Olympiades

La dalle du 13e arrondissement

Le quartier des Olympiades correspond à cette immense dalle où, à l’ombre des tours de béton de près de 40 étages, sont implantés des restaurants, des épiceries, de gigantesques entrepôts de produits importés d’Asie, une annexe de l’université Paris 1, un campus privé et même deux pagodes.

Olympiades. Les grandes tours
Les Olympiades. Au loin les toits en pagode du parvis

L’îlot est bordé par les rues de Tolbiac, Nationale, Regnault et l’avenue d’Ivry, célèbre pour ses restaurants asiatiques.  On accède à la dalle surélevée par des volées d’escaliers consciencieusement graffitées.

Un campus privé, Cluster Paris Innovation

Les Olympiades ont été pensées dans les années 70 par l’architecte Michel Holley, adepte de la ville en hauteur ; construits sur les friches industrielles laissée par la construction automobile, les immeubles portent les noms optimistes des villes qui accueillaient les jeux olympiques, Sapporo, Mexico, Athènes, Helsinki, Cortina, Tokyo… La population est restée assez mélangée et la cité n’a pas basculé dans la précarité grâce au panachage des régimes de propriété, appartements en accession libre ou aidée, appartements en location privée, logements « à loyer normal », logements sociaux (ILN ou HLM), ateliers d’artistes en duplex… On a logé là des boat people rapatriés en France après la chute de Saigon en 1975 dont 60% étaient en fait des Chinois de la diaspora. Aujourd’hui, des Asiatiques de classe sociale moyenne supérieure habitent les immeubles privés situés vers l’avenue d’Ivry. Des Français de classe sociale moyenne supérieure habitent dans les immeubles privés situés vers les rues de Tolbiac et Baudricourt. Une population à dominante française comprenant des résidents des DOM-TOM et des résidents originaires d’Afrique du Nord naturalisés, allant de la classe moyenne, moyenne inférieure au quart-monde dans les HLM Grenoble, Rome et, dans une moindre mesure, Squaw-Valley qui se sont dégradés.

Quand on se promène sur l’esplanade, on a l’impression que les jeunes se mélangent. Les adultes pratiquent plutôt une juxtaposition ethnique sans agressivité où chacun reste avec son groupe.

Les trafics (prostitution, drogue, mais aussi inoffensives ventes à la sauvette de menthe ou de coriandre) ont augmenté. Pour autant, d’après le témoignage d’une dame retraitée,  les bandes n’ont pas pris le contrôle de la cité, même si le visiteur peut hésiter à s’engager dans certains recoins et même si cette dame ne flâne pas sur l’esplanade.

Avant peut-être, elle y allait avec son mari, mais ils ont cessé de s’arrêter aux terrasses des cafés… « et puis, on ne peut pas toujours manger chinois, même si c’est bon marché. Il faudrait parler avec des parents qui ont de jeunes enfants. Pour eux, c’est bien de se promener loin des voitures. » Il y a un centre culturel de la ville de Paris (ADAC), mais finalement, elle n’en profite pas. C’est sûrement très bien, mais elle n’a pas le temps.

Elle fréquente le supermarché Big store, si commode, où l’on trouve même des pattes de poulet vendues dans des sachets d’un kilo qu’elle n’a jamais osé acheter… On croise dans les allées des clients avec de lourds sacs de riz, des épices, des durians… Les employés asiatiques blaguent en français. Même, chez les Chinois la langue se transmet mal… ou les gens appartiennent à différentes langues et doivent se parler en français.

1 kilo de pattes de poulets

Les temples des Olympiades

Au n° 37 de la rue du Disque, sous la dalle, à l’entrée d’un parking ou d’une halle de stockage, se trouve un temple tenu par l’Association des Résidents en France d’Origine Indochinoise (A.R.F.O.I). Les résidents asiatiques arrivés les premiers ont installé ce lieu de culte dans un parking. Sans doute étaient-ils heureux d’avoir échappé aux massacres qui accompagnent la fin des guerres, mais nostalgiques d’une Asie quittée sans billet de retour. Leur temple n’a pas que des fonctions religieuses. On peut y suivre des cours de chinois et de français, y pratiquer la musique traditionnelle, y  rencontrer des amis, se faire aider pour les papiers administratifs. C’est là qu’on répète les danses des défilés. Dans la lumière cafardeuse du sous-sol de béton, l’amicale a aménagé un lieu qui protège de la solitude.

Un temple dans la lumière cafardeuse du sous-sol des Olympiades

C’est l’ARFOI qui a commencé à célébrer le Nouvel An chinois et qui a pris l’habitude d’offrir aux Parisiens un grand défilé avec danseurs, tambours, lanternes rouges et dragons de papier. Dans l’entrée, l’association affiche ses bonnes relations avec le monde politique qui se joint volontiers à l’évènement.

Avec les autorités. L’album de photos
Anne, Manuel, Jean-Marie et les autres…

Les places sont toujours précaires pour les exilés et il est bien d’ajouter l’appui des puissants du jour à la protection des dieux.

Le temple situé au niveau du 44 avenue d’Ivry est plus opulent. Il a été fondé par la famille Teochew (ou Chaozhou), originaire de la province du Guangdong partie en Asie du Sud Est : des urnes décorées accueillent le visiteur dès l’extérieur.

Urnes de bronze à l’entrée du temple des Teochew

Dans la grande salle, les statues dorées de Bouddhas sont imposantes.

Temple des Teochew. Les trois bouddhas

Sur les deux côtés, les luohan, des personnages ayant atteint le stade du nirvana qui les libère des afflictions terrestres. Je n’ai aucune idée des raisons pour lesquelles, ils ont des caractéristiques physiques qui me paraissent comiques. Pourquoi ces yeux globuleux, ces oreilles allongées ? Pourquoi ces rides profondes chez ceux qu’on pourrait croire détachés du monde ? Ces petits ventres rebondis chez des ascètes ? 

Luohans

Pourquoi les sourcils démesurément tombants (représentés par de la filasse) de celui-ci ?

Le luohan aux sourcils démesurés

Le sacré des autres est décidément incompréhensible.

Je ne saurai pas, alors que le gardien m’aurait sans doute renseignée. Il doit nous trouver bien grossiers de visiter son temple comme nous avons visité le supermarché et de ne même pas déposer une offrande. C’est tant pis pour nous. Celui qui ne donne rien a une vie plus triste que celui qui donne.

Je n’ai toujours pas vu le film de Jacques Audiard, sorti en 2021 qui se déroule dans ce quartier. Ce sera pour la rentrée.

Deux références interessantes :

Enquête sur la qualité de vie aux Olympiades, mars 2003, https://www.apur.org/sites/default/files/documents/publication/documents-associes/151.pdf?token=XPXbhC_E

https://sites.google.com/site/arfoiparis37/

Napata et ses rois nubiens à la conquête de l’Egypte

L’exposition Napata du Louvre a le grand intérêt de montrer les liens étroits de l’Egypte et du royaume de Kouch (situé en Nubie, l’actuel Soudan), liens commerciaux, culturels et guerriers. Elle s’inscrit donc dans le mouvement critique du discours européen qui a minoré l’apport des Africains à l’histoire universelle.

La 25ème dynastie (-720, -663)

Des siècles de domination égyptienne sont évoqués par exemple par des tablettes où des captifs noirs, plume d’oiseau fichée dans la chevelure, défilent, garrotés par le cou, devant le pharaon.

Nubien prisonnier. Musée du Louvre

Peu à peu, le royaume de Nubie devient indépendant et attaque à son tour l’Égypte. Le roi de Napata, Piânkhy, et son frère et successeur, Taharqa, parviennent à unifier le Soudan et l’Égypte et créent la 25e dynastie. J’ai suivi l’épopée guerrière de ces Africains qui, pendant 50 ans, ont régné sur les deux royaumes (à l’exception du delta du Nil) avant d’être défaits par les Assyriens. Les statues monumentales de Doukki Gel (au nord du Soudan) témoignent de l’importance de cette civilisation égypto-africaine : l’exposition présente les copies des représentations monumentales de 7 souverains du royaume kouchite qui avaient été brisées, ensevelies, et sont restées cachées jusqu’à leur redécouverte en 2003.

Les commissaires ont choisi également d’évoquer le rôle des égyptologues, et même l’opéra Aïda, auquel l’archéologue Mariette a contribué, tant pour les costumes que pour le scénario qui met en scène les amours contrariés d’une princesse éthiopienne captive et d’un général égyptien. Ils montrent aussi le magnifique travail de Michel Ocelot  autour de son film d’animation Pharaon (un pharaon kouchite), le Sauvage et la Maitresse des Roses.

Cinq statues

Mais je viens au Louvre moins pour m’instruire que pour m’abandonner à la séduction qu’exercent sur moi quelques œuvres. N’est-ce pas la force des expositions d’ajouter de nouvelles images aux images qui nous accompagnent tout au long de la vie ?

La petite statuette du roi Taharqa (19cm) agenouillé devant le faucon sacré, qui sert d’affiche à l’exposition, est certainement une des plus belles œuvres présentées.

Taharqa faisant l’offrande du vin au dieu faucon Hemen (Musée du Louvre)

… ainsi que la déesse-vautour, protectrice du royaume du Sud, sculptée dans un granit gris, avec son bec extrêmement dur et ses ailes prêtes à se déployer quand se présentera une proie.

Statue de  Nekhbet, déesse vautour protectrice du pharaon et de la royauté du Sud (Oxford)

La sculpture monumentale d’un bélier réunit tout ce que j’aime de l’Egypte ancienne, la maîtrise des formes et des matériaux et, à travers ces couples formés d’un homme et d’un animal, les images énigmatiques du divin dans un temps où les animaux étaient puissants et les héros des nains blottis entre leurs pattes.

Le Bélier d’Amon protégeant un Aménophis III tout petit (Berlin)

Bec de vautour, cornes de bélier enroulées contre l’oreille, gueules béantes des fauves… peuvent anéantir des hommes pas plus grands que des enfants sauf si la force s’inverse en protection.

Une fois de plus, nous regardons, subjugués, les dieux égyptiens à tête d’animaux, Horus dieu- faucon, Sekhmet la lionne, protectrice du pouvoir royal, ou encore Thot, à tête d’Ibis ou de babouin (ici représenté par un babouin paumes levées, adorant le disque solaire). Ces représentations sont contradictoires, troublantes. Elles tournent le dos à la recherche du trompe l’œil qu’a si longtemps poursuivi l’art occidental, et imposent des mélanges « impossibles ». Et pourtant, elles le font de façon « réaliste ». Personne n’hésite à reconnaître les animaux. On identifie au premier coup d’œil le mufle du babouin. Les descriptions savantes résolvent ce paradoxe en invitant à ne pas voir l’animal dans les statues, seulement le système théologique abstrait qu’il est chargé d’incarner. Ainsi le babouin ne serait qu’un symbole de l’écriture et des sciences. Cependant, n’en déplaise aux spécialistes de la religion, la représentation impose la présence de l’animalité, la nature mixte des dieux, avec sa part humaine et sa part divine (ce que dit le livre de Françoise Dunand et Roger Lichtenberg). Le vérisme est si fort que les statues de quatre babouins, accolées primitivement à la base de l’obélisque de la Concorde, ont choqué le roi Louis-Philippe qui les a trouvées trop indécentes, avec leur sexe bien visible, pour orner la place

Nous passons parfois la nuit dans les rêves la frontière « infranchissable » qui nous sépare des animaux. L’art égyptien révèle à sa manière la fragilité de ces séparations et oblige à percevoir la présence de l’Autre dans le règne humain.

Thot à tête de singe

J’évoquerai encore une statuette d’Isis allaitant Horus. Les deux personnages sont raides. La mère est massive, sa position assise ajoutant à sa dignité. Elle ne semble pas participer sentimentalement à la scène et son léger sourire ne s’adresse même pas à l’enfant sur ses genoux. (D’ailleurs la déesse n’allaite pas encore ; elle pince son sein entre ses doigts pour en faire jaillir le lait).

Cette statue n’est pas « jolie », mais elle m’a rappelée les innombrables représentations de mères qui donnent le sein. Les Vierges du lait du Moyen Age, la Vierge au sein rond de Fouquet, les jeunes femmes de Renoir et de Picasso me viennent à l’esprit… La statue d’Isis et de son fils Horus diffère par bien des aspects de ces œuvres qui ont  presque codifié l’inclinaison tendre du cou de la mère, la main minuscule de l’enfant posée sur le sein. Mais les aspects essentiels sont là. La mère universelle offre le lait vital à l’enfant et cette scène ne cesse de faire retour dans l’histoire de la peinture.

Maternité. Picasso 1905

http://ressources.louvrelens.fr/EXPLOITATION/oeuvre-n-383.aspx

Dunant, Françoise et Roger Lichtenberg, 2005, Des animaux et des hommes, Une symbiose égyptienne, Monaco, Editions du Rocher.

Campagne électorale (juin 2022)

Cela fait trois bonnes semaines que je n’ai rien mis sur le blog. Un peu de travail en retard, impression d’un moment suspendu entre les élections…

De Saturnin le canard à « Elisez-moi président »

Pendant les jours qui ont suivi la réélection d’Emmanuel Macron, il n’y avait guère sur les panneaux électoraux du quartier que les affiches du Parti Animaliste, apparemment la seule organisation à avoir autant des colleurs mobilisés. Les affiches ne montraient pas la tête  d’un candidat, mais un canard jaune en buste (apparenté au personnage des albums de Saturnin le canard). Le 12 juin, leur campagne massive a abouti à 1,12 % des suffrages exprimés au niveau national. Difficile de savoir s’ils étaient satisfaits du résultat.

Saturnin le canard en campagne électorale

Ensuite sont apparues les affiches de Crystal Duponcel, candidate « Les Patriotes », très vite recouvertes de graffitis tracés au feutre noir.

Graffiti sur une affiche de Debout la France

Théoriquement, la loi punit d’une contravention de 450 euros le fait de dégrader une affiche sur un panneau officiel, mais cette activité nocturne est discrète et les délinquants ne courent pas beaucoup de risques. Et puis, il y a la tradition de la clandestinité magnifiée par Aragon dans l’Affiche Rouge.

à l’heure du couvre-feu des doigts errants

Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA France

Et les mornes matins en étaient différents

Il a fallu arriver au jour du vote pour voir tous les panneaux couverts. Les visages des aspirants à la députation étaient accompagnés des portraits de leurs mentors. « Avec Zemmour », disait l’un ; « Elisez-moi premier ministre », demandait Mélenchon et curieusement pour un homme qui dénonce la personnification du pouvoir son visage occupait davantage de place que le visage des candidats ! Le slogan résume à lui tout seul le programme de la Nupes.

Mélenchon premier ministre

Il est vrai que l’électeur moyen était perdu devant les nouveaux noms des organisations politiques.  Du temps où on votait pour les candidats socialistes, républicains, communistes, etc., la première partie du nom précisait de quel type de groupe il s’agissait, la seconde évoquait plus ou moins des lignes politiques bien identifiées.

Aujourd’hui, les noms de partis ne portent plus de mémoire. Ils font penser à des slogans publicitaires destinés à séduire des segments de la population. Ils visent un public jeune comme Génération.s,, lors de la vaine tentative de Hamon en 1917, ou Insoumis qui flatte le goût supposé de la nouvelle génération pour les valeurs transgressives. Nupes n’est plus qu’un nom de produit (tantôt prononcé comme dupes, tantôt comme Barthès). Je doute que les gens soient capables de déplier l’acronyme, l’important est de « donner envie » comme un nouveau produit qu’il faut vendre avant que le désir ne s’en émousse au profit d’une nouvelle marque.

Le renouvellement est aussi syntaxique.  En marche, Ensemble, des phrases sans verbe, sont à peine des dénominations. Bien sûr, on peut tout transformer en noms, mais ici, les responsables des campagnes de communication ont cherché à résoudre le paradoxe d’une dynamique qui ne se figerait pas en une entité. L’essentiel est d’éviter le rejet des partis, maintenant « qu’encarté » est devenu péjoratif.

Quand ils parlent du paysage électoral, les journalistes ne savent pas désigner les trois agrégats issus des élections (quatre, si on prend en compte les abstentionnistes). On opposait la gauche et la droite depuis la Révolution. Depuis que Macron a réussi (au moins provisoirement) à installer l’idée que le clivage de la droite et de la gauche était « dépassé », les dénominations des blocs elles-mêmes sont flottantes. La plupart des journalistes ont ajouté « extrême » à droite et à gauche. A la veille du second tour des élections, le Nouvel Observateur titre « Marine le Pen au second tour : le péril de l’extrême droite », mais s’interroge sur Mélenchon : l’abrogation de la loi Travail, la retraite à 60 ans, la garantie d’autonomie pour les jeunes, le rétablissement de l’ISF, la 6e République… est-ce l’extrême gauche ou seulement la gauche trahie par Hollande ?

Après tout, cette bataille autour des dénominations n’est peut-être pas aussi grave qu’on le pense parfois. Pour celui qui classe la baleine parmi les poissons, le nom « marche bien » et n’empêche pas celui qui entend « Regarde le gros poisson » de se représenter l’objet ainsi désigné.

L’absence des objets et la condition d’émigré

Nous avons été invités dans un élégant appartement à l’orée du bois de Vincennes en même temps qu’une amie d’origine arménienne.

Au mur, des miroirs, des tableaux dans des cadres dorés : « L’encadreur m’avait annoncé qu’il n’y avait rien à faire pour réparer un cadre abimé, qu’il fallait le changer », mais son employée a chuchoté : ‶Ces cadres de plâtre, je les connais. Ça se reprend vous savez. C’est une affaire de patience. Si vous voulez″… ». J’avais voulu. Le tableau venait d’une tante et c’était important pour moi de le sauver, tel que je l’avais toujours vu. Je n’avais pas besoin qu’il soit extraordinaire, juste qu’il ramène à la vie les fantômes de mon enfance. »

Notre amie arménienne a soupiré. « C’est ça que je n’aurai jamais. Quand mes grands-parents, mes tantes, mes oncles sont morts, ils n’ont rien laissé derrière eux. Toi, tu vis encore avec ce tableau-mémoire qui incarne ta tante, ou plutôt les dimanches de ton enfance où tu lui rendais visite. Je n’ai rien qui me rattache intensément au passé. C’est ça émigrer, tu comprends. Partir avec une valise, un baluchon, quelques billets dissimulés sous la semelle de ses chaussures et rien d’autre pour dire ‶j’ai été sur cette terre moi aussi. J’ai acheté un tableau dans une galerie. Je l’ai fait encadrer soigneusement. Il a vieilli avec nous »

La vie de mes ancêtres s’est volatilisée, il n’en reste rien. »

Au pays des volcans éteints. (La région du Puy-en-Velay 2)

Inutile de dire que des exposés d’Ivan si construits, il ne me reste que des fragments… Pourtant sur le moment, il me semblait que je comprenais tout et que je regardais avec plus d’acuité les traces laissées par les volcans. Je me souviens du mot neck (de l’anglais « cou »), pour désigner les buttes, et les pitons que nous rencontrions partout. J’ai compris que ce qui comptait dans le volcanisme, c’était le travail de l’érosion qui décapait les roches et ne laissait subsister que le « cou » des basaltes après disparition de la formation préexistante.

Le neck de Queyrières

Je me souviens de l’atmosphère « chaude et humide » de la région du Puy-en-Velay il y a 15 millions d’années quand un lac recouvrait la surface de la zone. Les laves visqueuses se refroidissaient rapidement au contact de l’eau, expliquait Yvan.

Je me souviens des argiles du ravin de Corboeurf (près de Rosières) beiges et vertes, formées à partir des sédiments du lac…

Argiles du vallon de Corboeuf

avec des pentes délicatement striées de bleu.

Je me souviens d’un autre lieu où les explosions provenant de la rencontre entre le magma brûlant et la nappe phréatique ont façonné un cratère de grande dimension, aujourd’hui occupé par le lac du Bouchet. Les débris étant projetés très loin, il ne restait autour du lac qu’un mince rempart de tufs et de ponces. Je me souviens du plaisir à regarder cette eau endormie, pendant qu’était évoquée la formidable énergie des « volcans explosifs à cratères ».

Lac du Bouchet

Je me souviens des eaux de la cascade de la Beaume (ce qui signifie grotte dans tout le Sud de la France) non loin de Solignac-sur-Loire, trois chutes distinctes tombant en gerbes d’écume sur des coulées de basalte très noires.

Cascade de la Beaume

Les collisions entre les empâtements noirs de la roche et les éclaboussures blanches de l’eau faisaient penser à des calligraphies inversées d’une extraordinaire beauté.

Je me souviens du dyke d’Arlempdes. Je revois le village fortifié sur son piton entouré par un méandre de la Loire. On voyait à la fois la cheminée d’un volcan (le neck) et les traces laissées par le remplissage de fissures latérales (dyke). Sur le moment, j’ai pensé « Chic ! Deux mots pour placer la lettre K, s’il m’arrive de jouer à nouveau au scrabble » et je n’ai pas vraiment cherché à comprendre les explications d’Ivan.

Arlembdes sur son piton

Je me souviens des orgues basaltiques de Chilhac avec leur drôle de capuchon de roches enchevêtrées supportant des colonnes prismatiques fascinantes. J’ai mal compris les raisons de leur allure géométrique ?

Orgues de Chilhac

Ces promenades où Ivan évoquait les volcans se passaient dans la lumière du printemps.  Tout était doux autour de nous, les couleurs des forêts, les petites chapelles romanes perchées sur les sommets. A Rochegude, au-dessus de Monistrol-d’Allier, le chien de la maison n’aboyait pas et nous regardait tranquillement passer.

A Chanteuges, les roses semblaient inséparables du vieux mur de pierres volcaniques du prieuré.

Au prieuré de Chanteuges

Depuis les terrasses, on voyait un village de la vallée. La chaleur faisait monter une vapeur au milieu des collines bleues. Le village aurait pu être inventé par un esprit nostalgique des années où Mitterrand faisait campagne en célébrant la « Force tranquille » de sa politique. L’affiche de la campagne électorale montrait derrière lui un de ces villages du centre de la France.

Puis c’était déjà la fin d’après-midi et le ciel commençait à se charger de nuages. Il restait encore à voir une surprise. Ivan nous a emmenés à la Pinatelle du zouave (près du Puy en direction de Loudes) voir la les pins de boulange. Pour alimenter commodément les fours à pain des alentours, les pins de toute une forêt étaient étêtés, puis on les taillait au niveau des branches horizontales, ce qui donnait des formes noueuses, tordues, apparentées aux effets obtenus par la taille des bonsaïs.

Le tronc d’un pain taillé pour la boulange
Comme un bonsaï géant

Beaucoup d’arbres en poussant prenaient l’allure de chandeliers :

Pinatelle du zouave. Taille en chandelier

Ce mode de taille  s’était développé entre 1800 et 1950 environ, puis le fuel a remplacé le bois et la plupart des pins ont recommencé à pousser vers le ciel. Le département de la Haute-Loire, qui a racheté le site en 1996, a entrepris de replanter des pins sylvestres sur une parcelle et d’y appliquer les techniques anciennes de taille.

Nous revenons au Moulin de Barrette (non loin de Blavozy) transformé en hôtel. A côté du corps de logis, triplement étoilé, des gites plus modestes permettent de se loger à un tarif raisonnable et de jouir du grand parc de 8 hectares. Lors de notre visite, le fils, accidenté, était remplacé par sa mère déjà âgée, mère courage accueillante

Genêts en fleurs dans le parc du moulin de Barrette

Le Velay est particulièrement délicieux sous le soleil du printemps ; pendant ces quelques jours, la région donnait l’impression qu’y subsistait un besoin de vivre dans un ici paisible, aux marges de la société de surconsommation.

Trois jours dans la région du Puy-en-Velay

Sur la route du retour à Paris, nous avions rendez-vous avec un ami amateur de volcans qui voulait montrer à des copains les traces du volcanisme de la région du Puy-en-Velay. Comme nous avions un jour d’avance sur la rencontre, nous sommes allés voir Polignac et sa formidable forteresse édifiée sur une butte basaltique et protégée par ses falaises escarpées.

Polignac : de la forteresse au château de la Loire

Le soleil inhabituellement chaud de ce mois de mai chauffait à blanc la raide montée qui conduit au promontoire.

Quand nous sommes arrivés là-haut, une famille était en train de partir. Nous sommes restés seuls sur une vaste étendue d’herbe avec du temps pour jouir tantôt de l’âpre forteresse, tantôt du paysage serein…

Forteresse de Polignac. Le donjon

Une partie des bâtiments est ruinée, mais le chemin de ronde, la cour d’honneur ont été restaurés, ainsi que la tour centrale.

Paysage du Velay, depuis le chemin de ronde de la forteresse de Polignac

Heureux d’être loin de la foule bruyante des touristes, nous sommes tranquillement restés en silence à regarder le vieux pays qui s’étendait jusqu’aux monts du Velay, le bleu des montagnes, les mille nuances de verts des champs.

Le paysage est particulièrement beau en mai quand toutes les nuances de vert se partagent les champs

Au 16e siècle, les Polignac ont abandonné leur nid d’aigle imprenable. Les grands fauves féodaux, rançonneurs de voyageurs ont fait bâtir un château plus souriant au bord d’une  Loire somnolente, devenant les premiers occupants d’un « château de la Loire » :

La Voulte-Polignac

L’abandon du métier de brigand seigneurial ne s’est accompagné d’aucun déclin. Les vicomtes de Polignac se rapprochant du pouvoir royal ont obtenu les titres de marquis en 1615, de ducs au 17e siècle, ont été faits princes romains par le pape en 1817. Au 19e siècle, la famille a su prendre le tournant des affaires en nouant des alliances fort utiles avec le champagne Pommery, les machines à coudre Singer, avec les princes de Monaco (un Polignac est l’ancêtre du prince Rainier) et est encore propriétaire de la forteresse.

L’après-midi nous revenons vers le Puy, son église haut-perchée et son énorme statue de fonte qui domine toute la ville

Le Puy depuis le musée Crozatier

Le musée Crozatier

A Paris, le nom de Crozatier est associé aux marchands de meubles du quartier Saint-Antoine. Au Puy, je découvre un Charles Crozatier, fondeur, né en 1875. Bronzier célèbre et fortuné, il a légué beaucoup de ses biens à sa ville natale. Sa veuve a complété ce legs qui a permis la construction d’un nouveau musée. J’aime beaucoup ces musées de provinces voulus par la Révolution pour que tous aient accès à la culture.  Celui-ci hésite un peu entre le musée et le cabinet de curiosités (momie égyptienne, vases grecs, statues médiévales, tableaux, dessins, minéralogie, reconstitution d’un mastodonte d’Auvergne, et objets célébrant la culture d’Auvergne, des carreaux de dentellière aux Vierges Noires

Reconstitution d’un mastodonte d’Auvergne (espèce qui vivait dans le climat chaud et humide qui régnait en Auvergne entre 6 et 2 millions d’années avant notre ère)
Détail d’un vitrail consacré à saint Jean-François Régis « sauveur de la dentelle du Puy (1937)
Vierge Noire (figure remontant à des déesses-mères pré-chrétiennes, ou représentation oxydée ?)

Dans cet inventaire disparate, les costumes en peau de serpent de Jean-Baptiste Courtol et de sa femme attirent l’attention. Orphelin très jeune, JBC fut placé dans une ferme, tira le mauvais numéro à la conscription et dut partir pour la guerre de Crimée. Il y perdit l’usage de sa main droite, gelée, décida de rejoindre sa bien-aimée au Puy-en-Velay et se fit herboriste. Il apprit un jour du facteur que l’administration donnait une prime pour chaque capture de vipère et devint chasseur de serpents en 1889.

Musée Crozatier. Costumes en peaux de vipères de Jean-Baptiste Courtol et de sa femme

Wikipédia dit qu’à sa mort en 1889, il avait capturé 40 000 vipères et vipéreaux et qu’il vivait bien de ses chasses. Il se fit confectionner des vêtements en peaux de serpents et une cape pour sa femme ; il « paradait » dans les rues du Puy en costume de chasseur de vipères. Une vie minuscule, comme celles dont parle Pierre Michon, pourtant pas si obscure car sa réputation lui vaut d’être invité à l’Exposition universelle de Lyon ainsi qu’à Chicago. Et chaque rencontre avec une vipère est un évènement qui vaut bien une grande bataille puisqu’on peut en mourir. D’ailleurs, Jean-Baptiste est mort d’une morsure d’aspic. Sa veuve a légué leurs costumes au musée où on peut toujours les voir. En ce moment, il est le clou d’une grande exposition… sur les serpents.

On trouve bien sûr des sculptures dans ce musée. Comme ces médaillons puissamment individualisés du 16e siècle.

J’augmente aussi ma collection de Mages noirs avec un tableau de Claude Vignon prêté par le Louvre. Les adorations des Mages célébraient la puissance et la sagesse terrestres venus s’incliner devant la gloire de Dieu, fût-elle dissimulée sous les traits d’un enfant misérable. Ce thème reste populaire jusque vers la fin du 18e siècle. A partir du 15e siècle, un noir fait partie des trois rois représentés. Je me suis intéressée à sa couleur car cela signifie que les commanditaires ecclésiastiques associaient les Africains aux sages touchés par la révélation, même pendant la période esclavagiste (cf https://passagedutemps.com/2020/10/15/balthazar-le-mage-noir/)

Claude Vignon, vers 1630, Adoration des Mages (détail du roi noir)

Le 19e siècle a beaucoup aimé les tableaux où Vercingétorix, malheureux au combat, surpasse son vainqueur par sa dignité héroïque. Moins célèbre que le tableau de Royer dont la reproduction ornait les manuels scolaires après la défaite de 1871 contre les Allemands et qui est aussi dans le musée, le tableau de H.P. Motte développe la même thématique de la grandeur dont les Français font montre jusque dans la défaite. Ici, le vaincu domine les vainqueurs repoussés dans les marges du tableau. On ne voit même pas César.

Musée Crozatier. Vercingétorix se rend à César, H.P. Motte 1887

Je ne peux regarder ces tableaux « pompiers », qui représentent Vercingétorix afin de parler de la défaite de Sedan, sans que revienne le souvenir des leçons de patriotisme que la maîtresse nous dispensait dans l’école de village que j’ai fréquentée trois mois et du manuel (de Lavisse ?) illustré par des vignettes qui célébraient les Gaulois et Vercingétorix.

… et puis, dans le musée Crozatier, il y a aussi des tableaux parfaitement intégrés à l’histoire de l’art comme on la raconte au 21e siècle, avec par exemple le rocher et la chapelle Saint-Michel d’Aiguilhe joliment peints par un ami de Signac et de Seurat.

Albert Dubois-Pillet. Le mont Aiguilhe

Le gendarmerie a interdit à cet homme de poursuivre son activité de peintre et l’a muté au Puy. Il est mort à 43 ans de la variole. Je n’oublierai pas la grâce un peu triste de son tableau.

Les caselle de Bonifacio

Il a arrêté la voiture devant une brèche qui donne sur le maquis. Un étroit sentier s’allongeait au milieu des chênes verts, des genévriers, des ronces, des lentisques, des salsepareilles.…  Pourtant après deux-cents mètres, nous avons vu les caselle surgir dans une clairière ensoleillée, débarrassée de toute végétation.

Les cabanons de pierres sèches édifiés sans mortier se rencontrent là où des roches calcaires sont faciles à débiter en plaques.. Ce sont les bories de Provence, les trulli  des Pouilles, et là où il y a des carrières éloignées des villages comme les abris de carriers à Fontainebleau (passagedutemps.com/2021/10/16/dans-les-archives-de-pierres-de-la-foret-les-carriers-de-fontainebleau/). Les ressemblances de style sont dues au matériau et pas à une influence historique. La superposition des pierres à sec est une technique simple, mais qui demande un admirable sens de l’assemblage.

Comme leurs pareils les barracuns de Bonifacio ont l’air de venir de temps immémoriaux. En fait, ils remontent pour les plus anciens au 17eme siècle au moment où l’accroissement de la population a contraint les habitants à développer l’agriculture. Les hectares du plateau calcaire de Bonifacio, tellement sec, étaient incultivables, mais dans les vallons, là où coulaient des sources, les paysans ont créé de minuscules jardins en ôtant les pierres. Avec ces pierres, ils ont bâti toutes sortes d’édifices :

Ils ont construit des murs hauts de plusieurs mètres (les tramizzi)  pour délimiter les champs et peut-être pour les protéger des animaux, mais surtout pour atténuer le vent fou qui souffle ici 190 jours par an, parfois à plus de 150 kilomètres par heure. L’épaisseur de ces murs atteint couramment un demi-mètre. Ils sont parfois pourvus de marches d’escaliers enfoncées entre deux rangées de pierres qui permettent d’atteindre le faîte sans faire de détours

Bonifacio. Un escalier dans un haut mur de pierres sèches (tramizu)

Les rivillin autour des oliviers conservaient l’humidité autour des arbres et fixaient la terre en cas d’orages ;

Unn rivilin pour maintenir l’humidité et garder la terre

De nos jours, les cultures se meurent. Des lianes étouffent peu à peu les oliviers qui ne sont plus taillés font du bois mort. Non entretenus, les rivilins se désagrègent peu à peu.

Jeux d’ombres et de lumières sur le rivilin entourant un olivier perdu dans le maquis

Les paysans ont édifié des baracuns  qui servaient d’abris de jardin. On pouvait y entreposer des outils, faire un feu. Ils ont d’habitude une forme ronde, ce qui permet de fabriquer des toits coniques en faisant déborder les pierres jusqu’à ce qu’elles se rejoignent.

Les barracuns étaient de simples abris de jardins, mais dans la clairière où nous sommes, les constructions ont un étage et sont reliées entre elles par des couloirs, ce qui laisse penser qu’elles ont été habitées. Pour les préserver – car le lieu n’est pas protégé pour le moment – je n’indique pas le chemin de ces caselli perdues dans le maquis et ignorées des passants.

Maison d’un étage avec une petite fenêtre

Un escalier intérieur permet de monter sur le toit, ce qui paraît une fonction inutile au profane que je suis, à moins qu’il ne s’agisse de profiter du frais quand l’air était trop chaud et qu’il y avait un peu de brise.

Bonifacio. Escalier intérieur d’une des caselli
Toit d’une des caselle

Au fond de la propriété un abri a été ménagé dans un mur. S’agit-il d’un endroit ombragé pour converser tranquillement, d’un ancien oratoire ?

L’implacable avancée du tourisme a condamné l’agriculture traditionnelle et les baracuns. Pourquoi faire des kilomètres dans la chaleur pour cultiver un lopin de terre, quand vendre du prêt-à-porter, des « souvenirs » fabriqués en Chine, des colliers de corail ou louer des villas rapporte dix fois plus et vous libère du travail manuel ?

Mais puisque que le propriétaire a trouvé utile de faire resurgir ses caselle du néant, on peut penser que la Corse aura à cœur de préserver ce patrimoine.

Féraud G. et GauthierA., 2011, Les Pierres du patrimoine bâti (Corse du Sud) : le terroir calcaire du Piale et son écrin granitique. Rapport final BRGM , RP-59112-FR http://infoterre.brgm.fr/rapports/RP-59112-FR.pdf

Christophe Moufflarge me signale l’exposition Trà mare è monti architettura è patrimoniu à Corte (jusqu’au 22 septembre 2022) qui présente une maquette permettant de voir combien le site est imposant.

(à titre de comparaison : https://carrieresetcarriersdegresdumassifdefontainebleau.wordpress.com)

Cervione et les hirondelles du printemps

Les touristes « font » la Corse. Ils visitent les « quinze lieux incontournables » de l’île et reviennent avec des photos « époustouflantes » et des descriptions de villes « au charme fou ». Nous aussi bien sûr, nous allons à Scandola, aux îles Lavezzi  ou aux calanques de Piana. Mais nous aimons aussi découvrir des lieux demeurés à l’écart de la touristification, rencontrer des personnages de roman, prendre le temps de voir ce que nous voyons se transformer en féérie sous la lumière.

Démarcations tranchées et zones périphétiques

Les frontières des villes de la côté sont imprécises. Que sont donc les longues étendues des zones « péri-urbaines », ces endroits qui peu à peu deviennent la vraie ville, mais qui en attendant sont un espace indéfini entre la route et le centre, à la fois parking géant, et lieu offrant les services essentiels ?

Aux 4 chemins. Porto-Vecchio

Les limites des villages de l’intérieur sont nettes. Il n’est pas besoin de remparts pour marquer la démarcation  entre Cervione et la montagne.  L’arrondi parfait du village qui épouse les courbes de la colline n’a pas changé depuis des décennies.

Cervione

Les rues étroites

Pas de longue promenade car nous sommes venus avec une amie récemment opérée. Elle s’installe pour nous attendre à la terrasse d’un café de la rue principale, A Traversa. De là, elle sera comme sur un balcon au-dessus de la plaine, même si aujourd’hui les îles d’Elbe et de Montecristo sont invisibles (on ne les voit bien que le matin ou après la pluie !).

Nous faisons quand même un petit tour à l’église baroque, ex-cathédrale Saint-Erasme, admirant l’envol de deux anges baroques, souriant du luxe avec lequel on a habillé un poupon figurant l’enfant Jésus ; je vois surtout ses belles manchettes brodées et je me demande quelle vieille femme pieuse lave et repasse ce vêtement.

Cathédrale Saint-Erasme
Anges de la cathédrale Saint Erasme
Le Sauveur du monde

Nous ressortons. Les maisons sont hautes et sévères. Rares sont les fenêtres où sèche du linge. Beaucoup de volets sont fermés. Qui habite encore au village, faisant le trajet dans la plaine pour la moindre course jusqu’au Géant ou chez Leclerc ? Les rues ne sont jamais droites et plus la lumière est intense plus les ombres y sont violentes. Je marche dans un film d’Antonioni.

La rue du musée à Cervione
Au premier plan, la statue du roi Théodore Ier

Les Corses ne sont pas rancuniers qui commémorent l’éphémère royauté de Théodore de Neuhoff, sans lien avec la Corse, sans fortune et sans troupes, qui sera couronné roi de corse en avril 1736 sur la promesse de débarrasser l’île de la tutelle génoise. Son aventure, qui durera 8 mois rappelle celle du héros de Kipling, bien qu’elle s’achève de façon moins tragique dans une prison pour dette

Voce Nustrale

Un peu plus loin dans la cour du musée ethnographique que nous ne visiterons pas pour ne pas laisser notre amie seule trop longtemps, nous rencontrons  l’animatrice de Voce Nustrale qui diffuse des émissions en  langue corse. Elle nous accueille, offre des auto-collants, promet de dédicacer des chansons si nous l’appelons. Quelle énergie pour faire vivre et comprendre l’intérêt de la langue corse !

Nous revenons au café boire une bière à l’ombre d’un parasol. A côté de nous, un vieux esseulé laisse l’après-midi passer entre nonchalance et mélancolie noire.

Le temps de mai est d’un bleu céleste. A mi-pente sur la colline d’en face, on voit une demeure, sans doute bâtie par un capitaine qui avait fait fortune en Amérique, qui aimait les forêts et qui voulait vieillir dans le silence des grands châtaigniers,  en ne s’occupant que de ses rêves.

Il y a du monde sous les parasols. Les gens sont comme partout très inquiets à cause des rumeurs de guerre généralisée, plus encore à cause de l’inflation déjà bien palpable, mais pour quelques heures, ils s’occupent à regarder l’étonnante rapidité des vols d’hirondelles. Rares dans les villes de la côte, les hirondelles reviennent chaque année nicher sous les vieux toits de Cervione et leurs cris aigus sont l’essence même de la joie de mai, malgré tout.

Chiharu Shiota. Entre les fils

Carte blanche au musée Guimet (jusqu’au 6 juin 2022)

Living Inside

Des milliers de cordelettes rouges tombent d’un chapiteau et forment un rideau qui tient le spectateur à l’extérieur d’un espace aménagé sur une estrade circulaire. Entre les fils, on voit une accumulation de modèles réduits de meubles, sur lesquels sont posés les petits objets du quotidien, théières assiettes, téléviseur miniaturisés, tous ligotés et reliés les uns aux autres..

L’artiste japonaise a expliqué qu’elle évoquait ainsi  le cocon du confinement. Son prisonnier (sa prisonnière plutôt, car l’univers représenté est plutôt féminin) est captive d’un espace domestique saturé de modèles réduits de meubles, sur lesquels sont posées les petits objets du quotidien, théières, assiettes, téléviseur.

Laissons de côté les reproches d’une évocation d’un monde privilégié. Bien sûr, ceux qui se sont entassés à cinq dans 30 mètres carrés et ceux qui n’ont pas pu se confiner parce qu’ils travaillaient dans des supermarchés ou des hôpitaux, ou qui s’épuisaient à constater qu’ils n’avaient pas une minute à consacrer aux vieux des EHPAD confiés à leurs soins… trouvent que c’est là l’image d’un confinement de luxe.

Cependant, comme si la plasticienne se confondait avec un spécialiste de la micro-sociologie de l’enfermement, elle nous parle de ce que le covid a fait à beaucoup de vies urbaines.

A la différence du discours des sciences humaines cependant, le message est ambigu. Exil, ou bien repli ? Le mur de cordes est l’image d’une séparation douloureuse pour ceux qui étaient en train de tisser les fils d’amour et d’amitié que la crise a cruellement rompus ; cependant le mur a tracé un cercle protecteur autour d’un sanctuaire plein d’objets prêts à servir des recluses heureuses d’être protégées des tensions de la vie. Le chaos du monde reste à l’extérieur. Le virus n’entre pas dans cette bulle qui rappelle le temps où, petites filles, elles jouaient à la dînette cachées sous la nappe de la table de la salle à manger.

C’est au regardeur d’achever ce que la plasticienne commence et de trouver en lui le sens des images. Je ne dois pas être la seule que l’accumulation d’objets dans un espace sans présence humaine met mal à l’aise. Quels liens  pourront encore se tisser si la théière ne sert plus à préparer le thé pour le visiteur ?

Deux robes d’enfant

Ailleurs dans le musée, deux robes d’enfants sont emprisonnées dans une cage couverte d’une sorte de grande toile d’araignée faite de fils noirs entrelacés. Est-ce le passage au noir et blanc qui en fait une image du temps … ou bien la lumière, mélange d’ombre et de blancheur qui ne laisse apercevoir que des images voilées ?

C’est pour moi un rêve du passé où je sais que ce que je vois n’est qu’un cauchemar. Les vrais enfants ont été mangés par le temps. Des sœurs. La grande et la petite qui s’ennuyaient devant le jardin. On leur avait dit de rester tranquilles pour ne pas salir leurs robes. Le temps les a dévorées. Ou bien l’araignée qui les a vidées de leur substance ne laissant qu’une enveloppe translucide.

Selon l’humeur, l’image tisse des liens avec des souvenirs oubliés, restitue une vérité perdue, ou fait durement éprouver la perte d’enfants dont la vie a été détruite.

Forêt de Fontainebleau. Vers le rocher de Bouligny

Il y a le train-train de la semaine qui aide à supporter les images de guerre, la montée du désintérêt pour le vote, les sondages électoraux. Nous allumons l’ordinateur. Je travaille un peu.

Mais la parenthèse du dimanche  est l’occasion de quitter Paris, d’éteindre les écrans, d’échapper à la brutalité des nouvelles.

Je mets les grosses chaussures, je ramasse le bâton de marche qui désormais assure mon pas dans les descentes ; je remplis le sac à dos avec l’opinel qui jamais ne quitte la poche droite, une salade de riz, des clémentines, la tablette de chocolat que je partagerai avec les copains. Cette fois, c’est du côté de Bouligny et du rocher d’Avon, près de Fontainebleau, mais ça pourrait être n’importe où dans la forêt. Après les tourbillons de neige de vendredi, le soleil revenu a séché l’herbe en un jour.

forêt de Fontainebleau. Secteur de Bouligny et d’Avon

Chaque printemps, nous nous émerveillons de la poussée de la vie qui met du vert aux branches.

Pour quelques heures, les apparences nous suffisent : les carriers qui travaillaient dans la forêt n’avaient sans doute pas le temps de la regarder. Nous qui n’avons rien d’autre à faire, nous transformons tout en images : les jeux de l’ombre avec les boules de grès…

les jeux de l’eau avec des touffes d’herbes comme dans un tableau japonais

Mare de Bouligny

Tout est à la fois pareil et particulier dès qu’on s’arrête.

Le plus beau, c’est de voir la lumière réveiller les couleurs en commençant par le jaune.

Dans cette forêt, si quadrillée, chaque rocher biscornu a un nom et c’est vrai que  des mufles, des carapaces, des gueules se rencontrent partout. Voici une tête aplatie de crocodile avec ses mâchoires puissantes qui avancent :

Le crocodile. Rocher de Bouligny

… deux têtes géantes :

Même une branche noircie fichée dans le sol devient facilement un lézard voyageur en route pour son heure de marche nordique.

Le lézard marcheur

Nous étions préhistoriques, nous voici pré-romantiques devant le médaillon qui orne un abri naturel, le manoir d’Oberman. C’est à raison qu’on célèbre le personnage créé par Senancour car il est un des premiers à avoir célébré Fontainebleau :

J’aime ici l’étendue de la forêt, la majesté des bois dans quelques parties, la solitude des petites vallées, la liberté des landes sablonneuses (Oberman par de Senancour, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k56959455.texteImage#)

Le manoir d’Obermann

Et justement, il se promène du côté du Mont Chauvet… Perpétuellement seul, et déplorant le vide de son existence :
Fontainebleau , 14 août, II.. Je vais dans les bois avant que le soleil éclaire; je le vois se lever par un beau jour ; je marche dans la fougère encore humide, dans les ronces parmi les biches, sous les bouleaux du mont Chauvet : un sentiment de ce bonheur qui était possible m’agite avec force, me pousse et m’oppresse. Je monte, je descends, je vais comme un homme qui veut jouir; puis un soupir, quelque humeur, et tout un jour misérable. (LETTRE XVII.)

Le vent a cessé. Dans le petit vallon l’air est tiède. Les tas de feuilles mortes ne sont pas encore recouvertes par les fougères. Les marcheurs ralentissent. C’est l’heure des histoires. Ivan évoque son frère, le plus doué des fils de la famille, capable de tenir tout le monde en haleine, sous le charme de récits qui se prolongeaient tard dans la nuit. Un voyage déglingué devenait l’aventure fabuleuse qu’on aurait aimé vivre. Mais c’était une sorte d’Oberman aussi désespéré que le premier ; Un 31 décembre, il était entré dans un étang glacé dont il ne voulait plus sortir. Le bistrotier désemparé avait appelé Ivan. Une fois le frère sorti de l’eau et réchauffé, il a fait signe qu’il voulait un papier : « Je ne parlerai plus ! » Bien sûr, il n’a pas tardé à reprendre le fil de son discours.

Et le soir, le groupe dîne ensemble, chacun apportant quiche, gratin, fromages ou mousse au chocolat. On parlera de nourriture et pas seulement des catastrophes du monde.

Senancour (de) Obermann, 1804, nvlle éd 1852,  préfacée par George Sand, Paris, Charpentier

passagedutemps.com/2020/05/18/le-chemin-des-25-bosses-a-partir-du-cimetiere-du-vaudoue-fontainebleau/

passagedutemps.com/2020/06/13/croix-daugas-et-rocher-cassepot-des-metiers-dans-la-foret/

L’exposition russe de Vuitton

En France, la hantise du militarisme était telle que nous ne célébrions plus que les victimes et que les héros paraissaient suspects… Le patriotisme était dénoncé comme nationalisme. Nous avions oublié que l’Histoire n’était pas seulement l’histoire des rapports de force entre un gouvernement et des gilets jaunes, mais aussi, hélas, celle plus tragique des relations entre peuples qui prend la forme de la guerre. Des amis russes me rappelaient régulièrement que leur pays avait perdu 26 millions de citoyens, soldats et civils, dans la lutte contre le nazisme. Ils me faisaient la leçon puisque la France avait fort peu résisté. Effarés, consternés, ils se retrouvent aujourd’hui dans le rôle de l’envahisseur qui incarne le mal. Poutine a beau tordre les mots et prétendre qu’il dénazifie l’Ukraine les crimes de l’armée russe sont largement documentés. En Russie, comme en exil, mes amis portent le poids des actes barbares de leur pays.

Les Occidentaux soutiennent les Ukrainiens. Ils voient en direct les villes dévastées ; ils imaginent la longue attente, si insupportable, entre le moment où la radio annonce que les troupes russes se concentrent dans l’Est et le moment où les bombardements recommencent sur Mariopol. Ce nom, qui était inconnu, est devenu le symbole des villes martyres… Le soutien est cependant un peu limité par le risque de se retrouver en guerre, et la solidarité économique marque le pas devant la hausse assurée des factures d’énergie et de nourriture… La relative inefficacité de la riposte rend d’autant plus acharnée chez certains la tentation du boycottage culturel. Les propositions de  proscription à l’encontre des peintres, des musiciens, des écrivains russes se sont multipliées –  jusqu’à l’absurde.

Qui boycotter ?

Dès le 10 mars 2022, l’Orchestre philharmonique de Cardiff avait  annulé un programme consacré à Tchaïkovski, le jugeant « inapproprié pour le moment ». Le 11 mars, 24 heures avant son concert, le pianiste Alexander Malofeev a appris qu’il était indésirable aux yeux de l’Orchestre symphonique de Montréal, alors que « son compte Instagram indiquait clairement qu’il s’opposait à la guerre ».

Les plus fous s’attaquent aux grands écrivains, y compris ceux qui sont morts depuis longtemps. Le professeur Paolo Nori a dénoncé le 1er mars, l’université Milano Bicocca qui voulait reporter quatre cours sur Dostoïevski ; d’autant plus absurde que Dostoïevski a été condamné à mort puis gracié et déporté en Sibérie pour avoir fait partie d’un cercle qui critiquait l’absolutisme tsariste. L’université a cependant renoncé à cette décision.

La Maison de la Culture de Russie, située dans le 16ème arrondissement Paris, a été visée par le jet d’un cocktail Molotov. Je n’aimerais pas être un Russe dans les pays occidentaux, trop souvent traité en paria, alors qu’il a peut-être fui son pays pour ne pas soutenir un régime de terreur.

Heureusement, la majorité refuse d’emboiter le pas et la ministre Roseline Bachelot a rappelé le 10 mars qu’on ne peut demander à tous les Russes d’être héroïques. De fait, Poutine a fait voter une loi punissant de prison (jusqu’à 15 ans) les « auteurs de fausses informations ». Et pourtant, il y a des Russes qui bravent les interdictions , risquant leur carrière et leur sécurité. Dès le 24 février, premier jour de la guerre, près de 11 000 personnes ont été arrêtées pour avoir pris part à des manifestations. (Ceux qui pensent que c’est peu peuvent se demander combien de Français ont rejoint la résistance en 1940 une fois effondrées les institutions).

Le rappeur Oxxxymiron, a osé écrire sur son compte Instagram : Cette guerre est une catastrophe et un crime, « Vous avez beau essayer d’expliquer que ce n’est pas une agression mais une défense, ce n’est pas l’Ukraine qui a envahi le territoire russe. C’est la Russie qui bombarde un état souverain en ce moment même » Elena Kovalskaya, la directrice du théâtre d’État et du centre culturel Vsevolod Meyerhold de Moscou, a donné sa démission en annonçant qu’il lui était « impossible de travailler pour un meurtrier et de toucher un salaire de lui ». Le metteur en scène Lev Dodine, directeur d’un grand Théâtre de Saint-Pétersbourg, a écrit :

J’ai 77 ans et j’ai perdu au cours de ma vie beaucoup de gens que j’aimais. Aujourd’hui, alors qu’au-dessus de nos têtes, à la place des colombes de la paix, volent les missiles de la haine et de la mort, je ne peux dire qu’une chose : arrêtez ! 

Même la peinture est visée par les nouveaux épurateurs. Il se trouve des militants de la plume pour vouloir garder les tableaux prêtés à la fondation Vuitton. Une lettre de lecteur qui signe Yves Michaud (j’imagine que c’est un pseudonyme) propose de garder les œuvres de la collection Morozov :

yves michaud27/02/2022 – 20H14 : « Une idée simple, très poutinienne: on ferme l’exposition – pour des raisons on ne peut plus crédibles de sécurité – et on attend de voir. On peut même garder les oeuvres. Ou les rendre dans cinquante ans ou cent. »

Nous sommes allés revoir les tableaux, juste avant la fermeture.

Les Morozov, une famille de collectionneurs

Les hommes de la famille Morozov (le nom signifie gel en russe) viennent d’une famille de serfs qui s’est enrichie dans le commerce textile. Est-ce la foi religieuse qui explique leur philanthropie, ou bien la culpabilité de ceux qui se souviennent de leur origine, le grand-père n’ayant racheté leur liberté qu’en 1821 ? Quoi qu’il en soit, en 1910, avant la révolution,  l’essentiel des peintures et sculptures de Mikhaïl avait été transmis par sa veuve à la galerie Tretiakov afin que les Russes en profitent et se forment à l’art moderne. Les Morozov aimaient aussi partager leur collection avec des amateurs. Du vivant de Mikhaïl, qui s’était lui-même essayé au théâtre et à la musique, la maison regorgeait de peintres enthousiastes venus admirer les toiles françaises qui réinventaient la peinture

Mikhail (1870-1903) et Ivan Morozov (1871-1921) fascinent par la hardiesse et la sûreté de leurs choix. Alors que la critique française accablait les impressionnistes, les fauves, les cubistes… ces Moscovites venus de loin les achètent sans hésiter. Le cadet, Ivan, qui survit à son frère, accompagne l’histoire de l’art moderne jusqu’aux Deux Saltimbanques de Picasso, aux Matisse bleus du Maroc, aux débuts de l’abstraction.

Une famille dont l’histoire est aussi extraordinaire justifie les portraits familiaux assez académiques de la première salle, d’ailleurs souvent très réussis.

Sérov. Mikka Morozov

Des impressionnistes français et des paysagistes russes

La salle suivante poursuit dans le genre des portraits. Ce sont les impressionnistes français qui sont à l’honneur. Renoir y figure avec des portraits de l’actrice Jeanne Samary. Le visage est plus piquant que ne le sont la plupart de ses représentations féminines qui exaltent surtout la peau et le vêtement des modèles.

Renoir. Portrait de Jeanne Samary

Les frères Morozov ont aimé les paysages. Ils ont acheté des œuvres exemplaires (typiques) de Corot, Monet, Sisley, Pissarro, souvent dans ce qu’elles avaient de plus radical, une meule de foin, du brouillard qui empêche de voir ! Je suis  pourtant un peu déçue par ces Monet que j’attendais et je leur préfère un champ de coquelicots 

Monet. Un champ de coquelicots

ou des marines de peintres moins connus comme Louis Valtat :

Louis Valtat. La Falaise violette

Le dialogue des peintres français et russes mis en scène par la commissaire de l’exposition est passionnant. La peinture de plein air inspire Vroubel et Valentin Serov (dont j’avais beaucoup aimé La Jeune fille aux pêches à Moscou) et qui s’essaie à une toile aquatique. Dans l’eau sombre, au milieu des herbes flottantes, on devine le visage mangé par les ombres vertes d’une sirène :

Valentin Serov. La Sirène

Vroubel a osé peindre ses Lilas comme une masse violette d’où émerge un visage sombre, Le buisson entoure, absorbe presque une dame blanche esquissée sur un banc, que ses habits, ses traits fantomatiques, apparentent à la lune.

Mikhaïl Vroubel. Lilas

La révolution venue de Paris est d’abord une affaire de cadrage. Les hommes occupent une place réduite au minimum au sein de la nature.

La grande Natalia Gontcharova, très connue de son vivant, un peu reléguée après sa mort, m’ébahit toujours par son talent. Elle fait chanter les couleurs comme tous les grands peintres de l’exposition et elle doit peut-être à l’art populaire sa façon de silhouetter arbres et personnages.

Natalia Gontcharova. Vergers en automne

Plus loin, il y aura les décors nabis, peints par Bonnard et l’étonnant cycle d’Eros et Psyché – trop rose, tout en aplats – de Maurice Denis pour le salon de musique de Mikhaïl Morozov.

Bonnard. L’Eté en Normandie

Gauguin,  Cézanne, Matisse, Van Gogh

Les clous de l’exposition, les salles où tout le monde se précipite sont consacrées à Gauguin, à Cézanne, à Matisse, à une inoubliable marine de Van Gogh qui aimante mes regards.

Van Gogh, La Mer aux Saintes-Maries

A vrai dire, le Gauguin qui fait dialoguer les religions me plaît moins que le Gauguin du paysage à l’arbre jaune, précédé d’un grand espace vide de couleur ocre.

Paul Gauguin. L’Arbre jaune

Son Eve océanienne a heureusement échappé aux militantes de Me too. Quelle qu’ait été la vie de Gauguin, son portrait magnifie l’adolescente dont le corps, sculptural et sensuel à la fois, évoque un bonheur d’avant la faute.

Paul Gauguin. La Femme au fruit

Cézanne est là avec sa Sainte Victoire et son grand pin… Jusqu’à cette exposition, je regardais moins les natures mortes. Celles-ci, somptueuses, mettent en œuvre la même simplification des formes, les mêmes jeux entre des sphères et des angles aigus, le même contraste entre des blocs crayeux cernés de noir et des boules de lumière :

Paul Cézanne. Un torchon devient un chaos minéral

Le dispositif de l’exposition voulu par la commissaire Anne Baldassari confronte là encore  Cézanne et sa réinterprétation par Machkov, plus violente et plus « naïve », couronne de prunes et de pèches entourant une orange :

Ilia Matchkov. Le leçon russe de Cézanne

Ivan Morozov entre en contact avec Matisse grâce à Chtchoukine. Il aime tout de suite son art qui doit tant à Cézanne. Deux ans plus tard, Matisse lui vend son Triptyque marocain, d’un bleu à défier le ciel et la mer

Henri Matisse. La Porte de la Casbah
Zohra sur la terrasse

Les commissaires ont choisi pour terminer le parcours la Ronde des prisonniers, tableau que Van Gogh a peint d’après un dessin de Gustave Doré alors qu’il s’était réfugié à l’asile psychiatrique de Saint Rémy. Des prisonniers voûtés tournent entre des murs jaunes ; un homme au centre nous regarde, qui est peut-être Van Gogh. Ce n’est peut-être pas le tableau le plus radical de l’exposition, mais il parle à notre angoisse.

++++

Je me disais que je n’irai sans doute plus à Moscou et que je ne reverrai jamais ces œuvres. Le sens même de l’exposition des Morozov, c’était le dialogue fécond entre deux traditions, la démonstration de l’absurdité du séparatisme culturel. Poutine a interrompu d’un coup les échanges, renfermant son peuple dans le monde clos de l’identité slave. Pour combien de temps ?

Connaissance des Arts Icônes de l’art moderne, la collection Morozov. Hors Série

https://www.lemonde.fr/culture/article/2021/09/21/exposition-morozov-a-la-fondation-vuitton-un-extraordinaire-inventaire_6095493_3246.html#:~:text=de%20paysages%20et,fit%20%C3%A0%20Londres.

https://www.tf1info.fr/culture/qui-est-oxxxymiron-la-superstar-du-rap-russe-qui-s-oppose-a-la-guerre-en-ukraine-2211886.html

https://www.humanite.fr/monde/russie/la-femme-du-jour-elena-kovalskaya-739974

https://www.liberation.fr/idees-et-debats/lettre-ouverte-de-lev-dodine-a-vladimir-poutine-20220302_7KL4HOZXNVE2HGEY4RNCL4C75E/