Visite au musée de Cluny

Moi qui adore traîner dans les musées, je néglige Cluny à tel point que je n’y étais pas retournée depuis sa restauration.

Le bâtiment est étonnant, réunissant les murs des thermes romains du 1er et 3ème siècles et la demeure luxueuse des abbés de Cluny, édifiée au 15e siècle et sa belle chapelle flamboyante. 

Chapelle gothique des abbés de Cluny

On pourra peut-être regretter que le musée ait du mal à à évoquer le lien de certaines œuvres à leur contexte, en particulier leur rapport aux églises, ce qui est dommage surtout pour l’art du Moyen Age. Ainsi, les chapiteaux isolés de leurs hautes colonnes sont devenus des statues-ornements, qui sacrifient la représentation au plaisir de l’arabesque décorative ; les spectateurs ont perdu le rapport que les sculpteurs établissaient entre ces figures fantaisistes et la maison de Dieu.

Musée de Cluny. Chapiteau au lion
Deux lions

Maintenant, les objets sont isolés les uns des autres dans un éclairage qui les métamorphose et les vitrines sont placées à une hauteur commode pour les gens qui ne sont pas très grands (la nouvelle génération trouvera peut-être que certaines sont un peu basses). Ce dispositif permet aux vitraux de devenir des tableaux. Alors que dans les églises je me contente souvent de percevoir les vitraux comme des ensembles lumineux rouge et bleu, à Cluny, je vois soudain un fragment où une calligraphie rapide compose un paysage moderne.

Détail d’un vitrail. Photo Martine Halimi

Ailleurs, le verrier a peint pour son plaisir quatre perdrix aux pattes rouges.

Les conservateurs ont laissé une place importante à d’autres couleurs que le rouge et le bleu, le jaune, par exemple

Fragment d’un vitrail jaune. PHoto Martine Halimi

Je confesse que c’est souvent l’anecdote qui m’a séduite, ainsi ce soldat concentré sur sa tâche de flagellant dont le visage est dessiné comme dans une BD :

Je retrouve dans les tableaux et les tapisseries le plaisir du détail. L’enfant à la robe rouge qui joue au cheval au bord du tableau de la Présentation de Jésus au temple.

Présentation de Jésus au temple

… La célébrité de La Dame à la licorne tient évidemment au rapport entre la dame et cette licorne fabuleuse et à l’inscription énigmatique « Mon seul Désir » de la dernière tapisserie d’une série consacrée aux 5 sens. Laissant de côté la  devise qui résiste, je regarde le fond qui ajoute au caractère paisible des scènes, avec ses fleurs et ses petits animaux :

Le mille fleurs

Je continue à trouver fatigant l’art des ivoires et des émaux. Bien sûr, la virtuosité des artistes est admirable, mais les miniatures sont petites et la profusion des détails m’empêche de trouver des lignes de force.

Scènes de la vie du Christ. Photo d’un dyptique de la vie du Christ. Martine Halimi

A Cluny, j’ai aimé immédiatement les statues de bois que leur tendresse souriante rapproche du visiteur du 21e siècle.

L’Ange de l’Annonciation. Pisano. 14e siècle

Mais en y repensant, j’ai eu l’impression que les visages ravagés de statues qui ont survécu au temps avaient quelque chose de plus frappant. Les vingt-huit statues monumentales des rois de Juda qui surplombaient la façade occidentale de la cathédrale Notre-Dame de Paris avaient été décapitées à la Révolution comme symboles de l’Ancien Régime ; les têtes ont été retrouvées deux siècles plus tard en 1977, enterrées dans le jardin d’une banque du 9e arrondissement Elles sont exposées dans la salle gigantesque du frigidarium, alignées sur le fond d’un mur austère. Leurs faces tragiques décomposées à présent ne transmettent pas la sérénité ni la puissance, mais la souffrance et la mélancolie.

Musée de Cluny – musée national du Moyen-Âge) Gérard Blot

Rongées par le temps, elles sont inoubliables.

Vers la sortie, le café des Amis du Musée Cluny permet de s’asseoir dans la cour des princes abbés

Cour de l’hôtel de Cluny

Bon ! Ce n’est pas le luxueux café Marly sous les arcades du Louvre. On se contente de chaises de fer sous des parasols et la carte est restreinte, mais les prix ne sont pas exorbitants pour des tartes de massepain (Moyen Age oblige !) capables de rassasier les visiteurs les plus affamés et le décor est superbe.

L’un de nous  a remarqué la formule du cadran solaire : nil sine nobis

 « Rien sans nous » Quelle outrecuidance ces abbés !

– Quelle humilité, tu veux dire ! Rien sans nous, les heures ! Nous ne sommes rien sans les heures qui créent tout. C’est de leur régularité que naît la vie des puissants comme elle enveloppe celle des pauvres. »

Nil sine nobis

Il est presque 14 heures au cadran de Cluny. L’heure tourne doucement. (Tant qu’il y a eu des cadrans à nos montres, on comprenait ce que voulait dire « l’heure tourne ». Aujourd’hui pour ceux qui n’ont plus que des téléphones portables, le temps a cessé d’être circulaire, il ne fait plus que passer.)

4 réflexions sur “Visite au musée de Cluny

    • Aïe ! J’ai manqué cette exposition et le regrette (mais ce n’est pas la seule). Sans doute, aussi, je me fais paresseuse… et même lors d’une visite, il m’arrive de rester passivement à contempler ce que je regarde sans trop savoir ce que je regarde (ou peut-être à rêvasser). Après, on peut quand même retourner en bibliothèque !m

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  1. Toutes les statues ne sont pas figées, certaines continuent d’émettre un rayonnement à travers les siècles…

    Lors d’une exposition au musée Cluny ( Toulouse 1300_1400, l’éclat d’un gothique méridional ) j’ai le souvenir tout particulièrement d’un groupe de quatre grandes statues, dites de la Chapelle de Rieux dont la seule présence illuminait toute la salle.

    Sauvées miraculeusement de la destruction, elles semblaient descendues d’un autre monde. Posées là, immobiles, grandeur réelle, pensives, énigmatiques, elles apparaissaient comme une lumière venue d’ailleurs, comme celle des étoiles.

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    • En regardant ces pierres rongées par la terre, j’ai été influencée par l’impression, plus forte actuellement, que nous sommes la proie du temps, promise à la ruine… mais je suis d’accord, on peut aussi s’émerveiller de ces statues inséparables de l’architecture des églises et admirer leur étrange force.,

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