Fenêtres (coronavirus 3)

A la fenêtre

Ma fenêtre est à gauche du bureau. Quand je tourne la tête, je vois les trois derniers étages de l’immeuble d’en face, le toit, le ciel Surtout le vaste ciel.

Il faut que je me lève pour apercevoir la rue. Il faut que je sorte sur le balcon et que je me penche pour voir au loin la colline du Sacré Cœur qui barre l’horizon.

Mais la barre verticale et les traverses de ma fenêtre qui encadrent la vue, projettent aussi leur ordre géométrique jusque sur le canapé où je m’assieds pour lire.

Quand l’angle du soleil se modifie, ce sont les arabesques de la rambarde qui viennent dessiner un entrelacs de lignes sur le tapis.

Ombre de la rambarde sur le tapis

Dans notre rue, la moitié des habitants a quitté Paris. Pendant la journée, seules quelques personnes sortent sur les balcons pour profiter de la douceur de l’air, la dame en rose, bien visible grâce à son cardigan et son voisin, un peu affalé sur une chaise dont je ne saurai dire s’il fait un petit somme ou s’il prend le frais le temps d’un café.

La Dame en rose
L’Homme à la chemise bleue

Il faut attendre vingt heures, pour voir ceux qui sont restés sortir pour applaudir soignants, employés, éboueurs, camionneurs… et en profiter pour se saluer et prendre des nouvelles : « Et votre maman, ça va toujours ? »

20 Heures. Ceux qui sont restés applaudissent

L’extérieur m’est presque inaccessible. Si proche, il y a un mois encore, quand je regardais vaguement pour savoir si je pouvais sortir sans manteau et hop, j’étais dehors ! Si raréfié à présent.

Quelquefois ma fenêtre devient une surface où mon reflet se superpose à ce qu’il voit, me faisant mieux sentir pourtant que j’appartiens aux deux mondes.

Il n’y a pas beaucoup de ces espaces frontières. Dans les forêts où je me promenais dorment par endroits des étangs solitaires. Je voyais briller des pierres au fond de l’eau et ma main s’enfonçait, comme appelée. C’était peut-être un petit dieu rêveur que je frôlais ? (Je m’avise que les ondines et les Mélusines qui emprisonnent les humains qui s’aventurent sur leurs bords sortent de ces étangs). A présent, il me reste les livres. Certains enferment un ailleurs qui attend que j’y pénètre. Quand je suis absorbée par la lecture, je disparais entre les pages… et je ne sais jamais comment j’en ressortirai.

Des femmes vues de dos

Plusieurs peintres du 19e  et du 20e siècle ont évoqué les femmes qui regardent par la fenêtre. Ils les montrent de dos, seules, à distance de la frénésie de la vie, claustrées dans leurs rêves.

Friedrich peint la silhouette de sa femme enclose dans son intérieur – vert comme sa robe – en train d’observer le paysage. Juste devant la maison, il y a le mât d’un bateau qui pourrait appareiller et dont on sait qu’elle ne le prendra pas.

Friedrich. 1822. Femme à la fenêtre

Hammershoi fait voir le silence d’une vie confinée, comme si sa femme, qui se tient ainsi à distance de la rue, cherchait un bonheur doux et pâle dans une réalité réduite à l’essentiel. La pièce est quasi vide, débarrassée des objets du quotidien (il n’y a même plus les bouteilles posées sur le rebord de la fenêtre qu’on voyait encore dans le tableau de Friedrich) et la femme a renoncé au petit col de dentelle, au peigne dans les cheveux, aux couleurs de la robe.

Hammershoi. Femme à la fenêtre

Les couleurs sont revenues chez Hopper, mais elles sont criardes et hostiles, malgré les fleurs qui étrangement tiennent plus de place que le modèle. Les divisions multipliées des fenêtres emprisonnent la scène comme une grille.

Hopper 1932. A room in Brooklyn

Le dernier tableau de cette série, je l’emprunte à Bonnard. La fenêtre ouvre sur de grands arbres et les rayons du soleil se déversent sur les feuillages.  Il n’y a plus de frontière : le spectateur éprouve un sentiment d’intimité avec la nature foisonnante et lumineuse. L’or vert qui roule sur la toile. La femme, qui fait la sieste dans le coin du tableau, et qui est presque absorbée par la couleur des murs, se détourne du spectacle, mais on n’a pas besoin d’elle pour contempler tout ce que contient la fenêtre.

Bonnard. 1912. La Fenêtre ouverte (https://www.flickr.com/photos/7208148@N02/24703301617/)

Allez ! J’ajoute la célèbre jeune fille  de Dali, mais je ne crois pas qu’elle va rester longtemps dans la pièce. Accoudée, elle regarde les vaguelettes qui rident la surface de l’eau. Tout est bleu : la mer, les rayures de la robe, le chambranle de la fenêtre et les rideaux et tout est fluide : les rideaux et la robe, agités par la brise, sont aussi mobiles que la mer. La jeune fille va bientôt se déconfiner, elle appartient trop à l’espace extérieur pour se retirer plus longtemps dans son rêve.

Bizarrement, les personnages masculins confinés qui regardent par la fenêtre me viennent plutôt de la littérature, surtout de Stendhal. Ce n’est pas « volontairement » qu’ils sont soustraits à la vie, mais une fois emprisonnés, ils réalisent que le bonheur est au fond d’une prison. Je pense en particulier à la page admirable ou Stendhal décrit le moment où Fabrice se retrouve seul dans sa cellule.

« Il courut aux fenêtres ; la vue qu’on avait de ces fenêtres grillées était sublime : un seul petit coin de l’horizon était caché, vers le nord-ouest, par le toit en galerie du joli palais du gouverneur, qui n’avait que deux étages ; le rez-de-chaussée était occupé par les bureaux de l’état-major ; et d’abord les yeux de Fabrice furent attirés vers une des fenêtres du second étage, où se trouvaient, dans de jolies cages, une grande quantité d’oiseaux de toute sorte. Fabrice s’amusait à les entendre chanter, et à les voir saluer les derniers rayons du crépuscule du soir, tandis que les geôliers s’agitaient autour de lui. Cette fenêtre de la volière n’était pas à plus de vingt-cinq pieds de l’une des siennes, et se trouvait à cinq ou six pieds en contrebas, de façon qu’il plongeait sur les oiseaux.
Il y avait lune ce jour-là, et au moment où Fabrice entrait dans sa prison, elle se levait majestueusement à l’horizon à droite, au-dessus de la chaîne des Alpes, vers Trévise. Il n’était que huit heures et demie du soir, et à l’autre extrémité de l’horizon, au couchant, un brillant crépuscule rouge orangé dessinait parfaitement les contours du mont Viso et des autres pics des Alpes qui remontent de Nice vers le Mont-Cenis et Turin ; sans songer autrement à son malheur, Fabrice fut ému et ravi par ce spectacle sublime. « C’est donc dans ce monde ravissant que vit Clélia Conti ! avec son âme pensive et sérieuse, elle doit jouir de cette vue plus qu’un autre ; on est ici comme dans des montagnes solitaires à cent lieues de Parme. » Ce ne fut qu’après avoir passé plus de deux heures à la fenêtre, admirant cet horizon qui parlait à son âme, et souvent aussi arrêtant sa vue sur le joli palais du gouverneur que Fabrice s’écria tout à coup : « Mais ceci est-il une prison ? est-ce là ce que j’ai tant redouté ? » Au lieu d’apercevoir à chaque pas des désagréments et des motifs d’aigreur, notre héros se laissait charmer par les douceurs de la prison. » Stendhal, La Chartreuse de Parme, partie II, chapitre XVIII, extrait, 1839.

On ne peut vraiment pas comparer notre réclusion à une prison ni à un espace insupportable à force de promiscuité. Il n’y a pas de cris d’enfants chez nous, pas non plus d’angoisse concernant les vieux parents qui croupissent dans des EPHAD, seulement la privation de promenades. J’espère pourtant que mon compagnon se laisse envahir par le bonheur d’inventer les rencontres magnifiques dont nous sommes provisoirement privées et que, lorsqu’il regarde le ciel, son regard porte loin.

PS. Le 18 avril. Plusieurs lecteurs (Sarah B, Danièle D., Jean-Marie B.) m’ont immédiatement fait remarquer qu’il y avait des « Hommes à la fenêtre » dans la peinture occidentale, dont un célèbre portrait de Caillebotte (1876). C’est vrai, et on retrouve la thématique d’un personnage qui contemple un paysage dont il est séparé. Ici, un jeune homme, le frère cadet de l’artiste, observe le spectacle de Paris au croisement du boulevard Malesherbes et des rues Miromesnil et de Lisbonne. Si je voulais ergoter, je dirais que sa position est différente de celle des femmes. Bien en appui sur ses jambes, il montre son assurance, alors que les portraits de femme me paraissent davantage marqués par le retrait… Mais la thématique de la fenêtre comme seuil entre deux espaces permet une gamme d’interprétations et l’opposition binaire est exagérée.

G. Caillebotte. 1876. Jeune Homme à la fenêtre

Dethurens, Pascal, 2018, L’Oeil du monde, Images de la fenêtre dans la littérature et la peinture occidentales, Paris, Deyrolles, L’Atelier contemporain.

http://www.une-vie-de-setter.com/2015/01/la-fenetre-dans-l-art.html

Wikipedia « Femme à la fenêtre »

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5 réflexions sur “Fenêtres (coronavirus 3)

  1. En ces temps de réclusion, la fenêtre constitue un beau sujet ,sinon de réflexion, du moins de libre rêverie.
    La fenêtre comme frontière entre l’intérieur et l’extérieur, la fenêtre ouverte devant laquelle on se tient pour regarder au-dehors mais la fenêtre, aussi, comme filtre lumineux toute entière tournée vers l’intérieur modulant des ombres, accrochant des éclats.
    Je pense, en particulier, à plusieurs tableaux de Vermeer où la fenêtre joue le rôle de miroir réfléchissant. Elle ne dit rien du monde extérieur, elle est là tout simplement rayonnant à partir de nulle part.
    Elle aimante le regard de la jeune femme à l’aiguiere, de la dame au collier de perles, de la jeune fille au luth, elle distrait la servante de la femme écrivant une lettre, elle inspire le géographe.
    Même ouverte avec la liseuse à la fenêtre , obscure la fenêtre ne laisse rien voir du dehors, un mur clair ferme l’espace dessinant un rectangle abstrait.
    La fenêtre produit en quelque sorte sa propre source de rayonnement, une lumière secrète ,mystérieuse, venue d’un autre monde, une lumière astrale peut-être…

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  2. A Phrygane. Oui ! La fenêtre comme source de lumière, c’est moins mélancolique que la fenêtre qui nous rappelle notre réclusion. Par ailleurs, notre fille me rappelle que le système d’exploitation Windows nous promet des fenêtres sur le monde et n’ouvre que sur une réalité virtuelle !

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  3. En poursuivant notre rêverie sur la fenêtre.

     » Chaque carreau de la fenêtre est un morceau de mur en face, chaque pierre scellée du mur une recluse bienheureuse qui nous éclaire matin,soir, de poudre d’or à ses sables mélangée. Notre logis va son histoire. Le vent aime à y tailler.
    L’étroit espace où se volatilise cette fortune est une petite rue au dessous dont nous n’ apercevons pas le pavé. Qui y passe emporte ce qu’il désire.  »
    René CHAR dans « Fenêtres dormantes et porte sur le toit  »
    Gallimard 1979

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