La Malmaison, demeure des Beauharnais

Tu me demandes ce que j’ai pensé de notre visite à la Malmaison, ce château un peu campagne, perdu au fond des Hauts-de-Seine.

Le grand parc était peu accueillant le jour où nous y sommes allés entre deux averses.

 On voyait pourtant qu’il y avait des arbres superbes, dont un cèdre qui dépassait du bosquet à l’arrière du château. Devant l’entrée, le jardin des dahlias, les dernières roses.

La Malmaison. Allée latérale

Nous nous sommes vite mis à l’abri. Seule, j’aurais parcouru trop vite une demeure qui « n’est pas mon style ». Grâce à notre guide, Marie, à la fois savante (mais pas trop) et intéressée par son sujet, j’ai commencé à voir ce que le style Empire avait d’unique.

Parcourir le château

Tout de suite, dans le hall, s’impose le modèle romain avec un buste d’empereur… mais non, c’est un frère de Napoléon à qui le sculpteur a fait une tête de César sans aucun rapport avec les traits du modèle. Des colonnes de faux marbre (en fait des poteaux de bois), des décors de glaives et de couronnes.

Marie nous montre les astuces de jeunes architectes qui inventent la maison modulable : grâce à des portes coulissantes, les miroirs s’écartent et l’atrium devient une partie de la salle à manger qui reprend le même carrelage blanc et noir ce qui donne de l’unité à l’ensemble. Les décors peints sont copiés sur les peintures que l’on vient de retrouver à Pompéi.

La Malmaison. Marie, notre guide, dans la salle à manger
La Malmaison. Une danseuse

Une salle du conseil, tapissée de tentures en forme de tente militaire, s’explique par la hâte de l’empereur, qui a voulu ce décor express de toile rayée.

On est surpris par l’abondance des sièges dans la plupart des pièces. Ils permettent d’improviser des réunions. La plupart ont été récupérés à Saint-Cloud après l’incendie du château lors de la guerre franco-prussienne de 1870. Notre guide raconte fort joliment le métier de détective qui fait l’ordinaire de la vie des conservateurs : ils courent les ventes, compulsent les catalogues pour récupérer les fauteuils qui manquent à la collection de la Malmaison. J’apprends à reconnaître les sièges de style Empire inspirés de l’Antiquité, nouvelles allusions à la puissance romaine. Les accoudoirs sont sculptés de sphinx, têtes de lions ou aigles impériaux. Partout aussi l’acajou, matériau noble.

Ces sièges, on les retrouve y compris dans la chambre à coucher où Joséphine recevait parfois allongée.

Deux styles sont juxtaposés. Napoléon construit l’image d’un homme au travail qui ne perd pas de temps à décorer ses appartements. D’ailleurs, un escalier dérobé lui permettait d’aller directement de sa chambre à coucher à la bibliothèque du rez-de-chaussée où se trouvent des livres annotés de sa main et des cartes. Joséphine, fille de planteurs dont la fortune repose sur l’esclavage, a le goût du luxe. Elle orne sa chambre et son boudoir de riches étoffes, soie cramoisie, semée de motifs dorés pour la chambre à coucher, tentures en mousseline pour le boudoir. Elle accumule les toilettes spectaculaires, les objets précieux, comme les nécessaires de voyage en marqueterie, qui sont aussi des coffres comportant des tiroirs secrets ou encore les services en porcelaine peinte.

Malmaison. Chambre de Napoléon
Service de dessert : la sorbetière. Une commande de prestige

Après son divorce, elle fera décorer la Malmaison avec le motif du cygne, son emblème.

La Malmaison. Service à décor botanique

Ce que j’aime le plus, c’est le salon de musique : on y voit la harpe de Joséphine et le piano vertical à incrustations d’Hortense (dont j’apprends qu’elle était musicienne et que ses chansons (150) ont été appréciées). A partir de 1796, les réceptions données par la future impératrice Joséphine sont transformées en véritables concerts. Napoléon Bonaparte s’y montre assidu. Après le sacre, Hortense fera entendre ses compositions dans plusieurs célébrations officielles et certains de ses airs seront utilisés pour accompagner des marches des troupes de la Grande Armée. J’ai lu que ses œuvres les plus connues sont plutôt languissantes et font écho au style troubadour apprécié des hôtes de la Malmaison, comme« Le Beau Dunois », « Quelle est cette femme éplorée » et « La Mélancolie ».

Quel dommage que le musée n’ait pas une installation permettant d’entendre quelques compositions alors qu’un CD a été enregistré.

Une famille recomposée

Grâce aux cours de rattrapage dispensés par notre guide, j’ai pu imaginer la vie et la postérité de cette famille « recomposée ». Hortense et Eugène de Beauharnais adoptés par Bonaparte lui demeurent fidèles (malgré quelques hésitations). Ironie de l’histoire, leur beau-père a quitté leur mère pour avoir un héritier et pourtant, ce seront des descendants de Joséphine qui seront, via Hortense, Empereur des Français et via Eugène, rois de Suède, Danemark, Norvège.

Joséphine est une figure noire de l’histoire de France : elle a défendu l’esclavage qui a valu sa prospérité à sa famille. On lui reproche aussi d’avoir séduit Napoléon plus jeune qu’elle de 6 ans. On lui prête de nombreux amants, dont le député Paul Barras, figure du Directoire qui l’entretient, et vers la fin de sa vie le tsar, ennemi de l’empereur à qui elle demande sa protection. On critique surtout ses dépenses, qui l’amènent à prendre des commissions, douteuses lui permettant de mener grand train. En 1808, on dénombre une cinquantaine d’habits de cour, près de 680 robes, 500 châles ou fichus, plus de 1 000 paires de gants et près de 800 paires de chaussures. Or, un des plaisirs de notre visite tient dans l’amitié (si le mot n’est pas irrespectueux pour une impératrice !) que lui manifeste Marie.

La Malmaison. « Joséphine demande son appui au Tsar« 

Joséphine ne fait pas que gaspiller les deniers de la France. Elle est une icône de mode, copiée dans toute l’Europe et elle relance les industries du luxe, par exemple les soieries de Lyon. Outre son goût pour les arts décoratifs, Marie admire surtout la force du caractère de Joséphine. A peine échappée de la guillotine grâce à la chute de Robespierre, elle rebondit. De même, elle survit grâce au tsar à la chute de Napoléon. Ses vraies passions sont ses collections de roses, ses serres aux plantes rares et ses animaux exotiques, kangourou, lamas zèbres, cygnes noirs, autruches et même un orang-outang que les visiteurs viennent voir manger à table.

Son fils Eugène a été adopté par Napoléon : il est colonel à 22 ans grâce à son beau-père, mais aussi à son courage. Nommé vice-roi d’Italie, il se révèle bon administrateur. Marié à Marie-Amélie de Bavière, il aura 6 enfants avec elle. Une de ses filles, mariée à Oscar de Bernadotte est à l’origine des souverains de Suède, Norvège, Danemark et Luxembourg.

Hortense, éduquée à l’Ecole de Saint-Germain-en-Laye pour jeunes filles, ouverte par Madame Campan, ancienne dame de chambre de Marie Antoinette, a une solide formation artistique. Lors de la Terreur, son père est guillotiné et sa mère est libérée in extremis en 1794. Napoléon, qui l’a adoptée comme Eugène, la marie à son frère Louis Bonaparte. Cette union dont aucun des deux époux ne voulait se révèle désastreuse ! Ils auront cependant trois enfants Napoléon-Charles, Napoléon-Louis et Louis-Napoléon. Ce troisième fils deviendra empereur sous le nom de Napoléon III. Hortense obtient la séparation de corps, mais ne peut divorcer, car Napoléon a interdit le divorce aux membres de la famille impériale. Elle fut reine de Hollande jusqu’à l’abdication de son mari. A la chute de l’Empire, protégée par le tsar Alexandre, elle n’en subit pas d’abord les conséquences, Louis XVIII acceptant de la transformer en duchesse de Saint Leu… Après les 100 jours, Napoléon se réfugie à la Malmaison près d’Hortense. Louis XVIII la punit alors en l’exilant loin de Paris. En Suisse, près du lac de Constance,  elle recrée un cercle  d’artistes et d’écrivains, parmi lesquels figurent Franz Liszt, Alexandre Dumas et Lord Byron.

C’est là qu’elle finit sa vie.

Coïncidence ! La parure de saphirs de la reine Hortense, achetée par Louis-Philippe pour sa femme Marie-Amélie, a été volée au Louvre quelques jours après notre visite.

Branda Pierre, Joséphine, le paradoxe du cygne, Paris, Perrin)

CD, Hortense, compositrice de son temps, La Nouvelle Athènes à Malmaison, chez Paraty, 20 €.

2 réflexions sur “La Malmaison, demeure des Beauharnais

  1. Je revois en lisant, l’atmosphère brumeuse du parc et douce de l’intérieur. Les commentaires précis de notre guide, et ses réponses approfondies a nos questions . J’ai redécouvert la finesse du style Empire, que j’ai longtemps considéré comme lourd et sans grâce. Quelle erreur! Une visite a refaire au moment des roses.

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