Fondation Cartier. Première visite

La Fondation Cartier est désormais installée dans un bâtiment, créé en 1855 pour abriter les Grands Magasins du Louvre, temple du commerce où l’abondance des marchandises fascinait les clientes. Ces dernières années, le lieu, utilisé par le Louvre des Antiquaires, dépérissait lentement.

L’acheter a été l’opération de tous les superlatifs. Cet immense édifice, situé place du Palais Royal, face au Louvre, manifeste la puissance financière d’une entreprise du luxe capable de dialoguer — peut-être avec une pointe d’arrogance — avec le « plus grand musée du monde », empêtré dans ses chantiers de rénovation. J’imagine aussi un instant Pinault, qui occupe un peu plus loin la Bourse du Commerce, légèrement vexé de ne pas être ici, sur La place… Comme si les sociétés financières derrière ces fondations se livraient à un jeu de surenchère. Le marché des capitaux étant ce qu’il est, explique le président de la Fondation, le coût n’est même pas « exagéré » (Entretien avec Alain Dominique Perrin, 2025) 

Jean Nouvel, si attaché à créer des façades immédiatement reconnaissables (moucharabiehs de l’Institut du monde arabe, envol des oiseaux de la Philharmonie, reflets des Tours Duo), a ici préservé les façades haussmanniennes d’origine pour réserver son geste architectural à l’espace intérieur. Pour la spectatrice profane que je suis, l’originalité du projet tient à la faible présence des cloisons : le regard file loin, traverse des zones d’ombres, émerge de l’obscurité pour retrouver la lumière. L’ouverture est aussi verticale…

En bas, à gauche les motifs colorés du Bolivien Mamani

… si bien que j’ai eu l’impression de contempler The Tracing Fallen Sky de Sarah Sze depuis un belvédère.

Tracing Fallen Sky 2020.

Et la ville entre par les fenêtres.

Du métal et du verre ouvrant sur la rue

La prouesse, largement saluée par la presse, consiste cependant en un espace d’exposition de 6 500 m², entièrement modulable grâce à cinq plateaux mobiles permettant d’ajuster les volumes selon les besoins. « Ce n’est plus un musée : c’est un organisme vivant, capable de se réinventer à chaque projet. » a écrit Jean Nouvel (https://impact-european.eu/general-exhibition-fondation-cartier-paris/). Je suis allée trop vite et n’ai pas vu les plateformes se mouvoir… mais je reviendrai !

Le grand hall s’ouvre sur un hommage aux architectes.

Fondation Cartier. Hall d’accueil
Fondation Cartier . Jun’ya Ishigam. Projet pour Kinshasa

Dans cette exposition-rétrospective, on retrouve des œuvres croisées boulevard Raspail ou ailleurs : le chat d’Agnès Varda, la douce tapisserie d’Olga de Amaral, une magnifique toile de Joan Mitchell, le sombre Boltanski, l’art africain de Chéri Samba, et tant d’autres encore.

Le Chat d’Agnès Varda
Olga de Amaral

En descendant, on entre dans la section Être nature, où se mêlent vidéos, photographies et paysages sonores. Les photos que Claudia Andujar a prises des Yanamomis dialoguent avec les œuvres de Graciela Iturbide, Sally Gabori ou Depardon. Je n’oublierai pas la photo d’un adolescent, pas encore chassé de sa forêt, qui flotte sur l’eau d’un rio avec un visage d’une merveilleuse sérénité.

Partout, une célébration de l’arbre : du feuillage en milliers de plumes de Solange Pesoa (Miraceus) qui forme un tissu dense où la frontière entre végétal et animal s’estompe ;

Solange Pesoa. Miraceus

des empreintes de Penone

et les brise-lames de Raymond Hains, réduits à des troncs écorcés.

Raymond Hains. Brise-lames à Saint Malo

La Fondation propose une vision ouverte où dialoguent l’art avec un grand A, l’artisanat, le militantisme. Elle met en valeur la vitalité créatrice des peuples, de leurs coutumes, de leurs cultures. Elle a largement contribué à faire connaître des artistes africains et l’art populaire sud-américain.

Alex Červeny. Détail

Elle célèbre les échanges féconds entre disciplines. Elle a également ouvert ses portes à la recherche scientifique, accueillant l’astrophysicien Michel Cassé, les mathématiciens Cédric Villani et Misha Gromov, ou encore le bioacousticien Bernie Krause.

L’exposition porte enfin une dimension critique forte : la Fondation finance avec sincérité des projets de préservation de la nature grâce à l’argent tiré d’une entreprise qui, dans le même mouvement, contribue à déséquilibrer la planète. Une contradiction généreuse et monstrueuse, à l’image de notre époque.

L’Exposition Générale est présentée à la Fondation Cartier, 2, Place du Palais Royal, jusqu’au 23 août 2026; plein tarif à 15€ et un tarif réduit à 10€.

Entretien avec Alain Dominique Perrin, 2025, Fondation Cartier pour l’art contemporain, Paris Beaux-Arts.
https://impact-european.eu/general-exhibition-fondation-cartier-paris/

Novembre à la plaine de Chanfroy (Fontainebleau)

Ivan qui connaît la forêt comme sa poche a déniché un chemin inconnu tout près de la plaine de Chanfroy, non loin des stèles en hommage aux fusillés du maquis d’Achères. Bizarrement, c’est le seul endroit de Fontainebleau où les sentiers n’ont pas de noms. Il n’y a pas d’autres repères que les barrières, piles de troncs d’arbres abattus, bouquet de hêtres… puis au bout d’un bon kilomètre, les noms familiers reviennent, la route de Saint-Mégrin qui va bientôt croiser le GR11.

Les Fougères de novembre

A présent, un vallon encaissé. Un petit animal invisible remue dans les fougères. En fait, c’est un sanglier qui soudain se décide à franchir le sentier. Il traverse au galop juste derrière nous. Une forme noire passe, est passée… et après on voit seulement sa course dans les fourrés de fougères d’en face, masse noire, broussailles opaques… du noir… un buisson… du noir encore… puis rien.

Et quoi encore ? C’est le mois des feuilles qui craquent, des brindilles à terre, des mousses détrempées, des écorces et des champignons de toutes les formes et de toutes les couleurs.

Le champignon en forme d’oeuf

La plupart sont vénéneux, mais toujours surprenants. On ne rentre jamais bredouilles des recherches de novembre.

Il est cinq heures.  Comme dans un rêve, même les pas des marcheurs les plus proches se perdent dans le silence… La nuit viendra très vite.

La Malmaison, demeure des Beauharnais

Tu me demandes ce que j’ai pensé de notre visite à la Malmaison, ce château un peu campagne, perdu au fond des Hauts-de-Seine.

Le grand parc était peu accueillant le jour où nous y sommes allés entre deux averses.

 On voyait pourtant qu’il y avait des arbres superbes, dont un cèdre qui dépassait du bosquet à l’arrière du château. Devant l’entrée, le jardin des dahlias, les dernières roses.

La Malmaison. Allée latérale

Nous nous sommes vite mis à l’abri. Seule, j’aurais parcouru trop vite une demeure qui « n’est pas mon style ». Grâce à notre guide, Marie, à la fois savante (mais pas trop) et intéressée par son sujet, j’ai commencé à voir ce que le style Empire avait d’unique.

Parcourir le château

Tout de suite, dans le hall, s’impose le modèle romain avec un buste d’empereur… mais non, c’est un frère de Napoléon à qui le sculpteur a fait une tête de César sans aucun rapport avec les traits du modèle. Des colonnes de faux marbre (en fait des poteaux de bois), des décors de glaives et de couronnes.

Marie nous montre les astuces de jeunes architectes qui inventent la maison modulable : grâce à des portes coulissantes, les miroirs s’écartent et l’atrium devient une partie de la salle à manger qui reprend le même carrelage blanc et noir ce qui donne de l’unité à l’ensemble. Les décors peints sont copiés sur les peintures que l’on vient de retrouver à Pompéi.

La Malmaison. Marie, notre guide, dans la salle à manger
La Malmaison. Une danseuse

Une salle du conseil, tapissée de tentures en forme de tente militaire, s’explique par la hâte de l’empereur, qui a voulu ce décor express de toile rayée.

On est surpris par l’abondance des sièges dans la plupart des pièces. Ils permettent d’improviser des réunions. La plupart ont été récupérés à Saint-Cloud après l’incendie du château lors de la guerre franco-prussienne de 1870. Notre guide raconte fort joliment le métier de détective qui fait l’ordinaire de la vie des conservateurs : ils courent les ventes, compulsent les catalogues pour récupérer les fauteuils qui manquent à la collection de la Malmaison. J’apprends à reconnaître les sièges de style Empire inspirés de l’Antiquité, nouvelles allusions à la puissance romaine. Les accoudoirs sont sculptés de sphinx, têtes de lions ou aigles impériaux. Partout aussi l’acajou, matériau noble.

Ces sièges, on les retrouve y compris dans la chambre à coucher où Joséphine recevait parfois allongée.

Deux styles sont juxtaposés. Napoléon construit l’image d’un homme au travail qui ne perd pas de temps à décorer ses appartements. D’ailleurs, un escalier dérobé lui permettait d’aller directement de sa chambre à coucher à la bibliothèque du rez-de-chaussée où se trouvent des livres annotés de sa main et des cartes. Joséphine, fille de planteurs dont la fortune repose sur l’esclavage, a le goût du luxe. Elle orne sa chambre et son boudoir de riches étoffes, soie cramoisie, semée de motifs dorés pour la chambre à coucher, tentures en mousseline pour le boudoir. Elle accumule les toilettes spectaculaires, les objets précieux, comme les nécessaires de voyage en marqueterie, qui sont aussi des coffres comportant des tiroirs secrets ou encore les services en porcelaine peinte.

Malmaison. Chambre de Napoléon
Service de dessert : la sorbetière. Une commande de prestige

Après son divorce, elle fera décorer la Malmaison avec le motif du cygne, son emblème.

La Malmaison. Service à décor botanique

Ce que j’aime le plus, c’est le salon de musique : on y voit la harpe de Joséphine et le piano vertical à incrustations d’Hortense (dont j’apprends qu’elle était musicienne et que ses chansons (150) ont été appréciées). A partir de 1796, les réceptions données par la future impératrice Joséphine sont transformées en véritables concerts. Napoléon Bonaparte s’y montre assidu. Après le sacre, Hortense fera entendre ses compositions dans plusieurs célébrations officielles et certains de ses airs seront utilisés pour accompagner des marches des troupes de la Grande Armée. J’ai lu que ses œuvres les plus connues sont plutôt languissantes et font écho au style troubadour apprécié des hôtes de la Malmaison, comme« Le Beau Dunois », « Quelle est cette femme éplorée » et « La Mélancolie ».

Quel dommage que le musée n’ait pas une installation permettant d’entendre quelques compositions alors qu’un CD a été enregistré.

Une famille recomposée

Grâce aux cours de rattrapage dispensés par notre guide, j’ai pu imaginer la vie et la postérité de cette famille « recomposée ». Hortense et Eugène de Beauharnais adoptés par Bonaparte lui demeurent fidèles (malgré quelques hésitations). Ironie de l’histoire, leur beau-père a quitté leur mère pour avoir un héritier et pourtant, ce seront des descendants de Joséphine qui seront, via Hortense, Empereur des Français et via Eugène, rois de Suède, Danemark, Norvège.

Joséphine est une figure noire de l’histoire de France : elle a défendu l’esclavage qui a valu sa prospérité à sa famille. On lui reproche aussi d’avoir séduit Napoléon plus jeune qu’elle de 6 ans. On lui prête de nombreux amants, dont le député Paul Barras, figure du Directoire qui l’entretient, et vers la fin de sa vie le tsar, ennemi de l’empereur à qui elle demande sa protection. On critique surtout ses dépenses, qui l’amènent à prendre des commissions, douteuses lui permettant de mener grand train. En 1808, on dénombre une cinquantaine d’habits de cour, près de 680 robes, 500 châles ou fichus, plus de 1 000 paires de gants et près de 800 paires de chaussures. Or, un des plaisirs de notre visite tient dans l’amitié (si le mot n’est pas irrespectueux pour une impératrice !) que lui manifeste Marie.

La Malmaison. « Joséphine demande son appui au Tsar« 

Joséphine ne fait pas que gaspiller les deniers de la France. Elle est une icône de mode, copiée dans toute l’Europe et elle relance les industries du luxe, par exemple les soieries de Lyon. Outre son goût pour les arts décoratifs, Marie admire surtout la force du caractère de Joséphine. A peine échappée de la guillotine grâce à la chute de Robespierre, elle rebondit. De même, elle survit grâce au tsar à la chute de Napoléon. Ses vraies passions sont ses collections de roses, ses serres aux plantes rares et ses animaux exotiques, kangourou, lamas zèbres, cygnes noirs, autruches et même un orang-outang que les visiteurs viennent voir manger à table.

Son fils Eugène a été adopté par Napoléon : il est colonel à 22 ans grâce à son beau-père, mais aussi à son courage. Nommé vice-roi d’Italie, il se révèle bon administrateur. Marié à Marie-Amélie de Bavière, il aura 6 enfants avec elle. Une de ses filles, mariée à Oscar de Bernadotte est à l’origine des souverains de Suède, Norvège, Danemark et Luxembourg.

Hortense, éduquée à l’Ecole de Saint-Germain-en-Laye pour jeunes filles, ouverte par Madame Campan, ancienne dame de chambre de Marie Antoinette, a une solide formation artistique. Lors de la Terreur, son père est guillotiné et sa mère est libérée in extremis en 1794. Napoléon, qui l’a adoptée comme Eugène, la marie à son frère Louis Bonaparte. Cette union dont aucun des deux époux ne voulait se révèle désastreuse ! Ils auront cependant trois enfants Napoléon-Charles, Napoléon-Louis et Louis-Napoléon. Ce troisième fils deviendra empereur sous le nom de Napoléon III. Hortense obtient la séparation de corps, mais ne peut divorcer, car Napoléon a interdit le divorce aux membres de la famille impériale. Elle fut reine de Hollande jusqu’à l’abdication de son mari. A la chute de l’Empire, protégée par le tsar Alexandre, elle n’en subit pas d’abord les conséquences, Louis XVIII acceptant de la transformer en duchesse de Saint Leu… Après les 100 jours, Napoléon se réfugie à la Malmaison près d’Hortense. Louis XVIII la punit alors en l’exilant loin de Paris. En Suisse, près du lac de Constance,  elle recrée un cercle  d’artistes et d’écrivains, parmi lesquels figurent Franz Liszt, Alexandre Dumas et Lord Byron.

C’est là qu’elle finit sa vie.

Coïncidence ! La parure de saphirs de la reine Hortense, achetée par Louis-Philippe pour sa femme Marie-Amélie, a été volée au Louvre quelques jours après notre visite.

Branda Pierre, Joséphine, le paradoxe du cygne, Paris, Perrin)

CD, Hortense, compositrice de son temps, La Nouvelle Athènes à Malmaison, chez Paraty, 20 €.

Georges de La Tour. Une lumière dans notre nuit

Musée Jacquemart-André, du 11 septembre 2025 au 26 janvier 2026

Les spécialistes de l’art ont beau critiquer Malraux, c’était un « regardeur » magnifique. En tout cas, il m’a appris dans Les Voies du silence à aimer le peintre des images nocturnes, quand peu de gens encore s’intéressaient à lui.

Gorges de La Tour est aussi célébré  pour ses tableaux clairs. Ce sont des scènes de duperies où la beauté des corps, l’ovale candide des visages et la richesse des vêtements sont là pour tromper. Pas de mouvements convulsifs comme chez le Caravage, mais des gestes suspendus et des yeux qui s’épient… cependant des mains s’apprêtent à dérober une bourse, à  cisailler une chaîne d’or, à dissimuler des cartes gagnantes.  A leur tour, nos regards se font voyeurs, complices de voleuses et de tricheurs. Mais ces tableaux ne sont pas là.

La Tour, Georges . Le Tricheur. deFrance, Musée du Louvre, Département des Peintures, RF 1972 8 – https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010066276https://collections.louvre.fr/CGU

L’exposition commence avec les portraits de pauvres peints au début de sa carrière. S’il avait représenté seulement les apôtres d’Albi, les Vielleurs ou Les Mangeurs de pois tenaillés par la faim (1620), il serait Velasquez ou Louis Le Nain, un peintre de la dignité des humbles et ce serait déjà très beau.

Le Vielleur au chien vers 1620. Musée du Mont-de-Piété de Bergues

Ainsi son musicien aveugle n’est ni misérable, ni grotesque et le petit chien aux yeux suppliants qui le guide achève d’attirer la sympathie.

Le vielleur au chien. Le regard du petit chien

Mais La Tour est déjà le peintre du dialogue de la lumière et de l’ombre. Très tôt, puisque la Femme à la puce date de 1632 : une femme dénudée pour s’épouiller émerge de l’obscurité, à demi éclairée par une  bougie. Aucun décor, sinon une chaise rouge, aucun arrière-plan. 

Femme à la puce (vers 1632) Nancy

La Tour a sans doute emprunté au Caravage ses thèmes et ses fonds sombres, mais il refuse déjà la débauche des couleurs et la gesticulation des personnages.

Un enfant, un ange, Jésus

Les tableaux inoubliables sont pourtant ceux où l’échange entre ombre et lumière rejoint la représentation de l’invisible.

Rien ne sépare le monde sacré et le monde profane.

Le tableau le plus célèbre est celui qui s’intitule Le Nouveau Né : deux femmes se taisent, unies dans la contemplation du nouveau-né. Quelques parties de leur corps se détachent grâce à la lumière de la bougie, cachée par la main de la femme la plus âgée : le regard de la plus âgée se pose sur la jeune femme. « Est-ce elle, ma fille qui est devenue mère ? » Les paupières de la plus jeune se baissent sur son enfant. Ses formes sont schématisées : courbes de l’épaule, du buste, du visage ; angle du coude et du nez, triangle de la bordure brodée de la chemise. Les couleurs sont uniformément disposées sur chaque plan. Le rouge enveloppe le corps et le bébé repose sur le fond pyramidal de ce rouge simplifié, homogène.

Le Nouveau-Né. (1647-48) Rennes

 Quignard écrit : « On ne sait si c’est un enfant ou Jésus. Ou plutôt : tout enfant est Jésus. Toute femme qui se penche sur son nouveau-né est Marie qui veille un fils qui va mourir » (1991 p. 48).

La Madeleine présentée dans l’exposition est seule au milieu de la nuit dans le retrait d’une cellule. Une veilleuse éclaire quelques livres pieux et un crâne. La pénitente a encore le visage lisse et les cheveux longs et sombres de la jeunesse et pourtant elle est hors du temps de la vie. Elle ne bouge pas. Elle fixe la flamme. et n’attend que la délivrance.

Madeleine pénitente de Washington 1635-1640

Le crâne rappelle la mort au bout de la vie terrestre, mais tout est serein dans ce tableau qui invite à s’absenter du monde pour regarder seulement l’invisible.

 Consolatrice ou railleuse cruelle ?

le tableau que j’aime entre tous est une scène que la disproportion des proportions entre une immense femme et un vieil homme rapproche des scènes de rêve ou de cauchemar.

La femme s’incline vers un homme désespéré. Elle est si grande qu’elle ne tient pas dans le tableau et doit se pencher pour ne pas sortir du cadre de la composition. Son ample robe serrée sous ses seins accentue encore sa stature. Est-elle une consolatrice ou bien la femme de Job qui invite son mari à blasphémer ? Au musée, le titre tranche. Il s’agit de Job raillé par sa femme ; on voit d’ailleurs sur le sol le tesson avec lequel Job maigre et presque nu gratte ses ulcères.

Le Prisonnier-Job raillé par sa femme. Epinal (date inconnue)

A Epinal, le tableau s’est appelé Le prisonnier et c’est sous ce titre que René Char a évoqué pendant la guerre l’ange rouge à la robe gonflée comme allégorie de la poésie.

Les mots qui tombent de cette terrestre silhouette d’ange rouge sont des mots essentiels, des mots qui portent immédiatement secours.  (…) la robe gonflée remplit soudain tout le cachot. Le Verbe de la femme donne naissance à l’inespéré mieux que n’importe quelle aurore.

Reconnaissance à Georges de la Tour qui maîtrisa les ténèbres hitlériennes avec un dialogue d’être humain. (Feuillets d’Hypnos, vers 1944 : 76-77)

Pascal Quignard, lui, hésite entre la menaçante femme de Job et la figure monumentale de la Philosophie, qui porta secours à Boèce emprisonné (1991, p. 58). Pendant le règne de Théodoric, vers 524, le philosophe Boèce, traducteur d’Aristote et de Platon, maître des offices du Sénat, avait été accusé de fomenter une alliance avec Byzance. L’empereur l’avait fait jeter en prison et torturer. Alors qu’il était écrasé par le malheur et qu’il attendait la mort dans son cachot, la Philosophie lui était apparue pour le réconforter. Elle avait une stature majestueuse, se penchait vers lui. Recroquevillé sur son tabouret, il  leva les yeux vers elle et raffermi par la puissance de sa sagesse qui brillait d’une beauté supérieure, il écrivit La Consolation, un des textes majeurs du Moyen Age.

C’est étrange le pouvoir qu’un tableau a sur nous. La Tour en grand imagier a trouvé la forme qui s’est imprimée dans ma mémoire : l’homme abandonné, en proie à la peur et à l’angoisse ; la poésie ou la philosophie qui portent secours et triomphent des ténèbres.

***

Les conditions de visites sont médiocres. Les 8 pièces de Jacquemard-André sont trop petites pour la foule des visiteurs agglutinés devant les toiles. Elles n’offrent pas de recul pour les plus grandes œuvres …Pourtant nous sommes là.. Si on voulait chipoter on se demanderait pourquoi le Louvre n’a pas prêté le Tricheur, ou l’Adoration des Bergers… Mais pour rien au monde nous ne laisserions passer cette occasion de voir 23 tableaux du plus rare des peintres.

Les toiles de contemporains permettent peut-être aux amateurs de faire le point sur la part de l’influence italienne (une Madeleine pâmée de Finson, un saint Pierre du Pensionnaire de Saraceni…) et de l’influence du Nord (de magnifiques gravures de Callot et de Bellange,) dans le miracle que représentent pour le spectateur non spécialiste la simplicité méditative du maître du clair-obscur.

CHAR René, Feuillet d’Hypnos, Paris Gallimard.1946.
VANPETEGHEM E. (éd. et trad.), BOÈCE, La Consolation de Philosophie, Paris, 2008.
MALRAUX André, Les Voies du silence Paris, Gallimard, 1951.
QUIGNARD Pascal, La Nuit et le Silence : Georges de la Tour, Flohic, 1991.

Poitiers, la ville aux cent clochers

Notre-Dame la Grande (en travaux) dont on ne voit que le clocher…

Vous avez certainement fait cette expérience d’une ville dont vous n’attendiez rien de spécial et qui vous séduit de plus en plus à mesure que le temps passe. Invitée pour une soirée d’étude, j’ai pris le temps de me promener à Poitiers avec un plaisir que chaque heure accroissait.

Le cœur historique de la ville s’élève au sommet d’un éperon rocheux haut de 120 mètres qui rejoint la ville par « les escaliers du diable » permettant de couper les lacets de la route.

Une ville à vivre

Je me suis retrouvée dans une ville universitaire charmante où il y a moins de retraités grisonnants que de jeunes gens, moins d’automobiles que de vélos. On va on vient. On s’arrête sur un banc pour voir les pigeons au bain. Au 137, de la Grand Rue, après des dizaines de galeries, boutiques bohèmes, petits restaurants, on fait une halte devant la vitrine d’une des dernières fabriques artisanales de parapluies.

On observe les allées et venues des gens à vélo et à pied, indifférents au séjour de Jeanne d’Arc dans leur ville, mais qui vous renseignent aimablement sur la plus belle rue où voir les maisons à colombages.

Rue de la Cathédrale. Emplacement de l’hôtellerie de la rose où Jeanne d’Arc a été logée.
Maison à colombages

On prend le temps d’un café au soleil. L’automne est délicieux car le beau temps n’est plus synonyme de chaleur brûlante.

Le palais d’Aliénor d’Aquitaine

Oh ! On allait passer sans entrer car de l’extérieur on voit un palais de justice de sous-préfecture. Or, la façade rajoutée dissimule une des entrées du palais d’Aliénor d’Aquitaine. A présent que le palais de justice a déménagé, on peut accéder à la grande salle gothique de 50 mètres de longueur sur 17 mètres de largeur où se rassemblait la cour d’Aliénor. La poussée féministe fait reparler de la duchesse, occupée de politique et pas seulement de vers de troubadours.

Aliénor, mariée très jeune à un fils de Louis VI le Gros devient vite reine de France à à la suite de la mort accidentelle du frère aîné de son mari et de la mort de son beau-père. Quinze ans plus tard, elle accompagne son mari à la seconde croisade, mais s’oppose à ses choix stratégiques. De son côté, Louis VII, fâché de ne pas avoir de fils (et lassé des infidélités de sa femme), finit par demander le divorce. Il l’obtient en 1152, sous prétexte d’un lien de consanguinité.  Deux mois plus tard, Aliénor se remarie avec le futur Henri II d’Angleterre, ce qui entraînera comme on sait cent ans de guerre entre les Anglais et les Français. Plus tard, (1173-1174), la reine sera emprisonnée pendant 15 ans par son second époux après la révolte de ses fils, alliés à des barons aquitains Elle profite dès 1189 de son veuvage pour reprendre les rênes de son Aquitaine, pour conseiller son fils Richard, nouveau roi d’Angleterre et duc d’Aquitaine, puis pour venir en aide à son dernier fils Jean sans Terre ayant succédé à Richard, mort prématurément en 1199. Jusqu’à la fin de sa vie en 1204, Aliénor tente de soustraire son duché à la convoitise de Philippe Auguste, nouveau roi de France.

Poitiers. Grande salle du Palais d’Aliénor d’Aquitaine

Baptistère, cathédrale et musée

On ne visitera pas Notre-Dame la Grande en travaux, mais au bas de la pente, un baptistère (le plus ancien d’Europe, explique la personne de l’accueil).

A l’intérieur, un bric à brac de sarcophages mérovingiens et des fresques fort bien conservées à la gloire de saint Jean le Baptiste… A ma grande honte, j’ai imaginé que les touffes qui sortaient des buttes de terre représentaient les fumerolles d’un volcan menaçant. Il s’agissait de touffes d’herbes.

Tout près se trouve la cathédrale Saint-Pierre. A l’extérieur, trois portails sculptés et peu endommagés : un peuple de statues sort des tombeaux pour le jugement dernier. L’artiste exprime l’énergie harmonieuse des corps… bien loin des clichés sur les figures grotesques de l’époque médiévale.

Tout près un de ces jolis musées de province qu’on visite sans en sortir épuisé, en compagnie de quelques amateurs. A Poitiers, il y a bien sûr des œuvres puissantes de Camille Claudel, depuis La Valse jusqu’à cette Niobide blessée qui meurt solitaire.

Camille Claudel. Niobide blessée

Mais je me suis arrêtée aussi devant des œuvres « mineures », de celles qui souvent ne vous arrêtent pas. Un petit cervidé mérovingien :

Musée Sainte-Croix. Cervidé mérovingien

Un chapiteau facétieux qui représente une scène de dispute que des épouses essaient d’interrompre.

La Dispute. Chapiteau 11e ou 12e siècle

… un sabbat chez les sorcières…de je ne sais de qui. Les diables qui accompagnent les dames (la jeune, nue sur son balai, la vieille, plongée dans un grimoire) sont sympathiques. Ce tableau n’est pas là pour effrayer. Ceux qui l’ont acheté ont-ils pris le risque d’être dénoncés ou bien la grande période de persécution était-elle finie ?

Musée Sainte-Croix. Le sabbat. Fragment

…l’incroyable tableau de Broc, Apollon et Hyacynthe : Hyacinthe était aimé d’Apollon et de Zéphyr. Il préféra Apollon et se mit à jouer au disque avec lui. Le dieu du vent, jaloux, dévia le coup d’Apollon qui blessa mortellement son amant. La tendresse évidente entre les deux hommes, les teintes pastels qui transforment en douce étreinte les derniers moments d’Hyacinthe, et même l’écharpe rose du dieu Zéphyr font de ce tableau un tendre manifeste homosexuel.

Au pied de la butte, la ville moderne sans forme avec ses entrepôts, ses hangars, ses hôtels bon marché, et puis la gare et Paris à 1h 40.

Je reviendrai à Poitiers.

Les cachous

Une boite de Cachous

Ma grand-mère, quand elle venait me dire bonsoir, me donnait un bout de réglisse pour me donner le courage d’affronter la nuit glaciale de la Lorraine où l’on m’avait envoyée pour me guérir de mes bronchites permanentes.

Cet hiver là, il faisait -17°. Seule la cuisine de son appartement, où nous passions la soirée, quand je revenais de l’école, était chauffée. Au moment du coucher, ma grand-mère ouvrait grand la fenêtre de ma chambre, pour faire entrer « le bon air des Vosges ». De fait, l’air sec ne m’a pas rendue malade.

Mais j’avais froid dans le lit, malgré la triple épaisseur de lourds édredons. (« Trois comme les princesses, disait ma grand-mère »), froid tous les soirs malgré la bouillotte que je poussais centimètre après centimètre pour réchauffer mes pieds gelés, jusqu’à pouvoir enfin m’étendre sur le matelas.

Et il fallait apprivoiser la séparation jusqu’au matin. Quand elle refermait la porte et que j’étais plongée dans des ténèbres chargées d’ombres, le goût puissant de réglisse restait dans ma bouche longtemps comme un remède contre l’angoisse de l’abandon et l’inconfort de la chambre.

Plus tard, l’épicier du coin vendait des lacets de réglisse que j’ai essayés sans retrouver le goût puissant des bonbons de ma grand-mère.

Enfin, les Cachous Lajaunie qu’une publicité efficace venait de mettre à la mode sont arrivés dans notre supermarché. Je devais avoir une quarantaine d’années. Ce ne fut pas seulement le plaisir du goût retrouvé, ce fut un fil qui me reliait à l’ombre de ma grand-mère, aux nuits d’hiver où elle voulait me consoler d’être loin de ma famille (ce qui était plus difficile le soir, elle le savait bien).

Les Cachou Lajaunies qui ont permis ces retrouvailles avec le passé englouti de l’hiver vosgien ont brusquement disparu. J’ai acheté les derniers cet été, oubliés dans un magasin.

Le lent déclin des petits commerces

Je retrouve le quartier, les commerçants qui montrent que je suis une cliente qu’ils ont plaisir à voir, mais petit à petit, inexorablement, les commerces de proximité ferment. « Le petit » épicier arabe qui m’a parfois dépanné le soir a perdu sans doute la lutte contre le supermarché depuis que les caisses automatiques permettent de l’ouvrir toute la nuit.

Paris où l’on fait tranquillement ses courses à pied, me semblait un peu protégé de la concurrence des zones commerciales, mais internet et les livreurs à domicile sont redoutables. Le magasin d’articles de sport dont la vitrine est murée depuis plus d’un an peine à trouver un repreneur.

Ancienne vitrine d’Intersport

C’est fini aussi pour le traiteur qui faisait des plats délicieux, m’avait dit une amie !

Rue du Rendez-vous

En face, le magasin de jouets d’enfants en bois est vide, comme sont vides les boutiques de prêt à porter qui vendent forcément beaucoup plus cher que les marques chinoises.

Gérone. La ville aux trois cultures

Gérone était encore écrasée par la chaleur, mais il était déjà trop tard. Si on voulait voir les musées, il fallait renoncer à marcher sur les remparts carolingiens accessibles seulement jusqu’à 19 heures.

Nous avons choisi les musées d’art chrétien et  le musée juif parce qu’ils symbolisent la ville qui célèbre le mélange des cultures. A Gérone en effet, on met en valeur la présence juive, en enjambant les cinq siècles de silence qui ont suivi l’expulsion de 1492. Cette reconstruction est un témoignage historique d’un Moyen Age, où les trois religions du Livre ont coexisté. (Elle est sûrement aussi un modèle optimiste pour notre époque qui veut croire à un « vivre ensemble », propice au développement culturel.)

Tolérance ?

Les Omeyades ont conquis l’Hispanie en 711 et ont quitté le dernier émirat de Grenade en 1492.  Pendant quelques siècles, l’Espagne a été partagée entre l’Orient musulman et l’Occident chrétien. Dans l’espace étroit entre ces deux cultures, une minorité juive a connu une période de stabilité. Persécutés par les Wisigoths, les Juifs avaient plutôt bien accueilli les envahisseurs. Comme les chrétiens, sous domination musulmane, ils devenaient des dhimmis. Certains historiens insistent sur le côté protecteur de ce statut qui donnait le droit d’acquérir des biens et de conserver sa religion. D’autres soulignent les limites d’une citoyenneté de seconde zone. Les dhimmis devaient s’acquitter d’un impôt particulier. La justice les traitait différemment : un musulman n’était pas puni de mort s’il tuait un chrétien ou un juif, tandis qu’un dhimmi devait être tué s’il tuait un musulman, même en état de légitime défense ; le témoignage d’un dhimmi n’était pas valide lorsqu’il était porté à l’encontre d’un musulman. Un dhimmi ne pouvait pas épouser une femme musulmane ou même s’en approcher, etc.

Cependant la lente reconquête chrétienne commençait : Gérone tombe aux mains des Francs dès 785, Barcelone en 801.. Les juifs vont devoir s’accommoder de la domination chrétienne jusqu’en 1492, date de leur expulsion. Là encore la tolérance est bien relative : Les communautés sont juxtaposées et les chrétiens combattent fermement le mélange des cultures. Pour se convaincre du peu d’empathie, il suffit de regarder une scène de circoncision exposée au musée d’art catalan:

Le rabbin a l’apparence d’un sage vieillard, mais les griffes puissantes qui dépassent de la table sont celles du diable. Je ne sais pas si ces pieds diaboliques sont un motif habituel.

Nous n’avons vu que l’extérieur de la cathédrale. Pour accéder au musée, Il a fallu gravir l’escalier dans la chaleur accablante. Il est surplombé par la masse de la façade qui montre bien quelle est la culture dominante.

L’Escalier monumental qui monte vers la cathédrale

Le musée d’Art de Gérone se trouve tout près dans l’ancien Palais épiscopal. Il abrite une importante collection d’art, avec en particulier des pièces de l’époque romane. Comme dans tous les musées occidentaux, la mort est partout.

Et c’est pourquoi j’ai été surprise et ravie de découvrir une statuette de vierge au large sourire :

Vierge de Palera. Commencement du 15e siècle

Le Call, ou quartier juif

Le quartier juif est un enchevêtrement de ruelles qui date du moyen âge. Il est à présent sur tous les guides et les boutiques de fringues ont envahi les rues joliment restaurées.

Mais l’esprit du passé s’efface aussi sûrement dans les rues pittoresques livrées aux touristes que dans l’abandon qui a précédé. C’est seulement dans la vieille synagogue-musée que l’ombre des disparus s’attarde. (On trouve naturellement beaucoup moins d’objets dans ce musée que dans le musée juif de Paris, ce qui est normal après la politique d’expulsion.)

L’émotion vient paradoxalement du peu qui subsiste alors que tout le reste a disparu. La fascination vient par exemple de l’importance donnée aux noms (sans doute ce qui vous ancre quand on n’est jamais sûr de rester quelques part et qu’il faut remonter de nom en nom pour trouver une identité). On s’attarde aussi devant les épitaphes touchantes des pierres tombales :

Pacifique toute mon existence, de mes mains je fis bien des choses. Quand vint la fin, la lumière m’enveloppa à nouveau le jour où je fus convoqué pour retourner d’où je venais », dit l’une. Sa lampe s’est renversée et il a été réuni à son peuple au mois de Shevat de lan 5. 131 (1571)

ou celle d’Estelina, la petite étoile :

« Ceci est la stèle funéraire de l’honorable Estelina, épouse de l’illustre et honnête Bonastruc Josef. Sa maison est au jardin de l’Éden ».

Cependant l’essentiel de la mémoire des juifs renvoie à leur rôle dans la transmission des connaissances notamment  grâce aux traductions. Une partie du musée est dédiée à Moïse Nahmanide (Bonastruc ça Porta en catalan) (1194-1270). C’était un rabbin du 13e siècle, médecin, astronome et kabbaliste. Il est surtout célèbre pour avoir, à la demande du roi Jaume d’Aragon, participé en 1263 à une « disputatio » où il devait confronter sa foi juive aux arguments de Pau Cristià, un converti dominicain…

C’est une scène extraordinaire (peut-être un peu réécrite) que ce moment où la controverse remplace la violence. Or, le discours de Moïse Nahmanide convainc le roi chrétien qui salue son érudition et lui offre une somme d’argent. Très vite après ce triomphe, les dominicains obtiennent son bannissement et il finit sa vie en exil en Palestine.

Une petite peinture m’a déconcertée parce qu’elle me faisait penser à une miniature persane et semble braver l’interdit de la représentation.

L’heure de fermeture est déjà là. Après la journée chaude, il est bon de gravir la pente de la cathédrale. Au-dessus des toits, le ciel prend peu à peu la couleur gris rose des ailes des pigeons ramiers.

Voici les bains arabes… mais que signifie ce nom ? Les Francs n’avaient-ils pas repris la ville quand les bains ont été construits et la coupole qui repose sur de fines colonnes n’est-elle pas romane ?

Ce sont sans doute des bains à la mode des arabes. Pour brouiller un peu plus mes repères, ils ont un moment été partiellement reconvertis en bains rituels juifs (mikvé).

Gerone aux mille couleurs

Gérone est également connue pour ses maisons aux couleurs vives qui surplombent l’Onyar. Les couleurs, ocre, jaune, vert, rose, blanc vont de maison en maison et se reflètent dans le lit de la rivière, le double tableau ajoutant au plaisir.

Dans la rivière canards et ragondins poursuivent leur politique de coexistence, chacun selon ses appartenances !

J’ai consulté des articles de Wikipédia en me promettant de lire un jour
Castro, Amerigo, 1948, 1984, 3e éd., España en su Historia, cristianos, moros y judíos  Ed. crítica : Grijalbo
Et surtout
Nahmanide, La Dispute de Barcelone, suivi du commentaire sur Ésaïe 52-53. Verdier, [1ère édition 1984], 2008.

Palafrugell (2) Le Musée du liège et le musée de la sculpture

Au musée du liège installé dans l’ex-usine la plus importante de Catalogne on voit avec mélancolie les étapes du travail qui s’en va. Tout d’abord, la montée en puissance de l’usine quand, à Reims, au 18ème siècle, Dom Perignon a voulu remplacer les chevilles de bois entourées de tissu par des bouchons de liège. Des fabriques se sont développées dans les pays méditerranéens où poussent les chênes-liège. Au début du 20e siècle, 15 000 ouvriers vivaient du liège en Catalogne. A Palafrugell, des mannequins donnent une idée des savoir-faire des artisans d’excellence qui en un tour de main arrondissaient un bouchon de champagne.

Les outils du sculpteur de liège

Peu à peu des machines remplacent les gestes. Ce sont elles désormais qui mettent en forme la matière : conduire la machine est une tâche appauvrie et les artisans d’élite devenus inutiles sont de plus en plus remplacés par une main d’œuvre féminine moins payée. La concurrence de l’étranger et du plastic étant trop forte, l’usine finit par fermer.

Il ne restait plus qu’à installer un musée… du liège

Comme dans les mines de charbon, les forges, les moulins, les pêcheries de toute l’Europe… la fin de l’activité économique laisse place à la muséification.

Reste la belle architecture moderniste de l’ex bâtiment industriel.

Porte du Musée du liège à Palafrugell

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Une autre partie de l’usine a été reconvertie en musée de la sculpture, grâce à un mécène De l’extérieur, le Cao Mario luit doucement dans la nuit.

La ville a l’air endormie, sauf à la fenêtre une silhouette sombre adossée à une des fenêtres. Serait-ce le fantôme du passé ?

L’après-midi le musée se visite. Il y a des œuvres qui accrochent tout de suite le regard. J’ai sottement oublié de noter les noms des artistes. Je mets quand même quelques photos de ceux dont j’ai le nom :

Isabel Cruellas. Des herbes flexibles dans un matériau dur
Gérard Mas. entre classicisme et impertinence
Teresa Riba. D’en Haut

Une exposition est consacrée au sculpteur argentin Marcel Marti, aussi bon dessinateur que sculpteur, qui hésite entre figuration et abstraction. Dans les œuvres qui m’intéressent le plus, il invite à s’intéresser au jeu des matériaux

Exposition Marcel Marti

ou il propose une réflexion sur l’espace, la lumière permettant de pénétrer à l’intérieur des œuvres.

Quand on quitte le musée, c’est pour retrouver dans la chaleur, le château d’eau de Can Mario qui sert de repère à la ville.

Où ai-je lu que la Costa Brava n’était qu’un endroit de bronzage pour l’Europe du Nord ?

Dans la région de Palafrugell, il y a des criques merveilleuses, entourées de promontoires boisés, des villages de l’intérieur dont la forme est presque intouchée,  des centres-villes pour lesquels le temps s’est arrêté aux années 30.

La côte depuis le phare de Sant Sebastià

Bien sûr, le bonheur tient surtout à l’accueil d’amis, intercesseurs magnifiques avec le pays catalan. Leur maison de Palafrugell est une maison d’ombre dont tous les volets sont fermés à cause de la chaleur. J’avançais droit sans voir où je mettais les pieds. Peu à peu je distinguais de grosses armoires, puis le commutateur. J’entendais le ronron des ventilateurs. Après la chaleur de la rue, il faisait bon….

Pendant cette semaine, nous avons appris la sieste qui permet d’éviter les heures trop chaudes

Avec les amis, nous sommes allés de crique en crique, nager deux fois par jour. Notre plage principale, c’était Llafran ceinturée par deux promontoires qui empêchent les constructions nouvelles. Un hôtel, dont la gloire est un peu passée, est toujours là. Il accueillait des vedettes américaines, des toreros, des danseuses de flamenco. Quand on entre dans le Rambo, on voit les photos de Sofia Loren, Kirk Douglas, Elizabeth Taylor mais aussi Paco de Lucía, Joan Manuel Serrat ou Lola Flores … L’hôtel était dirigé par un personnage hors du commun qu’une grande danseuse de flamenco avait baptisé le Gitan de la Costa Brava. A sa mort, son neveu devint Rambo, organisateur de fêtes improbables, qui ouvrait les bouteilles à la machette et mélangeait dans de grands saladiers tout ce qui était alcoolisé. Sur un mur du bar une photo du « gitan » avec Dali… Evidemment, le vrai n’est pas celui qu’on pense.

Nous avons visité des criques minuscules atteignables à pied par le sentier de douanier le mieux entretenu que j’aie jamais rencontré.  Quelques maisons et des kayaks multicolores. Ce serait le paradis, s’il n’y avait pas un défilé de visiteurs.

S’Alguer au bout du chemin de ronde

Vendredi, la sardane commence vers 20h sur la Place Nova de Palafrugell. La foule s’est installée sous les parasols des bistrots pour prendre un verre ou manger, tout en attendant l’orchestre. On a le choix entre le Centre Fraternal, Candela, Ôcre Bar (drôle de nom) !), Munic. Le Fraternal, construit en 1878, est le préféré : c’était le café des travailleurs de l’industrie du liège (le plus grand fournisseur d’emploi de la ville) où s’était organisée une société à but non lucratif. Au premier étage, les adhérents ont toujours accès à un billard, un piano, une bibliothèque-salle de réunions, (je dois dire qu’il n’y avait personne). En bas, une belle salle avec des centaines de caricatures des personnes de la ville. Beaucoup de gens passent prendre un verre.

Les industriels et les notables se retrouvaient à côté dans un cercle chic… qui a périclité. Juste revanche !

Pendant qu’on mange de petits calamars, des seiches, des artichauts frits au jambon, les musiciens se mettent à jouer Tout commence par les appels du flabiol, sorte de piccolo, puissant et aigre. Bientôt un orchestre à vent et une contrebasse le rejoignent. La sardane a l’air simple : les danseurs se mettent en cercle et se tiennent par la main. Deux pas courts puis deux pas longs, des courts à nouveau et, ça y est, je suis perdue. Je n’ai vraiment pas le sens du rythme et je ne me risque pas à entrer dans la danse ! On m’explique que la sardane est un symbole de la culture catalane que Franco a été tenté d’interdire. Le clergé a fait entendre au dictateur que les gens la dansaient en sortant de l’église. Pas de sardane, moins de fidèles à la messe… et la sardane a été sauvée.

Aujourd’hui, si elle constitue une affirmation catalane, elle n’empêche pas les danseurs du vendredi d’accueillir les touristes compétents. « La Catalogne veut-elle encore son indépendance ? » Il y a des drapeaux catalans aux fenêtres (à côté de drapeaux palestiniens, d’ailleurs). Le Brexit a fait réfléchir : combien de temps faudrait-il pour qu’une Catalogne indépendante puisse intégrer l’Europe ? Les exportations baisseraient, des entreprises partiraient pour accéder facilement au marché unique… Il me semble que l’indépendance est remise à plus tard.

Je parlerai dans mon prochain billet des passionnants musées du liège et de la sculpture, mais pas pour le moment de Josep Pla (1897-1981), le grand écrivain de la ville dont je n’ai encore rien lu. Lettré, contemplatif, antirépublicain dénoncé par la gauche, mais amoureux du catalan et pour ce, stigmatisé par les franquistes, il se plaisait dans la compagnie des pêcheurs. J. dit qu’il a désembourgeoisé le catalan.

Le Désert de Retz

Penser au Désert de Retz suffit à faire surgir des images d’un ailleurs magique car de nos jours le mot désert évoque les contrées vides de l’Orient, les caravanes qui traversent des dunes de sables, les mystiques assoiffés de Dieu. Cependant, au 17ème et au 18ème siècles, un désert est d’abord un endroit écarté des lieux habituels de sociabilité. Les églises du désert étaient des lieux éloignés des villes où des protestants s’assemblaient en secret loin des agents du roi catholique ; le misanthrope de Molière voulait « fuir dans un désert l’approche des humains » c’est-à-dire quitter la Cour et Paris. Au domaine de Retz, ce retrait loin des mondanités est encore plus relatif : Saint-Germain-en-Laye, la forêt de Marly, Versailles sont proches.

Le nom insiste avec ses assonances en /d/, /ʁ/, /ɛ/,  et avec à l’écrit le  « z » final qui évoque la prononciation du s de désert. Il absorbe aussi des images venues du passé. Bien qu’il n’y ait pas de relations avec Monville, le nom de Retz évoque le souvenir médiéval et cauchemardesque de Gilles de Rais (ou Retz), le compagnon de Jeanne d’Arc, accusé par la suite de viols et de meurtres d’enfants et celui du cardinal De Retz vaincu de la Fronde, et magnifique écrivain. Le parc réel où nous allons n’est pas indépendant de ces rêveries, même si on y accède par une interminable rue de banlieue non desservie par des transports en commun.

Celui qui a conçu le domaine entre 1774 à 1786 s’appelait François-Nicolas-Henri Racine du Jonquoy, sieur de Monville  et de Thuit. Un grand-père fermier général lui avait laissé une fortune de plus de trois millions de livres.  Veuf à 27 ans, sans enfants, « un des plus beaux cavaliers de Paris » au témoignage d’un contemporain, il  pouvait consacrer sa vie au plaisir et au domaine de trente-huit hectares qu’il venait d’acquérir. Il possédait par ailleurs un hôtel rue d’Anjou, (abattu au 19ème siècle pour percer le boulevard Malesherbes) dessiné par Boullée, qui était à la pointe de la modernité avec un chauffage central !

En 1774, la mode était à l’apparente liberté des jardins anglais que l’on pouvait agrémenter, à la mode des jardins chinois, de « fabriques », petits bâtiments pittoresques édifiés au détour des allées.  (A Paris , le parc Monceau comporte encore quelques vestiges des fabriques conçues pour le duc de Chartres https://passagedutemps.com/2020/11/25/parc-monceau-que-reste-t-il-de-la-folie-du-duc-de-chartres/)

Les fabriques dessinées par Monville sont consacrées au divertissement, comme l’indiquent le théâtre de verdure et le temple au dieu Pan qui était un salon de musique (Le propriétaire, bon musicien, harpiste de talent qui jouait parfois avec Gluck, a laissé quelques ariettes). Ce pavillon a été la première des fabriques et il faut penser qu’on y célébrait les arts plutôt que des bacchanales pour duchesses et bergères.

Temple au Dieu Pan

Le désert était aussi sûrement une invite à voyager symboliquement à travers les civilisations. L’entrée principale, qui a disparu, était une grotte artificielle, qui représentait la grotte des premiers âges. La franchir et pénétrer dans le domaine, c’était abandonner son vieux moi pour cheminer le long d’un parcours conçu vraisemblablement sur le modèle des chemins de l’initiation (maçonnique ou plus largement spirituelle).

On célébrait les civilisations lointaines. Le pavillon tartare en tôle a été restauré.

Le pavillon tartare

Il est trop tard pour le pavillon chinois si célèbre en son temps qui s’est effondré en 1967 et qui a servi, je crois, de poulailler après avoir été la première demeure de Monville au désert.

Maison chinoise (dessinée par Monville)

Le jardin sacrifie au symbolisme maçonnique avec la colonne détruite qui rappelle tellement la tour de Babel de Breughel l’Ancien. Toute blanche, elle se détache sur le fond des grands arbres avec la netteté d’une image de rêve.

Colonne tronquée

C’est Monville qui avait dessiné dans la muraille ces fausses lézardes, tout à fait fonctionnelles par ailleurs, puisqu’elles éclairaient les pièces de l’étage supérieur.

Il y a une inévitable pyramide, mais est-ce par esprit facétieux que cette forme symbolique sert aussi, bien terrestrement, de garde-manger  et de réserve de glace :

Pyramide-glacière

Je suis émue par cet homme qui voulait planter toute une forêt. En 1777, il commande plusieurs milliers d’essences exotiques aux pépinières royales (même s’il n’obtient qu’une infime partie de ses commandes) et installe des serres chaudes où cultiver des fleurs rares. A la Révolution, Monville a dû céder ses biens pour une bouchée de pain. Le Désert alla à un Anglais,  puis fut saisi. Le mobilier et les essences rares en pots furent dispersés. Emprisonné sous la Terreur pour anglomanie et sybaritisme, M. de Monville échappe à la guillotine par la chute de Robespierre. Il a alors 60 ans. Il mourra en 1797, d’un abcès dentaire. Il n’aura pas vu grandir ses arbres qui font aussi de ce parc un endroit remarquable.

Le parc du Désert de Retz. Cliché Steve Appel

Pendant des décennies Le Désert de Retz reste en l’état. La famille Passy l’acquiert en 1856 et le garde presque un siècle. Un de ses membres replante mélèzes, érables, séquoias. Mais le Désert s’enfonce peu à peu, faute de moyens pour l’entretenir, Le fils de Paul Passy le vend en 1936, après une tentative d’élevage de poules pondeuses pour le rentabiliser.

Cliché Steve Appel
Désert de Retz. Un savonnier

Le domaine est longtemps à l’abandon avec ses fabriques qui se défont lentement. Ceux qui le découvrent se sentent pénétrer par les portes d’ivoire et de corne dans le monde des rêves qu’ils croyaient inaccessible. Prévert y séjourne en tant que cerf-scribe.

Le Désert de Retz. Collage de Jacques Prévert

Les Surréalistes Breton, Aragon, Dali, Arp y organisent un bal masque :

…et la masse sombre des arbres derrière la grande tour tronquée devait ajouter à l’atmosphère de sur-réalité du domaine.

Le Désert de Retz : historique et plans

Cahier des jardins anglo-chinois, contenant les détails du Désert, jardin pittoresque… appartenant à M. de Monville, projetté, dessiné et exécuté… par lui-même… | Gallica

Monville (de) Ariette avec accompagnement de harpe, violon, quinte et basson obligés, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b10879441r