Dernier billet depuis le lac Hoan Kiem d’Hanoï (Vietnam 9)

Le train de Sapa était arrivé à 5h30. L’hôtel voulait bien garder nos valises mais nous attendait vers 10 heures. Heureusement, qu’on se lève tôt au Vietnam et qu’il y avait déjà des cafés ouverts : nous avons opté pour un établissement avec terrasse, situé au bord du lac Hoan Kiem au centre de la vieille ville.

La légende explique que le nom Hoan Kiem évoque la lutte pour l’indépendance : un pêcheur avait pris dans ses filets une épée magique et l’avait remise à Lê Loi. Grâce au pouvoir de l’épée, le pays s’était libéré de l’emprise des Mings. Lê Loi se promenait tranquillement au bord du lac lorsqu’une tortue géante s’adressa à lui : « Puisque la paix et l’ordre règnent désormais dans le pays, tu n’as plus besoin de ce présent de l’Empereur Lac Long Quân. Rends-lui l’épée » Lê Loi comprit que celui qui l’avait aidé était le souverain du Royaume des Eaux. Il remit l’épée à la tortue qui l’emporta dans les profondeurs. Depuis lors, le lac s’appelle Lac de l’épée restituée.

Hanoï. Lac de l'épée restituée d'Hanoï

Le lac est le cœur de Hanoi. Dès le matin, on y croise des Vietnamiens occupés à faire de la gymnastique sous les flamboyants.

20180306_084359

Le soir, les bords du lac s’embrasent : le petit pont vermillon rutile, le temple jaune a des couleurs fluo et on voit partout des arbres de lumière… C’est joyeusement bariolé et la foule a l’air ravi.

Hanoi._illuminationDSC0539

On vend des ballons, des jeux, des boissons, des ballons

Hanoi.vendeur de ballons20180308_185559

Et puis il y a toujours des bancs dans l’ombre pour les amoureux.

HAnoi.lac Nocturne20180308_185556

Le dimanche est le jour des familles : la circulation est interdite et les piétons ont enfin un vaste espace à eux.

20180311_164107

Ils  écoutent des orchestres de rue, grignotent, s’amusent à qui fera la plus grosse bulle de savon, essaient des skates ; les  petits s’exercent à conduire des mini-motos ou des chars de guerre miniatures  (l’éducation patriotique n’est jamais loin).

Hanoi 20180311_11244Hanoi 2

Ainsi va le Vietnam dont l’économie a progressé de telle sorte qu’il peut offrir un peu de consommation et de temps libre au peuple des villes. Ce n’est pas la prospérité, mais ça permet de goûter la vie.

 

.

 

Pendant le voyage, je me suis souvent étonnée de l’absence d’allusions à l’agression coloniale, que ce soit les humiliations d’un régime qui spoliait les habitants ou les atrocités de la guerre. Peut-être est-ce que l’hospitalité confucéenne explique cette discrétion, peut-être la solidité des structures familiales qui organisent une société solidaire et persévérante, plutôt optimiste, peut-être la volonté du gouvernement de regarder résolument vers l’avenir. Les succès de l’armée de libération ont dû aider car les Vietnamiens ont des raisons d’être fiers de leur victoire, ce qui aide à ne pas ressasser les traumatismes du passé.

Cet accueil généreux n’empêchait pas un sentiment profond de mon étrangeté. Bien sûr, la raison principale est que je ne comprends pas la langue. Aller au Vietnam sans parler le vietnamien, c’était savoir que je serai exclue et tant pis pour moi (j’aurais pu raconter deux, trois anecdotes où le manque de compréhension a entraîné des malentendus, ou bien, comme dans les taxis, a permis la multiplication par dix du prix local d’une course). Je veux évoquer un sentiment plus profond : je suis immédiatement repérable dans ce pays. Je ne peux être qu’une touriste de passage ou une expatriée employée par une compagnie internationale qui rentrera un jour chez elle. On me dévisage ; on me photographie parfois (juste retour des choses, puisque je suis moi-même venue photographier l’étranger !!). Je crois que cette distance raciale ne peut disparaitre dans un  pays dont les habitants, quelle que soit leur hétérogénéité, sont tous des Asiatiques.

A l’arrivée à Roissy-Charles de Gaulle, j’ai dû prendre le RER. Toutes les couleurs, de peau, de cheveux et d’yeux se mêlaient dans le wagon et j’aurais été bien incapable (c’est très bien ainsi) de distinguer immigrés, touristes et compatriotes. Quoi qu’en disent les Noirs et les derniers arrivés, qui trouvent que les Français tardent à leur faire une place, les peuples sont tellement mélangés à Paris depuis 50 ans qu’on ne « voit » plus qui est étranger. Cela ne veut pas dire qu’on ne voit pas de différences sociales, mais que les catégories de « l’indigène » et de « l’étranger » ne fonctionnent plus.

Pour autant, je ne me sens pas seulement une habitante du monde global quand je reviens à Paris. J’y retrouve le français, ses accents, la musique des échanges oraux. Combien m’est nécessaire cette langue pour que je me sente appartenir à une société, pour que je sois d’ici et non de n’importe où !

Religions (Vietnam 6)

J’ai rencontré partout la religion : dans chaque hôtel, boutique, restaurant, sur les parebrise des taxis, au bord des routes, au milieu des champs, sous forme d’autels, d’amulettes ou d’offrandes.

15.HCM TAxi 20180225_085309

Pare-brise d’un taxi à Ho Chi Minh-Ville

Et même au pied des arbres, où parfois quelqu’un avait glissé des fleurs, piqué des bâtons d’encens dans le sol ou répandu des pétales de roses ?

20180311_110116[1]

Hanoi. Lac Hoi Kian20180306_084652

Un arbre au bord du lac Hoi Khan à Hanoi.

Que représente l’arbre ainsi honoré ?  Est-il lui-même un esprit de la nature ? Un dieu ou un génie vit-il entre ses racines ?

Les églises, les pagodes et les temples sont pleins de fidèles venus déposer des offrandes : souvent des bâtonnets d’encens ou des spirales accrochées aux plafonds (il y en a tant que les yeux nous piquent) ; de la nourriture, des fruits, des fleurs, quelquefois des morceaux de viande crue…

36_offrandeDSC0054 (1)

Je reste extérieure à ces rites et je n’en ressens pas la puissance d’acte. Il faudrait entrer dans la croyance connaître les récits qui l’entourent pour qu’ils prennent leur sens. J’ai aussi du mal à imaginer des relations « mystiques » entre les dévots et le divin car tous ces fidèles sont occupés à des taches concrètes comme habiller des statues ou disposer de la nourriture sur des soucoupes… Une petite prière et ils repartent. Ils ressemblent à des ménagères pressées, davantage qu’à l’image abstraite que je me fais de croyants.

Tout m’étonne au Vietnam. J’ai beau savoir que les églises d’Occident étaient colorées au Moyen Age, les couleurs rutilantes des temples et des pagodes me paraissent peu « sérieuses ». J’ai du mal à me dire qu’un dieu peut avoir une tête de singe quand bien même il serait le fidèle compagnon du dieu Rama.

39_tam son hoi quanDSC0057

Temple Tam Son Hoi Quand. Cholon. Ho chi Minh-Ville

Leurs postures et leurs tenues paraissent fort peu sacrées.

37 HCM_DSC0055

Les corps sont imparfaits, du moins à nos yeux d’Occidentaux. Au musée des Beaux-Arts de Hanoi, voici des patriarches vénérés comme des compagnons de Bouddha : l’un n’a que la peau sur les os et presque l’apparence d’une momie. La grosse bedaine de l’autre n’a vraiment aucune dignité.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Et pourtant,  la ferveur de la population est générale.

53_HCM. Thien Hau C0071

Spirale d’encens au temple de Thien Hau, déesse de la mer à Cholon. Ho Chi Minh-Ville

45_DSC0064

Un mélange de religions

Je ne connais rien au confucianisme, au taoïsme et vraiment pas grand-chose au bouddhisme chinois, mais je vois que les temples et les pagodes coexistent paisiblement, sans doute parce qu’aucune de ces doctrines ne met en avant un être suprême, un sauveur tout puissant, ni ne prétend expliquer l’origine du monde comme c’est le cas des monothéismes. Les fidèles de Lao Tseu  croient un grand tout, une sorte de principe primordial d’où toutes les créatures procèdent, et que nul Dieu n’a créé. Confucius se contente de recommander un ordre social. Bouddha invite plutôt à l’ascèse personnelle. Mais ces doctrines ne sont pas exclusives et s’influencent et s’enrichissent mutuellement. D’ailleurs Confucius, comme Bouddha sont des personnages historiques. Dans plusieurs temples d’Ho Chi Minh ville ou d’ Hoi Nan, nous avons rencontré d’autres « dieux humains ». Ainsi Quan Cong avait été un général particulièrement loyal au cours de sa vie terrestre .

25.HCM

On comprend que le Vietnam ait pu ajouter le christianisme sans trop de difficultés (encore que le régime persécute les Chrétiens. J’y reviendrai).

Le temple de la Littérature d’Hanoi

A Hanoi, j’ai été ravie de trouver un temple, consacré à Confucius et aux disciples qui l’entouraient, qui porte le beau nom de Temple de la Littérature. Tout amateur de lettres occidental est plein de nostalgie en voyant la place faite ici à la littérature (la Chine est une fois de plus l’inspiratrice). Cependant, il ne faut pas imaginer un temple qui honorerait les poètes maudits et autres transgresseurs de normes. Confucius était parvenu bien au contraire à ce que soit institué un idéal de gouvernement conservateur où l’on commençait par inculquer à chaque étudiant le sens de la hiérarchie. De son côté, la future élite devait mériter son autorité en étant honnête, juste et lettrée. D’où cette école de formation pour sélectionnert des administrateurs sur la base de leurs talents. Les examens consistaient à transcrire des textes, expliquer des poèmes classiques… et à partir du 18ème siècle écrire soi-même des compositions de science politique et des poèmes. Méthode de sélection qui en vaut d’autres !

Le temple a été fondé en 1070 dans un Vietnam sous domination chinoise. Il se compose de 5 cours bordées de pavillons et reliées par des portes sculptées dont la beauté est encore rehaussée par des noms magnifiques : porte des Talents accomplis, porte de la Magnificence des Lettres…

Hanoi.Temple de la littérature _DSC0437

Bassins à carpes et arbres complètent le paysage.

On y emmène les enfants des écoles. Nous avons croisé une classe d’une école privée, bilingue car les Mandarins de demain parleront anglais… Ils sont déguisés pour l’occasion. Ils ont sagement écouté leurs institutrices américaines leur parler de Confucius, puis ils se sont envolés comme une volée d’oiseaux.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Dans la troisième cours, 82 stèles honorent les lauréats des concours mandarinaux qui se sont déroulés pendant une dynastie entière. Elles sont posées sur des tortues de pierre, la tortue étant un symbole de longévité et un animal porteur de valeurs. On retrouve donc la tortue (en bronze cette fois-ci) dans la Maison des Cérémonies située au fond de l’ensemble.

HanoiTemple de la littérature 3Dans le dernier pavillon, entièrement refait, on montre l’armoire où sont rangés des livrets qui retracent la carrière scolaire des étudiants.

_DSC0453 (2Temple de la littérature )

Temple de la Littérature. Cahiers retraçant la carrière des étudiants

Les images que nous ramenons de ces visites montrent  l’importance accordée à la continuité pour que vive la société et au long travail de perfectionnement que chacun doit accomplir pour trouver sa place dans le monde. Selon ses opinions, on pourra déplorer ce conformisme ou répéter avec Alain Finkielkraut qu’une société qui renonce à la transmission se détruit inexorablement.

Culte des ancêtres et chamanisme

Ce qui saute aux yeux, c’est l’importance des aïeux. Nous n’avons pas vu de maison, de restaurant  ou de commerce sans un autel où l’on rend un culte aux trois générations précédentes, même dans les gargotes les plus modestes, comme dans ce café en bordure d’une piste à Sapa ces quelques fleurs sous le regard des hirondelles :

Sapa.Autel DSC0432

ou comme l’autel qui est quasiment le seul ornement d’une maison Hmong, presque dénuée de tout :

Sapa_DSC0427

Les ancêtres sont associés à la vie de tous les jours. L’autel rend leur présence visible. Les faits et gestes de la famille se déroulent sous le regard de trois générations, ce qui correspond à la période où les âmes des morts habitent avec les vivants, (ce qui a bien l’air de correspondre à nos capacités de mémoire familiale. Au-delà, pour ceux qui n’appartiennent pas à la grande histoire, les récits deviennent de plus en plus fragmentaires avent de s’évanouir).

La famille assure la survie paisible de ces aïeux proches en les vénérant. Au contraire, un mort privé de culte n’est plus qu’une âme errante,  dangereuse. De leur côté, les ancêtres protègent leur lignée.

« La vertu rayonne éternellement ; elle irradie depuis les ancêtres et apporte le bonheur sur sept générations. Les hauts sommets du Nord embellissent notre pays depuis toujours. Les eaux de la grande rivière Nhué s’écoulent au loin en de multiples bras. Une bonne réputation se propage partout elle est appréciée dans le pays tout entier et honorée dans le village sur trois générations » (Inscription relevée près d’un autel des Ancêtres au Musée d’Anthropologie d’Hanoï)

La personne n’est pas esseulée au Vietnam. Les fantômes de ceux qui l’ont précédée l’accompagnent. Quand elle franchira la porte de la mort, tout ne s’arrêtera pas pour elle. La porte reste ouverte et elle reviendra protéger les siens.

Ce lien étroit des vivants et des morts, on le retrouve dans les traditions chamaniques. Ce jour-là, on se reposait au bord de la rivière de Sapa, avant de monter les pentes raides qui mènent à un village, quand le guide Tchin a évoqué les chamans de sa région. « Ce sont, disait-il, des fermiers comme les autres qui vivent au village et qui soignent gratuitement. Ils n’ont pas voulu leur pouvoir. Un jour, un esprit est entré dans leur corps. Ils ont ressenti une force qui les rend capables de soigner les membres de leur communauté et ils ont accepté leur élection. Les esprits reviendront au changement de génération pour prendre possession d’un nouveau jeune de la même famille.… Les élus voyagent pendant le temps de leur apprentissage ». Je n’ai pas compris s’il s’agissait d’un voyage mystique dans le royaume des esprits ou d’un voyage concret dans le monde d’ici-bas pour acquérir des connaissances concrètes en herboristerie, ou des deux.

Que soignent-ils, ces chamans ? La maladie, la fièvre, les verrues, les maux de ventre, le manque de sommeil, l’angoisse. La question suivante aurait été « Comment font-ils ? », mais Chinh avait déjà repris la route et nous n’aurons plus l’occasion de parler de chamanisme.

Plus tard, nous avons croisé une femme. Elle avait une marque violette (je ne sais plus si c’était sur le front ou bien au cou … mais je me souviens de Chinh qui nous a dit. « Voici, elle a été soignée pour une bronchite »). Au musée d’anthropologie de Hanoi un film montre un rituel accompli par une prêtresse. La cérémonie est très gaie. On mange, on danse. Tout le monde éclate de rire.

Les effets de la loi sur les religions « non reconnues »

Nous avons renoncé à rendre visite aux lieux saints du caodaïsme, religion pourtant bien étonnante d’après les guides touristiques. J’aurais bien aimé voir Victor Hugo et Pasteur sanctifiés et nul doute que j’aurais ressenti la même gêne devant des statues loufoques à mes yeux que dans les temples de Cholon. Le caodaïsme paraît cependant dans la continuité du syncrétisme vietnamien et je compte bien faire un jour du rattrapage au temple caodiste d’Alfortville.

Nous n’avons pas davantage visité d’édifices chrétiens. La cathédrale Notre-Dame de Saigon était fermée. Nous avons vu de l’extérieur, derrière une palissade, sa façade de briques rouges (fabriquées à Marseille !). Le christianisme est cependant ancien au Vietnam. Il a été introduit par le Français Alexandre de Rhodes qui a ouvert une première église en 1627. On doit à ce Jésuite l’alphabet latin qui a remplacé les idéogrammes chinois.

Les empereurs alternent ensuite des périodes de rapprochement et des périodes de persécution, comme quand, en 1835, l’empereur Minh Mang fait exécuter le père Marchand. La Société de missions étrangères de Paris, dont le séminaire est situé à Paris, rue du Bac, a poursuivi cependant un entreprise d’évangélisation  jusqu’au milieu du xxe siècle.

Après les accords de Genève de 1954, 600 000 catholiques fuient vers le Sud Vietnam. Les 400 000 catholiques qui restent au Nord sont persécutés et quelques centaines de prêtres sont incarcérés ou interdits de ministère. Les missionnaires étrangers sont expulsés. La conquête du Sud entraîne la fermeture des séminaires jusqu’en 1986 où le régime autorise une réouverture sous condition : l’entrée de nouveaux séminaristes est autorisée une fois tous les six ans sur accord des autorités locales. En 2015, Le Monde indiquait qu’il y avait au Vietnam 6,6 millions de catholiques sur 95 millions d’habitants, soit un pourcentage de  6,93 % de la population)
(http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2015/10/22/au-vietnam-les-catholiques-invites-a-composer-avec-l-etat_4794774_3216.html#lODcbOO1EGDqEMYE.99

Les autorités vietnamiennes se méfient des chrétiens et des lois récentes renforcent les attaques contre les libertés civiles. Les persécutions contre les blogueurs et contre les membres des religions « non reconnues » sont fréquentes. Le Comité Vietnam de la Ligue des Droits de l’Homme signalait en ce début de 2018 l’Église Bouddhique Unifiée du Vietnam (dont le Patriarche Thich Quang Do est en détention depuis plus de 35 ans sous diverses formes), les Églises protestantes des minorités Montagnards, Hmongs, les Caodaïstes et les Bouddhistes Hoa Hao (dont 10 ont été condamnés à des peines allant jusqu’à 12 ans de prison au début de cette année). (http://queme.org/fr/?v=11aedd0e4327)

Hué l’impériale (Vietnam 5)

La Cité des empereurs Nguyen

La Cité impériale de Hué a été construite assez récemment (entre 1804 et 1833) à l’initiative du fondateur de la dynastie des Nguyen, bien qu’elle emprunte le modèle de la Cité impériale de Pékin, qui, elle, date du 15ème siècle. C’est un ensemble énorme de plus de 500 hectares. Même à Pékin, la Cité couvre seulement 72 hectares (mais peut-être ne parle-t-on pas de la même chose, car la cité de Hué comprend aussi la citadelle qui est une vraie ville où vivent  plus de 70 000 personnes). La Cité impériale est constituée de trois enceintes successives, protégées par des canaux et percées par des portes qui permettent d’aller du plus extérieur jusqu’au plus secret, la cité Pourpre interdite où résidaient l’empereur et sa famille y compris une centaine de concubines. C’est un énorme complexe qui englobe des palais, des pavillons, des ponts, des lieux de culte pour célébrer les ancêtres des Nguyen, des plans d’eau…

En 1968, bombardée sans relâche, elle a été gravement endommagée. On se demande comment les Américains qui ont anéanti la plupart des édifices importants de la cité osent aujourd’hui dénoncer les atteintes des Talibans et de Daech contre le patrimoine de l’humanité. Qu’ont-ils fait d’autre ? Cependant, grâce à l’inscription sur la liste du Patrimoine Mondial de l’Humanité, de l’Unesco, des campagnes de restauration ont permis de rendre à Hué une partie de sa splendeur. N’empêche ! De nombreux bâtiments sont encore en travaux. D’autres ont subi l’usure du temps. Notre promenade dans la cité impériale a été une alternance de visites à des bâtiments pimpants, soigneusement restaurés et fleuris, et de moments où nous nous sommes égarés dans des lieux qui avaient l’air abandonnés et au bord de la ruine.

En fait, toute la cité plonge le visiteur dans une curieuse expérience temporelle : plusieurs époques y coexistent. Les bâtiments qui paraissent les contemporains des palais de Pékin en sont séparés par des siècles. De plus, le visiteur qui vient voir la cité impériale des Nguyen voit plutôt la copie rêvée de cette cité. Hué, c’est Carcassonne en Asie.

Tout est fait cependant pour donner au visiteur l’impression qu’il n’est pas entré dans une reproduction, mais dans un lieu merveilleux et sacré. D’ailleurs, le régime communiste demande à ce que le palais légendaire soit traité comme nous traitons les lieux de culte. On ne doit pas s’y promener en découvrant ses genoux et ses épaules et même le port de la casquette est prohibé. Par-delà la lutte des classes, le Vietnam communiste célèbre les artisans de l’unité du pays. Nguyen- Ho Chi Minh même combat ?

Hué Cité impériale

Sur le modèle chinois, l’empereur se voit confier un mandat sacré, maintenir l’ordre du monde. C’est pourquoi le site du palais obéit aux principes de la géomancie. Il allie la rivière des Parfums qui divise la capitale en deux et en constitue l’axe principal, la montagne Ngu Binh (appelée l’Écran royal) symétrique d’une dune supposée représenter un tigre aplati. La relation entre les points cardinaux au nombre de cinq pour les vietnamiens (centre, ouest, est, nord et sud), les cinq éléments naturels (terre, métal, bois, eau et feu) et les cinq couleurs fondamentales (jaune, blanc, bleu, noir et rouge) souligne la conception de la ville et se retrouve dans le nom d’un grand nombre de ses caractères principaux et dans ses ornements.

La porte du Midi est l’entrée principale.

Hué Cité impériale 2

Hué. Cité Impériale. La porte du Midi

Puis les allées alternent avec les portes et les palais, des bâtiments plats, terminés par des toits qui rebiquent surmontés par des dragons. Les dragons asiatiques n’ont rien à voir avec l’enfer ; ce sont des êtres révérés, des divinités des eaux, bienfaisantes et parfois facétieuses, ce que semble indiquer leurs représentations exubérantes.

_DSC0164

L’atmosphère est bien différente de celle qu’on observe dans la sévère cité de Pékin. Les mosaïques en faïence kitsch sont omniprésentes.

Parmi les édifices remarquables, le palais de l’Harmonie suprême et ses colonnes sculptées et laquées, le pavillon de la Splendeur et la cour aux neuf urnes funéraires.

Hué. Deux des neufs urnes funéraires_DSC0181

Hué. Deux des neuf urnes dynastiques

Mon préféré est peut-être le pavillon de lecture où l’empereur venait se délasser, aujourd’hui, un salon de thé. Un des charmes de l’architecture chinoise est de ménager des transitions entre l’intérieur et l’extérieur, entre le monde et son image. Le salon ouvre sur une terrasse abritée.

Hué Cité impériale.pavillon_DSC0148.JPG

De là, on voit une île miniature, entourée d’une eau d’un vert profond. Elle est symbole avant d’être ornement car elle offre une image d’un monde en modèle réduit, montagne à pic dans l’eau, végétation, construction humaine.

Le rêveur qui contemple le bassin est aussi le maître des reflets : qu’il  se déplace à peine et à la surface des eaux calmes apparaîtra l’image jaune de la façade, presque aussi vraie que le bâtiment. Sur le miroir de l’eau fusionnent images miroitantes et nénuphars.

Hué Cité impériale_DSC0155

Il suffit alors d’une seule feuille posée à la surface du bassin et le temps s’arrête.

Hué Cité impériale_DSC0145

Cependant, ce sont tous les bâtiments qui proposent des passages progressifs entre le dedans et le dehors. Il suffit d’une galerie ouverte qui longe une pièce d’eau, une cour, un jardin ou même de portes qui sont des transitions entre deux jardins.

_DSC0185

Dans une des galeries, il y a une exposition de photos. Les images ont vieilli et les Vietnamiens n’ont pas cherché à les restaurer. Les noirs sont tellement palis par le temps qu’on distingue à peine les yeux de l’impératrice et du garçonnet de chaque côté de la table. Un visiteur grommelle : « Quand même ! On sait rattraper les images abimées, maintenant ! Quelle inefficacité les fonctionnaires communistes ! ». J’aime au contraire ces photos qui baignent dans une atmosphère floue, comme la mémoire du Vietnam d’aujourd’hui.

Hué L'impératrice_DSC0160

 Et parfois, une marche inégale, une peinture écaillée, des taches violacées sur les murs, des couloirs silencieux qui ne mènent nulle part évoquent mieux qu’un bâtiment refait à neuf ce monde révolu.

_DSC0166

Dans un de ces coins délaissés quelqu’un avait accroché une cage  où chantait un oiseau musicien. Son chant avait attiré un de ses congénères qui se lamentait et désespérait d’atteindre la prisonnière. Celle-ci n’était pas moins triste. On aurait dit qu’elle l’appelait.

Hué. Cité impériale. L'oiseau musicien_105518

Les oiseaux amoureux (Hué. Cité impériale)

Je ne sais pas ce qu’ils deviendront, mais on peut croire que l’oiseau sera fidèle car le cœur des oiseaux est moins changeant que le cœur de l’homme… Mais qui sait, c’est peut-être une princesse prisonnière qui pleure au fond de la cage en attendant qu’un amoureux la délivre d’un méchant enchantement.

Vers le fond de la cité, à côté d’un pré retourné à l’état de friche, on découvre un court de tennis où le dernier empereur, féru de sport, aimait à venir jouer. Dans mes rêveries, le palais impérial conférait une dignité particulière au fils du ciel. Mais le court de tennis décevait mon imagination : bien oublieux de ses origines fabuleuses, le dernier empereur s’était comporté comme un colonial quelconque, de même qu’il n’avait été politiquement, qu’une marionnette aux mains des Français.

Deux tombeaux

C’est pourtant d’extravagance impériale qu’on a envie de parler en visitant la vallée des tombeaux.

Pour les empereurs Nguyen, la vie dans l’au-delà nécessitait autant d’espace et de palais résidentiels que la vie d’ici-bas.

Nous avons visité le tombeau de Khai Dinh construit entre 1920 et 1931. La modernité du matériau utilisé, le béton, ajoute au trouble. Khai Dinh est presque notre contemporain et il se comporte en pharaon, augmentant les impôts de son pays de 30% pour financer la construction de son mausolée. Dans une première cour, il a fait aligner guerriers, mandarins, chevaux.

Hué tombeau de Khai Dinh_DSC0195.JPG

Un escalier très raide monte à un premier pavillon, suivi d’une terrasse encore plus élevée. A l’intérieur le monarque a voulu un décor éblouissant constitué de mosaïques. On dit que les artistes cassèrent des vases précieux pour recueillir suffisamment de ces fragments polychromes destinés à recréer décors floraux et symboles royaux.

Hué tombeau de_Khai DihnDSC0205

Tombeau de l’empereur Khai Dihn

Hué tombeau de_Khai DihnDSC0203

Branche d’abricotier. Symbole du printemps et rouleau de lettré

Le second tombeau a été édifié par son ancêtre Minh Mang, célèbre entre autres pour avoir eu 30 femmes légitimes, 300 concubines et au moins 142 enfants. N’hésitant pas à édifier des collines et à creuser des lacs artificiels pour créer la nature de ses rêves, il réalisa un parc paisible un peu mélancolique.

Hué tombeau de Minh MAng_DSC0227

Du haut d’une esplanade, on aperçoit le pont qui franchit un lac et mène au royaume des morts. Chez nous, nul n’en revient. Ici, il a l’air proche, un îlot juste en face d’un beau parc.

Hué tombeau de Minh MAng_DSC0221 (3).JPG

Quittant les monuments étranges que l’homme  édifie parfois, nous avons repris le taxi, traversé des villages misérables pour rejoindre Hué ses vendeurs de peinture sur soie, de cartes postales en papier découpé, d’habits faits au Vietnam, ses pousse-pousse qui ne transportent que des touristes, ses cafés tonitruants.

Prochaine étape, le musée Cham de Danang et la montagne de marbre.

Des motos et des vélos dans les villes (Vietnam 2)

Arriver au Vietnam, c’est découvrir les scooters qui règnent sur les villes, où ils ont largement supplanté les vélos.

Ils occupent les trottoirs, parce qu’il faut bien stationner quelque part,

Hanoi.trottoirs (2)

et c’est eux qui donnent leur rythme effréné aux villes car rien ne les arrête.

La horde des motards_172627

Plus généralement, motos, automobiles, vélos et piétons avancent en suivant une seule règle : ne pas marquer d’arrêt. Une exception quand même… Lorsqu’il y a des feux rouges au croisement des grandes artères, les automobiles s’interrompent. Mais les motos et les vélos se faufilent dès que possible.

Aux rugissements des moteurs s’ajoutent les coups de klaxons pour signaler aux conducteurs latéraux qu’ils doivent faire attention, ou pour prévenir celui qui est devant qu’il est temps de démarrer. Le boucan des véhicules déchaînés (c’est le mot qui me vient pour ces sons qui vrillent les tympans) est tel qu’on ne s’entend qu’en criant.

Au début, le touriste voit ces motards comme une horde impitoyable et croit qu’il ne pourra jamais passer, puis il se décide à traverser en suivant l’exemple des Vietnamiens qui ne semblent pas du tout incommodés et qui  avancent paisiblement sur la chaussée. Une vieille femme tire sa carriole au milieu d’un grand carrefour ; de tout petits enfants descendent du trottoir sans que leur mère ne lève les yeux.

Hanoi. vieille femme et sa carriole_DSC0464 (1)

Les engins slaloment, passent à droite, à gauche, empruntent même parfois un bout de trottoir libre en évitant grand-mères et petits enfants. Le conducteur qui a l’air de foncer sur eux s’écarte au dernier moment. Ce n’est pas l’anarchie, mais un mode d’organisation qui consiste à ne faire attention qu’à l’obstacle situé immédiatement devant. Le véhicule situé derrière fait de même, bifurquant à son tour au dernier moment. Le système marche plutôt bien.

Même les animaux ont l’air de vivre en paix avec les véhicules et les poussins qui batifolent dans les caniveaux d’Hanoi ne semblent pas dérangés par la présence proche des motos.

Hanoi. Les poules sur le trottoir. JM.20180306_173818

En un sens, cela vaut mieux que nos injures parisiennes dès qu’un coup de frein intempestif survient. Ici, personne ne crie ; personne ne s’insulte… Je me suis pourtant laissé dire que les accidents sont fréquents.

De toute façon, comment faire autrement dans des villes surpeuplées où il n’y a pas de métro et pas assez de bus ? La moto est un indispensable moyen de transport pour les gens et pour les marchandises. Rien qu’à Ho-Chi-Minh, il y en a près de 9 millions pour 10 millions d’habitants (selon France 2, 12/03/2018). La moto sert à transporter des familles entières:

Hanoi, famille à moto_DSC0533

Les Français, habitués aux règles du code de la route, sont stupéfaits et découvrent qu’un régime politique autoritaire est beaucoup moins normé que n’importe quel pays européen pour ce qui est des comportements quotidiens? Sans doute, parce qu’il n’y a pas de solution alternative aux déplacements… mais tout de même, tous ces enfants sans casque !

Pour les transports de marchandises, c’est la même chose. Chaque touriste  collectionne les photos des livreurs avec leurs improbables chargements en équilibre sur des scooters ou sur des vélos :

Hanoi.la fleuriste_DSC0598

Hanoi. Vendeuse_DSC0463 (1)

C’est même devenu un argument touristique et devant l’Opéra d’Ho-Chi-Minh on a installé une cargaison de vanneries en équilibre sur un vélo, comme un symbole du pays.4. HCM Vanneries devant l'Opéra

 

https://www.francetvinfo.fr/economie/transports/vietnam-les-scooters-envahissent-les-villes_2653314.html