Kiefer au Grand Palais Ephémère

Jusqu’au 11 janvier

Je me demandais comment remplir l’espace démesuré du Grand Palais éphémère. Anselm Kiefer y a reconstitué un atelier géant pour ses œuvres gigantesques (comme ce grand paysage enneigé de 15 mètres de largeur, ou bien comme ses toiles verticales de presque 9 mètres de hauteur).

L’espace de béton gris est nu, mal éclairé, même si les spots du plafond peuvent, à ce qu’en dit Anselm Kiefer, évoquer des étoiles. Les toiles sont disposées sur des petites roues qu’on peut penser provisoires.

L’Atelier monumental (Photo J.M. Branca)
Kiefer. Grand Palais Ephémère. Vue d’ensemble (Photo Steve Appel)

D’habitude, dans les ateliers, le jour entre par de grandes verrières. Ici, l’éclairage réduit plonge les toiles dans une pénombre accordée aux scènes tragiques qu’évoque le peintre et à sa palette sombre, noire, ocre, grise, blanche. Au premier abord, c’est la mort et la désolation sont partout et il faut approcher pour se rendre compte que la pâte est traversée par des éclats colorés, des bleus des rouges, que des plaques de peinture sombre s’argentent soudain parce que le soleil vient de percer les nuages et de les toucher.

La démesure fait partie de l’efficacité de ce lieu. Un critique du Monde, Philippe Dagen, trouve que l’effet est trop facile, mais je le trouve justement accordé à l’évocation de ce qui s’est passé en Europe. Peut-être, parce que comme Kiefer, je suis une enfant du monde en ruine laissé par la guerre et par l’extermination du peuple juif.

Les traces de la guerre envahissent l’espace, blockhaus ruiné, épave d’un avion de plomb (qui ne volera jamais) bombardé par des pavots,  haches plantées dans la toile,

Pavots et mémoire
Caddie empli de pierres calcinées
Les Haches

L’exposition est un hommage à Paul Celan dont les poèmes s’inscrivent en lettres blanches sur la toile :

Der Stein auf dem Meer

Les signes de l’anéantissement des Juifs sont discrets (vêtements tachés abandonnés, chaussures laissées par les morts) et renvoient aussi aux destructions de la guerre (de toutes les guerres). Pourtant la peinture de Kiefer n’est pas (seulement) une œuvre de désolation. Comme Celan, qui évoquait la nature au bout de la catastrophe humaine, voici donc la présence matérielle du monde, les lanternes magiques des pavots, la beauté des fougères trempées dans l’or. Kiefer ne pratique pas un art abstrait. Disposant ses toiles selon des axes géométriques simples, il travaille des épaisseurs de peinture et dans cette pâte, il inscrit des matériaux naturels, fougères contemporaines des premiers âges, pavots symboles antiques de l’oubli qui menace… Tout fait signe et tout a l’évidence du monde.

Psaume

Personne ne nous pétrira de nouveau
de terre et d’argile,
personne ne soufflera la parole sur notre poussière.
Personne.

Loué sois-tu, Personne.
C’est pour te plaire
que nous voulons fleurir.
A ton encontre.

Un Rien,
voilà ce que nous fûmes, sommes
et resterons, fleurissant:
la Rose de Néant, la
Rose de Personne.

Avec
le style lumineux d’âme,
le filet d’étamine, ravage du ciel,
la couronne rouge
du mot pourpre que nous chantions,
au-dessus, ô, au-dessus
de l’épine.

Au fond de l’exposition, le plasticien reconstitue les réserves où s’entassent des matériaux, les débris qui témoignent de la destruction, éclats de verre, gravats calcinés, cendres, gants, fils électriques, roses séchées, robe de plâtre, tout ce qui peut et doit être transmué en œuvre.

Cendres, débris
La Robe blanche

L’art de Kiefer est réaliste autant que symbolique, et le spectateur s’émeut de son humanisme inquiet après des années de minimalisme, de formalisme et de dérision.

4 réflexions sur “Kiefer au Grand Palais Ephémère

  1. Merci pour la traduction ! Avec d autres visiteurs nous avions essayé de lire mot à mot en allemand mais l ensemble est plus cohérent. J ai rte impressionnée par ces toiles immenses mais j ai ressenti un sentiment d oppression qui m a fait fuir

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    • La folie de la guerre, c’est forcément très sombre, mais il y a quand même tous ces fragments de nature qui émergent du chaos..; sans compter les étoiles/spots.
      Pour la traduction du poème « , elle n’est pas de moi. Je l’ai recopiée sur le blog de Marine Giangregorio… parce que je n’ai pas retrouvé mon recueil de Gallimard…. Il faut vraiment que je range ma bibliothèque !!!

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  2. Le choc de la démesure, le jaillissement cosmique de ces toiles qui surgissent dans une demi-penombre.
    Mais, l’onde de choc se réduit au fur et à mesure que l’on se rapproche de ces peintures.
    Il y a dans le « détail  » une densité de matières et de couleurs qui font de chaque coin de tableau un tableau lui-même unique.
    Le regard oublie alors les grandes compositions ( parfois un peu trop didactiques à mon goût) pour s’attacher à ces surfaces extrêmement travaillées (rouges laqués, orangés, bleus, blancs, translucides , brillants….)avec toujours la lumière de l’or omniprésente.

    Dans le tableau « de l’Allemagne  » je m’interroge sur la présence du nom d’Ulrike Meinhof au côté de Friedrich, Novalis ou Schumann .

    Bien sûr, il ya la redecouverte des poèmes de Paul Celan.

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    • On peut être peu sensible au côté simple de la leçon de Kiefer, encore soulignée par le gigantisme de l’exposition et par la répétition de l’opposition entre le chaos de l’histoire humaine et le pouvoir de renaissance de la nature imperturbable de la nature (moi, ça me parle un peu comme la lecture de Victor Hugo)… mais en plus il y a évidemment la beauté des textures des tableaux et sa capacité à transformer tous les matériaux en matière picturale.

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