Quelques jours à Gênes

Une ville, c’est toujours des  vues qui vous ont frappés au détour d’une rue et qui restent fixées dans la mémoire, peut-être parce que la lumière était particulièrement belle ce jour-là, ou parce que c’était un moment partagé à deux. Les toits de l’église du Gesu au fond de la place Matteotti de Gênes seront désormais inséparables de l’idée que je me fais des villes italiennes accomplies.

J’avais pensé venir au colloque avec une conférence soigneusement préparée et puis il y a eu les attentats de Paris, qui m’ont rendue incapable de me concentrer sur quoi que ce soit.  Pendant une semaine, je n’ai pratiquement rien fait que regarder en boucle mon écran d’ordinateur où tournaient les mêmes informations grotesques.

La nuit commençait à tomber quand nous sommes arrivés à Gênes. Jadis, nous traversions la ville pour arriver le plus vite possible à Pise.

– Gênes ? Il n’y a que des autoroutes urbaines. Impossible de s’y arrêter.

La preuve : nous avons manqué la Piazza della Nunziata et il faut refaire trois kilomètres au milieu des embouteillages pour pouvoir retourner sur nos pas et retrouver le carrefour de l’hôtel Helvétia.

Pourtant, mariée à un Corse, je savais aussi que Gênes était une des grandes cités maritimes du Moyen Age et de la Renaissance, qu’elle avait possédé la Corse jusqu’au dix-huitième siècle et avait couvert l’île de tours, justement dites « génoises »,  afin de la protéger des pirates. Et puis, c’était la ville de Christophe Colomb.

La chambre d’hôtel est haute de plafond, mais très sombre. Jean-Marie qui voulait travailler un peu  pendant le colloque renoncera vite, car il ne supporte pas de rester dans une pénombre perpétuelle.

Pour ce premier soir, nous partons arpenter le port dans la nuit. Il fait froid, mais c’est pleine lune. Une fois passée la Strada Statale et son flot des voitures qui séparent la ville haute et le port, nous passons devant un aquarium géant, puis le long du Palais San Giorgio qui était à l’origine le siège des finances de la République et dont la structure ancienne a été conservée. Nous dépassons des dômes de verre, un espace où la culture scientifique promet d’être récréative, un autre dédié aux manèges et tobbogans, enfin, de vieux remparts et des restaurants branchés. Un nouvel exemple d’une Europe qui reconvertit tous ses lieux de travail en pôles de loisirs. A quels touristes fortunés s’adressent ces centres commerciaux pour oisifs ? Aux Allemands peut-être, car il n’est pas sûr que les classes moyennes italiennes, appauvries, pourront continuer à consommer ? Les Allemands viendront admirer des villes-musées en regrettant peut-être qu’on y trouve encore des Italiens coupables d’être pauvres, ou au contraire en se réjouissant de pouvoir passer des vacances à des tarifs compétitifs ! Toutefois, Gênes a su aussi capter une partie du trafic portuaire qui passait avant par Marseille. Les armateurs exaspérés par les grèves des dockers marseillais font à présent débarquer leurs marchandises à Gênes et on voit, au loin dans la nuit des grues énormes, alignées comme des jouets géants.

L’Osteria di Vico Palla a beau être un restaurant signalé par tous les guides, les Italiens sont nombreux à le fréquenter. Le poisson est délicieux et les serveurs ne manifestent ni mépris, ni impatience quand nous commandons à peine un plat principal et un dessert. Nous sommes servis comme les habitués plus affamés ou plus gourmands en clients de choix.

Nous rentrons sous le clair de lune. Sur le trottoir de droite qui longe le port, se presse une foule de déshérités, des Pakistanais, des Afghans, des Africains. Ils n’ont pas voulu rester chez eux, désœuvrés et sans avenir. Tout le monde sait comment atteindre l’Europe grâce à ceux qui sont parvenus à passer les frontières et qui les appellent au téléphone. A présent, ils sont là, en Italie, et découvrent la dernière frontière, invisible celle-ci, qui divise ceux qui ont du travail et les autres.

 Gênes, devant la loge des marchands DSC03702Pourtant Gênes paraît accueillante « Pas de frontières. No borders », proclament les graffitis qui  rappellent ce qu’on disait de la ville lors du G8 de 2001 quand les altermondialistes s’étaient heurtés aux policiers. Je me souviens d’une répression féroce, disproportionnée, du meurtre d’un militant… Toutefois, les messages les plus poético/politiques sont l’œuvre d’un seul scripteur qui passe peut-être ses nuits à couvrir les murs de la ville.

Le lendemain, vers 8 heures je traverse  le quartier gothique jusqu’à la place ducale pour rejoindre un colloque consacré à la guerre de 14-18, telle qu’elle a été vécue par les soldats ordinaires, « En guerre avec les mots ».

Certaines rues sont si étroites qu’on peut presque toucher les deux côtés en étendant les bras ; elles sont très sombres car les immeubles ont quatre ou cinq étages. La Via San Luca est bordée de palais, mais pour s’en rendre compte, il faut lever la tête. Là-haut, c’est le bleu du ciel retrouvé. Les commerçants sont en train d’ouvrir. La rue s’achève par une petite place lumineuse. Un marché aux fleurs est installé devant une surprenante église : au rez-de-chaussée, des échoppes, au premier la maison de Dieu.

Le Palais ducal est un bâtiment public complètement ouvert (comme les Italiens ne connaissent pas les attentats, on entre comme dans un moulin). Il accueille plusieurs activités, dont une grande exposition sur une collection du Musée de Détroit (de l’impressionnisme à Picasso), des colloques (dont le nôtre) un café-restaurant. Notre salle du Petit Conseil est ornée de fresques, ce qui ne l’empêche pas d’être glacée. Mais c’est une habitude en Méditerranée. Jamais je n’ai eu aussi froid que dans les terres du Sud, où le chauffage, la plupart du temps inutile, fait cruellement défaut pendant les quelques jours froids, du moins pour nos corps habitués aux appartements surchauffés du Nord.

Nancy Murzili et Luca Caffareno ont réuni une grande majorité d’Italiens et de Français, plus quelques brillants romanistes allemands et anglais. L’idée est de se passer de la traduction et d’inviter chacun à faire un effort pour comprendre ses voisins. On parle dans la langue où on se sent à l’aise, et on ouvre les oreilles pour deviner ce qui se dit dans l’autre langue sans avoir à l’utiliser. Le fait d’être centrés sur les mêmes objets devrait suffire pour que les exposés soient intelligibles. Ça marche, surtout quand l’orateur  parle (au lieu de lire son papier à toute allure) et quand il prend soin d’articuler, mais  l’exercice est épuisant. Au bout de deux exposés, je décroche. Bien plus vite, en tout cas que dans un colloque ordinaire, bien qu’il m’arrive aussi de me perdre et de renoncer à accéder au sens de ce que raconte le conférencier. Nos hôtes ont ajouté au défi d’une situation babélienne, celui de l’interdisciplinarité. Historiens et linguistes coexistent et tentent avec plus ou moins de bonne volonté de comprendre la logique de leurs disciplines respectives. Là, le problème est moins celui de l’interprétation que celui d’une question plus délicate : en quoi ce qui se dit me concerne-t-il ? Que puis-je faire de cette étude ? Les historiens regardent avec méfiance les descriptions pointues de petits faits de langue, et les linguistes ont du mal à comprendre la théorie du contexte de certains historiens, eux qui pensent que toute réalité est recréée par le langage. En français de 14-18, les communiqués militaires insistaient sur « l’entrain » du régiment dont on racontait les actions. Je ne connais rien de ce jargon militaire, mais je repère au moins qu’il y a là un problème. D’où vient ce mot (qui a quasi disparu de l’usage) ? S’agit-il d’une habitude antérieure à la guerre ? D’un mot codé pour rassurer les autorités sur le moral des troupes. Tout ceci qui frappe un Français, reste sûrement imperceptible pour l’Italien qui s’exerce à l’intercompréhension.

J’espère que la génération suivante saura mieux croiser méthodes et perspectives.

Le deuxième jour, nous nous échappons à midi vers le cimetière de Staglieno au lieu du déjeuner dans la belle cafeteria du Palais. Il s’agit d’un cimetière où les grandes familles génoises, les Spinola, les Grimaldi, etc. continuent leur lutte pour le pouvoir au-delà de la mort en bâtissant des sépultures extraordinaires.

L’endroit offre d’abord le plaisir d’une colline boisée surplombant la ville. cimetière de Staglieno DSC03710

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Le cimetière est aussi un immense rassemblement de sculptures, l’abandon dans la douleur rappelant souvent l’abandon érotique avec ses anges et ses jeunes filles éplorées.

Quelques vieilles femmes volontaires portent les insignes de leur profession comme cette institutrice (à ce que dit la plaque funéraire) avec ses instruments professionnels que je ne suis pas capable d’identifier. D’autres morts portent les causes de leur décès, ainsi un enfant en costume marin, noyé sans doute malgré sa bouée :

A midi, le cimetière est vide et silencieux. On y a seulement croisé quelques jardiniers et un gros chat devant le monument de Mazzini.

Retour par les palais « Rolli » de la Via Garibaldi qui sont des demeures privées des 16 e et 17 e siècles,   que les nobles génois devaient mettre à la disposition de la République pour accueillir les rois et les dignitaires. Ils font actuellement office de musée.  Jean-Marie les a déjà vus et j’aurai juste un peu de temps pour parcourir le Palais Rouge m’amuser des tableaux de genre de Jan Wildens qui a peint des scènes paysannes à la Brueghel.

Jan Wildens, les mois

Jan Wildens, les mois

Au Palais Blanc, une halte devant le célèbre Saint Sébastien réalisé par Guido Reni en 1615. Il a été célébré par Mishima et par Dominique Fernandez qui en a décrit les grâces touchantes et un peu molles. Je ne suis pas sûre d’aimer cette icône gay, ce corps d’un très jeune homme imberbe et eGênes, Palais Blanc, Guido Reni Saint Sébastienfféminé. Sébastien  a les poignets attachés au-dessus de la tête à un tronc d’arbre qu’on distingue à peine. Son torse offert fait une grande tache claire qui se détache sur un ciel sombre et qui occupe et illumine tout le tableau. Les domaines religieux et sexuels s’entrecroisent car les flèches phalliques font immanquablement penser tout Européen vaguement frotté de latin ou de grec à Eros dont les flèches frappait d’amour pour la personne croisée à ce moment-là quiconque en était touché.  Et de fait, Saint Sébastien paraît plongé dans la béatitude d’une extase très sensuelle.

Je préfère l’Ecce homo du Caravage : à nouveau le jeu de l’obscurité et de la lumière qu’irradie le corps du Christ. Des trois personnages le plus étonnant est le Pilate du 17e avec son chapeau et sa barbe à la mode du temps. C’est étrange ce contraste d’un Christ intemporel et d’un personnage d’Etat ancré dans son époque, des yeux baissés du Christ et du regard tourmenté  du lâche.

 Gênes Eccehomo

Et c’est aussi un plaisir de voir l’histoire de Pomone, la belle jardinière qui avait repoussé l’amour de Vertumne et qui fut séduite par les histoires qu’il lui raconta, déguisé en vieillard. Les contes enchantent la réalité lorsque le conteur est bon, et ses paroles font bouillonner le cœur des filles.

Gênes, Palais Blanc, Pomone et Vertumne

On monte au belvédère. Il n’y a pas grand monde à cette heure et nous pouvons prendre le temps d’observer la ville d’en haut. L’œil plonge dans les ruelles étroites qui entourent le palais.

Un morceau de focaccia avant de rejoindre le colloque. C’est une pizza de plus pauvres que les pauvres, puisqu’il n’y a dans la nôtre que de la farine, de l’huile d’olive et un peu de thym, mais elle est tendre, cuite, un peu tiède. Un délice pour nos estomacs affamés.

Dans la nuit, nous longeons à nouveau la Piazza Banchi, et son église illuminée avant de rejoindre la Gaia Vini Cucina qui sert depuis deux jours de cantine à nos amis. C’est la même cuisine ligure que nous avons appréciée sur le port. Un peu moins inventive peut-être, mais le minestrone, les trofie au pesto, l’agneau cuit à point sont délicieux.

L'église San Petro in Banchi

L’église San Petro in Banchi

Pour le dernier soir, nos hôtes nous emmènent au Castello d’Albertis, un grandiose édifice néo-gothique, bâti autour de 1890 par un capitaine de marine, héritier sans doute d’une belle fortune. Le capitaine d’Albertis fait partie de cette poignée d’extravagants géniaux qui se sont inventé des demeures féériques en rassemblant dans un même lieu tout ce qui les avait fait rêvé, un château médiéval, des salons orientaux, un bric à brac venu du monde entier. Nous avons aussi pu voir les photos de guerre du capitaine, couleur de poussière, figées dans une lumière de fin d’après-midi.

Ljubinka Jovanovic Mihailovic. Peintre de l’école de Paris

En 2015, la peintre d’origine serbe, Ljubinka Jovanovic Mihailovic, avait 94 ans et vivait un peu retirée de l’agitation du monde – d’abord parce que la peinture demande ce retrait ; ensuite, les années venant, parce que les cinq étages de son immeuble devenaient presque impossibles à gravir. L’appartement était un lieu magique qui donnait déjà l’impression d’entrer dans sa peinture. Au salon, on voyait tout de suite les deux toiles somptueuses de son mari Bata Mihailovic ; plus en retrait, sur le mur qui faisait angle droit, un grand tableau d’elle. Quelques bancs de bois composaient l’essentiel de l’ameublement. Ils étaient recouverts par des couvertures et des coussins dont les couleurs rappelaient celles des tableaux. Un grand miroir, une table de bois noir avec un bouquet de fleurs à demi séchées. Quelques icones. Des étagères portaient des livres et des pigments. Un portrait de Bata peint par elle ; un portrait de Ljubinka peint par lui. A l’étage supérieur, l’atelier.

L''atelier de Ljubinka Jovanovic Mihaïlovic

L »atelier de Ljubinka Jovanovic Mihaïlovic

On pouvait voir sa peinture comme une peinture d’exilée, nourrie de la grande tradition des icônes byzantines. On peut aussi la recevoir comme une peinture de notre temps. Ljubinka a été confrontée à la violence des trois guerres de Yougoslavie : elle a grandi  dans un pays marqué par la première guerre mondiale,a assisté à la destruction de Belgrade, connu les privations et les humiliations de la seconde guerre mondiale, et a été ébranlée par la guerre civile des années 90. A ce monde violent, Elle opposait la recherche d’une sorte d’espace sacré où la lumière circulait de la terre au ciel. Sacré, est sans doute un mot de spectateur, car là où on apercevait des fenêtres ouvertes sur l’au-delà, elle parlait de bâtiments, de bouches du métro, d’affiches placardées, de l’espace très concret des grandes villes. Quand, on évoquait une expérience mystique, elle décrivait son travail sur des matériaux, sa confrontation avec les contraintes techniques. Quand on lui disait « ta  lumière »,  elle évoquait la patience des artisans pour dompter la feuille d’or. Sa morale n’était pas discours, mais justesse d’un trait qui ne trichait pas, qui avait demandé des années de travail et l’inspiration d’un instant, qui échappait à la volonté.

Grand tryptique. Ljubinka

Elle était toujours disponible. Parfois, elle se plaignait un peu : « j’ai trop de visites. Où trouver le temps de peindre ? », mais la porte restait ouverte, peut-être au détriment de son œuvre. Qu’importe ! « Je n’ai, disait-elle, aucune ambition. Je n’ai pas besoin qu’on m’admire », tout en comprenant très bien ses amies qui voulaient conquérir l’attention d’un public. Nous étions nombreux à venir nous décharger sur elle de nos histoires d’amour, de nos tourments de parents, de nos jalousies. Nous savions que nous pouvions lui faire confiance, qu’elle nous écouterait sans nous juger et que son écoute ne serait ni mièvre ni sotte.

Ljubinka chez elle

Ljubinka chez elle

Juan l’appelait Shaman, moi, mon gourou, Claire disait « elle est ma mère, ma grand-mère et mon enfant ». En tout cas, je n’ai jamais rencontré de femme aussi (faut-il dire profonde ? spirituelle ? accomplie ?)  et en même temps fragile et vulnérable. Vulnérable et confiante. C’est le plus difficile la confiance : « Je me suis laissée faire par mon hématologue. Un bon médecin qui aimait ses malades et j’ai voulu guérir pour lui ». Elle était aussi une petite fille qu’il fallait aider pour les papiers, les ordonnances et les rendez-vous médicaux, avec qui il fallait partager un repas pour que l’envie de manger revienne. Quand, il a fallu qu’elle parte à l’hôpital, les infirmiers se sont étonnés : qui est cette femme pour qu’il y ait tant de monde ? Nous n’avons jamais vu cela ».

Ljubinka n’est plus là. Ni l’appartement de la rue Leverrier. Restent les tableaux d’une peintre contemplative. Humble et exigeante ; patiente et inspirée.

« Journée sans voitures » et « Nuit Blanche »

Seuls quelques quartiers de Paris étaient interdits à la circulation, mais la journée sans voitures fut quand même bonne à prendre. Le ciel était éclatant. Une foule sage de skateurs, de cyclistes, de piétons venus en famille partageait le bonheur d’être au soleil sur les Champs- Elysées, sans avoir à surveiller les voitures. Les gens souriaient, heureux d’être ensemble. Ils se plantaient au milieu de l’avenue et ils installaient des pliants ou bien ils se couchaient par terre pour se prendre en photo. Plus tard, ils diraient à leur famille. « C’est moi. J’y étais ! » C’était une foule ensemble, comme chaque fois qu’on croit s’être libéré des contraintes.

En pliant sur les Champs-Elysées

En pliant sur les Champs-Elysées

La fête a duré un seul dimanche et seulement entre 11h et 18 heures ; sur les Champs-Elysées  et le long de la Seine, cela a suffi pour faire baisser la pollution au CO2 de 40% (à vrai dire, je n’ai pas trouvé de renseignements sur le dioxyde d’azote, beaucoup plus dangereux selon les médecins).

Deux souris écolo. Champs Elysées

Deux souris écolo. Champs Elysées

Des grincheux ont tout de suite dénoncé sur Internet cette journée qui ne bénéficiait qu’aux bobos oisifs et aux touristes. On ferait mieux de se préoccuper des livreurs et des petites gens de la banlieue. « Laissez-nous vivre », ont-ils clamé sur les réseaux sociaux. « Nous en avons marre des mesures de la gauche caviar qui taxe nos clopes et nos voitures diésels et à présent qui veut nous empêcher de rouler ! » Qu’ils se rassurent, ce jour sans voiture est une parenthèse dans le quotidien pollué du Parisien. Dès le lundi, nous avons retrouvé les gaz d’échappement et les bouffées de fumée des autocars de touristes.

L’odeur d’essence est encore l’âme de nos villes. Pourtant, le déclin des voitures a commencé : la municipalité restreint les places de stationnement au profit des pistes cyclables. Elle multiplie les zones à 30 kilomètres à l’heure pour dégoûter les automobilistes. Les embouteillages sont encore plus efficaces pour décourager les gens de conduire : le 24 août, Le Monde a publié un article sur un bouchon de 100 kilomètres de long bloquant une autoroute du nord de la Chine. Selon la télévision, certains conducteurs étaient coincés depuis cinq jours et ils n’avançaient que d’un kilomètre par jour. A Paris, les automobilistes triplent leur temps de trajet s’ils conduisent aux heures de pointe. Ceux qui ont renoncé à la voiture sont désormais majoritaires. 60% des Parisiens se déplacent à pied, en bus ou en métro, évidemment parce que le réseau des moyens de transport est dense.

La responsabilité des politiques qui n’ont pas fait grand-chose pour les quartiers périphériques est énorme et accentue le ressentiment des banlieues, déclenchant une opposition binaire, mais juste, entre les laissés-pour-compte et les privilégiés du centre-ville.

Une semaine plus tard, le 3 octobre, c’est la Nuit blanche. Décidément le calendrier « des évènements » est chargé ; la municipalité n’arrête pas de célébrer les jardins, les musées, le dieu Ganesh, la fin du Ramadan, la Saint-Valentin, et à présent la nuit. Tout est fait pour convaincre que Paris est une capitale de la fête et pas seulement un  musée à ciel ouvert, peuplé de bourgeois fatigués.

La municipalité a fait des efforts en organisant des circuits dans des quartiers un peu excentrés. Va pour le Nord-Ouest, direction Parc Montceau. Sur le site, Erik Samakh promet une installation sonore qui plonge le visiteur dans l’ambiance d’une nuit d’été méridionale. Des bruits envahissent les allées (barrissements ou chants du crapaud buffle, on ne sait trop). Très vite, l’ennui pèse. Des visiteurs motivés attendent patiemment. Les autres, dont nous, sont si décontenancés qu’ils sont prêts à prendre pour une installation, la petite rotonde où se prépare une exposition, l’escabeau oublié nous paraît un instant une installation de plasticien. Départ, vers le Parc Martin Luther King aux frontières du 17e, de Levallois et de Clichy-la-Garenne (92) là où les friches de l’ex SNCF sont en voie de reconversion. Le quartier est hérissé d’échafaudages et de grues. On sent la griserie des grands travaux.

Au parc Martin Luther King, les lasers du Néerlandais Daan Roosegard font onduler une lumière bleue au-dessus des têtes. L’installation a été, paraît-il, imaginée pour donner aux visiteurs le sentiment de marcher sous le niveau de la mer – et avertir du péril de la montée des eaux. Mais, nous n’avons pas ressenti l’angoisse de la fin des temps en voyant la vague bleue aller, venir et se dissoudre dans la brume juste au-dessus de nos têtes ; tantôt des rayons acérés se reflètent dans les eaux d’un petit bassin au milieu des touffes de roseaux qui bruissent ; tantôt ils dessinent les longues silhouettes noires des spectateurs, ou changent en fleurs le feuillage des arbres. Le résultat est poétique, pas immédiatement politique et c’est tant mieux.

 

Dans un pavillon, l’installation « Spider Projection V.2 » de Friedrich van Schoor et Tarek Mawa montre une araignée surdimensionnée qui pourchasse un grillon. Lorsque le grillon imprudent s’aventure de son côté les enfants crient pour l’avertir. En vain ! Les pattes velues de l’araignée se referment et la foule ravie et écœurée assiste au massacre. C’est mieux que Jurassic Parc. Qu’est-ce que ce film signifie ? Que la nature est inquiétante ? Que les manipulations génétiques nous ramènent au temps des tyrannosaures ?

Un concert au coin d’une rue avec des images qui défilent. Plus loin, l’ancienne voie ferrée. On clopine entre les traverses, jusqu’à un acrobate qui saute à trente mètres de hauteur et rebondit sur du polystyrène… Vous aviez dit nuage ?

17e. Petite ceinture. Graff: la jalousie vous tuera

17e. Petite ceinture. Graff: la jalousie vous tuera

Fin de parcours, porte de Clichy dans un restaurant italien.

Et bien ? Le spectacle était parfois séduisant, parfois même impressionnant. Nous avons regardé tout ce qu’on a fait pour nous. Il était plus difficile de vivre la fête. La joie de vivre qui, dans notre mémoire, caractérise encore mai 68 et en fait comme un long temps heureux de fête collective et qui se nourrissait de tous les possibles, a peu à voir avec les célébrations instituées de notre Etat éducatif soucieux de montrer au peuple qu’il faut se préoccuper du réchauffement climatique et se libérer de l’automobile.

Au parc des Buttes-Chaumont

Il faisait chaud. C’était la fin du bois de mai et les familles étaient venues nombreuses pique-niquer pour profiter du soleil, rejouant en quelque sorte Partie de campagne. De loin, elles formaient des taches colorées sur le vert de l’herbe, comme si on avait parsemé la prairie de massifs de fleurs.

La grande pelouse

La grande pelouse

Aujourd’hui encore, les Buttes-Chaumont ont pourtant mauvaise réputation. S’il s’agit d’un des plus beaux et des plus grands parcs de Paris, il est situé dans le quartier pauvre (c’est de moins en moins vrai) du 19e.  Tant mieux, cela préserve le parc des Parisiens des quartiers Ouest ! Dès qu’il fait beau, il prend une allure populaire joyeuse.  Pour une fois, c’est le peuple qui a gagné : à mon avis, le parc des Buttes-Chaumont est bien plus romanesque que le Luxembourg ou les Tuileries avec son lac, ses ruisseaux, sa cascade, sa grotte et même son promontoire escarpé, couronné d’un petit temple dédié à une Sybille.

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Au bord du lac, des familles se sont regroupées. Les adultes sont entre eux et laissent les enfants s’approcher de l’eau. Les mères surveillent un peu du coin de l’œil : « Nadia, garde tes sandales. Tu pourrais te blesser ! ». Mais c’est trop tard. Nadia n’écoute rien et sa mère renonce et poursuit sa conversation avec ses copines. Sur le lac, c’est l’aventure, une vraie. Un muret à peine recouvert par quelques centimètres d’eau permet d’avancer. Quatre enfants se suivent à la queue leu leu. Ils se racontent que les crocodiles et les tortues carnivores dévorent les enfants imprudents. Mais ils sont valeureux et avancent quand même.

Enfants sur le lac

Enfants sur le lac

La petite fille dans les branches

La petite fille dans les branches

Tout près, un héron pose de profil. C’est seulement chez La Fontaine que j’en avais croisé, promenant leur long cou, emmanché d’un long bec. A présent, j’en vois des dizaines dans les jardins de Paris, à Bercy, au lac de Gravilles, au bois de Boulogne, et chaque fois, c’est comme s’il suffisait d’entrer dans ce parc pour voir les animaux de la fable s’ébattre en liberté. Même si le héron pêche tranquillement au bord du ruisseau sale, son nom condense les souvenirs des récitations de l’école primaire.

Un héron solitaire

Un héron solitaire

J’ai vu un homme dans le parc. Son regard était perdu dans l’espace… Non pas perdu, je ne sais comment le décrire : c’était tout son visage qui n’avait d’autre expression que l’angoisse. Il regardait devant lui comme si je n’existais pas. Lorsque son regard s’est enfin posé sur moi, j’étais à dix mètres. Il ne m’a pas dévisagé comme quelqu’un de normal à qui on sourit vaguement parce que c’est un être humain. Quand ses yeux ont vu les miens, il a eu l’air effrayé de qui vient d’apercevoir quelque chose de dangereux, ou de profondément dérangeant. A mon tour, j’ai senti la peur m’envahir. Le temps de me dire : « Cet homme est malade ». Nous étions seuls sur le chemin qui mène à un pont composé d’une seule arche, que  j’ai toujours entendu appeler « le pont des Suicidés ». Aragon écrit que personne ne se jette plus du parapet depuis qu’on a mis un grillage, mais l’obstacle est facilement franchissable. Il suffit de le contourner au bout du pont, par la gauche ou par la droite. J’ai eu envie de lui dire : « Venez prendre un café ». J’ai pourtant passé mon chemin, mais je n’ai pu m’empêcher de me retourner pour vérifier s’il avait bien traversé le pont.

Canal de l’Ourcq décembre 2014

On voulait marcher le long du canal de l’Ourcq de La Villette à Bobigny ou plus loin, mais très vite il s’est mis à pleuvoir, une pluie de décembre froide et insistante.
Au début, on aimait tout, la Géode, le Zénith et les pelouses de la Villette. Mais peu à peu, on est entrés dans le gris de la pluie et on s’est mis à maugréer contre les pantalons humides et les pieds froids.

Parc de La Villette. La Géode.

Parc de La Villette. La Géode.

Et toi, tu t’es enroué à force de dire que tu étais en colère, que les usines, les ateliers, les entrepôts avaient tous fermé. Les Grands Moulins de Pantin (beaux comme une cathédrale industrielle) étaient devenus un centre de la banque BNP Paribas. 3000 salariés y travaillent, mais ce ne sont plus les mêmes personnes. Les briques blondes ont été nettoyées, le beffroi est magnifique; il n’y a plus besoin d’ouvriers et les chômeurs tournent en rond dans leur banlieue. « Place aux joggeurs », disais-tu avec amertume.

Pantin. Les Grands Moulins devenus la propriété de la BNP Paribas

Pantin. Les Grands Moulins devenus la propriété de la BNP Paribas

Joggeur

Joggeur et cycliste

Et tu me montrais les bâtiments en ruine, les hangars délaissés, l’ancien bâtiment des douanes, en attente de réhabilitation. « Saloperie de réhabilitation. On va en faire une agence de publicité ». En attendant, le bâtiment est entouré d’un linceul pour éviter la chute de décombres et tu imagines les retraités qui viennent pour regarder le vide là où il y avait du travail.

L'ancien bâtiment des douanes en cours de réhabilitation

L’ancien bâtiment des douanes en cours de réhabilitation

Moi je te montrais les graffes. Un peu plus loin, quelqu’un a tracé à la bombe « Avouez qu’il y a des couleurs ». Malgré la pluie et le ciel triste. Il avait raison.

Toi, tu me montrais les voitures désossées, les carcasses brûlées. « Il ne doit pas faire bon traîner ici la nuit. Mais puisqu’il n’y a plus de travail, plus de classe ouvrière fière d’elle-même, que peut-on dire aux dealers qui font vivre leurs familles et gagnent plus en une semaine que les fonctionnaires du coin en un mois ? ». Au mieux, les familles ne savent pas. Plus vraisemblablement, elles ne veulent pas savoir d’où vient l’écran plat qui trône au salon.

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Je te disais. « Regarde. Les graffeurs vont mieux que toi. Ils ne se lamentent pas. Ils répandent leurs noms de code, Zebur, Kebular, Raffi et ils écrivent partout de petites phrases ironiques : « Méfiez-vous des apparences » » .

Graffs

Graffs

pont métallique canal de l'OurcqDSC_0020

Et tu me disais. « La boboïsation a plus d’un tour dans son sac. Les mairies organisent des Croisières Graff et des promenades ccompagnées par des « médiateurs »».

Seth. Les amoureux

Seth. Les amoureux

Le Module De Zeer, Le Cyklop, Jace, Levalet, et tant d’autres vivent de leur art (tant mieux pour eux). Mais ne me parle plus de protestation…

Immeuble peint par Jace

Immeuble peint par Jace

Au bord de l’eau, malgré la pluie et les pantalons mouillés, le canal inutile est bien joli.

Le lapin de la bibliothèque François Mitterrand

De l’art de la guerre au jardin-forêt de la BNF

2014

Monter sur l’esplanade surélevée et jouir de la beauté de l’architecture puritaine de Dominique Perrault qui a organisé les lignes de fuite horizontales des lattes de bois gris contre  les lignes verticales des quatre tours gigantesques.

 

Paris BNF au loin les cheminées de l'incinérateur d'Ivry

Paris BNF au loin les cheminées de l’incinérateur d’Ivry

Se méfier des jours de pluie, quand le sol devient sombre, et pourtant brillant aux endroits où l’eau s’accumule pour former des flaques. Plaindre les silhouettes courbées qui affrontent les rafales de vent et les planches glissantes en espérant que leur témérité ne leur vaudra pas une fracture ou une luxation.

Remarquer tout de même que Perrault a jeté des pins et des bouleaux dans le quadrilatère encadré par les tours. On dit d’ailleurs qu’il avait séduit le vieux président en lui parlant du jardin, un cloître dont les chercheurs pourraient jouir pour tranquilliser leur âme, tant et si bien qu’aucun des deux ne s’est soucié un seul instant du funeste destin des livres installés en hauteur, là où ils souffriraient de la chaleur et de la lumière (il a  fallu en hâte ajouter des panneaux de bois devant les fenêtres et installer partout de l’air conditionné, ce qui contribue à assécher le budget des autres bibliothèques). Les arbres sont au fond d’une fosse et seules leurs cimes affleurent sur le parvis dédié au tout venant des lecteurs

Admirer pourtant les façades vitrées des quatre tours, miroirs qui reflètent le passage des nuages, qui renvoient l’éclat du soleil, s’illuminent ou noircissent selon les heures. Peut-être, les arbres et les nuages sont-ils là pour consoler ceux que rebute cet univers géométrique ou parce que dans l’âme tourmentée de l’architecte, l’austérité et le vide sont là pour donner toute son importance à la lumière.

Avancer avec précaution sur la descente raide et annuler ainsi une partie de la pente qui vient d’être gravie par les escaliers. Trop dangereux dès qu’il pleut, le tapis roulant n’a jamais roulé.

Paris BNF L'escalator

Paris BNF L’escalator

Se faire contrôler sous le portique (« ouvrez voir votre sacoche ! »). Au vestiaire, troquer la sacoche contre une petite mallette transparente et incommode.

Prendre ensuite l’immense escalator qui s’enfonce entre de hauts murs sans ouverture jusqu’aux salles des chercheurs enfouies au Rez-de-jardin. Comme il n’y a souvent qu’une personne à la fois pendant la descente, s’enfoncer seul vers les ténèbres dans un silence rompu seulement par le cliquetis de l’escalator. Arrivé au petit palier qu’on prenait pour le terme, s’apercevoir que l’escalier fait un coude vers la droite et qu’il reste autant à parcourir. Laisser le gigantisme de l’espace perdu confirmer la solennité des lieux. Croiser quelquefois un chercheur qui remonte à contre-courant par la rampe d’en face, perdu dans ses pensées.

Paris BNF étage des chercheurs

Paris BNF étage des chercheurs

Observer la résille métallique qui dissimule tout là-haut les couloirs où sont rangés les livres, pour que rien de fonctionnel ne trouble l’ordonnance des lignes.

Saluer l’employé qui attend au pied de l’escalator et qui baille car il n’a rien à faire : pousser un premier tourniquet, se diriger vers le deuxième tourniquet où les réservations sont contrôlées ; insérer sa carte et obtenir de la machine l’autorisation d’avancer vers la porte anti-incendie, si lourde qu’elle découragera impitoyablement les personnes âgées.

Cette froideur a été voulue par quelqu’un qui détestait les cafétérias enfumées, les places protégées du vent où des oisifs s’attardent et font du bruit. Dominique Perrault voulait en imposer avec ses hauts murs de béton qui donnent à chacun le sentiment de son insignifiance et de l’honneur qu’on lui fait de l’accepter à la bibliothèque.

Une fois de l’autre côté, retrouver la lumière et la forêt, mais pour constater que les arbres sont emprisonnés (à moins que ce ne soit les lecteurs) derrière un mur de verre. L’architecte a bien laissé une place au hasard sous la forme des troncs capricieux des pins et des bouleaux et parfois on aperçoit au milieu des hautes fougères quelques gouttes de sang qui sont des fraises des bois, mais il  rappelle sans cesse à l’ordre ses captifs : personne n’y touchera !

Se moquer d’un des pièges de Perrault avec les autres lecteurs : des affichettes préviennent qu’il faut manger à l’intérieur des « clubs », mais ces clubs sont des espaces sombres qui tournent le dos à la forêt. Des tabourets inconfortables sont vissés sur le sol pour qu’il soit clair qu’il est interdit de les disposer à sa guise ! Alors transgressant l’interdit, boire le café sur la volée de marches qui mène du club à la moquette rouge du couloir.

Jusqu’au moment où…

Dans l’agréable soleil de l’après-midi, nous parlions tranquillement de nos vies de retraitées actives, quand tout à coup, Régine a vu un lapin qui déambulait dans la forêt.  Le lapin a compris que l’espace était interdit aux humains et que personne ne pouvait le déranger. Il gambadait de l’autre côté de la paroi de verre sans essayer de se cacher.

Paris. Le lapin de la BNF

Paris. Le lapin de la BNF

Nous étions très excitées. Enfin un lapin vivant venait déranger cet univers ascétique. Des dizaines de lecteurs sirotaient paisiblement du café ou du coca à côté de nous, mais personne ne regardait le lapin. Personne n’en parlait.

– Est-ce qu’il existe vraiment, a dit Régine. Ça arrive les hallucinations à deux. Nous nous auto-persuadons peut-être qu’il y a un lapin !

– Mais non, ces bavards n’ont rien vu. Ils regardent vaguement devant eux et donc ils ne voient rien. D’ailleurs personne ne voit jamais rien !

– Ils sont comme les policiers de la lettre volée, et nous nous voyons leur aveuglement !

Quand je suis partie pour jeter nos gobelets, Régine a prudemment demandé à nos voisins, s’ils voyaient le lapin.

– Tiens un lapin !

Et eux aussi de se réjouir qu’une infime parcelle du chaos de la vie vienne déranger le rêve mégalomane de Perrault.

2015 : adieu lapins, bonjour les ronces

 J’ai peu fréquenté la bibliothèque cette année.  Le budget ne permet pratiquement pas d’acheter les livres étrangers. Les ouvrages numérisés ne sont plus consultables que sur ordinateur. Les collections en accès libre qui étaient un des attraits du Rez-de-jardin ont connu des coupes sombres. Les employés des banques d’accueil m’ont expliqué qu’il fallait bien nourrir la bibliothèque publique du Haut-de-Jardin et qu’on ne pouvait plus multiplier les abonnements. Peu désireuse de monter et descendre au gré de mes besoins de consultation, j’ai cessé d’y aller. De façon générale, la priorité n’est pas l’accueil des chercheurs. A vrai dire, le public du Haut déçoit sûrement les conservateurs autant que celui du bas. Car on trouve beaucoup de lycéens et de jeunes étudiants qui viennent travailler sur leurs polycopiés dans la chaleur et le silence et qui ne regardent pas les livres exposés. Le lecteur idéal auquel rêvent sans doute les responsables de la bibliothèque, c’est l’autodidacte, le flâneur, voire le chômeur défavorisé ou le retraité isolé, qui permettraient de revendiquer une fonction sociale humaniste. Pour ce faire, la Bibliothèque Mitterrand cherche désespérément à paraître conviviale. Une revue coûteuse, des expositions ciblent le « grand public » et achèvent d’épuiser ses crédits.

Combien de chercheurs se sont découragés ? En tout cas, cet été, on trouve des places quelle que soit l’heure d’arrivée et par un heureux hasard, j’obtiens tous les livres que je demande. Au bout de quelques heures, je pars prendre un café.

La forêt domestiquée des débuts fait place peu à peu à une utopie de forêt sauvage. Les grands arbres du jardin sont toujours arrimés. Ils n’ont sans doute pas de racines suffisantes pour résister à des orages. Mais désormais, les orties prospèrent. Du côté est, elles sont devenues aussi hautes que les lecteurs et les ronces aussi ont pris du poil de la bête. Les griffes maléfiques de l’immense roncier protègent peut-être des Belles au bois dormant, mais mon lapin n’est pas là.

En parlant avec des étudiants devant le distributeur à café, j’apprends qu’il y a eu jusqu’à trois lapins qui se promenaient en liberté à la place des lecteurs et qui réjouissaient leur âme. Ces lapins ont eu leur blog. Un jour, ils ont disparu, éradiqués par les autorités qui trouvaient qu’ils faisaient désordre. En revanche, l’administration a installé des panneaux pour apprendre au public que vivent dans la forêt 20 espèces d’araignées, 8 espèces de papillons  et 13 espèces oiseaux.

Personnes-à-la-rue

Notre émotion a duré le temps d’une photo : nous avons dit : « Jamais plus Aylan. Jamais nous n’oublierons l’enfant mort sur la plage de Bodrum ». Puis notre compassion s’est refroidie.

« Il faut les accueillir, a dit le gouvernement, et lutter contre les passeurs qui les aident à partir ». Qu’est-ce à dire ?  Il faut les accueillir parce qu’on ne peut pas faire autrement dès lors qu’ils sont là, mais gardons-nous d’envoyer des bateaux récupérer ceux qui cherchent à fuir… Il faut les accueillir, disent les fils des Albanais, des boat people, des Arméniens, des Juifs, des Espagnols, comme nous avons été accueillis. Nous nous sommes promis que nous ne laisserions pas se répéter un meurtre de masse sans rien faire. Parfois les mêmes disent à mi-voix ou à voix très haute que des questions culturelles se posent, et qu’ils ne veulent pas le changement de société qui s’annonce.  « Combien sont-ils d’ailleurs (23 000 ? 200 000 ? Et ceux-là qui vivent dans les gaz d’échappement du périphérique d’où sortent-ils ?).

campement des Syriens Saint-Ouen

Ils attendent sur le trottoir près de la porte de Saint-Ouen, le long du canal Saint Martin, quai d’Austerlitz, sous le métro de La Chapelle. Grondement du périphérique. Le bruit résonne sous le pont tout proche. On voit les tentes Quechua et les déchets qui s’accumulent. Ils attendent des papiers, la possibilité de partir en Angleterre ou bien ils ne savent pas ce qu’ils attendent. Leurs envies, il y a bien longtemps qu’ils les ont oubliées, jusqu’à n’avoir plus que de pauvres rêves, une soupe chaude pour le soir, un peu d’argent pour du tabac ou pour un café. Et c’est une douleur supplémentaire d’échouer là quand on a quitté le pays en emportant avec soi l’espoir de toute une famille.

camp des Syriens Point d'eau

camp des Syriens Point d’eau

Et nous passons en voiture, vitres baissées, en regardant les Syriens mendier au carrefour de Saint-Ouen. Ils sont sales. Leurs femmes sont voilées. Ils tendent la main. Leur groupe fait peur. Nous usons de notre droit à l’indifférence. Nous donnons quelques pièces ou nous ne donnons rien. « Nous voulons bien que vous soyez là, mais ne demandez rien ». Et au feu vert, nous démarrons le plus vite possible.

« Mais réfléchissez un peu, écrivent les maires : la France appauvrie ne peut accueillir ces réfugiés supplémentaires. S’occuper des arrivants, c’est léser ceux qui sont à la rue. » Aux épaves de la rue, nous tournons aussi le dos. Nous détournons le regard. Nous passons. Nous partons. L’homme qui sent l’urine et qui habite dans une cabine téléphonique reste là comme un grabataire. Peut-être qu’il n’attend rien. Tout ce qu’il fait, c’est dire « non » aux gens du Samu social qui le visitent de temps à autre et nous, nous n’avons pas le courage de parler à cet homme. Et nous pensons : « Qu’on l’emmène pour nous débarrasser de ce spectacle. Nous ne voulons pas que nos villes deviennent sordides.  Mettez-le à l’écart ». Cette misère nous effraie. Elle nous suggère que notre prospérité est fragile et qu’un jour viendra peut-être où nous serons nous aussi inertes et sales sur l’asphalte. SDF la cabine téléphonique

Pendant plusieurs mois, un homme a élu domicile dans la cabine téléphonique de la place de la Nation. Ses affaires sordides occupaient de plus en plus d’espace et les gens faisaient un détour chaque fois plus grand pour prendre le métro. Avec ses dernières forces, l’homme disait « non » aux gens du SAMU social qui lui proposaient de quitter l’endroit. Alors, on a commencé à démonter la cabine téléphonique. Pendant quelques jours, l’homme est venu dormir sur le banc, puis il a disparu.  Place de la Nation, les ramasseurs d’ordures ont embarqué le matelas, le fauteuil et les sacs, puis l’arroseuse municipale est venue. La place est nette.

Cabine téléphonique démontée. Place de la Nation

Cabine téléphonique démontée. Place de la Nation