Place Dauphine

 

Le format du blog permet, sans se soucier d’une progression, d’aborder dix sujets à la fois, de les abandonner un temps pour en commencer d’autres, en se disant qu’on va les reprendre un jour, et en laissant le lecteur renouer les fils rompus, ou se perdre comme je le fais à cet instant… car il m’a suffi de tourner brusquement à gauche au lieu de suivre mon chemin et la corde qui tenait le récit du jour s’est dénouée me laissant toute seule sur le Pont Neuf.

Les cerises de Louise Moillon

J’étais partie pour revoir au Louvre les délicieuses cerises de Louise Moillon, une des rares femmes à avoir pu vivre de son art au 17ème. (C’est ici l’occasion de dire que la carte des Amis du Louvre permet d’aller au musée pour une demi-heure, sans avoir à rentabiliser le prix de l’entrée. On s’arrête si un tableau attire le regard, ou on rend visite à une petite toile délaissée et on repart content.)

Louise Moillon. Les cerises

Louise Moillon. Les cerises. Encore un peintre ignoré des visiteurs, même si les critiques d’art la connaissent bien. Dominique Alsina lui a consacré un ouvrage, Louise Moillon. La nature morte au Grand siècle, Faton

Seulement, il faisait beau. Au lieu de poursuivre vers le Louvre, j’ai tourné vers le square du Vert Galant, puis vers la place Dauphine

 

Au milieu de tout et pourtant à l’écart.

La place est au centre de Paris. Des arbres y poussent et on y trouve des bancs et des cafés. Pourtant, le flot des touristes l’évite. En 1968, cependant, tout le monde la connaissait grâce au premier vers de la chanson de Jacques Lanzmann que chantait si bien Dutronc :

Je suis le dauphin de la place Dauphine
Et la place Blanche a mauvaise mine
Les camions sont pleins de lait
Les balayeurs sont pleins de balais
Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille

Je ne résiste pas à recopier la chanson entière qui disait l’atmosphère légère de ces années-là, (mais peut-être que c’est seulement nous qui n’avions jamais sommeil ! Aujourd’hui à leur tour des adolescents noctambules se promènent toute la nuit le long de la Seine en refaisant le monde)

Les travestis vont se raser
Les stripteaseuses sont rhabillées
Les traversins sont écrasés
Les amoureux sont fatigués
Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille

Le café est dans les tasses
Les cafés nettoient leurs glaces
Et sur le boulevard Montparnasse
La gare n’est plus qu’une carcasse
Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille

Les banlieusards sont dans les gares
A la Villette on tranche le lard
Paris by night, regagne les cars
Les boulangers font des bâtards
Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille

La tour Eiffel a froid aux pieds
L’Arc de Triomphe est ranimé
Et l’Obélisque est bien dressé
Entre la nuit et la journée
Il est cinq heures
Paris s’éveille
Paris s’éveille

Les journaux sont imprimés
Les ouvriers sont déprimés
Les gens se lèvent, ils sont brimés
C’est l’heure où je vais me coucher
Il est cinq heures
Paris se lève
Il est cinq heures
Je n’ai pas sommeil

La place Dauphine n’est pas assez spectaculaire pour les touristes. Au XVIIème siècle, les terrains situés sur cette pointe de l’île de la Cité, alors constituée de trois îlots,  furent confiés à un fidèle du roi Henri IV, Achille Ier de Harlay, premier président à mortier du parlement de Paris. (Je ne sais pas trop ce que c’est qu’un président à mortier. Wikipedia explique qu’il s’agit d’un magistrat qui siège dans une des plus haute cour d’appel, « la Grand’ Chambre » et qui porte un mortier — une toque de velours noir bordée d’or). Achille 1er fut donc chargé de créer une place dans l’esprit des nouvelles places royales. Trente-deux maisons de style identique furent construites et l’endroit fut nommé place Dauphine en l’honneur du futur Louis XIII, alors dauphin. Comme pour la place des Vosges, les demeures étaient en  briques rouges, encadrées de pierres blanches, avec des combles en ardoise. Au rez-de-chaussée, des arcades abritaient des boutiques, puis on pouvait édifier deux étages. Pas plus ! Malheureusement, les immeubles, en l’absence de clause interdisant les modifications, furent transformés par les propriétaires successifs  et aujourd’hui seuls deux sont encore intacts. Ils donnent sur le pont Neuf.

Sur la place, les façades sont irrégulières, et parfois modestes. Les arcades abritent encore un ou deux artisans, une galerie d’art, consacrée aux suprématistes, aux constructivistes russes du XXe siècle et à leurs successeurs, des restaurants. Les avocats du palais de Justice tout proche et les policiers du 36 Quai des Orfèvres viennent y déjeuner. Nous n’avons pas rencontré le restaurant de Maigret, la Brasserie Dauphine (dans le monde réel restaurant des Trois Marches. Il faudra explorer les rues voisines).

Les météorologues ont beau expliquer qu’on ne peut relier un épisode isolé et le réchauffement climatique, il semblait ce jeudi de l’Ascension que le changement était là, que désormais la chaleur serait insupportable dès le printemps, qu’elle serait plus étouffante que l’atmosphère d’un pays du sud sous le soleil d’août. La galerie du XXe siècle était éclairée.  Nous nous sommes approchés pour voir les tableaux. Un homme a surgi et nous a dit, d’entrer. « La galerie est ouverte. J’ai vu que vous regardiez par la fenêtre. Il ne faut pas hésiter ». Nous avons écouté Victor Sfez expliquer qu’à l’âge qu’il avait, il voulait surtout que ses tableaux trouvent un endroit où ils seraient accueillis. « J’ai vu que vous appréciez Roger-François Thépot, sa rigueur et ses couleurs. C’est ça l’important. Pour le prix, on s’arrangera toujours ».  Même si ces histoires de transmission sont aussi des arguments commerciaux, Victor Sfez nous donne l’impression que ce serait bien d’accueillir une gouache chez nous.

Place Dauphine. boutiques

Breton, en raison de sa forme triangulaire, voyait dans la place Dauphine le sexe de Paris : « Il me semble, aujourd’hui, difficile d’admettre que d’autres avant moi, s’aventurant sur la place Dauphine par le Pont-Neuf, n’aient pas été saisis à la gorge à l’aspect de sa conformation triangulaire, d’ailleurs légèrement curviligne, et de la fente qui la bissecte en deux espaces boisés. C’est, à ne pouvoir s’y méprendre, le sexe de Paris qui se dessine sous ces ombrages. »

Ce jeudi de l’Ascension, la place paraissait davantage provinciale que surréaliste et érotique. Les joueurs de pétanque étaient là. La place Dauphine a l’air faite pour eux avec son sol sablonneux et ses marronniers qui protègent du soleil. C’était le tour de l’homme au chapeau. Il a plié les genoux, tendu le bras, il s’est élancé. La boule est montée haut avant de retomber à un centimètre du cochonnet. Le bonheur !

Les boules ; place Dauphine (2)

Il a peut-être expliqué à son partenaire l’art de tenir compte du terrain, du sol encore un peu mouillé par l’orage d’hier. S’il avait lancé la boule si haut, c’est qu’elle ne pouvait pas rouler dans cette terre molle ; ou bien, il a dit simplement « Le point est à moi. La revanche quand tu veux ».

Magdalena Bay. Un tableau de François-Auguste Biard

Vendôme

L’affluence au Louvre n’est pas si grande qu’on le dit : pendant que tout le monde se presse devant la Joconde, la Victoire de Samothrace et la Vénus de Milo, des salles entières sont désertées.

Nous étions deux l’autre jour dans la salle du pavillon Sully consacrée à « L’Idylle et au drame romantique » qui était enfin ouverte. Deux, arrêtées devant le tableau de Biard. Le tableau tenait ses promesses, sans que je sache si j’aimais surtout le thème d’un paysage froid  où la nature écrasait l’homme, ou si j’admirais les moyens techniques du peintre, sa gamme de couleurs totalement inhabituelle, du blanc, du noir, du gris-plomb, du brun, quelques touches de bleu et de vert.

Magdalena-Bay, vue prise de la presqu_île des tombeaux, au nord du Spitzberg; effet d_aurore boréale

Magdalena-Bay, vue prise de la presqu’île des tombeaux, au nord du Spitzberg; effet d’aurore boréale

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A première vue, tout est désert ;  Le seul mouvement dans ce tableau, ce sont les voiles de l’aurore boréale qu’agite un vent échevelé. Leur lumière fantasmagorique éclaire la neige pâle du premier plan et l’on finit par distinguer des formes humaines…, des naufragés sûrement, car des débris de bateau flottent tout près au milieu des glaces. Des corps gisent à terre. Une forme, dont le capuchon dissimule le visage, est assise, tournant le dos au royaume des illusions.

Magdalena Bay (détail)

Des traces de pas traversent le bas du tableau. Est-ce qu’un des survivants du naufrage est parti pour tenter sa chance ? Est-ce l’homme au capuchon, l’homme qui n’a déjà plus de visage, qui a fait un dernier effort avant de revenir se recroqueviller auprès de ses compagnons pour attendre la mort ?

– Et bien, a dit la jeune femme, je n’ai jamais rien vu de pareil »

– Je n’aime pas toute l’œuvre de Biard, mais j’aime ce tableau comme vous. Vous savez, Biard, c’était un peintre-voyageur, au sens où nous parlons à présent d’écrivains voyageurs. Il a accompagné une expédition scientifique au Spitzberg. J’ai été déçue par certaines de ses toiles, mais là, il est impressionnant. Et puis, il montre si bien que nous ne sommes que des ombres fugitives dans ce monde du Nord. »

(J’étais très contente de pouvoir  raconter ce que je savais de Biard et de sa compagne Léonie.)

Nous sommes revenues au tableau. Sans doute, Biard n’a-t-il  pas « inventé » Magdalena Bay à partir de rien. Caspar Friedrich, et plus généralement les paysagistes romantiques du Nord, sont sans doute ses inspirateurs. Dans le récit de leur voyage au Spitzberg, Léonie Biard évoque son passage par Hambourg où sont conservés les plus célèbres tableaux de Friedrich. Elle n’en dit rien, mais ce n’est pas un argument.

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La mer de glace. Olivier Schefer. friedrich_la_mer_de_glace

Pourtant le tableau de Biard ne parle pas le langage du peintre allemand. Celui-ci ordonne très souvent ses paysages si célèbres à partir du regard d’un spectateur. Le Voyageur contemplant une mer de nuages tourne le dos au spectateur pour considérer le monde qui l’environne :

 

Dans le tableau de 1808 intitulé, Le Moine, la nature que peint Friedrich est sans limite. Il n’y a plus de frontière entre le ciel et la terre. Toutefois, la petite silhouette du moine scrute l’immensité. Si fragile soit-elle, elle désire comprendre et c’est sa tâche sur terre.

Dans le tableau de Biard, la vie s’est réfugiée au ciel avec l’aurore boréale. Sur terre, la mort, qui a déjà saisi les compagnons du survivant, cerne son existence. Il est certainement le prochain qui va succomber. Il tourne le dos aux lumières du ciel. Il a renoncé à voir.

Je comprends que le Biard qui a fait enfermer sa femme dans une prison sordide afin de la punir de son amour pour Victor Hugo coexiste avec un peintre intéressant dont la peinture se laisse traverser par le monde qu’il n’a cessé de parcourir.  Avant l’expédition du Spitzberg et de la Laponie, il avait été voir Malte, Chypre, la Syrie, l’Egypte. Trois ans après sa rupture avec Léonie d’Aunet, il part deux ans pour le Brésil, fréquente la cour, se lie d’amitié avec l’empereur Pedro, visite l’Amazonie. Il passe encore par l’Amérique du Nord. Plusieurs de ses toiles dénoncent l’esclavage qu’il a observé de près. Il a aussi participé au mouvement des idées en faveur de l’émancipation des noirs Certes, L’Abolition de l’esclavage dans les colonies françaises en 1848 (1848-1849), son oeuvre la plus célèbre qui figure en quatrième de couverture de bien des livres consacrés à la sortie de l’esclavagisme, est une commande de la seconde République, mais l’engagement a précédé. Biard a peint des 1835 un Marché aux esclaves qui dénonce les horreurs de la traite.

– Je suis architecte, m’a dit, la jeune femme. Je ne vis pas encore de mon métier, mais je ne me plains pas. Je travaille à l’accueil au Louvre à côté de tous ces chefs d’œuvre qui sont à ma disposition pendant des heures de liberté. C’est presque comme si je vivais de l’art.

Au pavillon Sully du Louvre

Par les fenêtres du second étage

Le hasard a récemment fait se croiser la grande actualité politique et ma petite enquête personnelle sur le couple Biard. Je suis allée au Louvre il y a quelques jours pour voir l’original d’une vue du Spitzberg qui me semblait remarquable à en juger par les reproductions disponibles sur le net (Magdalena-Bay, vue prise de la presqu’île des tombeaux, au nord du Spitzberg ; effet d’aurore boréale). Malheureusement, la salle 66 du pavillon Sully où se trouve le tableau était fermée. Déçue, j’allais d’un endroit à l’autre ne m’arrêtant que lorsqu’un tableau accrochait mon regard pour découvrir de qui il s’agissait. J’errais donc au second étage, lorsque je suis arrivée dans une salle où le Louvre représentait son histoire et ses missions. Il y avait là une petite toile… de Biard, une scène de genre où des gardiens en uniforme rouge essaient d’évacuer la foule à l’heure de la fermeture  du musée ? La toile est assez médiocre, et Biard paraît un peu déconcertant à changer tout le temps de style. On dirait qu’il ne croit pas à ce qu’il fait, mais j’étais venue pour lui et cette coïncidence m’a rendu ma bonne humeur.

Visite au Louvre. François Biard

Quatre heures au Salon (Le salon de  1846 dans la Grande Galerie)

Puisque j’étais là, je me suis approchée des grandes fenêtres : d’un côté, la Pyramide, le Carrousel et au-delà la verdure sombre des Tuileries.

Louvre. Côté Tuileries. Pyramide de Pei

De l’autre côté de la galerie, la Cour carrée dont le pavillon Sully forme le quatrième mur. Lorsqu’on regarde cette cour d’en haut, on ne voit plus vraiment qu’elle est composite, bien que chacun des rois qui ont participé à la construction ait infléchi le projet initial. Il reste le plaisir d’un espace gigantesque et clairement ordonné qui accentue l’impression de petitesse des visiteurs et le côté erratique de leurs déplacements.

Louvre. La cour carrée

La fête de Macron au Louvre

J’étais en avance sur le rendez-vous qu’Emmanuel Macron avait fixé pour fêter sa victoire. Aucune analogie, évidemment, mais le plaisir d’une nouvelle coïncidence : au moment, où je m’intéresse au Louvre comme lieu symbolisant une unité fabriquée à partir de morceaux divers d’architecture, le nouveau président choisissait cet espace pour célébrer sa victoire.

J’ai regardé à la télévision une partie de la cérémonie. Il y avait une telle accumulation de symboles que j’ai eu un vague sentiment d’indigestion, mais je n’étais pas mécontente d’assister à une fête solennelle qui faisait appel à la grande histoire. C’est d’ailleurs ainsi depuis le début du mouvement En Marche, dont je m’étonne qu’on n’ait pas davantage souligné que son nom venait du Livre V des Contemplations de Victor Hugo, manifeste politique autant qu’effort pour surmonter la mort de sa fille.

On dit qu’Emmanuel Macron avait d’abord demandé à organiser sa fête sur le Champ de Mars. Il a gagné au change car le Louvre, qui n’est ni la Bastille de Hollande, ni la Concorde de la droite, évoque la continuité du pouvoir depuis les rois de France jusqu’à Mitterrand.

Pour représenter les enjeux et la majesté du moment, les éclairagistes ont fait un gros travail de scénographie. Pas besoin de sémiologue pour déchiffrer leurs intentions : le nouveau président est sorti de la nuit pour monter vers la clarté. A la télévision, on a suivi sa silhouette solitaire. On a vu Emmanuel Macron traverser lentement l’espace noir de la cour carrée, prendre le temps qu’on perçoive sa démarche appesantie. De gros plans montraient la gravité sur le visage de l’homme à l’éternel sourire. Enfin, on l’a vu sortir des ténèbres pour rejoindre le « peuple » dans la lumière du podium.

Macron est clair, pédagogue, mais ce n’est pas un grand orateur. Il a peut-être, davantage le sens du théâtre. Est-il allé chercher dans le Henri V de Shakespeare, l’idée de la métamorphose d’un jeune homme en homme de pouvoir ? Ou bien a-t-il, comme l’ont souligné les commentateurs, trouvé simplement l’idée chez Mitterrand par-dessus le thème de la présidence « normale ». En tout cas, les Français (ou plutôt les journalistes) ne tarissaient pas d’éloges sur cette mise en scène. Ainsi vont les contradictions : après une campagne électorale où presque tous les candidats ont appelé à plus de démocratie et ont raillé la monarchie républicaine, les commentaires sur la rencontre d’un homme et d’un peuple rivalisaient d’empathie.

J’ai oublié la teneur du discours tenu aux militants. A la fin, sa femme ses enfants et ses petits enfants sont montés sur l’estrade ! Cette fois, je me suis dit : « Franchement, il exagère. On n’est pas encore complètement américanisés ! » Pourtant l’image signifie quand même tout doucement qu’il y a trente-six formes différentes de parentalité et qu’Emmanuel Macron est le grand-père de sept petits enfants dont aucun n’a ses gènes. Montrer que cette tribu est une famille qui va bien en dit plus que de longs discours.

Devant l’estrade, les milliers de personnes qui étaient venues fêter leur victoire agitaient leurs drapeaux tricolores. Ils avaient chanté la Marseillaise à l’annonce des résultats et écouté L’Hymne à la joie qui est aussi l’hymne de l’Europe. C’était une foule plutôt bigarrée, à l’image de la France urbaine qui l’avait élu, et surtout jeune. Elle avait patienté en écoutant un chanteur qui m’était totalement inconnu. Ensuite, était venu le groupe Magic System avec des danseuses dénudées terriblement hollywoodiennes… Nouvelles façons de faire la fête qui n’étaient pas pour moi : la rupture de génération ne pardonne pas ! Cependant, voir des gens heureux est un euphorisant. La fin de la campagne s’était déroulée dans un climat si tendu qu’on voulait croire ce soir-là que ce jeune président serait capable d’apaiser et de rassembler les Français ?

Le jour d’après

Les élections

J’avais beau savoir depuis des jours que Macron devait gagner, l’incertitude des pourcentages d’électeurs de Marine Le Pen me rendait malade. Je m’étais peu à peu transformée en petite main occupée à écrire à des copains ex-communistes et nouveaux frondeurs de longues bafouilles inefficaces pour les “mobiliser”. Peu à peu, le risque que la droite xénophobe soit la première force d’opposition est apparu comme le problème du moment, ce que reflète le pourcentage des votants Macron à Paris (90%).

J’ai beaucoup de reconnaissance envers Macron qui n’a jamais dissimulé ses convictions tout au long de cette campagne, ce qui fait qu’on n’a pas voté dans le brouillard ; j’ai voté pour lui sans état d’âme (et pas par défaut) en souhaitant qu’il réussisse à remettre en marche l’école et à faire baisser un peu le chômage.

Je regrette que la gauche qui se veut pure ait pour ennemi principal la gauche réformiste – qui est tout ce que nous avons pour lutter contre l’extrême-droite et contre (si faire se  peut) la dérégulation financière. Je regrette que son but soit d’avoir un président le plus faible possible. Les appels à la haine de Ruffin dans sa lettre ouverte à Macron parue dans le Monde m’ont glacée : « je vais voter pour vous, mais vous êtes haï (« vous êtes haï, vous êtes haï, vous êtes haï » scandé dans tout son texte par quelqu’un qui sait bien que le langage est performatif) ». A droite, Le Pen, à gauche, Ruffin et Mélenchon attisent les divisions d’une France de plus en plus désintégrée.

J’espère que la haine reculera même si je sais que c’est la position de quelqu’un qui n’est pas confrontée aux ravages de la désindustrialisation, qui vit confortablement dans une ville opulente et pour qui l’immigration a le visage souriant de la civilisation mondiale qui s’annonce.

Pour aujourd’hui, j’ai seulement envie de dire merci à Emmanuel Macron.

Clichy-Batignolles

« Maintenant que tu as du temps !… » ce préliminaire aux demandes les plus affectueuses, répété chaque jour, qu’il s’agisse de répondre à une lettre, d’annoter l’article d’un collègue, d’inviter à déjeuner des amis de passage, donne parfois envie de s’échapper, ne serait-ce qu’une matinée, de se donner des vacances d’amitié. J’aime alors m’enfoncer dans Paris, aller dans des quartiers où en principe je ne rencontrerai aucun visage connu. Je suis dehors, mais aussi en dehors.  Je regarde et je tends l’oreille, mais avec l’impression de vivre en apesanteur.

Un jour d’hiver je me suis aventurée au nord-ouest du XVIIe arrondissement de Paris là où la SNCF possédait des hectares  de dépôts aujourd’hui  transformés en logements (3 400), bureaux (148 000 m2), commerces,  et centres de loisirs (31 000m2) et puis le parc Martin Luther King que je n’avais jamais vu de jour. Il était silencieux ce matin-là parce que c’était l’hiver et qu’il était encore tôt. On n’y voyait ni familles, ni skaters, ni propriétaires de chiens.

parc Martin Luther King (1)

Parc Martin Luther King. L’étang gelé

parc Martin Luther-King

Cette fois, c’est le futur Tribunal de grande instance (TGI), confié à l’architecte italien Renzo Piano que je voulais voir de près. J’avais aperçu depuis la tour Eiffel  la haute masse de béton qui dominait l’ouest de Paris, mais je ne m’étais jamais aventurée jusqu’au chantier. Comme s’y était pris Enzo Piano le génial architecte de Beaubourg qui avait osé mettre de la couleur au milieu du Paris gris de mon adolescence ?

Place Dauphine, les architectes avaient convoqué de lourdes colonnes et des statues pour symboliser la puissance de l’Etat.

Palais de Justice (2)

L’arrière du Palais de justice, place Dauphine.

A Clichy-Batignolles, Renzo Piano a conçu une structure dépouillée. Plus question d’entourer le bâtiment par de majestueux piliers ; plus question de détourner la fonction des tuyaux, d’en faire des ornements au lieu de les dissimuler. La puissance vient de la hauteur de cet escalier géant qui s’impose seulement par sa masse.

Tribunal de Grande Instance (4)

Il n’est pas question d’entrer tant que le chantier se poursuit. Je tourne autour du bâtiment. Juste après, c’est l’affreux périphérique. On peut penser que cette barrière qui ne correspond plus à grand-chose s’effacera bientôt, puisqu’il y a bien longtemps que Paris a fait sa jonction avec les banlieues qui l’entourent, mais pour le moment, les ponts autoroutiers, les hôtels en béton délabrés avant d’être construits, les entrepôts, les chantiers entourent le tribunal. Le monde d’en bas et le monde de la loi coexistent encore.

Tribunal de Grande Instance (6)

Place Vendôme

Je mets rarement les pieds dans le quartier Vendôme où les grands joailliers comme Chopard et Bréguet ont leurs boutiques, quartier tellement inséparable de l’opulence capitaliste mondialisée, que je n’ai rien à faire là. Bertrand Dreyfuss, un ami historien récemment disparu à qui je dédie ce billet, m’y a pourtant amenée un jour, en me rappelant que ce lieu avait longtemps été associé aux Lumières et à la Révolution française, plus tard à la Commune qui avait fait abattre la colonne Vendôme, symbole du militarisme de Napoléon ;

Depuis le 8 place Vendôme.

Colonne Vendôme. Depuis un hall d’immeuble

le quartier peut rappeler aussi les chemins de traverse qu’empruntait Victor Hugo pour retrouver Léonie Biard.

Place Vendôme

L’architecte Jules Hardoin a conçu cette place carrée à angles coupés en 1699 à la demande de Louis XIV. Il avait imposé le grand goût classique aux futurs propriétaires des immeubles : les nouveaux bâtiments, aux façades édifiées avant même les immeubles pour s’assurer qu’elles seraient identiques sont imposants, tout en étant rythmés par des pilastres monumentaux et par les lucarnes du dernier étage. Le nom d’origine de Place des Conquêtes célébrait les exploits guerriers de Louis XIV. Mais dès le XVIIIe siècle, la dénomination actuelle s’imposa d’après le nom de l’Hôtel du duc de Vendôme, fils d’Henri IX et de Gabrielle d’Estrée.

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Un voyage dans le passé révolutionnaire

Tandis que nous parcourions le quartier, Bertrand ravivait le souvenir de l’époque, invisible pour les passants pressés, où le quartier était le cœur de la révolution. En 1792, la place Vendôme fut rebaptisée place des Piques parce que les têtes coupées de deux gardes du roi y furent promenées au bout de piques. C’est aussi le nom dont fut baptisée la section des Piques, une des 48 sections qui avaient remplacé les anciens districts subordonnés à l’Etat et qui étaient devenus une instance politique majeure. 3 540 citoyens de toute condition participèrent à la Section des Piques. Robespierre, qui habitait alors tout près, chez le menuisier Duplay, au 398 rue Saint Honoré, en faisait partie. Bertrand m’avait montré la cour intérieure sur laquelle donnait la fenêtre de sa chambrette. « Il a habité là pendant trois ans », avait-il dit. Dans cette chambre minuscule, il n’y avait guère de place que pour un lit et sans doute une écritoire. La chambre d’un juste, qui vivait la vie modeste du peuple qu’il prétendait représenter ? Celle d’un ascète inquiétant, étranger aux aspirations normales des gens ?  Le logis de Duplay est une des rares demeures des grands acteurs de 1789 qui subsiste. Les maisons de Danton, de Marat, de Saint-Just ont disparu. Du moins, le souvenir du premier subsiste dans ce bâtiment du Ministère de la Justice où il avait installé le gouvernement provisoire de la République au lendemain du 10 août.

Le club des Jacobins qui a joué le rôle de laboratoire politique n’est plus là non plus. Il se trouvait à l’emplacement de l’actuel Marché Saint-Honoré dans l’ancien couvent des Dominicains, désaffecté après la confiscation des biens du clergé en octobre 1789. Le club des Amis de la Constitution avait alors loué ce couvent et prit le nom de club des Jacobins (d’après l’autre nom donné aux Dominicains). Fermé un peu après la chute de Robespierre le 9 Thermidor, le club a été rasé et on a aménagé à sa place le Marché du 9 Thermidor. Aujourd’hui, la halle chic qui occupe l’emplacement a été rebaptisée Marché Saint-Honoré.

marché St Honoré

Le lieu où a siégé la Convention à partir de 1793 n’existe plus. C’était aux Tuileries, au niveau du 230-232 rue de Rivoli, dans la Salle du Manège qui a brûlé pendant la Commune, en 1871.

A la section des Piques, il y avait beaucoup d’anonymes et quelques célébrités. En septembre 1792 ; Sade en a été le secrétaire en 1792 et il y a lu son Discours aux mânes de Marat et de Le Pelletier, lors d’une cérémonie organisée en hommage aux « deux martyrs de la liberté ». Ce qui me touche, c’est que Sade ait coexisté avec Robespierre et peut-être discuté avec lui. Evidemment, ils étaient contemporains, engagés tous les deux ; et tous deux ont mis leur vie en jeu dans cette époque brûlante.

Plus de pierres, plus de murs et de porches, ni de salles. Restent des noms, rue Neuve-des-Petits-Champs, rues Sainte-Croix, de l’Égout, Neuve-des-Mathurins, de la Ferme, Thiroux, Caumartin, Trudaine, Boudreau, Basse-du-Rempart, des noms, et encore, ils mutent au gré des changements d’opinion. Oui ! Certains noms concentrent les émotions. Au lieu de de dire Place des Conquêtes, on a trouvé commode de dire place Vendôme, puis ce souvenir de l’ancien régime a paru insupportable et on a préféré place des Piques. La Restauration a ramené Vendôme. En 1871, les Communards ont abattu la colonne qui célébrait les « vainqueurs de la boucherie d’Austerlitz » et pour célébrer l’humanité, ils ont choisi Place Internationale. Avec le triomphe des Versaillais, retour de Vendôme et nous y sommes toujours.

« C’est un joli métier que tu exerces, Bertrand, avais-je dit à notre ami. Tes mots font revivre les morts. Ils ont ressuscité pour un moment une époque terrible qui a vu trembler les puissants. Moi, je n’ai pas ton sens de la résurrection. Dans le temps même où je t’écoute, je vois les vitrines qui me rappellent le vitrage du Grand Hôtel de Balbec contre lequel se pressent les gens ordinaires afin d’apercevoir la vie luxueuse des dîneurs.

 »Betrand Dreyfuss. Chez AngelinaProust qui comparait la salle à manger de l’hôtel à un aquarium et les riches à des monstres marins ajoutait “ (c’est) une grande question sociale de savoir si la paroi de verre protègera toujours le festin des bêtes merveilleuses et si les gens obscurs qui regardent avidement la nuit ne viendront pas les cueillir dans leur aquarium et les manger”.

Léonie Biard et Victor Hugo : une pensée pour une femme vaillante

Aujourd’hui, je suis retournée place Vendôme, malgré le sentiment de vide que laisse la disparition de Bertrand Dreyfuss. J’ai marqué une halte au numéro 8 où le peintre Biard avait son atelier. On se souvient davantage de sa compagne Léonie d’Aunet Biard, née Thévenot d’Aunet  que sa biographe désigne comme l’autre passion de Victor Hugo.

8 place VendômeHall 8 place Vendôme (2) (1)

Quand le poète l’avait rencontrée vers 1841, Léonie était auréolée de gloire en raison de ses aventures dans le Grand Nord. Première femme à avoir traversé le cercle polaire arctique, elle était petite et fine, avec des cheveux clairs, un profil d’enluminure, une souplesse de valseuse.

Elle aimait raconter son voyage à bord de la corvette la Recherche. Le botaniste Paul Gaimard, chef de la Commission scientifique du Nord cherchait un peintre qui l’accompagne dans les régions nordiques et s’était adressée à Léonie pour qu’elle décide son compagnon, le peintre François Auguste Biard, à faire partie de l’expédition. Or, Léonie négocia son propre départ et obtint satisfaction contre la coutume de ne pas emmener de femme à bord des navires de l’État… En juin 1839, le couple s’était embarqué à Hammerfest en Norvège, suffisamment au nord pour qu’une femme soit présente à bord d’un navire de la marine royale sans qu’elle ait à se cacher. Léonie d’Aunet put donc visiter l’île du Spitzberg puis traverser la Laponie  à cheval et en canot, avant de revenir vers Stockholm pour rentrer à Paris au début de 1840. Le voyage était éprouvant et dangereux. Les glaces manquèrent d’emprisonner la corvette et les hommes d’équipage s’interrogeaient sur les chances de survie d’une jeune femme « pâlotte, menue, maigrelette, avec des pieds comme des biscuits à la cuiller, et des mains à ne pas soulever un aviron (Voyage, p. 181) ». Comme dit un timonier, cette femme « avec sa mine mièvre de Parisienne, elle est frileuse comme une perruche du Canada ». Lorsque la corvette se dégage et que le groupe parcourt la Laponie, la nature est tout aussi hostile, imposant de traverser marais et cours d’eau à des voyageurs qui doivent se remettre immédiatement à marcher dans leurs vêtements trempés pour se réchauffer. Mais l’endurante Léonie a vu aussi des spectacles inouïs dont elle rendra compte dans son Voyage au Spitzberg, publié en 1854, comme sa description du palais des glaces, changeant continuellement d’aspect et décourageant  les efforts du peintre comme ceux de l’écrivain.

Les glaces du pôle qu’aucune poussière n’a jamais souillées, aussi immaculées, aujourd’hui qu’au premier jour de la création, sont  teintées des couleurs les plus vives ; on dirait des rochers de pierres précieuses : c’est l’éclat du diamant, les nuances éblouissantes du saphir et de l’émeraude confondues dans une substance inconnue et merveilleuse. Ces îles flottantes, sans cesse minées par la mer, changent de formes à chaque instant ; un mouvement brusque, la base devient sommet, une aiguille se transforme en un champignon, une colonne imite une immense table, une tour se change en escalier ; tout ceci si rapide et si inattendu qu’on songe malgré soi à quelque volonté surnaturelle présidant à ces transformations subites [III] Je voyais se heurter autour de moi des morceaux d’architecture de tous les styles et de tous les temps : clochers , colonnes, minarets, ogives, pyramides, tourrettes, coupoles, créneaux, volutes, arcades, frontons, assises colossales, sculptures délicates comme celles qui courent sur les menus piliers de nos cathédrales, tout était là confondu, mélangé dans un commun désastre. Cet ensemble étrange et merveilleux, la palette ne peut le reproduire, la description ne peut le faire comprendre (Voyages ; éd 1855, p. 173-4)

La chute du paragraphe évoque la commune entreprise qui unit François Biard et Léonie d’Aunet. De fait, à son retour le peintre réalisera plusieurs toiles qui représentent les paysages désolés du grand nord et qui font un peu penser à Caspar David Friedrich. Au musée de Dieppe, la présence humaine est réduite à quelques silhouettes fragiles perdues au milieu des vagues de glace, des formes fouettées par le vent qui se dressent menaçantes.

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À Paris, Léonie d’Aunet, enceinte, avait épousé François Biard avant la naissance de leur fille. Au début tout allait bien. Le couple était à la mode. Dans les salons, dans les fêtes, tous les regards se focalisaient sur la première femme à avoir rejoint le Spitzberg et qui parlait si bien de son voyage. Les tableaux se vendaient.

Biard n’est pas apprécié des critiques contemporains. Pourtant le portrait de sa femme n’a rien de conventionnel. On peut penser que l’époux a su capter quelque chose du moi profond de Léonie. La jeune femme qui nous regarde gravement nous touche par-delà la mort.

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Cependant François Biard commençait à être jaloux et à maltraiter Léonie. Des accès de colère de plus en plus fréquents à propos de tout et de rien. Elle avait parlé un peu trop longtemps avec un jeune homme, elle avait dansé deux fois avec un ami du couple, elle avait souri à ses plaisanteries. Elle ne voyait pas venir les crises. Elle ne savait pas les arrêter. Au début, elle n’avait rien  dit; elle attendait que ça passe. Toutefois elle n’était pas une personne à supporter l’humiliation et à se laisser interdire tout contact avec les autres. C’est alors que Victor Hugo la rencontra.

J’avais trente-neuf ans quand je vis cette femme.
De son regard plein d’ombre il sortit une flamme,
Et je l’aimai

Léonie abandonna l’atelier de la place Vendôme, demanda la séparation de corps et de biens et s’engloutit dans le bonheur de son amour pour Hugo. Les lettres qui se succèdent donnent l’impression d’une tornade de sentiments. En voici deux :

Samedi – trois heures du matin. Je rentre.

J’ai ta lettre. Cette douce lettre, je l’avais lue aujourd’hui dans tes yeux. Que tu étais belle tantôt aux Tuileries sous ce ciel de printemps, sous ces arbres verts, avec ces lilas en fleurs au-dessus de ta tête. Toute cette nature semblait faire une fête autour de toi. Vois-tu, mon ange, les arbres et les fleurs te connaissent et te saluent. Tu es reine dans ce monde charmant des choses qui embaument et qui s’épanouissent comme tu es reine dans mon coeur.

Oui, j’avais lu dans tes yeux ravissants cette lettre exquise, délicate et tendre que je relis ce soir avec tant de bonheur, ce que ta plume écrit si bien, ton regard adorable le dit avec un charme qui m’enivre. Comme j’étais fier en te voyant si belle! Comme j’étais heureux en te voyant si tendre !

Voici une fleur que j’ai cueillie pour toi. Elle t’arrivera fanée, mais parfumée encore ; doux emblème de l’amour dans la vieillesse. Garde-la ; tu me la montreras dans trente ans. Dans trente ans tu seras belle encore, dans trente ans je serai encore amoureux. Nous nous aimerons, n’est-ce pas, mon ange, comme aujourd’hui, et nous remercierons Dieu à genoux.

Hélas ! Toute la journée de demain dimanche sans te voir ! Tu ne me seras rendue que lundi. Que vais-je faire d’ici là ? Penser à toi, t’aimer, t’envoyer mon coeur et mon âme. Oh! De ton côté sois à moi! A lundi ! — à toujours ! »

                                  Victor Hugo

Et la réponse de Léonie

Cette Fleur me touche droit au coeur, tu es l’air que je respire, la lumière qui me donne la joie de vivre. Ce dimanche, en accompagnant ma chère sœur chez le coiffeur, tu me manquais tellement, tu hantais mes pensées. Le temps s’écoulait si lentement sans toi, j’attends avec impatience d’être entre tes bras, si doux, si chaud. Je garderais cette fleur pour le reste de ma vie, en pensent chaque jour à la chance que la vie ma donnée de te rencontrer.

Il faudrait citer tous les poèmes de Victor Hugo dont la rhétorique a moins vieilli et qui disent sans mièvrerie l’éblouissement de l’amour :

C’était la première soirée
Du mois d’avril
Je m’en souviens mon adorée
T’en souvient-il ?
Notre-Dame parmi les dômes
Des vieux faubourgs
Dressait comme deux grands fantômes
Ses grandes tours
La Seine découpant les ombres
En angles noirs
Faisait luire sous les ponts sombres
De clairs miroirs

Mais François Biard fait suivre sa femme afin de démontrer son infidélité et d’éviter de payer une pension pour ses deux enfants. Le 3 ou le 4 juillet 1845 (la date est incertaine), accompagné d’un commissaire de police, François Biard fait irruption dans une chambre meublée du passage Saint-Roch pour faire constater le flagrant délit d’adultère.

passage Saint Roch (1)Il découvre que l’amant est Victor Hugo, lequel Victor Hugo sort de sa poche sa carte de Pair de France. Il n’est pas inquiété en raison de son immunité parlementaire.  Si la loi épargne le pair de France, elle s’acharne sur la femme.

Aujourd’hui, le passage Saint-Roch est tranquille. Un clochard y a trouvé refuge. Sur le mur de l’église quelqu’un a tracé une inscription optimiste.

Passage Saint Roch graffiti

L’avenir de Léonie est plus sombre. Elle est enfermée deux mois et demi à Saint-Lazare, prison des femmes prostituées (aujourd’hui la médiathèque Françoise Sagan a remplacé la prison). Il faut l’intervention de la duchesse d’Orléans, sœur du roi, pour que le mari se laisse acheter et accepte en échange de commandes officielles que la peine de l’épouse infidèle soit commuée. Elle passe encore quatre mois au couvent des Augustines. Livrée aux bonnes sœurs, la pute devient une pécheresse qu’il faut ramener au Seigneur. Bien sûr, elle perd la garde de ses enfants, et Biard n’est plus tenu de l’aider. On peut voir dans la Galerie de Minéralogie du Museum des scènes de chasse au Grand Nord qui sont le prix de la délivrance de sa femme. Elles sont médiocres et menteuses. Le peintre représente des scènes de chasse alors que le récit de voyage de son épouse dit explicitement que les rennes avaient déserté le Spitzberg. Une jeune femme blonde s’occupe d’un chien. Est-ce que le peintre a voulu représenter Léonie ? On sait qu’il lui laissera en fin de compte élever ses enfants…

François Biard. Chasse au Spitzberg

François Biard. Scènes au SpitzbergVictor Hugo s’était réfugié chez sa maîtresse officielle, Juliette Drouet. A-t-il versé des larmes pour Léonie ou s’est-il surtout préoccupé que Juliette Drouet, ne sache rien ? Il a en tout cas cherché avec succès à empêcher que son nom soit divulgué dans la presse.

Aujourd’hui, le pouvoir patriarcal est en miettes. L’adultère n’est plus un crime ; les femmes partagent la puissance parentale avec les hommes, on a peine à imaginer la férocité de la société du XIXe siècle. Certaines femmes ont pu s’épanouir dans la société du XVIIIe siècle à la fin de l’Ancien Régime. Au XIXe, ne reste que la domination. Malheur à celles qui s’obstinent à vivre pour elles-mêmes.

Réfugiée chez une tante, Léonie d’Aunet reprend pourtant ses relations avec Victor Hugo jusqu’au départ en exil de l’écrivain après le coup d’Etat du futur Napoléon III. Adèle Hugo, la femme légitime, se rapproche d’elle, l’aide comme elle peut. La rupture intervient quand Léonie propose de rejoindre Victor Hugo en Belgique et que le poète envoie Adèle lui expliquer qu’il ne dérangera pas l’équilibre de sa vie pour elle. Léonie ne le reverra jamais, même si la famille Hugo l’aide assez régulièrement à élever les deux enfants. La vie n’est plus remplie d’amour et de beaux projets. Pour gagner de l’argent, elle écrit : d’abord quelques chroniques de mode dans le journal L’Evènement sous le nom de Thérèse de Blaru,.puis dans la Revue de Paris (qui publie des textes des textes de tous les grands auteurs de l’époque ; ensuite, grâce à la protection d’Adèle Hugo, chez Hachette où elle  publie, en 1854, le récit de son voyage en Laponie qui connaîtra de nombreuses rééditions et ensuite quelques romans (Un mariage en province, Une vengeance, L’Héritage du Marquis d’Elvigny), quelques contes édifiants (Étiennette, Silvère, Le Secret) et une pièce de théâtre, Jane Osborn, représentée avec succès sur le théâtre de la Porte Saint-Martin. Il s’agit d’œuvres qui  évoquent souvent l’inégalité des rapports entre les sexes, mais on y cherche en vain le mélange d’enjouement et de sens de la description grandiose qui fait le charme du Voyage d’une femme au Spitzberg.

Les premiers biographes de Victor Hugo ont eu des mots très durs pour Léonie d’Aunet ; ils pardonnaient à l’humble Juliette Drouet puisqu’Adèle avait trompé son mari avec Sainte-Beuve et qu’elle lui refusait tout rapport sexuel. Mais Léonie d’Aunet, rebelle, sensuelle, cultivée, ne pouvait être qu’une créature mauvaise puisqu’elle avait détourné le génie de ses devoirs. Ils appelaient provocation le fait qu’elle ait voulu jouir de la vie sans se soucier de ce qui était convenable pour une femme. Pour que justice lui soit rendue, il a fallu attendre le livre de Françoise Lapeyre parue en 2005, Léonie d’Aunet, Paris, JC Lattès.

D’elle, je garde l’image, non pas triomphante, mais émouvante, d’une femme qui a su se reconstruire de façon indépendante, élever les enfants que le père lui avait finalement laissés, se professionnaliser et dont la malchance a été de naître dans une époque si féroce pour les femmes libres.

Quelques références

Bertrand Dreyfuss a écrit pour la collection Parigramme de précieux guides qui invitent à la promenade érudite dans le 6e, le 5e, et le 20e arrondissement

Pour la Révolution Française, on consultera l’incontournable http://www.parisrevolutionnaire.com

Daniel Claustre, « Voyager, aimer, écrire: la vie d’une femme du XIXeme siecle (Léonie d’ Aunet, 1820-1879) », file:///C:/Users/Windows/Downloads/207847-285814-1-PB%20(2).pdf

Françoise Lapeyre, 2005, Léonie d’Aunet, Paris, JC Lattès.

On peut voir des toiles de François Biard L’Abolition de l’esclavage dans les colonies françaises en 1848, 1848-1849, huile sur toile, au château de Versailles ; Magdalena Bay. Vue prise de la presqu’île des Tombeaux, au nord du Spitzberg. Effet d’aurore boréale, 1841, huile sur toile, au Musée du Louvre.

Les bacs + 5 en recherche d’emploi

Titulaire d’un Master-Pro, T. était le premier de sa promotion. Pendant des semaines, il a envoyé des CV sans même obtenir un accusé de réception. A Pôle Emploi, on le tançait : « Monsieur T., rechercher une situation est un métier à temps plein. Vous n’avez pas rempli votre quota de candidatures ! ». Les conseillers connaissaient mal son secteur et ne savaient pas quoi lui proposer, mais ils réclamaient des preuves de recherche active. Leurs critiques n’étaient pas complètement inutiles car T. avait souvent envie  d’arrêter ces envois en aveugle (des candidatures spontanées, comme il avait appris à dire). Et pourtant, il passait ses journées en employé modèle de l’entreprise « Recherche d’emploi », levé dès 7h 30, adaptant ses CV aux postes offerts sur les sites dédiés, corrigeant vingt fois une phrase d’une  lettre de motivation, se demandant s’il valait mieux écrire « Ma formation m’a permis d’acquérir les compétences que vous recherchez »…  ou plutôt insister sur son engagement dans le domaine « Passionné par la biologie, un travail dans votre entreprise me permettrait… » ? Comme sa tante disait que l’employeur n’était pas à son service et qu’il fallait peut-être démarrer par l’éloge de l’entreprise, il pouvait peut-être essayer  « votre entreprise participe à la protection de l’environnement ce qui m’amène à prendre contact »… Tout ça n’avait guère de sens. L’après-midi, il révisait ses cours et les prolongeait dans l’espoir qu’un jour ils seraient utiles. Pour remplir le vide des journées, il s’imposait un entrainement sportif intensif. Pompes, barres parallèles, comme remèdes à la maladie du  chômage.

Au premier entretien, la directrice des ressources humaines lui avait reproché son manque d’expérience, tout en offrant un salaire de débutant !

Les conseils de la tante qui l’hébergeait ne faisaient que déprimer T. davantage, car elle l’invitait à dissimuler le mieux qu’il pourrait une tendance au scrupule où un recruteur pourrait bien voir de la rigidité. Au lieu d’expliquer ses échecs par la conjoncture, elle semblait croire que des défauts de caractère empêcheraient son recrutement… Il aurait fait n’importe quoi pour que les amis de cette même tante ne lui demandent pas « ce qu’il faisait dans la vie », pour qu’ils ne lui conseillent pas « d’être moins exigeant » : « Si tu ne trouves pas de boulot dans ta branche, élargis tes recherches ». Il demandait : « Et  pour vous, ça s’est passé comment ? » On lui répondait « Oui, mais il n’y avait pas de crise ! ». D’autres affirmaient avec un grand rire : « Quand on veut, on peut ! » Il se sentait tout le temps jugé. Trop ceci, pas assez cela ! Au moins, l’irritation le protégeait un peu : « –Si c’est de mon caractère qu’il s’agit,  je n’y peux rien. Je ne me changerai pas !», mais il se torturait à chercher le sens de ce qui lui arrivait.

Il dormait mal. Le jour était occupé, mais la nuit, les questions tournaient impitoyablement. Fallait-il chercher autre chose ? Un petit boulot ? Il pensait avoir choisi une voie raisonnable ; il avait sacrifié ses weekends pendant deux ans, travaillé sans arrêt. Et là, il ne comprenait rien à ce qui lui arrivait. Les heures se trainaient. Il rallumait, relisait un vieux cours. Ces nuits étaient vraiment trop longues.

Garder des liens avec le copain de promotion, parfois moins travailleur, qui venait d’être embauché devenait difficile. Il était heureux qu’il y en ait un qui soit tiré d’affaire, mais il se tourmentait en se demandant ce qui ne marchait pas chez lui. Bientôt, l’autre se faisait distant. Ou bien c’était lui. Mais de quoi auraient-ils parlé ? Déjà, le recruté avait à raconter des incidents de bureau et lui, rien. Il s’installait dans la maladie du sans-emploi.

Aujourd’hui, il a trouvé du travail. C’est un rescapé qui va se jeter dans son métier, faire des projets, vivre avec sa copine. Je me demande à quelle allure il oubliera les difficultés de sa génération qui peine malgré ses beaux diplômes à bac + 5.

Encore a-t-il été embauché au bout de six mois ?  Combien ont des diplômes, qui à la fin de leurs études ont pris un peu de temps, pour se demander s’ils n’étaient pas plutôt des poètes, des professeurs de tangos, des voyageurs… avant d’envoyer inutilement leurs CV. Deux ans pour réfléchir cela suffit pour qu’aucun patron ne prenne la peine d’un entretien.

Bois de Vincennes : le Jardin d’agronomie tropicale

L’accès le plus commode pour aller au Jardin d’agronomie tropicale, situé à la lisière est du bois de Vincennes, est de passer par l’avenue de la Belle-Gabrielle (M° Château de Vincennes, puis, si on ne veut pas traverser le bois à pied, bus 114 jusqu’à l’arrêt de Nogent-sur-Marne).

Aujourd’hui, le jardin est quasi oublié. Il remonte à 1899 quand des agronomes d’un Jardin d’essais colonial ont été chargés d’acclimater des végétaux exotiques dans des espaces où ces plantes n’étaient pas endémiques. Ils cultivaient sous serre des plants de café, de cacaoyer, de vanille, des bananiers… et ils expédiaient plantes et graines vers les colonies. Aujourd’hui, il existe toujours des services de coopération internationale qui travaillent sur la recherche agronomique pour le développement (la Cirad), mais l’essentiel des activités semble délocalisé à Montpellier et dans les territoires d’Outremer. C’est sans doute pourquoi il ne reste des serres que des vitres brisées, et des carcasses rouillées, ainsi que des bananiers retournés à l’état sauvage qui forment avec les bambous, les chênes et les bouleaux des buissons composites et délicieux.

Jardin tropical. Les serres

En 1907, le site a abrité une exposition coloniale moins connue que la grande exposition de 1931. Cette exposition était destinée à montrer les richesses des territoires que dominait la France sur les 5 continents, mais je ne sais pas si, pour présenter la mission civilisatrice des Français, on contraignait déjà les habitants des colonies à jouer le rôle de sauvages à la façon qu’évoque livre de Didier Daeninckx, Cannibales, paru aux éditions Verdier en 1998. (Didier Daeninckx y retrace le traitement indigne que la France coloniale en 1931 avait réservé à 111 Kanaks enfermés et exhibés comme des cannibales).

les pavillons ont ensuite été laissés dans un grand état d’abandon. Peu à peu, l’Etat et la ville les restaurent. Le pavillon de l’Indochine accueille à nouveau des visiteurs et le pavillon de Tunisie deviendra un restaurant. En attendant, on peut s’adosser aux piliers décolorés du portail chinois, errer dans le jardin,

Jardin d'agronomie tropicale. Le portail chinois

Jardin d’agronomie tropicale. Le portail chinois

découvrir le Persée moussu et verdi qui brandit sa tête de Méduse…

et la belle femme mutilée qui git à terre, et dont le buste orné de perles mêlé aux feuilles mortes symbolise si bien la fin des empires coloniaux.

statue coloniale VIncennes

J’ai vu le jardin l’hiver sous un ciel noir, quand le bois entier était brun, mouillé, un peu funèbre.

Bois de Vincennes.Nous avons envie d’oublier la période coloniale, les massacres qui ont accompagné les conquêtes, la domination méprisante qui s’en est suivi, mais le siècle dernier est aussi un temps qui a appris aux Français la diversité des cultures humaines, le charme d’architectures inconnues, la beauté des gens d’ailleurs.

Les serres effondrées, les tâches jaunes sur le torse de Persée, la statue tombée sont la marque de cette époque contradictoire… Restent des vestiges qui ont perdu leur sens orgueilleux et ne dialoguent plus qu’avec le passage des saisons, la pluie, le froid, puis le retour de la chaleur.

Au nord de Paris : le quartier de l’hôpital Saint-Louis et du canal Saint-Martin

A Paris je flâne à travers les époques. Je parcours des siècles en traversant le quartier de l’hôpital Saint-Louis, passant de l’architecture classique de l’hôpital, aux bâtiments industriels du 19ème siècle, au Paris branché des bords du canal Saint-Martin.

Nous arrivons à l’hôpital par la rue Bichat, rue anodine du Paris bobo avec ses bars décontractés et ses terrasses pleine de monde jusqu’au 13 novembre 2015 où Abdelhamid Abaaoud et Brahim Abdeslam ont attaqué à la kalachnikov les clients du café Le Carillon, tenu par un patron d’origine Kabyle, et du restaurant Le Petit Cambodge. Toutes les nationalités se côtoyaient dans ces lieux accueillants et c’est d’abord ce brassage de populations que haïssaient les terroristes. Les commerces ont rouverts. Mais on ne revient pas en arrière et les clients peuvent lire les plaques apposées en souvenir des victimes. Que penseraient-elles, ces victimes si elles voyaient à deux pas l’armurerie de la gare de l’Est qui ces jours-ci propose une mitrailleuse en vitrine?

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Une kalachnikov en solde. Armurerie de la gare de l’Est

Cette kalachnikov en solde… Je ne savais pas que les armes de guerre étaient des produits anodins soumis au même rythme commercial que les robes.

L’HOPITAL SAINT-LOUIS

Juste après le croisement de la rue Allibert commence le mur d’enceinte de l’hôpital Saint-Louis. Le roi Henri IV, roi bâtisseur, puisqu’on lui doit la place des Vosges (à l’époque, place Royale), ordonna, par l’édit du 16 mai 1607,  la création de ce lieu situé à l’extérieur de la capitale pour  y accueillir et y enfermer les malades contagieux en cas d’épidémies. Saint-Louis est actuellement un des grands hôpitaux de Paris, spécialisé dans les maladies dermatologiques. Mais sa partie ancienne subsiste encore, miraculeusement intacte.

Les malades étaient isolés de l’extérieur par des corps de bâtiments en équerre où logeait le personnel. On voit toujours ces murs de briques encadrés de blanc, qui rappellent la place des Vosges par le plan et par l’unité. Cet ensemble un peu sévère, dépourvu de l’ostentation qui gâte pour moi bien des monuments parisiens, a de plus le charme des lieux délaissés.

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Cour de l’Hôpital Saint-Louis

Deux personnes sont venues partager un café au soleil. Elles sont tranquilles sur leur banc. Je remarque leurs portables qui sont comme des emblèmes hyperréalistes venant déplacer un peu l’image classique d’un bâtiment Louis XIII (fenêtres à barreaux,  murs de pierres et de briques,  jardin d’hiver aux ombres douces).

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Hôpital Saint-Louis. La pause

CANAL SAINT MARTIN

Plus de deux siècles séparent l’hôpital et le canal Saint-Martin, auquel mène la suite de la rue de Bichat qui aboutit à la passerelle en arc du même nom.

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Le canal depuis la passerelle Bichat

Canal Saint-Martin2.JPGLe canal Saint-Martin relie le bassin de la Villette à la Seine. Il court sur  4,55 km (dont 2 km de souterrains ce qui rend agréables et un peu mystérieuses les croisières qu’on y organise. En hiver, il fait trop froid pour se lancer, mais l’été, la fraîcheur est délicieuse). Sa création a été décidée pendant la période thermidorienne, mais retardée par la crise financière que connaît la France en guerre. Finalement, ce sont des capitaux privés qui permettront d’achever sa construction en 1825. En 1860, Haussmann voudrait s’en débarrasser pour favoriser la circulation terrestre. Il fait couvrir ce qui deviendra le boulevard Richard Lenoir. Plus tard, on prolongera ce recouvrement pour créer le boulevard Jules Ferry, tout en abaissant le niveau afin de permettre la navigation sous les voutes.

Tantôt les ponts dominent le canal ; tantôt ce sont des ponts mobiles dont les deux moitiés s’écartent pour laisser passer l’eau des écluses.

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Ecoliers sur la passerelle

Les ateliers et les usines ont presque disparu de Paris. Un commercial croisé sur le trottoir nous dit que l’entreprise de papeterie Exacompta est la dernière manufacture qui subsiste. La famille qui la dirige a su conserver son capital et opérer les regroupements qui permettent de tenir. J’écris encore sur des cahiers Clairefontaine et j’achète leurs agendas Quo Vadis.

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L’entreprise Exacompte. Quai de Jemmapes

Il n’y a plus d’avenir pour le monde ouvrier dans ces quartiers. Les petites boutiques de l’enseigne Antoine & Lili ont été repeintes en vert anis, jaune moutarde, vieux rose, des couleurs pimpantes et « tendances » qui s’adressent à une clientèle de jeunes cadres dynamiques. De fait, on y trouve des vêtements et de la déco qui conviennent aux chineurs du canal. Cette population coexiste avec les habitants des logements sociaux et les migrants qui viennent échouer de temps à autre sur les bords du canal.

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L’HOTEL DU NORD ET LE COMPTOIR GENERAL 80 QUAI DE JEMMAPES

Au 102 du quai de Jemmapes, se trouve  l’Hôtel du Nord, rendu célèbre par le film de Marcel Carné tourné en 1938. C’est un faux hôtel du Nord, car celui du film est une reconstitution en studio. Où est le mensonge ?  Dès qu’on entre, l’hôtel du quai ne ressemble à rien, avec sa grande salle qui peut accueillir des cars de touristes. On visite cet hôtel pour avoir l’illusion d’entrer dans le monde du film, et on ne reconnaît rien. Oui, un fragment d’un réel transformé par la fiction devrait ressembler au décor du film aimé, au « vrai » hôtel du Nord. Celui de nos souvenirs.

Un cercle d’initiés de moins en moins restreint fréquente le Comptoir Général, dissimulé au fond d’une allée où pousse l’aubépine. Ce vaste café a d’abord été une sorte d’étable ou d’écurie, puis il a été racheté et est devenu un centre d’aide au travail, avant de finir en café branché qui a conservé quelques activités culturelles militantes. Les soirs de weekends ce n’est pas la peine d’essayer d’y venir, mais en semaine, son calme contraste avec le bruit des cafés alignés le long du quai de Jemmapes.

La décoration rappelle un style colonial de bric et de broc avec des tables et des bureaux d’écolier récupérés dans des brocantes, des canapés dépareillés, de vieilles cartes de géographie, des masques africains évoquant le monde colonial, le tout réinterprété en multiculturel tranquille. Le café donne sur un jardin tropical protégé par une  verrière. Des plantes poussent aussi à l’intérieur. Cet espace démesuré permet de se parler à voix basse en s’isolant des autres.

A la sortie, nous rencontrons des fresquistes.

– Mais qu’est-ce que vous écrivez ?

­–Fraternité.

– Ah ! Le R n’est pas en bout de ligne  mais au début de la ligne suivante, alors on n’arrivait pas à lire parce qu’on a l’habitude de couper le mot autrement.

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Nous les quittons et déjà je regrette de n’avoir pas parlé davantage avec eux. Qui sont-ils ? Ont-ils décidé seuls de  répondre ainsi aux menaces qui flottent dans l’air de Paris en cette année 1917, ou bien quelqu’un leur a t-il demandé de décorer le mur ?

http://www.evous.fr/L-histoire-de-l-hopital-Saint-Louis,1162775.html#CLSrQm2G5mXhHTcb.99

Je viens de tomber sur le billet incontournable d’A. Rustenholtz consacré au canal Saint-Martin (Un canal à gueule d’atmosphère)à l’adresse : http://rustenholz1.rssing.com/browser.php?indx=6595869&item=65

Tenue correcte

 

Petite Madeleine : les années soixante

Dans les années soixante, il n’était pas question de laisser flotter ses cheveux. Mes tresses serrées faisaient le tour de ma tête, ce qui déclenchait de violentes migraines. Le contrôle de nos coiffures était un accompagnement au strict contrôle de nos sexualités car les cheveux dénoués paraissaient à eux seuls une invite érotique. (J’ai opté pour une coupe courte au début de mon adolescence, ce qui m’a paru la seule solution).

L’hiver, j’avais très froid en pédalant sur mon vélo pour rejoindre les petites classes du lycée de l’Ouest. (Les amies à qui je raconte ces souvenirs évoquent elles aussi leurs genoux glacés entre la jupe écossaise et les socquettes blanches…!) Plus tard, le fuseau de ski a fait son apparition quelques jours par an, quand il gelait, et à condition d’être dissimulé sous un vêtement long ; le pantalon restait prohibé le restant de l’année. C’est à l’université que j’ai commencé à mettre régulièrement des jeans. Pour en revenir, aux années 60, il s’agissait évidemment de bien distinguer identité féminine et identité masculine. On avait étudié l’histoire de Jeanne d’Arc, déclarée relaps et finalement brûlée pour avoir transgressé sa promesse de ne plus s’habiller en homme, mais si on s’indignait des pièges tendus par l’évêque Cauchon, on n’en tirait aucun motif pour s’insurger contre les règles qui nous étaient imposées. Personne ne commentait la loi du 26 brumaire an IX : « Toute femme désirant s’habiller en homme doit se présenter à la Préfecture de police pour en obtenir l’autorisation.  Cette autorisation ne peut être donnée qu’au vu d’un certificat d’un officier de santé… ». C’est à présent qu’elle est abolie qu’on la commente un peu partout

Une blouse claire – de polyester sans doute–  dissimulait nos vêtements et nos seins naissants.

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Photo de classe. Années 60

Les jupes des années soixante se devaient d’être ni trop courtes, ni trop longues, et nous apprenions à nous asseoir sans écarter les cuisses, attitude permise seulement aux garçons. Nous gardions les genoux serrés, et les jambes parallèles, ou croisées près des chevilles sans qu’il soit besoin de rappeler le règlement car les normes avaient été déjà transmises par nos mères.

Le maquillage était exclu. Un jour, en terminale, une de nos camarades avait mis un peu de rouge à lèvres. Le cours avait commencé paisiblement, notre professeure ne voyant d’abord qu’une masse indistincte de jeunes filles. Mais tout à coup, arriva à sa conscience l’image d’une bouche trop rouge au milieu des visages pâles de la classe. Horrifiée, elle s’était précipitée sur la délinquante dont elle avait frotté frénétiquement la bouche avec son mouchoir. Elle haletait, criait, menaçait de faire exclure une élève indécente, une fille perdue, une future aventurière qui déshonorait le lycée Nous avions le droit d’étudier, et nos enseignantes étaient très impliquées dans notre formation, mais nous devions rester invisibles et la plus minime transgression était considérée comme l’amorce d’un dérèglement général.

Après 1968, nous n’avons plus accepté de choisir entre une vie dans l’espace public et le droit de jouir de nos corps. Nous voulions pouvoir « en faire trop » si bon nous semblait. Nos cheveux dénoués, le rouge à lèvres-quand-il-nous-plaît étaient les signes de notre émancipation. Et bien sûr, le pantalon ! Quelle revanche sur les interdits inscrits dans la loi depuis 1800 et sur les siècles où l’émancipation et le droit à la culotte se confondaient.

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La grande Querelle du ménage. estampe de la fabrique de Pellerin décrite par Christine Bard dans son ouvrage Une histoire politique du pantalon, Le Seuil, 2010.

J’ai vécu ces années dans l’allégresse et je m’inquiète aujourd’hui que notre « libération » laisse presque indifférentes les jeunes générations.

Jeans, shorts, jupes et voiles

Soixante ans plus tard, il est pourtant clair que le triomphe du pantalon ne se laisse pas déchiffrer de façon univoque comme un affranchissement des règles patriarcales. Une jeune Chinoise me rappelle que le retour aux robes et aux jupes a été vécu par ses parents comme une émancipation après le bleu de travail imposé dans la période maoïste. L’uniforme asexué accompagnait un système politique totalitaire qui cherchait à contrôler toute la vie et vouait les Chinois au travail. L’amour, et plus encore l’amour physique, faisaient partie des zones de résistance en faisant une place à l’oisiveté, à l’intime, au bonheur au présent… en refusant de tout sacrifier aux promesses révolutionnaires du futur !

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Aujourd’hui, le film de Jean-Paul Lilienfeld,  La journée de la jupe, qu’Isabelle Adjani a rendu si populaire, raconte que la jupe peut devenir un symbole de liberté dans les banlieues populaires. De fait, dans de nombreux établissements scolaires, les garçons (aidés par les imams et par les sites salafistes) ont pris le relais des règlements administratifs et imposent aux jeunes filles de masquer leurs corps dans des pantalons de survêtement, et en particulier de dissimuler leurs fesses sous d’amples tuniques. En mars 2013, des collégiennes de l’Ain ont donc décidé de porter une jupe pour célébrer la journée des femmes. Les garçons les ont insultées et immédiatement, la direction a baissé les bras et invité les collégiennes à se changer pour éviter les problèmes.

Hélas ! Si une chose ne change pas, c’est que les garçons font la loi. Ce sont eux qui décident qu’un habit est obscène ! Et ne change pas aussi, l’espèce de contradiction où les jeunes femmes sont prises entre l’envie de parer leur corps et d’éblouir les spectateurs et le besoin d’invisibilité qui protège des agressions masculines.

Pas de conclusion à ces souvenirs : nous finissons par suivre les normes vestimentaires dominantes. Celles qui nous contraignaient sont complètement oubliées par les nouvelles générations qui n’ont pas plus conscience du changement des silhouettes que de ce que pouvait être une vie sans ordinateurs, sans surgelés ou sans contraception. Un monde entièrement différent de l’ancien l’a recouvert et les lycéennes sages portent le jean ou les pantalons moulants, comme nous la jupe plissée et les ballerines.

La transgression accompagne la mode et crée d’incessants et minuscules scandales : les jeunes filles qui ont arboré un short en premier ont presque déclenché des émeutes. Les mêmes sont en passe de l’abandonner à présent qu’il s’est largement répandu. Elles cherchent d’autres façons d’être sulfureuses, par exemple en portant des cuissardes longtemps cantonnées aux adeptes d’une sexualité sado-masochiste ?

Toutes les modes sont ambivalentes et peuvent quasi arbitrairement inverser la valeur d’un vêtement. Je me représente la mini-jupe comme un moyen d’affranchissement qui permet d’exhiber un corps heureux et de narguer les tenants d’un ordre patriarcal réactionnaire, mais on la dénonce aussi comme un signe d’aliénation qui oblige les femmes à se dévêtir, dans une surenchère quasi pornographique,

Même disparate dans l’interprétation du voile. Des musulmanes lui trouvent un sens purement religieux. Elles veulent seulement respecter les injonctions de la sourate 24 enjoignant aux croyantes de rabattre leurs voiles sur les échancrures de leurs habits. Leurs difficultés scolaires, leur malaise devant les transformations de leur corps, leur malheur de vivre une vie éphémère et de découvrir la solitude… tout leur paraît découler du monde impie dans lequel elles vivaient avant leur conversion. Tout est réparé, puisqu’elles sont chastes et pures, se soumettent au prophète et dissimulent leur beauté afin de ne pas tenter les garçons ! Le voile exprime aussi certainement une affiliation salafiste et la lutte très organisée de militantes pour l’implantation politique de l’Islam dans l’espace européen.foulard

La dimension identitaire prend le relai chez celles dont la foi est clignotante. Elles utilisent foulards, hidjabs, abayas… comme des signes d’affirmation de leur différence. Par un paradoxe souvent constaté quand il s’agit de vêtement, il ne s’agit pas de cacher une partie du corps, mais de montrer qu’on la cache. Cette exposition de « soi comme autre » rattache les jeunes filles à la communauté culturelle perdue lors de l’immigration.

C’est enfin une « mode » qui se répand dans les banlieues de façon virale et je rêve de le voir se « démoder » pour laisser place à des silhouettes moins informes et à une conception de la vie plus joyeuse.

L’Ile de la Cité

Je connais beaucoup de gens venus des quatre coins de la Terre qui ne voudraient pas vivre ailleurs qu’à Paris. Pour rien au monde. Et moi aussi, je suis née n’importe où, mais j’ai choisi cette ville et je ne voudrais pas vivre ailleurs.

Il y a quelques années des ennuis de santé m’ont amenée à fréquenter régulièrement l’Hôpital de l’Hôtel Dieu, situé juste à côté de Notre-Dame. Pour aller au travail après mon rendez-vous, je devais traverser la Seine au pont de l’Archevêché et rejoindre la rue des Bernardins, puis la rue Monge. Je n’arrivais pas à être triste, tant était forte la séduction opérée par les lieux que je parcourais. Souvent, je revenais sur mes pas et je passais par le pont de la Tournelle qui offre une vue admirable sur l’île de la Cité. Là, je m’arrêtais un moment.

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L’ïle de la Cité depuis le pont des Tournelles

Dans le fil du fleuve, l’île avait la forme d’un vaisseau. Je pensais nef  et l’image des armoiries de la ville se superposait à la vue du beau vaisseau (de face et non de profil) et se mêlait au souvenir des vers de Péguy récités en classe :

« Etoile de la mer voici la lourde nef

Où nous ramons tout nus sous vos commandements. »

J’admirais le jeu simple de la flèche élancée qui compense la masse des tours et emmène la cathédrale vers le ciel et dont la verticale venait couper le plan horizontal des deux ponts, celui de l’Archevêché et le pont Saint-Louis, qui enjambent la Seine et mènent l’un vers l’ancien monde universitaire de la rive gauche et l’autre vers le pouvoir temporel qu’incarne l’Hôtel de Ville.

Ce lieu parfait survivrait aux bateaux mouches qui ont presque remplacé les péniches et aux milliers de touristes qui venaient prendre des photos : un espace clos en forme de navire, tout entouré d’eau et relié au ciel par le haut mât de Notre-Dame, et eux qui souriaient sur la photo. Une fois l’image dans l’appareil, ils partaient très vite. Ils avaient mis Paris en boîte.

Je faisais comme eux : un coup de vent chassait les nuages ; le soleil revenait brusquement et la Seine se mettait à briller. Mon regard descendait le long du fleuve et emmenait mon esprit au loin. Tout coïncidait… J’oubliais mes soucis et je repartais en emportant en moi cet autre monde.