Au musée du liège installé dans l’ex-usine la plus importante de Catalogne on voit avec mélancolie les étapes du travail qui s’en va. Tout d’abord, la montée en puissance de l’usine quand, à Reims, au 18ème siècle, Dom Perignon a voulu remplacer les chevilles de bois entourées de tissu par des bouchons de liège. Des fabriques se sont développées dans les pays méditerranéens où poussent les chênes-liège. Au début du 20e siècle, 15 000 ouvriers vivaient du liège en Catalogne. A Palafrugell, des mannequins donnent une idée des savoir-faire des artisans d’excellence qui en un tour de main arrondissaient un bouchon de champagne.
Les outils du sculpteur de liège
Peu à peu des machines remplacent les gestes. Ce sont elles désormais qui mettent en forme la matière : conduire la machine est une tâche appauvrie et les artisans d’élite devenus inutiles sont de plus en plus remplacés par une main d’œuvre féminine moins payée. La concurrence de l’étranger et du plastic étant trop forte, l’usine finit par fermer.
Il ne restait plus qu’à installer un musée… du liège
Comme dans les mines de charbon, les forges, les moulins, les pêcheries de toute l’Europe… la fin de l’activité économique laisse place à la muséification.
Reste la belle architecture moderniste de l’ex bâtiment industriel.
Porte du Musée du liège à Palafrugell
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Une autre partie de l’usine a été reconvertie en musée de la sculpture, grâce à un mécène De l’extérieur, le Cao Mario luit doucement dans la nuit.
La ville a l’air endormie, sauf à la fenêtre une silhouette sombre adossée à une des fenêtres. Serait-ce le fantôme du passé ?
L’après-midi le musée se visite. Il y a des œuvres qui accrochent tout de suite le regard. J’ai sottement oublié de noter les noms des artistes. Je mets quand même quelques photos de ceux dont j’ai le nom :
Isabel Cruellas. Des herbes flexibles dans un matériau durGérard Mas. entre classicisme et impertinenceTeresa Riba. D’en Haut
Une exposition est consacrée au sculpteur argentin Marcel Marti, aussi bon dessinateur que sculpteur, qui hésite entre figuration et abstraction. Dans les œuvres qui m’intéressent le plus, il invite à s’intéresser au jeu des matériaux
Exposition Marcel Marti
ou il propose une réflexion sur l’espace, la lumière permettant de pénétrer à l’intérieur des œuvres.
Quand on quitte le musée, c’est pour retrouver dans la chaleur, le château d’eau de Can Mario qui sert de repère à la ville.
Dans la région de Palafrugell, il y a des criques merveilleuses, entourées de promontoires boisés, des villages de l’intérieur dont la forme est presque intouchée, des centres-villes pour lesquels le temps s’est arrêté aux années 30.
La côte depuis le phare de Sant Sebastià
Bien sûr, le bonheur tient surtout à l’accueil d’amis, intercesseurs magnifiques avec le pays catalan. Leur maison de Palafrugell est une maison d’ombre dont tous les volets sont fermés à cause de la chaleur. J’avançais droit sans voir où je mettais les pieds. Peu à peu je distinguais de grosses armoires, puis le commutateur. J’entendais le ronron des ventilateurs. Après la chaleur de la rue, il faisait bon….
Pendant cette semaine, nous avons appris la sieste qui permet d’éviter les heures trop chaudes
Avec les amis, nous sommes allés de crique en crique, nager deux fois par jour. Notre plage principale, c’était Llafran ceinturée par deux promontoires qui empêchent les constructions nouvelles. Un hôtel, dont la gloire est un peu passée, est toujours là. Il accueillait des vedettes américaines, des toreros, des danseuses de flamenco. Quand on entre dans le Rambo, on voit les photos de Sofia Loren, Kirk Douglas, Elizabeth Taylor mais aussi Paco de Lucía, Joan Manuel Serrat ou Lola Flores … L’hôtel était dirigé par un personnage hors du commun qu’une grande danseuse de flamenco avait baptisé le Gitan de la Costa Brava. A sa mort, son neveu devint Rambo, organisateur de fêtes improbables, qui ouvrait les bouteilles à la machette et mélangeait dans de grands saladiers tout ce qui était alcoolisé. Sur un mur du bar une photo du « gitan » avec Dali… Evidemment, le vrai n’est pas celui qu’on pense.
Nous avons visité des criques minuscules atteignables à pied par le sentier de douanier le mieux entretenu que j’aie jamais rencontré. Quelques maisons et des kayaks multicolores. Ce serait le paradis, s’il n’y avait pas un défilé de visiteurs.
S’Alguer au bout du chemin de ronde
Vendredi, la sardane commence vers 20h sur la Place Nova de Palafrugell. La foule s’est installée sous les parasols des bistrots pour prendre un verre ou manger, tout en attendant l’orchestre. On a le choix entre le Centre Fraternal, Candela, Ôcre Bar (drôle de nom) !), Munic. Le Fraternal, construit en 1878, est le préféré : c’était le café des travailleurs de l’industrie du liège (le plus grand fournisseur d’emploi de la ville) où s’était organisée une société à but non lucratif. Au premier étage, les adhérents ont toujours accès à un billard, un piano, une bibliothèque-salle de réunions, (je dois dire qu’il n’y avait personne). En bas, une belle salle avec des centaines de caricatures des personnes de la ville. Beaucoup de gens passent prendre un verre.
Les industriels et les notables se retrouvaient à côté dans un cercle chic… qui a périclité. Juste revanche !
Pendant qu’on mange de petits calamars, des seiches, des artichauts frits au jambon, les musiciens se mettent à jouer Tout commence par les appels du flabiol, sorte de piccolo, puissant et aigre. Bientôt un orchestre à vent et une contrebasse le rejoignent. La sardane a l’air simple : les danseurs se mettent en cercle et se tiennent par la main. Deux pas courts puis deux pas longs, des courts à nouveau et, ça y est, je suis perdue. Je n’ai vraiment pas le sens du rythme et je ne me risque pas à entrer dans la danse ! On m’explique que la sardane est un symbole de la culture catalane que Franco a été tenté d’interdire. Le clergé a fait entendre au dictateur que les gens la dansaient en sortant de l’église. Pas de sardane, moins de fidèles à la messe… et la sardane a été sauvée.
Aujourd’hui, si elle constitue une affirmation catalane, elle n’empêche pas les danseurs du vendredi d’accueillir les touristes compétents. « La Catalogne veut-elle encore son indépendance ? » Il y a des drapeaux catalans aux fenêtres (à côté de drapeaux palestiniens, d’ailleurs). Le Brexit a fait réfléchir : combien de temps faudrait-il pour qu’une Catalogne indépendante puisse intégrer l’Europe ? Les exportations baisseraient, des entreprises partiraient pour accéder facilement au marché unique… Il me semble que l’indépendance est remise à plus tard.
Je parlerai dans mon prochain billet des passionnants musées du liège et de la sculpture, mais pas pour le moment de Josep Pla (1897-1981), le grand écrivain de la ville dont je n’ai encore rien lu. Lettré, contemplatif, antirépublicain dénoncé par la gauche, mais amoureux du catalan et pour ce, stigmatisé par les franquistes, il se plaisait dans la compagnie des pêcheurs. J. dit qu’il a désembourgeoisé le catalan.
Penser au Désert de Retz suffit à faire surgir des images d’un ailleurs magique car de nos jours le mot désert évoque les contrées vides de l’Orient, les caravanes qui traversent des dunes de sables, les mystiques assoiffés de Dieu. Cependant, au 17ème et au 18ème siècles, un désert est d’abord un endroit écarté des lieux habituels de sociabilité. Les églises du désert étaient des lieux éloignés des villes où des protestants s’assemblaient en secret loin des agents du roi catholique ; le misanthrope de Molière voulait « fuir dans un désert l’approche des humains » c’est-à-dire quitter la Cour et Paris. Au domaine de Retz, ce retrait loin des mondanités est encore plus relatif : Saint-Germain-en-Laye, la forêt de Marly, Versailles sont proches.
Le nom insiste avec ses assonances en /d/, /ʁ/, /ɛ/, et avec à l’écrit le « z » final qui évoque la prononciation du s de désert. Il absorbe aussi des images venues du passé. Bien qu’il n’y ait pas de relations avec Monville, le nom de Retz évoque le souvenir médiéval et cauchemardesque de Gilles de Rais (ou Retz), le compagnon de Jeanne d’Arc, accusé par la suite de viols et de meurtres d’enfants et celui du cardinal De Retz vaincu de la Fronde, et magnifique écrivain. Le parc réel où nous allons n’est pas indépendant de ces rêveries, même si on y accède par une interminable rue de banlieue non desservie par des transports en commun.
Celui qui a conçu le domaine entre 1774 à 1786 s’appelait François-Nicolas-Henri Racine du Jonquoy, sieur de Monville et de Thuit. Un grand-père fermier général lui avait laissé une fortune de plus de trois millions de livres. Veuf à 27 ans, sans enfants, « un des plus beaux cavaliers de Paris » au témoignage d’un contemporain, il pouvait consacrer sa vie au plaisir et au domaine de trente-huit hectares qu’il venait d’acquérir. Il possédait par ailleurs un hôtel rue d’Anjou, (abattu au 19ème siècle pour percer le boulevard Malesherbes) dessiné par Boullée, qui était à la pointe de la modernité avec un chauffage central !
En 1774, la mode était à l’apparente liberté des jardins anglais que l’on pouvait agrémenter, à la mode des jardins chinois, de « fabriques », petits bâtiments pittoresques édifiés au détour des allées. (A Paris , le parc Monceau comporte encore quelques vestiges des fabriques conçues pour le duc de Chartres https://passagedutemps.com/2020/11/25/parc-monceau-que-reste-t-il-de-la-folie-du-duc-de-chartres/)
Les fabriques dessinées par Monville sont consacrées au divertissement, comme l’indiquent le théâtre de verdure et le temple au dieu Pan qui était un salon de musique (Le propriétaire, bon musicien, harpiste de talent qui jouait parfois avec Gluck, a laissé quelques ariettes). Ce pavillon a été la première des fabriques et il faut penser qu’on y célébrait les arts plutôt que des bacchanales pour duchesses et bergères.
Temple au Dieu Pan
Le désert était aussi sûrement une invite à voyager symboliquement à travers les civilisations. L’entrée principale, qui a disparu, était une grotte artificielle, qui représentait la grotte des premiers âges. La franchir et pénétrer dans le domaine, c’était abandonner son vieux moi pour cheminer le long d’un parcours conçu vraisemblablement sur le modèle des chemins de l’initiation (maçonnique ou plus largement spirituelle).
On célébrait les civilisations lointaines. Le pavillon tartare en tôle a été restauré.
Le pavillon tartare
Il est trop tard pour le pavillon chinois si célèbre en son temps qui s’est effondré en 1967 et qui a servi, je crois, de poulailler après avoir été la première demeure de Monville au désert.
Maison chinoise (dessinée par Monville)
Le jardin sacrifie au symbolisme maçonnique avec la colonne détruite qui rappelle tellement la tour de Babel de Breughel l’Ancien. Toute blanche, elle se détache sur le fond des grands arbres avec la netteté d’une image de rêve.
Colonne tronquée
C’est Monville qui avait dessiné dans la muraille ces fausses lézardes, tout à fait fonctionnelles par ailleurs, puisqu’elles éclairaient les pièces de l’étage supérieur.
Il y a une inévitable pyramide, mais est-ce par esprit facétieux que cette forme symbolique sert aussi, bien terrestrement, de garde-manger et de réserve de glace :
Pyramide-glacière
Je suis émue par cet homme qui voulait planter toute une forêt. En 1777, il commande plusieurs milliers d’essences exotiques aux pépinières royales (même s’il n’obtient qu’une infime partie de ses commandes) et installe des serres chaudes où cultiver des fleurs rares. A la Révolution, Monville a dû céder ses biens pour une bouchée de pain. Le Désert alla à un Anglais, puis fut saisi. Le mobilier et les essences rares en pots furent dispersés. Emprisonné sous la Terreur pour anglomanie et sybaritisme, M. de Monville échappe à la guillotine par la chute de Robespierre. Il a alors 60 ans. Il mourra en 1797, d’un abcès dentaire. Il n’aura pas vu grandir ses arbres qui font aussi de ce parc un endroit remarquable.
Le parc du Désert de Retz. Cliché Steve Appel
Pendant des décennies Le Désert de Retz reste en l’état. La famille Passy l’acquiert en 1856 et le garde presque un siècle. Un de ses membres replante mélèzes, érables, séquoias. Mais le Désert s’enfonce peu à peu, faute de moyens pour l’entretenir, Le fils de Paul Passy le vend en 1936, après une tentative d’élevage de poules pondeuses pour le rentabiliser.
Cliché Steve AppelDésert de Retz. Un savonnier
Le domaine est longtemps à l’abandon avec ses fabriques qui se défont lentement. Ceux qui le découvrent se sentent pénétrer par les portes d’ivoire et de corne dans le monde des rêves qu’ils croyaient inaccessible. Prévert y séjourne en tant que cerf-scribe.
Le Désert de Retz. Collage de Jacques Prévert
Les Surréalistes Breton, Aragon, Dali, Arp y organisent un bal masque :
…et la masse sombre des arbres derrière la grande tour tronquée devait ajouter à l’atmosphère de sur-réalité du domaine.
La naissance de deux petites filles a modifié nos vacances. Finis les étés corses caniculaires, les interminables bains où nous longions la côte jusqu’à des rochers où personne n’allait, adieu à l’incroyable beauté de l’île, mais aussi à la foule détestable (dont nous faisions partie) montant à l’assaut de villes trop petites pour absorber les visiteurs. Finies les boutiques de souvenirs fabriqués en Chine, alignées le long des rues de la citadelle.
Nous voilà donc dans le pays normand vert, gris, blanc, d’ailleurs plus occupés par nos quatre enfants, « génétiques » et d’adoption que par le tourisme. En 19 mois, l’aînée des petites dernières est passée de l’état de nourrisson à l’état de bébé qui court partout, prononce quelques mots et feuillette avec conviction des livres d’images. Elle se trémousse quand une musique lui plaît. Elle adore recommencer 20 fois à monter les marches du tobogan. Jamais je ne m’ennuie en la voyant faire, même si je n’existe pour elle que dans un deuxième cercle. La seconde a déjà six mois, commence à sourire et babiller.
En Normandie, il y a bien sûr des abcès de fixation comme le Mont Saint Michel, mais l’essentiel des bourgades continue une vie tranquille : le potager et le poulailler dans un lopin de terre, l’élevage dans de petites fermes, tout en ayant un pied dans la post-modernité : le téléphone portable est comme ailleurs une extension permanente des personnes, les échanges sur les réseaux sociaux sont intenses. Même si l’alcool et la drogue circulent autant qu’en Corse, les jeunes grandissent avec un sens de la débrouille qui les préserve du stress. La plupart des enfants des hameaux sont loin des études, mais les familles ne « flippent » pas s’ils ramènent 0 à la dictée. Ils savent soigner les bêtes, faire pousser des tomates, réparer l’électricité. Ils trouveront bien à s’insérer, pensent les parents.
Il y a peu de tourisme dans notre vie normande. Nous avons vu pourtant quelques jardins lors d’escapades.
Le jardin des Amouhoques au Mesnil-Durdent
En Haute Normandie, où nous avions loué un gîte familial près de Saint Valery en Caux, le jardin le plus original était le modeste jardin des Amouhoques au Mesnil Durdent (19 habitants), Ce jardin porte le nom local de la camomille (matricaire) qui servait à confectionner des bouquets pour les mariées (amou(r/h) oques, destinés à leur souhaiter une union aussi fertile et solide que l’est la fleur. Ce jardin se propose de réconcilier les jardiniers avec les mauvaises herbes, capillaires, fougères, compagnons blancs et compagnons rouges, douce amère, bouillon blanc, renouée… Chaque plante, soigneusement étiquetée, a trouvé une place où elle est bien.
Photo Sarah Branca
Dans le hameau, les clos sont délimités par des alignements d’arbres plantés sur des talus pour protéger les jardins du vent. La plupart des maisons sont couvertes de chaume. Au faîte du toit, des iris absorbent le trop plein d’humidité et maintiennent le lit de terre crue. L’entretien a l’air contraignant puisque la mousse signe d’humidité a colonisé pas mal de toitures.
Le jardin comporte 300 plantes, ennemies traditionnelles des jardiniers que les concepteurs des Amouhoques veulent nous apprendre à aimer pour, qui sait, nous inviter à concevoir des jardins ensauvagés. On se rend aux Amouhoques par ces routes admirables où les arbres font des tunnels verts.
Le jardin « au naturel » de la princesse venue du froid
A peu de kilomètres, le Vasterival est le plus connu des parcs de la région. Le nom de sa créatrice, la princesse Sturdza, a peut-être contribué à sa célébrité. Margaretha, Greta Kvaal, la Princesse Sturdza (du nom de son époux, le prince moldave Gheorghe Sturdza) était née en 1915 à Oslo et décédée en 2009. Elle s’est installée en 1955 dans la valleuse du même nom, qui traverse la propriété et se termine à la falaise (Une valleuse, dit Wikipédia, est une allée fluviale qui s’est retrouvée en position perchée à la suite de l’affaissement de la Manche et la surrection de l’axe anticlinal Weald-Artois.)
La Princesse a organisé son existence autour des douze hectares de son jardin. Elle n’a jamais employé beaucoup de jardiniers, assurant elle-même une partie des travaux : tonte, nettoyage des fleurs fanées, ramassage des branches mortes.
Elle était autodidacte, anticipant sur les leçons de l’écologie, comme le raconte le jardinier enthousiaste chargé de nos accompagner : l’importance du mulch, une sorte de paillis, qui permet de protéger le sol, de l’enrichir, de faciliter l’entretien des massifs en diminuant fortement l’installation des mauvaises herbes, mais aussi le choix des plantations à plusieurs hauteurs. La culture multi-étagée est banale aujourd’hui, mais la princesse innovait à son époque : grands chênes, sycomores, buissons, plantes couvre-sol permettent d’éviter les arrosages durant l’été. Après, on peut faire semblant que le jardin évolue au hasard (même si on taille tous les jours « en transparence » pour que les arbres laissent la lumière pénétrer !!).
Le Vasterival. Les feuilles énormes et brillantes de la Gunnera Manicata
La princesse a multiplié les échanges botaniques avec des jardiniers du monde entier, mais son but n’était pas de concevoir des collections, mais de pouvoir se tourner dans toutes les directions pour admirer des scènes, des perspectives, des ensembles harmonieux, et ce, à toutes les saisons, en s’assurant que les plantes choisies supportaient le climat maritime car la mer, ici, vient mourir presque au milieu du parc protégé par les arbres.
Le Vasterival. Connexion entre les arbres
« Le jardin est peu fleuri en été, dit le jardinier ».
HémérocallesQuelques heuchères
« Il a fait chaud, dit le jardinier. Même les hémérocalles sont fatiguées, mais vous avez tout le dégradé des verts dans les arbres. Si vous voulez des fleurs, revenez en hiver. Sans rire, les hellébores sont là dès février, les rhododendrons dès mars. Ou mieux venez en automne. Selon moi, c’est la plus belle saison quand les feuillages s’enflamment, quand on voit bien l’écorce des troncs ».
Les Jardins d’Etretat d’Alexander Grivko
On ne peut pas faire plus différent du Vasterival que le jardin d’Etretat, conçu entre 2015 et 2017 par l’architecte paysagiste russe Alexander Grivko qui fait dialoguer paysage, architecture jardinière et art contemporain en jouant d’un nombre relativement restreint d’espèces. Avec des plantes traitées comme des matériaux, davantage que comme des êtres vivants, le maître construit un univers fascinant.
La partie la plus spectaculaire est la partie nommée « Impressions », liée à la vue admirable sur les falaises.
Jardin d’Etretat. Alexander Grivko
Alexander Grivko l’associe à un couple mélancolique qui tourne dans la roue du temps.
L’Eté de GevorgTadevosyan
Sur la pente abrupte, le jardin graphique impose ses formes : la taille en ondulations des arbustes avec des courbes sans fin rappelle les tourbillons de la Manche :
Tourbillons de buis post-modernes
Dans la partie du jardin nommée « Emotions », un sculpteur espagnol hyperréaliste, Samuel Salcedo, a sculpté des visages en résine polyester et poudre d’aluminium qui illustrent les humeurs changeantes des hommes. Des nids de verdure servent d’écrin à ces visages expressifs, tristes, avides, boudeurs, facétieux.
Les visages de Samuel Salcedo
Le Jardin des plantes d’Avranches
A Avranches, le Jardin des plantes est harmonieux, mais ne saurait rivaliser avec les merveilles de la Côte d’Opale, l’immense jardin-sculpture d’Alexander Grivko, les harmonieux mélanges de plantes de la princesse Sturdza… Pourtant, de la terrasse, on embrasse d’un seul regard la baie du Mont-Saint-Michel qui s’étend à perte de vue : le changement permanent du ciel et de la lumière dessine un monde accidenté, avec des montagnes de nuages fantastiques.
La baie depuis AvranchesDepuis le jardin des plantes d’Avranches
Dans ce pays, la force du vent redessine sans cesse le ciel. – Mais ce n’est pas du jardinage !- Qu’importe ! c’est un de ces lieux où le jardin s’accorde à l’ordre de la nature.
Fondation Louis Vuitton, jusqu’au 31 août 2025, nocturne le 1er vendredi du mois jusqu’à 23heures.
Notre amie Edith se meurt d’un cancer. Elle avait survécu à la mort d’un mari bien aimé, aimait ses enfants et ses petits enfants, prenait sur son temps libre pour apprendre l’escalade à des débutants, se baladait à Fontainebleau avec des amis paresseux et vieillissants en ne se moquant jamais de leur lenteur et de leurs haltes dans les montées. Elle donnait son opinion, comme elle faisait les choses. Avec rectitude.
La rechute de sa maladie a été brutale et douloureuse et nous plonge dans l’affreuse attente de sa mort. Elle croyait encore qu’elle allait s’en tirer. Déjà nous la savions condamnée et la honte de la dissimulation venait gâcher les derniers échanges.
Nous reprendrons sans elle le chemin de la forêt, nos sentiers croiseront les sentiers que nous avions suivis ensemble parce que nous continuerons à aimer les forêts, les saisons qui raniment les arbres, et nous nous souviendrons que la vie en vaut la peine, qu’il n’y a rien de plus beau que la mousse qui revient au printemps.
C’est comme un écho à l’exposition de David Hockney que j’ai vue il y a quelque temps : Même dans un monde assombri, « Do remember they can’t cancel the spring. »
Mais est-ce que je peux m’intéresser dans ce temps de chagrin au monde léger de David Hockney, l’amateur décomplexé des piscines californiennes sous le ciel bleu d’un perpétuel printemps, à ses toiles géométriques comme des peintures de Mondrian qu’on aurait repeintes aux couleurs pop ?
Quand même à bien regarder, David Hockney dérange un peu la froideur sophistiquée de ses images tellement lisses. L’eau est traversée par la trace d’éclaboussures : d’où vient le plongeur qui nage sous la surface ? Que racontera-t-il en parvenant au bord sous le plongeoir ?
Je ne sais pas si j’aime les portraits des cinquantenaires gays, aux corps maîtrisés par des séances de cardio, abdos, pompes, leurs chemises immaculées, impeccablement repassées… ? Mais j’aime bien que les tableaux célébrant une luxure sage et décomplexée compliquent le jeu avec le regard inquiet de l’un des partenaires (car il y a toujours celui qui aime plus et celui qui aime moins).
L’écrivainChristopher Isherwood et son compagnon, le peintre Don Bachardy,
Dans les portraits d’Hockney, la facilité est compensée par la recherche des mises en scènes : Pictured Gathering with Mirror (2018) présente une vue plongeante sur des personnages assis sur des chaises, reflétés par un miroir qui les montre en position inversée. On hésite entre photographie et dessin. Les personnages ne sont-ils qu’une apparence, comme le jeu de reflets dans l’eau où s’est pris Narcisse ?
Pictured Gathering with Mirror . Fragments (2018) (Photographie Martial André)
La belle surprise a été de découvrir le paysagiste. Hockney a peint sans relâche un monde coloré aux couleurs improbables tout en renouvelant sa palette : les grandes montagnes de terre rouge du Colorado, la route violette déroulant ses spirales serpentines, les champs peints comme les triangles colorés d’un vitrail. La ligne d’horizon très haute rappelle un peu les plans de ville anciens où le spectateur avait presque une vue aérienne.
Garrowby Hill . Paysage du Yorkshire
« Winter Timber″est peut-être mon tableau préféré qui m’emmène à nouveau sur la route vers le fond du tableau. Il me réconcilie avec l’art pop parce qu’il parvient à évoquer un jour d’hiver en évitant les couleurs ternes grâce aux bois de grume d’un orange tirant sur le marron qui font vibrer les rangées de troncs bleus. C’est la même affirmation joyeuse que dans des tableaux de Matisse.
David Hockney « Winter Timber » 2009
Il peint de plus en plus grand (même s’il triche un peu en assemblant 50 carrés pour réaliser le monumental Bigger Trees Near Warter). Il a peint sur place des panneaux qui étaient ensuite photographiés, puis transformés en mosaïque informatisée permettant de reconstruire le tableau final.
Bigger Trees Near Warter (12 mètres sur 4,5)
Il peint encore en Normandie pendant le confinement de 2020, la vie simple dans sa propriété, jour clair, jour brumeux, jour de pluie, les arbres à travers les saisons, les fleurs, les haies. Les couleurs se côtoient joyeusement. Le tout paraît du bon travail décoratif sans génie. (Je suis sûre qu’il se ficherait de ce jugement). Il montre ce journal d’un optimisme candide et l’accompagne d’une leçon de vie :
Qu’on le veuille ou non, nous sommes là pour un bout de temps. J’ai continué à dessiner ces arbres, desquels jaillissent désormais chaque jour un peu plus bourgeons et fleurs. Voilà où nous en sommes aujourd’hui.
Je ne cesse de partager ces dessins avec mes amis, qui en sont tous ravis, et cela me fait plaisir. Pendant ce temps, le virus, devenu fou et incontrôlable, se propage. Beaucoup me disent que ces dessins leur offrent un répit dans cette épreuve.
Pourquoi mes dessins sont-ils ressentis comme un répit dans ce tourbillon de nouvelles effrayantes? Ils témoignent du cycle de la vie qui recommence ici avec le début du printemps. Je vais m’attacher à poursuivre ce travail maintenant que j’en ai mesuré l’importance. Ma vie me va, j’ai quelque chose à faire: peindre. […]
Tout cela se terminera un jour. Alors, quelles leçons saurons-nous en tirer? J’ai 83 ans, je vais mourir. On meurt parce qu’on naît. Les seules choses qui importent dans la vie, ce sont la nourriture et l’amour, dans cet ordre, et aussi notre petit chien Ruby. J’y crois sincèrement, et pour moi, la source de l’art se trouve dans l’amour. J’aime la vie.
Avant de partir on voit encore la salle sur la nuit en Normandie où l’utilisation de l’iPad a permis de fixer l’image du clair de lune en partie caché par des nuages. Et ma dernière et très belle surprise : ses réalisations pour l’opéra dans une salle où l’on entend en même temps des extraits des opéras dont il a conçu les décors La Flute enchantée, The Rake’s Progress, Turandot, Tristan et Iseut…
Au Nord d’Aix-en-Provence, il y a un monument fascinant. Les touristes n’y vont guère car il est situé au 8 rue Pasteur, du côté extérieur de l’enceinte de la vieille ville, loin des boutiques élégantes, entre un parking et des cafés un peu défraîchis. Pourtant je crois qu’en France, c’est le seul édifice de cette importance dédié à la LOI.
Il a été bâti et orné de statues pendant la Révolution française par Joseph Sec qui en a fait son tombeau. Le grand historien jacobin de la Révolution française, Michel Vovelle, qui était aussi un spécialiste des attitudes collectives devant la mort au 18ème siècle, a reconstitué sa vie dans sa complexité.
Eléments de biographie
Joseph Sec naît en 1715 dans une famille de paysans aisés (on les appelait « des ménagers » par opposition aux « travailleurs » obligés de se louer pour vivre). Le père de Joseph Sec était un ménager de petite envergure qui possédait une douzaine d’hectares. Joseph fait son apprentissage chez un menuisier aixois, devient maître- menuisier et très vite marchand de bois. Il est alors accusé par des confrères d’accaparer les bois flottés des Alpes à leur arrivée aux ports de la Durance. Pour l’essentiel cependant, sa fortune lui vient de la construction d’une partie du quartier nord de la ville d’Aix. A sa mort, il fait partie de la bonne société de la ville. Il laisse 100 000 livres de capital et 17 maisons et immeubles dont une auberge, un grenier à sel, ses ateliers et des maisons avec cour et jardins. C’est là qu’il a fait bâtir son tombeau.
Or, ce notable participe à la Révolution au côté des Jacoobins. En 1792, son nom est indiqué comme scrutateur lors d’un vote pour demander que sa section soit rebaptisée section des Piques « qui ont merveilleusement servi à épouvanter les tyrans ».
Tout devait captiver Michel Vovelle dans l’histoire de cet homme qui n’a laissé aucune trace écrite personnelle et dont la vie pose l’énigme d’une triple appartenance. Il a été pénitent gris membre d’une confrérie qui faisait l’aumône aux pauvres et leur rendait les honneurs funèbres. Il a sans doute appartenu à une loge maçonnique et il sera jacobin pendant la Révolution se sentant assez homme du peuple pour se dresser contre « les tyrans ». Son monument témoigne de cet étonnant syncrétisme.
Arrière du monument. Avec une statue de St Jean Baptiste
Un monument qui célèbre la loi
Son monument célèbre l’alliance des lois divines révélées par Moïse et des lois humaines. Il est dédié à la municipalité.
L’an IVme de la liberté 1792 le 26 février monument dédié à la municipalité de la ville observatrice de la loi par Joseph Sec.
(On remarque que Joseph Sec date le début de la liberté de 1789 et non de la proclamation de la République comme c’est l’usage officiel). Sur la façade du côté de la rue, Thémis, la déesse de la justice, est au sommet d’une forme pyramidale, puis vient Moïse tenant les tables de la loi, encadré par les allégories de l’Afrique, et de l’Europe. L’Afrique est un esclave qui vient d’être libéré.
L’Afrique libérée
Sa statue est accompagnée de ce cartouche :
Sorti d’un cruel esclavage Je n’ai d’autre maître que moi Mais de ma liberté, je ne veux faire usage Que pour obéir à la Loi
L’Europe, déjà libre, affirme :
Fidèle observateur de ces lois admirables Qu’un Dieu lui-même a daigné nous dicter Chaque jour à mes yeux elles sont plus aimables Et je mourrai plutôt que de m’en écarter
Pour le reste, la symbolique me reste obscure, même si elle semble célébrer les progrès de l’humanité (et de Joseph Sec ?)
Les 7 statues du jardin
Le jardin comporte sept grandes statues abritées dans des niches. Elles représentent des personnages de l’Ancien Testament. Ces sculptures, ont été réalisées par Pierre Pavillon, un bon sculpteur provençal au style baroque un peu archaïsant, pour orner la chapelle des Messieurs du collège des Jésuites. Après l’expulsion des Jésuites, la ville d’Aix les met en vente. Joseph Sec les rachète et les déplace dans le jardin du monument.
NoéDavid se réjouit de sa victoire sur Goliath
Figurent aussi quelques statues de femmes fortes, Myriam la prophétesse, sœur ( ?) de Moïse et surtout Yaël qui tue le général de l’armée des Cananéens en lui enfonçant un pieu dans la tête alors qu’il était endormi dans sa tente.
Le meurtre de Siséras par Yaël
Tout le monde connaît Judith et Holopherne, mais qui connaît Jael (ou Yaël) et Sisera ? Elle est célébrée dans un cantique frénétique de la prophétesse Déborah dont j’ai découvert qu’elle était Juge (une femme juge dans cette société patriarcale ??) et qu’elle menait l’armée d’Israël (Juges 5.24) :
Bénie entre toutes les femmes soit Yaël, L’épouse de ‘Heber le Kénite, Au-dessus de toutes les femmes dans la tente elle sera bénie… À ses pieds il tomba, il s’écroula, il s’étendit : À ses pieds il tomba, il s’écroula ; Là où il tomba, il mourut… Qu’ainsi périssent tous tes ennemis, ô Dieu ; Mais que ceux qui T’aiment Soient pareils au soleil avançant dans toute sa gloire.
Nous avons passé un moment dans le jardin, profitant des statues, (tout en nous inquiétant car elles sont peu protégées)… à rêver à Joseph Sec. Sa culture composite a été moquée. Par exemple, Paul Mariéton raille un chef d’œuvre d’emphase, un monument de fatuité heureuse (La terre provençale : journal de route (1894). Le distingué Félibrige n’a pas su voir le bond en avant accompli par ce fils de ménager qui s’autorisait à affirmer publiquement ses convictions « sans avoir fait le collège »… Un transfuge de classe, dirait-on aujourd’hui.
Vovelle Michel, 1975, L’Irrésistible Ascension de Joseph Sec, éd. Édisud, Aix-en-Provence.
Vovelle Michel, 2003, Les folies d’Aix ou la fin d’un monde, éd. Le Temps des Cerises, Pantin.
Au bord de la D100 entre Les Chères et Chasselay dans la banlieue lyonnaise, un bâtiment ocre rouge se détache sur le fond noir d’un ciel d’orage.
Le «Tata»
De forme rectangulaire, entouré de murs surmontés à chaque angle et, au-dessus de l’entrée, d’une forme pyramidale hérissée de piques, le « Tata » se caractérise par une architecture d’inspiration soudanaise complètement inattendue à cet endroit.
Entrée du Tata sénégalais de Chasselay
Sur le portail sont sculptés huit masques stylisés, différents, sur lesquels on reconnaît des fétiches veillant sur le repos des défunts.
Chasselay. Quelques masques du portail
Devant le monument, un panneau raconte la tuerie raciste qui s’est déroulée au début de la Seconde Guerre mondiale. Dans le cimetière, reposent 196 corps de diverses nationalités d’Afrique occidentale, Sénégal, mais aussi Haute-Volta, Dahomey, Soudan, Tchad… Il y a aussi six soldats d’Afrique du Nord et deux légionnaires, l’un russe, l’autre albanais.
A l’intérieur, des stèles identiques avec le nom des soldats
196 stèles
En Afrique occidentale, le mot «Tata» d’origine mandingue signifie « enceinte fortifiée », de là «enceinte de terre sacrée». Nous sommes dans un mémorial où sont enterrés des guerriers africains morts au combat.
Le massacre des tirailleurs
En juin 1940, l’armée allemande avance vers la ville de Lyon. Dans la nuit du 17 au 18 juin 1940, Edouard Herriot, maire de Lyon et président de l’Assemblée Nationale, qui se trouve alors à Bordeaux où s’est réfugié le gouvernement convainc le maréchal Pétain nouveau Président du Conseil de déclarer Lyon « ville ouverte » afin d’éviter les destructions.
Cependant le 25e régiment de tirailleurs composé de 2 200 hommes déployés sur une ligne de défense entre Caluire et Tarare, avait l’ordre de résister en cas d’attaque et « sans esprit de recul ». Ces soldats affrontaient les 15 000 combattants de la 10e Panzer division, une unité blindée de la Wehrmacht. Les soldats savaient sûrement ce que signifiait « sans esprit de recul » ; ils l’avaient accepté et se battaient désespérément. Le désordre de la débâcle fait qu’ils n’ont pas reçu l’ordre de cesser les combats et n’ont rendu les armes qu’une fois leurs munitions épuisées. Selon la Convention de Genève de 1929, qui protégeait les droits des prisonniers de guerre, les survivants auraient dû avoir la vie sauve. A Chasselay, au mépris des règles, les Allemands ont massacré les noirs à la mitrailleuse après les avoir séparés des blancs, qui, eux, seront transférés dans une caserne de Lyon. Les survivants noirs sont férocement achevés, écrasés sous les chenilles des chars d’assaut. Le capitaine Gouzy qui avait tenté de protéger ses hommes reçoit une balle dans le genou. Horrifiés par la tuerie, les habitants tentent de cacher et de soigner quelques rescapés. Lorsque les Allemands retrouvent ces blessés, ils les brûlent vifs, ou les exhibent comme trophées sur les chars.
Les habitants de Chasselay se regroupent pour enterrer les corps des tirailleurs dans une fosse commune. Privés d’expression politique par un régime despotique, ils agissent en silence, fleurissent et décorent les tombes par des drapeaux français. Ils auront été en quelque sorte, les pionniers de l’hommage qui sera rendu par la suite aux morts de Chasselay.
Naissance de la nécropole
La réalisation de la nécropole est due à Jean Marchiani. Ancien combattant de la guerre de 1914/1918, il est en 1940 Secrétaire général de l’Office départemental des mutilés de guerre, anciens combattants et victimes de guerre. Dès qu’il a connaissance des événements des 19 et 20 juin, il prend la décision d’honorer ces héros. Il fait rassembler les corps des soldats d’origine africaine inhumés dans des cimetières communaux pour certains, mais bien souvent dans de simples fosses en pleine campagne. Le gouvernement de Vichy refusant de soutenir financièrement le projet, Marchiani puise dans ses deniers. Il achète un terrain à Chasselay, à proximité du lieu-dit « Vide-Sac » et fait bâtir ce mausolée. Là comme trop souvent, c’est un responsable de rang intermédiaire qui a racheté l’honneur d’un gouvernement lamentable, incapable de respecter les valeurs militaires dont il se réclamait.
L’inauguration a lieu le 8 novembre 1942, trois jours avant l’invasion de la zone libre par les Allemands.
Ce lieu est classé nécropole nationale depuis 1966, et rappelle aux Français le souvenir des Africains morts en 1940 (40 000 ont participé à la guerre) et qui sont ainsi inscrits dans la continuité des héros célébrés par la France. Les mots guerre, sacrifice, gloire ont perdu de leur séduction mais le souci de la lutte contre les discriminations rend nécessaire la conservation de ces lieux de mémoire.
Fargettas Julien, 2012, Les Tirailleurs sénégalais- Les soldats noirs entre légende et réalité-1939-1945 , Taillandier.
Fargettas avec la contribution de Baptiste Garin, Juin 1940. Combats et massacres en Lyonnais, Gleizéditions du Poutan.
Sur une lacune du vocabulaire français : le cas du pissenlit
Porto-Vecchio. Vue du port
Le printemps orageux de Porto-Vecchio n’est guère propice à la baignade à moins d’être un descendant de viking… Mais c’est un temps idéal pour la promenade dans le maquis.
Chêne vert dans le maquis
Je me balade dans un halo de noms : lentisques, cistes blancs de Montpellier, arbousiers, aphyllanthes… Il me semble que je vois mieux ce qui m’entoure quand je pose un nom sur une plante : au nom s’attachent tout de suite des détails caractéristiques… mais voici tout à coup des boules de pissenlit ou plutôt car ce n’est pas un nom une vague description.
J’ai lu un jour dans une flore que « la » fleur du pissenlit est en fait composée d’une multitude de minuscules fleurs serrées les unes contre les autres jusqu’à constituer une grande tache jaune bien attirante pour des insectes. Cette disposition dense se nomme le capitule (petite tête). Mais ce n’est pas le nom que je cherche car ce qui attire mon regard, c’est le moment où la couronne jaune est devenue une boule légère de graines prêtes à s’envoler. Cette image du pissenlit est fixée dans la mémoire des écoliers qui ont manipulé le Larousse : la couverture était ornée d’une belle jeune femme qui dispersait les graines d’un pissenlit illustrant la devise « Je sème à tout vent » (des graines de savoir).
Celui qui approche voit les centaines de petites graines surmontées d’aigrettes qui donnent une allure plumeuse au pissenlit : de près on peut s’émerveiller comme devant une armée de drones miniaturisés. Ce sont du moins des appareils d’une technologie particulièrement efficace.
En anglais, on dit blowball boule à souffler, boule pour le souffle. C’est exactement cela qui manque au français car je ne me vois pas utiliser le mot pappus des botanistes, trop spécialisé.
Cette minuscule lacune dans mon vocabulaire me fait penser à deux textes magnifiques. L’article poignant de la médiéviste Yvonne Cazal.
le grec ancien et le latin disposaient de mots pour décrire celle dont l’enfant est mort raconte-t-elle. Le substantif grec orphaneia désigne « le fait de perdre son enfant » ; il est construit sur l’adjectif orphanè, lequel s’applique à l’enfant ayant perdu ses parents mais aussi aux parents ayant perdu leur enfant. D’autre part, existait aussi le participe passé latin orbatus dérivé de l’adjectif orbus que Félix Gaffiot traduit par « privé d’un membre de sa famille », lequel peut être un parent mais aussi un enfant. Orbus a disparu au moment du passage aux langues romanes, en dépit de l’importance centrale du thème de la Vierge devant son fils agonisant puis mort. (Cazal 2009). Quant à orphelin, il a perdu le sens général de « privé de » qui permettait de l’employer dans différents contextes pour se spécialiser et ne plus désigner que l’enfant privé de ses parents.
L’autre référence qui me vient à l’esprit, c’est le Vocabulaire européen des philosophies : Dictionnaire des intraduisibles. Seuil [2004], 1 532 p., dirigé par Barbara Cassin. Il s’agit de tout un lexique de termes philosophiques qui font difficulté car ils sont sans équivalents d’une langue à l’autre. Ces « intraduisibles » sont sans cesse retraduits afin de les comprendre mieux en sentant les différences des langues et des cultures. Pour prendre un exemple simple, la saudade est ainsi un mélange de nostalgie, d’incomplétude et de mélancolie propre à la culture portugaise, qui de nos jours renvoie au fado et en particulier à Amalia Rodriguez. Evidemment, ce qu’apprend le Dictionnaire c’est qu’à des mots isolés manquants correspondent des phrases et qu’on peut se consoler du manque de mots .
Laissons donc tournoyer les balles de souffles du pissenlit dans la brise.
Cassin Barbara 2004,Vocabulaire européen des philosophies : Dictionnaire des intraduisibles. Seuil.
Cazal Yvonne, 2009, « Nec jam modo mater, enquête sur une dénomination disparue pour désigner « la mère qui a perdu son enfant », La madre-The mother, Micrologus, Nature, Scienze e Società medievali, XVII, Florence, Edizioni del Galluzo : 235-253.
Exposition Louvre Couture – Objets d’art, objets de mode (jusqu’au 21 juillet 2025)
Aussi fastueuse qu’artificielle, la mode des grands couturiers étale la richesse de vêtements immettables dans les appartements fastueux conçus pour Achille Fould, ministre de Napoléon III et dans le département des objets d’art.
D’ordinaire, je traverse cette aile du Louvre sans regarder Lustres, boiseries dorées, lourds rideaux de velours. Trop c’est trop !
Un des mérites de l’exposition est de mettre en scène le dialogue des couturiers et du musée. La robe de John Galliano 2006 est peut-être la plus fastueuse. Elle est assortie aux velours cramoisis des sièges, et rappelle discrètement les motifs des céramiques bleues d’Iznik.
Dior. Galliano (2004). La robe cramoisieTulipes et œillet, inspirés de la céramique d’Iznik
Montrée de façon tout aussi théâtrale, une robe que Galliano appelle « guerrière » feint un affrontement historique avec le roi-soleil dont le portrait figure en arrière plan :
Robe guerrière de Galliano
La mini-robe de Donatella Versace semble conçue pour un thé dans un petit salon Louis XVI.
Robe de Donatella Versace (2002-2003) assortie aux fauteuils de Georges Jacob (1777)
Le vêtement spectaculaire de Demna pour Balenciaga est en référence directe avec d’antiques armures.
Robe-armure de Demna à côté d’une armure acquise pour Louis XIV. Photo Steve Appel
Ma préférée est la robe de bal de Balenciaga installée dans la grande salle à manger des appartements de style Napoléon III.
Robe de bal. Balenciaga. Dans la grande salle à manger
Solennelle, plus qu’époustouflante (comme disent les journaux de mode).
Ainsi le Louvre s’est mis à la mode. Il n’y a pas longtemps une exposition à Galliera était intitulée : Le musée pour demain. Depuis l’exposition Dior au Musée des Arts décoratifs, l’engouement du public n’a pas faibli. Au musée des Arts décoratifs, il fallait des heures de queue pour voir les robes de Van Herpen, représentée dans l’exposition du Louvre par une robe papillon !
Robe-papillon d’Iris Ven Herpen (2018-2019)
Cet infléchissement est salué par tous les journaux « Epoustouflant, Exposition-Evènement, A ne pas manquer ! ». Cependant une petite visiteuse américaine de 13 ans se lamentait hier soir au dîner sur les salles inaccessibles. Elle est fascinée par Vermeer et elle ne verra pas La Dentellière. Elle a étudié l’art égyptien et presque toutes les salles sont interdites d’accès, le personnel étant requis par l’exposition. Le musée, soucieux de « rajeunir son offre », a renoncé à assurer sa mission traditionnelle.
Je vais à Herblay au vernissage d’une exposition d’un ami d’amis. Herblay est un de ces villages des bords de Seine, près de la forêt domaniale de Saint-Germain-en-Laye qui me semblaient loin de Paris, et qui à présent avec le réseau des trains rapides de banlieue sont tout proches. Je sors de la gare dans le fracas du rapide de Normandie. Herblay, Herblay… Le nom est quelque part dans ma mémoire mais je ne sais pas pourquoi. Préoccupée de ne pouvoir reconquérir le souvenir oublié, il me faut un petit moment pour trouver le chemin de la place de la Halle qui passe sous la voie de chemin de fer et s’en va vers la ville haute.
Puis quelque chose revient. J’avais entendu parler de la villa mauresque d’Herblay par mes amis qui y étaient souvent invités pour déguster un menu où des pintades figuraient régulièrement. En ce temps-là, je m’étais imaginée invitée moi aussi, bien que je ne connaisse pas le propriétaire de la villa. J’avais rêvassé à des soirs de printemps, aux convives installés autour d’une longue table, aux portes fenêtres ouvertes sur la Seine. Sur la terrasse, on avait sans doute allumé des flambeaux. L’hôte demandait à des serveurs de présenter les plats et ceux-ci défilaient de profil comme dans les banquets égyptiens :
Musée du Louvre. Peinture égyptienne. Porteurs d’offrandes
Ils apportaient des pintades rôties (combien ?) découpées sur de grands plateaux laissant le maître de maison verser le vin. A la fin du repas, on servait des corbeilles de fruits et des gâteaux de miel. Au loin, des péniches glissaient sur la Seine. Les peupliers de l’autre rive bougeaient doucement.
J’étais trop loin pour entendre le cliquetis des couverts, ou bien j’avais fini par m’endormir et c’est en rêve que j’avais vu cette scène.
En arrivant à l’Etrange Galerie où j’étais conviée, le mystère s’est dissipé : l’hôte de la Maison Mauresque était le graphiste et photographe dont je venais voir l’exposition. C’est chez lui que mes amis dînaient autrefois pendant la belle saison. Christian Brieu présentait des images hybrides, à mi-chemin entre la photographie, le dessin à la main pour la rapidité du trait et le recours à l’IA. Nous avions à peu près le même âge. J’ai admiré sa capacité à s’approprier les nouvelles technologies.
Christian Brieu
Quant aux défilés des pintades, ils avaient cessé depuis 2012 quand la villa avait été vendue à Philippe Druillet, le dessinateur de bandes dessinées, qui l’avait à son tour vendue en viager à la ville, au prix de 500 000 €. Le Parisien expliquait que la maison était estimée à 1 M d’€ par les domaines, mais que l’artiste souhaitait que ce témoignage de l’Orient fantasmé reste dans le patrimoine d’Herblay.
J’ai suivi la rue qui descend vers la Seine jusqu’au 2 quai du Génie où Victor Madeleine, dessinateur industriel, photographe et peintre avait dessiné cette maison après avoir visité l’exposition universelle de 1900.
Victor Madeleine. Reproduction d’un tableau représentant un bateau-lavoir que le quai d’Herblay Herblay. Villa mauresque conçue par Victor Madeleine
Il n’était pas le premier. A partir des années 1830, un peu après la peinture et la littérature, le style « à l’oriental » s’était répandu, associé à des lieux de plaisirs, cafés des boulevards parisiens, établissements de bains, thermes, casinos à Trouville, Hendaye ou Aix-les-Bains, (Bernard Thoulier 2006). Cet orient érotique, c’est celui qu’évoque encore Proust en 1916 errant pendant le couvre-feu dans les rues de Paris avant d’aboutir au bordel-gay tenu par Jupien : « Je me trouvai sans m’en douter, en suivant machinalement un dédale de rues obscures, arrivé sur les boulevards. … et me perdant peu à peu dans le lacis de ces rues noires, je pensais au calife Haroun Al Raschid en quête d’aventures dans les quartiers perdus de Bagdad. »
Herblay. Une fenêtre de la villa mauresque, depuis la rue du Val.
Entre temps, les villas inspirées par l’architecture de l’Afrique du Nord avaient colonisé Hyères, Cannes, Marseille, Toulon. Des architectes s’étaient spécialisés dans ce style comme Pierre Chapoulart. Je ne trouve pas dans leurs emprunts architecturaux, la moindre condescendance, ou invitation au libertinage (interprétation de l’Orient qu’Edward Said reproche à l’orientalisme). Victor Madeleine trouvait dans ce vocabulaire architectural (arcs en fer à cheval, boiseries rouges, balcons largement ouverts sur l’extérieur, sens de la décoration) de quoi mettre à distance la pesante uniformité du style urbain parisien ainsi que la standardisation des maisons en meulière que l’on trouve dans les villages du pourtour de Paris, mais je ne vois pas de traces d’une volonté de pouvoir dans son travail.
L’architecture moderne des bâtiments religieux mobilisent quelques signaux forts. Ainsi les minarets des mosquées :
Mosquée de Créteil
Pour les bâtiments civils ou administratifs, c’est heureusement l’idée de ponts entre les deux cultures comme on le constate à l’Institut du monde arabe de Jean Nouvel ou bien au pavillon Habib Bourguiba.
Cité Internationale. Pavillon de Tunisie. Décor du street-artiste ShoofInstitut du monde arabe de Jean Nouvel
Décoré par un artiste post-colonial le street-artiste Shoof, le pavillon Habib Bourguiba célèbre la beauté de la calligraphie arabe. Il n’y a pas de séparation divisant l’Est et l’Ouest. Les architectes inventent un langage qui met les deux mondes en relation. Les architectes n’enferment pas leur vision dans un affrontement. Ils montrent plutôt une « poétique de la relation » à l’œuvre, annonçant à la façon d’Edouard Glissant la culture mondiale de demain.