Décidément, je me fatigue vite dans le château de Versailles aux 2300 pièces. Je vais de salle en salle de sculptures, en tapisseries, peintures, dorures et lustres, entassés pour en mettre plein la vue aux visiteurs. A peine me retient l’horreur des lits d’apparat où les reines accouchaient et mouraient en public.
Appartement d’apparat de la Reine après sa restaurationCette photo de Roland Ley qui montre la foule rassemblée dans la pièce suggère ce que pouvait être la vie de ces pauvres reines exhibées sur leur lit de parade dans les moments essentiels de leur existence, la naissance des enfants royaux, la mort…
Mais bien sûr, je trouve mille choses attirantes au château. Je croyais que c’était la troisième République qui avait forgé, par-delà la coupure de la Révolution, l’idée d’une continuité entre l’Ancien régime et la République, l’image d’une France millénaire et je créditais la République de l’invention de symboles patriotiques comme Charles Martel. Je découvre que la galerie des batailles racontait déjà la même histoire. Or, elle a été voulue par le roi Louis-Philippe (1773-1850), qui, il est vrai, était l’homme de la réconciliation, un partisan de la Révolution dans sa jeunesse, qui n’avait pas levé les armes contre la République et qui avait adopté le drapeau tricolore quand on lui offrit le trône en 1830 après la chute de Charles X. Ce libéral avait surtout fait quelques pas en direction du parlementarisme…. Sur 120 mètres de long, est exposé en 33 tableaux immenses, d’un côté de la galerie, le passé monarchique ; en face, les victoires de Masséna et de Moreau et la geste de Napoléon jusqu’à Wagram. Le roi Louis-Philippe inventait le musée d’une France réconciliée par ses exploits militaires.
C’est une autre grande scène, que je veux évoquer aujourd’hui, LeRepas chez Simon le Pharisien de Véronèse, accroché dans le Salon d’Hercule, près du Grand Appartement du Roi.
Le tableau a été peint pour un réfectoire monastique de
Venise avant d’être offert à Louis XIV en 1664, par les sénateurs soucieux de s’assurer
du soutien militaire de la France contre les Turcs. Le peintre aimait à
représenter ces décors fastueux où des convives absorbés par leur conversation
semblent complètement indifférents à ce qui devrait être l’essentiel, le Christ
et la femme blonde qui lui essuie les pieds avec ses longs cheveux.
LeRepas chez Simon le Pharisien . Paul Véronèse. Détail.
Le christianisme condamne sévèrement les plaisirs de la chair et pourtant offre en exemple de belles pécheresses, qui apparaissent à tout bout de champ dans la vie de Jésus. L’art du récit abrupt que pratiquent les évangélistes m’enchante. Luc met en scène le pharisien qui se scandalise devant le spectacle: « Si cet homme était prophète, il connaîtrait qui et de quelle espèce est la femme qui le touche, il connaîtrait que c’est une pécheresse. » Jésus prit la parole et lui dit : « Simon, j’ai quelque chose à te dire » – « Parle, Maître », dit-il. « Un créancier avait deux débiteurs ; l’un lui devait cinq cent pièces d’argent, l’autre cinquante. Comme ils n’avaient pas de quoi rembourser, il fit grâce de leur dette à tous les deux ? Lequel des deux l’aimera le plus ? Simon répondit : « Je pense que c’est celui auquel il a fait grâce de la plus grande dette ». Jésus lui dit : « Tu as bien jugé». Et, se tournant vers la femme, il dit à Simon : « Tu vois cette femme. Je suis entré dans ta maison : tu ne m’as pas versé d’eau sur les pieds, mais elle, elle a baigné mes pieds de ses larmes et les a essuyés avec ses cheveux. Tu ne m’as pas donné de baiser, mais elle, depuis qu’elle est entrée, elle n’a pas cessé de me couvrir les pieds de baisers. Tu n’as pas répandu d’huile odorante sur ma tête, mais elle, elle a répandu du parfum sur mes pieds. Si je te déclare que ses péchés si nombreux ont été pardonnés, c’est parce qu’elle a montré beaucoup d’amour. Mais celui à qui on pardonne peu, montre peu d’amour ». Il dit à la femme : « Tes péchés ont été pardonnés ». Les convives se mirent à dire en eux-mêmes : « Qui est cet homme qui va jusqu’à pardonner les péchés ? ». Jésus dit à la femme : « Ta foi t’a sauvée. Va en paix ». (Luc 7, 36-50).
Circulez, il n’y a rien à voir. L’attitude de la pécheresse est une attitude de soumission. Le geste un geste de pardon. L’amour, une union mystique, la leçon, une parabole de l’amour divin promis à ceux qui se repentent, celle-là-même que proclament les angelots : « Il y a de la joie dans le ciel pour un pêcheur faisant pénitence ».
Pourtant Véronèse a donné une chair si lumineuse, une chevelure
si voluptueuse à cette Marie penchée sur les pieds du Christ qu’il invite le
spectateur aux fantasmes romanesques. J’entends les chuchotements de la pécheresse :
« Tu es ma vie, mon amour, mon agneau et
mon grand amour. Je chéris ton corps. J’aime jusqu’au dernier de tes
orteils. Je voudrais faire l’amour avec toi, sentir le poids de ton corps sur
le mien, me perdre dans ton odeur. Je voudrais veiller sur ton sommeil ».
Le Christ ne refuse ni le parfum coûteux répandu sur ses
pieds, ni les cheveux blonds, ni les baisers, mais il n’écoute pas le murmure
de la femme. Il regarde un homme, un disciple peut-être, ou le maître de
maison, et sa main qui est dirigée vers la jeune femme la désigne d’un grand
geste théâtral qui la tient à distance
comme s’il ne voyait dans la beauté blonde
qu’une occasion de réfléchir sur la vie et de proférer une leçon.
Quelques jours avant l’incendie de Notre-Dame, j’étais allée revoir les fresques du boulevard Vincent Auriol dans le 13e arrondissement, un art qui n’est pas fait pour durer mille ans et pour créer un monde, mais pour décorer et égayer les tristes barres d’immeubles des années 60.
Tout a commencé en 2012 à l’initiative de Mehdi Ben Cheikh,
fondateur de la galerie Itinerrance, en coordination
avec le maire Jérôme Coumet. A présent, les Parisiens connaissent au moins
les fresques immenses du boulevard Vincent Auriol et des rues adjacentes, parce
qu’on les voit en parcourant la section aérienne de la ligne 6, qui longe le boulevard.
Plus de 20 fresques se succèdent entre la station Chevaleret et la station
Nationale.
Les guides parlent de Street Art. Moi qui étais jeune dans
les années 70, je dis encore mouvement
muraliste. Dans ces années-là, quand on visitait Mexico, on allait voir les
œuvres d’Orozco, de Sigueiros et de Diego Riveira, alors beaucoup plus connu
que Frida Kahlo. Au Palacio Nacional ses
grandes peintures mélangeaient les arts populaires maya ou aztèque avec la
peinture de la Renaissance.
A Paris, en ce début du 21e siècle, l’influence du pop art américain est dominante chez les artistes de la rue, mais c’est la même expérience d’un art arraché au musée, qui dialogue avec son environnement, qui est lié aux immeubles qui lui servent de support, aux bruits et à l’agitation du boulevard, un art qui existe au milieu des passants.
Tristan
Eaton. Les Yeux (Château d’eau de l’hôpital de la Salpêtrière)
Tristan Eaton est un produit de l’Amérique. Il a grandi
entre Los Angeles, Londres et Détroit, découvert l’art de rue et le graffiti.
Proche de la culture punk, il a gagné sa vie en dessinant des jouets, avant de
connaître le succès avec ses grands portraits colorés. Cette fois ce sont des
yeux disproportionnés, venus tout droit de la BD, qui frappent le spectateur.
Tristan Eaton. Les yeux (Château d’eau de la Salpêtrière)
Invader. Dr House (2016) (Murs de l’Hôpital de la Salpétrière,48 bl Vincent Auriol)
Un autre artiste /activiste très connu, Invader, qui
appose ses carreaux pixellisés sur tous les murs de Paris comme une sorte de
signature visuelle, a changé de format pour représenter le Dr House sur
l’un des murs de l’hôpital de la Salpêtrière. On le reconnaît immédiatement à sa chemise
ouverte, sa barbe mal rasée, sa canne et ses baskets.
Invader. Docteur House (Murs de l’Hôpital de la Salpêtrière)
Les fresques du boulevard sont rarement abstraites. Elles représentent des personnes seules, certaines célèbres comme l’aliéniste Pinel ; d’autres allégoriques comme La Madre secular d’Inti Castro… Certaines optimistes comme la danseuse qui s’élance avec tant d’ardeur vers le ciel, ou rêveuses comme l’enfant qui se tient devant un soleil coloré. Quelques animaux aussi, chat, flamand rose, oiseaux. Rien de transgressif.
Inti
Castro (2016) La Madre secular (83-85 bl.
Vincent Auriol)
Souvent les histoires, suggérées par les fresques restent
ouvertes. Si nous prenons le temps de les regarder, leur message s’obscurcit
Prenons la fresque d’Inti. On perçoit d’abord l’harmonie nouvelle de couleurs, du violet et du jaune, rare dans l’univers pop des arts muraux. C’est une « madone » enveloppée dans son grand vêtement, pâle sur un ciel sombre de roses. Image d’une féminité rassurante qui détourne modestement le regard. Bien différente de la follette de Faile qui saute par-dessus les toits de l’autre côté du boulevard. Lorsqu’on approche sa douceur devient morbide. Pourquoi cette femme tient-elle une pomme étiquetée G (comme Google?) ou bien la pomme rouge est-elle la pomme vénéneuse du conte ? Et pourquoi son collier est-il constitué de têtes de morts ? Qu’a voulu dire le Chilien Inti (soleil en quechua) avec ce nom de Mère laïque, la vierge sécularisée ?
Au second plan. Inti, La Madre Secular
Conor Harrington. Étreinte ou lutte ? (81 bl Vincent Auriol)
Même incertitude pour la peinture de l’Anglais Conor Harrington. Comme le souligne le titre on ne sait si les deux personnes que nous voyons sont des amis heureux de se retrouver ou des ennemis qui démarrent une bagarre de rue.
Conor Harrington (Etreinte ou Lutte ?)
Pantonio. Fragile. Agile (89 bl. Vincent Auriol)
On trouve un peu partout dans Paris, les poissons et les oiseaux de Pantonio. Ici, ce sont les oiseaux … Art où se fondent des lianes ou des feuillages et des oiseaux
Pantonio. Fragile. Agile
Faile. La Danseuse. Et j’ai retenu mon
souffle (110 rue Jeanne d’Arc)
FAILE est un duo d’artistes
américains composé de Patrick McNeil et
Patrick Miller (né en 1976). Ils vivent et travaillent à Brooklyn depuis 1999.
FAILE crée des images qui retravaillent les icones de la culture populaire.
La fresque intitulée “ Et
j’ai retenu mon souffle” représente une danseuse qui s’élance dans les airs,
au-dessus d’un paysage urbain, un corps à la fois érotisé et libre.
Faile. Et j’ai retenu mon souffle
Seth (Julien Malland). L’enfant en culottes
courtes (angle Vincent Auriol/ rue Jeanne d’Arc)
L’enfant ébloui par le soleil ne voit pas les barres d’immeubles un peu moches. Seulement la roue des couleurs. Au-delà des apparences banales, des villes, il semble dire qu’il y a de quoi s’émerveiller.
Seth. L’enfant en culottes courtes
David de la Mano, (niveau rue Jenner)
La peinture de David de la Mano hésite entre une évocation de l’art préhistorique du Tassili (des personnages, tous figurés de profil, comme s’il s’agissait de leur ombre portée sur la paroi d’une grotte) et le monde des cauchemars où des groupes dont on ne sait rien se hâtent ensemble vers leur désastre, sans se retourner.
De loin, j’imaginais que David de la Mano avait découpé une silhouette dans un matériau rigide quelconque et qu’il l’avait reproduite , mais dès que j’ai pris le temps de regarder tranquillement, j’ai vu que les personnages étaient tous différents. Ce sont tantôt des hommes, tantôt un composé d’homme et d’animal… En voici un à mufle de loup, un autre à tête de cervidé, une divinité -oiseau comme un petit dieu égyptien… une cage à oiseaux est posée sur la tête de celui-ci.
Où courent ces gens ? Ils ont l’air pressés de tomber dans l’obscurité du visage, ou plutôt ils se dirigent vers la nuit obscure qui nous attend tous. Pourtant, ce n’est pas un sauve-qui-peut général… La troupe s’avance, portant haut ses fanions, transportant ses troncs d’arbres racineux, ses mains de métamophose prolongées en racines.
Leur vie est déjà passée. Ils vont disparaître dans le profil noir.
David de la ManoDavid de la Mano. Détail
Bomk.
Jeune graffeuse avec sa bombe de peinture (126 bl Vincent Auriol)
Obey.
Marianne. Liberté, Egalité, Fraternité (186 rue Nationale 75013 Paris)
Obey, (Shepard Fairey dans la vie), est un artiste politique qui a réalisé l’affiche du portrait de Barack Obama, « Hope », pour la campagne électorale de 2008. A Paris, il a proposé sa Marianne tricolore et humaniste afin de répondre aux terroristes. Je n’aime pas tant que ça les drapeaux tricolores, mais je me souviens combien j’ai été contente en découvrant cette fresque et l’espoir têtu qu’elle opposait aux auteurs des attentats.
Add Fuel. Azulejos (135 bl Vincent Auriol.)
De son vrai nom, Diego Machado, le Portugais, propose une image très différente, calme et décorative, les azulejos de son pays. Il était en train de terminer sa fresque quand nous sommes passés.
Add Fuel. Azulejos
Maye, etang de Thau (131bl Vincent Auriol
Le Montpelliérain Maye arrive à Paris. Son cavalier est une sorte de Don Quichotte camargais, bien reconnaissable, à son chapeau et à sa monture flamand rose .
Maye, Etang de Thau
Christian Guémy (C215) Le Chat bleu (141 rue Vincent Auriol -angle rue
Nationale)
Christian Guémy, lui, n’a jamais quitté Vitry-sur-Seine. C’est peut-être à cette vie de banlieusard qu’il doit ses thèmes, la vie ordinaire, les animaux, les enfants, les humbles… Son chat de quartier qui surveille le boulevard derrière ses moustaches arrache un sourire au plus mélancolique des voyageurs.
D. Face ; « Turn coat » (155 bl. Vincent Auriol)
Il y a peu de fresques que je déteste, mais celle-ci, si ! Je ne vois pas en quoi produire en grand des têtes de comics diffère de l’exercice publicitaire. Le dessin est brutal ; les couleurs tonitruantes…
D. Face
Il dit nettement que ce siècle est le siècle de l’américanisation triomphante, que les couleurs vives des BD remplacent le gris du béton. Il y a sûrement des habitants pour apprécier ça, puisqu’on retrouve D. Face, un peu plus loin, place Pinel avec un message troublant puisque la belle pin-up paraît heureuse d’être pour toujours dans les bras d’un amoureux cadavérique ?
D’FAce,, Love Won’t Tear us Apart
Jorge Rodriguez-Gerada. Philippe Pinel (Place Pinel.)
Sur la place Pinel, le portrait de Jorge Rodriguez-Gerada rend hommage au grand «aliéniste », Philippe Pinel (1745-1826). Il poussera peut-être les habitants à se souvenir du médecin chef de Bicêtre, puis de La Salpétrière, qui au 18e siècle a libéré les malades mentaux de leurs chaînes et a cherché à les soigner.
Jorge Rodriguez-Gerada . Pinel (Place Pinel)
Place Pinel. Btoy, La danseuse de revue Evelyne Nesbitt
C’est aussi une personnalité réelle que peint Btoy (Andrea Michaelsson ). Cette femme a peint une femme, à la façon des affiches géantes des cinémas d’après guerre. Wikipedia explique qu’Evelyne Nesbitt était d’une danseuse de revue (la plus belle et la plus célèbre des Gibson Girls, autrement dit l’un des modèles qui inspire le dessinateur Charles Dana Gibson ) et qu’elle a posé pour de nombreux artistes. Le malheur croise sa vie quand elle rencontre un riche héritier de l’empire du rail, Harry Thaw, qui la séduit. Thaw est violent et il est jaloux de Stanford White, qui avait entretenu une longue relation avec sa femme. Un soir de 1906, il décharge à bout portant son revolver sur son rival qui meurt tandis que Harry Staw se retrouve devant les tribunaux. Est-ce sa vie agitée qui donne cet air mélancolique à Evelyne Nesbitt ?
On peut passer sans même regarder, côtoyer tous les jours ces portraits géants, les utiliser comme des repères : « Tu longes la tête et tu tournes à la première à gauche ».
Cryptik. Un poème de William Saroyan (171 bl Vincent Auriol)
Tout près de la place d’Italie, au-dessus de la librairie-café de Nicole Maruani, l’artiste Cryptik a recouvert la façade d’un poème de William Saroyan calligraphié en belles majuscules gothiques d’un jaune pâle sur le doré de la façade. La libraire donne le texte du poème représenté :
Dans le temps qu’il t’est donné à vivre, vis – et durant ce temps, qu’il n’y ait ni laideur ni mort pour toi ou toute ta vie qui approche. Cherche en tous les lieux la bonté, et quand tu l’auras trouvée, sors-la de sa cachette, et qu’elle aille libre et sans honte. Accorde lpeu de valeur à la matière et à la chair, car elles contiennent la mort et doivent périr. Découvre en toute chose ce qui brille et qui est au-delà de toute corruption. Encourage la vertu dans tous les cœurs où elle a pu être tenue au secret et au chagrin par la honte et la terreur du monde. Ignore l’évidence car elle est indigne de l’œil pur et du cœur bon. Ne sois l’inférieur d’aucun homme, d’aucun homme ne sois le supérieur. Souviens-toi que chaque homme est une variation de toi-même. Aucune culpabilité humaine ne t’est étrangère, aucune innocence humaine ne t’est lointaine. Méprise le mal et l’impiété, mais non les hommes impies et mauvais. Ceux-là, comprends-les. N’aie aucune honte à être bon et doux, mais si le moment vient pour toi de tuer, tue et n’aie aucun regret. Dans le temps qu’il t’est donné à vivre, vis – et durant ce temps merveilleux, tu n’aggraveras ni la misère ni le chagrin de ce monde, mais célèbreras sa joie infinie et son mystère.
How et Nosm
« Redescendez vers la Seine en sortant de la librairie, vous verrez travailler les jumeaux. Ce sont des Basques. Ils s’appellent How et Nosm. Je ne vous en dis pas plus ». Au bas de l’immeuble, les couleurs sont déjà posées ; à mi-pente, le duo travaille sur une nacelle. Poissons et fleurs géantes se détachent. Le reste est encore à deviner.
J’aime bien aussi certains clandestins qui investissent les surfaces à leur disposition, compteurs, palissades de chantier
L’Oiseau hirsutePalissade au début du boulevard Vincent Auriol
D’autres occupent les arcades sous le métro comme C215 qui a peint ce portrait intense d’une jeune fille au chewing gum près du métro Nationale :
Le street art coloré du 21e siècle se porte bien. Les couleurs vives remplacent le gris et le noir archaïques de Paris (comme les chansons des rappeurs ont supplanté les mélodistes français, comme les burgers supplantent les sandwichs et comme Stephen King est préféré à Philippe Lançon).
Pour les nouvelles fresques de l’automne 2019, voir : passagedutemps.wordpress.com/2019/11/14/suivre-le-mur-des-fermiers-generaux-de-la-place-de-lile-de-la-reunion-aux-pavillons-de-bercy/
L’Incendie
Les Parisiens de mon âge se sont précipités pour pleurer la cathédrale incendiée. Sans doute pleuraient-ils aussi sur leur propre négligence, réalisant combien ils tenaient à l’église parce qu’elle venait d’être dévastée, et parce que sa ruine correspondait au dépérissement du monde ancien.
Il était 19 heures. On avait décidé de travailler plutôt que de rester à regarder sur nos téléphones portables les images de l’incendie et l’énorme nuage de fumée noirâtre qui tournait au-dessus de l’île-de-la-Cité.
Vers 20 heures, quelqu’un a parlé d’embrasement général. Il a fallu faire une pause. Nous avons rouvert les téléphones, hébétés, incapables de détourner les yeux du feu, et encore et encore, de la chute de la flèche de Notre-Dame qui repassait en boucle sur BFM. Les uns avaient les larmes aux yeux et ne disaient mot. Les autres s’énervaient. « Pourquoi n’y a-t-il pas de canadairs ? On dit qu’il n’y a que deux lances à eau ! ». On avait l’impression que l’édifice était perdu, qu’il ne resterait rien. Aussi, après trois heures d’angoisse, on a été presque soulagés d’apprendre que la structure ancienne de Notre-Dame survivrait sans doute.
Je ne suis pas chrétienne, mais il m’est évident que la cathédrale était à nous tous, Parisiens, Français, visiteurs du monde entier. Notre-Dame, tellement vaste, incarnait notre grande « maison » commune. Avant que la pression touristique ne devienne insupportable, il m’arrivait d’y entrer et de m’asseoir pour jouir d’une heure tranquille. Notre-Dame pouvait accueillir tout un peuple dans les grands moments. L’émotion qui déborde permettra de trouver les fonds pour la rebâtir. Mais, même si la copie est parfaite, la nouvelle voûte n’aura pas connu les rois de l’Ancien Régime, la Révolution française, le sacre de Napoléon, la Libération de Paris, tout ce qui fait l’histoire de France, tout ce qui évoque une durée beaucoup plus longue que celle de notre passage sur terre. La cathédrale paraissait indestructible et voici que son toit parti en fumée rappelle violemment que tout est périssable.
Chacun a des souvenirs personnels associés à Notre Dame. Le marchand de fruits maghrébin m’a dit « C’est le premier monument parisien que j’ai montré à ma femme quand elle est arrivée du Maroc ». Moi qui ne vivais pas à Paris, je suis comme la femme du marchand de fruits. Je me souviens de vacances d’hiver passées chez un oncle. Le 26 décembre au petit matin, quand tout le monde dormait encore, j’étais partie vers la tour Nord et son panorama unique avec mon premier appareil de photo. Depuis que j’étais devenue parisienne, je m’arrêtais quai de la Tournelle pour voir les grands arcs-boutants noirs et la flèche de Viollet-le-Duc et j’ai souvent fait un crochet pour la vue du parvis avec ses deux tours, et la galerie des Rois.
La campagne électorale est un peu mise de côté. Macron a tenu le discours attendu et nécessaire sur l’épreuve partagée. Il a promis de rebâtir le monument plus beau qu’avant. (Mais il n’a pas résisté à son « je veux » perpétuel : « Je veux que cela soit achevé d’ici cinq années. Nous le pouvons ».)
Les grandes catastrophes demandent des coupables : les chrétiens, puis Néron ont été accusés d’avoir mis le feu à Rome. A Paris, des rumeurs se sont tout de suite répandues sur le net, pour suggérer un attentat. Il est plus vraisemblable que l’incident soit d’origine accidentelle, ce qui n’est pas plus rassurant car ça commence à faire une longue liste de monuments historiques qui brûlent à l’occasion de chantiers de rénovation, à croire qu’on est devenus incapables de prendre les précautions nécessaires : en 2013, l’Hôtel Lambert de l’Ile Saint Louis racheté par des Qataris qui voulaient installer « un ascenseur à voitures »; le toit de la mairie du 9e arrondissement, le château de Léran, celui de Fleury en Bière, la toiture du site Richelieu de la BNF, etc., Cette liste figure dans le JO du Sénat du 14/11/2013 – page 3303) (https://www.senat.fr/questions/base/2013/qSEQ130807841.html
Après l’incendie. Photo Sarah Branca
Mardi 16 avril, en passant par les bords de Seine, une foule nombreuse, bloquée par la police, tentait d’apercevoir l’église. De l’endroit où j’étais, on voyait des traînées noirâtres autour de la rosace. Les gens restaient là sans faire de bruit, pendant que les grutiers descendaient du toit une statue empaquetée.
On vit désormais en sachant que l’homme a la possibilité de détruire tout ce qui rend sa vie humaine… on vit sous la menace nucléaire depuis les bombes d’Hiroshima, dans l’attente du réchauffement climatique ou de la destruction des espèces à cause de l’agriculture chimique. Nous voyons déjà des campagnes sans insectes, des haies sans oiseaux, des talus sans coquelicots.
Dans le même temps, la vision du passé a changé. Au 18ème siècle, l’âge de la Terre était estimé à 6.000 ans en fonction de la succession des descendants d’Adam évoqués dans la Bible. Aujourd’hui, on nous parle de 4,55 milliards d’années et la présence de l’homme sur terre est devenue un accident insignifiant. Nous reconstituons difficilement 10 000 ans de son histoire, alors que devant le moindre paysage, il nous faut nous compter en millions d’années.
Ce dimanche d’avril à Fontainebleau, Ivan évoquait la mer tropicale, nommée mer stampienne, qui occupait le Bassin Parisien il y a 35 millions d’années. Elle avait laissé derrière elle de 30 à 60 mètres d’épaisseur de sable, recouvert d’une dalle de grès de 4 à 5 mètres d’épaisseur. Le grès, d’ailleurs, ce n’est jamais que du sable lié par un « ciment » de calcaire ou de silice. Sur le plateau, on marche sur ces dalles qu’un mouvement de bascule (contre coup des chaînes du Massif Central) était venu ensuite fracturer.
L’eau avait dissout la silice en suivant les fissures de la roche et avait fini par former les étranges carapaces, les mufles, les ailes que l’on trouve un peu partout dans la forêt.
Des millions d’années entassées sous nos pieds avaient passé sans un homme pour les vivre, pour les penser, pour les raconter. A côté de cette immensité des temps géologiques, il y a le rythme annuel des saisons qui nous est tout autant étranger : la forêt d’avril n’a pas besoin de mémoires, ni de traditions, ni de personne qui se souvienne du passé pour que le printemps avance.
Les bouleaux, qui se détachent sur le fond des sombres pins, ont commencé à déplier leurs feuilles.
Grands bouleaux. Route de Clair Milan
Pendant qu’ils reverdissent, les chênes attendent on ne sait quel signal. Dans chaque espèce, les arbres s’éveillent ensemble selon des rythmes énigmatiques.
Nous suivons à peu près le sentier Denecourt Colinet n°6 qui fait le tour des Gorges d’Apremont encore peu fréquentées en cette saison. La piste mène le promeneur des platrières pauvres en eau, à part quelques mares très noires, comme la Mare aux Biches et la Mare aux Sangliers…
Mare aux sangliers
à quelques belvédères,
… des vallons escarpés
des amas rocheux, dont la célèbre grotte des brigands où, dans L‘Education Sentimentale, Frédéric emmène Rosanette afin de fuir l’agitation du Paris révolutionnaire de 1848 et découvre une autre sorte de violence : « La furie même de leur chaos fait plutôt rêver à des volcans, à des déluges, aux grands cataclysmes igorés ».
Mais plus beaux que les points de vue « remarquables », il y a ces moments où le soleil, comme un peintre, entoure d’un cerne de lumière le bord d’un arbre ou d’un rocher.
J’ai eu la chance de visiter l’exposition que le Musée de l’Orangerie consacre à « L’Aventure du cavalier bleu » (pour l’essentiel à l’œuvre d’August Macke et Franz Marc), en compagnie de Sarah Imatte, une des conservatrices de l’Orangerie, commissaire de l’exposition et co-auteure du beau catalogue édité par les éditions Hazan.
Je dis la chance, parce qu’au grand plaisir de voir les œuvres, s’est ajouté tout ce que nous a dit cette jeune femme, à la fois précise et habitée par ce qu’elle racontait. Elle allait des détails d’une relation qui ne s’est interrompue qu’avec la mort des amis, à l’évolution de la peinture, une histoire brève, qui a duré quatre ans à peine, et qui pourtant va de l’expressionisme allemand à l’abstraction moderne.
Les deux peintres se rencontrent en janvier 1910. August Macke a 23 ans, Franz Marc, 30. August Macke visite une galerie, et, subjugué par les lithographies de Marc, demande son adresse, lui rend visite. Cette rencontre suffit pour que naisse leur amitié.
Ils sont très différents. Marc le mystique peint un monde presque sans présence humaine, avec des formes et des couleurs simplifiées. Sarah Imatte dit qu’il veut nous faire voir le monde à la façon des animaux, symboles d’innocence et de pureté (ce que Marc appelle l’animalisation de l’art).
Les animaux ont des formes massives et rondes qui ressemblent aux formes du paysage. Un gros chat roux dort derrière un arbre bleu, tout aussi arrondi.
Franz Marc. Chat derrière un arbre 1911
Un chien blanc d’une douceur de peluche est étendu sur une neige éblouissante. Les animaux tournent le dos au spectateur, ou bien ils ferment les yeux, perdus dans un rêve voluptueux. Marc ne se contente pas d’un but spirituel. L’accord entre l’animal et la nature passe par l’arabesque de l’arbre bleu accordée aux courbes du chat, par la blancheur de la neige qui prolonge le blanc du pelage…
Franz Marc. Chien dans la neige. 1911
Le peintre a aussi son graphisme et les cercles qui figurent les croupes des chevaux vus de dos se retrouvent encore dans les œuvres abstraites de la fin de sa vie.
Les thèmes d’August Macke n’ont rien de religieux. Il peint la vie toute simple, la beauté de sa femme,
August Macke. 1909. Portrait de sa femme avec des pommes
les jouets des enfants, les maisons et les jardins des hommes à travers les yeux de Cézanne et de Gauguin. Mais il sait faire vibrer les couleurs comme personne.
En 1911, Marc rencontre Vassily Kandinsky et s’associe à lui pour publier l’Almanach du BlaueReiter, sorte de manifeste de l’avant-garde munichoise. Kandinsky expliquera ainsi le nom de Cavalier Bleu: « Nous avons trouvé le nom Der Blaue Reiter en prenant le café ; nous aimions tous les deux le bleu, Marc les chevaux, moi les cavaliers ».
L’Almanach est une publication associant des reproductions des peintres de la modernité européenne, des arts de l’Afrique et des dessins d’enfant, des affiches et des peinture de dévotion populaires. Macke participe à ce grand mouvement de décloisonnement des arts, mais il prend ses distances avec son côté spiritualiste et surtout avec un Kandinsky qui lui paraît presque délirant.
L’année 1912 amorce un tournant dans la vie de Macke. En septembre, il se rend à Paris avec Marc. Les deux peintres visitent l’atelier de Delaunay, y découvrent la série des Fenêtres. August Macke aime les rythmes qui naissent du mouvement de l’œil passant d’une couleur à l’autre. En avril 1914, il voyage en Tunisie avec Louis Moilliet et Paul Klee. Il se met à jouer avec les couleurs et les formes géométriques pour représenter la lumière intense du Sud et trouve son chemin vers l’abstraction géométrique. A la veille de la guerre, ses quadrillages colorés annoncent Kupka, ou même l’Op Art.
August Macke. Paysage près de Tunis. 1914
Franz Marc représente une autre pente vers l’abstraction : dans ses improvisations graphiques il est proche des énergies explosives de Kandinsky.
Cependant ses dernières toiles d’animaux sont féroces. Les chiens et les chevaux si bienveillants ont laissé la place à des bêtes d’apocalypse, taillées à angles aigus, qui avancent à une vitesse effroyable.
Franz Marc. 1912. La Peur du lièvre
Aux couleurs chaudes succède la palette sombre de la Guerre dans les Balkans, comme si l’Europe savait tout de sa destruction avant même que la guerre ne se généralise. (Il faut peut-être se méfier des peintres sismographes, se méfier de la part obscure de Franz Marc. N’a-t-il pas voulu secrètement la fin d’une époque qu’il jugeait corrompue ? N’a-t-il pas cru que d’une guerre purificatrice sortirait un monde régénéré ?)
Franz Marc. 1913. Les Loups. Guerre dans les Balkans
Le 3 août, l’Allemagne déclare la guerre à la France. Macke est tué quelques semaines après la mobilisation, Marc, en 1916, près de Verdun. En Allemagne, Macke, mort si jeune, est presque oublié. Franz Marc est célébré pour sa germanité, avant d’être accusé d’être trop « français », puis d’être attaqué par les nazis comme artiste dégénéré.
Aujourd’hui, Franz Marc et August Macke sont honorés comme des auteurs majeurs de l’expressionisme allemand. « En France, ils restent moins connus », dit Sarah Imatte, qui remarque que c’est la première exposition qu’un musée national leur consacre. Elle suggère, en citant Cécile Debray, la Directrice du musée, que les hostilités qui ont séparé la France et l’Allemagne expliquent le retard des Français (mais le Cheval bleu se trouve sur tous les présentoirs des librairies d’art !). Peut-être. Ou bien, tout simplement, les deux peintres sont-ils morts trop jeunes, ils ont essayé trop de styles sans avoir le temps de trouver définitivement le leur, et Kandinsky, qui leur survit, a pris la place de héros de l’aventure abstraite.
Sans doute parce qu’elle vit intensément leur fin tragique qui est aussi la fin d’une Europe optimiste, Sarah Imatte invite son auditoire à revoir les Nymphéas que Claude Monet a offert à la France après le carnage de 14-18. Les toiles sont accrochées dans les sous-sols de l’Orangerie, ce qui fait de ce musée un lieu dédié à l’espoir de la paix. Et puis Claude Monet comme Franz Marc tournait le dos aux atrocités commises par la civilisation pour s’intéresser à une nature élémentaire, vidée de toute présence humaine, Monet qui ne peignait pas les animaux, mais l’eau, les nénuphars, la lumière, proposait une troisième route vers l’abstraction.
Une
petite promenade de la place Daumesnil au Musée de l’immigration pour profiter
de l’après-midi encore tiède.
Eglise du Saint-Esprit néo-byzantine. 186 avenue Daumesnil
L’avenue passe devant l’église du Saint-Esprit. Impossible
de jeter un œil sur la coupole byzantine et sur les fresques de Maurice Denis dans
la chapelle de la Vierge car il y a une messe, d’ailleurs fréquentée dans cette
période de Pâques. On se contente du haut clocher-porche.
Un peu plus loin, voici le Palais de la Porte Dorée qui eut
pour vocation première d’abriter le Musée des colonies. Il fut construit à
l’occasion de l’Exposition internationale de 1931 dans un style Art Déco.
Entre temps, l’Empire s’est écroulé, la honte a envahi les Européens. Au moment où la France desserre un peu son emprise sur son empire, les grandes migrations commencent avec l’accord du patronat : les entreprises tournent à plein régime et il leur faut de la main d’œuvre. En 2007, on décide de transformer le musée en Cité nationale de l’histoire de l’immigration.
Je suis frappée par ces changements de noms qui accompagnent notre perception du passé (comme dans ces jeux optiques où un simple déplacement du regard fait surgir une autre scène)… Le Palais de la porte dorée, si longtemps Musée des Colonies est devenu Musée de l’Histoire de l’Immigration et, même aujourd’hui Musée National de l’Histoire de l’Immigration… ce qui résume les efforts de la nation pour rompre avec son passé colonial et construire un avenir commun apaisé. Le musée veut raconter les épopées des nouveaux venus et transférer le vieil orgueil des Occidentaux vers ceux qui ont vaincu tant d’obstacles pour venir faire France commune avec un peuple qui a oublié qu’il était lui aussi un peuple d’exilés provinciaux, de Polonais, d’Italiens et d’Espagnols chassés de chez eux par la dictature ou par la misère.
Et je m’amuse du préfixe qui dit avec optimisme le sens du regard. Les derniers arrivés sont représentés non comme des émigrés, renvoyés pour toujours là-bas, vers leurs racines, mais comme des immigrants participant à la vie du pays d’ici.
Musée National de l’Histoire de l’Immigration
Mais le bas-relief de la façade, réalisé par le sculpteur Alfred Janniot (1889-1969) est toujours là. Cette vaste fresque (de 1100m2, dit le site de musée), qui recouvrait toute la façade du palais, représente les peuples, les ports et les aéroports de l’ancien Empire. Elle ne manque pas de grandeur et convient en tout cas au style art-déco de l’architecture des années 30 : formes géométriques, colonnes, un ensemble qui n’a pas l’austérité des bâtiments modernistes quand les architectes n’oseront plus rythmer les façades par des éléments décoratifs.
Bas-Relief sculpté par Alfred Janniot. Façade du Musée National d’Histoire de l’Immigration (détail)
L’intérieur
du palais est également décoré, avec des mosaïques de sol et de grandes fresques.
Pour aujourd’hui, nous n’entrons pas. Nous nous arrêtons seulement un peu sur le parvis où est présentée une exposition de photographies de Nicolas Henry. La démarche est sympathique. Chaque photo vient de la rencontre du photographe et des laissés pour compte de la société et de leur élaboration commune d’un décor imaginaire, souvent des cabanes que quelques morceaux de bois et de toile transforment en écrins pour les récits de leurs rêves ou de leurs cauchemars. Cette scène est par exemple une sorte de résumé de tous les bateaux chargés de migrants secoués par la mer alors qu’ils dérivent au large de nos côtes.
Ses images sont des contes baroques et tendres qui n’ont pas besoin de mots.
Le mot décisif revient en boucle dans les informations (« le vote décisif du Brexit, l’acte décisif des gilets jaunes, la semaine décisive des manifestants algériens » et bien sûr « le coup de pied décisif du buteur »). Même si je compatis au malheur du monde, je me sens un peu éloignée des passions de ma jeunesse et j’ai l’impression de regarder de l’extérieur ce temps linéaire de l’évènement, tout en ressentant de plus en plus vivement le temps qui roule d’une saison à l’autre.
– Qu’est-ce que tu as fait depuis un mois ? – J’ai attendu le printemps.
Cette semaine, il fait clair à 18h 30. Le printemps arrive, le premier temps qui nous met le sourire aux lèvres. Dès que les giboulées s’arrêtent, les gens se précipitent aux terrasses des cafés. Aujourd’hui, ça discute ferme le réchauffement climatique. « – Tu te rends compte, il y avait des asperges chez les maraîchers… – Bah ! Des asperges de serre ! Oui, mais quand j’étais petite, les asperges étaient là pour Pâques, on a gagné un mois. – Gagné ou perdu selon comme tu le vois. – Tu ne trouves pas que c’est bien d’avoir chaud en mars ? – Et tu fais quoi de l’avenir ? Tu te rends compte, le Bordeaux, les Côtes du Rhône vont disparaître…– Nous ne serons plus là. Buvons un coup en attendant. De toute façon, c’est foutu, alors autant en profiter »… tout ça grommelé avec la lucidité cynique de ceux qui ont honte et qui savent pourtant que leur attitude consiste à dire à la génération suivante de se débrouiller toute seule. –
– Mais toi, que fais-tu contre le réchauffement ?
– Eh bien ! Je mange des légumes de saison !
Bon ! Le réchauffement est là. Pourtant, comme dans les livres, c’est encore mars, le mois que Fabre d’Eglantine appela ventôse pour ses brusques bourrasques, ses alternances de beau temps et de pluie, ses ciels de catastrophe que la rougeur du soleil vient soudain éclairer.
Coucher de soleil. Rue du BacVers rue du Bac-Saint-Germain
A Fontainebleau, le 10 mars
En forêt, la même météo impétueuse. Le vent se lève, secoue
les arbres. Puis tout s’arrête. La forêt redevient silencieuse. Pas d’oiseaux,
sauf les corneilles.
Voici
l’aire de sable blanc qu’on appelle, je ne sais pourquoi l’aire du cul du chien
(il y a un rocher en forme de tête de chien, mais c’est une tête qu’on voit).
De temps en temps, quelqu’un se dresse sur un rocher et se détache, noir contre
la lumière crue.
Fontainebleau. Les sables du Cul du chien
Et
les bouleaux sont de vrais capteurs de lumière mais ils sont encore nus, comme
nues sont les branches de chêne à l’exception des vieilles feuilles d’automne
De nouveau, de froides averses remplissent le ciel.
Nous voici retournés en hiver pendant que nous rentrons par une allée forestière… de flaque en flaque.
Quand j’étais retournée au musée Guimet pour voir les trois têtes gigantesques moulées à Angkor, j’avais vieilli et appris à aimer aussi le bâtiment belle époque reconfiguré par Henri et Bruno Gaudin, avec le patio baigné par le jour qui tombe d’une verrière centrale et baigne les visages d’Angkor dans une lumière sereine.
Guimet. Art Khmer. Moulages d’Angkor
Il y avait toujours la superbe bibliothèque au cœur du musée,
une rotonde secrète, qui m’avait donné
envie de savoir qui était Guimet, car ce n’est pas si fréquent de chercher à
donner du sens à son existence en couplant un musée et une bibliothèque, de
sorte que le but du lieu qui porte ce nom de Guimet n’était pas seulement
esthétique et proposait une voie vers la connaissance de l’Asie. (Aujourd’hui, la bibliothèque
a été déménagée au rez-de-chaussée, mais elle est toujours accessible).
Guimet. L’ancienne bibliothèque du muséeBibliothèque du Musée Guimet. Deux Caryatides
Portrait de l’inventeur du musée Guimet en érudit autodidacte
C’est alors, en 2017, qu’a été organisée une exposition sous la direction de Cristina Cramerotti et Pierre Baptiste dont on peut lire le catalogue, Enquêtes vagabondes. Le Voyage illustré d’Emile Guimet en Asie. Les livres sur l’origine des religions étaient ce qui intéressait vraiment Emile Guimet qui était allé bien au-delà de la culture moyenne des amateurs de son temps.
Guimet (1836-1918) était le fils d’un ingénieur chimiste qui avait fait fortune en trouvant la formule d’un bleu outremer chimique bon-marché qui remplaçait le lapis-lazuli d’Afghanistan, importé à prix d’or, si précieux qu’au Moyen Age on le réservait aux manteaux de la Vierge et des rois.
Ce bleu Guimet qu’une publicité présente ici sur un cahier d’écolier fit la fortune de la famille. Elevé par une mère peintre et musicienne, les intérêts d’Emile le portaient d’abord vers la musique et il composera toute sa vie. Le catalogue de la Bibliothèque Nationale comporte des espagnolades comme par exemple Les Contrebandiers, Scène des Pyrénées… mais aussi Taï-Tsoung, un opéra au titre asiatique, écho probable de ses voyages. Le musée Guimet devrait le faire entendre. Peut-être qu’il a manqué à Emile Guimet d’être pauvre pour devenir un grand compositeur. Riche, il est resté dilettante.
Il travaillera cependant dans l’usine de son père en
patron saint-simonien actif, soucieux des conditions de travail de ses
ouvriers. On connaît assez bien les détails de son existence, mais il y
a des silences dans toutes les vies. Comme tout laisse penser qu’il lui était difficile de vivre
simplement en industriel lyonnais, j’imagine ses difficultés à bifurquer pour se créer un
autre destin.
Il avait commencé ses voyages par l’Egypte et s’était passionné pour les cultes isiaques, puis, en 1876, il s’était rendu aux Etats-Unis, où il avait convaincu le peintre Felix Régamey de l’accompagner pour un grand voyage en Orient.
Ce qu’on
lit de la vie de Félix Régamey (1844-1907) est très sympathique. Il gagnait sa
vie en publiant des caricatures dans des journaux. Sympathisant communard, il
avait dû s’exiler à Londres où il s’était notamment lié d’amitié avec Verlaine
et Rimbaud.
Félix Regamey. Croquis de Verlaine et Rimbaud à Londres
Il
avait ensuite bourlingué en Afrique du Sud
et son crayon faisait merveilles pour dénoncer la violence qui
s’exerçait contre les ouvriers dans les mines de diamants.
Félix Régamey. Violences exercées contre les ouvriers dans une mîne d’Afrique du Sud
Il rejoint les Etats-Unis. Emile Guimet, parti voyager seul après la mort de sa mère, l’y retrouve. Il a besoin d’un compagnon de voyage et le convainc de l’accompagner pour un périple de plusieurs mois, tous frais payés en échange de croquis.
Les
deux hommes vont beaucoup aimer le Japon qui s’ouvrait à l’Occident depuis
quelques années. Ils en rapporteront le livre Promenades japonaises dont les deux volumes illustrés par Regamey
paraissent en 1878 et 1880. Il est vrai
que Régamey était déjà conquis avant le départ : il avait pu découvrir des
estampes d’Hokusai à la Bibliothèque impériale :
« Le Japon, nul ne savait ce que c’était… J’ouvris le carton à images et je fus émerveillé […] Je passai ma journée à les copier ; j’étais fou, j’étais ivre de couleurs. «
Bien sûr, le voyage ne va pas sans préjugés et anecdotes railleuses, mais il s’agit tout de même d’une vraie recherche des cultures autres et d’une initiation aux religions d’Asie. Guimet note les détails pittoresques, les chaises à porteur des Djunrikhis, les femmes nues au bain en plein rue, les « petits bâtons » qui servent à vider à toute allure les bols de riz, cubes et petites rondelles de légumes qui servent de nourriture… Mais ce qu’il cherche surtout à comprendre ce sont les religions d’Orient et leurs rapports avec les monothéismes.
Malgré les difficultés, (bien des fois, le récit de voyage raconte des rencontres avec des bonzes qui se débarrassent des Occidentaux en disant à l’interprète ne rien connaître de leur religion) Emile Guimet cherche à rencontrer des religieux japonais. Félix Régamey le croque en train de discuter grâce à la médiation d’e l’interprète.
Conversation bouddhique
Guimet
ramènera de son voyage dans le monde bouddhiste une copie de taille réduite
d’un ensemble de vingt-trois sculptures en bois polychrome représentant un
mandala complet de bodhisattvas supposés guider les croyants
dans leur progression spirituelle (je ne distingue toujours pas ce qui est
disciple, réincarnation du bouddha, divinités locales) et des centaines de
sculptures
Félix ramène l’Asie avec ses toiles. Ses tableaux grand format furent présentées dans la section « Religions de l’Extrême Orient » à l’exposition universelle avant d’être oubliés dans les caves de Guimet. Quelques-uns ont été montrés dans l’exposition de 2017.
Félix Régamey. A Ceylan
Balade dans le musée
Le Musée Guimet, c’est comme le Louvre : on ne peut pas tout voir en une seule fois. Aujourd’hui, je laisse de côté les collections consacrées à l’Inde et à l’Asie du Sud-Est et je visite seulement quelques objets de l’art de la Chine qui sont au 2ème et au 3ème étages .
L’éléphant de bronze qui date de la dynastie Zhou (puisqu’en Chine, on compte les périodes par dynasties)
Dans la salle 2, j’ai aperçu une laque toute craquelée, offerte par mon marchand, M. Loo (passagedutemps.wordpress.com/2019/01/09/la-pagode-m-loo-la-vie-dun-galeriste-chinois/). Je suis incapable d’en comprendre l’intérêt. J’espère que le musée a bénéficié de dons plus spectaculaires. Je chercherai à savoir une prochaine fois.
Ceux qui aiment
les musées espèrent que malgré les années qui les rendent moins perméables aux
émotions, ils vont faire une rencontre qui viendra éclairer leur journée (et
peut-être même pourront-ils garder longtemps en eux le souvenir de cette
illumination). J’ai eu la chance de rencontrer une œuvre qui m’a happée. Quelques
minutes, la réalité s’est estompée pour ne laisser que la présence d’un cheval
frémissant. Le sculpteur lui a donné une force qui transmet son énergie à qui
le regarde.
Chine du Nord. Dynastie des Tang
Un peu plus loin, de gracieuses joueuses de polo qui volent des les airs sur leurs chevaux légers, invitent l’imagination à s’envoler avec elles vers un autre horizon.
Joueuses de polo. Dynastie des Tang
Les Rikishi de Nara
Voilà. Je m’arrête de mettre des photos. J’espère que celles-ci donnent envie de venir à Guimet. Mais aujourd’hui, je suis là pour la présentation de trois statues bouddhiques qui viennent de l’ancienne capitale du Japon, Nara. La grande famille des Fujiwara a commandité ces sculptures. Comme toujours, la bonté est légèrement ennuyeuse et la statue du Bodhisattva Jiso qui date de la fin du 9ème siècle ne manque pas à la règle. Celui qui porte la souffrance à la place des hommes est un peu trop serein, un peu trop joufflu pour mon regard occidental.
Jiso Bosatsu.
Je
lui préfère les Kongo Rikishi du 13ème
siècle, ces gardiens divins qui encadraient les portes d’un temple. Ils doivent
beaucoup à l’influence chinoise
Chine du Nord. Gardien de porte. 8e siècle
au Japon, ils sont devenus deux forces complémentaires, l’un bouche ouverte est l’Agyo ; l’autre bouche fermée est l’Ungyo.
Ces athlètes sont torse nu ce qui découvre leurs muscles de héros de mangas, la jupe drapée sur les hanches qui accentue l’impression de mouvement, les poings serrés, prêts à bondir sur ceux qui ne suivraient pas la voie boudhique. Toute leur posture est énergie :
L’Agyio du temple de NaraL’Ungyo, bouche fermée du temple de Nara
Le sculpteur du temple obéit au modèle chinois qu’il a en tête et en fait des statues neuves, plus humaines, plus réalistes. Aller à Guimet, c’est faire et refaire l’expérience des échanges entre traditions. Refaire, c’est faire ce qu’on n’aurait pas pu trouver sans l’œuvre qui vous précède, et qui souvent vient d’ailleurs.
Promenades japonaises, d’Emile Guimet et Félix Regamey (illustrations), préface d’Hervé Beaumont, réédition en fac-similé des deux volumes parus en 1878 et 1880. Edition A Propos (576 p., 59 €).
Cristina Cramerotti et Pierre Baptiste, 2017, Enquêtes vagabondes. Le Voyage illustré d’Emile Guimet en Asie , Paris, Gallimard.
Nara, trois trésors du bouddhisme japonais,, 2019, concepteur Harumi Kawamura, Département de Nara. (catalogue de l’exposition du 23 janvier au 18 mars 2019).
Plusieurs de mes amis n’aiment pas le métro qu’ils voient comme un monde parallèle inquiétant. Les bus, les taxis et les Uber sont les moyens de déplacement des habitants du monde auquel ils appartiennent. Ces amis ont peur des pauvres, des Arabes, des Noirs, des Roms, des Chinois.., des mendiants, qui peuplent le monde d’en bas. Ils ont peur des pickpockets qui les guettent sur les lignes surpeuplées. Ils se perdent dans le dédale des couloirs, de Châtelet, s’égarent aux embranchements incompréhensibles, s’épuisent dans les escaliers interminables qui vous donnent l’impression de descendre au fond de la terre. Ils détestent les stations envahies par les clochards, les recoins malodorants où de vieux incontinents se cachent pour pisser.
Moi, je trouve qu’on n’a quand même rien trouvé de mieux pour se déplacer dans Paris. Quelques minutes d’attente et une rame est là qui vous emporte où vous voulez aller.
Et puis, parfois, il y a de belles surprises. La ligne 6 et la ligne 2, qui parcourent Paris d’Est en Ouest, alternent viaducs et souterrains. Quand il est aérien, le métro se fait funambule pour offrir des vues imprenables sur les immeubles. Il surgit de terre à Passy et traverse la Seine sur le pont Bir Hakeim. Pendant qu’il brinqueballe sur le pont de fer, j’ai le temps d’un coup d’œil vers l’Ile aux Cygnes. Déjà, surgit la Tour Eiffel couverte d’ampoules clignotantes qui étincellent dans la nuit.
La Tour Eiffel depuis le pont Bir-Hakeim
Le métro poursuit sa chevauchée sur le viaduc, le temps de plonger le regard dans des salons illuminés, des chambres à coucher aux éclairages tendres, sur des rues vides… et le métro brinquebalant nous emporte à la station suivante.
Je prends le métro tous les jours ou presque, tantôt sur des tronçons réputés tranquilles, tantôt sur les lignes plus populaires comme dans certaines parties de la 2 et de la 7. Il m’arrive d’être très, très, contente au milieu de ces voyageurs de toutes les couleurs et de toutes les langues. J’essaie de deviner d’où viennent ces femmes en habits traditionnels et dans quelle langue parlent mes voisins. Je suis fascinée par leurs voix, et peut-être parce que le sens m’est incompréhensible, j’entends mieux des phrasés, des inflexions quasi musicales. Alors je pense : comme c’est bien, cet incroyable mélange qui fait voyager sans quitter Paris !
Aux Quatre Chemins
Comme la majorité des Parisiens, je viens d’ailleurs, et je trouve normal, que des gens traversent le monde pour venir jusqu’ici. Pour beaucoup, le voyage, l’arrivée, la recherche du travail est une petite épopée, plus ou moins héroïque, et c’est même miracle de voir des paysans venus du fond d’une Afrique rurale s’adapter à toute vitesse.
Ligne 9
Il m’arrive de me sentir au contraire très malheureuse. Je n’arrive plus à imaginer qu’un sentiment de cohésion puisse naître d’une telle juxtaposition de gens incapables de parler ensemble. « Bon débarras, les peuples », disent d’une quasi même voix les capitalistes heureux de voir arriver une main d’œuvre docile et les alter mondialistes. Le peuple, c’est ce qui empêche des gens de venir « librement » s’installer où ils le souhaitent et de consentir à faire les métiers que les sociétés d’accueil ne veulent plus faire. Le peuple, c’est une illusion qui empêche de voir les conflits de classe, pour la gauche internationaliste.… Mais nous, gens d’ici, nous souffrons de vivre dans une société désagrégée ou le lien social élémentaire que permet la langue se défait sous nos yeux. Est-ce qu’on peut continuer à laisser les adultes se débrouiller pour apprendre le français. Est-ce que les Français n’auraient pas intérêt à les accueillir avec des cours de langue obligatoires ?
En principe, personne ne s’adresse à moi quand je voyage seule si ce n’est les mendiants. Encore est-ce le plus souvent collectif et glaçant : « J’ai faim. Je crève de faim. Donnez-moi un peu d’argent pour que je puisse manger ». Que je détourne les yeux ou bien que je donne un euro, le suivant s’approche, qui essaie d’accrocher un regard : « Je me permets de passer parmi vous et de vous solliciter d’un ou de deux euros, afin de pouvoir rester propre… »
L’autre jour pourtant deux jeunes femmes se sont assises en face de moi. L’une disait à l’autre avec enthousiasme qu’elle était allée au Sacré-Cœur et je n’ai pu m’empêcher de faire la moue.
– Vous n’aimez pas le Sacré Cœur ?
– Son emplacement, oui, mais pas son côté chou à la crème.
– Et alors qu’est-ce que vous aimez ?
– Et bien plein d’endroits, mais pour un jour à Paris, l’île de la Cité et puis la vue de Notre Dame depuis le pont de la Tournelle.
– Nous voilà réconciliées, moi aussi.
– Et qu’est-ce que vous aimez encore ?
– Je vais peut-être vous surprendre, j’aime bien voir la façon dont le 13ème change. Je vais m’y balader de temps en temps.
– Moi, j’y travaille.
– Alors vous connaissez peut-être cet immeuble qui donne l’impression d’avoir été vissé sur lui-même au bout de l’avenue de France, à gauche.
– Oui ! Oui ! Je vois très bien. Il n’est pas comme les autres au moins !
Nous avons continué à échanger sur nos balades, mes marches sur la coulée verte, la navigation de la blonde sur un bateau mouche, les tours en vélo lib de la brune, la chorale ukrainienne de Concorde qui mérite qu’on fasse un détour (J’aurais pu leur parler aussi de l’accordéoniste russe de Sèvres-Babylone, du Vietnamien de Nation qui joue sur un violon traditionnel à deux cordes et de tant d’autres…).
Groupe des Ukrainiens de Lviv
Nous nous sommes quittées bonnes amies. Elles revenaient de leur chorale où elles avaient chanté du gospel ; je revenais de la mienne où j’avais chanté des chants russes.
« Il n’y a rien de plus important que de maintenir les rites m’avait dit une amie slave. » Elle était en train de teindre en rouge des œufs de Pâques en les faisant cuire dans une décoction de pelures d’oignons. Elle avait ajouté : « Les rites, c’est une affaire de femme. »
J’avais répondu en souriant : « Surtout quand on ne croit ni à Dieu, ni à Diable. »
Mais très sérieusement, elle avait repris : « C’est quand on cesse de s’en soucier que finit l’impression d’exil et moi, je ne veux pas oublier. On peut se sentir bien chez vous, votre liberté, vos cafés, vos grands trottoirs pour flâner. On peut oublier comment c’était chez nous avant, et puis quand même fêter la Saint Nicolas et les fêtes de Pâques ». Un peu avant Pâques, elle faisait provision de peaux fines d’oignons jaunes (ou rouges pour une couleur plus sombre). « Si tu veux une couleur vive, tu en mets beaucoup, sinon vingt-cinq doivent suffire. On laisse mijoter trente, trente-cinq minutes. Puis la décoction repose toute la nuit. on sort les pelures et on met les oeufs à cuire, jusqu’à ce qu’ils soient durs ». L’amie est morte et plus personne n’est là pour les rites. C’est peut-être pour ça que j’ai suivi Marianne qui voulait visiter le cimetière de Sainte-Geneviève-des-Bois, où les Russes ont un carré réservé depuis 1927.
Le plus grand cimetière russe de l’étranger
La princesse Vera Mestchersky avait fondé à Sainte-Geneviève une maison de retraite pour les émigrés russes âgés, qui fatalement décédaient au bout d’un moment. On les enterrait dans le cimetière communal situé presque en face de la maison de retraite. Au fil des ans, des Russes de toute l’Europe de l’Ouest ont cherché à avoir une sépulture dans ce village et, aujourd’hui, environ douze mille personnes d’origine russe sont enterrées là. Les visiteurs errent parmi les tombes en cherchant les noms les plus connus, cinéastes comme Andreï Tarkovski, comédiennes comme les sœurs Poliakjoff (Odile Versois et Hélène Vallier), familles nobles, dont certaines très célèbres comme la famille Troubetskoy. Plusieurs de ces nobles avaient sauvé leur fortune, mais beaucoup étaient habillés comme des malheureux et subsistaient en conduisant des taxis, comme n’importe quel migrant pakistanais du 21e siècle.
On trouve aussi des monuments funéraires et des carrés militaires de l’Armée impériale russe et des Armées Blanches russes, avec entre autres le carré des cosaques du Don, devenus soldats du Tsar. Persécutés sous Staline, ils rejoignirent les forces d’Hitler… aussi je ne sais trop qui sont ceux qui sont célébrés à Sainte-Geneviève.
Les itinéraires de Google Maps sont tellement efficaces qu’on ne peut plus se tromper pour s’y rendre depuis Paris. Il faut enchainer trois RER, et traverser en bus une banlieue où s’enchaînent de petits pavillons en meulière et des immeubles de quatre à cinq étages. Tout est tellement pareil qu’il faut des noms pour distinguer la Grande Charmille du Parc ou la Résidence du Parc d’avec les logements de l’avenue Duclos et de la rue Rosa Luxembourg, noms qui témoignent de la couleur politique communiste de la municipalité.
Enfin, le car nous dépose devant le cimetière. Aujourd’hui, l’église orthodoxe de la Dormition de la Mère de Dieu est fermée.
Mais on peut se promener dans un charmant jardin « à la russe » : bouleaux, ifs, épicéas par centaines, pins qui se mêlent aux tombes orthodoxes surmontées de petits bulbes bleus ou dorés.
J’ignorais que les sépultures russes étaient à la fois aussi simples et aussi raffinées avec des niches de verre renfermant des bougies, ou des icônes, et des croix orthodoxes qui rappellent les croix de Lorraine (une petite traverse pour l’inscription qu’a fait accrocher Ponce Pilate, une pour clouer les mains du Christ, un appui pour les pieds en bas ; cependant la traverse est oblique).
Parfois un œuf peint pour symboliser l’espoir de la résurrection.
Le ciel est gris et les fleurs ne poussent pas en janvier, mais il y a les fruits rouges de l’églantier.
Beaucoup viennent pour voir la tombe du grand danseur Noureev qui a l’air recouverte d’un tapis oriental rouge, bleu et doré, en fait, une mosaïque conçue par le décorateur Enzo Frigerio, compagnon de Noureev.
Au-delà, commence, le cimetière français, désolant comme souvent par son absence d’arbres, mais on peut rester dans la partie russe, image reconstituée de la patrie perdue. On peut rester dans le jardin apaisant jusqu’au moment où le soir tombe et où il faut regagner la ville.
Avant de déménager au boulevard Haussmann, entre 1900 et 1906, Marcel Proust habita avec ses parents, puis avec sa mère seule au second étage du 45 rue de Courcelle. Patrick Modiano s’amuse à donner cette même adresse à l’avocat Rocroy, un des personnages de Quartier perdu. Il se décrit sous les traits d’un romancier à succès, Jean Decker, qui revient sur les lieux de son passé :
Devant la porte cochère, j’ai éprouvé une vague appréhension et j’ai fait les cent pas le long de la façade qui se termine en rotonde à l’angle de la rue de Monceau. Cette façade massive, avec ses portes-fenêtres et ses balcons, me paraissait plus claire : sans doute l’avait-on ravalée en mon absence. Les volets de fer du premier étage de la rotonde étaient fermés. En face, la pagode chinoise. Je l’avais souvent contemplée des fenêtres du bureau de Rocroy, se découpant sur le ciel rosé du crépuscule.
Cédant à une curiosité un peu stupide, comme si les lieux réels étaient la clé des livres que j’aime, je suis partie voir à quoi ressemble ce 45 rue de Courcelles. J’ai tout de suite été déçue par cette façade si convenable. Heureusement, en face, il y a la surprenante pagode rouge-sang du numéro 48, inséparable de l’aventure de Ching Tsai Lou, parti de sa campagne chinoise à la fin du 19e siècle pour devenir le plus grand antiquaire d’art oriental du début du 20e siècle.
Ching Tsai Loo (1880-1957) grand galeriste ou prédateur
Ching Tsai Loo (dont on connaît aujourd’hui le nom véritable, Lu Huan Wen, grâce à sa biographe Geneviève Lenain) naît en 1880 dans le hameau de Ludjiadu à 300 kilomètres de Shanghai. À dix ans, il est orphelin. Recueilli par son oncle, il décide d’aller tenter sa chance dans la ville de Nanxun, la plus proche, y travaille comme cuisinier pour un homme enrichi dans le commerce de la soie. Il part pour Paris avec le fils de cet homme, Zhang Jinjiang, nommé en 1902 à l’ambassade de Chine en France.
A 22 ans, le cuisinier découvre l’abondance extraordinaire de l’Europe. En Chine, tous les plats ont l’air frugaux ; la viande est coupée en petits bouts : une cuisse de poulet avec du riz et du soja, suffit à nourrir une famille. On boit de toutes petites coupes Les Occidentaux enfournent de gros morceaux de bœuf, boivent du vin dans de grands verres. Loo s’adapte très vite. Quand il était arrivé à Paris, il portait encore la robe traditionnelle et la longue queue des fils du Ciel, mais après quelques mois, il adopte les codes du chic occidental : il s’habille en costume trois pièces et ses cheveux, coupés de près, sont brillantinés. Il abandonne son nom de Lu Huan Wen pour le nom plus facile à prononcer de Ching Tsai Loo. Cette fausse identité, empruntée à une lignée « honorable » de lettrés (le caractère Zhai fait référence à la littérature) lui permet d’effacer les traces de son origine pauvre qui lui fait honte. On n’en était pas encore à la revendication actuelle des transfuges de classe qui expliquent leur ascension sociale par leurs mérites. A cette époque, chacun était assigné à une place et le nouveau riche s’exposait à se voir demander : « Qui te permet d’être là ? ». Le Chinois ne procède pas autrement que les Français qui font ajouter une particule de devant leur nom. (Mais qui est trompé par ce changement ? Pas les Européens qui ne connaissent pas les codes chinois… N’est-ce pas lui qui s’abuse comme dans un rêve, en croyant effacer ses origines médiocres pour faire advenir un homme nouveau).
Loo, qui loge chez Zhang Jijiang, travaille bientôt dans le magasin d’importation de marchandises chinoises que son patron a ouvert place de la Madeleine. Il s’y rend indispensable et se lie d’amitié avec lui. Cependant, Zhang Jijiang fréquente des milieux contestataires que Ching Tsai Loo observe de loin, se contentant de faire connaissance avec ceux qui viennent en visite. Décidément, il n’aime pas beaucoup la politique. Il ne s’intéresse qu’aux affaires ! Bien qu’il ait été nommé responsable du magasin de la Madeleine, il s’y sent à l’étroit, d’autant que les bénéfices ne sont pas réinvestis, mais partent en Chine financer ce qui deviendra le Kuomintang. En 1908, il décide d’ouvrir son propre magasin rue Taitbout. Les relations avec Zhang restent affables – et le demeureront. Le nouveau marchand d’art conserve une profonde reconnaissance envers celui qui lui a permis d’échapper à la vie étriquée et pauvre qui aurait dû être la sienne et qui lui a ouvert les portes du métier.
C.T. Loo était parti en Chine lever des fonds afin de démarrer son commerce d’antiquités. Il s’était tourné en premier lieu vers une connaissance de Nanxun, Wu Qi Zhou dont les affaires marchaient bien, qui avait mis 150 francs dans l’entreprise, devenant ainsi l’associé principal de C.T. Loo. L’autre moitié de l’investissement provient de deux antiquaires installés à Pékin. Petits chevaux mongols, musiciennes de terre cuite, danseuses en robe vernissée envahissent la galerie de la rue Taitbout. Les amateurs parisiens achètent des peintures, des bijoux en jade, des porcelaines et des flacons-tabatières ; ils installent dans leur salle à manger des buffets deux portes laqués noir à décor de papillons, des tapis de soie avec muraille de chine ou feuillages bleus, plus bleus que le plumage d’un canard colvert. En quelques mois, le capital de la société est multiplié par dix.
Mais le galeriste voit plus grand. Des trésors de l’art asiatique ancien arrivent rue Taitbout grâce au réseau chinois, qui profite sans doute des pilleurs de tombes. C.T. Loo se procure pour trois fois rien des vases de porcelaine, du vert un peu gris qu’on appelle céladon ; il achète de grands vases de l’époque Ming avec des scènes de bataille, des vases Kangxi (K’hang-hsi dans ses catalogues) exceptionnels à la glaçure délicate comme celui dont le décor représente l’impératrice accompagnée par son emblème, le phénix. Une splendeur… Touché par la pureté des couleurs, Loo apprend vite à reconnaître les plus belles pièces de jades, coupes en jade blanc, gravées de frises de motifs géométriques, coupe en jade vert, couleur d’océan, en forme de feuille de lotus et à décor de tortue de la dynastie Song du Sud, montagne miniature shanzi… Il apprécie les bronzes puissants qui remontent au 16e siècle avant l’ère chrétienne, des bronzes qui comportent des représentations d’animaux, (ding utilisés pour cuire les aliments, ou vases du bassin du fleuve Jaune avec leurs pieds réalisés dans de hautes lames de bronze décorées d’oiseaux ou de dragons stylisés). Il est sensible à la grande statuaire et importe les stèles de Taizong, qui remontent au deuxième empereur de la dynastie des Tang. Son ascension est fulgurante.
Il n’a peut-être pas l’impression de voler son pays. L’Empire Qing au bord de l’effondrement ne protégeait pas ses trésors livrés aux aventuriers. Les tombes ruinées, les temples et les grottes, à l’abandon, semblaient n’appartenir à personne. D’ailleurs, le galeriste affirme qu’il n’est pour rien dans le pillage des tombes et qu’il s’est borné à acheter des œuvres sur le marché libre. C.T. Loo se voit même comme un ambassadeur culturel qui permet à l’Occident de comprendre la grandeur de son pays. (Il lèguera d’ailleurs sa collection de jades antiques au musée Guimet).
Evidemment, la Chine actuelle ne voit pas les choses ainsi. Pour les autorités de Pékin, C.T. Loo est un affreux prédateur qui a privé la Chine d’une partie de son héritage artistique ! Le pire, peut-être, est que ce criminel n’est pas un homme blanc, mais un des leurs. C’est un compatriote qui encourage les trafiquants en leur permettant d’écouler leur butin ! Un ami chinois s’indigne du vol de six chevaux sculptés du 7e siècle dans un mausolée situé près de Xi’an. Pour faciliter le transport, le galeriste a fait casser cette sculpture en morceaux. Il m’écrit : « Quand on pense que cette sculpture d’un raffinement et d’une vivacité exquise, qui était restée intacte pendant 1300 ans, a été atrocement abimée dans notre temps par la cupidité de cet homme ! Chaque fois que je vois cette sculpture, je me dis qu’il doit y avoir un coin dans l’enfer réservé à ces casseurs de l’art ». Ces statues mutilées pulvérisent la légende de C.T. Loo.
C.T. Loo a obtenu la considération des Français. Il est souvent invité dans des cocktails ou des dîners. Son français est approximatif – et le restera – mais il plaît. Sa biographe cite un billet d’une cliente de Saint-Denis-sur-Loire : « Venez me voir, je serai si fière de vous présenter à mes amis monsieur et madame la comtesse de Milly à Macé, ils ont un château. Daignez donc venir nous voir. Votre dévouée, Angèle Depars. » (éd. 2015, p 53) Beaux dîners, vie mondaine. Au centre de la table miroitent les plats d’argent de ses hôtes. Il vaut d’ailleurs mieux qu’un mondain. Il noue des relations amicales avec Segalen et avec le sinologue Paul Pelliot, chef de l’expédition dans les grottes bouddhiques de Dunhuang.
Cependant, l’intégration a ses limites, qui s’arrêtent aux alliances matrimoniales. Malgré sa réussite, le Chinois est exclu du marché des femmes de la bonne société et ne devra son mariage avec une Française qu’à la marginalité de la jeune fille qu’il épouse en 1910. Il était en fait amoureux d’une modiste, sa voisine, qui devait sa propre réussite commerciale à un riche protecteur. Pour conserver sa rente, elle refuse de l’épouser, mais lui offre en échange sa fille (illégitime) de quinze ans. Marie-Rose, mariée sans amour à un homme plus âgé qu’elle, chinois par-dessus le marché, se laisse faire et laisse s’établir une double vie, car Loo continue à voir régulièrement sa belle-mère, maîtresse et ange gardien qui le conseille dans la gestion de ses affaires… Double jeu ou tradition chinoise du concubinage ? La jeune madame Loo se résigne ou s’arrange de la situation. Elle se console en faisant la dame dans son appartement de la rue de l’Opéra. Elle n’a pas besoin de travailler, s’habille avec goût, s’occupe de sa famille. Quatre filles sont nées dans ce drôle de ménage à trois. « Je n’ai pas d’enfant, dira pourtant, Loo pour qui seuls comptent les héritiers mâles ». Les aînées, issues de parents qui ne s’aimaient pas, grandissent sans que leur père s’intéresse beaucoup à ces étrangères, la cadette Janine, si gracieuse, peintre, amatrice d’art chinois adule son père. C’est à elle que le « Kanhweiler chinois » confie sa galerie d’Art de La Pagode quand le régime de Vichy interdit aux étrangers d’exercer une profession commerciale sans une autorisation spéciale et c’est elle qui en prendra définitivement la direction en 1947.
La guerre de 1914-18 avait obligé Loo à passer par les Etats-Unis lors du retour d’un voyage en Chine. Ayant découvert le marché florissant des antiquités chinoises de New-York, il décide en 1915 d’établir une galerie sur la 5e avenue, ce qui lui permet d’entrer dans le marché mondial. Dès lors, il joue un rôle de conseiller pour de nombreuses collections privées et pour le Metropolitan Museum of Arts, comme il le faisait déjà pour l e musée Guimet et le British Museum.
Derrière son sourire impénétrable, masque de l’Oriental, il est difficile de savoir ce que pense C.T. Loo. Il ne semble pas avoir cherché à transmettre son héritage chinois à ses filles. Porteuses de prénoms sans consonance étrangère, elles ne connaissent pas le chinois (tandis qu’il parle mal le français). Elles sont de France et non d’ailleurs et la famille qui s’est construite ne ressemble pas à la structure organique qui, en Chine, réunit les générations.
Loo n’oublie pas son village natal. Cependant malgré les va-et-vient entre la Chine et l’Europe, sa vie est cloisonnée. Il ne semble avoir cherché à partager son identité complexe avec les villageois de Lujiadou. Même si quelques détails de sa jeunesse, comme le goût du Ma Jong lui sont restés, il est pour eux un Occidental. Au moins, il sera le bienfaiteur du village : il fera construire un puits, puis une école. Bientôt, il envoie 2 000 dollars par an, environ 20 000 yuans, soit cent fois le salaire annuel d’un paysan chinois de l’époque. Cette somme colossale pour la Chine fera vivre confortablement l’ensemble du hameau.
Le commerce fructueux prend fin avec la prise de pouvoir des communistes. Après 1949, ses correspondants fuient ou sont arrêtés et le galeriste ne pourra jamais retourner dans son pays. Le déclin de l’entreprise commence. Au soir de sa vie, C.T. Loo rassemble des notes pour justifier son parcours. N’a-t-il pas joué un rôle dans la lutte contre l’arrogante assurance des Européens en montrant que l’art de la Chine n’était pas inférieur à l’art occidental ? N’a-t-il pas préservé des chefs d’œuvre que des paysans indifférents auraient laissé disparaître ? Que serait-il advenu des merveilles qui sont à présent exposées dans les riches musées d’Europe et d’Amérique ? Chacun s’arrange comme il peut avec le sens de sa vie, ou avec l’image qu’il veut en transmettre, mais C.T. Loo voyait bien que les musées et les collections « mondialisées » se nourrissaient de la substance de pays qui n’étaient pas en mesure de tenir tête à l’Occident. Il n’est pas parvenu à terminer son récit justificatif.
Il meurt en 1957. La pagode qu’il a fait construire en 1926 pour abriter sa collection est la part orientale de sa vie parisienne. Implantée dans le très bourgeois 8ème arrondissement, elle affirme avec flamboyance le particularisme d’un exilé qui est parvenu à bricoler un symbole de Chine en plein cœur de Paris. Je suis fascinée par cette image.
Mais finalement, cette double appartenance est vraie pour pas mal de gens. Tant de gens sont venus à Paris pour transformer leur existence, qui, au soir de leur vie, n’éprouvent plus qu’un sentiment de déplacement.
La pagode rouge
La pagode, qui a choqué les voisins de C.T. Loo, a été construite à l’angle de la rue de Courcelles et de la rue Rembrandt. L’architecte Fernand Bloch a transformé un hôtel Louis-Philippe en pagode pour le CT Loo qui y installe la société C.T. Loo et Compagnie dont les activités perdurent jusqu’en juin 2011.
Quand on arrive au coin de la rue Rembrandt, on a l’impression que l’écart entre l’Orient et l’Occident est aboli. Auvents en tuiles vernies qui se relèvent au coin, animaux protecteurs sur les avant-toits, croisillons asiatiques des fenêtres et des balcons…
portique décalé par rapport à la porte de façon à empêcher les mauvais esprits d’entrer.
Le site internet www.pagodaparis.com. décrit un intérieur splendide, des plafonds à caissons et de magnifiques boiseries laquées des 17e et 18e siècle. Après un changement de propriétaire, la pagode accueille expositions et événements privés. Les fonds de la bibliothèque de M. Loo, riches de 1.300 livres, 3.000 catalogues d’exposition, 3.000 photographies d’objets d’art, y sont consultables, mais quand j’ai voulu prendre rendez-vous, le site était fermé.
En tout cas, il va falloir s’habituer au côté ambigu de l’histoire muséale du début du 20ème siècle, longue période où l’Occident faisait venir des œuvres du monde entier, où la possession des territoires allait de pair avec la possession des chefs d’œuvres. Galeristes, collectionneurs, chercheurs et musées ont participé à l’entreprise. Même s’ils ne sont pas des trafiquants, ils ont joué un rôle dans un marché où l’argent nourrissait tous les trafics.
Lenain, Geneviève, Monsieur Loo. Le Roman d’un marchand d’art asiatique, éd. Philippe Picquier