A Varengeville , le temps hésitait entre soleil et orages.
L’église qui glisse vers l’abîme
On a visité le cimetière marin où se trouvent mélangées les tombes des villageois et les tombes de célébrités comme celle du compositeur Albert Roussel ou de Georges Braque. Dans l’église un Christ roux de Michel Ciry, en post-adolescent un peu chétif et très seul. Emouvant.
Depuis le cimetière, la vue va jusqu’où nos yeux peuvent aller : le ciel et la mer changent sans cesse : doré puis gris ; verte puis grise. Les prés sont luisants et la falaise mélange la craie et les coulées de boue ocre, imposant l’image de la destruction à venir. Des falaises blanches paraitraient hors du temps. Ici, les traces noires annoncent la catastrophe climatique qui approche. D’ailleurs, je viens de lire dans les informations d’Ouest France que l’église repose sur un sol de plus en plus instable et glisse lentement vers l’abîme. La falaise haute de 80 mètres est attaquée par l’érosion. Un jour tout sera englouti !
Monet. L’Eglise de Varengeville (sd). banque d’images adstor
La cabane de Monet dans la Gorge des Moutiers
Les valleuses sont des vallons perchés, suspendus au-dessus du niveau actuel de la mer. Celle-ci s’appelle, je crois, Gorge des Moutiers, si escarpée, malgré les aménagements, qu’on peut hésiter devant le gouffre béant en-dessous.
Gorge des Moutiers
Monet venait souvent y peindre.
Monet peint en contrebas de l’église (la cabane du prêcheur est aujourd’hui détruite) (10.2307_community.13605448-1)
Gorges de Vasterival
Un peu plus loin, au niveau du phare d’Ailly, la descente est plus commode, même si la roche est tendre et si la terre peut s’effondrer lors d’une prochaine tempête.
Inscriptions dans la craie
En bas, on découvre une plage de galets, jonchée de rochers sombres couverts de verdure. Un paysage d’une beauté extraordinaire.
Varengeville. Plage du Petit Ailly
A chaque vague, l’eau recouvre la plage jusqu’au milieu avant de repartir en petits filets ruisselants, A chaque vague, les creux se remplissent et on ne sait trop si la marée est montante ou descendante. On s’inquiète un peu de ne pouvoir regagner à temps la valleuse, jusqu’à ce qu’un, moins sot, ait l’idée de regarder l’heure de la marée sur son téléphone.
Sur cette plage trempée et froide, les gros blocs évoquent des animaux sortis de la mer dans des temps anciens.
Plus loin, le calcaire ressemble à des ossements, d’autant plus blancs qu’ils succèdent aux rochers noirs et verts.
Assis, tranquille devant l’immensité
Avec la petite ville de Saint-Valery établie dans un large vallon, le paysage cesse d’être terrible. C’est le 1er novembre. Saint-Valery somnole. Les habitants sont partis honorer les âmes de leurs morts et les cafés sont presque tous clos. Tout de même, sur le quai une poissonnière a ouvert et jette à la mer les entrailles des poissons, attirant une volée de cormorans qui tournoient, battent furieusement des ailes, plongent en poussant des cris affreux et remontent dévorer les déchets qu’ils ont attrapés.
Un homme est assis près de la plage. Il n’a pas besoin de penser à quelque chose. Il reste là tranquille devant l’immensité
Aller de l’avant, sans me poser trop de question. Juste aller de l’avant parce que c’était mon frère et que c’est l’homme que j’ai le plus aimé au monde, avec son ami Eric Choquet, le premier propriétaire de la maison qui a permis que l’aventure démarre.
Parce que Pascal Cribier était un génie et que par testament il m’a légué son jardin à charge de l’entretenir sans y rien changer.
Voilà le jardin, et peut-être que vous penserez. C’est ça le célèbre jardin ? Il nous montre un paysage normand, c’est tout. Mais regardez mieux. Nulle part vous ne verrez ces vallons au sol tantôt creusé, tantôt bombé, ce paysage avec des ouvertures vers le lointain.
Mon frère, la taille, c’était son truc, il taillait les bois pour faire pénétrer la lumière. Les gens ne voyaient pas l’artifice. Ils disaient « Quelle belle allée ! », sans se rendre compte que la ligne de fuite qui les emmenait vers la profondeur du bois avait été voulue par mon frère.
Bois de Morville. Une allée
Il jouait avec des lignes et des couleurs. Il avait taillé des arbustes pour avoir un feuillage sombre et derrière, on voyait se dresser les verticales des troncs blancs des bouleaux.
Bois de Morville. Horizontales des houx sombres. Verticales des bouleaux clairs
Il rabattait sévèrement quatre petits arbres à deux mètres. Quatre parce qu’on attend toujours que les décors aillent par trois.
Bois de Morville. La taille raducale de quatre féviers d’Amérique
Moi qui voulais seulement voyager sans rien posséder, me voilà dans le Bois de Morville pour toujours. Moi qui voulais être moi sans rien devoir à personne, je vois ma vie tissée avec la sienne et asservie au jardin. Parfois je me dis « J’arrête. Ce n’est pas de mon âge de monter à trente mètres pour élaguer des arbres et il y en a 70 à tailler, là tout de suite. » Parce que je n’avais aucune vocation de propriétaire, ni de jardinier. Mais mon frère Pascal Cribier était un génie. Je le savais et je dois à sa mémoire de sauver son œuvre.
Vous venez au début novembre ce n’est pas la meilleure saison. Vous ne verrez pas encore les couleurs d’automne et vous ne verrez plus la prairie. C’est pourtant une invention merveilleuse de Pascal. Installer une prairie sur un talus pour clore la pelouse. Revenez l’été quand le pré dessine une bordure de lumière qui s’agite dans le vent. Il n’y a pas besoin d’entasser les couleurs des massifs, on peut jouir de la beauté de simples graminées. Monochromes et variées à l’infini. Maintenant, tout le monde fait ça. Mais c’est lui qui a eu l’idée le premier.
Voici un petit clos. Vous voyez les bancs enfouis dans les herbes. Il faut imaginer les fleurs à partir du printemps, mais attention aux frontières qui empêchent les couleurs et les parfums de déborder.
J’ai peur de ne pas arriver à sauvegarder sa vision. Les choses changent et je n’arrive pas à les empêcher de changer. Je me désole parce que j’use en vain ma vie sans même maintenir le jardin comme il l’aurait voulu.
Je fais de mon mieux et j’échoue. Depuis quelques années, la sécheresse sévit partout, même dans ce jardin orienté au nord. Les fougères remplacent le lierre. Le changement s’étend sournoisement.
Ils étaient trois à avoir voulu Le Bois de Morville. Je n’ai pas encore parlé de Robert Morel, le maître jardinier indispensable qui comprenait si bien la nature normande. C’est à trois que ces hommes ont transformé un val humide en jardin. Quelquefois je suis venu aussi les aider à dessoucher. Tout à la main parce que les engins ne passaient pas. Allez, je vous emmène dans le sous-bois jusqu’au petit fleuve. Je dis fleuve parce qu’il aboutit à la mer, mais pour le moment, on dirait quelques flaques d’eau. Grâce aux petits barrages, le jardin des prêles a résisté au manque d’eau de ces derniers temps.
Et puis nous allons remonter par la valleuse. Pour drainer l’humidité et stabiliser le terrain marécageux, mon frère avait imaginé un système de sillons artificiels. N’approchez pas de ces rigoles. La terre est gorgée d’eau. Les chevreuils qui sont passés ont marqué la pelouse et je ne sais pas combien de temps il va falloir avant que les empreintes ne s’estompent. Si vous piétinez vous aussi, le jardinier va me tuer.
Bois de Morville. Les rigoles de la Valleuse.
A présent, ne vous retournez pas avant d’entrer dans la maison pour que ce soit une surprise quand nous serons là-haut !
Entrez. De la maison non plus, je n’ai rien touché. Juste recollé le papier là où il se décollait. Vous me direz qu’elle est banale, cette maison. Je sais bien, mais ils ne l’avaient pas modifiée, alors je ne m’autorise pas. Et puis, venez voir la grande baie ouverte sur la valleuse et tout au bout le triangle de la mer.
La Valleuse et la mer depuis le salon (photo Jean-Marie B.)
Quand je m’assieds le soir, j’ai parfois les yeux qui se remplissent de larmes. Je ne sais pas trop si c’est la beauté du paysage ou le manque de Pascal et de son ami.
Nous avons profité des journées botaniques de Varengeville (30 et 31 octobre 2021). Mais le jardin se visite sur rendez-vous en écrivant à : vallondemorville@gmail.com
Récemment, un lecteur a cru que j’étais une soeur de Pascal Cribier. Il n’en est rien. J’ai simplement visité le parc et j’ai été émue par la beauté du lieu et par l’histoire du frère du paysagiste qui a hérité du lourd travail d’entretien du vallon de Morville. A partir de mes souvenirs, j’ai tenté de reconstitué ce qu’il avait dit pendant notre visite (avec évidemment beaucoup d’inexactitudes).
Leur sourire s’adresse à la foule qui emprunte le métro. Il dit la joie de jeunes filles qui vont dépasser les limites qu’on leur assignait – ou qu’elles s’imposaient – grâce au parrainage des donateurs sollicités par l’affiche.
Mon regard a tout de suite été accroché par l’écart entre le mot potentiel qui était attendu et la graphie potentielle qui déforme l’usage orthographique pour superposer au sens de capacités un deuxième sens, l’idée que les destinataires des dons sont des filles, des elles, qui seront sauvées. Une communication « sérieuse » ennuie, disent les publicitaires, d’où le jeu de mots qui attire l’attention.
La graphie potentielle crée une sorte de halo qui cumule le but recherché (lever des fonds pour permettre le développement des compétences de jeunes filles), l’identité sexuelle des victimes de l’injustice sociale visées par la campagne (elle) et le rejet des traditions qui peuvent être bousculées si on ose s’affranchir d’un ordre archaïque (que l’orthographe symbolise et dont la « faute » montre la fragilité.)
Est-ce que je suis la grincheuse de service ? Je ne suis pas sûre d’apprécier ce jeu de mots sur deux homophones car je me demande si la jeune génération, dont la compétence orthographique est devenue très flottante, va repérer l’effet rhétorique de la subversion orthographique, ou si elle reçoit le message dans un brouillard linguistique.
Libérons leur #potentielle. Publicité d’une ONG affichée en octobre 2021
L’emploi de conjuguer est problématique dans Il est temps de montrer que le potentiel se conjugue aussi au féminin. On sait que l’opposition du verbe qui se conjugue et du nom n’est plus transmise efficacement aux élèves: écrire que le potentiel se conjugue au féminin, c’est aussi tordre l’usage scolaire du mot conjugaison, réservé au verbe dans son emploi grammatical.
« Nous ne sommes pas à l’école, dites-vous et les publicitaires jouent avec les mots pour notre plus grand plaisir ». D’accord ! Mais le nombre de ceux qui peuvent jouir des jeux orthographiques se raréfie, cependant que s’affaiblit chaque jour la connaissance du code partagé qui leur est sous-jacent.
Post-scriptum
L’orthographe reste un sujet passionnel. Je n’avais pas posté mon billet que des contestations argumentées dénonçaient mon manque d’humour.
Oui, je te trouve un peu grincheuse de service sur ce coup. Certes l’orthographe se perd et beaucoup de gens ne verront rien des intentions des auteurs de la publicité. Et on peut, en effet, s’inquiéter devant cette perte qui menace l’égalité et notre idéal démocratique (je m’en émeus aussi..).. mais enfin, ce n’est pas nouveau que la publicité joue sur les mots et sur l’orthographe et qu’y faire ?? je ne trouve pas cette publicité très réussie mais la présence de ‘elles’ dans ‘potentielles’ nous parle quand même un peu et attire l’oeil (YT).
De fait un jeu de mot ne menace pas le français écrit et il attire l’œil efficacement. Si je l’ai signalé, c’est qu’il me paraît symptomatique de la schizophrénie actuelle. Mes lecteurs trouvent sympa d’afficher dans l’espace public un message qui s’adresse à ceux qui ont des yeux pour voir (qui connaissent suffisamment le code pour jouir de sa transgression). La publicité « n’est pas destinée aux jeunes (pauvres encore) mais aux vieux (riches!) futurs donateurs. Je la trouve plutôt réussie. « Positivons »! Comme nous le recommandent d’autres publicités, écrit Marianne… Certes, mais la publicité est quand même vue par tous et une part croissante des usagers du métro ne la comprend pas ce qui introduit une curieuse partition dans le public.
Par ailleurs la société se lamente régulièrement sur l’incompétence des jeunes Français en matière de langue écrite. Lundi encore, Le Monde rendait compte des réactions des employeurs qui font un critère de recrutement décisif de la maîtrise de l’orthographe (et plus largement du maniement de la langue écrite) car les fautes des salariés leur coûtent trop cher : « Soixante-seize pour cent des employeurs se trouvent confrontés quotidiennement aux lacunes de leurs équipes, avec des répercussions très importantes sur leur crédibilité et leur efficacité professionnelle et, par conséquent, sur la réputation, la productivité et même la performance financière des entreprises. » (Baromètre Voltaire-Ipsos, Le Monde du 25 octobre 2021)
L’école ne transmet plus efficacement la langue écrite. Les raisons de cet effondrement sont complexes. On peut citer entre autres la faible attractivité du métier d’enseignant avec ses effets sur le recrutement, la féminisation excessive qui prive les garçons de modèles masculins incarnant l’importance des matières scolaires, la diminution des heures consacrées à l’étude systématique de la langue, le recul de la copie qui impliquait une imprégnation « par la main » de l’orthographe au profit de la photocopie, le recul de l’exercice quotidien de conditionnement, etc.).
A toutes ces causes s’ajoute une attitude de remise en question de la norme, portée par les générations qui, elles, avaient été entraînées à maîtriser une orthographe conservatrice et sa grammaire. Les jeux publicitaires contribuent à cette désinstitutionalisation.
(Cette remarque n’implique pas, évidemment, qu’il ne soit pas nécessaire de simplifier l’orthographe, par exemple le fameux accord du participe passé avec avoir qui n’est quasiment plus réalisé à l’oral).
A Fontainebleau, les promeneurs romantiques rêvaient à des cataclysmes antédiluviens en voyant les blocs de rochers tourmentés qui parsèment la forêt. Patrick Dubreucq qui sait tout ce qu’on peut savoir sur l’histoire des tailleurs de pierre de la forêt oblige à abandonner ces rêvasseries et à voir Fontainebleau comme une création humaine. D’ailleurs, il n’est pas moins captivant d’apprendre que le paysage du Long Boyau n’a pas 200 ans et qu’il résulte du travail des carriers qui venaient tailler le grès dans les solitudes pierreuses de la forêt. Les arbres aussi sont récents, qu’a fait planter et greffer Jean Charles de Larminat, conservateur des Eaux et Forêts entre 1815 et 1830, recouvrant peu à peu les landes de feuillus, mais aussi de pins qui demandent peu d’eau (l’eau est rare à Fontainebleau) : pins sylvestres, pins maritimes, mais aussi pins noirs lariccio venus de Corse sur la route Ronde ou cèdres du Liban à la Gorge du Houx.
De l’industrie intense des carriers, il reste beaucoup de traces qu’il faut apprendre à voir.
Patrick Dubreucq
Le grès de Fontainebleau est exploité avec certitude au moins depuis le 15e siècle pour paver Paris (certains estiment qu’on peut remonter à l’édit de Philippe Auguste demandant qu’on pave les rues de la capitale). Dans les années 1820 c’est près de trois millions de pavés qui sont extraits chaque année de la forêt. . La forêt de Fontainebleau faisant partie du domaine royal, il fallait acquitter des droits pour ouvrir des ateliers. L’exploitation avait commencé près de la Seine, parce qu’il fallait bien transporter les pavés et ce n’était pas le moins pénible du travail. Quelques femmes y ont participé en transportant les pavés sur leurs dos jusqu’à l’aire de chargement. Quand les chemins « de vidange » étaient suffisamment larges, des chevaux les emportaient de là jusqu’aux quais de Valvins ou de Bois-le-Roi.
Les carrières du Long Boyau, ouvertes sous Napoléon III
Les carrières du Long Boyau furent parmi les dernières à ouvrir. Tout le long du chemin, la paroi verticale qui fend le paysage est un front de taille que les hommes attaquaient, une fois ôtée la couverture végétale.
Front de taille au Long Boyau. Dans la fente du rocher, des promeneurs facétieux ont installé des dentset ils ont esquissé un visage au dessus du sourire de pierre
Les roches rondes ont été lissées par les eaux pendant des millénaires, mais la plaque rose est une blessure creusée par le travail des carriers.
Détail du front de taille
Les blocs détachés du banc
Patrick Dubreucq explique les techniques utilisées. Les carriers classaient les grès d’après le son entendu lorsqu’on frappait la pierre, classement important car les ingénieurs des travaux publics exigeaient du gré dur pour qu’il puisse résister au passage répété des véhicules, mais les carriers payés au mille de pavés, préféraient parfois débiter du grès tendre plus facile à tailler, quitte à décevoir l’acheteur futur.
La technique d’abattage dite à la mortaise consistait à insérer des coins en acier dans une cavité creusée dans le grès puis à frapper avec une masse pour détacher des blocs.
Une mortaise, ou cavité creusée dans le grès pour recevoir des coins en acier(ici demi cavité puisque les blocs ont été séparés)
On pouvait aussi forer un trou dans lequel on insérait des cartouches d’explosifs avant de remplir le haut avec du sable humide et de le recouvrir de tôle chargée de pierres pour guider l’explosion.
Trou de mine
Des blocs de 50 à 100 tonnes se détachaient ainsi du banc. L’opération était répétée pour diviser le bloc en parties, jusqu’à atteindre la taille permettant d’obtenir des pavés, des bornes et d’autres produits commercialisables.
Trois blocs restés là ont l’apparence des ruines d’une forteresse de géants.
Sous la mousse d’un vert si brillant malgré le jour gris, il y a les tas de rebuts, des « écales », laissées par la taille des blocs.
Monticules d’écales recouverts par la mousse
Les abris de carrier
On trouve dans la forêt plus de deux-cents abris de pierres sèches. Construits surtout avec des écales, de hauteur réduite, ils servaient à stocker outils et provisions, peut-être à se reposer pendant les pauses. Sur la colline qui domine les Gorges du Houx et du Long Boyau, les abris sont regroupés. On les visite sous le nom de « village des carriers ». Bien sûr, ces gites précaires n’ont jamais fait office de village !
Abri de carrierIntérieur d’un abri avec sa cheminée. Une pancarte prévient : Vestige archéologique. Prière de le respecter
Les voies pavées que nous traversons ne sont pas toujours celles qui ont été utilisées pour transporter le grès. Ces voies de vidange, des chemins empierrés pour permettre aux roues des charrettes de ne pas s’enfoncer, avaient parfois une bande de sable au milieu car les sabots du cheval avaient plus d’adhérence sur le sable. Mais les allées pouvaient servir aux attelages des dames qui suivaient les chasseurs lors des grandes chasses à courre dans la forêt royale ou bien sûr au transport du bois.
Voie carrossable dans la forêt
La patience de l’archiviste
Il faut aimer beaucoup les inconnus de l’histoire, les sans-blasons, sans-fortune et sans grandeur pour se noyer dans les archives, pour passer des heures et des jours à dépouiller les registres de décès, pour s’obstiner à rechercher dans la masse des journaux locaux un entrefilet consacré à un accident, quelques lignes qui donneront peut-être un peu de corps aux existences obscures des carriers de la forêt.
Patrick Dubreucq a patiemment rendu leur nom à ces oubliés de l’histoire. Il ne s’est pas découragé devant la monotonie des informations qu’il récupérait car il savait qu’elles deviendraient précieuses une fois cumulées. Après avoir consulté les registres d’inhumation du cimetière de Fontainebleau entre 1844 et 1857, il a ainsi montré qu’entre ces deux dates, comparée aux autres professions, l’espérance de vie des carriers de grès était écourtée de 15 ans, ces derniers étant victimes d’une variété de silicose appelée le « rhume de Saint-Roch » du nom de leur saint patron.
De temps à autre, l’archive en disait un peu plus. Un accident était survenu : des blocs de grès s’étaient détachés trop tôt et avaient écrasé un ouvrier sans le tuer, mais en le mutilant. Une lettre du chirurgien de l’hôpital de Fontainebleau qui avait dû l’amputer proposait de trouver une place au malheureux estropié. La suite donnée à la lettre n’avait pas été retrouvée et il n’y avait plus d’autre trace de l’existence de l’homme amputé. L’enquête débouchait sur une lacune. Quelques lignes, puis le vide, mais ce silence même de l’archive déclenche l’imagination et l’émotion.
Un tableau de Courbet, disparu dans les bombardements de Dresde, et dont restent une gravure et des copies, évoque la pauvreté des carriers vêtus d’habits déchirés et leur travail si pénible. Ce tableau est à la fois un manifeste réaliste qui fit scandale et il transforme les tailleurs de pierre en icones de la dénonciation de l’exploitation ouvrière.
Pourtant, Patrick Dubreucq ne décrit pas les casseurs de pierres comme des malheureux résignés, mais comme des hommes fiers d’avoir choisi ce métier de plein air, loin des usines. Il raconte la grève de 1830 qui a abouti au départ du baron de Larminat, le conservateur des Eaux et Forêts évoqué plus haut, accusé entre autres de prélever des taxes trop lourdes. Pour une fois, la grève avait payé ; personne n’avait été poursuivi et c’est le baron qui avait dû partir. (Sans doute, Charles de Larminat payait-il ainsi ses liens trop étroits avec le régime de Charles X.)
En 1853, ces pauvres sont, comme le constate un autre inspecteur « toujours insoumis et exigeants » (dans François Beaux et al.p 35). Ils sont aussi solidaires et désireux d’acquérir de l’instruction : dès 1832, en l’absence d’une organisation d’Etat, ils ont créé une société de secours mutuels qui permettait d’assister les malades, les veuves et les orphelins et certains carriers viennent suivre les cours du soir des Frères des Ecoles chrétiennes, malgré des journées de travail de plus de 10 heures.
Tout s’est arrêté pourtant avec la concurrence des pavés de meilleure qualité venus de Seine-et-Oise, de Bretagne ou de Belgique. Bientôt l’asphalte sera préférée et les protestations de plus en plus vives des artistes et des poètes achèvent de convaincre les autorités qu’il faut interdire l’exploitation du grès et réserver la forêt aux promeneurs.
Le passé s’éloigne et ne subsiste que sous forme de ces doubles traces que Patrick Dubreucq a appris à lire : celles qui demeurent dans la forêt ; celles qui dorment dans les archives.
La ville de pierre de taille aux larges rues rectilignes est en bas. Vers Belleville, les maisons sont moins durables, moins admirables. Certaines sont encore en plâtre. Des immeubles neufs ont poussé entre des îlots où subsistent des bicoques minuscules. Il y a partout des petits bistrots. Même ceux qui ragent contre la gentrification de la ville profitent de l’équilibre instable entre deux populations. Des retraités fauchés et des bobos bien installés dans la vie qui ont payé 800 000 euros leurs trois pièces dans une résidence banale ou qui transforment d’anciens taudis en ateliers d’artistes. Tous ces gens se mélangent dans les rues du quartier et lui donnent son apparence charmante d’un Paris qui est encore « mélangé ».
Rue du Plateau des haïkus. Pas besoin d’éditeurs, on les accroche sur des grilles, mais qui les lit ?
Haïkus, rue du Plateau
Les rues portent des noms champêtres rue des Alouettes, avenue de la Grotte, rue des Rigoles… J’aime les séduisants passages à deux pas des artères encombrées. Celui du Plateau, au pavage intact, est le plus étroit de Paris (Plus, je crois, que la célèbre rue du Chat-qui-Pêche, mais je sais bien que chaque partie de Paris a sa rue secrète et resserrée, qu’on l’appelle rue du Prévôt, sentier des Merisiers, passage des Chantres … ). Le cycliste qui arrive vers nous porte une belle casquette Gavroche à carreaux. D’ailleurs, il nous donne son adresse pour qu’on lui envoie la photo, même si nous disons que le téléphone portable ne lui rendra pas justice.
Passage du Plateau
On longe les locaux de la Gaumont, cité Elgé, (LG comme Louis Gaumont), Pour ma génération, rodent encore les souvenirs des années glorieuses de la télévision. C’est bien là et c’est très loin. On peut seulement jouer comme Perec aux Je me souviens Je me souviens de Jean-Christophe Averty et de Cinq colonnes à la une. Je me souviens du Dom Juan de Marcel Bluwal avec un Piccoli irrésistible et inquiétant qui arpentait les Salines d’Arc-et-Senan (davantage que les décors des plateaux de la Gaumont). Les habitants du quartier qui ne se résignaient pas à la disparition pure et simple des locaux ont négocié l’installation d’une Frac (Fonds Régional d’Art Contemporain) dont j’ignorais tout. Je suis souvent très déçue par les choix des Fracs qui me semblent conformistes et ennuyeux, mais j’y passerai cette année pour retarder le moment où le besoin de logements l’emportera sur la nostalgie.
Et voici le plus beau parc de Paris, géniale invention de l’architecte Alphand qui a disposé des grottes, un temple romanesque sur une colline, et fait planter des arbres qui sont devenus somptueux.
Le Belvédère et le temps de la Sibylle
Les coureurs plébiscitent les Buttes Chaumont parce que le domaine est escarpé, que les itinéraires possibles sont variés et qu’on peut courir sous des voûtes de feuillage qui donnent l’impression d’être loin. La course de la Saint-Valentin a lieu dans ce parc des Buttes-Chaumont. Conformément à l’esprit libertaire des habitants, elle associe l’évènement sportif et la lutte contre les discriminations liées à l’orientation sexuelle.
Les sportifs ne font pas toujours montre d’une telle tolérance. Je suis tombée sur un billet (heureusement ils sont rares) d’un coureur protestant contre les foules qui envahissent les allées le samedi pour les photos de mariage (http://www.courseapied.net/forum/msg/54461.htm
Les habitués des Buttes Chaumont ont sans doute remarqué la présence de mariés accompagnés de leur « clique » tous les samedis matins aux buttes.
Photos souvenir sur les bords du lac. Le décor est idéal pour ce genre de cliché mais faut pas pousser… le parc n’est pas réservé ni réservable.
Impossible de courir le samedi au bord du lac sans voir l’allée (pourtant bien large ) encombrée par les familles et amis qui se croient seuls au monde.
De fait, samedi, jour des mariages, les Buttes Chaumont se remplissent d’une foule colorée et heureuse.
Il y a d’ailleurs aussi des mauvais coucheurs chez les piétons ordinaires qui avancent à petits pas en barrant le chemin et s’offusquent de devoir partager l’espace.
Chaniac, Régine & Jean-Pierre Jézéquel, 2007, « Les Buttes Chaumont : l’âge d’or de la production ? « , Quaderni, p. 65-79.
(2 place de la Concorde, 8e. Tlj. 10h30-19h ; le ven. 10h30-22h.)
La rentrée est encore plombée par l’interminable succession des vagues épidémiques. Tous ceux qui vivent de culture retiennent leur souffle. Les concerts seront-ils annulés ? Les auditeurs reviendront-ils ? Les musées redeviendront-ils accessibles ? Les amateurs inassouvis, mais inquiets, se demandent s’ils doivent prendre le risque de renouveler des abonnements ou s’enfermer en attendant la nouvelle vague.
Et pourtant un autre univers s’est ouvert pendant quelques heures passées à l’Hôtel de la Marine et les soucis du présent se sont effacés. La restauration des appartements du 18eme siècle est d’une somptuosité et d’une méticulosité rarement atteintes. J’ai beau savoir que ce monde (profondément inégalitaire) va s’écrouler quelques années plus tard, et que dans ce même palais, sera signé en 1793 le procès-verbal d’exécution de Marie Antoinette, l’atmosphère fin de l’Ancien Régime, miraculeusement reconstituée, a dissipé découragement et incertitude le temps d’une visite.
L’histoire du palais
A l’origine de l’Hôtel de la Marine, il y a la Ville de Paris qui décide en 1748 de dresser une statue équestre à la gloire du roi. L’œuvre est confiée au sculpteur Edme Bouchardon.
Bouchardon. Statue équestre de Louis XV. Coll. photographique de Paul Vitry
A la statue, il faut un écrin : ce sera un vaste terrain à l’ouest du jardin des Tuileries. L’emplacement, à la limite du Paris d’alors, appartient au Roi, ce qui permet de limiter les frais d’expropriations ; il paraît idéal puisque la place constituera un trait d’union entre le jardin des Tuileries et les Champs-Elysées.
Ange-Jacques Gabriel, premier architecte du roi, imagine une vaste esplanade ouverte, au sud, sur la Seine (le pont de la Concorde n’existe pas encore). Au nord, deux grandes façades de part et d’autre de la rue Royale menant à la Madeleine, habillent la place. Décision rare, l’architecte décide qu’aucun autre bâtiment ne doit la fermer. Elle doit rester ouverte vers la Seine, bordée uniquement par des pelouses et des fossés à l’Est et à l’Ouest. Les places royales sont d’habitude encadrées par des immeubles emblématiques du pouvoir. Ici, l’on a deux palais qui au départ étaient sans destination et l’interdiction d’installer d’autres bâtiments. L’ espace n’est pas délimité. Il reste vide.
Le palais situé le plus à l’ouest accueille aujourd’hui l’Hôtel Crillon et le siège de l’Automobile Club de France. Dans le palais de l’Est, on décide en 1765, d’installer le Garde-Meuble royal. Cette institution, ancêtre du Mobilier National, avait pour fonction d’acheter et d’entretenir le mobilier du roi : lits, chaises, tables… linge de maison, armes et bijoux de la monarchie. (voir pour aujourd’hui passagedutemps.wordpress.com/2019/09/27/ateliers-et-reserves-du-mobilier-national-le-mobilier-des-grands-de-ce-monde/). Deux intendants, Pierre-Elisabeth de Fontanieu et Marc-Antoine Thierry de Ville d’Avray vont occuper ce palais pendant 25 ans et l’aménager en fonction des besoins du Garde-Meuble, avec des appartements de fonction, des zones de stockage, des galeries d’exposition…. Car à partir de 1776, les visiteurs pouvaient admirer ces collections royales, tous les mardis entre avril et novembre, ce qui permettait de faire connaître le savoir-faire des artisans français.
L‘Hôtel de la Marine depuis la Fontaine des fleuves édifiée sous Louis Philippe
Sous la Révolution, la statue équestre de Louis XV est détruite. L’état-major de la Marine s’installe dans l’hôtel en 1798 pour y rester jusqu’en 2015 (avec quelques années d’interruption pendant la dernière guerre quand l’état major de la marine allemande investit les lieux). En 2015, le Ministère de la Marine rejoint le Ministère de la défense à Balard. Que faire du palais ? L’offre de l’émir Hamad bin Abdullah qui a financé les deux-tiers de la restauration a été retenue. Paris a été ainsi doté d’un musée supplémentaire et l’émir, l’un des grands collectionneurs au monde, a obtenu le droit d’exposer ses collections durant vingt ans dans l’ancienne Galerie des Tapisseries, 400 m2. Les opposants au projet ont fait observer en vain que le Qatar était déjà propriétaire de grands complexes hôteliers (Royal-Monceau, Grand Hôtel…) et d’hôtels particuliers de la Place Vendôme à l’Île Saint-Louis). L’émir a obtenu le droit d’organiser deux fois par an une exposition temporaire dans un bâtiment de quatre cents mètres carrés.
Recréation du passé
Le palais a été traité comme un tableau de maître sous la direction de Delphine Christophe, conservatrice générale du patrimoine, de Christophe Bottineau, l’architecte en chef des monuments historiques, et de deux décorateurs privés, Michel Charrière et Joseph Achkar : il s’agissait d’ôter les couches de peinture ajoutées au cours des ans afin de rétablir l’image originelle On a l’habitude à présent de tels travaux effectués sur des peintures, mais c’est tout un bâtiment qui a été traité comme un tableau : en retirant jusqu’à dix-huit couches de peinture accumulées au fil des ans, « nous avons pu retrouver celle d’origine, qui était protégée par un vernis » ». (https://www.forumfr.com/sujet930958-au-c%C5%93ur-de-paris-l%E2%80%99h%C3%B4tel-de-la-marine-retrouve-ses-couleurs-du-xviiie-si%C3%A8cle.html)
Le cabinet de travail de Marc-Antoine Thierry de Ville-d’Avray. Bureau à cylindre de Riesener. Le parquet est une marqueterie de sycomore, amarante et acajou
Les tapisseries du salon de jeux viennent d’une autre pièce et ont été encadrées par une bordure provenant du même atelier et permettant d’ajuster tapisseries et murs.
Le reste est art de la mise en scène : les tables de jeu ont encore des jetons et des cartes qui ont l’air d’être restées là après une partie
L’illusion est particulièrement forte dans la salle à manger. Près de la table qui n’est pas encore desservie, on découvre, les restes factices d’un déjeuner d’huîtres. On peut rester longtemps à admirer les broderies florales des soies peintes sur le mur, les frais bouquets enrubannés avec leurs festons noués ou déroulés.
Salle à manger. Détail des tentures
On voit les lits à baldaquins, la salle de bains (les bains étaient si « fatigants » que des lits de repos permettaient de se remettre d’une petite faiblesse)
La salle de bains. A droite, un lit de repos
Le premier intendant du Garde-Meuble de la Couronne, Pierre-Elisabeth de Fontanieu, était célibataire et libertin. Pour ses plaisirs, il fit aménager un cabinet de miroirs jouxtant sa chambre à coucher avec des miroirs décorés de personnes très dénudées. L’épouse du second intendant, Marc-Antoine Thierry de Ville d’Avray se hâta de faire transformer certaines divinités en chérubins et de dissimuler un peu la nudité des femmes.
Hôtel de la marine. Le Cabinet des glaces. Détail
Pierre-Elisabeth de Fontanieu, disposait également de son cabinet de physique, dans lequel il aimait créer des pierres semi-précieuses.
Après ce sont les salles d’apparat du 19e et les souvenirs d’histoire, notamment le bureau où a été préparé par Schœlcher l’acte d’abolition de l’esclavage.
Le confident
On ne conçoit plus de visites aux musées sans explication. Un audio-guide a été imaginé, qui n’est pas « savant », et qui est pourtant plein de détails car le public ne veut pas seulement qu’on lui dise que le palais a 12 000 m2 et qu’il a été construit entre 1758 et 1774. Il veut qu’on excite son imagination, il veut regarder par le trou de la serrure la vie des occupants du palais. C’est ce que les muséographes ont fait. Ils ont mis à la disposition des visiteurs un casque baptisé « Confident » qui «se déclenche automatiquement à l’endroit où l’on est, et laisse la parole à des personnages qui jouent des scènes de la vie du lieu ou évoquent des faits marquants de l’histoire du palais. » Au son du Confident, nous avons fait le Grand tour prévu pour 1h30, mais qui peut durer au gré des haltes du visiteur. Une Fanchon et un valet courent dans les pièces pour nous faire voir comment les « petites gens » faisaient fonctionner les appartements de l’intendant du Garde-meuble.
La visite se poursuit par la loggia, avec vue sur la place de la Concorde. J’ai l’impression de comprendre tout à coup ce qui est fascinant dans cet ensemble : la place est si grande qu’elle a encore l’air vide (peut-être le Covid, qui l’a débarrassée des cars et des embouteillages, accentue l’impression d’un espace démesuré). Aujourd’hui, les contrastes de lumière transforment le sol en une immense plage éblouissante ponctuée de statues et de lampadaires noirs.
Place la Concorde depuis la loggia de l’Hôtel de la Marine
Fin de la visite
Bien sûr que c’était très beau ces dorures, ces lustres à pendeloques, ces meubles d’ébénistes parisiens, ces pendules, ces décors fastueux ou gracieux, mais je pensais à l’église de Carbini sertie dans un grand cercle de montagnes, à la simplicité de son plan réduit à l’essentiel, au visage schématique du modillon, au sculpteur qui n’avait même pas eu besoin de tracer une bouche pour représenter l’humanité éternelle. (https://passagedutemps.wordpress.com/2021/08/28/leglise-romane-de-carbini/)
Et puis, j’ai aussi ressenti une gêne à visiter un nouveau musée dans le cœur de Paris, qui n’a même plus besoin de construire puisque l’Etat ne trouve pas d’autre usage pour ses bâtiments les plus symboliques. Je m’inquiète de la rupture entre les générations de Parisiens qui occupaient des fonctions centrales dans cette grande ville et la génération actuelle qui n’a d’autre vie proposée, que le tourisme pour un public mondialisé. Est-ce que les Français sont déjà sortis de l’histoire ? Est-ce que l’ancienne énergie d’un peuple a cédé la place à la quiétude de propriétaires qui louent leurs appartements à des vacanciers tout en s’inquiétant vaguement des dégâts que commettront un jour des émeutiers de banlieue.
L’autre jour, au barrage de l’Ospédale, nous nous sommes retrouvés nez à nez avec un jeune taureau qui se promenait en liberté à deux pas d’une route fréquentée.
Barrage de l’Ospédale. Rencontre avec un taureau
Certes, il avait l’air placide, mais que se serait-il passé s’il n’avait pas apprécié la couleur de nos tee-shirts… ?? Personne n’a encore été encorné près du barrage, mais il y a eu des accidents graves ailleurs.
Un autre jour, c’étaient les vaches qui étaient installées sur des routes en Castagniccia, bien décidées à ne pas céder la place aux automobilistes, comme au bon vieux temps d’avant le tourisme. Nous avons trouvé ça plutôt drôle sur le moment, mais François qui vit là à l’année décrit une situation difficile :
« Tu comprends, avant les primes étaient attribuées en fonction du nombre de bêtes que possédait un éleveur. Tu as vu les vaches maigres qui vivent ici. Elles étaient invendables, mais ça n’empêchait pas de toucher la prime. A présent, les règles ont changé. Il faut diminuer son cheptel, l’élever sur une grande surface jusqu’à obtenir des animaux utilisables pour le lait ou pour la viande. Et puis, il pleut moins et il faut compléter l’alimentation en achetant du fourrage. Ceux qui ne pouvaient pas suivre parce que leurs terrains n’étaient pas assez grands se sont désintéressés de leur troupeau… Résultat : il y a des milliers de bêtes qui divaguent et comme elles ne sont pas marquées on ne peut pas retrouver leurs propriétaires.
« Tu comprends, avant les primes étaient attribuées en fonction du nombre de bêtes que possédait un éleveur. Tu as vu les vaches maigres qui vivent ici. Elles étaient invendables, mais ça n’empêchait pas de toucher la prime. A présent, les règles ont changé. Il faut diminuer son cheptel, l’élever sur une grande surface jusqu’à obtenir des animaux utilisables pour le lait ou pour la viande. Et puis, il pleut moins et il faut compléter l’alimentation en achetant du fourrage. Ceux qui ne pouvaient pas suivre parce que leurs terrains n’étaient pas assez grands se sont désintéressés de leur troupeau… Résultat : il y a des milliers de bêtes qui divaguent et comme elles ne sont pas marquées on ne peut pas retrouver leurs propriétaires. »
Au Cuscione, les chevaux retournent à l’état sauvage. « Cela fait belle lurette que personne ne les réclame, ni n’essaie de les dompter. L’été, ils broutent sur le plateau. Ça vous plaît bien à vous, les Parisiens. Vous vous précipitez sur vos appareils photos en vous racontant Mon amie Flicka, mais il y a à peu près 300 chevaux qui broutent à qui mieux mieux sur le plateau, et il reste seulement des chardons pour les moutons des bergers qui louent des terrains aux communes. »
En hiver, les chevaux descendent à la limite de la neige. Livrés à eux-mêmes, ils pénètrent dans les jardins à la recherche de nourriture et font des dégâts. C’est bien joli de s’exclamer sur le bonheur des bêtes qui vivent en totale liberté, mais c’est un peu court !
Certains maires s’alarment, d’autant qu’ils sont considérés comme responsables en cas d’accident. Ceux qui font enfermer les bêtes reçoivent des menaces.
Des habitants excédés ont commencé à « régler le problème » à leur façon : le 26 juillet, deux vaches ont été tuées à coups de fusil sur une route et le sous-préfet appelle à euthanasier les animaux errants dont on ne peut identifier le propriétaire. Mais sur Facebook une pétition circule, accompagnée de messages comme celui-ci : « Les animaux se conduisent correctement, pas les humains. Qui abattre ? »…
Peut-être les amis des animaux proposent-ils d’enclore les humains ?
Il y a d’abord ce paysage : un plateau près de l’église San Giovanni Battista datée du 12e siècle, un village minuscule entouré à 360 degrés par des montagnes noyées dans un brouillard bleuté et des pentes couvertes d’une végétation de chênes verts. Une belle photo de l’Inventaire de Carbini fait sentir la puissance inquiétante de la végétation et l’isolement du village (http://corse-carbini.fr/inventaire/index.html)
Carbini. L’Alta Rocca
L’église romane
Carbini a été sauvée grâce à Mérimée, alors inspecteur général des monuments historiques, qui visite les lieux en 1839 et s’émerveille devant l’église, édifice « … le plus ancien, le seul ancien qui subsiste en Corse ». Il en rapproche l’architecture des exemples pisans et demande une allocation pour une restauration qu’on ne peut laisser à la charge d’une paroisse misérable. Lors de la visite de Mérimée subsistait seulement le premier étage du campanile, séparé de l’église, avec sa fenêtre divisée par une colonne. Mais on pouvait deviner sa forme élancée remarquable. Viollet le Duc le reconstruira en le coiffant d’un toit pyramidal.
Campanile de l’église Saint-Jean-Baptiste
Dorothy Carrington, qui s’appuie sur les travaux de Geneviève Moracchini-Mazel, consacre un chapitre saisissant de son livre La Corse à Carbini. Je complète ses informations par les renseignements glanés de la bouche d’Alain Mondoloni que nous rencontrons devant l’église en train d’expliquer le monument à deux belles jeunes filles pressées de retrouver leurs copains. Nous les avons remplacées volontiers. A. Mondoloni, dentiste à la retraite, sacristain de l’église et auteur de la partie historique du site de Carbini, n’était pas mécontent de recommencer la visite pour un nouvel auditoire. Nous sommes repartis ravis de la rencontre avec cet homme éloquent et passionné.
Tout près de l’église Saint-Jean, on observe les traces de l’église de San Quilico, aujourd’hui ruinée.
Eglise de Carbini. Au premier plan, les vestiges de San Quilico
L’église est d’un beau style roman. Elle a la couleur de granit du pays, mais une croix grecque aux branches creuses, placée sous le fronton, trahit son origine : c’est la signature des Pisans.
L’harmonie vient des proportions, mais il y a aussi des éléments de décor. Avec Alain Mondoloni, nous apprenons à voir les creux sphériques, prêts à recevoir des décors de céramique que les maçons préfabriquaient en quelque sorte puisqu’ils s’encastrent à la jointure de quatre pierres. Autour de la croix grecque, ils sont trois (comme la Trinité bien sûr). Tout autour de l’église le symbolisme des chiffres se poursuit de façade en façade… Nombre 4 de la terre comme les 4 saisons, nombre 7 des jours de la Création, nombre douze des apôtres.
Il faut regarder longuement pour voir apparaître sous les modillons les formes rudimentaires, grossièrement taillées et altérées par les ans, qui évoquent des animaux symboliques,, des signes géométriques.
Trop maladroit pour sculpter un visage dans le granite, le sculpteur a inscrit sur un modillon deux trous pour les yeux, un pli pour le nez. Il n’a même pas essayé de figurer une bouche. Sans expression, désindividualisée, la pauvre face à peine arrachée à la pierre dure joue cependant sa fonction de signe humain…
Plus loin, on devine une silhouette d’oiseau, le Saint Esprit, placé au-dessus du serpent, qui ne peut être que le serpent de l’Apocalypse.
La Colombe du Saint-Esprit et le signe du Serpent
Traces modestes, d’autant plus émouvantes qu’elles témoignent d’une lecture de l’Apocaypse de Saint Jean, dit Alain Mondoloni. « Regardez, regardez ! Il n’y a pas de hasard : ce plateau à la croisée des chemins de montagne et de la route qui montait de Porto Vecchio, les hommes préhistoriques l’ont fréquenté, et vous pouvez être sûrs qu’ils considéraient déjà le lieu comme sacré. Les Romains ont sûrement construit un temple et Geneviève Morachini-Mazel lorsqu’elle a fouillé l’édifice de San Quilico » a trouvé des stèles en marbre et des pièces de monnaie de l’époque romaine. Le besoin d’élévation spirituelle est bien plus ancien que notre pauvre mémoire historique.
Les Giovannali
Ce qui rend Carbini inoubliable, c’est aussi l’histoire des Giovannali dissidence franciscaine du 14e et du 15e siècle, (les Corses écrivent Ghjuvannali), de leur brève implantation, en particulier à Carbini, et de leur martyre.
L’histoire n’est jamais totalement objective, même si elle a rapport à la vérité. Elle vit de cette tension entre la subjectivité du chercheur, et le sérieux de son travail de documentation. Elle s’enracine dans les préoccupations du présent. Par exemple, la constitution d’une mémoire nationale accompagne la constitution de la France au 19e siècle chez Michelet, ou de nos jours les revendications féministes suscitent les thématiques de la jeune histoire des femmes. En Corse, les Giovannalli, fidèles à l’idéal franciscain et hostiles aux seigneurs cupides et cruels qui régnaient alors, deviennent des modèles de l’esprit d’insurrection corse. Leur mémoire resurgit avec chaque épisode de révolte : soulèvement paysan de Sambocuccio, remise en cause de la prééminence de la noblesse de Pascal Paoli. De nos jours, elle accompagne la dénonciation du caractère « oppressif » de la tutelle française et a inspiré un chant du groupe Canta u populu corsu : les Corses font de l’histoire pour changer la société.
Mes notes s’appuient sur Dorothy Carrington, Geneviève Moracchini et Alain Mondoloni : la secte a été introduite en 1310, par un certain Ristoro, avec l’autorisation de deux membres du Tiers-Ordre de Marseille. (On parlait de Tiers-Ordre pour des confréries ouvertes à tous ceux, homme et femme, marié ou non, qu’attiraient l’idéal de Saint François). Les Franciscains étaient bien implantés dans l’île. Ils possédaient huit monastères et Carbini était un choix judicieux, suffisamment éloigné de l’évêché d’Aleria pour que la confrérie échappe à la surveillance de l’évêque. Les Ghjuvannali affirmaient qu’on ne devait rien avoir à soi. Ils affirmaient que hommes et femmes étaient égaux. Ils s’imposaient des pénitences, prônaient jeûne, humilité, simplicité, pauvreté, ascétisme, non-violence et abstinence, renonçant au sacrement du mariage et ils étaient hostiles à la hiérarchie de l’Eglise catholique et aux fastes de la curie romaine.
On sait cependant très peu de choses sur eux et on les perçoit à travers les accusations de leurs ennemis, les inquisiteurs, qui les ont dénoncés comme des hérétiques débauchés. L’abbé Letteron écrit ainsi :
« Ils formèrent à Carbini cette secte dans laquelle les femmes entrèrent aussi bien que les hommes ; leur loi portait que tout serait commun entre eux, les femmes, les enfants, ainsi que tous les biens ; peut-être voulaient-ils faire revivre l’âge d’or du temps de Saturne qu’ont chanté les poètes. Ils s’imposaient certaines pénitences à leur manière ; ils se réunissaient dans les églises la nuit pour faire leurs sacrifices, et là, après certaines pratiques superstitieuses, après quelques vaines cérémonies, ils éteignaient les flambeaux, puis prenant les postures les plus honteuses et les plus dégoûtantes qu’ils pouvaient imaginer, ils se livraient, l’un à l’autre jusqu’à satiété, sans distinction d’hommes ni de femmes. » Abbé Letteron, Histoire de la Corse – Tome 1, Bastia 1888 – p. 220.
Cependant, l’historien romantique Alexandre Grassi explique l’émergence de la secte par les conditions atroces qu’imposent aux serfs les seigneurs du 14e siècle. Je le cite volontiers bien qu’A. Mondoloni trouve extravagante sa thèse de l’origine cathare des Giovannali. De fait, le catharisme du Sud-Ouest de la France ne prônait ni la pauvreté ni le refus de la hiérarchie. Cependant, j’aime bien son style, encore imprégné par le premier romantisme :
La sombre physionomie de cette période c’est celle du seigneur, surtout dans la partie de l’île dans laquelle se passe le fait que nous étudions, celle du baron féodal, vautour aux serres puissantes, nichant dans un donjon, surveillant de ses yeux d’oiseau de proie le chemin raviné qui se cache au pied de la montagne et fondant tout à coup sur le voyageur qui passe. Un nom nous est resté comme le type des brigands seigneuriaux de ces années sombres, et c’est un nom qui se grave dans l’esprit, un nom sinistre : Guglielmo Schiumaguadella.Un guadello ou une guadella, vous le savez Messieurs, c’est un ravin, et les ravins étaient les seules routes d’alors. Il faut donc traduire: écumeur de ravins. Cela vaut vingt pages de commentaires. Le seigneur étend donc autour de lui une atmosphère de terreur. Chacun s’incline devant lui bien bas, très bas, mais on s’éloigne, on s’écarte quand il passe. Pour l’éviter, on s’en va vers des chemins de traverse, sans voir, et le dos courbé. Ceci c’est le tourment du jour, peu de chose en comparaison des tourments de la nuit ! L’homme de la glèbe, le serf, a perdu le sommeil. Il va, vient, rode autour de la maison, rentre au foyer qui n’a plus de flamme, s’étend sur le sol humide, sous le toit crevassé qui laisse passer la froideur de la nuit, et ne peut dormir, entouré qu’il est d’animaux immondes, de larves, hideux insectes, horrible génération de la malpropreté et de la misère. Temps cruels ! Sentez-vous combien le ciel fut noir et bas, lourd sur la tête du serf pendant le Moyen-Age ? Ecrasé par les tailles et les dîmes, il se réfugie avec ardeur dans les idées consolantes du bouleversement social. Si l’échelle pouvait revenir du ciel dans les longues nuits de sommeil ! Si le dernier degré devenait le premier ! Alors, qu’un frère de misère vienne le voir dans l’ombre et, parlant bas pour que le seigneur ou le prêtre n’entende, lui raconte mystérieusement que là-bas, bien loin de la tour ou de l’abbaye, la nuit, tandis que les nuages voilent la lune, d’autres désespérés, comme lui, se réunissent et sont libres et puissants par l’intervention des esprits invisibles, le serf alors accourra à son tour. Le dieu du baron ne peut être le sien. Le moine le lui montre toujours armé du châtiment. De désespoir, il perd sa foi. Superstitieux et ignorant, il se donne aux démons, si les démons le tentent dans une heure de sombre douleur. Et, désormais, ce sera un révolté de plus dans la grande armée des révoltés. (https://adecec.net/parutions/les-cathares-corses.html
Certains seigneurs les soutinrent comme Polo et Arrigo d’Attalà, frères illégitimes de Guglielminuccio, seigneur d’Attala. Le courant des Ghjuvannali s’étendit ensuite jusque dans le Deçà des Monts ou Terre de Commune. Les Giovannali ne pouvaient que heurter l’église par leur refus de l’impôt.
En 1352, l’évêque d’Aleria obtient une excommunication du pape Innocent VI, confirmée en 1354. Son successeur, le bénédictin Urbain V, maintient l’excommunication et envoie un légat en Corse. Ce commissaire pontifical, soutenu par les seigneurs locaux, organise une sainte croisade militaire dans la région de Carbini et en Plaine orientale. Au nom de l’Église, de 1363 à 1364 à Carbini, à Ghisoni , au couvent d’Alesani et en d’autres villages on massacre de nombreux Ghjuvannali avec femmes et enfants.
Les derniers ont été brûlés à Ghisoni et depuis on appelle les monts qui dominent la ville Kyrie Eleison et Christe Eleison. Sinistre façon de louer Dieu.
«Les derniers Giovannalli ?, a repris A. Mondoloni, épris d’étymologie. On peut essayer de faire parler les noms. Prenez les Marcellesi. Soit dit en passant, nous sommes parents du côté de ma mère. Et bien, ce nom vient de Marseille ! Marcellesi, les Marseillais, qui ont échappé au massacre, sont toujours parmi nous ! »
Quelques titres
www. carbini.fr
Canta U Populu Corsu a interprété la chanson Ghjuvannali (écrite par Ceccè Lanfranchi) sur son album Rinvivisce.
Carrington Dorothy, éd. 2008, « Hérésies et révolution », La Corse, Arthaud, p. 155-174.
Grassi Alexandre, 1866, « Les Cathares Corses Une conférence d’Alexandre Grassi en 1866 Avec une Biographie d’Alexandre Grassi, et des notes par Antoine-Dominique, http://www.adecec.net/parutions/pdf/grassi.pdf
Moracchini-Mazel, Geneviève, 1967, Les Églises romanes de Corse, Paris Klincksieck.
En vacances, on se raconte des histoires d’esprits que les petits enfants écoutent pour avoir peur.
C’était le tour de M. : Moi, j’accepte de ressentir les choses invisibles et je suis attirée par les lieux où les fantômes séjournent. D’ailleurs ma mère m’appelait sorcière. Déjà à quatre ans, je dormais dans l’alcôve à côté du lit de mes parents. Quand ils discutaient je me réveillais et je leur disais : « Vous avez encore parlé de sous. Ce n’est pas la peine de s’inquiéter. De l’argent va arriver et ça se passait comme j’avais dit. »
Bref ! quand je suis arrivée en Corse pour la première fois par le bateau de Bastia, il fallait deux heures de route pour parvenir à Porto-Vecchio où vivait mon beau père. Au niveau du croisement avec la départementale qui va à Moïta, j’ai été frappée par une grande maison carrée sur les bords de la route. J’ai dit à mon mari « Regarde cette belle maison. Quel dommage qu’elle soit abandonnée. Les volets sont cassés. Il n’y a plus de carreaux, mais elle a de l’allure. Une maison pareille, ça me dirait bien. » Les années passaient et toujours quand nous arrivions à la hauteur de la maison, je disais : « Quel dommage qu’elle ne soit pas à moi, je ne la laisserai pas s’abimer comme ça ! »
Croisement de la route territoriale et de la route de Moïta. La maison hantée
Mais voilà qu’un jour quand nous sommes passés, il y avait des volets verts tout neufs. J’étais contente pour la maison, même si je regrettais qu’elle ne soit pas à moi.
Deux ans se sont encore envolés. La maison était une fois de plus abandonnée. Les volets n’étaient pas attachés et ils bougeaient dans le vent du soir. Il y avait un désordre incroyable de vieilles choses accumulées devant. Tout périclitait à nouveau et pourtant j’étais toujours aimantée par l’endroit : « Quelle pitié, cette belle maison. Si elle était à moi, j’en aurais fait quelque chose de beau ». Et voilà qu’il y a quelques années j’ai lu un article dans Corse Matin : les habitants disaient que la maison était hantée, que les travaux ne pouvaient pas aboutir et que des lézardes se formaient chaque fois à cause de la souffrance d’âmes en peine. » Les autorités ne croient pas aux fantômes. C’est même leur rôle d’autorités. Elles ont acheté la bâtisse en 2017 pour la transformer en maison du terroir où les producteurs de la plaine orientale pourront exposer leurs produits. Hier, nous sommes allés à Bastia et bien sûr nous nous sommes arrêtés pour voir la maison aux fantômes sur les bas-côtés de la route territoriale… Les volets ont été changés. Ils sont blancs à présent. Bien qu’il n’y ait pas un souffle d’air, nous sommes deux à avoir vu les volets de la fenêtre gauche s’écarter doucement sans que personne ne se penche à l’extérieur.
On a dit : « Quatre ans et les travaux ne sont pas finis. C’est mauvais signe. » Mais quelqu’un a répondu : « Où as-tu vu un chantier public sans retards ?»
« J’ai eu d’autres expériences avec les esprits », a repris M. Tiens, une nuit, vers Noël, mon père est venu me voir. Quand il était déjà mourant, je lui avais promis : « Je penserai très fort à toi quand je ferai des choses que tu aimais particulièrement ». Ce soir-là, j’avais préparé des tripes comme il avait l’habitude de les cuisiner quand le temps des fêtes revenait, puis j’étais allée me coucher et je m’étais endormie très vite. Je dormais seule avec le chat car P. était parti en Corse préparer la maison pour les vacances. Et voilà que dans la nuit, un volet a claqué sans qu’il y ait de vent. Tout de suite après, j’ai senti un poids sur ma poitrine. Pourtant le chat était allongé à côté. Je suis restée un moment sans bouger avec ce poids qui était là, oppressant, qui m’empêchait de bouger et me gênait pour respirer, jusqu’à ce que j’aie une illumination : j’ai mordu brutalement la chose qui est tout de suite partie et j’ai recommencé à respirer normalement. Le chat s’est levé d’un bond et a couru sous la commode. Il s’est mis à faire des mouvements avec sa patte comme s’il chassait de l’air. Tout est redevenu calme sans un souffle d’air comme après un orage.
Je n’ai pas eu peur, je me suis dit que mon père était revenu me voir après cinq ans d’absence. Je te vois sourire et prendre ton air incrédule, mais comment expliques-tu pour le chat ? Un chat ne ment jamais.
Le chemin botanique de San Giovanni de Moriani
Le chemin part de San Giovanni de Moriani, minuscule village, qui a bâti au 17e siècle une église dont le très haut clocher a cinq étages.
Clocher de San Ghjuvannu di MorianiClocher de San Ghjuvannu di Moriani
Les panneaux du chemin botanique sont un peu succincts, mais qu’importe les explications minimales ou triviales sur le houx ou le châtaignier, le sentier est ainsi très bien balisé et le plus distrait des marcheurs ne risque pas de s’égarer dans les forêts de la Casitagniccicia. L’ombre est bienvenue dans la chaleur du mois d’août. Chaque arbre, même le plus ruiné, est remarquable. Le tronc des châtaigniers a le plissé des robes de jeunes filles :
Arabesques d’une racine
Les racines de hêtres ont les boucles des chevelures d’adolescents.
On croise, des chevaux des porcs et des vaches en semi-liberté.
On va de chapelle en hameau. Des gens ont vécu là sans parcourir plus de 30 kilomètres leur vie durant. La beauté raffinée d’un village sur la crète d’une colline suffisait pour toute une existence.
Au touriste pressé qui veut accumuler et « faire la Corse », c’est comme si le paysage lentement parcouru murmurait : « Tu ferais mieux d’apprendre à voir. »
Au bord de l’eau
Retour sur les plages encombrées du Sud. La plage est couverte par les corps étendus sur des serviettes colorés.
Les baigneurs ne sont pas très nombreux. Exception faite des bébés vêtus à présent des pieds à la tête, tête recouverte de petits bobs. Ils sont souvent dans les bras de papas barbus qui les emmènent dans l’eau (on dirait que notre époque compense l’évolution des hommes. Parce qu’ils aiment à présent donner des soins aux nourrissons, la mode les affuble de grandes barbes pour les viriliser)
Des enfants un peu plus âgés creusent des trous au bord de l’eau ou courent dans les vagues harnachés de brassards.
Tout à coup un groupe de jeunes gens se lève. Avec un bel ensemble, ils se jettent dans les vagues. Entrer dans l’eau, c’est plus compliqué pour moi. Je commence par héler les courageux : « Elle est bonne ? ». Comme la réponse est affirmative, il faut y aller… Une vague un peu plus forte m’éclabousse jusqu’à mi- mollet. C’est vrai que la température n’est pas si froide. Je progresse bravement centimètre à centimètre jusqu’aux hanches. Mais là, je suis bloquée. Deux nouveaux baigneurs passent et plongent pendant que je me tortille sur le bord. « Allez, jette-toi d’un coup ! Dans une seconde tu te sentiras parfaitement bien ». Sûrement ! mais il faut mouiller mon nombril, mes épaules. Les jeunes guerriers donneurs de conseil sont déjà ressortis après un 50 mètres crawlé impeccable. Moi, je reste obstinément arrêtée à l’étape des jambes. Les minutes passent jusqu’à ce qu’une une vague secourable me mouille. Un instant j’ai l’impression que mon corps qui proteste ne pourra pas supporter l’eau plus longtemps, puis je découvre qu’il a déjà apprivoisé la fraîcheur. Je suis bien.
Hélas ! j’ai pris tellement de temps pour me mouiller que les miens pensent à quitter la plage !
Les derniers orages sont en train de partir. De gros nuages, une averse soudaine. La chaleur revient dès que la pluie s’arrête. Les touristes s’enhardissent peu à peu dans les musées. Carnavalet, très apprécié des Américains a rouvert et il faut s’inscrire des jours à l’avance quand on veut réserver des entrées. Pour les expositions désertes, il vaut mieux s’en aller à la Philharmonie où sont montrées de sublimes photos amazoniennes de Sebastião Salgado sur une musique de Jean-Michel Jarre composée à partir de de sons de la forêt… Qui peut comprendre les itinéraires des touristes ? Il est vrai que le musée Carnavalet rouvre après 4 ans de fermeture, qu’il est situé au cœur du Marais, quartier favori des visiteurs, dans des hôtels particuliers superbes, l’Hôtel Carnavalet (construit entre 1548 et 1560) et l’Hôtel Le Peletier de Saint Fargeau (1688-1692).
L’appellation n’a rien à voir avec le Carnaval comme je l’ai longtemps cru. L’hôtel doit son nom à la veuve d’un gentilhomme breton, François de Kernevenoy dit de Carnavalet qui l’a acquis en 1578.
Musée Carnavalet. Grille de l’entrée de la rue des Francs-Bourgeois
L’entrée d’honneur étant condamnée, on passe dans la cour décorée par des bas-reliefs de Jean Goujon et de Van Opstal.
Cour Louis XIV. Bas-reliefs de Gerard Van Opstal. Les Quatre Eléments
L’hôtel est surtout connu pour avoir été habité par la marquise de Sévigné, locataire de 1677 à 1696, Dès le bail signé, Madame de Sévigné se réjouit d’avoir une « belle et grande maison » lieu idéal d’accueil de sa fille : « Dieu merci, écrit-elle à Mme de Grignan le 16 octobre 1677, nous avons l’hôtel Carnavalet. C’est une affaire admirable ; nous y tiendrons tous, et nous aurons le bel air. Comme on ne peut pas tout avoir, il faut se passer des parquets et des petites cheminées à la mode ; mais nous aurons du moins une belle cour, un beau jardin, un beau quartier, et nous serons ensemble, ma chère enfant. »
En quatre ans, on a réaménagé les parcours pour permettre aux handicapés de visiter le monument, et on a ouvert partout des fenêtres. Je me souvenais d’un lieu sombre, poussiéreux. Des baies ont été ouvertes pour apporter de la clarté et pour permettre des échappées sur les cours et les jardins.
La collection des enseignes
La première salle est celle des enseignes, très joliment accrochées, et qui rappellent le temps où elles se balançaient au-dessus des rues :
Musée Carnavalet. Galerie des Enseignes
Etoile d’or, sirène, bœufs, clés, truie, chaque enseigne raconte sa petite histoire comme celle du Chat qui dort, dédaigneux des souris pour avoir trop bu !
Musée Carnavalet. Au Chat qui dort, enseigne de marchand de vin, 52 rue Mouffetard.
Mais voici le panneau « Au Nègre joyeux », qui se trouvait rue Mouffetard et qui avait été vandalisé à plusieurs reprises, sous prétexte que la peinture représentait une scène raciste ou colonialiste : un serviteur noir en train de servir une blanche. En 2011, le militant et journaliste free-lance Robin d’Angelo dénonçait « l’écriteau de 5 mètres de large accompagné d’une fresque datée du XVIIIème siècle où un esclave au sourire béat apporte à une maîtresse sévère son déjeuner (…) : une attaque du fondement de l’identité nègre ! » Street Press rapporte que son association, la Brigade Anti-Négrophobie, réunissait régulièrement une trentaine de personnes au pied de l’immeuble pour une manifestation silencieuse.
« Il faut l’enlever ! A la rigueur l’envoyer dans des musées pour rappeler l’Histoire raciste de la France mais c’est inacceptable ! » dit Franco, le leader de la dite Brigade.
Cette demande est relayée par le groupe communiste au Conseil de Paris en 2017 et il est décidé de décrocher l’enseigne en attendant le rapport qu’un historien du patrimoine, Matthieu Couchet remet à la mairie et qui infirme nettement l’interprétation des indignés. L’enseigne a été commandée 50 ans après l’abolition en 1897 et représente un noir libre du temps de l’esclavage : aux Antilles, esclaves affranchis, mulâtres ou quarterons, objets du mépris des Blancs, « adoptaient alors les habits élégants des maîtres européens, se démarquant par le costume des individus réduits en esclavage ». Réalisée 50 ans après l’abolition de l’esclavage, l’enseigne du « Nègre joyeux » emploie encore les codes vestimentaires appartenant à cette époque.
Aux Antilles, esclaves affranchis, mulâtres ou quarterons, objets du mépris des Blancs, « adoptaient […] les habits élégants des maîtres européens, se démarquant par le costume des individus réduits en esclavage. »
Le Noir n’est pas un serviteur :
Une serviette blanche est nouée autour du cou du gentilhomme noir, mettant en valeur son visage rieur, ainsi que son regard sortant du champ du tableau afin d’interpeller directement le passant. Le Noir libre est ici le consommateur des produits provenant des colonies. […]
Musée Carnavalet. Enseigne au Nègre Joyeux, 14 rue Mouffetard
La blanche qui apporte le plateau en costume de soubrette (bonnet et tablier blancs) joue sans équivoque un rôle de servante. L’historien suggérait par ailleurs qu’on accompagne l’enseigne d’un cartel explicatif rappelant « les thématiques de l’histoire de l’épicerie du 14 rue Mouffetard, de la représentation des Noirs dans les publicités anciennes, et de l’évolution de l’utilisation du mot « nègre » dans la société française depuis la fin du 19e siècle. »
C’est en fait le titre de l’enseigne qui heurte les militants. D’ailleurs, d’autres enseignes mettent en scène l’inégalité des conditions sont toujours en place dans Paris ; ainsi celle du Planteur, rue des Petits Carreaux), tant il est vrai que c’est le mot nègre qui paraît insultant au 21e siècle. C’est pourquoi les mises au point de l’historien n’ont pas eu d’impact sur les protestataires. Nègre joyeux leur produit l’effet de Youpin opulent ou de Pédé coquet. Personne aujourd’hui ne supporterait de telles injures ! Et pourtant le mot nègre tout au long du 18e et du 19e n’avait pas les connotations forcément insultantes qu’on lui attribue aujourd’hui à l’imitation de l’anglais américain nigger. Il suffit d’évoquer le texte fameux de Montesquieu, De l’esclavage des nègres », livre 15, chapitre 5, De l’esprit des lois , le chapitre de Candide (1759) intitulé « Le nègre de Surinam » où Voltaire dénonce les comportements inhumains des planteurs. On peut citer 100 exemples semblables. Il sera difficile de lire les textes anciens, sauf à effacer le mot suspect par méconnaissance de l’histoire et confusion avec la situation américaine. Un jour peut-être, les Noirs voudront se réapproprier le mot tabou, d’une part parce qu’il perdure en créole où un « neg » signifie « un homme » d’autre part parce qu’ils réaliseront qu’un mot existe en contexte et qu’on sait bien s’il est employé pour insulter ou de façon neutre.
Les salles luxueuses
Le parcours de la visite est très long et les collections exceptionnelles. Je laisse de côté la collection de la Révolution Française pour arpenter les salons décorés de stucs et de boiseries dorées. Ce sont, dit la présentation de Wikipedia, les « period rooms » (Tiens ! On retrouve la préférence actuelle pour l’anglicisme, car je ne vois pas en quoi period rooms est plus clair que salles d’époque). Il s’agit de salles où l’on a reconstitué des décors complets d’édifices aujourd’hui détruits ou transformés.
Voici par exemple les salons de l’hôtel La Rivière (qui proviennent de la place des Vosges), avec des plafonds peints par Le Brun et décorés par Gerard Van Opstal.
Plafond de l’Hôtel La Rivière (anciennement place des Vosges ; stucs de Gérard Von Opstal
et les boiseries dessinées par un Ledoux de 26 ans pour le café Godeau situé rue Saint-Honoré.
Musée Carnavalet. Boiseries pour le café Godeau. Claude-Nicolas Ledoux
Les paons de la bijouterie Fouquet
On ne peut pas tout voir, mais un arrêt à la bijouterie Fouquet s’impose. L’intérieur a été réalisé par Alfons Mucha en 1901 et c’est une illustration séduisante du style floral de l’Art nouveau. On remarque en particulier deux , paons, le premier, perché sur la frise, le second qui fait la roue.
Musée Carnavalet. Les paons de la bijouterie FouquetMusée Carnavalet. Le Paon perché de la bijouterie Fouquet
Le luxe d’un maître de forge
En redescendant au rez-de-chaussée, on arrive dans la salle de bal de l’hôtel Sourdemal-Devachy décorée luxueusement pour Maurice de Wendel, un des plus puissants industriels de la France, membre de ce qu’on appelait le Comité des Forges. Cette pièce est entièrement habillée d’une fresque de José-Maria Sert (1874-1945), peintre catalan surnommé « le Tiepolo des milliardaires ». Le fastueux cortège de la reine de Saba se déploie des murs au plafond. De lourds rideaux rouges en trompe-l’œil viennent appuyer le tourbillon théâtral de la scène biblique peint à la laque en noir et blanc.
Salle de bal de l’hôtel de Maurice de Wendel. Fresque de José-Maria Sert
Après tous ces salons de luxe on aurait aimé avoir un aperçu des conditions de logement du peuple quelque chose qui donnerait une idée de la vie de 98% des Parisiens, peut-être quelques maquettes montrant des coupes d’immeubles auraient donné une idée des conditions de vie des boutiquiers, des bonnes, des artisans… avant que l’invention de l’ascenseur ne fasse exploser « la mixité » (relative) des quartiers de Paris, avant que ne s’installe la coupure encore actuelle entre l’Ouest bourgeois et l’Est plus populaire, mais nous sommes déjà très contents d’avoir vu le beau Paris doré de Carnavalet.
La Chambre de Proust
La chambre de Marcel Proust est un espace dédié aux lecteurs fétichistes qui viennent rêver sur le lit à barreaux habillé de velours bleu, où Proust a passé tant de nuits à écrire, sur le liège qui le protégeait du bruit, sur le long manteau sombre, doublé de fourrure et à col de loutre, qu’il utilisait été comme hiver et qui lui servait de plaid lorsqu’il était couché. Lorenza Foschini dans Le Manteau de Proust a raconté l’histoire de ce manteau qu’un collectionneur, Jacques Guérin, a sauvé. Ces objets qui proviennent de différents appartements occupés par Proust suggèrent (plus qu’ils ne constituent) la chambre dans laquelle il a vécu en reclus les dernières années de sa vie.
Musée Carnavalet. La Chambre de Proust
Vaccinations contre le choléra
Petit clin d’œil à la situation actuelle, il est intéressant de regarder les placards, affiches et gravures qui font allusion aux épidémies de choléra qui ont endeuillé Paris tout au long du 19e siècle (1832, 1848, 1853, 1854,1865, et 1884).
On recommande déjà des tenues protectrices pour approcher les malades.
Constume préservatif contre le choléra. 19e siècle
Et on devine les réticences des couches populaires à la vaccination lorsqu’on voit le placard du maire du 2me arrondissement qui tente de convaincre les indigents méfiants en leur promettant une prime de trois francs pour chacun de leurs enfants vaccinés, (un peu moins de dix euros).