L’église romane de Carbini

Il y a d’abord ce paysage : un plateau près de l’église San Giovanni Battista datée du 12e siècle, un village minuscule entouré à 360 degrés par des montagnes noyées dans un brouillard bleuté et des pentes couvertes d’une végétation de chênes verts. Une belle photo de l’Inventaire de Carbini fait sentir la puissance inquiétante de la végétation et l’isolement du village (http://corse-carbini.fr/inventaire/index.html)

Carbini. L’Alta Rocca

L’église romane

Carbini a été sauvée grâce à Mérimée, alors inspecteur général des monuments historiques, qui visite les lieux en 1839 et s’émerveille devant l’église, édifice « … le plus ancien, le seul ancien qui subsiste en Corse ». Il en rapproche l’architecture des exemples pisans et demande une allocation pour une restauration qu’on ne peut laisser à la charge d’une paroisse misérable. Lors de la visite de Mérimée subsistait seulement le premier étage du campanile, séparé de l’église, avec sa fenêtre divisée par une colonne. Mais on pouvait deviner sa forme élancée remarquable. Viollet le Duc le reconstruira en le coiffant d’un toit pyramidal.

Campanile de l’église Saint-Jean-Baptiste

Dorothy Carrington, qui s’appuie sur les travaux de Geneviève Moracchini-Mazel, consacre un chapitre saisissant de son livre La Corse à Carbini. Je complète ses informations par les renseignements glanés de la bouche d’Alain Mondoloni que nous rencontrons devant l’église en train d’expliquer le monument à deux belles jeunes filles pressées de retrouver leurs copains. Nous les avons remplacées volontiers. A. Mondoloni, dentiste à la retraite, sacristain de l’église et auteur de la partie historique du site de Carbini, n’était pas mécontent de recommencer la visite pour un nouvel auditoire. Nous sommes repartis ravis de la rencontre avec cet homme éloquent et passionné.

Tout près de l’église Saint-Jean, on observe les traces de l’église de San Quilico, aujourd’hui ruinée.

Eglise de Carbini. Au premier plan, les vestiges de San Quilico

L’église est d’un beau style roman. Elle a la couleur de granit du pays, mais une croix grecque aux branches creuses, placée sous le fronton, trahit son origine : c’est la signature des Pisans.

L’harmonie vient des proportions, mais il y a aussi des éléments de décor. Avec Alain Mondoloni, nous apprenons à voir les creux sphériques, prêts à recevoir des décors de céramique que les maçons préfabriquaient en quelque sorte puisqu’ils s’encastrent à la jointure de quatre pierres. Autour de la croix grecque, ils sont trois (comme la Trinité bien sûr). Tout autour de l’église le symbolisme des chiffres se poursuit de façade en façade… Nombre 4 de la terre comme les 4 saisons, nombre 7 des jours de la Création, nombre douze des apôtres.

Il faut regarder longuement pour voir apparaître sous les modillons les formes rudimentaires, grossièrement taillées et altérées par les ans, qui évoquent des animaux symboliques,, des signes géométriques.

Trop maladroit pour sculpter un visage dans le granite,  le sculpteur a inscrit sur un modillon deux trous pour les yeux, un pli pour le nez. Il n’a même pas essayé de figurer une bouche. Sans expression, désindividualisée, la pauvre face à peine arrachée à la pierre dure joue cependant sa fonction de signe humain…

Plus loin, on devine une silhouette d’oiseau, le Saint Esprit, placé au-dessus du serpent, qui ne peut être que le serpent de l’Apocalypse.

La Colombe du Saint-Esprit et le signe du Serpent

Traces modestes, d’autant plus émouvantes qu’elles témoignent d’une lecture de l’Apocaypse de Saint Jean, dit Alain Mondoloni. « Regardez, regardez ! Il n’y a pas de hasard : ce plateau à la croisée des chemins de montagne et de la route qui montait de Porto Vecchio, les hommes préhistoriques l’ont fréquenté, et vous pouvez être sûrs qu’ils considéraient déjà le lieu comme sacré. Les Romains ont sûrement construit un temple et Geneviève Morachini-Mazel lorsqu’elle a fouillé l’édifice de San Quilico » a trouvé des stèles en marbre et des pièces de monnaie de l’époque romaine. Le besoin d’élévation spirituelle est bien plus ancien que notre pauvre mémoire historique.

Les Giovannali

Ce qui rend Carbini inoubliable, c’est aussi l’histoire des Giovannali dissidence franciscaine du 14e et du 15e siècle, (les Corses écrivent Ghjuvannali), de leur brève implantation, en particulier à Carbini, et de leur martyre.

L’histoire n’est jamais totalement objective, même si elle a rapport à la vérité. Elle vit de cette tension entre la subjectivité du chercheur, et le sérieux de son travail de documentation. Elle s’enracine dans les préoccupations du présent. Par exemple, la constitution d’une mémoire nationale accompagne la constitution de la France au 19e siècle chez Michelet, ou de nos jours les revendications féministes suscitent les thématiques de la jeune histoire des femmes. En Corse, les Giovannalli, fidèles à l’idéal franciscain et hostiles aux seigneurs cupides et cruels qui régnaient alors, deviennent des modèles de l’esprit d’insurrection corse. Leur mémoire resurgit avec chaque épisode de révolte : soulèvement paysan de Sambocuccio, remise en cause de la prééminence de la noblesse de Pascal Paoli. De nos jours, elle accompagne la dénonciation du caractère « oppressif » de la tutelle française et a inspiré un chant du groupe Canta u populu corsu : les Corses font de l’histoire pour changer la société.

Mes notes s’appuient sur Dorothy Carrington, Geneviève Moracchini et Alain Mondoloni : la secte a été introduite en 1310, par un certain Ristoro, avec l’autorisation de deux membres du Tiers-Ordre de Marseille. (On parlait de Tiers-Ordre pour des confréries ouvertes à tous ceux, homme et femme, marié ou non, qu’attiraient l’idéal de Saint François). Les Franciscains étaient bien implantés dans l’île. Ils possédaient huit monastères et Carbini était un choix judicieux, suffisamment éloigné de l’évêché d’Aleria pour que la confrérie échappe à la surveillance de l’évêque. Les Ghjuvannali affirmaient qu’on ne devait rien avoir à soi. Ils affirmaient que hommes et femmes étaient égaux. Ils s’imposaient des pénitences, prônaient jeûne, humilité, simplicité, pauvreté, ascétisme, non-violence et abstinence, renonçant au sacrement du mariage et ils étaient hostiles à la hiérarchie de l’Eglise catholique et aux fastes de la curie romaine.

On sait cependant très peu de choses sur eux et on les perçoit à travers les accusations de leurs ennemis, les inquisiteurs, qui les ont dénoncés comme des hérétiques débauchés. L’abbé Letteron écrit ainsi :

« Ils formèrent à Carbini cette secte dans laquelle les femmes entrèrent aussi bien que les hommes ; leur loi portait que tout serait commun entre eux, les femmes, les enfants, ainsi que tous les biens ; peut-être voulaient-ils faire revivre l’âge d’or du temps de Saturne qu’ont chanté les poètes. Ils s’imposaient certaines pénitences à leur manière ; ils se réunissaient dans les églises la nuit pour faire leurs sacrifices, et là, après certaines pratiques superstitieuses, après quelques vaines cérémonies, ils éteignaient les flambeaux, puis prenant les postures les plus honteuses et les plus dégoûtantes qu’ils pouvaient imaginer, ils se livraient, l’un à l’autre jusqu’à satiété, sans distinction d’hommes ni de femmes. » Abbé Letteron, Histoire de la Corse – Tome 1, Bastia 1888 – p. 220.

Cependant, l’historien romantique Alexandre Grassi explique l’émergence de la secte par les conditions atroces qu’imposent aux serfs les seigneurs du 14e siècle. Je le cite volontiers bien qu’A. Mondoloni trouve extravagante sa thèse de l’origine cathare des Giovannali. De fait, le catharisme du Sud-Ouest de la France ne prônait ni la pauvreté ni le refus de la hiérarchie. Cependant, j’aime bien son style, encore imprégné par le premier romantisme :

La sombre physionomie de cette période c’est celle du seigneur, surtout dans la partie de l’île dans laquelle se passe le fait que nous étudions, celle du baron féodal, vautour aux serres puissantes, nichant dans un donjon, surveillant de ses yeux d’oiseau de proie le chemin raviné qui se cache au pied de la montagne et fondant tout à coup sur le voyageur qui passe. Un nom nous est resté comme le type des brigands seigneuriaux de ces années sombres, et c’est un nom qui se grave dans l’esprit, un nom sinistre : Guglielmo Schiumaguadella. Un guadello ou une guadella, vous le savez Messieurs, c’est un ravin, et les ravins étaient les seules routes d’alors. Il faut donc traduire: écumeur de ravins. Cela vaut vingt pages de commentaires. Le seigneur étend donc autour de lui une atmosphère de terreur. Chacun s’incline devant lui bien bas, très bas, mais on s’éloigne, on s’écarte quand il passe. Pour l’éviter, on s’en va vers des chemins de traverse, sans voir, et le dos courbé. Ceci c’est le tourment du jour, peu de chose en comparaison des tourments de la nuit ! L’homme de la glèbe, le serf, a perdu le sommeil. Il va, vient, rode autour de la maison, rentre au foyer qui n’a plus de flamme, s’étend sur le sol humide, sous le toit crevassé qui laisse passer la froideur de la nuit, et ne peut dormir, entouré qu’il est d’animaux immondes, de larves, hideux insectes, horrible génération de la malpropreté et de la misère. Temps cruels ! Sentez-vous combien le ciel fut noir et bas, lourd sur la tête du serf pendant le Moyen-Age ? Ecrasé par les tailles et les dîmes, il se réfugie avec ardeur dans les idées consolantes du bouleversement social. Si l’échelle pouvait revenir du ciel dans les longues nuits de sommeil ! Si le dernier degré devenait le premier ! Alors, qu’un frère de misère vienne le voir dans l’ombre et, parlant bas pour que le seigneur ou le prêtre n’entende, lui raconte mystérieusement que là-bas, bien loin de la tour ou de l’abbaye, la nuit, tandis que les nuages voilent la lune, d’autres désespérés, comme lui, se réunissent et sont libres et puissants par l’intervention des esprits invisibles, le serf alors accourra à son tour. Le dieu du baron ne peut être le sien. Le moine le lui montre toujours armé du châtiment. De désespoir, il perd sa foi. Superstitieux et ignorant, il se donne aux démons, si les démons le tentent dans une heure de sombre douleur. Et, désormais, ce sera un révolté de plus dans la grande armée des révoltés. (https://adecec.net/parutions/les-cathares-corses.html

Certains seigneurs les soutinrent comme Polo et Arrigo d’Attalà, frères illégitimes de Guglielminuccio, seigneur d’Attala. Le courant des Ghjuvannali s’étendit ensuite jusque dans le Deçà des Monts ou Terre de Commune. Les Giovannali ne pouvaient que heurter l’église par leur refus de l’impôt.

En 1352, l’évêque d’Aleria obtient une excommunication du pape Innocent VI, confirmée en 1354. Son successeur, le bénédictin Urbain V, maintient l’excommunication et envoie un légat en Corse. Ce commissaire pontifical, soutenu par les seigneurs locaux, organise une sainte croisade militaire dans la région de Carbini et en Plaine orientale. Au nom de l’Église, de 1363 à 1364  à Carbini, à Ghisoni , au couvent d’Alesani et en d’autres villages on massacre de nombreux Ghjuvannali avec femmes et enfants.

Les derniers ont été brûlés à Ghisoni et depuis on appelle les monts qui dominent la ville Kyrie Eleison et Christe Eleison. Sinistre façon de louer Dieu.

«Les derniers Giovannalli ?, a repris A. Mondoloni, épris d’étymologie. On peut essayer de faire parler les noms. Prenez les Marcellesi. Soit dit en passant, nous sommes parents du côté de ma mère. Et bien, ce nom vient de Marseille ! Marcellesi, les Marseillais, qui ont échappé au massacre, sont toujours parmi nous ! »

Quelques titres

www. carbini.fr

Canta U Populu Corsu a interprété la chanson Ghjuvannali (écrite par Ceccè Lanfranchi) sur son album Rinvivisce.

Carrington Dorothy, éd. 2008, « Hérésies et révolution », La Corse, Arthaud, p. 155-174.

Grassi Alexandre, 1866, « Les Cathares Corses Une conférence d’Alexandre Grassi en 1866 Avec une Biographie d’Alexandre Grassi, et des notes par Antoine-Dominique, http://www.adecec.net/parutions/pdf/grassi.pdf

Moracchini-Mazel, Geneviève, 1967, Les Églises romanes de Corse, Paris Klincksieck.

Corse des collines et Corse du bord de mer

La maison hantée du croisement de Moïta

En vacances, on se raconte des histoires d’esprits que les petits enfants écoutent pour avoir peur.

C’était le tour de M. : Moi, j’accepte de ressentir les choses invisibles et je suis attirée par les lieux où les fantômes séjournent. D’ailleurs ma mère m’appelait sorcière. Déjà à quatre ans, je dormais dans l’alcôve à côté du lit de mes parents. Quand ils discutaient je me réveillais et je leur disais : « Vous avez encore parlé de sous. Ce n’est pas la peine de s’inquiéter. De l’argent va arriver et ça se passait comme j’avais dit. »

Bref ! quand je suis arrivée en Corse pour la première fois par le bateau de Bastia, il fallait deux heures de route pour parvenir à Porto-Vecchio où vivait mon beau père. Au niveau du croisement avec la départementale qui va à Moïta, j’ai été frappée par une grande maison carrée sur les bords de la route. J’ai dit à mon mari « Regarde cette belle maison. Quel dommage qu’elle soit abandonnée. Les volets sont cassés. Il n’y a plus de carreaux, mais elle a de l’allure. Une maison pareille, ça me dirait bien. » Les années passaient et toujours quand nous arrivions à la hauteur de la maison, je disais : « Quel dommage qu’elle ne soit pas à moi, je ne la laisserai pas s’abimer comme ça ! »

Croisement de la route territoriale et de la route de Moïta. La maison hantée
Croisement de la route territoriale et de la route de Moïta. La maison hantée

Mais voilà qu’un jour quand nous sommes passés, il y avait des volets verts tout neufs. J’étais contente pour la maison, même si je regrettais qu’elle ne soit pas à moi.

Deux ans se sont encore envolés. La maison était une fois de plus abandonnée. Les volets n’étaient pas attachés et ils bougeaient dans le vent du soir. Il y avait un désordre incroyable de vieilles choses accumulées devant. Tout périclitait à nouveau et pourtant j’étais toujours aimantée par l’endroit : « Quelle pitié, cette belle maison. Si elle était à moi, j’en aurais fait quelque chose de beau ». Et voilà qu’il y a quelques années j’ai lu un article dans Corse Matin : les habitants disaient que la maison était hantée, que les travaux ne pouvaient pas aboutir et que des lézardes se formaient chaque fois à cause de la souffrance d’âmes en peine. » Les autorités ne croient pas aux fantômes. C’est même leur rôle d’autorités. Elles ont acheté la bâtisse en 2017 pour la transformer en maison du terroir où les producteurs de la plaine orientale pourront exposer leurs produits. Hier, nous sommes allés à Bastia et bien sûr nous nous sommes arrêtés pour voir la maison aux fantômes sur les bas-côtés de la route territoriale… Les volets ont été changés. Ils sont blancs à présent. Bien qu’il n’y ait pas un souffle d’air, nous sommes deux à avoir vu les volets de la fenêtre gauche s’écarter doucement sans que personne ne se penche à l’extérieur.

On a dit : « Quatre ans et les travaux ne sont pas finis. C’est mauvais signe. » Mais quelqu’un a répondu : « Où as-tu vu un chantier public sans retards ?»

« J’ai eu d’autres expériences avec les esprits », a repris M. Tiens, une nuit, vers Noël, mon père est venu me voir. Quand il était déjà mourant, je lui avais promis : « Je penserai très fort à toi quand je ferai des choses que tu aimais particulièrement ». Ce soir-là, j’avais préparé des tripes comme il avait l’habitude de les cuisiner quand le temps des fêtes revenait, puis j’étais allée me coucher et je m’étais endormie très vite. Je dormais seule avec le chat car P. était parti en Corse préparer la maison pour les vacances. Et voilà que dans la nuit, un volet a claqué sans qu’il y ait de vent. Tout de suite après, j’ai senti un poids sur ma poitrine. Pourtant le chat était allongé à côté. Je suis restée un moment sans bouger avec ce poids qui était là, oppressant, qui m’empêchait de bouger et me gênait pour respirer, jusqu’à ce que j’aie une illumination : j’ai mordu brutalement la chose qui est tout de suite partie et j’ai recommencé à respirer normalement. Le chat s’est levé d’un bond et a couru sous la commode. Il s’est mis à faire des mouvements avec sa patte comme s’il chassait de l’air. Tout est redevenu calme sans un souffle d’air comme après un orage.

Je n’ai pas eu peur, je me suis dit que mon père était revenu me voir après cinq ans d’absence. Je te vois sourire et prendre ton air incrédule, mais comment expliques-tu pour le chat ? Un chat ne ment jamais.

Le chemin botanique de San Giovanni de Moriani

 Le chemin part de San Giovanni de Moriani, minuscule village, qui a bâti au 17e siècle une église dont le très haut clocher a cinq étages.

Clocher de San Ghjuvannu di Moriani
Clocher de San Ghjuvannu di Moriani

Les panneaux du chemin botanique sont un peu succincts, mais qu’importe les explications minimales ou triviales sur le houx ou le châtaignier, le sentier est ainsi très bien balisé et le plus distrait des marcheurs ne risque pas de s’égarer dans les forêts de la Casitagniccicia. L’ombre est bienvenue dans la chaleur du mois d’août. Chaque arbre, même le plus ruiné, est remarquable. Le tronc des châtaigniers a le plissé des robes de jeunes filles :

Arabesques d’une racine

Les racines de hêtres ont les boucles des chevelures d’adolescents.

On croise, des chevaux des porcs et des vaches en semi-liberté.

On va de chapelle en hameau. Des gens ont vécu là sans parcourir plus de 30 kilomètres leur vie durant. La beauté raffinée d’un village sur la crète d’une colline suffisait pour toute une existence.

Au touriste pressé qui veut accumuler et « faire la Corse », c’est comme si le paysage lentement parcouru murmurait : « Tu ferais mieux d’apprendre à voir. »

Au bord de l’eau

Retour sur les plages encombrées du Sud. La plage est couverte par les corps étendus sur des serviettes colorés.

Les baigneurs ne sont pas très nombreux. Exception faite des bébés vêtus à présent des pieds à la tête, tête recouverte de petits bobs. Ils sont souvent dans les bras de papas barbus qui les emmènent dans l’eau (on dirait que notre époque compense l’évolution des hommes. Parce qu’ils aiment à présent donner des soins aux nourrissons, la mode les affuble de grandes barbes pour les viriliser)

Des enfants un peu plus âgés creusent des trous au bord de l’eau ou courent dans les vagues harnachés de brassards.

Tout à coup un groupe de jeunes gens se lève. Avec un bel ensemble, ils se jettent dans les vagues. Entrer dans l’eau, c’est plus compliqué pour moi. Je commence par héler les courageux : « Elle est bonne ? ». Comme la réponse est affirmative, il faut y aller… Une vague un peu plus forte m’éclabousse jusqu’à mi- mollet. C’est vrai que la température n’est pas si froide. Je progresse bravement centimètre à centimètre jusqu’aux hanches. Mais là, je suis bloquée. Deux nouveaux baigneurs passent et plongent pendant que je me tortille sur le bord. « Allez, jette-toi d’un coup ! Dans une seconde tu te sentiras parfaitement bien ». Sûrement ! mais il faut mouiller mon nombril, mes épaules. Les jeunes guerriers donneurs de conseil sont déjà ressortis après un 50 mètres crawlé impeccable.  Moi, je reste obstinément arrêtée à l’étape des jambes. Les minutes passent jusqu’à ce qu’une une vague secourable me mouille. Un instant j’ai l’impression que mon corps qui proteste ne pourra pas supporter l’eau plus longtemps, puis je découvre qu’il a déjà apprivoisé la fraîcheur. Je suis bien.

Hélas ! j’ai pris tellement de temps pour me mouiller que les miens pensent à quitter la plage !

Le Musée Carnavalet rouvre ses portes

Les derniers orages sont en train de partir.  De gros nuages, une averse soudaine. La chaleur revient  dès que la pluie s’arrête. Les touristes s’enhardissent peu à peu dans les musées.  Carnavalet, très apprécié des Américains a rouvert et il faut s’inscrire des jours à l’avance quand on veut réserver des entrées. Pour les expositions désertes, il vaut mieux s’en aller à la Philharmonie où sont montrées de sublimes photos amazoniennes de Sebastião Salgado sur une musique de Jean-Michel Jarre composée à partir de de sons de la forêt… Qui peut comprendre les itinéraires des touristes ? Il est vrai que le musée Carnavalet rouvre après 4 ans de fermeture, qu’il est situé au cœur du Marais, quartier favori des visiteurs, dans des hôtels particuliers superbes, l’Hôtel Carnavalet (construit entre 1548 et 1560) et l’Hôtel Le Peletier de Saint Fargeau (1688-1692).

L’appellation n’a rien à voir avec le Carnaval comme je l’ai longtemps cru. L’hôtel doit son nom à la veuve d’un gentilhomme breton, François de Kernevenoy dit de Carnavalet qui l’a acquis en 1578.

Musée Carnavalet. Grille de l’entrée de la rue des Francs-Bourgeois

L’entrée d’honneur étant condamnée, on passe dans la cour décorée par des bas-reliefs de Jean Goujon et de Van Opstal.

Cour Louis XIV. Bas-reliefs de Gerard Van Opstal. Les Quatre Eléments

L’hôtel est surtout connu pour avoir été habité par la marquise de Sévigné, locataire de 1677 à 1696, Dès le bail signé, Madame de Sévigné se réjouit d’avoir une « belle et grande maison » lieu idéal d’accueil de sa fille :  « Dieu merci, écrit-elle à Mme de Grignan le 16 octobre 1677, nous avons l’hôtel Carnavalet. C’est une affaire admirable ; nous y tiendrons tous, et nous aurons le bel air. Comme on ne peut pas tout avoir, il faut se passer des parquets et des petites cheminées à la mode ; mais nous aurons du moins une belle cour, un beau jardin, un beau quartier, et nous serons ensemble, ma chère enfant. »

En quatre ans, on a réaménagé les parcours pour permettre aux handicapés de visiter le monument, et on a ouvert partout des fenêtres. Je me souvenais d’un lieu sombre, poussiéreux. Des baies ont été ouvertes pour apporter de la clarté et pour permettre des échappées sur les cours et les jardins.

La collection des enseignes

La première salle est celle des enseignes, très joliment accrochées, et qui rappellent le temps où elles se balançaient au-dessus des rues :

Musée Carnavalet. Galerie des Enseignes

Etoile d’or, sirène, bœufs, clés, truie, chaque enseigne raconte sa petite histoire comme celle du Chat qui dort, dédaigneux des souris pour avoir trop bu !

Musée Carnavalet. Au Chat qui dort, enseigne de marchand de vin, 52 rue Mouffetard.

Mais voici le panneau « Au Nègre joyeux », qui se trouvait rue Mouffetard et qui avait été vandalisé à plusieurs reprises, sous prétexte que la peinture représentait une scène raciste ou colonialiste : un serviteur noir en train de servir une blanche. En 2011, le militant et journaliste free-lance Robin d’Angelo dénonçait « l’écriteau de 5 mètres de large accompagné d’une fresque datée du XVIIIème siècle où un esclave au sourire béat apporte à une maîtresse sévère son déjeuner (…) : une attaque du fondement de l’identité nègre ! » Street Press rapporte que son association, la Brigade Anti-Négrophobie, réunissait régulièrement une trentaine de personnes au pied de l’immeuble pour une manifestation silencieuse.

« Il faut l’enlever ! A la rigueur l’envoyer dans des musées pour rappeler l’Histoire raciste de la France mais c’est inacceptable ! » dit Franco, le leader de la dite Brigade.

Cette demande est relayée par le groupe communiste au Conseil de Paris en 2017 et il est décidé de décrocher l’enseigne en attendant le rapport qu’un historien du patrimoine, Matthieu Couchet remet à la mairie et qui infirme nettement l’interprétation des indignés. L’enseigne a été commandée 50 ans après l’abolition en 1897 et représente un noir libre du temps de l’esclavage : aux Antilles, esclaves affranchis, mulâtres ou quarterons, objets du mépris des Blancs, «  adoptaient alors les habits élégants des maîtres européens, se démarquant par le costume des individus réduits en esclavage ». Réalisée 50 ans après l’abolition de l’esclavage, l’enseigne du « Nègre joyeux » emploie encore les codes vestimentaires appartenant à cette époque.

Aux Antilles, esclaves affranchis, mulâtres ou quarterons, objets du mépris des Blancs, «  adoptaient […] les habits élégants des maîtres européens, se démarquant par le costume des individus réduits en esclavage. »

Le Noir n’est pas un serviteur :

Une serviette blanche est nouée autour du cou du gentilhomme noir, mettant en valeur son visage rieur, ainsi que son regard sortant du champ du tableau afin d’interpeller directement le passant. Le Noir libre est ici le consommateur des produits provenant des colonies. […] 

Musée Carnavalet. Enseigne au Nègre Joyeux, 14 rue Mouffetard

La blanche qui apporte le plateau en costume de soubrette (bonnet et tablier blancs) joue sans équivoque un rôle de servante. L’historien suggérait par ailleurs qu’on accompagne l’enseigne d’un cartel explicatif rappelant  « les thématiques de l’histoire de l’épicerie du 14 rue Mouffetard, de la représentation des Noirs dans les publicités anciennes, et de l’évolution de l’utilisation du mot « nègre » dans la société française depuis la fin du 19e siècle. »

C’est en fait le titre de l’enseigne qui heurte les militants. D’ailleurs, d’autres enseignes mettent en scène l’inégalité des conditions sont toujours en place dans Paris ; ainsi celle du Planteur, rue des Petits Carreaux), tant il est vrai que c’est le mot nègre qui paraît insultant au 21e siècle. C’est pourquoi les mises au point de l’historien n’ont pas eu d’impact sur les protestataires. Nègre joyeux leur produit l’effet de Youpin opulent ou de Pédé coquet. Personne aujourd’hui ne supporterait de telles injures ! Et pourtant le mot nègre tout au long du 18e et du 19e n’avait pas les connotations forcément insultantes qu’on lui attribue aujourd’hui à l’imitation de l’anglais américain nigger. Il suffit d’évoquer le texte fameux de Montesquieu,  De l’esclavage des nègres », livre 15, chapitre 5, De l’esprit des lois ,  le chapitre de Candide (1759) intitulé « Le nègre de Surinam » où Voltaire dénonce les comportements inhumains des planteurs.  On peut citer 100 exemples semblables. Il sera difficile de lire les textes anciens,  sauf à effacer le mot suspect par méconnaissance de l’histoire et confusion avec la situation américaine. Un jour peut-être, les Noirs voudront se réapproprier le mot tabou, d’une part parce qu’il perdure en créole où un « neg » signifie « un homme » d’autre part parce qu’ils réaliseront qu’un mot existe en contexte et qu’on sait bien s’il est employé pour insulter ou de façon neutre.

Les salles luxueuses

Le parcours de la visite est très long et les collections exceptionnelles. Je laisse de côté la collection de la Révolution Française pour arpenter les salons décorés de stucs et de boiseries dorées. Ce sont, dit la présentation de Wikipedia, les « period rooms » (Tiens ! On retrouve la préférence actuelle pour l’anglicisme, car je ne vois pas en quoi period rooms est plus clair que salles d’époque). Il s’agit de salles où l’on a reconstitué des décors complets d’édifices aujourd’hui détruits ou transformés.

(https://fr.wikipedia.org/wiki/Mus%C3%A9e_Carnavalet#L’h%C3%B4tel_Carnavalet)

Voici par exemple les salons de l’hôtel La Rivière (qui proviennent de la place des Vosges), avec des plafonds peints par Le Brun et décorés par Gerard Van Opstal.

Plafond de l’Hôtel La Rivière (anciennement place des Vosges ; stucs de Gérard Von Opstal

et les boiseries dessinées par un Ledoux de 26 ans pour le café Godeau situé rue Saint-Honoré.

Musée Carnavalet. Boiseries pour le café Godeau. Claude-Nicolas Ledoux

Les paons de la bijouterie Fouquet

On ne peut pas tout voir, mais un arrêt à la bijouterie Fouquet s’impose. L’intérieur a été réalisé par Alfons Mucha en 1901 et c’est une illustration séduisante du style floral de l’Art nouveau. On remarque en particulier deux , paons, le premier, perché sur la frise, le second qui fait la roue.

Musée Carnavalet. Les paons de la bijouterie Fouquet
Musée Carnavalet. Le Paon perché de la bijouterie Fouquet

Le luxe d’un maître de forge

En redescendant au rez-de-chaussée, on arrive dans la salle de bal de l’hôtel Sourdemal-Devachy décorée luxueusement pour Maurice de Wendel, un des plus puissants industriels de la France, membre de ce qu’on appelait le Comité des Forges. Cette pièce est entièrement habillée d’une fresque de José-Maria Sert (1874-1945), peintre catalan surnommé « le Tiepolo des milliardaires ». Le fastueux cortège de la reine de Saba se déploie des murs au plafond. De lourds rideaux rouges en trompe-l’œil viennent appuyer le tourbillon théâtral de la scène biblique peint à la laque en noir et blanc.

Salle de bal de l’hôtel de Maurice de Wendel. Fresque de José-Maria Sert

Après tous ces salons de luxe on aurait aimé avoir un aperçu des conditions de logement du peuple quelque chose qui donnerait une idée de la vie de 98% des Parisiens, peut-être quelques maquettes montrant des coupes d’immeubles auraient donné une idée des conditions de vie des boutiquiers, des bonnes, des artisans… avant que l’invention de l’ascenseur ne fasse exploser « la mixité »  (relative) des quartiers de Paris, avant que ne s’installe la coupure encore actuelle entre l’Ouest bourgeois et l’Est plus populaire, mais nous sommes déjà très contents d’avoir vu le beau Paris doré de Carnavalet.

La Chambre de Proust

La chambre de Marcel Proust est un espace dédié aux lecteurs fétichistes qui viennent rêver sur le lit à barreaux habillé de velours bleu, où Proust a passé tant de nuits à écrire, sur le liège qui le protégeait du bruit, sur le long manteau sombre, doublé de fourrure et à col de loutre, qu’il utilisait été comme hiver et qui lui servait de plaid lorsqu’il était couché. Lorenza Foschini dans Le Manteau de Proust a raconté l’histoire de ce manteau qu’un collectionneur, Jacques Guérin, a sauvé. Ces objets qui proviennent de différents appartements occupés par Proust suggèrent (plus qu’ils ne constituent) la chambre dans laquelle il a vécu en reclus les dernières années de sa vie.

Musée Carnavalet. La Chambre de Proust

Vaccinations contre le choléra

Petit clin d’œil à la situation actuelle, il est intéressant de regarder les placards, affiches et gravures qui font allusion aux épidémies de choléra qui ont endeuillé Paris tout au long du 19e siècle (1832, 1848, 1853, 1854,1865, et 1884).

On recommande déjà des tenues protectrices pour approcher les malades.

Constume préservatif contre le choléra. 19e siècle

Et on devine les réticences des couches populaires à la vaccination lorsqu’on voit le placard du maire du 2me arrondissement qui tente de convaincre les indigents méfiants en leur promettant une prime de trois francs pour chacun de leurs enfants vaccinés, (un peu moins de dix euros).

Quelques références

https://fr.wikipedia.org/wiki/Mus%C3%A9e_Carnavalet#L’h%C3%B4tel_Carnavalet

STREET PRESS par Robin D’Angelo | 13 Octobre 2011

TABLE RONDE : LES TRIBULATIONS DU « NÈGRE JOYEUX » organisée par l’association Comité Quartier Latin à la Mairie du 5e arrondissement de Paris le 15 novembre 2019. Intervention de Charlotte Pouzadoux,https://www.quartierlatin.paris/IMG/pdf/aunegrejoyeux-pdf_pouzadoux.pdf

Jusepe de Ribera et les apôtres. Visite de l’exposition Longhi au musée des Beaux-Arts de Caen

Au musée des Beaux-Arts de Caen, se tient une belle exposition, L’Ecole du regard Caravage et les peintres caravagesques dans la collection Roberto Longhi (1890-1970) autour du jeune Caravage et des peintres qu’il a inspirés. Roberto Longhi, historien italien redécouvreur du Caravage, était aussi un collectionneur qui a acquis des merveilles.

Promenade parmi les chefs d’œuvres de la collection Longhi

Mes photos prises à la va-vite, souvent latéralement afin d’éviter les reflets, sont seulement un moyen modeste de retrouver par l’imagination des moments de déambulation dans cette exposition. D’abord le Garçon mordu par un lézard,

Le Caravage. Le Garçon mordu par un lézard

puis les hommes d’église en blanc et noir de Lotto

Lotto Un Dominicain

On s’arrête devant des Judith et des David. Au 17ème siècle, la mode s’était répandue de ces tableaux qui juxtaposent le visage charmant et la jeunesse des meurtriers et l’horrible tête coupée des victimes.


Carlo Saraceni, Judith

Andrea Vaccaro, David avec la tête de Goliath , autour de 1630

Suzanne et les Vieillards (1656-1659) de Mattia Pretti et son jeu de regards. Comme on sait, la thématique est plus retorse que les revendications de Me too car la « chaste Suzanne » se sait regardée et le tableau est moins une dénonciation du voyeurisme masculin, qu’un jeu de regards entre le peintre et le modèle au grand corps blanc pour le plus grand plaisir du spectateur.


Mattia Pretti Suzanne et les vieillards. Détail

Barthelemy attendant son supplice

Mais aujourd’hui, j’évoquerai le choc ressenti devant les portraits des apôtres par Jusepe de Ribera, ces hommes qui sont chargés d’apporter la bonne nouvelle. Le premier, hirsute comme un vagabond, n’est pas le plus dérangeant. Nous sommes habitués à ces hommes du peuple que l’âge, les rides de leur front, leur barbe blanchie et les larges plis de leur manteau rendent vénérables. Seulement De Ribera l’individualise : Saint Philippe n’est pas un symbole abstrait et idéalisé, mais un visage que l’on pourrait rencontrer dans la rue.

Jusepe de Ribera, Saint Philippe, 1610

Il y a Thomas, un pauvre paysan qui a encore les joues rondes de l’enfance et que l’on imagine plus volontiers en cas social qu’en guide spirituel, non qu’il soit affreux, mais parce qu’il est tourné vers ce qui l’habite et qu’il se désintéresse de nous. Est-ce là la leçon du christianisme ? Qu’il n’y a pas besoin d’être aimable et intelligent pour être un apôtre, qu’il n’y a même pas besoin d’aimer les autres ! Peut-être la leçon du réalisme est-elle que la sainteté peut s’emparer de chaque individu. Le temps est également toujours troublé dans les portraits des saints. Il ne correspond pas à une séquence chronologique déterminée. L’expression est celle de la détermination d’avant le supplice, mais le saint reconnaissable à la lance qui l’a transpercé, à sa roue, à son gril… apparaît comme un corps passé par la mort, puis « restauré », avant même la résurrection finale.

Jusepe de Ribera, Saint Thomas vers 1612

Barthelemy surtout me stupéfie. A nouveau, Ribera adopte la mise en scène du Caravage et fait disparaître tout accessoire. Reste un mur dépouillé. Un pan lumineux isole le visage de l’apôtre, l’inscrit dans un rectangle gris clair qui vient trancher la scène aussi nettement qu’un coup de couteau.

Barthelemy est un petit vieux chauve, aux oreilles décollées, au cou décharné. Il tient un couteau de boucher. Au début, je n’ai vu que ça, les oreilles disgracieuses, le crâne rond, le couteau.  D’autant que le regard frontal m’a mis mal à l’aise. Est-ce qu’il me regarde cet homme ? Est-ce que ses yeux fixes dirigés vers moi voient quelqu’un d’autre que le Dieu dont il annonce la résurrection ? En ces temps d’attentats terroristes, ce couteau brandi dans la main droite serrée a quelque chose de menaçant. Même si je sais que les saints portaient les instruments de leur martyre, mon hésitation subsiste entre le rôle du bourreau et celui de la victime écorchée avec ce couteau. Et peut-être importe-t-il peu que le sang du sacrifice soit celui d’un ennemi, ou bien soit le sien, qu’il accepte de voir couler. Sur le tableau, les rôles semblent indiscernables. Il y a seulement  l’énergie sombre du personnage, sa détermination butée.

Jusepe de Ribera, Barthelemy vers 1612

Parce que je sais que l’apôtre a été écorché, je comprends que l’étoffe qu’il porte sur le bras gauche est en fait sa peau. Au milieu du haillon de chair suppliciée, un visage pend redoublant l’horreur (Le peintre a inséré là son autoportrait, dit-on, s’inspirant sûrement du Jugement dernier de Michel Ange dont par ailleurs le Barthelemy a une carrure autrement plus impressionnante, cependant que le terrible « autoportrait » décomposé par la mort paraît anticiper sur les tourments de l’enfer).

Michel Ange. Le Saint Barthelemy de la Sixtine et l’autoportrait du peintre

Ribera représente en forcené, un des acteurs principaux du christianisme. Il se sert des formes caravagesques pour exprimer cette nouvelle foi chrétienne. Le cadrage serré, la touche rapide pour les étoffes, les couleurs sanglantes, tout son art est au service de cette histoire insensée.

Catalogue : L’École du regard. Caravage et les peintres caravagesques dans la collection Roberto Longhi, 2021, Venise, Marsilio Editori, textes de Maria Cristina Bandera et Mina Gregori.

Les Murs à pêches de Montreuil

Montreuil fait partie du département de la Seine-Saint-Denis, mais les Parisiens s’y rendent par la ligne 9 du métro sans se rendre compte qu’ils ont franchi la frontière du périphérique.  

Montreuil ville-monde

Pourtant, Montreuil fait historiquement partie de ce qu’on appelait la ceinture rouge de la capitale. Malgré la désindustrialisation, la ville est encore dirigée par un membre du parti communiste après un intermède écologiste (qu’explique l’arrivée récente de Parisiens des classes moyennes chassés du centre par le coût du logement). Des voies publiques s’appellent toujours rue Babeuf, avenue de la Résistance, avenue Salvador Allende, rue Robespierre, alors qu’il n’y en a pas à Paris.

Montreuil est une terre d’accueil pour les migrants. Les nationalités du monde entier s’y accumulent sans toujours se mélanger, Portugais et Maghrébins sont très représentés. Une communauté manouche importante est installée depuis longtemps dans la ville, des Roms de Roumanie sont arrivés, non sans tension. 10 % de la population de la ville est malienne ou d’origine malienne. Montreuil, ai-je entendu, c’est Bamako-sur-Seine.

Jusqu’à aujourd’hui, l’accueil et la protection des étrangers, la lutte pour leurs droits, l’aide aux populations fragiles restent un axe revendiqué par les responsables de la ville. L’aide est d’autant plus indispensable que les usines ont disparu et avec elles, le travail.

Des initiatives moins institutionnelles doublent ce réseau d’aides publiques. Les militants ne se lassent pas de répéter que s’il y a de la violence et des trafics c’est d’abord à cause de la misère et que les gens qui ont atterri à Montreuil ont d’abord besoin de solidarité.

Sur le plateau du Haut-Montreuil, c’est l’agriculture qui s’est effondrée. Des hectares de terres sont à l’abandon. Dans les friches des Roms se sont installés. Quand on passe rue Saint-Antoine, on voit des jardins retournés à l’état sauvage, et on entr’aperçoit dans l’ombre des cabanes de planches et de tôles et de vieilles ferrailles.

Histoire des Murs à pêches du Haut-Montreuil

Un peu plus bas se trouve la longue impasse Gobetue qui dessert des parcelles le plus souvent orientées nord-sud, enfermées dans des murs blancs. C’est le cœur de ce qui reste des Murs à pêches, symbole de l’horticulture montreuilloise.

Ces murs sont un sous-produit de l’extraction du gypse dans les coteaux de Montreuil. A partir de la fin du 18e siècle de grandes carrières se développent. Ces plâtrières génèrent des déchets qui ont été récupérés pour édifier les fameux murs pour l’agriculture. En effet, le gypse, roche tendre et bon marché, est un matériau dans lequel il est facile de planter les clous qui permettent de fixer des treillages ou d’autres liens nécessaires pour accrocher des arbres. Plaqués contre les murs, ceux-ci sont protégés du vent et récupèrent durant la nuit la chaleur emmagasinée dans la journée.

Les horticulteurs de Montreuil se débrouillent pour que les deux faces des murs soient successivement exposées, du matin jusqu’à midi pour le coté du « levant » et l’après-midi pour le « couchant ».

Des artistes du palissage

Le palissage est pratiqué depuis longtemps. En 1612, un manuel de François Gentil, Le Jardinier solitaire, conseille d’utiliser la technique du palissage sur mur afin d’obtenir des pêches en région parisienne, bien qu’il s’agisse encore de palissage sur treillages. Plus tard, vers 1665, Jean de la Quintinie, le responsable du Potager de Louis XIV à Versailles, vient à Montreuil et y recrute des spécialistes déjà réputés pour soigner les pêchers, notamment le montreuillois Nicolas Pépin dont le nom est resté. A l’imitation des arboriculteurs de Montreuil, il fait entourer de murs plâtrés plusieurs des carrés versaillais.

Les arboriculteurs de Montreuil produisaient des pêches de plus de 400 grammes si renommées qu’elles étaient servies à la table des principales cours européennes, cour du roi Louis XIV, mais aussi du roi de Prusse, du Tsar, etc. Grâce à Marie-Rose Simoni Aurembou, l’ouvrage d’un autre expert, publié en 1771, après sa mort, est bien connu. Il s’agit du Discours sur Montreuil. Histoire des murs à pêches, de Roger Schabol. Le livre comporte un précieux glossaire et une description précise des techniques utilisées. J’aime bien la façon dont cet amoureux des jardins recueille avec soin et respect les expressions des cultivateurs de Montreuil en notant à plusieurs reprises que leurs expressions et leurs termes sont « très-beaux » :

C’est dans le même sens qu’on dit encore, & ce mot est très-beau , laisser jetter son feu, en parlant de la seve , lorsqu’on laisse à un arbre beaucoup de bois surnuméraires, dont aussi on le débarrasse par après (p.LXIII)

Il décrit notamment Le palissage à la diable qui consistait en une répartition équilibrée à partir de deux branches charpentières, guidées en oblique, ainsi que le palissage à la loque réalisé avec des chiffons récupérés chez les tailleurs de la rue de Paris. Avec ces bandes d’étoffe on fixait les branches aux murs sans risque de serrer trop et donc de blesser les rameaux.

Abbé Roger Schabol.  arbre tout taillé , & palissé à la loque , & où ont été récepées par en bas les branches trop proches

Six-cents kilomètres de murs

Un pêcher palissé pouvait produire 400 kg de fruits. De nouvelles variétés de pêches sont créées à Montreuil, comme la Prince of Wales, la Grosse Mignonne ou la Téton de Vénus. Un siècle plus tard, le témoignage de Louis Aubin, fils de jardinier, lui-même jardinier, a permis aussi de conserver la mémoire d’horticulteurs doués, comme ce Joseph Beausse dont la « Belle Beausse », mûrit la première quinzaine de septembre ou ce Gustave Guyot qui nomme sa « Belle Henri Pinault », en hommage à son ami Henri Pinault. Vers 1825 la récolte atteint quinze millions de pêches produites sur six cents kilomètres de murs.

En 1907, près de 300 hectares sur les 900 que compte la ville sont consacrés à l’agriculture.


https://journals.openedition.org/ephaistos/288)

La production fruitière était la production principale, mais l’espace central des parcelles était utilisé pour cultiver des fleurs, des plantes médicinales ou des légumes.

Les batailles de la MAP (Murs A Pêches)

Cependant, là comme ailleurs, à la fin du 19ème siècle, la grande époque de Montreuil aux pêches se termine avec l’accélération des transports : les chemins de fer permettent aux pêches de Provence d’arriver à Paris avant la maturité des pêches de Montreuil.

En 1953, une surface de 50 ha était encore classée en zone horticole protégée. En 1994, cette zone est transformée en zone urbanisable à 80 %. (Ce n’est pas la peine d’imaginer des turpitudes et il est sans doute difficile d’arbitrer entre le besoin de logements et la lutte contre le bétonnage des terres agricoles qui mobilise les écologistes !) C’est donc pour ce passé, antérieur au développement industriel de Montreuil, que se bat l’association des Murs à pêches, (MAP) . L’association arrache, en 2003, le classement de 8 hectares et en 2018 le renoncement à un second projet de cession de deux hectares au groupe Bouygues (Victor Tassey, 2018, Le Parisien). En 2020, les Murs à pêches obtiennent la labellisation « Patrimoine d’intérêt régional » par le Conseil régional d’Ile-de-France, puis la Fondation du patrimoine accorde au site une aide financière de 300 000€, la plus grosse dotation de la région, auxquels s’ajoutent un chèque de mécénat culturel de 50 000€ signé par la Française des jeux et l’ouverture d’une souscription populaire pour récolter 70 000€ supplémentaires.

Tous aux jardins !

Dans certaines parcelles, musiciens, marionnettistes, conteurs… s’agitent comme de beaux diables pour que vive une culture populaire. Amis, enfants, passants s’installent. Il suffit d’une corde et de quelques pinces à linge pour fabriquer un rideau de scène :

Les parcelles laissées aux agriculteurs s’autogèrent quitte à ce que quelqu’un pousse une gueulante quand des utilisateurs négligents oublient par exemple de fermer une porte.

Avertissement signé Patrick Fontaine

Patrick Fontaine représente l’élite des cultivateurs de parcelles et tient à le faire savoir. Les prix qu’il a gagnés sont affichés sur la porte du cabanon de son verger.

Sa parcelle qui n’est pas grande est une merveille de rationalité, Les espèces se succèdent, variétés précoces, variétés tardives et chaque centimètre de mur est utilisé. Le dessin explique très  bien comment on peut même trouver la place d’un poulailler (en bas à droite du dessin) dans cet espace en réduction !

Détail du plan de la parcelle de Philippe Fontaine. Côté Sud

Il cultive – surtout des pommiers et des poiriers – avec les techniques du passé, c’est-à-dire en utilisant le fameux palissage.

En juin, ses fruits qui commencent à se former sont soigneusement protégés. J’imagine Patrick Fontaine surveillant ses belles pommes pour les cueillir à maturité. Il n’y a rien de comparable entre l’attente du jardinier qui attend avec concupiscence que sa pomme Rose-de-Brie soit mûre et les amas de fruits qu’on vient acheter dans les supermarchés. Cette joie de la cueillette, il s’est donné les moyens de la renouveler au fil des semaines en fonction des variétés précoces ou tardives qu’il a plantées.

Le beau fruit sous son voile
Pommier Belle de Pontoise

Ses voisins sont moins savants et moins acharnés dans l’art du bêchage. Le jardin médiéval est un peu décoiffé, et mauvaises herbes et coquelicots y poussent en paix, ce qui pour un jardinier méthodique doit être un scandale ! De vieilles dames passent en riant. Les enfants courent partout. J’aime beaucoup les légumes qui grandissent dans des couffins à même le sol.

Jardin médiéval. Fèves et bardane

Nous n’arrivons pas à nous passionner pour l’exposition organisée dans une des parcelles, Expo Land Art aux Murs à Pêches, encore visible le 27 juin. Tout de même, une petite halte devant le dispositif imaginé par Eugenia Reznik, émigrée de son Ukraine natale et installée au Québec. L’Atlas des plantes déracinées ce sont de vieilles valises, remplies de terre et de fleurs, et abandonnées dans la prairie. On peut avec un téléphone portable cocher un QRcode et écouter son histoire de migration. 

Tout ça, c’est Montreuil, ville révoltée et ville heureuse, avec ce qu’il faut d’idéalisme pour faire vivre de petites utopies.

Bibliographie

AUDUC Arlette et al, 2016, Montreuil, Patrimoine Horticole. Hrsg. vom Service patrimoines et Inventaire der Région Île-de-France. Paris

GAULIN Chantal, Journal d’agriculture traditionnelle et de botanique appliquée, vols 30 3et4

Gaulin Chantal

Journal d’agriculture traditionnelle et de botanique appliquée  Année 1983  30-3-4  p. 320

GENTIL, François, 1612, dit frère), Le jardinier solitaire, ou dialogues entre un curieux et un jardinier solitaire. (Paris,1612) Le Jardinier solitaire, ou dialogues entre un curieux et un jardinier solitaire 

LAFARGE,  Ivan, Les murs à palisser « à la Montreuil. In:  e-Phaïstos, I-1 | 2012, 79-87 https://journals.openedition.org/ephaistos/288 [En ligne], I-1 | 2012, mis en ligne le 01 janvier 2015, ? 1750 ?Discours sur le village de Montreuil, 1750.

SCHABOL, Roger, (abbé) , 1771, et texte inédit de Louis Aubin, 1933, édition Lume, 2009 (http://www.lume.fr/ [archive]).  La théorie et la pratique du jardinage et de l’agriculture … ; le tout précédé d’un dictionnaire servant d’introduction à tout l’ouvrage, & qui forme le premier tome, par M. l’abbé Roger Schabol.

SCHABOL, Jean-Roger. 1767, Discours sur Montreuil. Histoire des murs à pêches,

SCHABOL Roger (abbé), La théorie et la pratique du jardinage et de l’agriculture, par principes et démontrées d’après la physique des végétaux, Paris 1767, p 322, selon cet auteur cette pratique serait apparue vers 1620.

www.jardin-ecole.com/newsitejardin-ecole

https://mursapeches.blog/

Vous pouvez visiter des parcelles : https://racinesenville.wordpress.com/au-jardin/

http://jardinons-ensemble.org/spip.php?article250

https://www.parcsetjardins.fr/jardins/1733-jardin-de-la-lune (d’inspiration médiévale)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Mur_%C3%A0_p%C3%AAches

HISTOIRE

https://www.wikiwand.com/fr/Mur_%C3%A0_p%C3%AAches

Corse du Sud. Fin de séjour

L’autre Bonifacio

Avec l’été et le retour des croisières, Bonifacio redeviendra bientôt une halte obligée des croisières méditerranéennes. Il est inutile de faire la moue et de soupirer. La Corse vit largement du tourisme et la vue de la ville perchée sur ses falaises blanches est d’une beauté à couper le souffle. https://passagedutemps.wordpress.com/tag/bonifacio/, mais si vous voulez regarder au large sans vous faire bousculer, il faut essayer de venir hors saison et prendre des chemins qui s’éloignent un peu des routes, par exemple cette piste qui partant de la RN 196 à la gauche de Bonifacio, débouche sur la plage de Paragon, passe par la belle anse de Fazzio avant de mener au phare de la Madonette à l’entrée ouest de la calanque de Bonifacio.

Paraguanu (Paragon) est l’endroit où passe la limite entre l’affleurement de calcaire  blanc, caractéristique du plateau de Bonifacio et le granit, la roche dominante du sud.

Le maquis est ras et sec sur les crètes, mais très vert et élevé dans les creux. Dans chaque vallon, on voit de hauts murs de pierres bâtis sans mortier qui ont permis de débarrasser les champs des cailloux et de délimiter les lopins de terre des propriétaires. Ils ont aussi un rôle écologique : ils retiennent la terre et l’humidité et arrêtent un peu le vent terrible du Sud extrême.

 Baracun et murets, traces de l’agriculture traditionnelle

Aujourd’hui, les Bonifaciens ont arrêté de travailler dur dans les champs. Ce sont d’abord les grands-parents qui ont dit aux enfants de devenir fonctionnaires au lieu de faire pousser des oliviers. Plus tard, une fois les enfants sont partis sur le continent, ils sont restés des soirs à les attendre, assis sur leurs bancs de pierre dès que le soleil permettait de s’asseoir à l’extérieur moins froid que les maisons de pierre. Ils crevaient d’ennui et de solitude en attendant le retour des continentaux. La deuxième génération revenait pour les vacances, mais il suffisait d’un divorce ou d’un problème de chômage pour que s’interrompe le mouvement pendulaire du continent à l’île.

A présent, la moindre boutique de cartes postales et de faux colliers de corail rapporte davantage que l’agriculture. Les oliviers se sont ensauvagés, le maquis regagne du terrain. La plupart des baracuns sont recouverts par la végétation. (Baracun, c’est le nom bonifacien pour les cabanes à outils, cousines des bories provençaux, construites pour la plupart entre le 17e et le 19e siècles : même forme ronde, même murs de pierres sèches non maçonnés. Ils sont cependant de dimensions plus réduites. Personne ne les a habités, mais on y rangeait les outils et ils servaient peut-être pour la sieste.)

Les murets tiennent encore en partie.

Muret dans le maquis
La strada vecia construite par les Génois, bordée d’un muret. Restauré, il a été maçonné)

L’Anse de Fazzio

Puis c’est la merveille de l’anse de Fazio : la terre est rabotée, les formes gonflées des îles s’arrondissent au-dessus de l’eau qui a tantôt des couleurs claires et vertes, tantôt les couleurs vineuses de la mer d’Homère.

Anse de Fazzio

Si on se tourne vers la large ouverture du vallon, c’est une tapisserie argent et or, tissée de gros bouquets d’astérolides jaunes et de marguerites.

Bonifacio. Anse de Fazzio. Vers le maquis
Asterolides maritimes

Le sentier remonte sur un plateau de maquis ras, jusqu’à la descente vers le phare d’A Madonetta dont tout le monde connaît la tourelle peinte en rouge.

Bonifacio. Phare de la Madonette
Bonifacio. Chemin du phare

Villages de montagne

En mai, les villages de la montagne se réveillent de leur sommeil d’hiver. Les gens d’en bas montent préparer l’estive. Les premiers continentaux arrivent.

Architecture de l’Alta Rocca

Des maisons de l’Alta Rocca, on peut dire qu’on en a supprimé tout ce qui est superflu. Aucun décor sur des façades réduites à l’essentiel. Des murs, quelques fenêtres et la beauté ascétique du granit.

Serra di Scopamene

Parfois, un potager et ses jardiniers animent le paysage.

On parle un peu. « Vous vous rendez compte ! Un 25 mai et il fait seulement quelques degrés le matin. Rien ne peut pousser. Les plantes, ça pousse pendant la nuit et depuis un mois il fait trop froid. Tiens ! J’ai arraché des plants de melons ce matin pour mettre autre chose à la place.  Et c’est le moment de repiquer les plants de salades, de tomates et de courgettes. Regardez ces coquins de geais qui nous regardent dans l’arbre ! On a beau dire qu’ils se font rares. Ici c’est le paradis des geais. Ils liquident tous les fruits. Un coup de bec… et puis les grosses guêpes s’y mettent. »

Autour du village, les circuits de promeneurs accueillent les visiteurs. Les maires de l’Alta Rocca se battent tous les jours pour que leurs communes survivent. Et ça marche. La montagne est à la mode. Des gens achètent et retapent d’anciennes demeures. Il suffit, hélas, d’héritiers qui se disputent et les maisons, invendables, pourrissent.

Le plus dur est de passer l’hiver quand il reste une poignée de personnes. Chacun veille sur les autres. Si les volets restent clos, si on ne croise pas son voisin, on vient toquer à la porte. Pour le moment, l’été approche sous le ciel bleu, le soleil tape dur. Heureusement, on peut entrer dans la châtaigneraie. Les arbres quand ils ne tombent pas malades sont bien accordés à ces villages de montagne. Leurs troncs montent sous le dôme sombre du feuillage qui étouffe le soleil et garde les sentiers frais.

Serra di Scopamene. Un châtaignier

… même si une inquiétude étrange peut saisir le promeneur qui voit leurs racines luisantes enserrer les roches jusqu’à les étouffer.

Racine de châtaignier

Espace des souvenirs

Les cousins partagent des promenades ; la forêt n’est pas encore trop envahie au printemps (et de toute façon, les touristes veulent seulement « faire la balade indiquée dans le guide » et n’ont pas le loisir de s’écarter des conseils.

L’un était parti travailler au loin avant de rentrer en Corse et de n’en plus partir. Il a pris sa retraite, est venu s’installer dans le village de son enfance.

Sa géographie du village est celle des souvenirs. D’ailleurs, il raconte au présent le passé inscrit dans chaque lieu : « Tu vois, c’est là où on jouait au foot, dans ce petit pré, c’est là qu’on allait et je croyais qu’on était loin dès qu’on avait passé le tournant

 Le jardin de pépé, tu vois, c’est là…

Tu vois le ruisseau, presque une rivière… là, il y avait une scierie. En amont, tata Rosine lavait son linge. Elle nous emmenait quand on était gamins. En voulant bouger des pierres, je suis tombé. Elle a posé une pièce de monnaie sur ma bosse. J’ai oublié si j’avais mal, mais la pièce pour faire rentrer la bosse, ça je m’en souviens bien…

Regarde celui qui passe là, c’est Pan-Pan à cause de ses grandes oreilles.

Celui qui était devenu un continental regardait passer la silhouette maigre, le visage long, mais c’était une ressemblance confuse. Il disait : « Oui ce n’est pas un inconnu, mais… » et sa voix restait suspendue.

Regarde la maison des trois sœurs : on les appelait les sorcières à cause de leur nez, tu t’en souviens ? Une est morte. Les autres sont toujours là. Elles font le plus beau jardin du village. Leurs vrais noms c’était Catalina, Mattea et Angèle… mais des Angèle et des Mattea, il y en avait beaucoup. Angèle la sorcière, c’est pratique au moins. C’est comme Antoine Pan-Pan ! Un surnom commode pour pas mélanger avec Antoine poisson qui savait nager quand on barbottait encore.

Celui qui est parti répond vaguement, mais l’écart s’est creusé. Ses souvenirs sont partis avec le courant du ruisseau. Il n’oserait pas confier qu’il a vécu le départ de Corse comme un départ libérateur. L’arrivée dans une grande ville ouverte sur tous les possibles l’a libéré des contraintes d’un endroit où chacun juge les attitudes et les conversations des voisins. Seulement, il constate un peu tristement qu’il revient en vain.

Il entend très bien ce que le cousin n’a pas besoin de dire : « Que veux-tu que le monde m’apporte de plus ? On ne peut pas être mieux qu’ici. La vue est grandiose sur la mer. Au-dessus du village, les sommets en arrêtes, en mâchoires de loup, en aiguilles coupent très bien le vent. Nous qui sommes au flanc de la montagne, on entend le libecciu passer très haut, mais on ne le sent pas trop. Les gens du village jouent aussi bien la comédie de la vie que les gens des villes. Quand ils s’aiment, c’est le bonheur fou. Quand ils se détestent, c’est le grand jeu et c’est aussi spectaculaire que dans tes opéras et tes pièces de théâtre. »

Celui qui va repartir s’exclame encore un peu sur la belle vue, mais celui qui reste ne pense pas à regarder tout le temps la vue : elle fait simplement partie de sa vie.

Cartes-postales des Bruzzi

Ce matin, j’ai regardé fixement le bas des murets pour continuer la chasse aux bulimes tronqués. Le vent qui souffle depuis deux jours a asséché le sol et ils sont tous rentrés dans leur antre souterraine. Avalés par les ténèbres, ils sont à présent remplacés par les fourmis. Mais celles-ci appartiennent à notre monde ordinaire. Tout a repris son cours normal. (voirhttps://passagedutemps.wordpress.com/2021/05/15/printemps-corse/)

Les touristes commencent à revenir, un peu méfiants devant les conditions à remplir : il faut un test PCR de moins de 72 heures pour avoir le droit d’entrer dans l’île. Seuls certains centres pratiquent ces tests et on ne sait plus s’il faut d’abord louer un billet ou d’abord faire un test aux résultats incertains. Pour ceux qui ont pu venir, c’est un moment idéal pour visiter l’île sans la foule habituelle. La réserve naturelle des Bruzzi entre Bonifacio et Sartène si fréquentée l’été paraît vide : il y a moins de 10 automobiles sur le parking.

Alors qu’à Paris il pleut et il fait frais, il fait tellement beau ici que cet article sera simplement fait de cartes postales : je veux montrer simplement des paysages sous un ciel bleu. Simplement, les partager. Le texte n’a qu’à se faire tout petit devant les images.

Nous sommes dans l’extrême sud de l’île, royaume du vent. Ici, le libecciu souffle 150 jours par an, même si ailleurs le ciel est calme. Alors aujourd’hui où la brise agite partout les arbres et les champs, la mer écume, les voiliers restent à l’ancre et seul un bon surfeur a osé quitter le rivage.

Le conservatoire du littoral a tracé un sentier très bien entretenu : la montée commence par la traversée d’un maquis haut. Les ombres mouvantes font des taches. Tout est maquis. La végétation et plus encore le sol avec ses dessins irréguliers en noir et blanc.

Maquis haut. Début du sentier des Bruzzi

Quand on émerge, on retrouve la lumière intense. En contrebas, la mer a la couleur des eaux polynésiennes, bleu céruléen et turquoise.

Sentier des Bruzzi. Du côté de Pianotolli-Caldarello
Vue depuis le sentier des Bruzzi. Du côté de Pianotolli-Caldarello

Voici les dernières villas autorisées. Bientôt, le chemin arrive à un promontoire qui domine la pointe rocheuse inhabitée et les îlots des Bruzzi. Il n’y a personne,que des cris d’oiseaux lointains.

Le vent nous gifle, pénètre les chemises qui claquent, emporte avec lui les quelques propos échangés sur le sentiment de petitesse qu’on éprouve devant ce paysage.

Pointe des Bruzzi

Sur la colline, on serpente entre les mêmes rochers, sculptés par le vent et les embruns.

Chemin des Bruzzi. Défilé entre les rochers
Chemin des Bruszi. Comme des murailles

La végétation s’est raréfiée : des genévriers au tronc courbé par les tempêtes, des épineux, des cistes.

Chemin des Bruzzi . Cistes et épineux

Passée la crête, le chemin redescend vers l’anse d’Arbitru. Au loin, la tour de guet d’Olmeto évoque le passé tragique d’une île en butte aux razzias des Barbaresques, qui vendaient leurs captifs sur les marchés d’esclaves d’Alger et de Tunis, ou les libéraient en échange d’une rançon. Ces attaques fréquentes ont contraint la Corse, trop petite pour assurer sa défense, à chercher une protection auprès des puissances méditerranéennes. Les Génois, maîtres de l’île pendant cinq siècles, ont construit 85 tours sur le littoral au 16ème siècle. Visibles l’une de l’autre, elles permettaient d’envoyer des messages d’alerte tout autour de l’île en moins d’une heure. Au 18ème et 19ème, la grande époque de la guerre de course était déjà passée. Cependant les pirates ont fait des prisonniers jusqu’au 19ème siècle et des confréries de pénitents s’étaient spécialisées dans la négociation avec le dey de Tunis et le bey d’Alger pour le rachat de captifs. En 1779, des ordres rédempteurs ont versé 250000 livres environ pour la délivrance d’une cinquantaine d’entre eux.

Des murs de pierres sèches rappellent qu’il y a longtemps des paysans durs à la tâche ont cultivé le sol, partout où un peu d’eau permettait de faire pousser un petit carré de blé

Chemin des Bruzzi. Au loin la tour d’Olmetto

Quelques chênes ont réussi à vivre en se laissant courber par les rafales.

Chêne travaillé par le vent

Il faut revenir sur ses pas, pour retrouver le chemin qui mène à la pointe des Bruzzi.

Pointe des Bruzzi

Du côté de Caldarello, la plage est plus abritée. Un jeune couple a posé ses serviettes. Elle, en maillot de bains deux pièces, très décolletée, un peu déhanchée, ses longs cheveux sur les épaules ; elle pose pour la photo qui célèbrera la splendeur de ses vingt ans. Nous la laissons publier ses photos sur Facebook et les envoyer à tous et nous partons sur la pointe des pieds comme on aurait fait il y a longtemps, quand on était seuls à regarder nos photos d’amour.

Plage de Chevanu. Les Bruzzi

Bibliographie

Daniel Panzac , « Les esclaves et leurs rançons chez les barbaresques (fin XVIIIe – début XIXe siècle) », Cahiers de la Méditerranée [En ligne] , 65 | 2002 , mis en ligne le 15 octobre 2004, : http://cdlm.revues.org/index47.html
http://cdlm.revues.org/index47.html#tocto2n6

http://www.1962lexode.fr/exode1962/en-savoir-plus/histoire-ancienne/turcs/corses-libres.html

Une rançon de 250 000 livres équivaut à 315 000 euros si on se fie à la valeur reconnue à la monnaie et à 2 millions d’euros si on tient compte du pouvoir d’achat (le panier de la ménagère en 1781) selon le site http://www.histoirepassion.eu/?Conversion-des-monnaies-d-avant-la-Revolution-en-valeur-actuelle. La vérité est quelque part entre les deux.

Printemps corse

Maquis

Dès que ça a été possible, nous sommes partis vers la Corse, délicieuse au printemps : le maquis est en fleurs et les parfums sont déjà si puissants que la moindre brise les apporte par bouffées.

Maquis près de Porto-Vecchio

La Corse sauvage des bords de mer, c’est le maquis ; le maquis, c’est la Corse. D’ailleurs, ce nom commun, entré dans le français au 18ème siècle, vient du corse machja que les étymologistes font remonter au latin macula (ils expliquent que le paysage est comme tacheté par les arbustes) ou à mucchiu, le ciste, une composante essentielle du maquis. Au printemps, les plantes les plus griffues n’ont pas trop poussé : peu de ronces et de salsepareilles. Un dédale d’arbousiers, de bruyères arborescentes, de myrtes et de lentisques pistachiers et surtout des cistes en fleurs.

Cette végétation est parcourue de sentiers qui ne mènent nulle part et que l’on emprunte au hasard avec le plaisir de se perdre en l’absence de points de repères. C’est évidemment « pour de faux », puisqu’il suffit de descendre pour retrouver la mer et puisque la zone commence seulement à repousser après un incendie, mais on a le temps de se raconter les histoires de ceux qui « prenaient le maquis ».  Le français a plusieurs mots pour désigner le fait de se réfugier dans la nature pour échapper aux autorités. Cependant, le succès de maquis et de maquisards se comprend quand on se promène dans cette végétation. Dès que les arbustes grandissent, ils constituent des tunnels de verdure où aucun gendarme, ni hélicoptère ne peut trouver les fugitifs qui se cachent. De là, maquis a été employé pour désigner ceux qui résistaient aux autorités. On parle du maquis du Vercors pour désigner les maquisards. Quand le mot a acquis son nouveau sens, pendant la dernière guerre, il était encore chargé des connotations du maquis, à la fois refuge protecteur et milieu hostile, à la végétation rocailleuse et peu pénétrable.

Quand le vent s’arrête, une pluie froide et têtue détrempe les chemins. C’est un paradis pour les fleurs de rocailles. Au milieu d’une piste, de minuscules iris ont réussi à écarter la terre et à éclore.

Les Iris sauvages du chemin

Toujours ce plaisir à sentir la force qui pousse la nature. Ils sont d’un bleu magnifique. On se penche. On les regarde.

Ambivalence de l’Herbe de l’Ascension

Près du village de T., on peut escalader de grandes plaques de granite, fleuries de plantes grasses d’un rouge pourpre, des sedum pourpiers, je crois  (sedum moronense, confirme la flore ).

A Cupulatta, l’herbe de l’Ascension (sedum pourpier étoilé)

La vieille cousine à qui nous racontons notre promenade nous dit : «  Ah ! vous êtes allés à Cupulatta  (cupulatta, c’est la tortue en corse et peut-être que l’endroit se confondait avec une tortue géante portant les enfants juchés sur son dos). Quand j’étais petite, l’école était tout près. On se retrouvait là à la sortie des classes. » Elle ajoute : « Aujourd’hui, c’est trop tôt pour cueillir l’herbe de l’Ascension. Il faut attendre le jeudi à l’aube, se lever dans la nuit, ramasser les plantes avec les racines et les ramener avant le soleil levant. Quand j’étais jeune, on les accrochait au mur dans les maisons, la tête en bas : si les tiges se redressaient et si les fleurs s’ouvraient pour la Saint Jean, on était protégés du malheur pour toute l’année… Attention ! le sort s’inversait si le soleil était déjà levé, ou si la plante dépérissait.  »

Le lendemain, on déjeune avec des cousins de la montagne. « On a hésité à vous apporter l’Arba di Ascinzioni.

̶ Vous avez bien fait ! Papy nous envoyait toujours en ramasser, mais une année, les tiges ne sont pas remontées et notre chien a commencé à dépérir, et puis il est mort. Depuis, on n’y va plus ! »

Je comprends mal comment a pu perdurer cette coutume. Bien sûr, nous avons gardé beaucoup de traditions liant le destin de l’homme et les forces de la nature, à commencer par la coutume des sapins de Noël. Ce n’est pas l’irrationalité qui m’intrigue, plutôt le risque qu’on acceptait de prendre il y a encore quarante ans. Pourquoi ramener chez soi une plante magique, tellement ambivalente qu’elle peut vous faire du mal au lieu de vous protéger ?

Et puis je me dis que ces actes magiques ne sont pas si éloignés de notre rapport à la médecine. Les médicaments sont efficaces. Ils peuvent aussi faire du mal. Dans mon enfance, on s’accommodait des effets négatifs et on se réjouissait des vaccins qui permettaient d’éradiquer des maladies mortelles ou très invalidantes. Aujourd’hui, on dénonce vigoureusement la duplicité des thérapeutiques au nom du principe de précaution. Cela me fait penser aux échecs du vaccin Astra Zeneca ou aux mise-en-garde de certains contre les vaccins à ARN messager. Les pouvoirs publics peinent à convaincre les citoyens d’accepter quelques morts au bénéfice de l’immunité collective ! Des « vaccino-sceptiques » nombreux dénoncent l’orgueil imprudent d’apprentis sorciers inventeurs de médicaments qui se révèleront des poisons.

Les bulimes cannibales

Il avait plu toute la nuit. Le matin, des grappes de sortes d’escargots à coquilles coniques avaient envahi le jardin. J’avais déjà vu des coquilles vides d’un rose pâle et je croyais que des enfants avaient ramassé sur la plage et abandonné des bulots. D’ailleurs l’extrémité des « coquillages » était abimée. C’est sans doute pour ça qu’ils avaient été jetés.

Mais j’étais confrontée à un grand rassemblement de  bulots limaceux qui s’agglutinaient en particulier contre les murets. Les coquilles étaient plutôt couleur de terre, c’est pourquoi je n’ai pas vu tout de suite l’étendue du problème, mais bientôt, je n’ai plus vu qu’eux.

Bulimes tronqués

Certes, ils avaient l’air engourdis, peu actifs. J’aurais pu cohabiter avec eux tranquillement s’ils n’avaient pas été si nombreux et si je n’avais eu la désagréable sensation du crissement des coquilles explosant sous les pieds pendant que j’inspectais le jardin. Leur prolifération était cauchemardesque.  J’ai fait ce qu’on fait à présent : taper sur un moteur de recherche escargots longs, Corse…et je suis tout de suite tombée sur les bulimes tronqués, « espèce invasive autour de la Méditerranée ». Tronqués, parce que le cône qui protège ces bestioles se casse de lui-même lors de la croissance, peut-être pour ôter un peu de poids à la coquille.

Bulime tronqué

J’ai appris qu’ils étaient omnivores avec une prédilection pour les escargots et les limaces. Les Anglais les appellent d’ailleurs Snails Destroyers. Ils s’attaquent peu aux plantes et ne grimpent pas aux arbres et les agriculteurs les utilisent parfois pour se débarrasser des escargots. (De fait, je n’en vois pas beaucoup au jardin). Malheureusement, les bulimes croquent aussi les vers de terre, pourtant bien utiles.

J’en ai ramassé quelques centaines que j’ai noyés dans de l’eau savonneuse sur les conseils d’une voisine, mort cruelle, je dois dire, mais les bulimes qui se nourrissent préférentiellement d’espèces proches m’apparaissent un peu comme des gastéropodes cannibales. Je n’aimerais pas rencontrer des gisements de bulimes géants !

Thievant Claire, Desideri Lucie, Michel, Albin, 2000, Almanach de la mémoire et des coutumes : Corse, Paris, Albin Michel

Trésor de la langue française (entrée maquis)

Bulime tronque, Wikipédia

Street Art. Quelques fresques situées à l’est du boulevard Vincent Auriol

/passagedutemps.wordpress.com/2019/04/19/les-fresques-du-boulevard-vincent-auriol/

/https://passagedutemps.wordpress.com/2019/11/14/suivre-le-mur-des-fermiers-generaux-de-la-place-de-lile-de-la-reunion-aux-pavillons-de-bercy/

Je m’étais promis de compléter nos balades sur le boulevard Vincent Auriol par un billet-promenade sur quelques fresques situées entre cet axe et sa parallèle du boulevard Masséna.

Dans le 13e, comme on sait, la pratique des fresques murales n’a rien à voir avec les pratiques clandestines  et éphémères des graffeurs, qui sont d’ailleurs parfois condamnés pour dégradation de l’espace public. L’art des fresquistes est institutionnalisé : il s’affiche à la demande et grâce aux financements de la mairie.

Le seul raté dont j’ai eu connaissance (Le Monde 25 mai 2019) est venu de l’architecte Gilles Béguin et de la désigner Isabelle Jégo, chargés de la réhabilitation de cinq barres de logements sociaux à l’îlot Say (du nom de l’ancienne raffinerie de sucre qui était installée là jusqu’à la désindustrialisation des années 60).  En 2019, furieux d’imaginer leur « œuvre » dénaturée par une fresque, Gilles Béguin et Isabelle Jégo ont obtenu du tribunal l’interdiction de toute intervention de street art sur les bâtiments, à moins d’un accord préalable écrit de leur part.

Îlot Say

Ce qui est à la fois drôle et triste, c’est que rien n’est plus morne que les blocs de béton du duo, supposés évoquer les carrés de sucre de la raffinerie Say. Ainsi, ce lieu sans qualité enferme la non-trace d’un art coloré et festif refusé par un duo vaniteux.

Les grandes fresques du 13e constituent un art muséifié. A Paris, le musée ART42 leur est d’ores et déjà entièrement consacré et les galeries ne manquent pas, à commencer par la galerie Itinerrance de Mehdi Ben Cheikh (qui est derrière ce projet de street art du 13e). La galerie est installée rue René Goscinny. Cet art officiel – ce qui n’a rien de péjoratif sous ma plume – tourne le dos à l’art tout aussi officiel des FRAC, (Fonds régionaux d’art contemporain ). Autant les FRAC ont du mal à rencontrer l’adhésion du public, autant Mehdi Ben Cheikh et le maire du 13ème ont  trouvé la formule d’une expression monumentale qui plaît à la majorité des habitants et des touristes.

Liberté, Egalité, Fraternité. Obey

Repartons du boulevard, Vincent Auriol à l’angle de la rue Jeanne d’Arc. La grande fresque d’Obey (Shepard) Revolution 2  a les couleurs tranchées de l’agit prop, Le dessin simplifié cherche l’efficacité et il est impossible de ne pas se laisser happer par le regard de l’héroïne. Son visage s’inscrit immédiatement dans la mémoire comme le poster de Barack Obama qui a rendu Obey célèbre, comme la Marianne, elle aussi aux couleurs du drapeau français, qui pleurait récemment des larmes de sang avec les victimes de la pandémie.

Street Art, fresques du 13e Arrondissement, Obey, rue Jeanne d'Arc
Obey, 93 rue Jeanne d’Arc Paris 13 – fresque réalisée en juin 2012

Attirantes, en rivalité avec la publicité, jouant sur ce qui nous plait dans la société qu’elles dénoncent les images d’Obey  se  veulent des actes politiques qui font réfléchir.

Si l’on continue la rue Jeanne d’Arc vers l’église, on tombe sur une fresque de Logan Hicks. Très différente des autres, plus petite aussi, elle tient du dessin d’architecte, de la photo de nuit. J’aime bien cette évocation de l’atmosphère miroitante et pressée de la grande ville.

Logan Hicks, place Jeanne d’Arc, New York

Si on tourne à droite, on se perd dans les petites rues. La ville est tranquille, les thèmes des fresques, assez sages (mère à l’enfant, grands hommes, motifs décoratifs) provoquent moins de désir, et de joie… qu’on en éprouve lorsqu’on remonte le boulevard Vincent Auriol.

Je crois que la fresque la plus ancienne du quartier se trouve rue Clisson. C’est un trompe-l’œil (tout près de la rue J.S Bach) qui représente l’artiste Fabio Reti peignant un portrait géant du compositeur d’après la reproduction d’un portrait en médaillon.

Fabio Rieti, rue Clisson, Bach

Au bout de la rue Jean-Sébastien Bach, deux pans de bleus sur un mur blanc. Qui est le concepteur ? Je ne sais pas

Près de la Rue Lahire, un plan du quartier, encadré par des portraits de Jeanne et de ses compagnons, peu inspiré. Je saute quelques rues pour me retrouver au croisement de la rue Jean Colly et de Château des rentiers  devant un immense  plan du métro du quartier en carrelage… changer les proportions suffit pour chasser la réalité et donner une allure de chasse au trésor

Rue Jean Colly. Coin Château des rentiers. Plan du métro géant

Arrêt au croisement de Tolbiac docteur Magnan et Choisy pour un nouveau visage réaliste et sentimental de C215, l’Age d’Or. Un gamin des favellas regarde l’agitation du carrefour.

26 rue du docteur Magnan. C 215. L’Age d’Or

Pour aujourd’hui, c’est tout, puisqu’il faut encore courir dans une des épiceries des frères Tang 48 avenue d’Ivry et 168 avenue de Choisy. Dans ce supermarché superlatif, je trouve tout ce dont je peux rêver comme épices et sauces asiatiques pour des cuisines thaïlandaises, chinoise, coréenne, japonaise… Je commence à apprivoiser les légumes, mais les poissons et les volailles m’impressionnent encore. Une autre fois peut-être.

Tang Frères. Avenue de Choisy

ART42 (96, Boulevard Bessières, 75017 Paris – Métro Porte de Clichy (musée gratuit, malheureusement inaccessible en ces temps de COvid)

COSNARD Denis, http://lafabriquedeparis.blogspot.com/2012/11/la-raffinerie-say-ou-la-jamaique-paris.html

https://www.lemonde.fr/culture/article/2019/05/28/street-art-et-architecture-en-conflit-sur-la-dalle_5468800_3246.html

La floraison des cerisiers au Jardin des Plantes. Hanami à Paris

Au Japon, chaque année, l’éclosion des fleurs de cerisiers est l’occasion de grands rassemblements populaires. La foule s’installe en famille sur des couvertures, festoie, danse et passe quelques heures à contempler les cerisiers. Cette fête d’Hanami a conquis Paris. Je ne sais pas si les Français partagent les conceptions religieuses des Japonais : nos poètes, me semble-t-il, associent la fragilité des fleurs à la vieillesse et à la mort, plutôt qu’à la joie que suscite la beauté qui revient au printemps. Mais nous vivons une période mondialisée et nombreux sont à présent ceux qui se précipitent dans les endroits où l’on peut voir des cerisiers, le jardin Albert Kahn, le parc Martin Luther King, le square situé à l’arrière de Notre Dame, les jardins de la tour Eiffel, la placette devant la librairie Shakespeare and Co…

Bien sûr le parc de Sceaux est l’endroit le plus connu. Jusqu’à la pandémie, un monde fou venait pique-niquer sous les 264 cerisiers du parc et se mêler aux Japonais de Paris pour assister à des représentations gratuites de danse et de tambour. J’y suis passée en 2019. Aujourd’hui, les rassemblements sont sûrement interdits et le parc est trop loin du périmètre de sortie auquel j’ai droit.

Fête d’Hanami au parc de Sceaux, 2019

Au Jardin des Plantes, le cerisier le plus célèbre est celui dont les branches touchent le sol, et sous lequel les visiteurs vont se faire photographier dès le mois de mars.

 Prunus Serrulata Shirotae

Cette photo date de l’an dernier. A quelques pas de l’arbre, l’œil hésitait entre l’image d’une montagne de neige et une vision plus analytique qui s’attardait sur les bouquets, chacun captant la lumière à sa façon. Ce 15 avril, le grand cerisier est déjà presque défleuri. Les derniers pétales qu’éparpille la brise n’évoquent plus que la brièveté du printemps de la vie. Amours et floraisons si passagers !

Les pétales tombés des cerisiers de mai
Sont les ongles de celle que j’ai tant aimée
Les pétales flétris sont comme ses paupières

La fête d’Hanami est moins mélancolique que dans le poème d’Apollinaire et la beauté éphémère des fleurs réjouit les cœurs des Japonais qui célèbrent l’appartenance au grand cycle de la vie, le retour annuel des fleurs avec le cycle des saisons.

Au jardin des Plantes, c’est maintenant le moment de gloire d’un prunus opulent où chaque branchette porte un bouquet  de pompons roses. Autour de l’arbre. Les visiteurs font la queue pour se faire prendre en photo dans des poses gracieuses…sauf une dame qui rouspète : « Il est trop ! Trop paré. Le rose est trop ! Trop riche, je dirais » 

Le cerisier blanc planté symétriquement de l’autre côté de l’allée est moins admiré. Pourtant je ne me suis pas lassée de contempler ses fleurs si légères, dont le blanc changeait dans la lumière, tantôt étincelant autour du bois très noir des branches, tantôt  presque gris sous les nuages.

J’ai aimé surtout que la structure de l’arbre reste bien visible sous sa couronne de fleurs faite d’une matière impalpable si simple et si claire.

Quand Hanami sera passé, il restera à visiter les autres trésors du jardin, la roseraie, le jardin alpin, le coin des pivoines, la gloriette de Buffon et à s’attarder le long des parterres en essayant de retenir les noms des plantes.