Fondation Louis Vuitton, jusqu’au 31 août 2025, nocturne le 1er vendredi du mois jusqu’à 23heures.
Notre amie Edith se meurt d’un cancer. Elle avait survécu à la mort d’un mari bien aimé, aimait ses enfants et ses petits enfants, prenait sur son temps libre pour apprendre l’escalade à des débutants, se baladait à Fontainebleau avec des amis paresseux et vieillissants en ne se moquant jamais de leur lenteur et de leurs haltes dans les montées. Elle donnait son opinion, comme elle faisait les choses. Avec rectitude.
La rechute de sa maladie a été brutale et douloureuse et nous plonge dans l’affreuse attente de sa mort. Elle croyait encore qu’elle allait s’en tirer. Déjà nous la savions condamnée et la honte de la dissimulation venait gâcher les derniers échanges.
Nous reprendrons sans elle le chemin de la forêt, nos sentiers croiseront les sentiers que nous avions suivis ensemble parce que nous continuerons à aimer les forêts, les saisons qui raniment les arbres, et nous nous souviendrons que la vie en vaut la peine, qu’il n’y a rien de plus beau que la mousse qui revient au printemps.
C’est comme un écho à l’exposition de David Hockney que j’ai vue il y a quelque temps : Même dans un monde assombri, « Do remember they can’t cancel the spring. »
Mais est-ce que je peux m’intéresser dans ce temps de chagrin au monde léger de David Hockney, l’amateur décomplexé des piscines californiennes sous le ciel bleu d’un perpétuel printemps, à ses toiles géométriques comme des peintures de Mondrian qu’on aurait repeintes aux couleurs pop ?
Quand même à bien regarder, David Hockney dérange un peu la froideur sophistiquée de ses images tellement lisses. L’eau est traversée par la trace d’éclaboussures : d’où vient le plongeur qui nage sous la surface ? Que racontera-t-il en parvenant au bord sous le plongeoir ?

Je ne sais pas si j’aime les portraits des cinquantenaires gays, aux corps maîtrisés par des séances de cardio, abdos, pompes, leurs chemises immaculées, impeccablement repassées… ? Mais j’aime bien que les tableaux célébrant une luxure sage et décomplexée compliquent le jeu avec le regard inquiet de l’un des partenaires (car il y a toujours celui qui aime plus et celui qui aime moins).

Dans les portraits d’Hockney, la facilité est compensée par la recherche des mises en scènes : Pictured Gathering with Mirror (2018) présente une vue plongeante sur des personnages assis sur des chaises, reflétés par un miroir qui les montre en position inversée. On hésite entre photographie et dessin. Les personnages ne sont-ils qu’une apparence, comme le jeu de reflets dans l’eau où s’est pris Narcisse ?

La belle surprise a été de découvrir le paysagiste. Hockney a peint sans relâche un monde coloré aux couleurs improbables tout en renouvelant sa palette : les grandes montagnes de terre rouge du Colorado, la route violette déroulant ses spirales serpentines, les champs peints comme les triangles colorés d’un vitrail. La ligne d’horizon très haute rappelle un peu les plans de ville anciens où le spectateur avait presque une vue aérienne.

« Winter Timber″est peut-être mon tableau préféré qui m’emmène à nouveau sur la route vers le fond du tableau. Il me réconcilie avec l’art pop parce qu’il parvient à évoquer un jour d’hiver en évitant les couleurs ternes grâce aux bois de grume d’un orange tirant sur le marron qui font vibrer les rangées de troncs bleus. C’est la même affirmation joyeuse que dans des tableaux de Matisse.

Il peint de plus en plus grand (même s’il triche un peu en assemblant 50 carrés pour réaliser le monumental Bigger Trees Near Warter). Il a peint sur place des panneaux qui étaient ensuite photographiés, puis transformés en mosaïque informatisée permettant de reconstruire le tableau final.

Il peint encore en Normandie pendant le confinement de 2020, la vie simple dans sa propriété, jour clair, jour brumeux, jour de pluie, les arbres à travers les saisons, les fleurs, les haies. Les couleurs se côtoient joyeusement. Le tout paraît du bon travail décoratif sans génie. (Je suis sûre qu’il se ficherait de ce jugement). Il montre ce journal d’un optimisme candide et l’accompagne d’une leçon de vie :
Qu’on le veuille ou non, nous sommes là pour un bout de temps. J’ai continué à dessiner ces arbres, desquels jaillissent désormais chaque jour un peu plus bourgeons et fleurs. Voilà où nous en sommes aujourd’hui.
Je ne cesse de partager ces dessins avec mes amis, qui en sont tous ravis, et cela me fait plaisir. Pendant ce temps, le virus, devenu fou et incontrôlable, se propage. Beaucoup me disent que ces dessins leur offrent un répit dans cette épreuve.
Pourquoi mes dessins sont-ils ressentis comme un répit dans ce tourbillon de nouvelles effrayantes? Ils témoignent du cycle de la vie qui recommence ici avec le début du printemps. Je vais m’attacher à poursuivre ce travail maintenant que j’en ai mesuré l’importance. Ma vie me va, j’ai quelque chose à faire: peindre. […]
Tout cela se terminera un jour. Alors, quelles leçons saurons-nous en tirer? J’ai 83 ans, je vais mourir. On meurt parce qu’on naît. Les seules choses qui importent dans la vie, ce sont la nourriture et l’amour, dans cet ordre, et aussi notre petit chien Ruby. J’y crois sincèrement, et pour moi, la source de l’art se trouve dans l’amour. J’aime la vie.
Lettre ouverte à la France, adressée à Ruth Mackenzie. https://numero.com/art/art-art/david-hockney-redige-une-lettre-ouverte-pour-la-france/
Avant de partir on voit encore la salle sur la nuit en Normandie où l’utilisation de l’iPad a permis de fixer l’image du clair de lune en partie caché par des nuages. Et ma dernière et très belle surprise : ses réalisations pour l’opéra dans une salle où l’on entend en même temps des extraits des opéras dont il a conçu les décors La Flute enchantée, The Rake’s Progress, Turandot, Tristan et Iseut…

Bibliographie
https://www.bozar.be/fr/regardez-lisez-ecoutez/david-hockney-sinvite-lopera
Lettre ouverte à la France, adressée à Ruth Mackenzie. https://numero.com/art/art-art/david-hockney-redige-une-lettre-ouverte-pour-la-france/
Dans la piscine le nageur est David Hockney lui même sur le bord son ami incommunication . Ce n’est pas un tableau si lisse. En fait c’est plutôt triste une séparation.
J’ai découvert le paysagiste et la grande s’aérer des grands arbres estc ma preferee
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Pour les piscines, tu as raison.
J’ai beaucoup aimé moi aussi la salle des grands paysages (sans compter la tranquillité avec laquelle D. Hockney continue à peindre, avec un plaisir manifeste.)
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Enchantee de relire cette visite « coup de coeur ». Et cette salle de decors d’operas, qui a touche les visiteurs de 13 a 80 ans+. Et les flocs des gouttes d’eau dans la petite mare d’ou on attendait que des grenouilles sautent…Un plaisir a voir et a lire. Bravo.
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la salle des opéras est l’occasion d’une de ces expériences qu’on appelle à présent immersives. J’aurais aimé m’installer sur un des matelas et rester là longtemps
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je ne suis pas immédiatement touchée par sa peinture figurative que je ressens comme trop lisse, un peu plate, construction réduite à elle même où n’affleure aucune ombre, sans arrière fond.
Mais les paysages, c’est vrai, sont une véritable révélation, travaillés par un puissant courant de couleurs ( les verts et les violets ) qui emporte et dénoue les formes sur son passage.
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Ils ne sont pas aimables ces tableaux californiens, même si on peut être sensible à ce qu’écrivait Myriam : ce luxe, ce calme ne sont qu’apparents. Le malheur est au coeur du tableau…
Mais comme toi, je préfère infiniment les paysages incandescents.
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