Le Musée Carnavalet rouvre ses portes

Les derniers orages sont en train de partir.  De gros nuages, une averse soudaine. La chaleur revient  dès que la pluie s’arrête. Les touristes s’enhardissent peu à peu dans les musées.  Carnavalet, très apprécié des Américains a rouvert et il faut s’inscrire des jours à l’avance quand on veut réserver des entrées. Pour les expositions désertes, il vaut mieux s’en aller à la Philharmonie où sont montrées de sublimes photos amazoniennes de Sebastião Salgado sur une musique de Jean-Michel Jarre composée à partir de de sons de la forêt… Qui peut comprendre les itinéraires des touristes ? Il est vrai que le musée Carnavalet rouvre après 4 ans de fermeture, qu’il est situé au cœur du Marais, quartier favori des visiteurs, dans des hôtels particuliers superbes, l’Hôtel Carnavalet (construit entre 1548 et 1560) et l’Hôtel Le Peletier de Saint Fargeau (1688-1692).

L’appellation n’a rien à voir avec le Carnaval comme je l’ai longtemps cru. L’hôtel doit son nom à la veuve d’un gentilhomme breton, François de Kernevenoy dit de Carnavalet qui l’a acquis en 1578.

Musée Carnavalet. Grille de l’entrée de la rue des Francs-Bourgeois

L’entrée d’honneur étant condamnée, on passe dans la cour décorée par des bas-reliefs de Jean Goujon et de Van Opstal.

Cour Louis XIV. Bas-reliefs de Gerard Van Opstal. Les Quatre Eléments

L’hôtel est surtout connu pour avoir été habité par la marquise de Sévigné, locataire de 1677 à 1696, Dès le bail signé, Madame de Sévigné se réjouit d’avoir une « belle et grande maison » lieu idéal d’accueil de sa fille :  « Dieu merci, écrit-elle à Mme de Grignan le 16 octobre 1677, nous avons l’hôtel Carnavalet. C’est une affaire admirable ; nous y tiendrons tous, et nous aurons le bel air. Comme on ne peut pas tout avoir, il faut se passer des parquets et des petites cheminées à la mode ; mais nous aurons du moins une belle cour, un beau jardin, un beau quartier, et nous serons ensemble, ma chère enfant. »

En quatre ans, on a réaménagé les parcours pour permettre aux handicapés de visiter le monument, et on a ouvert partout des fenêtres. Je me souvenais d’un lieu sombre, poussiéreux. Des baies ont été ouvertes pour apporter de la clarté et pour permettre des échappées sur les cours et les jardins.

La collection des enseignes

La première salle est celle des enseignes, très joliment accrochées, et qui rappellent le temps où elles se balançaient au-dessus des rues :

Musée Carnavalet. Galerie des Enseignes

Etoile d’or, sirène, bœufs, clés, truie, chaque enseigne raconte sa petite histoire comme celle du Chat qui dort, dédaigneux des souris pour avoir trop bu !

Musée Carnavalet. Au Chat qui dort, enseigne de marchand de vin, 52 rue Mouffetard.

Mais voici le panneau « Au Nègre joyeux », qui se trouvait rue Mouffetard et qui avait été vandalisé à plusieurs reprises, sous prétexte que la peinture représentait une scène raciste ou colonialiste : un serviteur noir en train de servir une blanche. En 2011, le militant et journaliste free-lance Robin d’Angelo dénonçait « l’écriteau de 5 mètres de large accompagné d’une fresque datée du XVIIIème siècle où un esclave au sourire béat apporte à une maîtresse sévère son déjeuner (…) : une attaque du fondement de l’identité nègre ! » Street Press rapporte que son association, la Brigade Anti-Négrophobie, réunissait régulièrement une trentaine de personnes au pied de l’immeuble pour une manifestation silencieuse.

« Il faut l’enlever ! A la rigueur l’envoyer dans des musées pour rappeler l’Histoire raciste de la France mais c’est inacceptable ! » dit Franco, le leader de la dite Brigade.

Cette demande est relayée par le groupe communiste au Conseil de Paris en 2017 et il est décidé de décrocher l’enseigne en attendant le rapport qu’un historien du patrimoine, Matthieu Couchet remet à la mairie et qui infirme nettement l’interprétation des indignés. L’enseigne a été commandée 50 ans après l’abolition en 1897 et représente un noir libre du temps de l’esclavage : aux Antilles, esclaves affranchis, mulâtres ou quarterons, objets du mépris des Blancs, «  adoptaient alors les habits élégants des maîtres européens, se démarquant par le costume des individus réduits en esclavage ». Réalisée 50 ans après l’abolition de l’esclavage, l’enseigne du « Nègre joyeux » emploie encore les codes vestimentaires appartenant à cette époque.

Aux Antilles, esclaves affranchis, mulâtres ou quarterons, objets du mépris des Blancs, «  adoptaient […] les habits élégants des maîtres européens, se démarquant par le costume des individus réduits en esclavage. »

Le Noir n’est pas un serviteur :

Une serviette blanche est nouée autour du cou du gentilhomme noir, mettant en valeur son visage rieur, ainsi que son regard sortant du champ du tableau afin d’interpeller directement le passant. Le Noir libre est ici le consommateur des produits provenant des colonies. […] 

Musée Carnavalet. Enseigne au Nègre Joyeux, 14 rue Mouffetard

La blanche qui apporte le plateau en costume de soubrette (bonnet et tablier blancs) joue sans équivoque un rôle de servante. L’historien suggérait par ailleurs qu’on accompagne l’enseigne d’un cartel explicatif rappelant  « les thématiques de l’histoire de l’épicerie du 14 rue Mouffetard, de la représentation des Noirs dans les publicités anciennes, et de l’évolution de l’utilisation du mot « nègre » dans la société française depuis la fin du 19e siècle. »

C’est en fait le titre de l’enseigne qui heurte les militants. D’ailleurs, d’autres enseignes mettent en scène l’inégalité des conditions sont toujours en place dans Paris ; ainsi celle du Planteur, rue des Petits Carreaux), tant il est vrai que c’est le mot nègre qui paraît insultant au 21e siècle. C’est pourquoi les mises au point de l’historien n’ont pas eu d’impact sur les protestataires. Nègre joyeux leur produit l’effet de Youpin opulent ou de Pédé coquet. Personne aujourd’hui ne supporterait de telles injures ! Et pourtant le mot nègre tout au long du 18e et du 19e n’avait pas les connotations forcément insultantes qu’on lui attribue aujourd’hui à l’imitation de l’anglais américain nigger. Il suffit d’évoquer le texte fameux de Montesquieu,  De l’esclavage des nègres », livre 15, chapitre 5, De l’esprit des lois ,  le chapitre de Candide (1759) intitulé « Le nègre de Surinam » où Voltaire dénonce les comportements inhumains des planteurs.  On peut citer 100 exemples semblables. Il sera difficile de lire les textes anciens,  sauf à effacer le mot suspect par méconnaissance de l’histoire et confusion avec la situation américaine. Un jour peut-être, les Noirs voudront se réapproprier le mot tabou, d’une part parce qu’il perdure en créole où un « neg » signifie « un homme » d’autre part parce qu’ils réaliseront qu’un mot existe en contexte et qu’on sait bien s’il est employé pour insulter ou de façon neutre.

Les salles luxueuses

Le parcours de la visite est très long et les collections exceptionnelles. Je laisse de côté la collection de la Révolution Française pour arpenter les salons décorés de stucs et de boiseries dorées. Ce sont, dit la présentation de Wikipedia, les « period rooms » (Tiens ! On retrouve la préférence actuelle pour l’anglicisme, car je ne vois pas en quoi period rooms est plus clair que salles d’époque). Il s’agit de salles où l’on a reconstitué des décors complets d’édifices aujourd’hui détruits ou transformés.

(https://fr.wikipedia.org/wiki/Mus%C3%A9e_Carnavalet#L’h%C3%B4tel_Carnavalet)

Voici par exemple les salons de l’hôtel La Rivière (qui proviennent de la place des Vosges), avec des plafonds peints par Le Brun et décorés par Gerard Van Opstal.

Plafond de l’Hôtel La Rivière (anciennement place des Vosges ; stucs de Gérard Von Opstal

et les boiseries dessinées par un Ledoux de 26 ans pour le café Godeau situé rue Saint-Honoré.

Musée Carnavalet. Boiseries pour le café Godeau. Claude-Nicolas Ledoux

Les paons de la bijouterie Fouquet

On ne peut pas tout voir, mais un arrêt à la bijouterie Fouquet s’impose. L’intérieur a été réalisé par Alfons Mucha en 1901 et c’est une illustration séduisante du style floral de l’Art nouveau. On remarque en particulier deux , paons, le premier, perché sur la frise, le second qui fait la roue.

Musée Carnavalet. Les paons de la bijouterie Fouquet
Musée Carnavalet. Le Paon perché de la bijouterie Fouquet

Le luxe d’un maître de forge

En redescendant au rez-de-chaussée, on arrive dans la salle de bal de l’hôtel Sourdemal-Devachy décorée luxueusement pour Maurice de Wendel, un des plus puissants industriels de la France, membre de ce qu’on appelait le Comité des Forges. Cette pièce est entièrement habillée d’une fresque de José-Maria Sert (1874-1945), peintre catalan surnommé « le Tiepolo des milliardaires ». Le fastueux cortège de la reine de Saba se déploie des murs au plafond. De lourds rideaux rouges en trompe-l’œil viennent appuyer le tourbillon théâtral de la scène biblique peint à la laque en noir et blanc.

Salle de bal de l’hôtel de Maurice de Wendel. Fresque de José-Maria Sert

Après tous ces salons de luxe on aurait aimé avoir un aperçu des conditions de logement du peuple quelque chose qui donnerait une idée de la vie de 98% des Parisiens, peut-être quelques maquettes montrant des coupes d’immeubles auraient donné une idée des conditions de vie des boutiquiers, des bonnes, des artisans… avant que l’invention de l’ascenseur ne fasse exploser « la mixité »  (relative) des quartiers de Paris, avant que ne s’installe la coupure encore actuelle entre l’Ouest bourgeois et l’Est plus populaire, mais nous sommes déjà très contents d’avoir vu le beau Paris doré de Carnavalet.

La Chambre de Proust

La chambre de Marcel Proust est un espace dédié aux lecteurs fétichistes qui viennent rêver sur le lit à barreaux habillé de velours bleu, où Proust a passé tant de nuits à écrire, sur le liège qui le protégeait du bruit, sur le long manteau sombre, doublé de fourrure et à col de loutre, qu’il utilisait été comme hiver et qui lui servait de plaid lorsqu’il était couché. Lorenza Foschini dans Le Manteau de Proust a raconté l’histoire de ce manteau qu’un collectionneur, Jacques Guérin, a sauvé. Ces objets qui proviennent de différents appartements occupés par Proust suggèrent (plus qu’ils ne constituent) la chambre dans laquelle il a vécu en reclus les dernières années de sa vie.

Musée Carnavalet. La Chambre de Proust

Vaccinations contre le choléra

Petit clin d’œil à la situation actuelle, il est intéressant de regarder les placards, affiches et gravures qui font allusion aux épidémies de choléra qui ont endeuillé Paris tout au long du 19e siècle (1832, 1848, 1853, 1854,1865, et 1884).

On recommande déjà des tenues protectrices pour approcher les malades.

Constume préservatif contre le choléra. 19e siècle

Et on devine les réticences des couches populaires à la vaccination lorsqu’on voit le placard du maire du 2me arrondissement qui tente de convaincre les indigents méfiants en leur promettant une prime de trois francs pour chacun de leurs enfants vaccinés, (un peu moins de dix euros).

Quelques références

https://fr.wikipedia.org/wiki/Mus%C3%A9e_Carnavalet#L’h%C3%B4tel_Carnavalet

STREET PRESS par Robin D’Angelo | 13 Octobre 2011

TABLE RONDE : LES TRIBULATIONS DU « NÈGRE JOYEUX » organisée par l’association Comité Quartier Latin à la Mairie du 5e arrondissement de Paris le 15 novembre 2019. Intervention de Charlotte Pouzadoux,https://www.quartierlatin.paris/IMG/pdf/aunegrejoyeux-pdf_pouzadoux.pdf

9 réflexions sur “Le Musée Carnavalet rouvre ses portes

    • Carnavalet était plein, mais il n’y a pas trop de monde dans les petits musées. On vendait des billets sur place à Jacquemart André, ou à Cognacq Jay… Nous y faisons provision d’images avant la rentrée, dont on ne sait trop ce qu’elle sera.
      Sonia

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  1. Ah ! Ah… Il fallait penser à Lepeletier de Saint-Fargeau ton homonyme à une lettre près ! Le premier à avoir cherché à abolir la peine de mort et à avoir rêvé d’une éducation égalitaire… La cérémonie qui suit son assassinat est comme une répétition de la mort de Marat, entraînant une « panthéonisation » !
    Merci Marie pour avoir rappelé son souvenir

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  2. Devenu musée de la ville de Paris, je me demande si le fantôme de la marquise hante encore ces lieux.
    C’est peut-être dans les décors préservés des « salles d’époque  » que l’on peut encore retrouver ce qui fût la magnificence des grandes demeures aristocratiques.
    C’est vrai, plus que les meubles c’est son manteau qui restitue le mieux la présence de Proust que l’on savait toujours frileusement emmitouflé.

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    • En tout cas Proust parlait très bien des manteaux dans la Recherche, et je n’ai pas oublié le manteau de vigogne, léger et chaud que son ami Saint-Loup va emprunter au prince de Foix pour que le narrateur n’ait pas froid et dont il l’entoure comme d’un châle.

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