Apprendre à regarder l’art contemporain au Mac Val

Quand j’ai décidé d’accompagner au Mac Val l’Association si réconfortante, Art, Culture et Alzheimer Paris, à l’exposition « Le Genre Idéal », je croyais me rendre à une exposition critique sur la catégorisation binaire du masculin et du féminin) ou sur le système restreint des possibilités offertes aux femmes artistes … Mais le conservateur narquois, Nicolas Surlapierre, a trompé mes attentes. « Genre » fait allusion à la hiérarchie des genres dans l’art classique telle que codifiée par Félibien en 1667 :

« Ainsi celui qui fait parfaitement des paysages est au-dessus d’un autre qui ne fait que des fruits, des fleurs ou des coquilles. Celui qui peint des animaux vivants est plus estimable que ceux qui ne représentent que des choses mortes et sans mouvement, et comme la figure de l’homme est le plus parfait ouvrage de Dieu sur la Terre, il est certain aussi que celui qui se rend l’imitateur de Dieu en peignant des figures humaines, est beaucoup plus excellent que tous les autres… un Peintre qui ne fait que des portraits, n’a pas encore cette haute perfection de l’Art, et ne peut prétendre à l’honneur que reçoivent les plus savants. Il faut pour cela passer d’une seule figure à la représentation de plusieurs ensembles ; il faut traiter l’histoire et la fable. »

Tout en rappelant ainsi que l’art s’inscrit dans une tradition, l’équipe du Mac Val a montré qu’il en jouait en modifiant l’importance relative des éléments de cette typologie. Elle invite aussi à changer de regard en rebaptisant les vieilles rubriques, par exemple, les biens (la nature morte) invite à une critique de la société de consommation, les gens (le portrait) suggère que les anonymes sont les sujets des figurations actuelles…

A raison, la guide qui accompagnait la visite a choisi de prendre son temps en se limitant à quelques œuvres. Toutes ne m’ont pas plu, mais Camille m’a appris à les regarder, à m’en étonner et à essayer de les comprendre.

Dans le hall d’accueil, hors exposition, le cordage cuivré, immense, d’Alice Anderson évoque le réseau des câbles sous-marins à la base de notre monde hyperconnecté.

Alice Anderson UNDERSEA INTERNET CABLES », 2015-25

Sur une petite table, Toguo, un artiste du Cameroun, a sculpté des bustes en forme de tampons, comme les tampons administratifs qu’on applique sur les visas des migrants, afin de mieux les traquer.

Barthélémy Toguo.

Pour la section consacrée au paysage, nous nous sommes arrêtés devant une œuvre d’Agnès Varda, La mer immense et la petite mer immense. Il s’agit d’une mer sans prétention artistique, comme on la voit l’été sur une plage de sable. La mer de mes stéréotypes est une mer tempétueuse qui a peut-être sa source dans les navires de Vernet se fracassant contre des rochers, ou peut-être dans les photos que l’on vend dans toutes les bourgs de Bretagne de phares submergés par d’énormes vagues. Quand, je dis mer, je vois aussi des couchers de soleil qui transforment l’eau en lac de lumière éblouissante. La mer immense d’Agnès Varda n’éblouit pas. J’ai envie de dire qu’elle lutte contre les (mes) clichés. La mer immense (280 sur 500 cm), accompagnée du bruit des vagues attire comme le réel ; la petite mer immense est une représentation cadrée (et ces deux modalités du « comme si c’était vrai » renvoient au fait qu’il s’agit toujours d’un point de vue et d’un simulacre.

Agnès Varda. La mer immense et la petite mer immense

La guide commente un monstera (j’ai toujours dit philodendron ?), parfait exemple de nature morte. Laurent Pernot a utilisé une structure métallique et du polyester pour représenter les feuilles qu’il a recouvertes de cendres obtenues en brûlant des livres.

Laurent Pernod. Monstera géante

L’œuvre invite à une réflexion sur l’expression même de nature morte. Le passé des livres brûlés (dont les feuilles viennent du monde végétal) rejaillit sous forme d’une plante, grise, comme un fantôme.

Ali Cherri installe sur un plateau lumineux des objets archéologiques et ethnographiques de provenance variée. Objets muets sortis de leur contexte, sans mise en perspective ni hiérarchie.

Ali Cherri

Il n’est pas toujours simple de se passer du langage. Sans l’appui d’un discours, la scène est ambigüe. Ali Cherri veut-il dénoncer l’idée même de collection née d’un geste de prédation et de décontextualisation violente ?

Dans la section des « biens », nous retrouvons des objets de consommation familiers : une paire de chaussures pour mieux rebondir dans la vie

un frigo monté sur skis, symbole de consommation et de société des loisirs.

Présence Panchounette. Frigo sur des skis,1987

Dans la section consacrée aux scènes de genre, ou au portrait (on peut discuter) on voit L’ivrogne de Gilles Barbier un homme ivre agenouillé. Un tourbillon de nuages et d’objets hyperréalistes sort de sa tête : livres, ustensiles de cuisine, chapeaux, mais aussi rats et étourneaux….

Gilles Barbier. L’Ivrogne

 J’ai oublié de prendre des photos « Des heures ».  C’est peut-être que la peinture d’histoire, au sommet de la hiérarchie de Félibien a laissé place à des œuvres politiques qui ne s’appuient plus sur la mythologie et qui vieillissent trop vite.

Le MAC VAL s’obstine à défendre l’art contemporain depuis 20 ans. Ça se passe une fois de plus « en banlieue »… tout près. Il suffit de prendre la ligne 7 jusqu’à Villejuif-Louis Aragon, puis le bus 172 ou le tram T9 depuis la Porte de Choisy.

Référence. Félibien 1667, Préface aux Conférences de l’Académie royale de peinture et de sculpture, pendant l’année 1667, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8626828s/f33.item

7 réflexions sur “Apprendre à regarder l’art contemporain au Mac Val

  1. J’aime beaucoup le MacVal a 20 minutes de chez moi . Tu me donnes envie d’y retourner. Certes les commentaires des médiateurs sont souvent nécessaires.
    Pourquoi brûler des livres? Des prospectus des tracts électoraux des emballages auraient fait des cendres très convenables

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    • J’aime bien ton commentaire d’actualité… Sur l’art défendu au Mac Val, je le trouve malgré tout trop conceptuel pour moi. Je ne peux l’apprécier qu’au second degré en m’interrogeant sur des catégories plus ou moins philosophiques. Il me manque un rapport naïf à des formes, des couleurs, des textures…

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  2. merci Sonia

    heureuse que cette exposition ait pu retenir positivement ton attention. j’aime bien les chaussures sur ressort « pour mieux rebondir dans la vie «  ainsi que la mer de Varda. Je t’embrasse. Marie

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    • J’ai été très surprise de découvrir la subtilité de l’installation d’Agnès Varda. C’est à la fois très simple et vertigineux puisqu’Agnès Varda nous oblige à partir d’une photo banale à revenir au dédoublement qu’il y a derrière chaque représentation.

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  3. Cet art contemporain ne me parle vraiment pas. Renvoyant à un pur intelligible, transparent, sans épaisseur , il m’apparaît dépourvu de toute sensibilité , de tout mystère et par là même incapable de s’ouvrir à d’autres mondes, de susciter des ambiguïtés, des imaginaires…

    Art de la surface , sans < arrière_pays > même si pour Yves Bonnefoy, l’art crée seulement l’illusion de < l’arrière _pays >.

    Il y a plus de profondeur métaphysique dans la grâce de la main faiblement éclairée de l’ange apparaissant en songe à Saint Joseph ( Georges de la Tour ) que dans tous ces objets porteurs de signes.

    clairée

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    • Comme toi, devant les œuvres du Mac Val, il me manque presque toujours la dimension sensible que mobilise la peinture, la composition des toiles, l’architecture des couleurs, la touche des peintres. Comme toi, je suis fascinée par la façon dont La Tour suggère la présence du sacré grâce à des jeux de lumière… Au Mac Val, je me sens conviée à une approche bavarde. Je m’intéresse à l’œuvre quand un commentaire me permet de me demander ce qu’ont voulu faire ces artistes. comme je manque de ressources je m’arrête assez vite… Par exemple devant la table lumineuse d’Ali Cheri une fois noté que l’inclusion dans un musée change le statut des objet, je ne sais que faire de cette collection. Quelquefois, je suis injuste. Le montage d’Agnès Varda m’a vraiment intéressée et je me souviens de l’émotion suscitée à Beaubourg et au Grand Palais par le travail de Christian Boltanski sur la présence des absents. Peut-être qu’il faut seulement opérer un tri…

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