’enfants

En fait de cannibalisme, Montaigne vient trop tard pour moi. Ses sages maximes lues pendant les années de lycée n’ont pas effacé les chants et les récits de ma petite enfance : Il était un petit navire n’est-ce pas cette histoire de matelots qui, manquant de vivres, veulent dévorer le plus petit ?

On tira à la courte paille

Pour savoir qui sera mangé Ohé ! Ohé matelot

Le sort tomba sur le plus jeune

C’est donc lui qui sera mangé Ohé, ohé

Le mousse est sauvé à temps par des milliers de poissons qui sautent dans le navire et rassasient l’équipage. Nous hurlions à tue-tête le refrain joyeux, cependant, les couplets auraient dû nous terrifier si nous, petits enfants à chair tendre, y avions réfléchi. Il y avait bien sûr également la rencontre de l’ogre et du Petit Poucet ou celle du Chaperon rouge avec un homme à peine déguisé en loup.

L’ogre trompé par le Petit Poucet tue ses filles en croyant égorger le petit Poucet et ses frères  http://classes.bnf.fr/essentiels/grand/ess_458.htm

Ces ogres étaient nos pères et nos voisins et leur noirceur carnassière ne venait pas d’une colère guerrière « extrême », mais d’une barbarie archaïque et cruelle qui réunissaient tout ce que nous ne savions pas encore nommer, la peur du viol, de la pédophilie, de la famine  et du cannibalisme.

Quelques titres

http://objdigital.bn.br/objdigital2/acervo_digital/div_obrasgerais/bndigital0273/bndigital0273.pdf

Bottineau, Yves, L’exotisme en Haute-Normandie dans la première moitié du XVIe siècle, Études Normandes  Année 1978  27-3-4  pp. 63-83, https://www.persee.fr/doc/etnor_0014-2158_1978_num_27_3_2431

Lestringant, Frank, Le cannibale. Grandeur et décadence

Montaigne, Michel de, (éd 1962)[1580@, Les Essais, Paris, Garnier.

Perrone-Moisés, Beatriz , « L’alliance normando-tupi au xvie siècle : la célébration de Rouen », Journal de la Société des Américanistes, 2008,94.1,  https://journals.openedition.org/jsa/8773

Thévet, André, (1997, [1557]) Les Singularitez de la France Antarctique, (réédition par F. Lestringant dans Le Brésil d’André Thevet, 1997, éd. Chandeigne).

Vercel, Roger, 1943, Visages de corsaires, Paris Albin Michel

http://nanienormandie.canalblog.com/archives/2015/08/01/32432423.html

Jean Fleury, le corsaire normand